Naturalis Historia (page 10)

Pline l'Ancien · Arts Libéraux

Texte français, domaine public · Source : remacle.org · 27 pages

Aussi en latin.

Fiche de l’œuvre dans le savoir

XX. [1] Aux contrées dont nous venons de parler touche la Perse, placée le long de la mer Rouge, que là nous avons appelée mer Persique (vs, 28), et dont les marées s'avancent loin dans les terres. Les arbres y sont d'une nature merveilleuse (rhizophora mangle, L.) : corrodés par le sel, semblables à des végétaux qui auraient été apportés et délaissés par le flot, on les voit, sur le rivage à sec, embrasser, de leurs racines nues comme des polypes, les sables arides. Quand la mer monte, battus par les flots, ils résistent immobiles; bien plus, à la mer haute ils sont complètement couverts , et le fait prouve que ces eaux salées leur servent d'aliments. La grandeur en est étonnante; ils ressemblent à l'arbousier; le fruit, en dehors, est semblable à l'amande; en dedans, le noyau est contourné.

XXI. (X.) Dans le même golfe est l'île de Tylos (VI, 32, 6), remplie de forêts du côté qui regarde l'orient, et où elle est arrosée aussi par la marée. Les arbres y ont la grosseur du figuier; la fleur a une odeur d'une suavité indicible; le fruit est semblable au lupin (XVIII, 36), et tellement amer qu'aucun animal n'y touche. Dans la même île, sur un gradin plus élevé, sont des arbres qui produisent une laine (gossypium arboreum, L.) d'une autre façon que les arbres du pays des Sères (VI, 20). Les feuilles, en effet, ne produisent rien; et on pourrait les confondre avec celles de la vigne, si elles n'étaient pas plus petites; mais l'arbre porte des courges de la grosseur d'un coing, lesquelles, se rompant au moment de la maturité, mettent à nu des pelotes de duvet avec lesquelles on fabrique des étoffes précieuses. (XI.) On nomme cet arbre gossympinus; il est plus abondant encore dans la petite île de Tylos, qui est à dix mille pas de la grande.

XXII. [1] Juba rapporte que sur un certain arbrisseau (gossypium herbaceum, L.) se trouve un duvet qui fournit des toiles préférables à celles de l'Inde; que les arbres d'Arabie (XIX, 1) avec lesquels on fait les toiles se nomment cynes, et ont la feuille semblable à celle du palmier. Ainsi les Indiens tirent de leurs arbres de quoi s'habiller. Dans les deux îles de Tylos est un autre arbre dont la fleur ressemble à celle de la violette blanche (matthiola incana), mais quatre fois plus grande; elle est inodore, chose singulière dans ces contrées.

XXIII. [1] On y trouve encore un autre arbre semblable, plus feuillé cependant, et dont la fleur est celle du rosier; il la ferme pendant la nuit, il commence à l'ouvrir au lever du soleil, il la déploie à midi; les indigènes disent qu'il est sujet au sommeil. La même île produit des palmiers, des oliviers, des vignes et des figuiers, ainsi que toute espèce d'arbres à fruit. Aucun arbre n'y perd ses feuilles; elle est arrosée par de fraîches fontaines et par des pluies.

XXIV. [1] L'Arabie, qui est voisine, demande qu'on fasse des distinctions entre ses produits; car on en retire des racines, des branches, des écorces, des sues, des larmes, des bois, des rejetons, des fleurs, des feuilles, des fruits.

XXV. (XII.) [1] Une racine et une feuille sont à un haut prix dans l'Inde. La racine (c'est le costus) (costus arabicus, L.) a un goût brûlant, une odeur exquise; les branches sont inutiles. A l'embouchure du fleuve Indus, dans l'île de Patale, on en trouve deux espèces : une poire et une blanche, qui est meilleure. Le prix en est de six deniers (4 fr. 92) la livre.

XXVI. [1] Quant à la feuille, c'est celle du nard; et il convient d'en traiter plus en détail, attendu qu'elle est le principal ingrédient dans les parfums. Le nard est un arbrisseau (valeriana spica, Boem.) dont la racine est pesante et épaisse, mais courte et noire, fragile, bien que grasse, ayant une odeur de moisissure, comme le souchet (XXI, 70), un goût âcre; la feuille est petite et touffue. Les sommets s'éparpillent en épis ; aussi vante-t-on, dans le nard, les épis et les feuilles. Une autre espèce qui croit auprès du Gange est condamnée, d'une manière absolue, sous le nom d'ozenitis; l'odeur en est fétide.

[2] On falsifie le nard avec l'herbe appelée pseudo-nard (allium victorialis, L.), qui vient partout, dont la feuille est plus épaisse, plus large, et d'une cou-leur peu prononcée, tirant sur le blanc; on le falsifie encore avec sa racine, que l'on mêle, pour augmenter le poids, avec la gomme, avec l'écume d'argent (litharge) , avec l'antimoine (XXXIII, 33), avec le souchet ou l'écorce de souchet. Le nard non sophistiqué se reconnaît à la légèreté, à la couleur rousse, à l'odeur suave, à la saveur, qui, tout en donnant de la sécheresse à la bouche, est agréable. Le prix des épis de nard est de 100 deniers (82 fr.) la livre. Celui des feuilles varie : le nard à grandes feuilles, appelé pour cette raison hadrosphaerum, se vend 50 deniers (41 fr. ); le nard à feuille moindre , appelé mésosphaerum, se vend 60 deniers (49 fr. 20); le plus estimé est le nard à petites feuilles, microsphaerum : il se vend 75 deniers (61 fr. 50 ).

[3] Tous les nards ont une odeur agréable; elle l'est le plus dans les nards récents. Le nard qui a vieilli est d'autant meilleur qu'il est plus noir. Des nards qui croissent dans l'empire romain, celui qu'on estime le plus après celui-ci est le nard de Syrie, puis celui des Gaules (valeriana celtica) ; en troisième lieu celui de Crète (valeriana italica, Lam.), que quelques-uns appellent sauvage, d'autres phu. Ce dernier a la feuille de l'olusatrum (XIX, 48), la tige d'une coudée, garnie de noeuds, d'une couleur pourpre pâle, la racine oblique, velue et ressemblant à une patte d'oiseau. On nomme baccharis le nard des champs, dont nous parlerons à propos des fleurs (XXI, 16). Tous ces nards sont des herbes , excepté celui des Indes.

[4] Le nard des Gaules s'arrache avec la racine même, et on le lave avec du vin; on le sèche à l'ombre, on le lie en bottes dans du papier; il diffère peu de celui des Iodes, mais il est un peu plus léger que celui de Syrie. Le prix en est de trois deniers (2 fr. 46). Le seul caractère à consulter, c'est que les feuilles, sans être ni friables ni desséchées, soient sèches seulement. A côté du nard des Gaules croît toujours une herbe nommée hirculus à cause de son odeur forte, et semblable à celle du bouc; on s'en sert surtout pour le falsifier; elle en diffère, parce qu'elle n'a pas de tige, que les feuilles en sont plus petites, et que la racine n'est ni amère ni odorante (variété de la V. celtica ).

XXVII. (XIII.) [1] L'asarum (asarum curopaeum, L.) a les propriétés du nard, et quelques-uns l'appellent nard sauvage. Il a les feuilles du lierre, plus rondes seulement et plus mol-les, la fleur pourprée, la racine du nard des Gaules, la graine aciniforme, d'une saveur chaude et vineuse. Il fleurit deux fois par an dans les montagnes ombragées. Le meilleur est celui du Pont, ensuite celui de Phrygie, en troisième lieu celui d'Illyrie. On l'arrache quand il commence à avoir des feuilles, on le sèche au soleil. II se moisit rapidement, et il perd sa vertu. On a trouvé récemment en Thrace une herbe dont les feuilles ne diffèrent en rien du nard de l'Inde.

XXVIII. [1] La grappe d'amomum (cissus vitiginea, L.) est employée, c'est le produit d'une vigne indienne sauvage; d'autres ont pensé qu'elle provenait d'un arbrisseau semblable au myrte, de la hauteur d'un palme. On l'arrache avec la racine, on en forme des bottes avec pré-caution; car il est fragile tout d'abord. On estime surtout celui qui a les feuilles semblables à celles du grenadier, sans rides, et d'une couleur rousse. Au second rang est celui qui est pâle. L'amomum qui ressemble à de l'herbe vaut moins, et le moins bon de tous est le blanc , couleur qu'il prend aussi en vieillissant. Le prix de la grappe est de 60 deniers (49 fr. 20) la livre; égrené, l'amomum vaut 48 deniers (39 fr. 36).

[2] Il naît aussi dans la partie de l'Arménie qu'on nomme Otène, dans la Médie, et dans le Pont. On le falsifie avec des feuilles de grenadier et une solution de gomme; il se colle à ces feuilles , et on le roule en forme de grappe. Il y a encore ce qu'on appelle l'amomis , offrant moins de veines, plus dure et moins odorante; ce qui montre que ce n'est pas de l'amomum, ou que c'est de l'amomum cueilli avant la maturité.

XXIX. [1] A ces substances ressemble le cardamome (amomum cardamomum, L.) et par le nom et par l'arbrisseau dont il provient; la graine en est oblongue. On le récolte de la même manière dans l'Arabie que dans l'Inde. Il y en a quatre espèces celui qui est très vert, onctueux, à angles aigus, difficile à casser, est le plus estimé; vient ensuite celui qui est d'un blanc tirant sur le roux; en troisième lieu est celui qui est plus court et plus noir. Le plus mauvais est celui qui est de couleur variée, friable et de petite odeur. Le cardamome non falsifié doit se rapprocher du costus. II vient aussi dans la Mé¬die. Le prix du meilleur est de 12 deniers (9 fr. 84) la livre.

XXX. [1] L'analogie exigerait que je parlasse du cinnamome (XII, 42 ), s'il ne convenait pas d'indiquer auparavant les richesses de l'Arabie, et les causes qui lui ont fait donner le nom d'heureuse et de fortunée. Les principaux produits de cette contrée sont l'encens et la myrrhe. La myrrhe lui est commune avec le pays des Troglodytes; (XIV.) mais l'encens ne se trouve pas ailleurs qu'en Arabie, et même il ne se trouve pas dans toute l'Arabie. Au milieu environ de ce pays sont les Atramites, district des Sabéens (VI , 32 , 12), et dont la capitale est Sabota, située sur une montagne élevée, à huit stations de la région thurifère appelée Saba, mot que les Grecs disent signifier mystère. Cette région regarde le levant d'été, fermée de tous côtés par des rochers, et à droite par une mer dont la côte est inabordable à cause des écueils. On dit que le sol y est d'un rouge tirant sur le blanc laiteux.

[2] Les forêts d'encens s'étendent dans une longueur de 20 schènes, et dans une largeur de dix. Le schène, d'après l'évaluation d'Ératosthène, vaut 40 stades, c'est-à-dire 5,000 pas ; quelques-uns ont estimé le schène à 32 stades. De hautes collines s'y élèvent, et les arbres qui y naissent spontanément descendent jusque dans les plaines. On s'accorde pour dire que la terre est argileuse, avec des sources rares et nitreuses. Ce pays est limitrophe de celui des Minéens, autre district à travers lequel on porte l'encens par un seul sentier étroit. Les Minéens, les premiers, ont fait le commerce de l'encens, et ils en sont encore les agents les plus actifs; de là vient que l'encens a été appelé minéen. Ce sont les seuls Arabes qui voient l'arbre de l'encens, et encore ne le voient-ils pas tous;

[3] on dit que c'est le privilège de trois mille familles seulement, qui le possèdent par droit héréditaire; que pour cela ces individus sont sacrés; que lorsqu'ils taillent ces arbres ou font la récolte ils ne se souillent ni par le commerce avec les femmes ni en assistant à des funérailles, et que ces observances religieuses augmentent la quantité de la marchandise. Quelques-uns prétendent que le droit de faire la récolte dans les forêts appartient en commun à ces peuples ; d'autres disent qu'il se répartit par un roulement annuel.

XXXI. [1] On n'est pas même d'accord sur la forme de l'arbre. Nous avons fait des expéditions dans l'Arabie, les armes romaines ont -pénétré dans une grande partie de ce pays, et même Caïus César (VI, 31 et 32), fils d'Auguste, lui a demandé du renom : cependant aucun Latin, que je sache, n'a décrit l'apparence de cet arbre. Quant aux Grecs, leurs descriptions varient : les uns ont dit qu'il a la feuille du poirier, plus petite seulement et d'une couleur herbacée; les autres, qu'il ressemble à un lentisque, dont la feuille serait un peu rousse. Quelques-uns ont dit que c'est un térébintbinier, et que le roi Antigone, à qui on en apporta un arbrisseau, en jugea ainsi.

[2]  Le roi Juba (VI, 31), dans est ouvrage adressé au fils d'Auguste, Caïus César, qu'enflammait la renommée de l'Arabie, rapporte que le tronc est tordu, que les branches sont très semblables à celles de l'érable du Pont, et qu'il jette un suc comme l'amandier; qu'on le voit avec ces caractères dans la Carmanie et en Égypte, contrée où il a été planté par le zèle des Ptolémées. Il est certain qu'il e l'écorce du laurier ; quelques-uns ont dit que la feuille aussi est semblable à celle de cet arbre. Toujours est-il que tels étaient les arbres d'encens à Sardes (XVI, 59) ; car les rois d'Asie prirent aussi le soin d'en faire planter. Les ambassadeurs qui de mon temps sont venus d'Arabie ont augmenté nos incertitudes; ce qui doit nous étonner à juste titre, car on nous apporte des branches de l'arbre d'encens, d'après lesquelles on peut croire que le végétal qui les porte e un tronc uni et sans noeuds.

XXXII. [1] On avait la coutume de faire la récolte une fois par an, les occasions de vendre étant moins fréquentes. Aujourd'hui le profit amène à demander une seconde vendange. La première vendange, celle qui est naturelle, se prépare vers le lever de la Canicule, au moment des chaleurs les plus ardentes ; on pratique des incisions là où l'écorce parait le plus gorgée, là où elle est le plus mince et le plus tendue. On dilate la plaie, mais sans rien enlever. il en jaillit une écume onctueuse, qui s'épaissit et se coagule; on la reçoit sur des nattes de palmier quand la nature du lieu l'exige, autrement sur une aire battue alentour. L'encens est plus pur de la première façon, plus pesant de la seconde. On fait tomber avec un instrument de fer ce qui est resté attaché à l'arbre; aussi cette portion est-elle mélangée de fragments d'écorce. La forêt, divisée en lots déterminés, est à l'abri des déprédations, grâce à la probité mutuelle ; personne ne garde les arbres incisés, personne ne vole son voisin.

[2] Mais certes à Alexandrie , où l'on sophistique l'encens, les laboratoires ne sont jamais suffisamment gardés; on appose un cachet sur le caleçon des ouvriers; on leur met un masque sur la tète, ou un réseau à mailles serrées ; on ne les laisse sortir que nus. Tant il est vrai que chez nous les châtiments donnent moins de sûreté qu'on n'en trouve dans ces forêts ! On recueille en automne ce que l'été a produit ; c'est l'encens le plus pur, il est blanc. La seconde vendange se fait au printemps; les écorces ont été incisées en hiver; l'encens sort roux, il n'est pas comparable au premier. Le premier se nomme carphéote, le second dathiate. On croit aussi que celui d'un arbre jeune est plus blanc, et celui d'un arbre vieux plus odorant. Quelques-uns pensent qu'il en vient dans les îles, et qu'il y est meilleur ; Juba nie que les îles en produisent.

[3] L'encens qui est resté suspendu en forme de goutte arrondie, nous l'appelons mâle, bien qu'ordinairement on ne se serve pas de la dénomination de mâle là où il n'y a pas de femelle. On a voulu, par principe religieux, bannir une dénomination empruntée à l'autre sexe. Quelques-uns pensent qu'il est appelé mâle parce qu'il a l'apparence de testicules. On estime le plus mamelonné, forme qu'il prend quand une larme venant à s'arrêter est suivie d'une autre qui s'y mêle. Je lis dans les auteurs que chaque motte d'encens remplissait la main, quand, ayant moins d'avidité, on se pressait moins de récolter. Les Grecs donnent à ces mottes le nom de stagonies (gouttes) et d'atomes, et d'orobies (en forme d'ers) à celles d'un moindre volume.

[4] Nous appelons manne les miettes détachées par le frottement. Cependant, encore aujourd'hui, on trouve des mottes qui pèsent le tiers d'une mine, c'est-à-dire, 28 deniers (101 gr. 996). Alexandre le Grand, dans son enfance, chargeant d'encens les autels avec prodigalité, son précepteur Léonides lui avait dit d'attendre, pour implorer les dieux de cette manière, qu'il eût subjugué les pays produisant l'encens : ce prince, s'étant emparé de l'Arabie, lui envoya 'un navire chargé d'encens, et l'exhorta à implorer les dieux sans parcimonie.

[5] L'encens récolté est apporté a dos de chameau à Sabota (VI, 32,12 ), où une seule porte est ouverte pour cet usage. S'écarter de la route est un crime puni de mort par les lois. Là les prêtres prélèvent, à la mesure , non au poids, la dîme en l'honneur du dieu, qu'ils nomment Subis; il n'est pas permis d'en vendre auparavant ; c'est avec cette dîme qu'on fait face aux dépenses publiques, car le dieu défraye généreusement les voyageurs pendant un certain nombre de journées de marche. L'encens ne peut être exporté que par le pays des Gébanites (VI, 32, 11); aussi paye-t-il un droit à leur roi. Thomma, leur capitale, est éloignée de Gaza, ville de Judée, située sur notre mer (Méditerranée), de 4,436,000 pas, trajet divisé en 65 stations de chameaux. Il y a encore des portions fixes à donner aux prêtres et aux scribes des rois ; en outre, les gardiens, les soldats, les portiers, les employés, se font leur part. Partout où l'on passe il faut payer, ici pour l'eau, là pour le fourrage, pour les stations, pour les divers péages, de sorte que la dépense pour chaque chameau jusqu'à la côte de notre mer monte à 688 deniers (564 fr. 16); là il faut encore payer aux fermiers de notre empire. Aussi la livre du meilleur encens est de 5 deniers (4 fr. 92) ; la seconde qualité, 5 deniers (4 fr. 10); la troisième qualité, 3 deniers (2 f. 46). Chez nous on le falsifie avec des larmes de résine blanche, qui ressemblent beaucoup à l'encens; mais on découvre cette sophistication par les moyens indiqués (XI, 19). On le reconnaît à la blancheur, à la grosseur, à la fragilité, à ce que, mis sur un charbon, il brûle aussitôt, et encore à ce que, loin de se laisser mâcher, il s'émiette.

XXXIII. (XV.) [1] La myrrhe est le produit d'un arbre qui croît dans, les mêmes forêts que l'arbre d'encens suivant quelques-uns, à part suivant le plus grand nombre : le fait est qu'elle vient dans plusieurs endroits de l'Arabie, comme on le verra quand nous parlerons des espèces. Une myrrhe estimée est apportée des îles (VI, 32), et les Sabéens même traversent la mer pour en aller chercher dans le pays des Troglodytes. La myrrhe vient aussi par culture, et alors on la préfère de beaucoup; elle aime le hoyau et le déchaussement, meilleure quand la racine est rafraîchie (amyris kafal , Forsk. ).

XXXIV. [1] L'arbre a cinq coudées de haut, et n'est pas sans épines. Le tronc est dur, contourné, plus gros que celui de l'encens, et plus du côté de la racine que dans le reste. L'écorce est unie, et semblable à celle de l'arbousier (XV, 27); d'autres ont dit qu'elle était rugueuse et garnie d'épines. La feuille est celle de l'olivier , mais plus crépue, et garnie d'un aiguillon; Juba dit qu'elle ressemble à celle de l'olusatrum (XIX, 48). Quelques-uns assurent que l'arbre à myrrhe est semblable au genévrier, plus raboteux seulement, et hérissé d'épines, avec une feuille plus ronde, mais qui a le même goût. Il y a même eu des auteurs qui ont prétendu mensongèrement que la myrrhe et l'encens provenaient du même arbre.

XXXV. [1] L'arbre à myrrhe, lui aussi , s'incise deux fois par an et aux mêmes époques, mais depuis la racine jusqu'aux dernières branches ayant de la force. Il transsude d'abord spontanément avant l'incision une myrrhe appelée stacté, que l'on préfère à toutes les autres; au second rang est la myrrhe que l'on cultive; parmi les myrrhes sauvages la meilleure est celle qui se récolte en été. On ne donne point au dieu une part de la myrrhe, parce qu'il en vient aussi ailleurs. Mais on en paye en tribut le quart au roi des Gébanites. Du reste, achetée sans choix par les marchands, on l'entasse dans des sacs, et nos parfumeurs la séparent aisément, à l'aide des caractères fournis par l'odeur et l'onctuosité.

[2] (XVI.) Il yen a plusieurs espèces : la première des myrrhes sauvages est celle des Troglodytes; la seconde, la myrrhe Minéenne, qui comprend l'Atramitique et l'Ausarite dans le royaume des Gébanites; la troisième, la Dianite; la quatrième, la myrrhe de toute sorte (XII, 33); la cinquième, la Sembracène, ainsi nommée d'une ville maritime du royaume des Sabéens: la sixième, celle qu'on appelle Dusarite. Il y a aussi une myrrhe blanche qu'on trouve en un seul endroit; on la porte dans la ville de Messalum. On reconnaît la myrrhe Troglodytique à son onctuosité, à son aspect plus aride, à son apparence sale et grossière; néanmoins elle a plus de vertu que les autres. La Sembracène n'a pas ces mauvaises apparences; c'est même celle qui a l'aspect le plus agréable, mais la force en est petite.

[3] En général, la bonne myrrhe est en petites masses non arrondies, formées par la concrétion d'un suc blanchâtre qui se dessèche peu à peu; cassée, elle offre des taches blanches comme des ongles; elle a un goût légèrement amer. Celle qui est de seconde qualité présente des nuances à l'intérieur. La plus mauvaise est celle qui est noire en dedans; elle vaut encore moins si elle est noire même en dehors. Les prix varient suivant la concurrence des acheteurs. La myrrhe stacté vaut de 13 deniers (10 fr. 86) à 40 (32 fr. 80) la livre. La myrrhe cultivée vaut au plus 11 deniers (9 fr. 02); l'Érythréenne va jusqu'à 16 (13 fr. 12) ; c'est la myrrhe qu'on prétend être celle d'Arabie.

[4] La Troglodytique en grains coûte 16 deniers; celle qu'on nomme odoraria,14 (11 fr. 48). On falsifie la myrrhe avec le suc concrété du lentisque, avec la gomme; pour l'amertume, avec le suc de concombre sauvage; pour le poids, avec l'écume d'argent (litharge). On reconnaît les autres falsifications au goût; la gomme, à ce qu'elle s'amollit sous la dent. Mais la sophistication la plus perfide se pratique avec la myrrhe de l'Inde; celle-ci se recueille sur un végétal épineux. C'est la seule substance do l'Inde qui soit pire que les substances congénères; la distinction en est facile, tant elle est inférieure.

XXXVI. (XVIII.) [1] Cette myrrhe de l'Inde est donc plutôt un mastic. Le mastic provient aussi d'un autre végétal épineux de l'Inde et de l'Arabie; ce végétal s'appelle lama. Mais il y a aussi deux espèces de mastics : en effet, on trouve en Asie et eu Grèce une herbe dont les feuilles naissent de la racine (XXI, 56), et qui porte un chardon semblable à une pomme, et rempli de graines ; une incision faite à la partie supérieure donne issue à un liquide en larmes qu'on peut à peine distinguer du vrai mastic (atractylis gammifera). Une troisième espèce existe encore dans le Pont (XIV, 25); elle ressemble davantage au bitume. Le plus estimé est le mastic blanc de Chios ; le prix en est de 20 deniers la livre (16 fr. 40); le noir se vend douze deniers (9 fr. 84). On dit que le mastic de Chios vient, en forme de gomme, du lentisque (pistacia lentiscus, L.); on le falsifie, comme l'encens, avec de la résine.

XXXVII. [1] L'Arabie se glorifie encore du ladanum. Plusieurs auteurs ont rapporté que cette substance est le produit d'un hasard et d'un mal fait à l'arbre odorant (cistus ladaniferus, L.) : ils ont dit que les chèvres, animal qui , toujours nuisible au feuillage, est encore plus friand des feuillages odorants, comme si elles en connaissaient la valeur, font tomber avec le poil malfaisant de leur barbe les bourgeons gonflés d'une liqueur douce; que le suc qui en découle s'attache aux poils par une adhérence fortuite, s'agglomère par la poussière et se cuit par le soleil; que pour cette raison on trouve des poils de chèvre dans le ladanum; on ajoute que le pays des Nabatéens (VI, 32), qui sont les Arabes limitrophes de la Syrie, produit seul cette substance.

[2] Les auteurs modernes l'appellent strobon, et disent qu'en Arabie les chèvres en broutant font du dégât dans les forêts, et qu'ainsi le suc s'attache à leur poil; mais que le vrai ladanum provient de l'île de Chypre (j'en fais mention pour parler de toutes les espèces de parfums et sans suivre l'ordre des pays) ; que ce ladanum de Chypre se forme, il est vrai, de la même manière; que c'est une espèce de suint qui s'attache aux barbes et aux genoux velus des boucs; mais qu'il provient de la fleur du lierre broutée par ces animaux le matin , au moment où l'île de Chypre est couverte de rosée; qu'ensuite, le brouillard ayant été dissipé par le soleil, la poussière adhère aux poils humides, ce qui forme le ladanum, qu'on enlève à l'aide d'un peigne.

[3] Des auteurs appellent Léda le végétal de l'île de Chypre qui produit cette substance (aussi écrivent-ils ledanum); ils disent qu'une substance visqueuse s'y dépose, et qu'à l'aide de ficelles roulées autour de la plante et tirées on recueille cette substance, dont on fait aussi des pains. De la sorte, eu Chypre comme en Arabie, deux espèces de ladanum, l'un terreux et l'autre artificiel ; le terreux est friable, l'artificiel est gluant.

On dit encore que le ladanum est le produit d'un arbrisseau de la Carmanie transplanté par les Ptolémées au delà de l'Égypte. Selon d'autres, l'arbre à encens donne aussi le ladanum; on le récolte comme la gomme, en incisant l'écorce, et on le reçoit sur des peaux de chèvres. Le plus estimé se vend 40 as (2 fr.) la livre. On le falsifie avec des baies de myrte et des saletés prises sur d'autres animaux que la chèvre. Le ladanum pur doit avoir une odeur sauvage, et sentant pour ainsi dire le désert; sec à la vue, il s'amollit dès qu'on le touche; allumé, il brille, et répand une odeur agréable. Les baies de myrte s'y reconnaissent, le feu les faisant éclater. En outre, le ladanum pur contient plutôt de petits cailloux que do la poussière.

XXXVIII. [1] En Arabie, l'olivier fournit un suc en larmes qui entre dans le médicament appelé par les Grecs enhaemon, et doué de propriétés singulières pour la cicatrisation des plaies. Ces arbres sont, sur le bord de la mer, couverts par l'eau au temps de la marée, sans que les olives en souffrent, bien qu'il reste du sel sur les feuilles. Ce sont là les arbres propres à l'Arabie ; elle en a quelques autres qui lui sont communs avec d'autres pays; j'en parlerai ailleurs, parce que ceux de l'Arabie sont inférieurs. Les Arabes eux-mêmes ont une merveilleuse passion pour les parfums exotiques, et ils vont les chercher dans des contrées lointaines. Tant l'homme se dégoûte des choses indigènes, et est avide des choses étrangères !

XXXIX. [1] Ils demandent donc à l'Élymaïde l'arbre appelé bratus : il ressemble à un cyprès plus large que haut ; les branches en sont blanchâtres ; il répand une odeur agréable en brûlant, et dans ses Histoires l'empereur Claude en dit des merveilles : il rapporte que les Parthes en mettent les feuilles dans leur boisson, que l'odeur en approche beaucoup de celle du cèdre, et que la fumée de ce bois est un remède contre la fumée des autres bois. Cet arbre naît au delà du Pasitigris, dans le territoire de la ville de Sit¬tace, sur le mont Zagrus (VI, 31).

XL. [1] Ils vont aussi chercher dans la Carmanie l'arbre appelé strobus, qu'ils emploient à des fumigations, le brûlant après l'avoir arrosé de vin de palmier. L'odeur qui s'en exhale monte au plafond et redescend vers le sol, agréable, mais causant de la pesanteur de tête, sans douleur cependant; on s'en sert pour procurer du sommeil aux malades. A ces diverses branches de commerce ils ont ouvert la ville de Carrhes (V, 21), leur servant de marché; delà ils avaient coutume de gagner Gabba (V, 16), trajet de vingt journées, et la Palestine de Syrie (V, 14). Plus tard, suivant Juba, ils se mirent, pour la même raison, en rapport avec Charax (VI, 31) et le royaume des Parthes. Pour moi, il me paraît qu'ils ont même porté ces marchandises en Perse avant de les porter en Syrie ou en Égypte, du moins au témoignage d'Hérodote (Hist., III, 94), qui dit que les Arabes fournissaient en tribut annuel aux rois de Perse mille talents d'encens (1940 kil.).

[2] De Syrie ils rapportent le styrax (XII, 56), qui, brûlé dans le foyer, chasse par son odeur forte le dégoût de leurs propres parfums. On n'emploie pas en Arabie d'autres bois que des bois odorants; les Sabéens cuisent leurs aliments avec du bois d'encens, d'autres avec du bois de myrrhe; et la fumée et les odeurs qui s'élèvent des villes et des bourgs sont celles de nos autels. Aussi pour s'en préserver ils brûlent du styrax dans des peaux de bouc, et ils en font des fumigations dans leurs maisons; tant il est vrai qu'il n'est aucun plaisir dont la continuité ne cause du dégoût! Ils le brûlent aussi pour mettre en fuite les serpents, très multipliés dans les forêts odoriférantes.

XLI. (XVIII.) [1] Le cinnamome et la casia (laurus casia, L.) n'appartiennent pas à l'Arabie, qu'on nomme cependant Heureuse. Trompée et ingrate, elle croit tenir du ciel son surnom, et elle le doit bien plus aux enfers. Ce qui l'a faite Heureuse, c'est le luxe déployé par les hommes môme dans la mort, et employant à brûler les défunts ce que l'Arabie pensait avoir été produit pour honorer lés dieux. Les gens du métier assurent que ce pays ne donne pas en une année autant de parfums que Néron en brûla lors de la mort de son épouse Poppée. Qu'on fasse maintenant le calcul de toutes les funérailles, par an, dans l'univers entier, et des masses d'encens consacrées à honorer des cadavres, d'un encens qu'on n'accorde aux dieux que par miettes.

[2] Certes les dieux n'étaient pas moins propices quand on les suppliait en leur offrant un gâteau salé; et ils l'étaient bien davantage, les faits le prouvent. Mais la mer de l'Arabie est encore plus Heureuse; c'est elle, en effet, qui fournit les perles; 100 millions de sesterces (21,000,000 f.), au calcul le plus bas, sont annuellement enlevés à notre empire par l'Inde, la Sérique, et cette presqu'île Arabique; tant nous coûtent cher le luxe et les femmes ! Quelle portion, je vous le demande, en revient aux dieux du ciel et de l'enfer?

XLII (XIX.) [1] L'antiquité ou Hérodote le premier (Hist., III) ont fait sur le cinnamome et la casia un récit fabuleux, que voici : Ces substances sont dans des nids d'oiseaux, et particulièrement dans les nids du phénix, aux lieux où Bacchus a été élevé; et on les fait tomber du haut de roches et d'arbres inaccessibles, soit par des morceaux de viande pesants qu'on donne à ces oiseaux et qu'ils y portent, soit par des flèches de plomb. On dit encore que la casia vient autour de marais défendus par une espèce de chauve-souris aux griffes redoutables et des serpents ailés. C'est par ces contes qu'on augmente le prix des marchandises. Une autre fable marche de compagnie : c'est que sous les rayons du soleil de midi la péninsule entière exhale un parfum indicible composé de tous les arômes; que la brise en est embaumée, et qu'elle annonça l'Arabie en haute mer à la flotte d'Alexandre avant qu'on l'aperçût.

[2] Tout cela est faux, car le cinnamome ou cinname naît dans le pays des Éthiopiens (VI, 31), unis par des mariages aux Troglodytes. Les Troglodytes, l'achetant des Éthiopiens leurs voisins, le transportent à travers de vastes mers sur des radeaux, sans gouvernail pour la direction, sans rames pour la traction ou l'impulsion, sans voile ni rien qui aide ; l'homme et l'audace tiennent lieu de tout. En outre, ils traversent une mer orageuse vers le solstice d'hiver, époque à laquelle règnent les Eurus (vents sud-est).

[3] Ces vents les conduisent directement de golfe en golfe; et, après leur avoir fait doubler le promontoire [d'Arabie] (VI, 32,11), le vent Argeste (II, 46) (du couchant solstitial) les conduit dans le port des Gébanites, appelé Ocila. Aussi est-ce le port où ils se rendent de préférence. On raconte que les marchands reviennent à peine au bout de cinq ans, et que beaucoup périssent. En échange, ils rapportent des objets en verre, des vases de cuivre, des étoffes, des agrafes, des bracelets et des colliers. Ainsi ce commerce dépend principalement de la constance des goûts chez les femmes.

[4] L'arbrisseau même a deux coudées de hauteur au plus, et un palme au moins; il est épais de quatre doigts; à peine à six doigts du sol, il pousse des jets; il semble desséché. Vert, il n'a pas d'odeur. La feuille est celle de l'origan (XX, 67). Il aime la sécheresse, produit moins par un temps pluvieux, et veut être taillé. Il vient dans des terrains plats, Il est vrai, mais au milieu des ronces et des épines les plus fourrées; aussi la récolte en est-elle difficile. On ne la fait qu'avec la permission du dieu (quelques-uns pensent que ce dieu est Jupiter, les indigènes le nomment Assabinus). On obtient la permission de pratiquer la taille en Offrant les entrailles de quarante-quatre boeufs, chèvres et béliers; encore cela n'est-il permis ni avant le lever ni après le coucher du soleil. Le prêtre divise les sarments avec une pique, et fait la part du dieu : le reste est mis par le marchand en masses. D'après une autre version, le Soleil participe au partage : on fait trois parts; on tire deux fois au sort; ce qui échoit au Soleil est abandonné, et s'embrase spontanément.

[5] La partie la plus mince des branches dans la longueur d'un palme est le meilleur cinnamome; la seconde qualité comprend les parties situées au-dessous, mais dans une moindre étendue, et ainsi de suite. Ce qui est le moins estimé, c'est ce qui est le plus près des racines, parce que là il y a le moins d'écorce; et l'écorce est la partie recherchée. Pour cette raison on préfère les sommités, qui ont le plus d'écorce. Quant au bois lui-même, on n'en fait pas de cas, à cause du goût âcre d'origan qu'il a ; on le nomme xylocinnamome. Le prix en est de 10 deniers (8 fr. 20) la livre. Quelques-uns ont parlé de deux espèces de cinname, l'une blanche, l'autre noire. Jadis on préférait la blanche; maintenant la noire est vantée, et même on estime plus l'espèce à couleurs variées que la blanche. Le plus sûr caractère de la bonté du cinnamome, c'est qu'il ne soit pas raboteux, et que les morceaux frettés entre eux ne s'émiettent que lentement. On rejette surtout celui qui est mou, ou dont l'écorce ne tient pas.

[6] Cette denrée est entièrement entre les mains du roi des Gébanites, qui ouvre le marché et fait la vente. Le prix en a été jadis de 1000 deniers (820 fr.) la livre. Il a été augmenté de moitié en sus, les forêts ayant été, dit-on, incendiées par les barbares irrités (16). Cet incendie a-t-il été provoqué par l'injustice des hommes puissants, ou est-il dû au hasard? c'est ce qui n'est pas éclairci. Nous lisons dans les auteurs que là soufflent des vents du midi tellement brûlants, qu'en été ils occasionnent l'embrasement des forêts. L'empereur Vespasien Auguste a le premier consacré, dans les temples du Capitole et de la Paix, des couronnes de cinname renfermées dans de l'or ciselé. Nous en avons vu une racine très pesante dans le temple du mont Palatin qu'Augusta (Livie) avait érigé en l'honneur de son mari le dieu Auguste : elle était posée sur une patère d'or; il en sortait tous les ans des gouttes qui se durcissaient en grains : cela a duré jusqu'à la destruction du temple par un incendie.

XLIII. [1] La casia (laurus casia, L.) , aussi un arbrisseau, vient près des champs qui produisent le cinnamome, mais dans les montagnes; les rameaux en sont plus gros. Elle est revêtue plutôt d'une peau mince que d'une écorce, et, contrairement à ce qui est pour le cinname, on ne l'estime qu'autant que l'écorce est détachée et creuse La hauteur de l'arbrisseau est de trois coudées. La couleur est triple : commençant à pousser, il est blanc dans la longueur d'un pied; puis, croissant d'un demi-pied, il rougit ; croissant davantage, il est noirâtre. C'est cette partie qu'on prise le plus ; au second rang est la partie qui en est la plus voisine; on rebute la partie blanche. On coupe des bouts de branches de la longueur de deux doigts, puis on les coud dans des peaux fraîches de quadrupèdes tués pour cet objet, afin que, ces peaux se putréfiant, les vers rongent le bois et vident l'écorce, défendue par son amertume.

[2] On estime surtout la cannelle fraîche, d'une odeur très suave, d'une saveur qui brûle plutôt qu'elle n'échauffe, avec douceur et continuité, d'une couleur purpurine, pesant peu sous un volume considérable, à tuyaux courts et non fragiles. Les barbares donnent le nom de lacta à cette cannelle. Une autre espèce est appelée balsamode, à cause de son odeur; mais elle est amère : aussi est-elle préférable pour les compositions médicamenteuses, comme la noire pour les parfums. Aucune substance n'a des prix plus disproportionnés : la meilleure vaut 50 deniers (41 fr.) la livre; les autres, 5 deniers (4 fr. 10).

[3]  (XX.) On trouve encore dans le commerce l'écorce appelée daphnoïde (laurus casia), et surnommée isocinnamome (égale au cinnamome); le prix en est de 300 deniers ( 246 fr.). On la falsifie avec du styrax, et, à cause de la ressemblance des écorces, avec de très petites branches de laurier. Bien plus, on plante la casia (daphne gnidium, L.) dans notre monde et à l'extrémité de l'empire, le long du Rhin; là, ce végétal (XVI, 59) vit dans les terrains où sont des ruches d'abeilles; mais il n'a pas cette couleur brûlée due à un soleil ardent, ni, non plus, la même odeur.

XLIV. [1] Sur les confins du pays de la cannelle et du cinnamome croissent le cancame (amyris kalaf, Forsk.) et le tarum (bols d'aloès), apportés en Arabie à travers le pays des Nabatéens Troglodytes, colonie des Nabatéens.

XLV. (XXI.) [1] On y apporte aussi le serichatum et le gabalium, productions que les Arabes consomment chez eux, et que l'on ne connaît que de nom dans l'empire romain. Ces substances croissent avec le cinname et la cannelle. Cependant quelquefois le serichatum parvient jusqu'à nous, et quelques-uns l'ajoutent aux parfums; il se vend 6 deniers (4 fr. 12 ) la livre.

XLVI. [1] Le myrobolan (noix de ben; moringa oleifera, Lam.) est commun au pays des Troglodytes, à la Thébaïde, et à cette portion de l'Arabie qui sépare la Judée de l'Égypte; il est fait pour les parfums, comme l'indique le nom, lequel montre aussi que c'est le gland d'un arbre. Cet arbre est semblable pour sa feuille à l'héliotrope, dont nous parlerons parmi les herbes (XXII, 29) ; le fruit est de la grosseur d'une aveline. Celui qui croît en Arabie est appelé syriaque, et est blanc; celui que produit la Thébaïde est noir. On préfère le premier, à cause de la bonté de l'huile qu'on en exprime; mais celui de la Thébaïde en fournit davantage.

[2] Le myrobolan de la Troglodytique est le moins estimé. Quelques-uns préfèrent le myrobolan d'Éthiopie, gland noir, sans onctuosité, à noyau petit, mais rendant une liqueur plus parfumée, et venant dans des plaines; ils ajoutent que le myrobolan d'Égypte est plus gras; l'écorce en est plus épaisse, rouge, et, quoiqu'il naisse dans des terrains marécageux, il est plus court et plus sec; qu'au contraire le myrobolan d'Arabie est vert, plus menu et plus compact, vu qu'il croît sur des montagnes; mais que le meilleur, à beaucoup près, est celui de Pétra, ville dont nous avons parlé (VI, 32,3), à écorce noire, à noyau blanc. Les parfumeurs ne font qu'exprimer les écorces; les médecins expriment les noyaux, qu'ils pilent, et arrosent peu à peu avec de l'eau chaude.

XLVII. (XXII.) [1] Le fruit du palmier d'Égypte appelé adipsos (calmant la soif) est employé dans la parfumerie comme le myrobolan, et vient, pour l'usage, immédiatement après. Il est vert , d'une odeur de coing, sans bois à l'intérieur. On le récolte un peu avant qu'il commence a mûrir; si on le laisse mûrir, on le nomme phoenicobalan (gland phénicien) ; il devient noir, et enivre ceux qui en mangent. Le prix du myrobolan est de 2 deniers (1 fr. 64) la livre. Les marchands appellent aussi myrobolan la lie du parfum où entre cette substance.

XLVIII. [1] Le calamus odorant, qui croît dans l'Arabie, est commun à l'Inde et à la Syrie. Celui de Syrie, à 150 stades (27 kil.) de notre mer (Méditerranée), l'emporte sur tous les autres. Entre le mont Liban et une autre montagne sans nom, mais qui n'est pas, comme quelques-uns l'ont pensé, l'Anti-Liban en une vallée médio¬cre, près d'un lac dont les marécages se dessèchent l'été, croissent dans un espace de 30 stades (5,500 mètres) à partir de ce lac, le calamus et le jonc odorant (andropogon schænanthus) (XXI,72). Nous ne voulons pas, quoiqu'un autre livre soit consacré aux herbes, laisser de côté le jonc, nous occupant ici des matériaux de la parfumerie.

[2] Ces deux végétaux ne diffèrent en rien, pour l'aspect, des autres de ce genre; mais le calamus a une odeur agréable, attire aussitôt de loin, et est plus mou au toucher. Le meilleur est le moins fragile, celui qui se rompt plutôt en éclats qu'en rave. Dans le tuyau est un réseau semblable à une toile d'araignée, qu'on appelle la fleur; celui qui en contient le plus est le meilleur.. Le dernier caractère de bonté, c'est la couleur noire; ailleurs cette couleur le fait rebuter. Il est d'autant meilleur qu'il est plus court, plus gros, et pliant quand on veut le rompre. Le prix du calamus est de 11 deniers (8 fr. 02) la livre; du jonc, de 15 (12 fr. 30). On dit que le jonc odorant se trouve aussi dans la Campanie.

XLIX. [1] Nous sommes sortis des terres qui regardent l'Océan, pour entrer dans celles qui sont tournées vers nos mers. (XXIII.) L'Afrique, placée au-dessous de l'Éthiopie, distille dans ses sables la gomme ammoniaque (XXIV, 14); le nom en a même passé à l'oracle d'Ammon, auprès duquel croit l'arbre qui la produit. Cette substance, qu'on nomme métopion, ressemble à de la résine ou à de la gomme. On en distingue deux espèces : le thrauston ( concassé), il a de la ressemblance avec l'encens mâle, c'est le plus estimé; le phyrama (mélange), il est gras et résineux. On falsifie la gomme ammoniaque avec dessables, qui semblent s'y être incrustés au moment de la formation; aussi préfère-t-on celle dont les morceaux sont le plus petits et le plus purs. Le prix de la meilleure est de 40 as (2 fr.) la livre,

L. [1] Au-dessous de ces contrées, dans la province Cyrénaïque, est le meilleur sphagnos, que d'autres nomment bryon; au second rang est celui de Chypre; au troisième, celui de Phénicie. On dit qu'il naît aussi dans l'Égypte et même dans la Gaule ; je n'en doute pas : en effet, on donne ce nom à des flocons blancs attachés aux arbres, tels que ceux que nous voyons sur le chêne surtout; mais ceux dont il s'agit ici ont une, odeur excellente. Les plus estimés sont les plus blancs et les plus hauts sur les arbres (XVI 13) ; la seconde qualité est rouge, les noirs sont sans. valeur.. Le sphagnos né dans les lies et les roches. est rebuté, ainsi que toutes les espèces qui ont I'o,. deur de palmier, et non leur odeur propre.

LI. (XXIV.) [1] Le cyprus ( henné, lawsonia inermis, L.) est un arbre d'Égypte, à feuilles de jujubier (XV, 14), à graine de coriandre (XX, 82), blanche et odorante ; on le cuit dans l'huile, on l'exprime ensuite, ce qui donne le parfum appelé cyprus; le prix en est de 5 deniers (4 fr. 10) la livre. Le meilleur vient du cyprus de Canope sur la rive du Nil; la seconde qualité, d'Ascalon en Judée; le troisième, de l'île de Chypre; elle a une odeur suave. Quelques-uns disent que c'est l'arbre appelé en Italie ligustrum (troène).

LII. [1] Dans la même contrée vient l'aspalathos (XXIX, 69) (convolvulus scoparius, L), à épines blanches, de la grandeur d'un arbre de taille médiocre, à fleurs de rosier. La racine est recherchée pour la parfumerie. On dit que (XXVII, 30, 1) tout arbrisseau sur lequel se recourbe l'arc-en-ciel exhale une odeur aussi douce que l'aspalathos, mais que dans ce cas l'aspalathos exhale une odeur d'une suavité indicible. Quelques-uns l'appellent erysisceptrum; d'autres, sceptrum. On estime celui qui est roux ou couleur de feu, compacte au toucher, et d'une odeur decastoréum; on le vend 5 deniers (4 fr. 10) la livre.

LIII. [1] L'Égypte produit aussi le marum (teurium marum, L. ), qui vaut moins que celui de Lydie; ce dernier a les feuilles plus grandes et de diverses couleurs; l'autre les a courtes, petites et odorantes.

LIV. (XXV.) [1] Mais à toutes les odeurs on préfère le baume (balsamodendrum opobalsamum, L. ), accordé à la seule terre de Judée. Jadis il ne croissait que dans deux jardins, tous deux royaux, l'un de 20 jugères juste (5 hect. ), l'autre un peu moins étendu. Les empereurs Vespasien et Titus ont montré cet arbrisseau à Rome : chose glorieuse à dire, depuis Pompée le Grand nous avons porté aussi des arbres dans nos triomphes (XII, 9 ). Maintenant cet arbre est esclave, et il paye tribut avec sa nation; il est tout différent de ce qu'en avaient dit nos auteurs et les auteurs étrangers.

[2] En effet, il ressemble plus à la vigne qu'au myrte. On dit qu'on le plante par marcottes, comme la vigne tout à l'heure nommée. Il couvre des coteaux à la façon de vignobles cultivés sans tuteurs. Il se taille semblablement quand il est en branches; il prend de la force par le bi¬nage, et il pousse rapidement. En trois ans il donne des fruits. La feuille se rapproche beaucoup de celle de la rue, et ne tombe jamais. Les Juifs ne ménagèrent pas plus le baumier que leur propre vie; mais les Romains le défendirent, et l'on se battit pour un arbrisseau. Aujourd'hui le fisc le cultive pour son compte, et jamais cet arbuste n'a été plus multiplié et plus grand. La hauteur en est toujours au-dessous de deux coudées.

[3] Il y en a trois espèces : l'une, à feuillage mince et chevelu, se nomme euthéristos (aisé à moissonner) ; l'autre, d'un aspect rugueux, Incurvée, rameuse, et plus odorante, est appelée trachy (rude) ; la troisième, eumèces, parce qu'elle est plus grande que les autres; l'écorce en est lisse; elle est la seconde en bonté; l'euthéristos, la dernière. La graine a une saveur vineuse; elle est rousse, et n'est pas sans onctuosité; celle qui est légère et verte vaut moins. Les branches sont plus grosses que celles du myrte. On incise l'arbre avec du verre, une pierre ou des couteaux d'os; les parties vivantes ne doivent pas être lésées avec le fer; autrement il meurt aussitôt, et cependant il supporte qu'on l'émonde. La main qui pratique l'Incision doit la conduire avec assez de ménagement pour ne rien blesser au delà de l'écorce.

[4] La plaie laisse couler un suc nommé opobalsamum, d'une suavité exquise, mais seulement goutte à goutte; on le reçoit sur des laines, et on l'exprime dans de petites cornes. De là on le met dans un vase de terre neuf; il ressemble à une huile épaisse, et frais il est blanc; puis il rougit, durcit, et perd de sa transparence. Pendant qu'Alexandre le Grand faisait la guerre en Judée, c'était tout juste si on remplissait d'encens une coquille dans tout un jour d'été. Le produit entier du grand jardin n'était quo de six conges (litres 19, 44) et celui du petit d'un seul conge (litres 3, 24). On payait le baume le double de son poids en argent. Maintenant tin seul arbre produit davantage. On incise le baumier trois fois chaque été, puis on le taille.

[5] Les sarments se vendent aussi; l'émondage et les rejetons se sont vendus, cinq ans après la conquête, 700,000 sesterces (147,000 fr.). C'est ce qu'on appelle le xylobalsamum; il sert à la fabrication des parfums; les laboratoires l'ont substitué au suc. L'écorce même est estimée pour les préparations médicamenteuses. On prise le plus le baume en larmes, puis la graine, en troisième lieu l'écorce, en dernier lieu le bois. Le meilleur bois est celui qui est de couleur de buis, c'est aussi le plus odorant; la meilleure graine, celle qui est la plus grosse, la plus pesante, d'une saveur mordante et brûlante. On la falsifie avec l'hypéricum (XXVI, 53 et 54) de Pétra, falsification qui se reconnaît à ce que la graine d'hypéricum est grosse, vide, longue, sans odeur, et d'un goût de poivre.

[6] La larme, pour être bonne , doit être grasse, petite, médiocrement rousse, et devenir odorante par le frottement. La blanche est de seconde qualité; la verte et grosse vaut moins; la noire est la pire, car elle rancit, comme l'huile, en vieillissant. De tous les baumes en larmes, on estime le plus celui qui a coulé avant la formation de la graine. Au reste, on le falsifie avec le suc de la graine, et c'est à peine si on découvre la fraude à un peu d'amertume : en effet, le goût du baume doit être doux, sans mélange d'acidité; seulement l'odeur en est forte. On l'altère aussi avec l'huile de rose, de cyprus (XII, 5, ), de lentisque, de balan, de térébinthe, de myrte; avec la résine, le galbanum, le cérat du cypre, avec tout ce qui se trouve sous la main.

[7] La sophistication la plus trompeuse est celle qui se fait avec la gomme, parce que la substance ainsi préparée tient à la main qu'on retourne, et va au fond de l'eau; or, ce sont là les deux caractères du baume. Le baume pur tient, il est vrai, à la main; mais, mélangé avec la gomme, il s'y forme une pellicule fragile (20). On reconnaît aussi cette falsification au goût. Mis sur un charbon, le baume altéré avec de la cire et de la résine brûle avec une flamme plus noire; mélangé de miel, il attire aussitôt les mouches sur la main. En outre, le baume pur mis dans de l'eau tiède forme un grumeau épais qui va au fond du vase; sophistiqué, il surnage comme de l'huile; et s'il est altéré avec du métopion (XII, 49), il se forme autour un cercle blanc. Le caractère le meilleur, c'est qu'il coagule le lait et qu'il ne laisse pas de tache sur les étoffes. Pour aucune autre substance 8 la fraude n'est plus manifeste ; car un setier (litre 0,54) de baume, vendu par le fisc trois cents deniers (246 fr.), produit 1,000 deniers (820 fr.); tant il y a profit à augmenter la quantité du liquide ! Le prix du xylobalsamum est de 5 deniers (4 fr. 10) la livre.

LV. [1] La portion de la Syrie limitrophe de la Judée, et située au-dessus de la Phénicie, produit le styrax (styrax officinale, L.) autour de Gabala, de Marathus et de Casius, montagne de la Séleucie. L'arbre porte le même nom ; il ressemble au cognassier. Il donne un suc âpre, mais laissant un goût agréable. A l'intérieur il est semblable à un roseau, et rempli de jus. Vers le lever de la Canicule, des vermisseaux ailés y volent et le rongent, vermoulure qui en salit le sue. Après le styrax de Syrie on vante celui de Pisidie, de Sidon, de Chypre, de Cilicie; celui de Crète n'est pas estimé. Celui du mont Aman en Syrie est employé par les médecins, et encore plus par les parfumeurs.

[2] De quelque pays qu'il provienne, on préfère celui qui est roux, tenace et onctueux ; celui qui est furfuracé et couvert d'une moisissure blanche est plus mauvais. On le falsifie avec de la résine de cèdre ou de la gomme; d'autres fois, avec du miel ou des amandes amères; tout cela se reconnaît au goût. Le meilleur se vend 8 deniers (6 fr. 56). Il vient aussi en Pamphylie, mais il est plus âcre et moins juteux.

LVI. [1] Le même mont Aman en Syrie produit le galbanum (bubon galbanum, L.), d'une férule nommée stagonitis (qui dégoutte), comme la résine produite. On prise surtout le cartilagineux, pur comme la gomme ammoniaque et nullement ligneux. On le falsifie avec des fèves ou du sacopenium (XX, 75). Brûlé pur, il met en fuite les serpents par son odeur. On le vend 5 deniers (4 fr. 10) la livre; il n'est employé qu'en médecine.

LVII. (XXVI.) [1] La Syrie fournit encore à la parfumerie le panax (pastinaca opopanax, L.), qui croît aussi dans la Psophide, contrée de l'Arcadie, autour des sources de l'Érymanthe, en Afrique et dans la Macédoine. C'est une férule particulière, haute de cinq coudées; elle jette d'abord quatre feuilles, puis six, couchées à terre, très grandes et arrondies, semblables dans le haut à des feuilles d'olivier; la graine est suspendue à des bouquets, comme dans les férules. On obtient le suc en incisant la tige dans le temps de la moisson, et la racine en automne. On estime celui qui, coagulé, est blanc; on estime moins le pale; on re¬bute le noir. Le meilleur se vend 2 deniers (1 fr. 64) la livre.

LVIII. [1] La férule appelée spondylion (heracleum sphondylium , L.) ne diffère de la précédente que par les feuilles, qui sont plus petites, et découpées comme celles du platane; elle ne croit que dans les lieux ombragés. La graine qui porte le même nom a l'apparence de celle du silis (XX, 18), (seseli tortuosum, L.); on ne l'emploie qu'en médecine (XXIV, 16).

LIX. [1] La Syrie donne encore le malobathron, arbre à feuilles roulées et d'une apparence desséchée; on en exprime une huile pour les parfums. L'Égypte fournit davantage de cette huile; cependant la plus estimée vient de l'Inde. Là, dit-on, le malobathron croit dans les marais, comme la lentille. Il est plus odorant que le safran; il est noirâtre, rugueux, et a une sorte de goût de sel. Le malobathron blanc est moins estimé; il se moisit promptement en vieillissant. Le goût en doit être semblable à celui du nard; chauffé dans du vin, il exhale une odeur supérieure à toutes les autres. Les variations du prix sont quelque chose de prodigieux : d'un denier (0 fr. 82) la livre, il va à 300 (246 fr.) ; quant à l'huile, elle se vend 60 deniers (49 fr. 20) la livre.

LX. (XXVII.) [1] L'omphacium est aussi une huile ; on l'obtient de deux arbres, l'olivier et la vigne, et de deux façons pour chaque arbre. On prépare l'omphacium d'olive en exprimant l'olive encore blanche. Celui qui se fait avec le drupe (XV, 2) (on appelle ainsi l'olive qui change de couleur, sans être cependant assez mûre pour être mangée) est plus mauvais; ce qui les distingue, c'est que ce dernier est vert et l'autre blanc. L'omphacium de vigne se fait avec la vigne psythienne (XIV, 11) ou amminéenne (XIX, 6, 2), quand les grains sont de la grosseur d'un pois, avant le lever de la Canicule. On cueille le raisin dans sa première fleur (XXIII, 4), et on en exprime le jus; le résidu se cuit au soleil, et on évite de le laisser exposé aux rosées nocturnes. Le jus se recueille dans un vase de terre; puis on le conserve dans un vase de cuivre de Chypre. Le meilleur omphacium est roux, âcre et sec. Le prix en est de 6 deniers (4 fr. 92) la livre. On le prépare encore d'une autre façon : on pile le raisin non mûr dans des mortiers, on le sèche au soleil, et on en fait des pastilles.

LXI. (XXVIII.) [1] Il faut rapprocher de ces substances le bryon, chaton du peuplier blanc (XXIV, 32 ). Le meilleur vient aux environs de Cnide ou en Carie, dans des lieux dépourvus d'eau, ou secs et âpres. La seconde qualité est le bryon du cèdre de Lycie. A cette catégorie appartient encore l'oenanthe, c'est la grappe de la vigne sauvage; on la recueille quand elle est en fleur, c'est-à-dire quand l'odeur en est la meilleure; on la sèche sur un linge étendu à l'ombre, et on la serre dans des tonneaux. La meilleure vient de la Parapotamie; la seconde en qualité, d'Antioche et de Laodicée de Syrie; la troisième, des montagnes de la Médie : cette dernière est préférable pour les usages médicaux. Quelques-uns donnent la prééminence sur toutes à celle de l'île de Chypre. Quant à celle d'Afrique, elle n'est que pour les médecins; on la nomme massaris. Quel qu'en soit le pays, la vigne sauvage blanche donne une meilleure oenanthe que la noire.

LXII. [1] La parfumerie emploie encore un arbre nommé par les uns élate (l'élate est dans notre langue le sapin ), par les autres palmier, par d'autres spathe (phoenix dactylifera, L.). Ou estime le plus celui du désert d'Ammon, puis celui d'Égypte, en troisième lieu celui de Syrie; il n'est odorant que dans les lieux dépourvus d'eau; la larme en est grasse, on la mêle aux parfums pour dompter l'huile.

LXIII. [1] La Syrie est aussi le pays du cinname nommé camaque. C'est le suc exprimé d'une noix; il diffère beaucoup du suc du vrai cinname (XII, 61), mais il en approche par son odeur agréable. Le prix en est de 40 as (2 fr.) la livre.

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PLINE L'ANCIEN

HISTOIRE NATURELLE

LIVRE TREIZE

livre 12

livre 14

Texte français

Paris : Dubochet, 1848-1850.

édition d'Émile Littré

LIVRE Xlll,

TRAITANT DE L'HISTOIRE DES ARBRES EXOTIQUES ET DES PARFUMS.

I. Des parfums; quand ils ont commencé à être en usage. - II. Espèces de parfums, et douze compositions. - III. Diapasma, magma, et moyens de vérifier les parfums. - IV. Luxe excessif en fait de parfums.- V. Quand a-t-on commencé à en faire usage à Rome? - VI. Des palmiers. - VII. Nature des palmiers. - VIII. Comment on multiplie les palmiers. - IX. Des espèces de palmiers et de leurs caractères distinctifs. - X. Arbres de la Syrie, pistachier, cottana, damascène, myxa.  - XI. Cèdre. Arbres qui portent en même temps des fruits de trois années. - XII. Térébinthinier. - XIII. Sumac. - XIV. Arbres d'Égypte : figuier d'Égypte. - XV. Figuier de Chypre. - XVI. Silique ceraunia. - XVII. Du persica. Sur quels arbres les fruits se succèdent. - XVIII. Cuci. - XIX. Épine égyptienne. - XX. Neuf espèces de gommes. Sareocolle. - XXI. Du papyrus; de l'usage du papier; quand il a commencé. - XXII. Comment on fabrique le papier. - XXIII. Neuf espèces de papier.  - XXIV. Comment on éprouve le papier. - XXV. Défauts du papier. - XXVI. De la colle du papier. - XXVII. Des livres de Numa. - XXVIII. Arbres de l'Éthiopie. - XXIX. Arbre atlantique. Du citre, et des tables faites de ce bois. - XXX. Des beautés et des défauts que l'on trouve dans ce bois. - XXXI. Du citron. - XXXII. Du lotos. - XXXIII. Arbres de la Cyrénaïque. Le paliure. - XXXIV. Neuf espèces de grenadiers. Du balauste. - XXXV. Arbres de l'Asie et de la Grèce : l'épipactide, l'érice, le grain de Cnide ou thymelée, ou chamelée, ou pyrosachne , ou enestre, ou eneorum. - XXXVI. Tragion, tragacanthe.  - XXXVII. Tragos ou scorpion , myrice ou brye, ostrys. - XXXVIII. Evonymos. - XXXIX. L'arbre éon. - XL. Andrachie. - XLI. La coccygie, l'apharce. -  XLII. La férule. - XLIII. La thapsie.   -XLIV. Le caprier ou cynosbate , ou ophiostaphylon. - XLV. La sariphe. - XLVI. L'épine royale. - XLVII. Le cytise. - XLVIII. Arbres et arbustes de la Méditerranée : phycus ou prason, ou zoster. - XLIX. Bryon marin.  - L. Productions végétales de la mer Rouge. - LI. Productions végétales de la mer des Indes. - LII. Productions végétales de la mer Troglodytique : chevelure d'Isis, charitoblépharon.

Résumé : Faits, histoires et observations, 468

Auteurs :

M. Varron , Mucien, Virgile, Fabianus, Sebosus, Pomponius Mela, Fabius Pictor, Hygin, Trogue Pompée, Procilius, l'empereur Claude, Cornelius Nepos, Sextius Niger qui a écrit en grec sur la médecine, Cassius Hémina; L. Pison, Tuditanus, Valérius Antias.

Auteurs étrangers :

Théophraste, Hérodote, Callisthène, Isigone, Clitarque, Anaximène, Duris, Néarque, Onésicrite, Polycrite, Olympiodore, Diognète, Cléobule, Anticlide, Charès de Mitylène, Ménechme, Dorothée d'Athènes, Lycus, Antée, Éphippe, Dion , Adimante , Ptolémée fils de Lagus, Marsyas le Macédonien, Zoïle le Macédonien, Démocrite, Amphiloque, Alexandre Polyhistor, Aristomaque, le roi Juba, Apollodore qui a écrit sur les odeurs, le médecin Héraclide, le médecin Botrys, le médecin Archidème, le médecin Denys, le médecin Démocède, le médecin Euphronius, le médecin Mnésis, le médecin Diagoras, le médecin lollas, Héraclide de Tarente, Xénocrate d'Éphèse.

I. [1] Jusqu'à présent nous avons parlé des arbres dont les odeurs sont précieuses. Chacune était en soi merveilleuse; le luxe s'est plu à les mélanger, et à faire de toutes une seule odeur : c'est ainsi qu'ont été inventés les parfums. Quel en est l'inventeur? on ne le dit pas. Il n'y en avait point au temps de la guerre de Troie; on n'employait pas alors l'encens dans les sacrifices; les cèdres (XIII, 30) seuls et les citres (thuya articulata, L.) envoyaient la fumée de leurs branches se répandre en nuages au dessus des victimes : cependant déjà le suc de rose était trouvé, il est nommé en effet (Il., XXIII, 186) dans Homère, comme donnant du prix à l'huile.

[2]  Les parfums vont de droit aux Perses : ils en sont toujours pénétrés, et par ce moyen ils masquent la mauvaise haleine que leur donne leur gourmandise (XI, 115). Le premier exemple de l'usage des parfums que je trouve et la boîte à parfums (VII, 30 ) dont Alexandre s'empara, au milieu des autres dépouilles, lors de la prise du camp de Darius. Plus tard, ce genre de luxe a été admis par les Romains au nombre des jouissances de la vie les plus prisées et les plus distinguées. On a commencé aussi à les employer en l'honneur des morts : en conséquence, nous nous étendrons davantage sur ce sujet. Les parfums qui ne sont pas le produit d'arbrisseaux ne seront, pour le moment, indiqués que par leur nom; nous en exposerons les caractères en lieu et place.

II. [1] Les noms des parfums sont dus les uns aux lieux de leur origine, les antres aux sucs, les autres aux arbres, les autres à des circonstances particulières. D'abord, il faut savoir qu'a leur égard souvent la mode et la faveur ont changé. Dans l'antiquité, le plus estimé était le parfum de l'île de Délos; plus tard ce fut celui de Mendès (Égypte) : ces variations ne sont pas dues seulement aux mélanges et aux proportions; mais les mêmes sucs sont en faveur ou défaveur suivant les lieux, et suivant l'amélioration ou la dégénération des substances. Le parfum d'iris (XXI, 19) de Corinthe a longtemps eu la vogue, puis celui de Cyzique. Il en a été de même pour le parfum de roses de Phasélis (V, 26), prééminence qui fut enlevée par Naples, Capoue, Préneste.

[2] On prisa longtemps par-dessus tout le parfum de safran do Soles en Cilicie, puis celui de Rhodes; le parfum d'oenanthe (XII, 62) de Chypre, puis celui d'Adramytte; le parfum de marjolaine (XXI, 35) de Cos a eu la vogue, puis le parfum de coing (XXIII, 54) de la même île a été préféré. Quant au parfum de cypre (XII, 5 ), on prisa d'abord celui de l'île de Chypre, puis celui d'Égypte, où tout à coup le parfum de Mendès et le métopion obtinrent la préférence; puis la Phénicie s'empara de ces deux derniers parfums, et laissa à l'Égypte la prééminence pour le parfum de cypre. Athènes a conservé avec persévérance son panathénaïcon. II y avait jadis un pardalium dans la ville de Tarse, mais on n'en connaît plus la composition et le mélange. On a cessé encore de faire du parfum de narcisse (XXI, 75) avec la fleur de cette plante.

[3] Deux éléments entrent dans la confection des parfums, la partie liquide et la partie solide : la première n'est guère composée que d'huiles, la seconde l'est de substances odorantes; celle-ci se nomme stymma (épaississant), celle-la hédysma (douceur). Un troisième élément est la couleur, que beaucoup négligent. Pour la coloration on ajoute le cinabre (XXXIII, 30) et l'anchuse (XXII, 23). On sale l'huile pour la conserver. Quand on a ajouté l'anchuse. on n'ajoute pas de sel. On ajoute de la résine ou de la gomme pour fixer l'odeur dans le parfum solide, laquelle, sans cette addition, se perd et s'évanouit rapidement.

[4] Le plus prompt à préparer, et vraisemblablement le premier qu'on ait fabriqué, est celui qui se fait avec le bryon (XII, 61) et l'huile de balan (XII, 46). La composition du parfum de Mendès se compliqua par l'addition de résine à l'huile de balan ; aujourd'hui on y ajoute de préférence du métopion : c'est une huile extraite des amendes amères en Égypte, et à laquelle on ajoute de l'omphacium (XII, 60), du cardamome, du jonc (XII, 48), du calamus, du miel, du vin, de la myrrhe, de la graine de baumier, du galbanum et de la térébenthine.

[5] Parmi les parfums les plus communs aujourd'hui, et, selon l'opinion commune, les plus anciens, est celui qui est composé d'huile de myrte, de calamus (XII, 48), de cyprès, de cypre (henné, Lawsonia inermis), de lentisque et d'écorce de grenade. Pour moi, je pense que les parfums composés avec la rose, qui vient partout, ont été les plus répandus. La composition du parfum de rose fut longtemps très simple : omphacium, fleur de rose, fleur de safran, cinabre, calamus, miel, jonc, fleur de sel ou anchuse, vin. Même procédé pour le parfum de safran : on ajoute du cinabre, de l'anchuse et du vin. Même procédé pour le parfum de marjolaine (XXI, 35) : on ajoute l'omphacium (XII, 60) et le calamus;

[6] ce dernier parfum est excellent dans l'île de Chypre et à Mitylène, où abonde la marjolaine. On mêle encore des huiles à plus bas prix, celles de myrte et de laurier, auxquelles on ajoute l'huile de marjolaine, le lis, le fenugrec, la myrrhe, la cannelle, le nard, le jonc, le cinnamome. Avec les coings ordinaires et ceux qui sont appelés struthies on prépare, comme nous le dirons (XXIII, 54), le melinum, qui passe dans les parfums avec l'addition de l'omphacium, de l'huile de cypre, de celle de sésame, du baume, du jonc, de la cannelle et de l'aurone. Le parfum de lis est le plus fluide : il est composé de lis, d'huile de balan, de calamus, de miel, de cinnamome, de safran, de myrrhe.

[7] Le parfum de cypre est fait avec du cypre; de l'omphacium, du cardamome, du calamus, de l'aspalathe (XII, 52) et de l'aurone; quelques-uns y ajoutent de la myrrhe et du panax (XII, 57) ; le meilleur est celui de Sidon, puis celui d'Égypte, si on n'y ajoute pas de l'huile de sésame; il se conserve pendant quatre ans ; le cinnamome lui donne de la force. Le parfum de fenugrec (XXIV, 120) se fait avec l'huile récente, le souchet (XXI, 70), le calamus, le mélilot, le fenugrec, le miel, le marum (XII, 63) et la marjolaine; c'était le parfum le plus en vogue au temps du poète comique Ménandre. Longtemps après, le premier rang passa au mégalium, ainsi appelé à cause de sa renommée, et fait avec de l'huile de balan, du baume, du calamus, du jonc, du xylobalsamum (XII, 54), de la cannelle et de la résine; il doit être ventilé pendant la cuisson jusqu'à ce qu'il cesse d'être odorant; l'odeur revient parle refroidissement.

[8] Des essences isolées constituent aussi des parfums célèbres : au premier rang le malobathrum (XII, 59), puis l'iris d'Illyrie et la marjolaine de Cyzique : ces deux derniers végétaux sont des herbes; on y ajoute peu d'ingrédients, variables suivant les parfumeurs; ceux qui en ajoutent le plus mettent du miel, de la fleur de sel, de l'omphacium , des feuilles d'agnus (XXIV, 38 ), du panax, toutes substances étrangères. Le parfum de cinnamome monte à des prix prodigieux. Au cinname on ajoute de l'huile de balan, du xylobalsamum, du calamus, du jonc, des graines de baumier, de la myrrhe, du miel odorant; c'est le plus épais des parfums. Le prix en est de 25 deniers (20 fr. 50) à 300 (246 fr.). Le parfum de nard ou foliatum (XI, 27) est composé d'ompltacium, d'huile de balan, de jonc, de costus (XII, 25 ), de nard, d'amome (XII, 28), de myrrhe, de baume. A ce propos on se rappellera que les herbes qui, avons-nous dit, simulent le nard indien, sont au nombre de neuf (XII, 26 et 27) : que de moyens de falsification!

[9] Tous les parfums deviennent plus pénétrants par le costus et l'amome, qui portent surtout à l'odorat; la myrrhe leur donne plus de consistance et de suavité ; le safran les rend plus propres aux emplois médicaux ; ils sont très pénétrants même avec l'amome seul, qui va jusqu'à causer des maux de tête. Quelques-uns se contentent d'arroser les substances les plus précieuses avec la décoction des autres, épargnant la dépense; mais la force du parfum n'est pas aussi grande que quand tous les ingrédients ont bouilli ensemble. La myrrhe, à elle seule, sans huile, constitue un parfum; pour cela on n'emploie que la myrrhe stacté, autrement elle donne trop d'amertume. Le parfum de cypre rend les parfums verts, celui de lis les rend onctueux, celui de Mendès noirs, celui de roses blancs; la myrrhe les rend pâles. Telles sont les inventions anciennes, auxquelles se sont ajoutées plus tard les falsifications des fabriques. Maintenant parlons du parfum qui est le comble du raffinement et le plus estimé

de tous :

[10] (II.) il est nommé le parfum royal, parce qu'il est ainsi composé pour les rois des Parthes : myrobolan (XII, 46), costus, amome, cinname-comaque (XII, 63 ), cardamome, épi de nard, marum, myrrhe, cannelle, styrax, ladanum, baume, calamus (XII, 48), jonc (XII, 48), oenanthe, malobathrum (XII, 59), serichatum (XII, 45), cypre , aspalathe, panax, safran, souchet, marjolaine, lotus, miel, vin. Ni l'Italie, conquérante de toutes les nations, ni même l'Europe entière, ne fournissent aucune des productions qui entrent dans la fabrication des parfums, excepté l'iris d'Illyrie et le nard des Gaules; car le vin, la rose, les feuilles de myrte, et l'huile, sont à peu près de tous les pays.

III. [1] Ce qu'on appelle diapasma est fait avec des odeurs sèches : quant à la lie de parfum, on la nomme magma. Dans toutes ces préparations, l'odeur la plus puissante est toujours ajoutée la dernière. Les parfums se conservent le mieux dans les vases d'albâtre (XXXVI, 12 ), les odeurs dans de l'huile, laquelle les garde d'autant mieux qu'elle est plus grasse, comme l'huile d'amandes. Les parfums eux-mêmes s'améliorent en vieillissant; le soleil les gâte : aussi les fait-on cuire à l'ombre dans des vases de plomb. On les éprouve en en versant sur le dos de la main, de peur que la chaleur de la partie charnue ne les altère.

IV. (III.) [1] Les parfums sont l'objet d'un luxe le plus inutile de tous. En effet, les perles et les pierres précieuses passent à l'héritier, les étoffes durent un certain temps; mais les parfums exhalent immédiatement l'odeur; et l'heure où on les porte les a dissipés. Ils sont parfaits, quand, une femme passant, l'odeur qu'elle répand attire même ceux qui sont occupés à autre chose. Ils se vendent plus de 40 deniers (32 fr. 50) la livre. Voilà ce que coûte le plaisir d'autrui ; car celui qui porte une odeur ne la sent pas lui-même.

[2] Mais il faut faire ici quelque distinction. Nous lisons dans Cicéron (XVII, 3, 11) que les parfums qui sentent la terre sont plus agréables que ceux qui sentent le safran : c'est que même dans cet objet, où la corruption éclate le plus, on aime à tempérer le mal par un peu de sévérité. Quelques-uns recherchent surtout la consistance dans les parfums, c'est ce qu'ils appel lent parfum épais; ils aiment à être non pas humectés, mais enduits de parfum. Nous avons vu oindre la plante des pieds, raffinement enseigné, disait-on, à Néron par M. Othon.

[3] Comment, je le demande, l'odeur mise à cette partie du corps pouvait-elle être sentie et faire plaisir? Nous avons entendu aussi un simple particulier ordonner que les murs des bains fussent aspergés de parfum ; l'empereur Caligula en faisait mettre dans ses bains de siège. Et qu'on ne regarde pas cela comme un privilège de prince :un esclave de Néron en a fait ensuite autant. Toutefois, ce qui est étonnant, c'est que ce genre de luxe ait pénétré même dans les camps: les aigles et les étendards, poudreux et gardés par des mains vaillantes, sont parfumés les jours de fêtes. Plût au ciel que nous pussions dire quel est l'auteur de cet usage! Sans doute c'est mues par ce prix corrupteur que les aigles ont fait la conquête du monde. Grâce à ces patronages que nous cherchons à nos vices, on s'autorise à user de parfums sous le casque.

V. [1] Je serais embarrassé de dire quand les Romains ont commencé à s'en servir. il est certain que, le roi Antiochus et l'Asie ayant été vaincus l'an 505 de Rome, P. Licinius Crassus et L. Julius César, censeurs, rendirent un édit pour défendre la vente des parfums exotiques : ce fut le terme dont ils se servirent. Mais aujourd'hui quelques-uns les ajoutent aux boissons, et l'amertume est tellement prisée, qu'on prodigue les odeurs pour la jouissance de deux sens. Le frère de L. Plancus deux fois consul et censeur, L. Plotius, ayant été proscrit par les triumvirs, fut trahi dans sa cachette de Salerne par l'odeur des parfums qu'il portait, cela est certain ; mollesse honteuse qui absout la proscription. Qui, en effet, ne trouverait pas juste la mort de telles gens?

VI. [1] Au reste, l'Égypte est de tous les pays le plus exploité par la parfumerie; puis la Campanie, à cause de l'abondance des roses. (IV.) Quant à la Judée, célèbre par les parfums, elle l'est encore plus par ses palmiers (phoenix dactylifera. L.), dont nous allons maintenant traiter. On en trouve même en Europe; ils sont communs en Italie, mais stériles. Sur les plages maritimes de l'Espagne ils donnent des fruits, mais d'un goût âpre; en Afrique, le fruit est doux, mais la saveur s'en perd aussitôt. IlI en est autrement dans l'Orient : là ils fournissent du vin:, servent de pain à certaines nations, et sont même un aliment pour plusieurs quadrupèdes. Le palmier mérite donc le nom d'exotique; aucun n'est venu spontanément en Italie, ni dans aucune autre partie du monde , excepté dans les contrées chaudes ; et il n'est productif que dans les contrées brûlantes.

VII. [1] Il vient dans une terre légère et sablonneuse, le plus souvent nitreuse ; il aime les irrigations, et, se plaisant à être arrosé toute l'année, une année sèche lui convient. On pense aussi que le fumier lui est nuisible; c'est l'avis de certains Assyriens, à moins que le fumier ne soit mêlé à de l'eau vive. Il y a plusieurs espèces de palmiers La première ne dépasse pas la taille d'un arbrisseau ; ordinairement stérile, elle donne quelquefois des fruits; les branches courtes et garnies de feuilles sont en couronne : cet arbre sert, dans beaucoup de pays, à défendre en guise de crépi les murailles contre les eaux.

[2] Les grands palmiers forment des forêts; le tronc même est muni tout autour de feuilles pointues, disposées en forme de peigne; ce sont les palmiers sauvages : toutefois, par une débauche vagabonde, ils ont commerce avec les palmiers cultivés. Ceux-ci, ronds et élevés, sont garnis circulairement de tubérosités épaisses formées par l'écorce et arrangées en gradins, ce qui offre de la facilité aux Orientaux pour grimper sur l'arbre. L'homme s'entoure, lui et l'arbre, d'un cercle d'osier; et de cette façon il parvient au haut avec une rapidité merveilleuse. Tout le feuillage est au sommet, ainsi que le fruit. Le fruit n'est pas entre les feuilles comme dans les autres arbres, mais au milieu des branches : il pend en grappes à des pédicules qui lui sont propres, participant à la fois de la grappe et de la pomme. Les feuilles sont terminées par une pointe en forme de couteau ; les côtés en sont canaliculés, et elles ont donné la première idée d'une armée faisant face de deux côtés : aujourd'hui on les fend (XVI, 37) pour faire des cordes, des nattes et des parasols légers.

[3] Les naturalistes les plus exacts ont dit que les arbres, et, à vrai dire, tous les végétaux que la terre produit, même les herbes, ont les deux sexes. Pour le moment il suffit d'avoir rappelé cette observation, qui n'est manifeste dans aucun arbre plus que dans le palmier. Le mâle fleurit; la femelle ne fleurit pas, et a seulement un bourgeon en forme d'épi. Dans l'un et l'autre la chair du fruit se forme d'abord, puis le noyau, c'est-à-dire la graine; ce qui le prouve, c'est que sur la même tige on trouve de jeunes fruits sans noyau. Ce noyau est oblong, et non arrondi comme celui des olives; en outre il est fendu, sur le dos, d'une fente à bords renflés; et en avant, au milieu, est sur la plupart un ombilic, d'où la racine commence à sortir.

[4] En le semant on le place sur la face antérieure, et on en juxtapose deux, au-dessus desquels on en met deux autres, parce qu'un seul ne donne qu'une plante faible ; mais les quatre se réunissent. Ce noyau est séparé de la chair du fruit par plusieurs enveloppes blanches, et par d'autres qui adhèrent au fruit même; jouant librement dans l'intérieur, il ne tient qu'au sommet par un fil. La chair du fruit mûrit en un an. Cependant en certains lieux, par exemple en Chypre, sans mûrir il a déjà une saveur douce et agréable; la feuille y est plus large, et le fruit plus arrondi qu'ailleurs; on ne l'avale pas, on se contente de le mâcher et d'en exprimer le suc.

[5] En Arabie aussi on dit que les palmiers ont un goût d'une douceur fade; toutefois Juba met au-dessus de toutes la datte des Arabes Scénites, nommée dablan. On assure que dans une forêt naturelle les palmiers femelles privés de mâles n'engendrent pas; que plusieurs femelles autour d'un seul mâle inclinent de son côté leur feuillage, qui semble le flatter; que lui, hérissant sa chevelure, féconde les autres par sou souffle, par la vue, et par la poussière même; que, l'arbre mâle étant coupé, les femelles, veuves, deviennent stériles. Leurs amours sont si bien connues, que l'homme a imaginé de produire la fécondation en secouant les fleurs et le duvet des mâles, ou même seulement leur poussière, sur les femelles.

VIII. [1] On multiplie aussi les palmiers de bouture avec la tige coupée à deux coudées de la cervelle (XIII, 9, 1) de l'arbre, fendue, et enfoncée en terre. Un rejeton arraché à la racine donne aussi une bouture, ainsi que les branches les plus tendres. En Assyrie, on couche l'arbre dans un terrain humide; il donne tout entier naissance à des racines, mais il produit des arbrisseaux et non des arbres. En conséquence on établit des pépinières, et on transplante les palmiers au bout d'un an, et de nouveau au bout de deux. Ils aiment, en effet, à être transplantés vers le lever de la Canicule en Assyrie, pendant le printemps ailleurs. On n'y taille pas les jeunes palmiers, mais on en lie la tête, afin qu'ils croissent en hauteur.

[2] Devenus grands, on les émonde pour les faire grossir, mais on laisse les branches de la longueur d'un demi-pied, opération ailleurs mortelle pour l'arbre. Nous avons dit (XIII, 7) qu'ils se plaisent dans un terrain salé (XVII, 3) ; là où le sol n'est pas salé , on jette du sel, non sur les racines, mais à une certaine distance. Quelques palmiers, dans la Syrie et l'Égypte, se divisent en deux troncs, dans la Crète en trois et même en cinq. Les palmiers portent dès l'âge de trois ans ; mais dans l'île de Chypre, la Syrie et l'Égypte, à l'âge de quatre ans; quelques-uns ne portent qu'à l'âge de cinq : l'arbre a la hauteur d'un homme; le fruit n'a pas de noyau tant que l'arbre est jeune, ce qui lui a fait donner le nom d'eunuque.

IX. [1] On connaît plusieurs espèces de palmiers. L'Assyrie et toute la Perse emploient les stériles pour la charpente et les ouvrages de luxe. Il y a même des forêts de palmiers mises en coupes; ils repoussent par la racine. La moelle en est douce au sommet, c'est ce qu'on appelle cervelle; on peut l'extraire satisfaire mourir l'arbre, ce qui n'a pas lieu pour les autres espèces. On nomme chamaerepes (latanier, chamaereps humilis, L.) ceux qui ont la feuille plus large et molle; on s'en sert beaucoup pour les ouvrages de vannerie : ils abondent dans la Crète, et surtout dans la Sicile. Le charbon de palmier s'éteint difficilement, et la com¬bustion en est lente.

[2] Les palmiers à fruit ont un noyau les uns plus court , les autres plus long, ceux-ci plus mou, ceux-la plus dur, quelques-uns osseux et en forme de croissant : la superstition veut qu'on les polisse avec la dent, et l'on s'en sert contre les charmes. Ce noyau est dans des enveloppes plus ou moins nombreuses, plus ou moins épaisses. De la sorte on trouve quarante-neuf espèces, si l'on veut énumérer tous les noms même barbares et les vins différents tirés de ces arbres. Les plus célèbres sont ceux qu'on nommait royaux, parce qu'ils étaient uniquement réservés aux rois de Perse; il n'y en avait qu'à Babylone, dans le seul jardin de Bagoas. Bagoas est le nom que les Perses donnent aux eunuques, dont quelques-uns ont régné sur ce pays. Ce jardin s'est toujours trouvé dans l'enceinte du palais du souverain.

[3] Mais dans les contrées méridionales les dattes les plus renommées sont les syagres (dattes de sanglier), et ensuite les margarides. Ces dernières sont courtes, blanches, rondes, plus semblables à des grains de raisin qu'à des dattes; d'où le nom, qui est tiré de celui des perles( margarita). On dit que l'arbre qui les porte est unique dans la Chora [d'Alexandrie] (VI, 39), ainsi que celui qui porte les syagres. Chose singulière! on nous a dit que ce dernier arbre meurt et renaît de lui-même avec le phénix, qui , pense-t-on, a emprunté son nom à ce palmier à cause de cette particularité ; au moment où j'écris, cet arbre donne des fruits. Le fruit lui-même est gros, dur, raboteux, et différent des autres dattes par un goût sauvage qui a quelque ressemblance avec celui de la chair de sanglier; c'est évidemment ce qui lui a fait donner le nom de syagre. Au quatrième rang sont les sandalides, appelées ainsi de leur ressemblance avec les sandales. On assure que sur les confins de l'Éthiopie se trouvent cinq de ces arbres, et pas davantage, non moins admirables par la douceur de leur fruit que par leur rareté.

[4] Au cinquième rang sont les caryotes, non seulement très nourrissantes, mais encore pleines de jus : c'est avec elles qu'on fait en Orient les principaux vins (VI, 32,18; XIV, 19); lis portent à la tête ; del à vient le nom donné au fruit (κάρος, sommeil). Si là est l'abondance et la quantité, c'est en Judée qu'est le renom; non pas toute la Judée, mais principalement le territoire de Jéricho. Toutefois on estime aussi celles d'Archélaïs, de Phasélis et de Livias, vallées du même pays. La grande qualité de ces dattes est d'avoir un jus onctueux et lactescent, et une sorte de saveur vineuse jointe à un goût de miel très doux. Les caryotes de Nicolaüs sont plus sèches, mais très grosses : quatre mises bout à bout font une coudée. Moins belles, mais soeurs des caryotes pour le goût, les adelphides, ainsi nommées à cause de cela, out une douceur qui s'en rapproche, sans être la même. La troisième espèce de caryotes se nomme patète; elle a un excès de jus; le fruit, ivre de liquide, crève sur sa mère même, et semble avoir été foulé.

[5] Parmi les dattes sèches sont les dattes semblables à des joncs, qui sont très longues, très minces, et courbées vers la terre. Quant à celles de cette espèce que nous consacrons au culte des dieux, elles sont appelées chydées (communes) par les Juifs, nation remarquable pour son mépris des divinités. Celles surtout de la Thébaïde et de l'Arabie sont desséchées, minces, allongées; brûlées par une chaleur perpétuelle , elles se couvrent d'une croûte plutôt que d'une peau. Dans l'Éthiopie même la datte est friable, tant elle est sèche, et on en fabrique du pain comme avec la farine; elle vient sur un arbrisseau à branches d'une coudée de long, à feuille large, à fruit rond et plus gros qu'une pomme ; on nomme cette datte coïx (cycas oircinalis, L.); elle mûrit en trois ans :

[6] c'est un arbrisseau toujours couvert de fruits, à tous les degrés de maturité. La datte de la Thébaïde est aussitôt serrée dans des tonneaux, avec sa chaleur et son esprit; autrement, cet esprit ne tarde pas à se perdre : on la sèche au four; sans cette précaution, elle se flétrirait. Les dattes des autres espèces sont peu estimées; les Syriens et Juba les nomment tragemata (dragées); dans le reste de la Phénicie et dans la Cilicie elles portent le nom de balans (glands) , nom vulgaire même pour nous Latins. Il y a aussi plusieurs espèces de ces dernières dattes; elles diffèrent par la rondeur et par la longueur; elles diffèrent aussi par la couleur, les unes étant noires, les autres rouges : on dit qu'elles n'offrent pas moins de variétés de couleur que la figue. Ce sont les blanches qui plaisent le plus. Elles diffèrent de même par la dimension, selon le nombre qu'il en faut pour faire une coudée. Quelques-unes ne sont pas plus grosses qu'une fève.

[7] On ne conserve que celles qui viennent dans des lieux salés et sablonneux, comme dans la Judée et la Cyrénaïque. Celles d'Égypte, de Chypre, de Syrie et de Séleucie Assyrienne ne se conservent pas; elles servent à l'engraissement des pourceaux et autres animaux. On reconnaît que ce fruit est gâté ou vieux quand il a perdu une verrue blanche par où il tient à la grappe. Des soldats d'Alexandre furent étouffés par des dattes vertes; accident dû dans le pays des Gédrosiens à la qualité du fruit (XII, 12 ), ailleurs à la quantité. En effet, les dattes fraîches ont une telle douceur, qu'on ne cesse d'en manger que par la crainte du danger.

X. (V.) [1] Outre le palmier, la Syrie possède des arbres particuliers. Parmi les arbres à noix elle a le pistachier (pistacia vera, L.). On prétend que la pistache est bonne contre les morsures de serpent, soit en aliment, soit en breuvage. Dans le genre figuier sont les figues cariques et les figues plus petites de la même espèce, qu'on appelle cottanes. Sur la montagne de Damas on trouve le prunier et le myxa (sébestier, cordia myxa, L.) (XV, 12 ); ces deux arbres sont maintenant naturalisés en Italie. Avec le myxa on fait même du vin en Égypte.

XI. [1] La Phénicie produit le petit cèdre semblable au genévrier (juniperus communis, L.) ; il y en a deux espèces, le lycien et le phénicien : elles diffèrent par la feuille; celle qui a la feuille dure, aiguë, épineuse, se nomme oxycedros (juniperus oxycedrus, L.), rameuse et hérissée de noeuds. L'autre espèce l'emporte par l'odeur. Le petit cèdre produit un fruit de la grosseur d'un grain de myrte et d'une saveur douce. Le grand cèdre (pinus cedrus, L.) est aussi divisé en deux espèces : celui qui a des fleurs n'a pas de fruits; celui qui a des fruits n'a pas de fleurs; et le fruit qui tombe y est incessamment remplacé par un nouveau. La graine est semblable à celle du cyprès. Quelques-uns le nomment cédrelate. Cet arbre fournit la résine la plus estimée. Le bois en dure éternellement; aussi l'a-t-on employé à faire des statues de dieux. Il y a à Rome, dans un temple, un Apollon Sosianus (XXXVI, 4, n. 16) en cèdre; il e été apporté de Séleucie. On trouve en Arcadie un arbre semblable au cèdre; on le nomme en Phrygie Frutex (l'Arbrisseau).

XII. (VI.) [1] La Syrie possède encore le térébinthe (pistacia terebinthus, L.). L'arbre mâle n'a pas de fruits. L'arbre femelle se divise en deux espèces : l'une a un fruit rouge, de la grosseur d'une lentille; l'autre a un fruit pâle, mûrissant avec le raisin, pas plus gros qu'une fève, d'une odeur plus agréable, et résineux au toucher. Vers le mont Ida de la Troade et en Macédoine, cet arbre est peu élevé, et en forme de buisson; il est grand à Damas de Syrie. Le bois en est extrêmement flexible, dure beaucoup, et est d'un noir luisant. La fleur est en grappe comme celle de l'olivier, mais rouge; les feuilles sont serrées. Il produit aussi des follicules donnant issue à des animalcules semblables à des moucherons, et à un liquide résineux qui s'échappe même par l'écorce.

XIII. [1] Le sumac mâle (rhus coriaria, L.) de t Syrie porte une graine; le sumac femelle est stérile; la feuille ressemble à celle de l'ormeau, un peu plus longue, velue; les pétioles en sont toujours opposés; les branches sont minces et courtes. On emploie cet arbre à préparer les peaux en blanc. La graine est semblable à une lentille, elle rougit avec le raisin; on la nomme rhus; elle est nécessaire dans les médicaments(XXIV, 79).

XIV. (VII.) [1] L'Égypte produit plusieurs espèces d'arbres qu'on ne trouve pas ailleurs. Au premier rang est le figuier surnommé égyptien (sycomore, ficus sycomorus, L.); il est semblable au mûrier pour la feuille, la grandeur et le port. Le fruit est non sur les branches, mais sur la tige même; c'est une figue très douce, sans graines à l'intérieur, d'un produit très abondant; on la gratte avec des ongles de fer, autrement elle ne mûrit pas ; quatre jours après cette opération on la cueille, et une autre commence à pousser.

[2] On fait ainsi sept récoltes, et en été le fruit est plein de lait. Quatre fois dans l'été, un fruit nouveau pousse sous l'ancien, même quand on ne gratte pas ce dernier, et le fait tomber avant la maturité. Le bois, d'une nature toute particulière, est au nombre des plus utiles; on le plonge dans des étangs, immédiatement après l'avoir coupé; c'est le moyeu de le sécher : d'abord il va au fond, puis il surnage; et l'eau, qui pénètre tout autre bois, pompe l'humidité qui est dans celui-ci. Il est à point quand il commence à surnager.

XV. [1] Le figuier appelé en Crète figuier de Chypre a quelque ressemblance avec le précédent; il porte en effet le fruit sur la tige , et sur les branches quand elles ont pris de la force; mais il jette des bourgeons dépourvus de feuilles, et ressemblant à une racine. Le tronc est celui du peuplier ; la feuille, celle de l'ormeau. Il donne quatre récoltes, et se couvre autant de fois de bourgeons; mais le fruit vert ne mûrit qu'autant qu'on eu fait sortir le lait par une incision. Le goût et le dedans sont comme la figue; la grosseur est celle de la sorbe.

XVI. (VIII.) [1] Il faut encore rapprocher des précédents le figuier appelé par les Ioniens céroula (caroubier, ceratonia siliqua, L.) ; c'est aussi sur la tige qu'il porte le fruit, mais ce fruit est une gousse (XV, 26 ). Pour cette raison quelques-uns l'ont nommé figuier égyptien, erreur manifeste : il naît en effet, non en Égypte, mais dans la Syrie, l'Ionie, autour de Guide et dans file de Rhodes. Il est toujours couronné de feuilles. La fleur en est blanche, et exhale une odeur forte. Garni de rejetons au pied, il est jaunâtre à l'extérieur, ces rejetons retenant le suc. Le fruit de l'année précédente étant cueilli vers le lever de la Canicule, l'arbre en produit aussitôt un autre ; puis il fleurit pendant que la constellation d'Arcturus (XVIII, 74) est sur l'horizon : l'hiver nourrit le fruit.

XVII. (IX.) [1] L'Égypte a encore un arbre particulier, le persica (balanites aegyptiaca, Delile), semblable au poirier et conservant ses feuilles. Il produit continuellement : on cueille un fruit, et le lendemain un autre pousse; le bon moment de la maturité est pendant le souffle des vents étésiens (XVIII, 68). Le fruit, plus long qu'une poire, est dans une coquille et une peau couleur d'herbe, comme le fruit de l'amandier (XV, 34); mais l'intérieur, au lieu d'être une amande, est une prune, seulement plus petite et plus molle. Ce fruit, quoique attrayant par sa douceur exquise, n'incommode pas. Le bois, par la bonté, la solidité et la couleur noire, ne diffère en rien du lotus (XIII, 32) ; on en a fait des statues. On n'estime pas autant, quoique le bois en soit durable, l'arbre que nous avons appelé balan (XII, 46); il est tordu dans la plus grande partie ; aussi ne s'en sert-on que pour les constructions navales.

XVIII. [1] Au contraire, le bois du cucus (douma, cucifera thebaica, Delile ) est très estimé. Le cucus ressemble au palmier, puisqu'on se sert de ses feuilles pour en faire des tissus; il en diffère parce qu'il s'étend en rameaux. Le fruit , de grosseur à remplir la main, est d'une couleur fauve, et recommandable par un suc âpre, mais laissant une saveur douce. Le noyau dans l'intérieur est gros, très-dur; les tourneurs en font des anneaux pour les rideaux. Dans ce noyau est une amande douce tant qu'elle est fraîche; séchée, elle durcit infiniment, au point de n'être plus mangeable qu'après une macération de plusieurs jours. Le bois a des veines contournées avec élégance; aussi est-il très recherché des Perses.

XIX. [1] On n'estime pas moins dans le même pays un arbre épineux (XXIV, 67), mais seulement le noir (acacia nilotica, Delile ), parce qu'il est incorruptible, même dans l'eau ; aussi est-il très utile pour faire les flancs des navires. Le blanc se gâte facilement. Les feuilles même sont garnies d'épines. La graine est dans des gousses; on l'emploie à la préparation des cuirs en guise de noix de galle. La fleur est agréable dans les guirlandes, et elle entre dans des compositions médicamenteuses. Il s'écoule aussi une gomme de cet arbre. Mais le principal mérite qu'il possède, c'est de repousser en trois ans après avoir été coupé. Il se trouve dans les environs de Thèbes, où sont aussi le chêne, le persica (XIII 17) et l'olivier :

[2] c'est un canton à 300 stades (5 kil. et demi) du Nil, boisé et arrosé par des sources particulières. (X.) Là est aussi le prunier égyptien; il ressemble assez à l'épine susdite, le fruit à la nèfle; il mûrit au solstice d'hiver. L'arbre ne perd pas ses feuilles. Le fruit renferme un gros noyau, mais la chair même tient lieu, par sa nature et par son abondance, d'une moisson aux habitants; on le nettoie, on l'écrase, et on en fait des gâteaux que l'on conserve. Il y a aussi aux environs de Memphis une région boisée où les arbres sont si gros, que trois hommes ne pourraient les embrasser. Un de ces arbres est merveilleux, non par son fruit ou par un usage quelconque, mais par le phénomène qu'il présente: ressemblant à une épine (mimosa polyacantha, L. ), il a des feuilles en forme d'ailes, qui tombent dès qu'un homme touche les branches , et qui ensuite renaissent.

XX. (XI.) [1] Il est reconnu que la meilleure gomme vient de l'épine d'Égypte (acacia nilotica) : elle est vermicellée, d'une couleur glauque, pure, sans écorce, et s'attachant aux dents; le prix en est de trois deniers (2 fr. 46) la livre. Celle qui provient de l'amandier amer et du cerisier est moins bonne; la plus mauvaise est celle du prunier. La vigne en donne aussi une, excellente pour les ulcères des enfants; et quelquefois il sort de l'olivier une gomme bonne pour les maux de dents. L'ormeau sur le Corycus, montagne de la Cilicie, et le genévrier eu produisent; mais celle-là n'est bonne à rien : la gomme de l'ormeau du même endroit donne aussi naissance à des moucherons. Du sarcocolle (penaea sarcocolla, L.) (c'est le nom de l'arbre) provient une gomme très utile aux peintres et aux médecins (XXIV, 78), semblable à de la poudre d'encens; aussi on préfère la blanche à la rousse. Le prix est le même que celui de la précédente.

XXI. [1] Nous n'avons pas encore parlé des plantes de marais ni des arbrisseaux de rivières. Cependant, avant de quitter l'Égypte, nous ferons l'histoire du papyrus (cyperus papyrus, L.), attendu que la civilisation et le souvenir des choses sont attachés à l'usage du papier. M. Varron dit que le papier fut découvert lors des victoires d'Alexandre le Grand et de la fondation d'Alexandrie d'Égypte; qu'auparavant on ne l'employait pas; qu'on écrivit d'abord sur des feuilles de palmier, puis sur le liber de certains arbres. Ensuite les documents publics furent écrits sur des feuilles de plomb, et les documents privés sur des étoffes de lin, ou sur des tablettes enduites de cire. Nous trouvons dans Homère (Il., VI, 168) qu'on se servait de tablettes même avant la guerre de Troie (XIII, 27; XXXIII, 4).

[2] La terre que le poète appelle Égypte n'est pas même celle que nous entendons, et qui, dans son nome Sebennytique du moins, ne produit guère que du papyrus; cette dernière est un produit de l'alluvion du Nil, car Homère (Od., IV, 355) rapporte que de l'île de Pharos (II, 87), aujourd'hui réunie par un pont à Alexandrie, il y a jusqu'au continent un jour et une nuit de navigation à la voile. Dans la suite, le roi Ptolémée ayant défendu l'exportation du papier, à cause de la rivalité entre lui et le roi Eumène au sujet des bibliothèques (XXXV, 2), le parchemin fut, au rapport du même Varron, inventé à Pergame. Enfin cet objet, dont l'immortalité des hommes dépend, devint d'un usage commun.

XXII. [1] Le papyrus naît dans les marécages de l'Égypte ou dans les eaux dormantes du Nil, lorsque, débordées, elles demeurent stagnantes des creux dont la profondeur n'excède pas deux coudées. La racine est oblique, grosse comme le bras; la tige triangulaire, et, n'ayant pas plus de dix coudées de haut, va en diminuant jusqu'à l'extrémité, qui renferme un bouquet en forme de thyrse, sans graine, et sans autre usage que de servir à couronner les statues des dieux. Les habitants emploient les racines en guise de bois, pour faire non seulement du feu, mais encore divers ustensiles de ménage. Avec la tige ils construisent des barques, et avec l'écorce ils fabriquent des voiles, des nattes, des vêtements, des couvertures et des cordes; ils mâchent même le papyrus cru ou bouilli, se contentant d'en avaler le jus. Le papyrus naît encore dans la Syrie, autour de ce lac dont les bords produisent le calamus odorant (XII, 48). Le roi Antigone n'employait pas dans sa marine d'autres cordages que ceux que lui fournissait le papyrus de cette contrée; car alors le spart n'était pas répandu. Récemment on a reconnu que sur les bords de l'Euphrate, aux environs de Babylone, poussait un papyrus qui pouvait servir à fabriquer du papier; néanmoins, encore aujourd'hui les Parthes aiment mieux écrire sur des étoffes.

XXIII. [1] On prépare le papier en divisant le papyrus en bandes très minces, mais aussi larges que possible. (XII) La bande la meilleure est celle du centre de l'arbre, et ainsi de suite dans l'ordre de la division. On appelait jadis hiératique, attendu qu'il était réservé aux livres sacrés, le papier fait avec les bandes intérieures. Lavé, il a reçu le nom d'Auguste, de même que celui de seconde qualité porte celui de Livie, sa femme. De la sorte, l'hiératique devint papier de troisième qualité. Le quatrième rang avait été donné à l'amphithéâtrique, nom tiré du lieu de la fabrique. L'habile fabricant Fannius s'en empara, le rendit fin par une interpolation soigneuse , d'un papier commun fit un papier de première qualité, et lui donna son nom. Le papier qui n'avait pas reçu cette préparation garda le nom d'amphithéâtrique qu'il portait auparavant.

[2] Vient ensuite le Saitique (V, 9), ainsi nominé de la ville de Saïs, qui en fabrique beaucoup ; on le fait avec des rognures de basse qualité. Le Ténéotique, ainsi nommé d'une localité voisine de Saïs, est fait avec des matériaux plus rapprochés de l'écorce; il ne se vend plus à la qualité, il se vend au poids. Quant à l'emporétique, il ne peut servir à écrire; on ne l'emploie que pour envelopper les autres papiers et emballer les marchandises; de là lui vient le nom qu'il porte (papier des marchands). Au delà est l'écorce du papyrus, dont l'extérieur ressemble au jonc; elle n'est bonne qu'a faire des cordes qui vont dans l'eau.

[3] On fait toutes les sortes sur une table humectée avec l'eau du Nil; ce liquide trouble tient lieu de colle. D'abord sur cette table inclinée on colle les bandes dans toute la longueur du papyrus; seulement ou les rogne à chaque extrémité; puis on pose transversalement d'autres bandes en forme de treillage. On les soumet à la presse; cela fait une feuille, que l'on sèche au soleil. On joint entre elles ces feuilles, mettant d'abord les meilleures, et ainsi de suite jusqu'aux plus mauvaises. La réunion de ces feuilles forme un scapus (main), qui n'en a jamais plus de vingt.

XXIV. [1] La largeur est très différente : les meilleures ont treize doigts; l'hiératique, deux de moins; le papier de Fannius, dix, et l'amphithéâtrique, neuf. Le Saïtique en a moins, il n'est pas aussi large que le maillet; et l'emporétique n'a pas plus de six doigts. On estime encore dans le papier la finesse, le corps, la blancheur, le poli. L'empereur Claude changea la première qualité : le papier Auguste était trop fin, et ne résistait pas à la pression du calame;

[2] en outre il laissait passer les lettres, et quand on écrivait sur le verso on craignait d'effacer le recto : dans tous les cas, la transparence en était désagréable à l'oeil. On lit donc la chaîne du papier avec des bandes de seconde qualité, et la trame avec des bandes de première. Claude augmenta aussi la largeur : la dimension fut d'un pied [pour le papier ordinaire], et d'une coudée pour le grand ; mais l'usage fit reconnaître un inconvénient : une bande, si elle venait à se détacher, gâtait plusieurs pages. Ces avantages ont fait préférer le papier de Claude à tous les autres; mais la vogue est restée au papier Auguste pour la correspondance épistolaire. Le papier Livie, qui n'avait rien de la première qualité mais tout de la seconde, resta à son rang.

XXV. [1] Les inégalités du papier sont polies avec une dent ou un coquillage, mais les caractères sont sujets à s'effacer; poli, le papier est plus luisant, mais ne prend pas l'encre aussi bien. Souvent l'eau du Nil donnée d'abord avec peu de soin rend le papier rebelle à l'écriture : cela se reconnaît par le maillet, ou même par l'odorat, quand le défaut est trop considérable. Les taches se reconnaissent à l'oeil. Mais les petites bandes insérées au milieu des feuilles collées, rendant le papier fongueux et le faisant boire, ne se découvrent guère que lorsque écrivant les lettres s'étalent; tant il y a de fraude ! Il faut donc avoir recours à une autre préparation.

XXVI. [1] La colle ordinaire se fait avec la fleur 1 de farine, de l'eau bouillante, et quelques gouttes de vinaigre; la colle de menuisier et la gomme rendent le papier cassant. Un meilleur procédé, c'est de faire bouillir de la mie de pain levé dans de l'eau , et de la passer; c'est de cette façon qu'on ale moins de colle interposée, et le papier est plus doux que la toile de lin même. La colle ne doit avoir ni plus ni moins d'un jour. Puis on amincit le papier avec le maillet, on met une nouvelle couche de colle; on efface les plis qui se sont formés, et on le bat de nouveau avec le maillet. C'est sur ce papier que sont d'anciens monuments de la main de Tiberius et de Caïus Gracchus; monuments que j'ai vus chez Pomponius Secundus, poète et citoyen très illustre (VII, 18; XIV, 6), et qui ont près de deux cents ans. On voit souvent aussi, sur ce papier, des autographes de Cicéron, du dieu Auguste et de Virgile.

XXVII. (XIII. ) [1] On a des faits considérables contre l'opinion de Varron touchant le papier (XIII, 21). Cassius Hemina, auteur très ancien, a écrit, dans le quatrième livre de ses Annales, que Cn. Terentius, greffier, faisant défoncer son champ sur le Janicule, trouva un cercueil qui avait renfermé le corps de Numa, roi de Rome; que ce cercueil contenait les livres de ce prince; que cette trouvaille se fit sous le consulat de P. Cornélius Céthégus fils de Lucius, et M. Bæbius Tamphilus, fils de Quintus, 535 ans après le règne de Numa; et que ces livres étaient en papier. Ce qui rend la chose encore plus étonnante, c'est que, enfouis, ils aient duré tant d'années; en conséquence, pour un fait aussi important, je citerai les propres paroles d'Hemina :

[2]  « On s'étonnait que ces livres eussent pu durer : Térentius en donnait cette explication : Au milieu du cercueil, disait-il, était une pierre carrée, attachée en tous sens par des branchages cirés (XVI, 70) ; les livres avaient été mis sur cette pierre; il pensait que c'était cela qui les avait empêchés de pourrir. Il ajoutait que ces livres avaient été garnis de feuilles de citronnier (XIII, 31 ; XII, 7 ), ce qui devait les avoir défendus contre l'attaque des teignes. Ces livres renfermaient des écrits relatifs à la philosophie de Pythagore; ils furent brûlés par le préteur Q. Petilius, parce que c'étaient des écrits philosophiques. " L. Pison, qui avait été censeur, rapporte la même histoire dans le premier livre de ses Commentaires; mais il dit que ces volumes renfermaient sept livres du droit pontifical et sept livres de philosophie pythagoricienne. Tuditanus, dans son treizième livre, rapporte qu'ils renfermaient les décrets de Numa. Varron, dans le sixième livre des Antiquités humaines, Valerius Antias, dans son deuxième livre, ont écrit qu'ils renfermaient deux livres latins sur les choses pontificales, et deux livres grecs sur les préceptes de la philosophie.

[3] Ce dernier auteur expose, dans son troisième livre, les raisons qui firent qu'on les brûla. C'est un fait reconnu de tous que la Sibylle apporta (XXXIV, 11) à Tarquin le Superbe trois livres, dont deux furent brûlés par elle-même, et le troisième avec le Capitole, au temps de Sylla (XXXIII, 5 ). En outre, Mutianus, trois fois consul, a rapporté récemment avoir lu, étant gouverneur de la Lycie, dans un certain temple, une lettre écrite de Troie, sur papier, par Sarpédon. Cela me paraît d'autant plus étonnant, que le delta d'Égypte n'existait pas au temps d'Ho¬mère (XIII, 21); ou si on se servait déjà du papier, pourquoi Homère (Il., VI, 168) dit-il que, dans la Lycie même , on remit à Bellérophon des tablettes, et non une lettre ? Le papyrus est sujet aussi à manquer. Il y eut sous le règne de Tibère une disette de papier, au point qu'il fallut nommer des sénateurs pour en régler la distribution; autrement les relations de la vie auraient été troublées.

XXVIII. (XIV.) [1] L'Éthiopie, limitrophe de l'Égypte, n'a guère d'arbres remarquables, excepté les arbres à laine, dont nous avons parlé dans la description de l'Inde et de l'Arabie (III, 21 et 22). Cependant le produit de l'arbre d'Éthiopie se rapproche plus de la laine ; le follicule en est plus gros, il est comme une grenade : du reste, l'arbre est le même dans les deux pays. Outre cet arbre, il y a les palmiers tels que nous les avons décrits (XXX, 9). En parlant des îles qui sont le long de la côte d'Éthiopie, nous avons indiqué (VI, 36 et 31) les arbres qu'elles produisent et leurs forêts odorantes.

XXIX. (XV.) [1] Le mont Atlas renferme, dit-on, une forêt particulière dont il a été question (V, 1). Dans le voisinage de cette montagne est la Mauritanie, où le citre (thuya articulata, Desfont. ) se trouve en abondance. Les tables de ce bois ont donné lieu à l'extravagante manie que les femmes reprochent aux hommes, quand les hommes leur reprochent les perles. On conserve encore aujourd'hui la table de Cicéron, payée, malgré sa fortune médiocre, et, ce qui est encore plus étonnant, à cette époque, un million de sesterces (210,000 fr.). On cite aussi celle d'Asinius Gallus, qui coûta 1,100,000 sesterces (231,000 fr.). On a vendu à l'encan deux tables qui provenaient du roi Juba : l'une fut payée 1,200,000 sesterces ( 252,000 fr.), l'autre un peu moins. Un incendie a consumé récemment une table qui venait des Céthégus, et qui fut vendue 1,400,000 sesterces (294,000 fr.) : c'est le prix d'un grand domaine, si tant est qu'on préférât au même prix un fonds de terre.

[2] La plus grande table qu'on eût encore vue est celle de Ptolémée, roi de Mauritanie; elle était faite de deux demi-circonférences réunies ensemble; elle avait quatre pieds et demi de diamètre, et trois pouces d'épaisseur; et l'art, en cachant la jointure, avait rendu cette pièce plus belle que si elle avait été naturellement d'une seule pièce. La plus grande, d'une seule pièce, est la table qui porte le nom de Nomius, affranchi de l'empereur Tibère : elle a quatre pieds moins trois quarts de pouce, et elle est épaisse de six pouces, moins la même fraction.

[3] A ce sujet n'omettons pas de remarquer qu'une table de l'empereur Tibère, d'un diamètre de quatre pieds deux pouces et un quart, et d'une épaisseur d'un pouce et demi, était plaquée d'une lame de citre, tandis que la table de son affranchi était si riche. Ce qui sert à faire les tables est un noeud de la racine; on estime surtout les noeuds qui ont été tout entiers sous la terre; ils sont plus recherchés que ceux qui viennent au-dessus du sol et que ceux qui sont dans les branches. Ainsi, à proprement parler, ce qu'on achète si cher est un défaut de l'arbre. On peut se faire une idée de la grosseur du citre et de ses racines en considérant les tables rondes qu'il fournit. Il ressemble au cyprès femelle sauvage (cupressus sempervirens, L.) par le feuillage, l'odeur et la tige. Le mont Ancorarius, de la Mauritanie citérieure, a donné le citre le plus estimé; il est déjà épuisé.

XXX. [1] Le principal mérite de ces tables, c'est d'avoir des veines disposées en cheveux crêpés, ou en petits tourbillons. Dans la première disposition les veines courent en long : table tigrées; dans la seconde, elles reviennent sur elles-mêmes : tables panthérines. II yen a encore à ondulations crêpées, recherchées surtout si elles imitent les yeux de la queue du paon. Après ces dernières, et aussi après les précédentes, on place, bien qu'avec beaucoup d'estime encore, celles dont les veines ressemblent à des grains entassés et serrés; on les nomme apiates (semblables à la graine d'ache ). Pour toutes la qualité prééminente est la nuance : la nuance de vin miellé, avec des vei¬nes brillantes, est au premier rang. Après la cou-leur, c'est la grandeur qu'on prise : on veut des troncs entiers et plus d'un dans une seule table.

[2] Défauts de la table : 1° le bois; on appelle bois l'absence d'éclat, un fond uni et sans dessin, ou ayant des dessins semblables à la feuille de platane; 2° la ressemblance avec les veines ou la couleur de l'yeuse; 3° des fentes ou des gerçures semblables à des fentes, détériorations auxquelles les exposent surtout la chaleur et les vents; 4° une bande noire semblable à une murène, une cou-leur ponctuée comme l'écorce de pavot, ou en somme se rapprochant du noir, ou des taches de mauvaise couleur.

[3] Les barbares enfouissent dans la terre le citre encore vert, et l'enduisent de cire. Les ouvriers le mettent pendant sept jours sur des tas de blé, et attendent ensuite sept autres jours; il est étonnant combien cette pratique lui ôte de son poids. Les naufrages ont enseigné récemment que ce bois aussi se dessèche par l'action de la mer, et prend alors une dureté et une densité qui le rendent inaltérable; aucun autre moyen ne lui donne à ce point ces qualités. On l'entretient le mieux dans son lustre en le frottant avec la main sèche, surtout quand on revient du bain. Comme s'il était né pour les vins, il n'en est point taché.

[4] Cet arbre étant parmi les quelques éléments d'une vie élégante, je m'y arrêterai encore un peu. (XVI.) Il a été connu d'Homère; il se nomme en grec thyon ou thya. Ce poète rapporte (Od., V, 60) que Circé, dont il fait une déesse, le brûlait, pour son agrément, avec d'autres bois odoriférants; ce qui prouve combien est grande l'erreur de ceux qui par le mot de thyon entendent tous les parfums : en effet, dans le même vers Homère nomme le cèdre et le mélèse; on voit par là qu'il n'a parlé que d'arbres.

[5] Théophraste (cet auteur, immédiatement postérieur à l'époque d'Alexandre le Grand, est le premier qui ait écrit les événements de notre histoire vers l'an 440 de Rome), Théophraste, disons-nous, y parle déjà de la grande estime où est le citre, écrivant qu'on cite des charpentes de temples anciens faites de ce bois; qu'employé dans les toitures il dure, pour ainsi dire, éternellement , et qu'il est inattaquable; que rien n'est plus veiné que sa racine, et ne fournit des ouvrages plus précieux ; que le plus beau citre vient dans les environs du temple de Jupiter Hammon; qu'il en naît aussi dans la partie inférieure de la Cyrénaïque. Mais il n'a pas parlé des tables; du reste, on n'en commit pas de plus ancienne que celle de Cicéron, ce qui prouve qu'elles sont récentes.

XXXI. [1] Il est un autre arbre de même nom (citrus medica, L.) (XII, 7), portant un fruit dont l'odeur et l'amertume sont en exécration à certaines personnes; d'autres les recherchent; on décore les maisons avec cet arbre, dont il ne faut pas parler plus longuement.

XXXII. (XVII.) [1] L'Afrique, dans la partie qui nous regarde, produit un arbre remarquable, le lotus, qu'on nomme celtis (micocoulier, celtis australes, L. ) ; il est naturalisé dans l'Italie, mais le terrain l'y a modifié. Les plus beaux lotus sont chez tes Syrtes et chez les Nasamons. Il est de la taille du poirier, quoique Cornélius Népos le dise petit. La feuille a de nombreuses découpures, comme celle de l'yeuse. Il y a plusieurs espèces de lotus, et ce sont surtout les fruits qui les caractérisent. Le fruit a la grosseur d'une fève, la couleur du safran ; mais avant la maturité cette couleur varie incessamment, comme fait le raisin ;

[2]  il vient très serré sur les branches, comme les baies de myrte, et non , ce qui a lieu en Italie, comme les cerises; dans la patrie de l'arbre, c'est un aliment tellement doux, qu'une nation (Lotophages) (rhamnus lotus, L.) et une contrée en ont pris leur nom (V, 7), et que les étrangers, séduits par cette hospitalité, oublient leur pays. On dit que ceux qui en mangent n'éprouvent pas de maladies du ventre. Le fruit qui n'a pas de noyau intérieur est meilleur que celui qui en a. On en extrait aussi un vin semblable au vin miellé, qui, dit Cornélius Népos, ne se garde pas au delà de dix jours : le même auteur ajoute que les baies hachées avec l'alica (XXII, 61 ), mises dans des tonneaux, sont conservées pour la table. Nous lisons même que les armées qui traversaient l'Afrique, dans un sens ou dans l'autre, s'en sont nourries. Le bois est de couleur noire; on le recherche pour les flûtes.

[3] Avec la racine on fait des manches de couteaux et d'autres petits ustensiles. Tel est le lotus, arbre; mais on donne aussi le nom de lotus à une herbe ( mélilot, melilotus officinalis, L.), et, en Égypte, à une tige du genre des plantes marécageuses (nymphaea nelumbo, L.). Cette dernière plante pousse quand les eaux du Nil qui ont arrosé le pays se retirent; la tige en est semblable à celle de la lève ; les feuilles, plus courtes et plus minces, sont nombreuses et entassées; le fruit est au sommet, et semblable à celui du pavot pour les dentelures et pour tout le reste : à l'intérieur sont des graines comme le millet (XXII, 28). Les indigènes mettent ces têtes en tas, et les laissent pourrir; puis ils séparent la graine par le lavage, la sèchent, la pilent, et en font du pain. Ce qu'on ajoute est singulier : ces têtes, semblables au pavot, se ferment au soleil couchant, et sont recouvertes par les feuilles; au soleil levant, elles s'ouvrent, alternatives qui durent jusqu'à la maturité du fruit et la chute de la fleur, qui est blanche. (XVIII.)

[2] On dit de plus pour le lotus de l'Euphrate, que la tête même et la fleur rentrent le soir dans l'eau, y restent jusqu'au milieu de la nuit, et s'enfoncent si profondément, qu'en plongeant même la main on ne peut les trouver; qu'ensuite elles se retournent, se redressent peu à peu, sortent hors de l'eau au lever du soleil, s'épanouissent, et continuent à s'élever au point d'être beaucoup au-dessus du niveau de l'eau. Ce lotus a la racine de la grosseur d'un cognassier ; elle est couverte d'une écorce noire, semblable à celle des châtaignes. Le dedans de la racine est blanc, agréable à manger; mais crue elle l'est moins que cuite, soit dans l'eau, soit sur la braise. Rien n'engraisse mieux les cochons que les pelures de cette racine.

XXXIII. (XIX.) [1] La Cyrénaïque préfère au lotus son paliure (rhamnus spina Christi, Willd.) : c'est un végétal plus fourni; le fruit en est plus rouge; le noyau se mange à part; il est agréable par lui-même; le vin le rend meilleur, et, à son tour, le suc que donne ce noyau ajoute à la bonté du vin. L'Afrique intérieure, jusqu'aux Garamantes et aux déserts, est pleine de palmiers remarquables par leur grandeur et l'excellence de leurs fruits. Les plus célèbres sont aux environs du temple d'Ammon.

XXXIV. [1] A l'Afrique, dans les environs de Carthage, appartient par son nom même la pomme punique, que quelques-uns appellent grenade. Là aussi on a distingué des espèces, nommant apyrène (XXIII, 57) celle qui n'a pas le noyau ligneux; et elle est plus blanche, et à grains plus agréables, et séparés par des membranes moins amères. Pour le reste les grenades ont une certaine structure commune, comme les rayons de miel. Les grenades à noyaux se divisent en cinq espèces : les douces, les âcres, les mixtes, les acides, et les vineuses. Les grenades de Samos et celles d'Égypte se distinguent par le feuillage rouge et le feuillage blanc (XXllI, 57) ; l'écorce encore verte est d'un grand usage pour le tannage des cuirs. La fleur se nomme balauste; on s'en sert dans la médecine (XXIII, 60) et dans la teinture. La couleur des étoffes ainsi teintes porte le nom de cette fleur.

XXXV. (XX.) [1] L'Asie et la Grèce produisent des arbrisseaux: l'épipactis (XXVII, 52), que d'autres appellent elléborine; les feuilles en sont petites, bonnes en boisson contre les poisons, de même que celles de l'érice (bruyère, erica arborea, L.) (XXIV, 39) le sont contre les serpents; (XXI.) un autre arbrisseau (daphne gnidium, L.) sur lequel vient le grain gnidien, que quelques-uns appellent lin; l'arbrisseau même se nomme thymélée, chamelée, pyros achné, cnestron , cneoron : il est semblable à l'olivier sauvage. Les feuilles plus étroites sont gommeuses sous la dent, et grandes comme la feuille du myrte; la graine a la couleur et l'apparence du blé : on ne s'en sert qu'en médecine.

XXXVI. [1] L'arbrisseau appelé tragion (XXVII, 115 ) ne pousse que dans l'île de Crète; il est semblable au térébinthe , même par la graine, que l'on dit très efficace contre les blessures faites par les flèches. La même île produit la tragacanthe (astragalus creticus, L. ), dont la racine est semblable à celle de l'épine blanche; on la préfère de beaucoup à celle qui vient en Médie ou en Achaïe : le prix en est de 3 deniers (2 fr. 46) la livre.

XXXVII. [1] L'Asie produit aussi le tragon (XXVII, 116) ou scorpion (salsola tragus, L.), ronce sans feuilles, aux grappes rouges employées en médecine; l'Italie, la myrice, que d'autres appellent tamarix (tamarix gallica, L.); l'Achaïe, la brye sauvage (tamarix orientalis, Forsk.) : celle-ci a cela de remarquable, que la brye cultivée donne seule un fruit semblable à la noix de galle. Elle abonde en Syrie et en Égypte. Nous donnons aux bois de ce dernier pays le nom de malheureux; la Grèce en a de plus malheureux encore : elle produit en effet l'arbre ostrys (ostryer, carpinus ostrya, L.), que d'autres nomment ostrya : c'est un arbre solitaire , qui pousse autour des rochers baignés par l'eau; il ressemble par l'écorce et les branches au frêne, au poirier par les feuilles, qui sont cependant un peu plus longues, un peu plus épaisses, et qui ont des nervures rugueuses; ces nervures s'étendent dans toute la longueur de la feuille; la graine est semblable à l'orge pour la forme et la couleur; le bois est dur et solide quand on le porte dans une maison, on dit qu'il rend l'accouchement difficile et qu'il cause des morts misérables.

XXXVIII. (XXII.) [1] L'arbre de l'île de Lesbos  qu'on appelle évonymos (evonymus europarus, L.), n'est pas d'un meilleur présage ; il n'est pas sans ressemblance avec le grenadier; la feuille, pour la grandeur, tient le milieu entre le grenadier et le laurier, mais elle a la forme et la mollesse de celle du grenadier; la fleur est plus blanche, annonçant aussitôt des propriétés funestes. Il porte des gousses semblables au sésame; à l'intérieur est une graine quadrangulaire, épaisse, mortelle aux animaux; la feuille a la même action délétère; quelquefois des évacuations alvines répétées y remédient.

XXXIX. [1] Alexander Cornélius a nommé éon 1 l'arbre avec lequel le navire Argo fut construit : cet arbre, dit-il, porte un gui semblable à celui du chêne; il est, comme sou gui, inattaquable à l'eau et au feu ; aucun autre auteur ne le connaît, que je sache.

XL. [1] Presque tous les Grecs nomment adrachné le pourpier, qui est une herbe et qui s'appelle andrachné n'y a qu'une lettre de différence. L'adrachné (arbutus integrifolia, Lam.) est un arbre sauvage, qui ne vient pas dans les plaines; il ressemble â l'arbousier, seulement la feuille est plus petite, et ne tombe jamais. L'écorce n'est pas raboteuse, mais elle semble gercée par le froid , tant l'aspect de l'arbre est triste.

XLI. [1] La coccygie (fustet, rhus cotinus, L.) ressemble à l'arbre précédent par la feuille, mais elle est plus petite; elle a ceci de particulier que le fruit se perd en un duvet, qui s'appelle pappus ; cela n'arrive à aucun autre arbre. L'apharce (phyllirea angustifolia, L.) ressemble aussi à l'adrachné, et porte deux fois comme cet arbre : le premier fruit mûrit quand le raisin commence à être en fleur, l'autre mûrit au commencement de l'hiver; on ne dit pas comment sont ces fruits.

XLII. [1] La férule (ferula communis, L.) doit aussi être placée parmi les végétaux exotiques et parmi les arbres. En effet, nous distinguons différentes espèces d'arbres : quelques-uns ont tout le bois en place d'écorce , c'est-à-dire au dehors; l'intérieur, au lieu de bois, a une moelle spongieuse, comme le sureau; quelques-uns sont creux, comme les roseaux. La férule croît dans des contrées chaudes et au delà des mers; la tige est partagée par des noeuds. On en distingue deux espèces : les Grecs nomment narthex celle qui croit en hauteur, et narthécya (F. nodiflora, L.) celle qui ne s'élève jamais. Les feuilles sortent des noeuds, d'autant plus grandes qu'elles sont plus voisines du sol. Du reste, la férule a les mêmes propriétés que l'aneth, auquel elle ressemble par son fruit. Aucun bois n'est plus léger; aussi on en fait pour les vieillards des bêlons faciles à porter.

XLIII. [1] La graine de la férule a été appelée par quelques-uns thapsie : ce qui les a trompés , c'est que la thapsie (thapsia garganica, L.) est sans aucun doute une férule, mais une férule particulière, à feuilles de fenouil, à tige creuse, qui ne dépasse pas la longueur d'une canne. La graine est semblable à celle de la férule; la racine, blanche. Incisée, la thapsie donne du lait; et pilée, elle donne un suc : l'écorce même n'est pas rejetée. Toutes les parties de la plante sont vénéneuses; elle nuit même à ceux qui l'arrachent; si le moindre vent leur souffle au visage, le corps enfle, des érysipèles attaquent la face; aussi l'enduit-on auparavant de cérat.

[2] Cependant les médecins disent que, mêlée à d'autres substances, elle est utile contre certaines maladies; on l'emploie dans l'alopécie, les sugillations et les meurtrissures, comme si on manquait de remèdes, sans recourir à des plantes criminelles! Mais ils se servent de prétextes pour introduire des agents nuisibles; et leur impudence est si grande, qu'ils font croire qu'un poison appartient à l'art médical. La thapsie d'Afrique est la plus énergique. Quelques-uns font une incision à la tige lors de la moisson, et ils pratiquent dans la racine même un creux où le suc afflue; ils l'enlèvent quand il est desséché. D'autres pilent les feuilles, la tige, la racine dans un mortier, coagulent le suc par l'action du soleil, et le divisent en pastilles.

[3] L'empereur Néron, au commencement de son règne, donna du renom à cette plante : dans ses tapages nocturnes, il lui arrivait de recevoir des contusions sur la face; il faisait des onctions avec la thapsie, l'encens et la cire; et le lendemain, contre le bruit qui courait, il montrait sa figure sans contusions. Il est certain que l'on conserve très bien le feu dans les férules : celles d'Égypte sont les meilleures.

XLIV. (XXIII.) [1] Là aussi est le câprier, arbrisseau d'un bois plus solide : la graine est un aliment vulgaire,, et la plupart du temps on cueille en même temps la tige. Il faut s'abstenir des espèces étrangères : le câprier d'Arabie a des propriétés délétères; celui d'Afrique est nuisible aux gencives; celui de la Marmarique est nuisible à la matrice et cause des gonflements; celui d'Apulie fait vomir : il trouble l'estomac et les intestins. Quelques-uns le nomment cynosbatons, d'autres ophéostaphyle.

XLV. [1] Le sari (cyperus fastigiatus, Forsk.) est aussi du genre des arbrisseaux; il vient sur les bords du Nil; il est -haut d'environ deux coudées, épais d'un pouce; il a le bouquet du papyrus, et se mange de la même façon. La racine, a cause de sa dureté, donne un charbon excellent pour les forges de fer.

XLVI. (XXIV.) [1] Il ne faut pas oublier la plante qu'à Babylone on sème sur des végétaux épineux (XVI, 92) , attendu qu'elle ne vient pas ailleurs, comme le gui ne vient que sur les arbres; mais elle ne pousse que sur l'épine appelée royale. Chose singulière, elle germe le jour même où elle a été semée. On la sème au lever même de la Canicule, et très promptement elle s'empare du végétal sur lequel elle est. On s'en sert pour assaisonner le vin; c'est pour cela qu'on la sème (cassyta filiformis?). Cette épine vient aussi à Athènes sur les Longs-murs (IV, Il).

XLVII. [1] Le cytise (medicago arborea, L.) est aussi un arbrisseau. Comme nourriture des moutons, et même sec comme nourriture des pourceaux, Aristomaque d'Athènes en a fait un merveilleux éloge : cet auteur promet qu'un jugère (25 ares), même d'un terrain médiocre, planté en cytise, rapportera par an mille sesterces (210 fr.). Il est aussi bon que l'ers, mais rassasie plus vite; il en faut très peu pour engraisser les animaux, à tel point que les bêtes de somme dédaignent l'orge.

[2] Aucun autre fourrage ne rend le lait meilleur ou plus abondant; et par-dessus tout, dans la médecine vétérinaire, cette substance, de quelque ma¬nière qu'on l'emploie, guérit les maladies. Bien plus, Aristomaque recommande de la donner, sèche et bouillie dans de l'eau, à boire avec du vin aux nourrices manquant de lait; et il dit que les enfants seront plus robustes et plus grands: verte, ou, si elle est sèche, humectée, il la fait prendre à la volaille. Démocrite et Aristomaque promettent aussi que les abeilles ne manqueront pas là où il y aura du cytise. Aucun fourrage ne coûte moins cher. On le sème en même temps que l'orge; ou bien, au printemps, en graine, comme le poireau; ou, en tige, l'automne avant le solstice d'hiver. Semé en graine, il doit être mouillé; a s'il ne vient pas de pluie, on l'arrose après l'ensemencement. A une coudée de haut, on le replante dans des trous d'un pied de profondeur; on le transplante aux équinoxes, quand l'arbrisseau est tendre. En trois ans il est arrivé à tout son développement. On le récolte à l'équinoxe du printemps, quand la fleura passé; un enfant, une vieille femme, dont la main-d'oeuvre est peu chère, y suffisent. Il est blanc; et , pour en exprimer brièvement la ressemblance, c'est un arbrisseau à feuilles de trèfle, mais plus étroites. On le donne aux animaux de deux en deux jours ; en hiver on l'humecte, car il est desséché.

[3] Dix livres rassasient un cheval; il faut pour les animaux plus petits une quantité proportionnée. Pour le dire en passant, il est avantageux de semer de l'ail et de l'oignon entre les rangées du cytise. Cet arbrisseau a été trouvé dans l'île de Cythnos, et delà transplanté dans toutes les Cyclades, puis dans les villes grecques; ce quia beaucoup augmenté la production du fromage. En conséquence, je suis étonné qu'il soit rare en Italie. Il ne craint ni la chaleur, ni le froid , ni la grêle, ni la neige. Hygin ajoute qu'il ne craint pas même les rava¬ges des ennemis, car le bois n'en sert à rien.

XLVIII. (XXV.) [1] Il naît aussi dans la mer des arbrisseaux et des arbres; ils sont moindres dans notre mer (la Méditerranée). La mer Rouge et tout l'océan Oriental sont remplis de forêts. Aucune autre langue n'a de nom pour le phycos des Grecs; par le mot d'algue on entend plutôt une herbe, au lieu que le phycos est un arbrisseau. Le phycos portant des feuilles larges, d'une couleur verte, est nommé par quelques-uns prason (poireau), et par d'autres zoster (ceinture). Une autre espèce a un feuillage chevelu, semblable au fenouil; elle vient sur les roches. La précédente vient dans des hauts-fonds, non loin du rivage. Toutes deux poussent au printemps, et meurent en automne.

[2] Le phycos qui naît sur les rochers autour de la Crète sert à teindre en pourpre; le meilleur vient à l'aquilon de l'île, ainsi que les meilleures éponges. Une troisième espèce est semblable au gramen; la racine et la tige ont des noeuds comme les roseaux.

XLIX. [1] Une autre espèce d'arbrisseau marin (ulva lactuca) porte le nom de bryon; il a la feuille de la laitue, seulement elle est plus ru-gueuse; il ne vient que près de la côte. Mais dans M haute mer on trouve le sapin (fucus ericoides, L.) et le chêne marin (fucus vesiculosus, L. ), d'une coudée de haut; à leurs rameaux sont attachés des coquillages. On dit que le chêne marin sert à teindre la laine; on ajoute que quelques-uns de ces arbres portent des glands dans la haute mer, et que ce fait a été reconnu par des naufragés et des plongeurs. On parle encore de grands arbres marins dans les environs de Sicyone. La vigne marine (fucus uvarius, L.) vient partout. Le figuier de mer est sans feuilles, et a l'écorce rouge. Il y a aussi un palmier marin du genre des arbrisseaux. Au delà des colonnes d'Hercule naît un arbrisseau à feuillage de poireau, un autre à feuillage de laurier et de thym ; rejetés sur le rivage, tous deux se transforment en pierre ponce.

L. [1] Dans l'Orient, chose singulière, à partir de Coptos, dans les déserts, il ne croit qu'une épine (acacia seyal, Delile ) qu'on nomme altérée, et encore y est-elle très rare. Dans la mer Rouge vivent des forêts de lauriers surtout et d'oliviers, portant des fruits; il vient aussi, quand il pleut, des champignons, qui touchés par le soleil se changent en pierre ponce. Ces arbrisseaux. ont trois coudées de haut; ils sont remplis de chiens de mer, au point qu'il est à peine sûr de les considérer du bord d'un navire; car ces animaux saisissent les rames mêmes.

LI. [1] Les soldats d'Alexandre qui tirent la navigation de l'Inde ont rapporté que le feuillage des arbres marins est vert dans l'eau; que hors de l'eau le soleil le dessèche aussitôt en sel; que des joncs de pierre, très semblables aux véritables joncs, sont répandus sur la côte; que dans la haute mer on trouve des arbustes de la couleur de la corne de boeuf, rameux et rouges à la pointe; qu'ils se brisaient comme du verre quand on les touchait; que dans le feu ils devenaient rouges comme le fer, reprenant leur couleur par le refroidissement; que dans la même contrée la marée recouvre des forêts insulaires, bien que plus hautes que les platanes et les peupliers les plus élevés. Les feuilles de ces arbres ressemblent à celles du laurier, les fleurs à celles de la violette pour l'odeur et la couleur. Les baies sont comme des olives, elles ont aussi une odeur agréable; elles viennent en automne; les feuilles ne tombent jamais. Les plus petits de ces arbres sont recouverts complètement par la mer montante; les plus grands ont hors des flots le sommet, auquel on attache les navires; on les attache aux racines à mer basse. Les mêmes témoins ont parlé d'autres arbres vus par eux au large dans la même mer, dont les feuilles ne tombent jamais, et dont le fruit ressemble au lupin.

LII. [1] Juba rapporte qu'autour des îles des Troglodytes on trouve dans la haute mer un arbrisseau nommé chevelure d'Isis, semblable au corail, et sans feuilles (corail noir, Gorgonia antipathes L. ) ; coupé, il change de couleur, devient noir et durcit; quand on le laisse tomber, il se casse. Il dit qu'il y en a un autre nommé charitoblepharon, efficace dans les philtres d'amour; que les femmes en font des bracelets et des colliers; qu'il sent qu'on veut le prendre, qu'alors il se durcit comme de la corne, et émousse le tranchant du fer; mais que s'il est coupé avant d'avoir senti le danger il se transforme en pierre.

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PLINE L'ANCIEN

HISTOIRE NATURELLE

LIVRE QUATORZE

livre 13

livre 15

Texte français

Paris : Dubochet, 1848-1850.

édition d'Émile Littré

LIVRE XIV,

TRAITANT DES ARBRES FRUITIERS.

I et II Nature de la vigne; de quelle manière elle porte des fruits. -  III. De la nature du raisin et de la culture de la vigne. - IV Quatre-vingt-onze espèces de vignes.  - V Faits remarquables touchant la culture des vignobles. - VI Quels sont les vins les plus anciens. VII De la nature du vin. - VIII Cinquante vins généreux. - IX Trente-huit vins d'outre-mer. - X. Sept espèces de vins salés. - XI Dix-huit espèces de vins doux. Du passum et de l'hepsema. - XII Trois espèces de vins secondaires ou  piquettes.  - XIII Nouveauté du renom des vins d'Italie. - XIV Pratique observée par Romains touchant le vin. - XV De quels vins se sont servis les anciens Romains. - XVI Faits notables touchant les celliers. Du vin d'Opimius. - XVII  A quelle époque on servit pour la première fois quatre espèces de vin. - XVIII Usage de la vigne sauvage, et quel est le suc le plus froid dans la nature. - XIX Soixante-six espèces de vins artificiels. - XX Hydromel ou mélicrat. - XXI Oxymel. - XXII Douze espèces de vins mis au rang des prodiges. - XXIII  De quels vins il n'est pas permis de se servir pour les sacrifices. XXIV Par quel procédé on apprête les moûts. - XXV De la poix, des résines. - XXVI Du vinaigre ; de la lie. - XXVII Des vaisseaux à vin, des celliers. - XXVIII De l'ivresse. - XXIX Qu'avec l'eau et des grains on fait des boissons qui ont la force du vin.

Résumé : Faits, histoires et observations, 510.

Auteurs :

Cornélius Valerianus, Virgile, Celse, Caton le Censeur, les deux Saserna père et fils, Scro pha, Varron, D. Silanus, Fabius Pictor, Trogue Pompée, Hygin, Flaccus Verrius, Grœcinus, Julius Àtticus, Columelle, Massurius Sabinus, Fenestella, Tergilla, Plaute, Alfius Flavius, Dossenus, Scaevola, Aelius, Atteius Capiton, Cotta Messalinus, L. Pison, Pompeius Lenaeus, Fabianus, Sextius Niger, Vibius Rufus.

Auteurs étrangers :

Hésiode, Théophraste, Aristote, Démocrite, le roi Attale Philométor, le roi Hiéron, Archytas, Xénophon, Amphiloque d'Athènes, Anaxi polis de Thasos, Apollodore de Lemnos, Aristophane  de Milet, Antigone de Cume, Agathocle de Chios, Apollonius de Pergame, Aristandre d'Athènes, Botrys d'Athènes, Bacchius de Milet, Bion de Soles, Chœréas d'Athènes, Chœriste d'Athènes, Diodore de Priène, Dion de Colophon, Épigène de Rhodes, Evagon de Thasos, Euphronius d'Athènes, Androtion qui a écrit sur l'agriculture, Aeschrion qui a écrit sur l'agriculture, Lysimaque qui a écrit sur l'agriculture, Denys qui a traduit Magon, Diophane qui a fait un abrégé de Denys, le médecin Asclépiade, Onésicrite, le roi Juba.

I. [1]. Les arbres exotiques, qui, se refusant à croître ailleurs que dans leur patrie, ne se transplantent  pas dans des contrées étrangères, sont à peu près tous compris dans ce qui vient d'être dit. Il nous est maintenant loisible de parler des arbres communs, dont l'Italie peut être considérée comme la mère spéciale. Les hommes instruits se souviendront seulement que nous exposons pour le moment les caractères de ces arbres, et non le mode de les cultiver, bien qu'au reste la culture dépende beaucoup des caractères. Ce dont je ne puis assez m'étonner, c'est que le souvenir de certains arbres et la connaissance des noms que les auteurs ont rapportés aient disparu.

[2] Et cependant qui ne penserait, vu les communications ouvertes entre les parties du monde, vu la grandeur majestueuse de l'empire romain, que la civilisation a fait des progrès, grâce à l'universalité des échanges et à la jouissance commune d'une paix fortunée, et qu'une foule d'objets qui jadis étaient demeurés cachés sont devenus d'un usage vulgaire ? Mais aujourd'hui on ne trouve plus personne qui connaisse tout ce que l'antiquité a relaté; tant l'industrie des anciens a été plus féconde, ou leur habileté plus heureuse. Il y a mille ans qu'Hésiode, à l'origine même des lettres, a commencé à donner des préceptes aux agriculteurs, suivi en cela par bon nombre d'autres. De là accroissement de labeur pour nous; car il faut rechercher non seulement les découvertes des modernes, mais encore celles des anciens,  au milieu de l'oubli que l'incurie a jeté sur les choses. Quelles causes assigner à cette léthargie, si ce n'est les causes générales du monde?

[3] De nouvelles mœurs sont survenues; les hommes ont d'autres préoccupations, et l'on ne cultive que les arts de l'avarice. Autrefois, les peuples et par conséquent les esprits étaient renfermés dans les limites des États, sans grandes destinées à accomplir; il ne leur restait qu'à exercer les facultés de l'intelligence ; une foule de rois recevaient les hommages des arts, et, dans l'ostentation de leurs grandeurs, mettaient celles-là au premier rang, persuadés que c'était le gage de leur immortalité. Alors abondaient et les récompenses et les travaux. Pour les âges suivants, un monde trop vaste et des richesses trop grandes ont été un mal. Depuis que les sénateurs sont choisis d'après la fortune, les juges choisis d'après la fortune; depuis que les magistrats et les généraux n'ont plus eu d'autre mérite que la fortune ; depuis que l'absence d'héritiers est devenue une autorité et une puissance si grande; depuis que la captation est la profession la plus lucrative, et qu'il n'y a plus d'autres joies que la possession, les récompenses ont été sans honneur; les arts dits libéraux, parce qu'une existence libre est le plus grand bien, ont cessé de mériter leur nom, et la servilité seule profite. L'un l'adore d'une façon et l'autre d'une autre ; mais les vœux sont toujours les mêmes, il s'agit toujours de la richesse. On voit même des hommes distingués aimer mieux cultiver les vices d'autrui que leurs propres qualités. La volupté a commencé à vivre, la vie elle-même a cessé. Quant à nous, nous scruterons même ce qui a été oublié ; et la trivialité de certains détails ne nous détournera pas plus qu'elle ne nous a détourné dans l'histoire des animaux. Cependant nous voyons que pour cette raison Virgile, ce poète admirable, a omis de célébrer les mérites des jardins : des grandes choses qu'il a traitées, poète heureux et chéri, il n'a cueilli que la fleur, ne nommant que quinze espèces de vignes, trois d'oliviers, autant de poiriers, le citronnier, et passant tout le reste sous silence.

II. [1] Par quoi commencerions-nous de préférence à la vigne ? Elle donne à l'Italie une supériorité si spéciale, que par ce seul trésor, on peut le dire, elle l'emporte sur les trésors végétaux de tous les pays, excepté les pays à parfums; et même, quand la vigne est en fleur, aucune odeur n'est plus suave. La vigne a été à juste titre, à raison de sa grandeur, rangée chez les anciens parmi les arbres. Dans la ville de Populonium, nous voyons une statue de Jupiter faite avec un seul cep, et les siècles ne l'ont point endommagée; à Marseille, une coupe du même bois. Le temple de Junon, à Métaponte, était soutenu par des colonnes en bois de vigne. Encore aujourd'hui on monte sur le toit du temple de Dlane d'Éphèse par un escalier fait, dit-on, avec un seul cep de vigne de Chypre ; les vignes de cette île arrivent à la plus grande taille. Aucun bois ne dure plus longtemps. Toutefois je suis porté à croire que les ouvrages dont je viens de parler ont été faits en bois de vigne sauvage.

III. [1] La vigne se taille tous les ans. On en appelle toute la force vers les sarments, ou on la repousse vers les provins ; on ne lui permet de s'échapper qu'en vue du jus qu'elle doit produire, de diverses façons suivant le climat et la nature du terrain. Dans la Campanie, on marie les vignes aux peupliers : embrassant cet époux qu'on leur donne, elles étendent le long de ses rameaux leurs tiges noueuses comme autant de bras amoureux, et en atteignent le sommet à une telle hauteur, que le vendangeur stipule, dans son marché, le prix du bûcher et du tombeau. Elles croissent sans fin, et on ne peut les séparer ou plutôt les arracher de l'arbre qui les supporte. Des vignes seules, de leurs sarments incessamment déroulés, ont entouré des maisons de campagne et des palais: Valérianus Cornélius a regardé ce fait comme un des plus curieux qu'on pût transmettre.

[3] Une seule vigne, à Rome, dans les portiques de Livie, forme une tonnelle sous laquelle on se promène à l'ombre ; la même vigne donne 12 amphores de vin ( 233 litr. ). Partout les vignes dépassent les ormeaux. On rapporte que l'ambassadeur du roi Pyrrhus, Cinéas (VII, 24), qui avait admiré la hauteur de ces vignes à Aride, dit spirituellement, en faisant allusion au goût âpre du vin, que c'était justice d'avoir pendu la mère d'un tel vin à une croix si élevée. Il est en Italie, au delà du Pô, un arbuste nommé rumbotinus (XXIV, 112), et portant aussi le nom de populus : les vignes en garnissent les larges étages circulaires, montant pour se ramifier jusqu'à l'endroit où l'arbuste se ramifie, et dispersant leurs sarments dans les digitations un peu redressées des branches de l'arbuste.

[3] D'autres, soutenues à hauteur d'homme par des échalas, se dressent, et forment un vignoble. D'autres, ardentes à étendre leurs pampres qui foisonnent, remplissent de leur vaste développement, sous la direction d'un propriétaire habile, une cour entière. Telles sont les variétés multipliées que présente la seule Italie. Dans quelques provinces la vigne se tient debout sans aucun appui, ramassant ses membres, et devenant épaisse en devenant courte.

[4] En d'autres lieux les vents ne permettent pas ce mode de culture, par exemple en Afrique et dans certaines parties de la Gaule Narbonnaise (II, 46) : empêchées de croître au delà des premiers bourgeons (XVII, 35, 26), et toujours semblables aux plantes que l'on travaille avec le hoyau, elles rampent sur le sol comme des herbes, et pompent par leurs grappes le suc de la terre ; ces grappes, dans l'intérieur de l'Afrique, dépassent  en grosseur le corps d'un enfant.

[5] Aucun raisin n'est plus agréable par sa fermeté ; c'est peut-être de là que vient ce nom de duracina qu'il porte. Les variétés, déjà innombrables par la grosseur, la couleur, le goût et le grain, se multiplient encore par les variétés du vin. Là les grappes ont l'éclat de la pourpre, ici le brillant de la rosé, ailleurs un reflet verdoyant. Les grappes blanches et noires sont communes. Les bumastes sont gros comme des mamelles. Les dactyles ont des grains très allongés. La nature, qui se joue, attache à de très grandes vignes de petits raisins doux et d'un goût délicieux; on les nomme leptorages (grain-menu).

[6] Des raisins durent tout l'hiver, suspendus au plancher par un nœud. D'autres, tout frais cueillis, sont mis, sans plus, dans des vases de terre qu'on enferme dans des tonneaux, et qu'on entoure de marc de raisin tout suant. D'autres reçoivent, de la fumée des forges, la saveur agréable que cette fumée communique aux vins : l'empereur Tibère donna la vogue aux raisins fumés dans les forges d'Afrique. Avant lui, on servait au premier service les raisins de Rhétie et ceux du Véronais. La dessiccation produite par le soleil a fait donner aux raisins secs le nom qu'ils portent. On confit aussi des raisins dans du moût, et on les enivre de leur propre vin. D'autres, bouillis dans du moût, s'adoucissent.

[7] D'autres restent suspendus sur la tige jusqu'à une nouvelle pousse, aussi transparents que du verre. L'astringence de la poix versée sur le pédicule de la grappe donne aux grains ce corps et cette durée que, mise dans les tonneaux et les amphores, elle donne aux vins. Au reste, on a trouvé un raisin qui, sans apprêt, fournit un vin à saveur de poix ; c'est un raisin célèbre du Viennois (XIV, 4-, 6 ; XXIII, 24 ); les territoires des Arvernes, des Séquanes et des Helves s'en sont enrichis récemment; il n'était pas connu à l'époque de Virgile, mort il y a quatre-vingt-dix ans.

[8] Ajouterai-je qu'au sein des camps la vigne, dans la main du centurion, est la garde de l'autorité suprême et du commandement? qu'elle est la récompense opime qui, par un lent avancement, mène du dernier rang jusqu'à l'aigle ? et que, même dans le châtiment des fautes, elle est une distinction ? Les vignobles ont donné aussi l'idée de machines de siège. Quant aux applications médicales, la vigne y tient une place si considérable, qu'a eux seuls les vins sont des remèdes.

V. (II.) Démocrite, qui a déclaré connaître  toutes les espèces de vignes de la Grèce, est le seul qui ait cru que les variétés pouvaient être énumérées. Les autres auteurs ont dit qu'elles étaient innombrables, assertion qui paraîtra encore plus vraie si on considère les vins. Nous ne parlerons donc pas de toutes les espèces de vignes; nous indiquerons seulement les plus remarquables ; il y en aurait presque autant que de vignobles : il suffira de signaler les plus célèbres et celles qui ont quelque propriété singulière.

[2] Le premier rang est donné aux vignes amminéennes ( gros plant }, à cause de la fermeté et de la vitalité du vin, qui gagne en vieillissant. On en a cinq espèces. Deux s'appellent sœurs : la petite sœur a le grain plus petit, passe mieux la floraison, supporte les pluies et les mauvais temps. Il n'en est pas de même de la grande sœur; toutefois, cette dernière souffre moins, mariée aux arbres que mise en treille. Deux autres portent le nom de jumelles, parce que les grappes y viennent toujours deux à deux ; le vin a un goût très âpre, mais une grande force. De ces deux dernières la plus petite souffre du vent du midi, tandis que les autres vents la nourrissent, par exemple sur le mont Vésuve et les collines de Surrente; dans les autres parties de l'Italie, on la in; inr toujours à des arbres. La cinquième espèce se nomme laineuse ; elle est tellement revêtue de duvet, que nous ne devons pas nous étonner des arbres à laine de la Sérique ou de l'Inde ; c'est la première des vignes amminéennes qui mûrisse ; le raisin en pourrit très promptement.

[3] Le second rang appartient aux vignes nomentanes, dont le bois est rouge ; aussi quelques-uns les ont-ils appelées vignes rouges : elles donnent moins de vin, à cause d'un excès de marc et de lie. Elles résistent très bien aux frimas ; la sécheresse leur fait plus de mal que la pluie, la chaleur que le froid ; aussi les préfère-t-on dans les localités froides et humides. Celle qui a le grain plus petit produit davantage ; celle qui a la feuille fendue produit moins.

[4] Les vignes apianes (le muscat) ont reçu ce surnom des abeilles, qui en sont très friandes. On en a deux espèces; elles sont couvertes aussi de duvet; ce qui les distingue, c'est que l'une mûrit plus rapidement, quoique l'autre soit hâtive aussi. Elles ne craignent pas les localités froides; et Cependant aucune ne pourrit plus vite par la pluie. Le vin qu'elles produisent, doux d'abord, prend de l'âpreté avec les années : c'est la vigne que l'on cultive le plus en Étrurie. Telles sont les plus célèbres vignes propres à l'Italie et originaires de cette contrée ; les autres ont été transportées de Chios ou de Thasos.

[5] La petite grecque n'est pas inférieure en bonté aux vignes amminéennes; le grain en est extrêmement tendre, et la grappe si petite, qu'il n'y a de profit à la cultiver que dans un sol très gras. L'eugénie, dont le nom indique la bonté, est venue des coteaux de Taurominium ; elle n'a réussi que dans le territoire d'Albe; transplantée ailleurs, elle dégénère aussitôt. En effet, quelques vignes ont un tel amour pour le sol qui les a portées, qu'elles y laissent toute leur gloire, et ne passent nulle part ailleurs tout entières.

[6] C'est ce qui arrivée pour la vigne rhétique et pour la vigne allobrogique, que plus haut (XIV, 3, 7 ) nous avons appelée poissée ; célèbres dans leur patrie, ailleurs elles ne sont pas reconnaissables. Toutefois, productives, elles compensent la bonté par l'abondance. L'eugénie aime les lieux brûlants, la rhétique, les lieux tempérés, l'allobrogique, les lieux froids : cette dernière mûrit par la gelée, et le fruit en est noir. Les vins provenant des vignes que nous avons jusqu'à présent énumérées, même des vignes à raisin noir, passent en vieillissant à la couleur blanche. Les autres vignes n'ont pas de renom.

[7] Quelquefois cependant, grâce au ciel ou au sol, les vins se conservent, par exemple les vins de la vigne fécenienne et ceux de la vigne biturique, qui fleurit en même temps, mais dont le grain est moins serré. La fleur de

ces vignes n'est pas sujette à couler, parce qu'elles sont hâtives et qu'elles résistent aux vents et aux pluies; cependant elles sont meilleures dans les lieux froids que dans les lieux chauds, dans les lieux humides que dans les lieux privés d'eau. La visule produit plus de bois que de fruit ; elle supporte mal les variations atmosphériques, mais

elle résiste bien à une température continue soit en froid, soit en chaud. Dans cette espèce la plus petite est la meilleure; mais, difficile sur le choix du terroir, elle pourrit dans un sol gras et ne vient pas du tout dans un sol maigre; il faut à sa délicatesse un terrain moyen, aussi est-elle commune sur les collines du pays des Sabins. Le raisin n'en est pas beau, mais il a un goût agréable. Si on ne cueille pas la grappe juste au point de la maturité, elle tombe même avant de pourrir. La grandeur et la dureté des feuilles la protègent contre la grêle.

[8]  Les helvoles sont remarquables par leur couleur entre le pourpre et le noir, couleur qui, variant souvent, leur a fait donner par quelques-uns le nom de variane. Des deux espèces d'hevoles, on préfère la plus noire. Toutes deux produisent de deux années l'une ; mais le vin est d'autant meilleur que la récolte est moins abondante. La vigne précie se divise aussi en deux espèces, que l'on distingue par la grosseur des grains ; elle donne beaucoup de bois ; le raisin est très bon à être conservé dans les amphores ; la feuille est semblable à l'ache. Les habitants de Dyrrachium célèbrent la basilique, qu'en Espagne on nomme cocolobis. La grappe est moins serrée, et résiste aux chaleurs et aux vents du midi ; son vin porte à la tête : cette vigne en donne beau coup. Les Espagnols en distinguent deux espèces, l'une à grains oblongs, l'autre à grains ronds; c'est la vigne qu'on vendange la dernière.

[9] Plus la cocolobis est douce, plus elle vaut. Celle qui a un goût astringent devient douce en vieillissant, et celle qui fut douce devient astringente avec le temps ; alors ce vin rivalise avec celui d'Albe : on dit que c'est le meilleur pour les affections de vessie. L'albuelis produit davantage au haut des arbres, la visule au pied : aussi, plantées autour des mémes arbres, elles doublent le produit, grâce à la diversité de leur nature L'inerticule, qu'on appellerait plus justement sobre, donne un raisin noir; le vin en est recommandable, surtout quand il est vieux ; fort, il ne fait point de mal ; c'est le seul qui n'enivre pas.

[10] L'abondance des produits est ce qui fait le mérite d'autres vignes, et la première à ce titre est l'helvénaque. Il y en a deux espèces : la plus grosse, que quelques-uns appellent longue; le plus petite, qu'on nomme émarque : celle-ci n'est pas aussi abondante, mais le vin en est plus agréable à boire; on la distingue à sa feuille arrondie. Mais elles sont toutes deux grêles; il faut en soutenir les branches avec des fourches, autrement elles ne peuvent porter leurs produits Elles se plaisent aux brises de mer; elles haïssent la rosée

[11] Aucune vigne n'aime moins l'Italie; elle y est peu fournie, petite ; elle y pourrit ; le vin même qu'elle y produit ne passe pas l'été ; aucune autre ne vient mieux dans un sol maigre. Gracinus, qui du reste a copié Corn. Celse, pense que c'est non la nature de cette vigne, mais le mode de culture provoquant la pousse exagérée des sarments, qui l'empêche de réussir en Italie, et que cela en absorbe la fertilité, à moins qu'un terroir très gras n'en prévienne l'épuisement. On dit qu'elle n'est pas sujette au charbon (XVII, 37, 5)  ; grande qualité, s'il est vrai qu'il y ait une vigne

indépendante des influences célestes.

[12] La vigne spionienne, que quelques-uns appellent spinéenne, supporte la chaleur ; l'automne et les pluies la nourrissent ; elle est même la seule que les brouillards développent; aussi est-elle particulière au territoire de Ravenne. La vénicule est une de celles qui passent le mieux la floraison ; son raisin est très bon à conserver dans des pots. Les Campaniens préfèrent l'appeler sircule, d'autres stacule. Terracinea la vigne numisiane, sans qualités propres, et qui ne vaut qu'autant que vaut le sol ; le vin, mis dans des cruches de Surrente (XXXV, 46 ), en est très bon, mais jusqu'au Vésuve. La, en effet, est la murgentine (III, 14), la meilleure de celles qui viennent de Sicile ; quelques-uns la nomment pompéienne ; elle ne produit beaucoup que dans le Latium. De même î'horconienne, dans la Campanie; elle n'est bonne qu'à manger, mais elle donne considérablement. La mœrique subsiste pendant des années, et résiste parfaitement a toutes les influences des constellations ; le raisin en est noir, le vin rougit en vieillissant.

[13]  (III.) Jusqu'à présent nous avons parlé des espèces généralement répandues. Les autres appartiennent à des contrées, à des localités, ou sont le produit de la greffe. Ainsi la tudernis et la florence-tudernis sont particulières à la Toscane. A Aretium, la talpane, l'étésiaque et la conséminie sont excellentes. La talpane noire donne un vin blanc ; l'étésiaque est trompeuse ; plus elle rapporte, plus le vin est bon; mais, chose singulière, la fécondité la lasse. La conséminie noire fournit un vin très-peu durable, mais le raisin l'est beaucoup ; on la vendange quinze jours plus tard qu'aucune autre; elle donne beaucoup, et le raisin en est bon à manger ;

[14] les feuilles, comme celles de la vigne sauvage, prennent une couleur de sang avant de tomber. Cela se voit dans quelques autres vignes, et c'est un indice d'une qualité très mauvaise. L'irtiole est particulière à l'Ombrie, au Mévanate et au Picénum ; la pumule, au territoire d'Amiterne. Dans ces mêmes territoires est la bannanique, qui est trompeuse, et qu'on aime cependant. La ville de Pompéies (III, 9 ) a donné le nom à la vigne pompéienne, qui toutefois est plus féconde dans le terroir de Clusium. La tiburtine est ainsi appelée de Tibur (III, 17), territoire où l'on vient de trouver l'oléagine, ainsi nommée de sa ressemblance avec l'olive ; c'est la dernière espèce découverte.

[15] Les Sabins et les Laurentes (III, 9 ) connaissent seuls la vinaciole. Les vignes du mont Gaurus (III, 9 ; XIV, 8, 9), qui sont un plant venu de Falerne, se nomment, je le sais, falernes ; les plants de Falerne dégénèrent rapidement partout. Quelques-uns aussi ont fait une espèce tarentine (XIV, 8, 9), dont le raisin est très doux. La capoias, la bucconlatis et la tarrupie, sur les coteaux de Thurium, ne se vendangent pas avant les gelées. Pisé a la vigne pharienne ; Modène a la prusinienne, dont le grain est noir et dont le vin blanchit au bout de quatre ans. Chose singulière il est un raisin qui suit le soleil dans son mouvement, nommé streptos pour cela. En Italie, on aime la vigne des Gaules; celle du Picénum, au delà des Alpes. Virgile (Géorg., II, 91 ) a nommé la thasienne, la maréotide et la lagée, et plusieurs vignes étrangères qu'on ne trouve pas en Italie.

[16] L'ambrosiaque et la duracine (xiv, 3, 5) sont remarquables non par le vin, mais par le raisin, qui peut se garder sur le cep même, sans être mis dans des pots ; tant il résiste aux froids, aux chaleurs et aux mauvais temps! L'orthampélos (XIV, 3, 3) n'a besoin ni d'arbre ni d'échalas, elle se soutient elle-même: il n'en est pas de même de la dactylide, qui n'est pas plus grosse que le doigt. La colombine est de celles qui ont les plus grosses  grappes, et surtout la colombine pourpre, surnommée bimammie;car les grappillons sont non pas des grappillons, mais autant d'autres grappes.

[17] Nommons encore la tripédanée (de trois pieds), dont le  nom vient des dimensions de la grappe; la scirpule au grain ridé; et la rhétique, ainsi nommée dans les Alpes maritimes, et différente de la rhétique dont il a été parlé plus haut (XIV, 3, 6). La grappe en est courte, à grains serrés, donnant un mauvais vin, mais ayant la peau extrêmement fine, un seul pépin très- petit qu'on nomme chius, et un ou deux grains très gros. Il y a encore l'amminéenne noire, qu'on appelle syriaque. L'espagnole est la meilleure des espèces inférieures.

[18] On met en treille les espèces de table : parmi les duracines, les blanches et les noires; les bumastes noires et blanches, et, parmi les vignes non encore nommées, la vigne d'Égium (IV, 6), la rhodienne et l'onciale, dénomination propre à donner une idée de la pesanteur du grain; la picine, qui est la plus noire de toutes ; la stéphanitis, qui, par un jeu de la nature, a la forme d'une guirlande, les feuilles étant entrelacées parmi les grains ; les vignes appelées foraines, venant vite, se vendant sur la bonne mine, et aisées à transporter. On rebute, au contraire, même à sa vue seule, la cendrée, la rabuscule et l'asinusque; on rebute moins l'alopécis, qui imite la queue du renard.

[19] On nomme alexandrine âne vigne qui vient autour de Phalacra [dans la Troade]; elle est petite, les branches ont une coudée, le grain est de la grosseur d'une fève, le pépin est tendre et très petit, les grappes sont obliques et très douces, la feuille est petite, ronde et sans divisions. On a trouvé, il y a sept ans, à Alba HeIvia, dans la province Narbonnaise, une vigne dont la floraison passe en un jour, ce qui la met grandement à l'abri des accidents. On la nomme narbonique; aujourd'hui toute la province en fait des plants.

V. (IV.)Caton l'ancien, tant illustré parle triomphe et la censure, mais surtout par sa gloire dans les lettres, et par le soin qu'il a pris de donner à la race romaine des préceptes sur tous les objets d'utilité et principalement sur la culture des terres ; Caton l'ancien, cultivateur excellent et sans rival, de l'aveu de son siècle, n'a nommé que peu d'espèces de vignes ; et les noms de quelques- unes sont déjà oubliés. Il faut citer à part, dans toute sa teneur, le passage, pour faire connaître quels étaient les plants les plus renomma l'an 600 de Rome, vers la prise de Carthage et de Corinthe, temps auquel il mourut; et combien la civilisation a fait de progrès depuis) deux cent trente ans.

[2] Voici ce qu'il a dit des vignes et des raisins (De re rust., cap. vi) : « Dans les terrains les plus favorables à la vigne et exposés au soleil, plantez le petit amminéen, les deux eugénies, et le petit helvin. Dans les terrains plus gras et plus sujets aux brouillards, plantez le grand amminéen, ou le murgentin, ou l'apicius de Lucanie. Les autres vignes s'accommodent indifféremment de tous les terroirs. On en fait très bien de la piquette. Les duracins et les gros amroinéens sont bons à suspendre au plancher, ou, exposés dans une forge, se conservent bien comme raisins secs. » Il n'y a pas là-dessus de préceptes plus anciens en langue latine ; tant nous sommes voisins de l'origine des choses!

[3] La vigne amminéenne dont il vient d'être parlé est nommée scantienne par Varron. Notre temps a offert peu d'exemples d'une habileté consommée ; c'est une raison pour ne pas omettre de citer des exemples qui feront connaftre les profits; le profit en toute chose est ce que l'on considère le plus. Acilius Sthénélus, fils d'un affranchi plébéien, s'est acquis beaucoup de gloire par la culture d'un vignoble dans le territoire de Nomente, lequel n'avait pas plus de soixante jugères (15 hect. ), et qu'il vendit 400,000 sesterces (84,000 fr.). Vetulenus Aegialus, également fils d'un affranchi, a eu aussi, dans la campagne de Liternum (III, 9), en Campanie, un grand renom, que la faveur publique accroissait encore, car il cultivait le lieu d'exil de Scipion l'Africain.

[4] Mais celui dont la célébrité a été la plus grande, c'est, par l'aide du même Sthénélus, Rhemmius Palœmon, grammairien renommé, qui acheta, il y a vingt ans, une campagne au prix de 600,000 sesterces (126,000 fr.) dans le même territoire de Nomente, à dix milles de Rome. On connaît le bas prix de toutes les propriétés dans la banlieue; et cette propriété s'était encore vendue moins que les autres, attendu qu'elle avait été négligée, et qu'elle était située en un fonds qui même, dans les plus mauvais terroirs, n'aurait pas été estimé bien haut. C'est là le domaine qu'il entreprit d'exploiter, non en vue de faire quelque chose d'utile, mais par cette vanité extraordinaire qu'on lui a connue : les vignes furent défoncées complètement, sous la direction de Sthénélus; et le soi-disant agriculteur obtint ce résultat, à peine croyable, qu'au bout de huit ans la vendange sur pied fut adjugée au prix de 400,000 sesterces :

[6]  tout le monde courut voir les monceaux de raisin dans ces vignobles. Les voisins, pour excuser leur paresse, attribuaient ce succès à ses profondes connaissances dans les lettres; et enfin Annœus Sénèque, le premier personnage de l'époque par sa science et sa puissance, qui finit par être excessive et par l'accabler; Sénèque, qui certes n'était pas un admirateur de frivolités, s'éprit tellement de ce domaine, qu'il ne craignit pas d'accorder cette victoire à un homme qui s'en vanterait et qu'il haïssait d'ailleurs, payant, au bout d'environ dix ans, la propriété quatre fois plus qu'elle n'avait coûté. C'était une habileté digne d'être appliquée aux terroirs de Cécube et de Sétia, qui en effet ont, depuis, rendu souvent par jugère sept culéus, c'est-à-dire 140 amphores (1360 litr., 80). Et qu'on ne croie pas l'antiquité vaincue en ceci : le même Caton rapporte qu'un jugère (25 ares) produisait dix culéus (litres 1944); exemples décisifs montrant que les mers profanées, et les marchandises cherchées sur les rives de la mer Rouge ou de l'océan Indien, ne rendent pas plus au marchand, qu'à l'agriculteur une terre bien cultivée.

VI. [1] Le vin le plus anciennement célèbre est celui de Maronée (IV, 18 ), sur la côte de Thrace ; Homère ( Od., IX, 1 97 ) en parle. Je laisse de côté les fables et les traditions différentes sur les origines; je noterai seulement qu'Aristée(VII, 57, 8), du même pays, est le premier qui ait mêlé le miel au vin, deux produits naturels de première excellence. Homère a dit (Od., IX, 308) qu'il faut  mêler au Maronée vingt fois autant d'eau. Le vin de ce terrain est toujours aussi généreux et d'une force aussi indomptable.

[2] Mucianus, trois fois consul, un de nos derniers auteurs, a vu, se trouvant sur les lieux, mêler à un setier (0 litr., 54) de vin quatre-vingts setiers d'eau ; il ajoute que ce vin est noir, parfumé, et devient gras en vieillissant. Le vin pramnien, qu'Homère (IL, CI, 639) a vanté, est encore en honneur; il vient dans le territoire de Smyrne, autour du temple de la Mère des dieux. Parmi les autres on n'en cite aucun qui ait eu jadis de la célébrité. Tous les vins furent bons l'année du consulat de L. Opimius (XXXIII, 14), année où fut tué C. Gracchus, tribun, agitant le peuple par des séditions : il y eut alors cette température qui cuit, comme on dit, le raisin, par l'action du soleil ;

[3] c'était l'an de Rome 633 (II,29; XIV, 16) ; et l'on conserve encore de ces vins, qui ont par conséquent près de deux cents ans, et qui sont devenus comme un miel de goût amer. C'est là, en effet, la propriété des vins très vieux ; on ne peut les boire purs, il faut y mêler de l'eau, qui en dompte l'amertume, fruit de la vieillesse (XXIII, 22). Mais une très petite quantité de ces vins suffit pour bonifier les autres vins. Mettons, d'après l'évaluation du temps d'Opimius, le prix de l'amphore (19 litr., 44) à 100 sesterces (21 fr. ); il faut donc calculer l'intérêt composé de 100 sesterces à 6 pour 100, intérêt modique et légal, au bout de cent soixante ans, pour avoir le prix, sous le règne de Caligula, fils de Germanicus, du douzième d'amphore en vin opimien ; nous l'avons fait voir par un exemple célèbre, en racontant la vie du poète Pomponius Secundus (VII, 18) et le repas qu'il donna à ce prince. Tant il dort de capitaux dans les celliers!

[4] Aucun ne croît plus de valeur jusqu'à la vingtième année, et, à partir de là, ne devient plus coûteux, attendu que le prix n'augmente pas. Rarement, en effet, on a vu des gens, et encore des débauchés prodigues, mettre mille sesterce (210 fr.) à une amphore. Les Viennois seuls ont, dit-on, vendu plus cher leurs vins poissés, dont nous avons parlé (XIV, 3), mais entre eux, et, pense-t-on, par amour-propre national. Ce vin, bu frais, passe pour être de qualité plus froide que les autres.

VII. (V.) [1] La propriété du vin est, pris en boisson, de faire éprouver un sentiment de chaleur intérieure; administré en irrigation extérieure, de rafraîchir. Il ne sera pas hors de propos de rapporter ici ce qu'Androcyde, célèbre par sa sagesse, écrivit à Alexandre le Grand, pour mettre un frein à l'intempérance de ce prince : " Quand vous allez boire du vin, ô roi, souvenez- vous que vous buvez le sang de la terre ! la ciguë est un poison pour les hommes, le vin est un poison pour la ciguë (XXIII, 23 ; XXV, 95 ). » Si Alexandre eût suivi ces conseils, il n'aurait pas, dans l'ivresse, tué ses amis. En définitive, ou peut dire avec raison que si rien n'est plus utile pour fortifier le corps, il n'est pas non plus de plaisir plus fatal si on ne sait se garder de l'excès.

VIII. (VI.) [1] Parmi les vins, qui doute que les uns soient plus agréables que les autres, ou que des vins issus de la même cuvée ne présentent des différences de qualité, soit à cause de l'amphore, soit par quelque circonstance fortuite? En conséquence, que chacun se fasse juge de la primauté. Livie Augusta, qui vécut quatre- vingt-deux ans, attribuait sa longévité au vin de Pucinum (III, 22 ) ; elle n'en buvait pas d'autre : il vient près du golfe Adriatique, non loin du Timave, sur une colline rocailleuse, où le vent de mer n'en mûrit qu'un petit nombre d'amphores; on le regarde comme le meilleur pour les usages médicaux.

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