Naturalis Historia (page 26)

Pline l'Ancien · Arts Libéraux

Texte français, domaine public · Source : remacle.org · 27 pages

Aussi en latin.

Fiche de l’œuvre dans le savoir

[2] Pour nous, nous en avons vu trente plus grandes dans la salle à manger qu'avait fait construire Calliste (XXXIII, 47), cet affranchi de Claude, connu par son pouvoir. (VIII.) Quelques-uns nomment cette pierre alabastrite (XXXVII, 54); on en fait des vases à parfums, parce qu'elle passe pour les préserver de toute corruption (XIII, 3). Calcinée, elle entre dans les emplâtres. On la trouve aux environs de Thèbes d'Égypte et de Damas de Syrie. Celle de Damas est plus blanche que les autres. On a donné la palme entre tous les albâtres à celui de la Carmanie, puis à celui de l'Inde, et finale-ment à ceux de Syrie et d'Asie. Le plus commun est celui de la Cappadoce, dépourvu de tout éclat. On recherche le plus les albâtres couleur de miel, qui ont des taches disposées en tourbillons, et qui ne sont point transparents. On regarde comme défectueux la couleur de corne, le blanc, et tout ce qui se rapproche du verre.

XIII. [1] Plusieurs pensent que pour la conservation des parfums l'albâtre ne l'emporte guère sur les pierres lygdines trouvées à Paros. La grosseur de ces pierres ne dépasse jamais le volume d'un plat ou d'une coupe. Autrefois il n'en venait que d'Arable; elles sont d'un blanc admirable.

[2] On fait encore grand cas de deux pierres de nature contraire : la coralitique, trouvée en Asie, en blocs de deux coudées au plus, est d'un blanc approchant de l'ivoire, et a quelque ressemblance avec cette substance; l'alabandique, au contraire, est noire; elle est ainsi nommée du lieu qui la produit, quoiqu'il en vienne aussi à Milet : elle est d'un noir tirant sur le pourpre. Fusible au feu, elle est employée dans la composition du verre. La pierre thébaïque, parsemée de gouttes d'or, se trouve dans la partie de l'Afrique appartenant à l'Égypte; les molettes qu'elle fournit sont, par leurs qualités physiques, très propres à broyer les ingrédients des collyres. Aux environs de Syène de la Thébaïde est la pierre syénite, qu'on nommait autrefois pyrrhopoecile.

XIV. [1] Les rois ont comme à l'envi fait avec cette pierre des espèces de soliveaux qu'ils ont appelés obélisques, et consacrés à la divinité du Soleil. En effet, ces obélisques représentent les rayons de l'astre, et c'est aussi ce qu'exprime le nom égyptien.

[2] Le premier de tous, Mesphrès, qui régnait dans la ville du Soleil, éleva un pareil monument; ce fut sur l'ordre d'un songe : cela même est écrit sur l'obélisque; car les gravures et les figures que nous y voyons sont des lettres égyptiennes.

[3] Puis d'autres rois en firent tailler : de ces obélisques, Sothis en dressa dans la même ville quatre, hauts de quarante-huit coudées; Rhamsès, celui qui régnait à l'époque de la prise de Troie, un de cent quarante coudées. Le même prince, ayant quitté le lieu où était le palais de Mnévis, érigea un autre obélisque haut de cent vingt coudées, mais dune grosseur prodigieuse, les faces ayant onze coudées. (IX.) On dit que cent vingt mille hommes furent employés à ce travail.

[4] Quand il s'agit de dresser l'obélisque, le roi, craignant qu'on n'employât pas des machines assez fortes pour le poids, et voulant accroître le péril pour accroître la vigilance des ingénieurs, fit attacher son propre fils au sommet, afin que le salut du prince profitât en même temps à la pierre. Ce monument a toujours excité l'admiration, et quand le roi Cambyse força la ville, les incendies étant arrivés jusqu'au pied de l'obélisque, ce prince ordonna de les éteindre, et eut pour cette masse énorme des égards qu'il n'avait pas eus pour la ville.

[5] Il y a encore deux autres obélisques érigés l'un par Zmarrès, l'autre par Raphius, sans caractères inscrits, et hauts de quarante-huit coudées. Ptolémée Philadelphe en érigea un de quatre-vingts coudées à Alexandrie; le roi Necthébis l'avait fait tailler sans caractères inscrits, et c'était une opération bien plus difficile de le transporter et de le dresser, que de le tailler. Quelques- uns rapportent qu'il fut amené sur un radeau par l'architecte Satyrus; Cailixenus dit qu'il le fut par Phoenix.

[6] On amena par un canal le Nil jusqu'à l'obélisque couché; deux bateau: larges, portant en blocs d'un pied de la même pierre que l'obélisque, un chargement double de sa masse, et par conséquent de son poids, furent conduits sous le monument, qui reposait par ses deux extrémités sur les deux rives du canal; puis on ôta les blocs de pierre: les deux bateaux se relevèrent, et se chargèrent du fardeau qui leur était destiné.

[7] On le posa sur six dés taillés dans la même montagne, et l'artiste reçut en don cinquante talents. Cet obélisque fut placé par le roi susdit dans l'Arsinoëum, en témoignage de son amour pour sa femme Arsinoé, qui était aussi sa sœur. Plus tard, comme il gênait le port, Maxime, préfet d'Égypte, le fit transporter sur la place publique, après en avoir retranché le sommet, voulant y substituer un faîte doré, intention qui resta sans effet.

[8] Il y a encore à Alexandrie, près du port, dans le temple de César, deux obélisques de quarante-deux coudées, taillés par le roi Mesphrès. L'entreprise la plus difficile, ce fut de faire venir des obélisques à Rome. Les vaisseaux qu'on y employa ont eux-mêmes excité l'admiration. Le dieu Auguste avait consacré à perpétuité, à Pouzzoles, dans le port, comme un monument merveilleux, le vaisseau qui apporta le premier obélisque; mais ce vaisseau fut détruit par un incendie.

[9] Quant à celui que l'empereur Caligula avait employé pour transporter l'autre obélisque, il fut conservé pendant quelques années, c'était le bâtiment le plus merveilleux qu'on ait jamais vu en mer: le dieu Claude le fit venir à Ostie après avoir élevé dessus des tours en terre de Pouzzoles (XXXV, 47), et le coula dans l'intérêt du port qu'il construisait. Puis il fallut faire d'autres bâtiments pour conduire l'obélisque par le Tibre, ce qui donna lieu de connaître que ce fleuve n'a pas moins d'eau que le Nil.

[10] L'obélisque dressé par le dieu Auguste dans le grand Cirque avait été taillé par le roi Semenpsertée, sous le règne duquel Pythagore voyagea en Égypte : il a quatre-vingt-cinq pieds et neuf pouces, non compris la base, qui est de la même pierre. Celui qu'il a mis dans le champ de Mars a neuf pieds de moins; il a été taillé sous Sésostris. Tous deux, chargés d'inscriptions, contiennent l'interprétation des choses de la nature selon la philosophie des Égyptiens.

XV. (X.) [1] De celui qui est dans le champ de Mars le dieu Auguste fit une admirable application : pour marquer l'ombre projetée par le soleil, et reconnaître ainsi les longueurs des jours et des nuits, on étendit un lit de pierre dans un tel rapport avec l'obélisque, que l'ombre fût égale à ce lit le jour du solstice d'hiver, à midi; puis, pour chaque jour, l'ombre subissait des décroissements et, plus tard, des accroissements correspondants à des règles d'airain incrustées dans la pierre : construction mémorable, et digne du génie fécond du mathématicien Novus.

[2] Celui-ci plaça au haut de l'obélisque une boule dorée dont l'ombre se ramassait sur elle-même, au lieu que l'ombre projetée par la pointe même s'étendait énormément : on dit que ce procédé lui fut suggéré par l'aspect de la tête humaine. Au reste, depuis trente ans environ, les observations ont cessé d'être justes; soit que le soleil lui-même ait changé son cours par quelque dérangement survenu dans le ciel; soit que la terre entière ait été un peu déplacée de son centre, comme j'entends dire qu'on l'a remarqué aussi en d'autres lieux; soit que des tremblements de terre bornés à Rome aient fait fléchir le gnomon; soit que les inondations du Tibre aient fait tasser les fondements de l'obélisque, quoiqu'on prétende que ces fondements sont aussi profonds que l'aiguille est haute.

(XI.) [3] Le troisième obélisque à Rome [celui de Caligula] est au Vatican, dans le cirque de Caligula et de Néron. C'est le seul qui ait été fracturé quand on le dressa ; il a été fait par Nuncorée, fils de Sésosis. Il en reste un autre du même prince, de cent coudées de haut, que, sur l'ordre d'un oracle, il consacra au Soleil, après savoir perdu et recouvré la vue.

XVI. (XII.) [1] En passant parlons aussi des pyramides de cette même Égypte, oiseuse et folle ostentation de la richesse de ses rois. En effet, disent la plupart, les rois n'eurent, pour les construire, d'autre motif que de ne pas donner l'argent à des successeurs ou à des rivaux complotant, ou de ne pas laisser le peuple dans l'inaction. La vacuité des Égyptiens s'est beaucoup exercée en ce genre de construction, et il existe des restes de nombre de pyramides demeurées imparfaites. Une pyramide se voit encore dans le nome Arsinoïte;deux dans le nome Nemphitique, non loin du labyrinthe, duquel aussi nous parlerons (XXXVI, 19); deux, dans l'emplacement où fut le lac de Moeris (V, 9), cet immense étang creusé de main d'homme, et cité par les Égyptiens parmi les travaux merveilleux et mémorables : on dit que les sommets en sont apparents au-dessus de l'eau. Les trois autres, dont la renommée a rempli l'univers, et qui véritablement sont en vue de toutes parts pour les navigateurs du fleuve, sont situées dans la partie africaine, sur une montagne pierreuse et stérile, entre la ville de Memphis et ce que nous nous dit être nommé Delta, à moins de quatre mille pas du Nil, à sept mille cinq cents pas de Memphis , auprès du bourg nommé Busiris, dont les habitants sont habitués à grimper jusqu'à leur cime.

XVII. [1] Au-devant d'elles est le sphinx, plus admirable peut-être, sur lequel on a gardé le silence, et qui est la divinité locale des habitants. Ils pensent que c'est le tombeau du roi Armaïs, et prétendent qu'il a été amené là: mais ce n'est que le roc même travaillé sur place; et pour le culte on peint en rouge la face du monstre. La circonférence de la tête, par le front, est de cent deux pieds; le corps est long de cent quarante-trois, et, depuis le ventre jusqu'au sommet de la tête, haut de soixante-deux pieds.

[2] La plus grande pyramide est en pierre d'Arabie. On dit que trois cent soixante mille hommes y ont travaillé pendant vingt ans, et que les trois furent terminées en soixante-dix huit ans et quatre mois. Ceux qui ont écrit sur les pyramides sont Hérodote, Évhémère, Dura de Samos, Aristagoras, Dionysius, Artémidore, Alexandre Polyhislor, Butorides, Antisthènes, Demétrius, Demotélès, Apion. Entre tous ces auteurs il y a désaccord sur ceux qui ont fait les pyramides, le sort, en cela très juste, ayant fait oublier les noms des promoteurs d'œuvres aussi vaines.

[3] Quelques-uns de ces écrivains ont rapporté que 1600 talents avaient été dépensés pour les navets, les aulx et les oignons. La plus grande pyramide occupe huit jugères de terrain; les quatre angles sont à égale distance, la largeur de chaque côté étant de huit cent quatre-vingt-trois pieds. La hauteur, du sol au sommet, est de sept cent trente-cinq. La plate-forme du sommet a seize pieds et demi de pourtour. Les quatre faces de la seconde ont chacune sept cent vingt-sept pieds et demi. La troisième est moindre que les deux précédentes, mais elle est beaucoup plus belle. Construite en pierre d'Éthiopie, elle s'élève ayant entre les angles trois cent soixante-trois pieds.

[4] Il ne reste aux environs aucune trace de construction. C'est un sable fin tout autour, à grains lentiformes, et tel qu'on en voit dans la majeure partie de l'Afrique. Un difficile problème, c'est de savoir comment les matériaux ont été portés à une si grande hauteur: selon les uns, on éleva des monceaux de nitre et de sel à mesure que la construction avançait, et quand elle fut terminée, on les fit fondre en amenant les eaux du Nil. Selon d'autres, on creva des ponts en briques faites en terre, qu'on répartit, l'édifice achevé, entre les maisons des particuliers; car, disent-ils, le Nil n'a pu être amené là, étant beaucoup plus bas. Dans la plus grande pyramide est un puits de quatre-vingt-six coudées; on pense qu'il reçut l'eau du fleuve. Le moyen de mesurer la hauteur des pyramides et autres édifices semblables, fut trouvé par Thalès de Milet : il mesura l'ombre à l'heure où elle est égale aux corps.

[5] Telles sont ces merveilleuses pyramides. Et enfin, pour qu'on ne s'extasie pas sur l'opulence des rois, la plus petite, mais la plus célèbre, a été construite par une courtisane, par Rhodope. Cette femme partagea l'esclavage et la couche d'Ésope le fabuliste; et la plus grande merveille, est qu'une courtisane ait pu, à son métier, amasser de si grandes richesses.

XVIII. [1] Un autre monument qu'on vante, c'est la tour faite par un roi dans l'île de Pharos, à l'entrée du port d'Alexandrie. Elle coûta, diton 800 talents (3.936.000 fr.). A ce propos je ne dois pas omettre la magnanimité du roi Ptolémée, qui permit à l'architecte Sostrate de Cnide d'inscrire son nom sur l'édifice même. Ce phare sert à signaler par son feu aux navires, dans leur marche nocturne, les bas-fonds et l'entrée du port. De pareils feux sont allumés aujourd'hui en divers lieux, tels qu'Ostie et Ravenne. Le risque est de prendre pour une étoile ces feux non interrompus, parce que de loin ils en ont l'aspect. C'est ce même architecte qui passe pour avoir le premier exécuté un promenoir suspendu, lequel est à Cnide.

XIX. (XIII.) [1] Parlons aussi des labyrinthes, l'ouvrage peut-être le plus prodigieux auquel les hommes aient employé l'argent, et nullement chimérique, comme on pourrait l'imaginer. On voit encore en Égypte, dans le nome d'Héracléopolis, un labyrinthe, le plus ancien de tous, et construit, dit-on, il y a quatre mille six cents ans par le roi Petésuccus ou Tithoës. Cependant Hérodote dit que c'est l'ouvrage de douze rois, dont Psammétique resta le dernier. On ne convient pas de la cause qui le fit bâtir. Démotélès prétend que c'était le palais de Mothérudes; Lycéas en fait le tombeau du roi Moeris; plusieurs disent que c'est un monument consacré au Soleil, opinion qui est la plus généralement reçue.

[2] Que Dédale ait pris modèle sur ce labyrinthe pour faire celui de Crète, cela n'est pas douteux; mais il n'en reproduisit que la centième partie, c'est-à-dire celle qui renferme des circuits, des rencontres et des détours inextricables. Il ne faut pas, le comparant à ce que nous voyons sur les pavés en mosaïque, ou dans les campagnes artificielles livrées aux jeux des enfants, y voir un espace étroit, où l'on peut faire plusieurs milliers de pas en se promenant; mais il faut entendre un édifice offrant des portes nombreuses et de fausses issues qui ramenait sans cesse sur ses pas le visiteur égaré. Ce labyrinthe est le second, celui d'Égypte étant le premier. Le troisième est celui de Lemnos; le quatrième, celui d'Italie.

[3] Tous sont couverts du voûtes en pierre polie; à l'entrée de celui d'Égypte, ce qui me surprend, les colonnes sont en marbre de Paros, dans le reste en marbre syénite. La construction est si solide, qu'elle défie l'action des siècles, même aidée des Héracléopotitains, qui ont singulièrement ravagé cet ouvrage détesté. En détailler la position et les diverses parties est impossible. En effet, il est partagé en régions et en préfectures qu'on appelle nomes. Ces nomes sont au nombre de seize, et autant de vastes palais y sont attribués. En outre, il renferme des temples de tous les dieux de l'Égypte, quinze chapelles de Némésis, plusieurs pyramides de quarante coudées, dont la base occupe six aroures.

[4] Déjà fatigué de marcher, le visiteur arrive à l'inextricable entrecroisement des routes. On trouve des salles sur des montées, des portiques d'où l'on descend par quatre-vingt-dix degrés; au dedans. des colonnes de porphyre, des figures de dieux, des images de rois, des effigies monstrueuses. Quelques-uns des palais sont tellement disposés, qu'au moment où l'on en ouvre les portes, un bruit terrible de tonnerre éclate à l'intérieur.

[5] La majeure partie de ces édifices se traverse dans les ténèbres. En dehors du mur des labyrinthes, s'élèvent d'autres masses d'édifices qu'on nomme ptéron. Puis encore sont des demeures souterraines où l'on arrive par des galeries. Un seul personnage a fait à ce labyrinthe quelques réparations, c'est Circummon, eunuque du roi Necthebis, cinq cents ans avant Alexandre le Grand. On dit aussi que, tandis que les voûtes en pierres carrées s'élevaient, il les faisait soutenir par des poutres d'épine (XXIV, 65 ) bouillies dans de l'huile. En voilà assez sur les labyrinthes d'Égypte et de Crète.

[6] Celui de Lemnos est semblable; seulement il est plus remarquable, à cause de ses cent cinquante colonnes, dont les fûts dans l'atelier étaient si parfaitement suspendus, qu'un enfant suffisait pour faire aller le tour où on les travaillait. Il a été construit par les architectes Smilis, Rhoecus et Théodore. Il en subsiste encore aujourd'hui des restes, misérables il est vrai: mais ceux de Crète et d'Italie ont complètement disparu.

[7] Quant à ce dernier, que Porsenna, roi d'Étrurie, s'était fait construire pour lui servir de tombeau, il convient d'en parler. On verra que la vanité des rois étrangers est surpassée par cela des rois d'Italie. Mais comme l'invraisemblance passe toutes les bornes, nous emprunterons, pour le décrire, les paroles mêmes de M. Varron : "Porsenna, dit-il, fut enseveli au-dessous de la ville de Clusium, dans le lieu où il avait fait construire un monument carré en pierres carrées. Chaque face est longue de trois cents pieds, haute de cinquante. La base, qui est carrée, renferme un labyrinthe inextricable. Si quelqu'un s'y engageait sans un peloton de fil, il ne pourrait retrouver l'issue.

[8] Au-dessus de ce carré sont cinq pyramides, quatre aux angles, une au milieu, larges à leur base de soixante-quinze pieds, hautes de cent cinquante; tellement coniques qu'à leur sommet toutes portent un globe d'airain, et un chapeau unique auquel sont suspendues, par des chaînes, des sonnettes qui, agitées par le vent, rendent un son prolongé, comme jadis à Dodone.

[9] Au-dessus du globe sont quatre autres pyramides, hautes chacune de cent pieds." Par-dessus ces dernières pyramides et sur une plate-forme unique étaient cinq pyramides, dont Varron a eu honte de marquer la hauteur. Celte hauteur, suivant les tables étrusques, était la même que celle du monument tout entier. Quelle vaine démence de chercher la gloire par des dépenses qui ne doivent servir à personne, et d'épuiser en outre les ressources d'un royaume pour un honneur dont, en définitive, la plus grande part retient à l'artiste!

XX. (XIV.) [1] Nous lisons aussi qu'à Thèbes d'Égypte un jardin, que dis-je? la ville tout entière était suspendue, les rois pouvant, par-dessous, faire sortir des armées sans qu'aucun habitant s'en aperçut. Ce qui augmente cette merveille, c'est que le fleuve traverse la ville par le milieu. Mais s'il en eût été ainsi Homère sans aucun doute en aurait parlé, lui qui a célébré les cent portes de Thèbes.

XXI. [1] Un monument de la magnificence grecque digne d'une véritable admiration, c'est le temple de Diane à Éphèse, élevé en deux cent vingt ans par toute l'Asie. On l'assit sur un sol marécageux pour le mettre à l'abri des tremblements de terre et des crevasses qu'ils produisent. D'un autre côté, pour que les fondements d'une masse aussi considérable ne posassent pas sur un terrain glissant et peu solide, on établit d'abord un lit de charbon broyé et de la laine par-dessus.

[2] Le temple entier a quatre cent vingt-cinq pas de long et deux cent vingt de large, cent vingt-sept colonnes faites par autant de rois, hautes de soixante pieds. De ces colonnes, trente-six sont sculptées; une l'a été par Scopas. L'architecte qui présida à l'ouvrage fut Chersiphron. Le grand prodige dans cette entreprise, c'est d'avoir élevé si haut les architraves; il en vint à bout avec des sacs pleins de sable, qu'il dressa en un plan incliné dépassant le sommet des colonnes; puis il vida peu à peu les sacs inférieurs, et les architraves vinrent insensiblement s'asseoir en leur place. La plus grande difficulté fut au frontispice même, qu'il plaçait au-dessus de la porte d'entrée.

[3] C'était une masse énorme; elle ne se posa pas d'aplomb; l'artiste, désespéré, songeait à se donner la mort : on dit que, tourmenté par ces pensées et fatigué, il aperçut pendant la nuit, en songe, la déesse pour laquelle se faisait le temple, et qui l'exhorta à vivre, lui annonçant qu'elle avait arrangé la pierre. En effet, le lendemain la promesse se trouva accomplie, et la pierre semblait s'être mise d'aplomb par son propre poids. Les autres ornements du temple rempliraient par leurs descriptions plusieurs livres; mais ils n'ont rien de commun avec l'histoire de la nature.

XXII. (XV.) [1] Il subsiste aujourd'hui même à Cyzique un temple en pierres polies, dans lequel l'artiste a mis sous tous les joints du fil d'or, se proposant de consacrer à l'intérieur un Jupiter d'ivoire, couronné par un Apollon de marbre. Et, en effet, les joints brillent par ces très minces filets; et l'or, quoique ainsi dissimulé, donne un léger reflet qui, outre le mérite de l'artiste, rehausse les figures, et se fait sentir dans le prix de l'ouvrage.

XXIII. [1] Dans la même ville est une pierre dite fugitive. Les Argonautes, qui s'en servaient en guise d'ancre, l'y ont laissée. Cette pierre, qui s'est souvent enfuie du Prytanée (ainsi se nomme le lieu où elle est) a été finalement scellée avec du plomb. Dans cette ville encore, auprès de la porte nommée Trachia, sont sept tours qui répètent un grand nombre de fois la voix qui les frappe. Ce phénomène, que les Grecs ont nommé écho, tient à la configuration des lieux, et se produit particulièrement dans les vallons. L'écho à Cyzique est l'effet d'un hasard; mais à Olympie il y a un écho artificiel et merveilleux dans un portique qu'on nomme Heptaphonon, parce qu'il répète sept fois la voix.

[2] A Cyzique aussi est le Buleutérion (sénat), vaste édifice sans une seule cheville de fer, la charpente étant tellement disposée, que, sans étais, on ôte et replace les poutres. Cette même disposition existe à Rome dans le pont Sublicius ; et on en a fait un point de religion, depuis qu'on eut tant de peine à le rompre pendant qu'Horatius Coclès (XXXIV, 11,2) en défendait l'abord.

XXIV. [1] Mais il convient enfin de passer aux merveilles de notre ville, d'examiner ce qu'ont produit les forces et la docilité de huit cents ans, et de montrer que là encore l'univers est vaincu. Autant pour ainsi dire de victoires pour Rome, on le verra, que de merveilles citées; mais si l'on en considère la totalité, si on en fait pour ainsi dire un bloc, il semblera, à l'aspect de cette grandeur se dressant, qu'on parle d'un autre monde tout entier réuni en un seul lieu.

[2] Si le vaste cirque construit par le dictateur César, large d'un stade (180 mètres), long de trois, occupant avec les constructions adjacentes quatre jugères (un hectare), et pouvant recevoir deux cent soixante mille spectateurs assis, mérite d'être mis au nombre des grands monuments, ne mettrons-nous pas au nombre des monuments magnifiques la basilique de Paulus avec ses admirables colonnes phrygiennes, le forum du dieu Auguste et le temple de la Paix de l'empereur Vespasien Auguste, les plus beaux ouvrages que jamais l'univers ait vus, ainsi que le toit du Diritiborium ( lieu où l'on payait les soldats), construit par Agrippa, sans oublier qu'auparavant l'architecte Valerius d'Ostie avait couvert à Rome le théâtre aux jeux de Libon ?

[2] Nous admirons les pyramides des rois, et le terrain seulement pour la construction du Forum a été acheté par le dictateur César 100 millions de sesterces (21 millions de fr. ). Que si la dépense touche des esprits captivés par l'avarice, P. Clodius, qui fut tué par Milon, habitait une maison qui lui avait coûté 14.800.000 sesterces (3.148.000 fr.); ce qui certes ne m'étonne pas moins que les folies des rois.

[3] Quant à Milon lui-même, il avait pour 70 millions de sesterces (14.700.000 fr.) de dettes; et cela me paraît à compter parmi les extravagances de l'esprit humain. Mais alors les vieillards admiraient l'immensité de la terrasse [de Tarquin le Superbe], les fondations exorbitantes du Capitole, et les égouts, de tous tes ouvrages le plus grand, puisque des montagnes furent percées, que, à l'instar de cette Thèbes dont nous venons de parler (XXXVI, 20) , Rome se trouva suspendue, et qu'on navigua par-dessous.

[4] M. Agrippa étant édile, en sortant du consulat, y fit affluer par des conduits sept rivières. ces rivières, lancées comme des torrents impétueux, forcées d'enlever et d'entraîner toutes les immondices, gonflées en outre par la masse des eaux pluviales, battent le fond et les flancs des canaux; parfois même le Tibre débordé y entre en remontant, et, dans l'intérieur, les deux courants se livrent un combat: néanmoins la solidité de la construction résiste.

[5] Des poids énormes sont traînés par-dessus, et les voûtes ne fléchissent pas. Des maisons qui s'écroulent spontanément ou que les incendies font tomber, viennent les frapper; le sol est ébranlé par les tremblements de terre; et cependant ces égouts construits par Tarquin l'Ancien durent depuis sept cents ans, sans avoir pour ainsi dire souffert. N'omettons pas une particularité mémorable, quand ce ne serait que parce que les plus célèbres historiens l'ont omise: Tarquin l'Ancien construisait cet ouvrage par les mains de la plèbe; et comme on redoutait également la longueur et le danger de ces travaux, le suicide était devenu fréquent. Les Romains échappant ainsi à ces corvées, le roi imagina un remède singulier, et dont on ne trouve d'exemple ni avant ni après : il fit mettre en croix le corps de tous ceux qui s'étaient donné la mort, et les livra en spectacle aux citoyens, en proie aux bêtes et aux oiseaux.

[6] L'honneur, propre à la nation romaine, et qui plus d'une fois a rétabli des batailles espérées, vint ici encore au secours; mais à cette époque les hommes en furent la dupe: vivants ils eurent honte d'une telle ignominie, comme si morts ils l'eussent dû ressentir. On dit que Tarquin fit l'égout assez spacieux pour qu'une voiture amplement chargée de foin pût y passer.

[7] Tout ce que nous venons de rapporter est peu de chose, et avant d'aller plus loin il faut mettre en regard une seule merveille. Sous le consulat (an de Rome 676) M. Lépidus et de Q. Catulus il n'y avait pas à Rome, au dire des auteurs les plus exacts, de maison plus belle que celle de Lépidus lui-même; après moins de trente-cinq ans cette même maison n'était pas au centième rang. Si l'on veut en faire l'estimation, que l'on calcule les masses de marbre, les travaux des peintres. les dépenses royales, et cent maisons, toutes le disputant à la plus belle et la plus renommée, toutes vaincues dans la suite jusqu'à nos jours par mille et mille autres maisons. Sans doute les incendies punissent le luxe; mais, malgré ces destructions, rien ne peut faire comprendre dans les mœurs actuelles qu'il y a quelque chose de plus périssable que l'homme lui-même.

[8] Au reste, tous ces édifices ont été vaincus par deux maisons. Deux fois nous avons vu la ville entière envahie par les palais des princes Caligula et Néron: encore ce dernier, pour que rien ne manquât, fit-il dorer la sienne. Étaient-ce donc là les demeures de ceux qui ont fait si grand cet empire, qui laissaient la charrue et l'humble foyer pour subjuguer les nations, pour remporter les triomphes, et dont les champs occupaient moins de terrain que les boudoirs de ces princes?

[9] On se met à songer quelle portion de ces palais Impériaux étaient les emplacements que la république accordait à ses généreux invincibles pour la construction de leurs maisons. Le suprême honneur de ces concessions, ce fut, comme nous le voyons, après tant de services pour L. Valerius Publicola, qui fut le premier consul avec L. Brutus, comme nous le voyons aussi pour son frère, qui, étant pareillement consul, avait vaincu deux fois les Sabins; ce fut, dis-je, que le décret contint en sus le droit qui leur était accordé d'avoir leur porte ouvrant en dehors, et battant sur le terrain public. Tel était le privilège le plus in-signe, même pour les maisons triomphales.

[10] Nous ne souffrirons pas que ces deux Nérons jouissent même de ce genre de gloire, et nous montrerons que leurs extravagances ont été surpassées par les constructions d'un simple citoyen, de M. Scaurus. Je ne sais si son édilité ne fut pas le plus grand fléau des mœurs, et si ce n'est pu un plus grand crime à Sylla d'avoir donné tant de puissances à son beau-fils, que d'avoir proscrit tant de citoyens. Il fit dans son édilité, et seulement pour durer quelques jours, le plus grand ouvrage qui ait jamais été fait de main d'homme, même pour une destination perpétuelle.

[11] C'était un théâtre à trois étages, ayant trois cent soixante colonnes, et cela dans une ville où six colonnes de marbre d'Hymette, chez un citoyen très considérable (XVII, 1, 4; XXXVI, 3), avaient excité des murmures. Le premier étage était en marbre: le second en verre, genre de luxe dont il n'y a plus eu d'exempte; le troisième, en bois doré. Les colonnes du premier étage avaient, comme nous l'avons dit (XXXVI, 2), trente-huit pieds. Des statues d'airain au nombre de trois mille étaient, ainsi que nous l'avons indiqué (XXXIV, 17), placées entre les cotonnes.

[12] L'enceinte contenait quatre vingt mille spectateurs; et cependant le théâtre de Pompée, bien que la ville se soit beaucoup agrandie et que la population ait beaucoup augmenté, suffit grandement avec ses quarante mille places. Le reste de l'appareil, en étoffes attaliques, en tableaux et autres ornements de la scène, était si considérable, que, Scaurus ayant fait porter dans sa maison de Tusculum ce que ne réclamait pas son luxe de chaque jour, et ses esclaves ayant brûlé la maison par vengeance, la perte fut de 100 millions de sesterces (21 millions de fr.).

[13] La considération de telles prodigalités m'entraîne, et me force à sortir de mon sujet, et à y joindre une autre extravagance, encore plus grande, touchant le bois. C. Curion, qui mourut pendant la guerre civile dans le parti de César, donnait des jeux funèbres en l'honneur de son père. Il ne pouvait surpasser Scaurus en riches ses et en magnificence: en effet, il n'avait pas Sylla pour beau-père et pour mère Métella, adjudicatrire des biens des proscrits; il n'avait pas pour père M. Scaurus, tant de fois prince de la cité, et gouffre qui avait englouti les dépouilles des provinces dans les coalitions avec Marius. Déjà Scaurus le fils ne pouvait plus rivaliser avec lui-même; et de cet incendie de tant d'objets apportés de toutes les parties de l'univers il avait du moins tiré l'avantage que personne à l'avenir ne lutte rait de folie avec lui.

[14] Force fut à Curion de devenir ingénieux, et d'imaginer quelque chose. Voyons donc ce qu'il inventa; apprenons à nous applaudir de nos mœurs, et, retournant l'expression, disons-nous des hommes de l'ancien temps. Il fit construire deux théâtres en bois, très spacieux et juxtaposés, chacun en équilibre et tournant sur un pivot: avant midi, pour le spectacle des jeux, ils étaient adossés, afin que le bruit d'une des deux scènes ne gênât pas l'autre; l'après-midi, tournant tout à coup, ils se trouvaient face à face, les fonds se séparaient, les angles se réunissaient, et il se formait un amphithéâtre pour des gladiateurs moins compromis que le peuple romain ainsi promené.

[15] Car ici que faut-il admirer de préférence, l'inventeur ou l'invention , l'exécuteur ou l'auteur du projet, celui qui osa imaginer une telle entreprise ou celui qui osa s'en charger, celui qui obéit ou celui qui commande? Mais ce qui est par-dessus tout, c'est la frénésie du peuple, osant s'asseoir sur un siège aussi peu solide et aussi dangereux. Le voilà, ce peuple vainqueur de la terre, conquérant de l'univers entier, qui régit les nations et les royaumes, qui envoie des lois aux contrées étrangères, et qui fait pour ainsi dire partie des dieux immortels à l'égard du genre humain, le voilà suspendu dans une machine, et applaudissant au péril même qu'il court! Quel mépris est-ce là pour la vie des hommes ! Pourquoi se plaindre de la journée de Cannes ? Quelle catastrophe pouvait arriver! Que des villes soient englouties par la terre s'entr'ouvrant, c'est une calamité douloureuse pour l'humanité entière; et voici que tout le peuple romain, embarqué pour ainsi dire sur deux navires, et porté sur deux pivots ! il assiste au spectacle de son propre danger, près de périr en un moment, si le mécanisme se dérange!

[16] C'est donc pour avoir le droit de secouer les tribus suspendues, que le tribun cherche dans ses discours la faveur populaire ? Aux Rostres, que n'osera-t-il pas auprès de ceux à qui il a pu persuader de venir à son théâtre ? A vrai dire, dans les jeux funèbres don-nés sur le tombeau de son père, c'est le peuple romain tout entier qu'il a fait combattre. Les pivots étaient fatigués et dérangés, il varia sa munificence. Le dernier jour, gardant la forme d'amphithéâtre, et coupant l'espace en deux scènes par le milieu, il fit paraître des athlètes; puis, la séparation ayant été enlevée tout à coup de chaque côté, il fit combattre ceux de ses gladiateurs qui avaient été victorieux. Et pourtant Curion n'était ni roi, ni chef de nation, ni même remarquable pour son opulence, lui qui n'eut d'autre fortune que la discorde des grands.

[17] Mais venons à des merveilles que rien ne surpasse aux yeux d'un juste appréciateur. Q. Martis Rex, chargé par le sénat de réparer les conduits des eaux Appia, Anio et Tépula, ajouta, durant sa préture même, une nouvelle eau qui porte son nom (XXXI, 24), et pour laquelle il fit percer des montagnes. Agrippa, dans son édilité (XXXI, 24), y joignit l'eau Vierge, réunit et restaura les anciens canaux, fit sept cents abreuvoirs, cent cinq fontaines jaillissantes, cent trente réservoirs, la plupart magnifiquement ornés. Sur toutes ces constructions il plaça trois cents statues d'airain ou de marbre, quatre cents colonnes de marbre, et tout cela en un an. Il ajoute lui-même, dans la commémoration de son édilité, que des jeux de cinquante-neuf jours furent célébrés, et que cent soixante-dix bains gratuits furent ouverts. Depuis, le nombre à Rome s'en est augmenté à l'infini.

[18] Les aqueducs précédents ont été surpassés par le dernier travail que commença Caligula et que Claude acheva. En effet, les sources Curtia, Caerulea et Nouvel-Anio, furent amenées d'une distance de quarante milles à une telle hauteur, qu'elles fournissent de l'eau à toutes les collines de la ville. Ces constructions ont coûté 55.500.000 sesterces (11.655.000 fr.). Si l'on fait attention à la quantité d'eau livrée au public pour les bains, pour les piscines, pour les maisons, pour les euripes, pour les jardins, les faubourgs, les maisons de campagne; si l'on calcule le trajet parcouru, les arcades construites, les montagnes percées, les vallées comblées, on avouera que rien n'est plus admirable dans l'univers entier.

[19] Au nombre des travaux les plus mémorables, je rangerai une autre entreprise du même Claude, bien qu'elle ait été abandonnée à cause de la haine que lui portait son successeur : je veux parler du percement de la montagne pour vider le lac Fucin. Les dépenses furent immenses, et les bras employés pendant tant d'années, innombrables. Là ou la montagne était terreuse, on rencontrait de l'eau qu'il fallait épuiser par le haut à l'aide de machines; ailleurs, c'était la roche vive qu'il fallait trancher : et tout cela se faisait à l'intérieur, dans les ténèbres, opérations que ceux-là seuls qui les ont vues peuvent se figurer, et que la parole humaine ne suffirait pas à exposer.

[20] Je passe sous silence le port d'Ostie, les routes pratiquées travers les montagnes, la mer Tyrrhénienne séparée du lac Lucrin (III, 9, 9), par un môle, et tant de ponts construits à si grands frais. Parmi beaucoup d'autres merveilles de l'Italie, en voici une qui a pour garant Papirius Fabianus, très savant dans les choses de la nature : c'est que le marbre croît dans les carrières. Ceux qui les exploitent affirment aussi que ces plaies des montagnes se comblent spontanément. S'il en est ainsi, on peut compter que les marbres ne manqueront jamais au luxe.

XXV. (XVI.) [1] Quand on quitte les marbres pour passer aux autres pierres remarquables, l'aimant, sans aucun doute, s'offre au premier rang. Qu'y a-t-il, en effet, de plus merveilleux ? et ou la nature montre-t-elle plus de malice? Elle avait donné, comme nous l'avons dit (XXXV, 23), aux rochers une voix répondant à l'homme, et même lui coupant la parole. Qu'y a-t-il de plus inerte qu'une pierre brute? mais voilà qu'elle lui accorde le sentiment et des mains. Quoi de plus dur et de plus rebelle que le fer? mais voila qu'il cède et se laisse gouverner. En effet, il est attiré par la pierre aimant : ce métal qui dompte toutes choses se précipite vers je ne sais quoi d'occulte; dés qu'il est voisin de l'aimant, il s'y jette, il y est retenu, et l'embrasse étroitement; propriété qui a fait donner à l'aimant l'autre nom de sidéritis.

[2] Quelques-uns le nomment héracléon. Il a été appelé magnès, au dire de Nicandre, du nom de celui qui l'a découvert, et qui l'a trouvé sur le mont Ida. En effet, on le rencontre çà et là; ce qui arrive aussi en Espagne. Ce Magnès fit, dit-on, cette découverte en menant paître ses bœufs, les clous de ses souliers et le bout ferré de sa houlette étant devenus adhérents. Sotacus reconnaît cinq espèces d'aimant : l'éthiopique; celui de la Magnésie, contrée limitrophe de la Macédoines sur la droite de la route du lac Boebéis; celui du territoire d'Hyettos, en Béotie; celui des environs d'Alexandrie de Troade; enfin celui de la Magnésie d'Asie.

[3] La première distinction entre les aimants, c'est le sexe, mâle ou femelle; la seconde, c'est la couleur. Les aimants de la Magnésie macédonienne sont d'un roux tirant sur le noir; ceux de la Béotie sont plus roux que noirs; ceux de la Troade sont noirs, femelles, et par conséquent sans force. Le plus mauvais de tous est celui de la Magnésie d'Asie; il est blanc, n'attire pas le fer, et ressemble à une pierre ponce. L'expérience a montré que plus l'aimant est bleu, mieux il vaut. L'éthiopique a la palme sur tous les autres; il se paye au poids de l'argent; on le tire du Zimiri de l'Éthiopie; c'est le nom d'une contrée sablonneuse. Là aussi se trouve l'aimant hématite, de couleur de sang, et qui, broyé, donne la teinte du sang et celle du safran. L'hématite n'a pas la même propriété que l'aimant pour attirer le fer.

[4] On reconnaît l'aimant éthiopique à ce qu'Il attire aussi les autres aimants. Au reste, tous les aimants entrent dans les compositions ophtalmiques pour une dose particulière à chacun. Ils arrêtent surtout les fluxions des yeux. Calcinés et pulvérises, ils gué. rissent les brûlures. Dans l'Éthiopie aussi est une montagne, non loin du Zimiri, où l'on trouve la pierre théamède. Cette pierre rejette et repousse toute espèce de fer. Nous avons plusieurs fois parlé des propriétés attractives et répulsives (XX, 1 et 98).

XXVI. [1] Dans l'île de Scyros (IV, 23, 2) est une pierre (II, 106,13) qui, dit-on, flotte sur l'eau étant entière, et tombe au fond étant broyée.

XXVII. (XVII.) [1] A Assos de la Troade (II, 98) est la pierre sarcophage, qui se tend et se lève par feuille. Il est constant que les corps morts mis dans cette pierre s'y consument en quarante jours, excepté les dents. Mucien écrit que de plus elle pétrifie les miroirs, les strigiles, les habits, les chaussures qu'on enterre avec les morts. Il y a en Lycie et dans l'Orient des pierres de même nature qui, attachées à des personnes vivantes, consument leurs chairs.

XXVIII. [1] La pierre chernitès, moins active, con serve les corps sans les consumer; elle ressemble beaucoup à l'ivoire : de cette substance, dit-on , était le cercueil de Darius. La pierre appelée porus est très semblable au marbre de Paros par la blancheur et la dureté, n'étant que moins pesante. Théophraste mentionne aussi en Égypte une pierre transparente qu'il dit semblable à la pierre de Chio; peut-être existait-elle de son temps, car des pierres s'épuisent et de nouvelles se trou vent. La pierre d'Assos, salée au goût, guérit la goutte: on tient les pieds dans un vase de cette matière. De plus, dans les carrières de cette pierre tous les maux de jambe guérissent, tandis que dans toutes les mines les jambes deviennent malades.

[2] On donne le nom de fleur de pierre d'Assos à une pierre molle au point de tomber en poussière, et efficace dans quelques cas. Elle ressemble à une pierre ponce rousse. Mêlée à de la cire de Chypre, elle guérit les affections des mamelles. Avec de la poix ou de la résine, elle dissipe les écrouelles et les tumeurs. En électuaire, elle est bonne pour la phtisie. Avec du miel elle cicatrise les vieux ulcères et ronge les excroissances. On s'en sert contre les morsures des animaux. Elle dessèche les plaies rebelles et suppurantes. On en fait des cataplasmes pour la goutte aux pieds,. en y mêlant de la bouillie de fève.

XXIX. (XVIII.) [1] Théophraste et Mucianus pensent qu'il y a des pierres qui en enfantent d'autres. Théophraste rapporte qu'on trouve de l'ivoire fossile, tant blanc que noir; que la terre produit des os, et qu'il est des pierres osseuses. Aux environs de Munda en Espagne, où le dictateur César défit Pompée, on voit des pierres offrant, toutes les fois qu'on les brise, l'image de la paume de la main. Il est des pierres noires qui ont autant de vogue que les marbres, témoin la pierre Ténarienne. Varron dit que la pierre noire en Afrique est plus ferme que celle d'Italie, et que le coranus blanc est plus dur que le marbre de Paros. Le même Varron écrit que le silex de Luna se laisse scier ; que celui de Tusculum éclate dans le feu; que le silex noirâtre du territoire sabin brille, si on l'arrose d'huile ; que les pierres meulières ont été trouvées à Volsinie. Parmi les prodiges, je lis qu'il est fait mention de meules se mouvant d'elles-mêmes.

XXX. [1] Nulle part la pierre meulière n'est comparable à celle de l'Italie; je dis pierre et non pas roche. Il y a des provinces où elle manque entièrement. Quelques pierres de ce genre sont tendres, se laissent polir avec la pierre à aiguiser, et peuvent de loin présenter l'apparence de l'ophite. C'est la pierre la plus résistante; car les autres espèces de pierres sont comme le bois, et supportent mal la pluie, le soleil et le froid. Quelques-unes ne supportent pas l'action de la lune; d'autres se rouillent par l'effet du temps, ou changent leur couleur blanche en couleur olivâtre. (XIX.) Quelques-uns nomment la pierre meulière pyrite, parce qu'elle a beaucoup de feu. Mais il est une autre pyrite qui ressemble au cuivre : on la trouve, dit-on, en Chypre, et dans les mines qui avoisinent le promontoire d'Acamas (V, 35, 1). Cette pyrite de Chypre a deux variétés, l'une de couleur d'argent, l'autre de couleur d'or. Les procédés pour les cuire varient. Les uns leur donnent deux et trois cuissons dans le miel, jusqu'à ce que le liquide ait disparu; d'autres les calcinent d'abord sur des charbons, puis les traitent par le miel, et enfin les lavent comme le cuivre.

[2] Les propriétés médicales qu'elles possèdent sont d'échauffer, de dessécher, de résoudre, d'atténuer, de faire suppurer les duretés. On les emploie crues et pulvérisées, pour les écrouelles et les furoncles. Quelques-uns font encore une troisième espèce de pyrite avec la pierre que nous appelons vive; elle contient beaucoup de feu et est très pesante. Cette pierre est très nécessaire aux éclaireurs militaires: frappée avec un clou ou avec une autre pierre, elle donne des étincelles qui, reçues sur du soufre, de l'amadou ou des feuilles sèches, fournissent du feu plus vite qu'on ne saurait dire.

XXXI. [1] L'ostracite ressemble aux écailles d'huître. On s'en sert en guise de pierre ponce pour polir la peau. En boisson, elle est hémostatique. A l'extérieur, avec du miel, elle guérit les plaies et les douleurs des mamelles. L'amiante ressemble à l'alun (XXXV, 52), et ne perd rien au feu. Il rend impuissants tous les maléfices, particulièrement ceux des mages.

XXXII. [1] Le géode est ainsi appelé, parce qu'il renferme de la terre à l'intérieur. Excellent pour les compositions ophthalmiques, on l'emploie aussi pour les affections des mamelles et des testicules.

XXXIII. [1] La pierre mélititès rend un suc doux et miellé. Broyée et mêlée à la cire, elle guérit les éruptions pituiteuses, les taches du corps et les ulcérations de la gorge; elle fait disparaître les épinyctides. et, en pessaire, dans de la laine, les douleurs de matrice.

XXXIV. [1] La pierre gagate (jais), porte le nom de la ville et du fleuve Gagès, en Lycie. On dit qu'à Laucolia (V, 26) la mer l'expulse, et qu'on en re cueille dans une étendue de douze stades. Elle est noire, unie, poreuse, ne différant guère du bois, légère, fragile, et, frottée. d'une odeur désagréable. Les marques que l'on fait avec cette pierre sur les poteries ne s'effacent pas. Brûlée, elle exhale une odeur sulfureuse. Chose singulière, l'eau l'enflamme, l'huile l'éteint. Enflammée, elle chasse les serpents et dissipe l'hystérie. En fumigation, elle fait reconnaître l'épilepsie et la virginité. En décoction dans du vin, elle guérit les maux de dents; mêlée à la cire, les écrouelles. Les mages. dans l'opération qu'on appelle axinomancie (divination par la hache), se servent dit-on, de cette pierre, et assurent qu'elle ne se brûle pas si ce qu'on désire doit arriver.

XXXV. [1] La pierre spongite se trouve dans les éponges et s'y forme. Quelques-uns la nomment técolithe, parce qu'elle guérit les affections de vessie. Prise dans de vin, elle dissout les calculs.

XXXVI. [1] La pierre phrygienne porte le nom du pays qui la produit. C'est une masse poreuse. On la calcine, après l'avoir préalablement arrosée de vin. On active le feu avec des soufflets jusqu'à ce qu'elle rougisse, puis on l'éteint arec du vin doux. Cette opération se fait trois fois. La pierre phrygienne ne sert que pour la teinture des étoffes.

XXXVII. (XX.) [1] Le schiste et l'hématite ont des analogies. L'hématite se trouve dans les mines. Brûlée, elle imite la couleur de minium. Elle se brûle comme la pierre phrygienne , mais ne s'éteint pas avec du vin. On reconnaît que l'hématite a été falsifiée avec du schiste, à des veines rouges et à la friabilité. Elle est merveilleuse pour les meurtrissures des yeux. En bois-son, elle arrête les pertes. Les hemoptoïques en prennent aussi en boisson avec du suc de grenade. Elle est efficace dans les maux de vessie. On la boit dans du vin, pour les blessures faites par les serpents. Dans tous ces cas, la pierre nommée schiste a moins d'efficacité. Toutefois, parmi les schistes, le plus avantageux est celui qui ressemble au safran. Dans du lait de femme, il est particulièrement bon pour les ulcérations de la cornée, et il arrête très-bien la procidence des yeux. Telle est l'opinion des auteurs les plus récents.

XXXVIII. [1] Sotacus, un des plus anciens auteurs, parle, outre l'aimant ( XXXVI, 25), de cinq espèces d'hématites. Il donne la palme à l'hématite d'Éthiopie, très bonne pour les compositions ophtalmiques et pour celles qu'on nomme panchrestes, ainsi que pour les brûlures. La seconde espèce se nomme, dit-il, androdamas. Elle est noire, remarquable par sa pesanteur et sa dureté, ce qui lui a valu le nom qu'elle porte. On la trouve particulièrement en Afrique; elle attire l'argent, le cuivre, le fer. On la reconnaît sur une pierre à aiguiser en pierre besanite (XXXVI, 11, 4). En effet, elle rend une liqueur couleur de sang. C'est un remède excellent pour les affections du foie.

[2] Il fait la troisième espèce avec l'hématite d'Arabie, d'une dureté égale, rendant à peine, sur la pierre à aiguiser mouillée, une liqueur qui parfois ressemble au safran. Il nomme la quatrième espèce elatitès quand elle est crue , miltitès quand elle est calcinée : bonne pour les brûlures, et, pour tous les emplois, plus efficace que la rubrique (XXXV, 14). La cinquième espèce est nommée schistos. Elle arrête le flux hémorroïdal. En somme, il recommande de prendre à jeun pour les affections du sang toutes les hématites, à la dose da trois drachmes, triturées dans de l'huile. Le même auteur rapporte qu'il y a un schistos (XXXVI, 37) d'un autre genre que les hématites; il le nomme anthracite. Cette substance, dit-il, est noire, et se trouve en Afrique. Usée sur la pierre à aiguiser mouillée, elle rend, par le côté qui tenait à la terre, une couleur noire; par l'autre, une rouleur safranée. C'est un excellent ingrédient pour les compositions ophtalmiques.

XXXIX. (XXI.) [1] Les aétites, en raison du nom qu'elles portent, ont une grande réputation. Elles se trouvent dans les nids d'aigles, comme nous l'avons dit livre dix (X, 4). On prétend qu'il y en a toujours deux, l'une mâle , l'autre femelle; que sans elles les espèces d'aigles dont nous avons parlé n'engendrent pas, et que pour cette raison il n'y a jamaisque deux petits. On en distingue quatre espèces : l'aétite d'Afrique est petite, molle, renfermant dans son intérieur et pour ainsi dire dans son ventre une argile suave et blanche. Elle est friable, et on la regarde comme femelle. L'aétite mâle se trouve en Arabie: elle est dure, semblable à la noix de galle, ou roussâtre, et renferme dans son intérieur une pierre dure.

[2] La troisième appartient à l'île de Chypre; elle ressemble par la couleur à celle d'Afrique; mais elle est plus grosse et aplatie, tandis que les autres sont globuleuses. Elle a dans son intérieur un sable agréable et de petites pierres. Elle-même est tendre au point de se laisser écraser sous les doigts. La quatrième se nomme taphiusienne; elle se produit auprès de Leucade, à Taphiuse, localité qui est à la droite de ceux qui font voile d'Ithaque à Leucade.

[3] On en rencontre dans les fleuves une blanche et ronde; elle a dans son intérieur une pierre nommée callimus, et qui est tout ce qu'il y a de plus tendre. Toutes les aétites attachées aux femmes grosses ou aux femelles pleines, dans de la peau d'animaux sacrifiés, empêchent les avortements. Il faut les laisser tout le temps de la grossesse, jusqu'au moment de la parturition; autrement il y aurait procidence de la matrice ; mais si on ne les ôte à ce moment, l'enfantement ne se fait pas.

XL. [1] La pierre samienne vient de la même île que la terre samienne, dont nous avons parlé (XXXV, 53). On s'en sert pour polir l'or. On s'en sert aussi en médecine avec le lait, de la façon que nous avons dit plus haut (XXXVI, 37 ), pour les ulcérations des yeux, et aussi pour les anciens larmoiements. A l'intérieur, elle est bonne contre les affections de l'estomac; elle apaise les vertiges; elle remet les esprits ébranlés. Quelques-uns pensent qu'elle est utile dans l'épilepsie et la dysurie. On l'incorpore dans les médicaments dits acopes (délassants). Elle se reconnaît à sa pesanteur et à sa blancheur. On prétend qu'en amulette elle empêche l'avortement

XLI. [1] La pierre arabe ressemble à l'ivoire. Calcinée, elle s'emploie en dentifrice. Elle guérit particulièrement les hémorroïdes : pour cela on la met sur de la charpie, et par-dessus on appli que des compresses.

XLII. [1] Il ne faut pas omettre l'histoire de la pierre ponce. On donne, il est vrai, ce nom aux pierres rongées qu'on suspend dans les édifices appelés musées, pour simuler artificiellement des grottes. Mais les pierres ponces employées pour polir la peau, par les femmes, que dis-je ? par les hommes, et qui servent aussi, comme on lit dans Catulle (Epigr. 1), à polir les livres, se trouvent (et ce sont les plus estimées) à Mélos, à Nisyros, et dans les îles Éoliennes. pour être bonnes, elles doivent être blanches, très peu pesantes, poreuses et sèches autant que possible, friables, et ne donnant pas de sable quand on les frotte. En médecine elles sont animantes et siccatives après la troisième calcination, opération qu'on fait avec du charbon pur, en les éteignant à chaque fois avec du vin blanc.

[2] Puis on les lave comme la cadmie (XXXIV, 21), on les fait sécher, et on les conserve dans un endroit aussi sec que possible. Cette poudre s'emploie surtout dans les compositions ophtalmiques. Elle mondifie doucement les ulcérations des yeux, les cicatrise et les corrige. Quelques-uns aiment mieux, après la troisième calcination, les laisser refroidir que les éteindre, puis les triturer dans du vin. On les incorpore aussi dans les emplâtres, pour les ulcérations de la tête et des parties génitales. On fait avec cette poudre les meilleurs dentifrices. D'après Théophraste, les buveurs qui vont faire assaut prennent auparavant de cette poudre. mais ils courent des danger s'ils ne s'emplissent de vin tout à la fois: cette substance a une telle vertu réfrigérante, que, jetée dans une cuve qui fermente, elle fait cesser la fermentation.

XLIII. (XXII.) [1] Les auteurs se sont occupés des pierres propres à faire des mortiers, sans se borner même aux mortiers dans lesquels on pile les substances médicinales ou les couleurs. Pour cet usage ils ont mis au premier rang la pierre étesienne ; au second, la pierre thebaïque que nous avons nommée pyrrhopoecile (XXXVI, 12), et que quelques-uns appellent piaronium; au troisième rang, la pierre chrysite, qui tient de la pierre ctalazienne: mais les médecins préfèrent la pierre basamite; en effet, cette pierre ne rend rien. Quant aux pierres qui rendent un suc, on les regarde comme bonnes pour les compositions ophtalmiques; et c'est la raison qui fait surtout rechercher la pierre d Éthiopie pour ces compositions.

[2] On assure que la pierre ténarienne, la pierre punique et l'hématite, améliorent les compositions dans lesquelles entre le safran; que le suc rendu par une autre pierre ténarienne qui est noire, et par la pierre de Paros, ne convient pas aussi bien à la médecine ; que le suc qui vient de l'alabastrite égyptien ou de l'ophite blanc est préférable. C'est l'espèce d'ophite avec laquelle on fait des vases et même des barils.

XLIV. [1] L'île de Siphnos produit une pierre qu'on creuse et qu'on tourne pour en faire des ustensiles propres soit à cuire, soit à servir les aliments. Nous savons que la pierre verte de Côme en Italie s'emploie aux mêmes usages. Mais ce qui est singulier dans celle de Siphnos, c'est que, chauffée dans l'huile, elle noircit et devient dure, étant naturellement très molle, tant les qualités des pierres sont différentes.

[2] Quant à la mollesse il yen a des exemples très remarquables au delà des Alpes. Dans la province Belgique est une pierre blanche qu'on coupe avec la même scie que le bois, et même plus facilement; on en fait des tuiles et des faîtières, ou, si l'on veut, l'espèce de toitures qu'on nomme pavonacée. Voilà les pierres qui peuvent se couper.

XLV. [1] Quant à la pierre spéculaire, puisqu'on la range aussi parmi les pierres, elle se fend avec beaucoup plus de facilité, et on la partage en feuilles aussi minces qu'on veut. Autrefois l'Espagne citérieure seule la fournissait, et non pas même toute la contrée, mais un rayon de cent milles environ autour de la ville de Segobrien. Maintenant on en trouve dans l'île de Chypre, en Cappadoce, en Sicile; et, tout récemment, on en a découvert en Afrique. A toutes on préfère les pierres spéculaires de l'Espagne. Celles de la Cappadoce sont très délicates, très grandes, mais ternes.

[2] On en trouve aussi en Italie, dans le territoire de Bologne; elles sont petites, tachetées, englobées dans du silex; cependant elles sont évidemment de même nature. La pierre spéculaire s'extrait en Espagne de puits très profonds. On en trouve aussi sous terre, qui sont renfermées dans la roche; tantôt on les extrait sans difficulté, tantôt il faut tailler le roc vif. Mais le plus souvent la pierre spéculaire est fossile; elle se trouve isolée, sous forme de fragments dont aucun n'a encore dépassé cinq pieds en longueur. Quelques-uns pensent que c'est une liqueur de la terre qui se congèle comme le cristal.

[3] Ce qui montre manifestement que cette pierre est le résultat d'une pétrification, c'est que quand des animaux tombent dans les puits d'extraction, la moelle de leurs os se transforme en pierre spéculaire an bout d'un hiver. On trouve parfois aussi de la plerre spéculaire noire. Mais la blanche a la propriété merveilleuse de résister, tout en étant d'une mollesse connue, à l'action du soleil et du froid. Le temps ne la dégrade pas, comme beau-coup de matériaux ; elle n'a à craindre que les accidents. On a trouvé un usage pour les rognures: on en parsème le grand Cirque à l'époque des jeux, pour lui donner une blancheur agréable.

XLVI. [1] Sous le règne de Néron, on trouva en Cappadoce une pierre de la dureté du marbre, blanche, et transparente même là où des veines rousses se rencontraient; ce qui la fit nommer pheugite. Néron reconstruisit avec cette pierre le temple de la Fortune nommé Séla (XVI, 2, 2 ), temple qui avait été consacré par le roi Servius, et qu'il renferma dans sa maison dorée (XXXVI, 24, 8). Là, même les ouvertures fermées, on avait pendant le jour la clarté du dehors; non toutefois de la même manière qu'avec la pierre spéculaire, la lumière paraissant non pas transmise, mais renfermée. Il y a aussi en Arabie, au dire de Juba, une pierre diaphane comme le verre, qu'on emploie en guise de pierre spéculaire.

XLVII. [1] Passons maintenant aux pierres dont les ouvriers se servent, et commençons par la pierre à aiguiser le fer. Celle-ci est de plusieurs sortes : la crétoise eut longtemps le plus grand renom; puis vint celle de la Laconie, tirée du mont Taygète, toutes deux ayant besoin d'huile. Quant à celles dont on se sert avec l'eau, le premier rang appartenait à la pierre de Naxos, le second à celle d'Arménie; nous avons parlé de l'une et de l'autre (XXXVI, 10). Celle de Cilicie et excellente, tant a l'eau qu'a l'huile; celle d' Arsinoé (V, 35; V, 22), à l'eau seulement. On en a trouvé en Italie qui à l'eau affilent parfaitement le tranchant. Les contrées d'au delà des Alpes en fournissent aussi: on les nomme passernices Au quatrième rang sont celles qui mordent sur le fer avec la salive de l'homme; on s'en sert dans les boutiques des barbiers, mais elles n'ont guère d'autre emploi, à cause de la facilité avec laquelle elles se brisent : en ce genre, les laminitanes (III, 2, 1) de l'Espagne ultérieure sont les meilleures.

XLVIII. [1] Parmi le grand nombre des pierres qui restent est le tuf. Il ne convient pas aux constructions, parce qu'il est mou et peu durable. Ce pendant il est des localités qui n'ont pas d'autres matériaux, par exemple Carthage en Afrique. L'air de la mer le ronge, le vent l'emporte en poussière, la pluie le dégrade; mais l'industrie protége les murailles avec la pois; un enduit de chaux les corroderait; de la ce bon mot: Les Carthaginois se servent de la poix pour leurs maisons et de la chaux pour leurs vins (XIV, 21). En effet, c'est avec cette dernière substance qu'ils les adoucissent. Autour de Rome on trouve d'autres pierres molles, dans les cantons de Fidènes et d'Albe. En Ombrie aussi et en Vénétie se trouve une pierre blanche que l'on coupe avec la scie à dents. Ces pierres, faciles à travailler, sont aussi de durée, pourvu qu'elles soient à couvert. La pluie, la gelée, les brouillards les font tomber par morceaux; elles ne résistent pas non plus à l'humidité et à l'air de la mer. La pierre de Tibur supporte tout, excepté la grande chaleur, qui la fait éclater.

XLIX. [1] Le silex noir est généralement le meilleur. Cependant en quelques localités, c'est le silex rougeâtre, et dans quelques autres le silex blanc, par exemple aux enviions de Tarquinies, dans les carrières d'Anicius, près du lac de VoIsinie. Dans le territoire de Statonia, il en est auquel le feu même ne porte aucune atteinte. Ces mêmes pierres ciselées dans les monuments supportent sans dégradation l'action du temps. On en fait des moules pour la fonte du cuivre.

[2] II y a encore un silex vert, résistant très bien au feu; mais nulle part il n'est abondant, et là ou on le trouve il se présente sous forme de pierre et non de roche. Parmi les autres, le silex pâle est rare ment bon pour les constructions. Globuleux, résistant aux accidents, il ne faut pas y compter dans les bâtisses, à moins qu'il ne soit beaucoup retenu. Le silex des rivières n'offre pas plus de sûreté; il a toujours un aspect humide.

L. [1] Quand on se défie d'une pierre, la précaution à prendre est de l'enlever en été, et de ne l'employer dans les constructions qu'au bout de deux ans, après qu'elle a été faite aux saisons. Celles qui se trouvent avariées s'utilisent dans les fondements; celles qui ont résisté peuvent s'employer avec confiance, même à découvert.

LI. [1] Les Grecs font une espèce de briquetage avec des pierres dures ou des cailloux d'égale dimension. Ce genre de construction est ce qu'ils nomment isodomon. Si les matériaux sont d'inégale dimension, la construction se somme pseudisomodon. Le trosieme genre se nomme emplecton: les parties de montre sont seules égalisées, le reste est construit à l'aventure. Il faut que les pierres chevauchent l'une sur l'autre alternativement, de sorte que le milieu d'une pierre pose sur la ligne d'assemblage de deux autres, et cela dans le plein même du la muraille, si la chose est possible; sinon sur les deux faces du moins. Quand on remplit le dedans de la muraille de fragments, la bâtisse se nomme diamicton. La construction en losange, très usuelle à Rome, est sujette à se crevasser. Les constructions doivent être faites à l'équerre et au niveau, et être d'aplomb.

LII. (XXIII.) [1] Pour la construction des citernes il faut cinq parties de sable pur et graveleux, sur deux parties de la chaux la plus vive, et des fragments de silex pesant au plus une livre. Ainsi établis, on foule le fond et les parois avec des maillets ferrés. Le mieux est d'avoir des ci-ternes doubles, de façon que les impuretés s'arrêtent dans la première, et que, se filtrant, l'eau passe aussi pure que possible dans la seconde.

LIII. [1] Caton le Censeur (De re rustic. XXXVIII) n'approuve point la chaux faite de pierres de différentes couleurs. La pierre blanche donne la meilleure. La chaux faite de pierres dures vaut mieux pour les bâtisses; celle de pierres poreuses, pour les enduits. Pour ces deux emplois on rejette la chaux faite avec la silice. La pierre extraite des carrières fournit de meilleure chaux que celle qu'on prend sur les rives des fleuves. La chaux de la pierre meulière est la meilleure, parce que cette pierre est naturellement plus grasse que les autres. Chose singulière, de voir une substance qui, ayant passé par Ie feu, s'allume dans l'eau!

LIV. [1] Il y a trois espèces de sable : le fossile, auquel on doit ajouter un quart de chaux, le fluvial et le marin, auxquels en doit en ajouter un tiers. L'addition d'un tiers de poterie pilée rend le mortier meilleur. De l'Apennin au Pô, on ne trouve pas de sable fossile, non plus qu'au delà des mers.

LV. [1] La cause de la ruine de tant d'édifices à Rome, c'est que, par une épargne frauduleuse de chaux, les moellons sont réunis sans ce qui doit les souder. Plus la chaux fusée est vieille, mieux elle tient. Dans les lois qui réglaient anciennement les constructions, il est dit que l'entrepreneur n'emploiera pas de chaux de moins de trois ans : aussi aucune crevasse n'est venue défigurer les enduits des anciennes morailles. A l'égard de l'enduit extérieur, il n'est pas suffisamment brillant, à moins de trois couches de mortier de sable et de deux couches de mortier de marbre. Dans les lieux marécageux ou voisins de la mer, on substituera au mortier de sable un mortier de tessons broyés. En Grèce, on pétrit dans un mortier avec des pilons de bois l'enduit préparé au sable qu'on va mettre à la maison. On reconnaît que le mortier au marbre est bien préparé lorsqu'il ne s'attache plus a la truelle. Au contraire, si l'on ne veut que crépir, il faut que la chaux qui a trempé longtemps tienne à la truelle comme de la colle. Pour cet usage il ne faut faire tremper la chaux qu'en mottes. A Élis est un temple de Minerve dans lequel Panaenus, frère de Phidias, a mis un enduit composé, dit-on, de lait et de safran; aussi cet enduit donne-t-il une odeur et un goût de safran si, même aujourd'hui, on le frotte avec le pouce humecté de salive.

LVI. [1] Moins des colonnes sont espacées, plus elles paraissent grosses. On en distingue de quatre ordres : les doriques, dont la grosseur au pied est le sixième de la hauteur; les ioniques, où cette grosseur est le neuvième; les toscanes, où elle est le septième; et les corinthiennes, qui ont la même proportion que les ioniques: mais elles diffèrent, parce que les chapiteaux sont aussi hauts que le pied est large; aussi paraissent-elles plus sveltes: dans les ioniques, la hauteur du chapiteau n'est qu'un tiers de l'épaisseur du pied. Autrefois la règle voulait que les colonnes eussent en hauteur le tiers de la largeur du temple auquel on les destinait. Ce fut dans le temple de Diane d'Éphèse, avant l'incendie, qu'on mit pour la première fois aux colonnes des tores et des chapiteaux, et on régla que les colonnes auraient en diamètre la huitième partie de leur hauteur; que les tores auraient en hauteur moitié de ce même diamètre; enfin, que l'extrémité supérieure du fût aurait en diamètre un septième de moins que l'extrémité inférieure. Outre ces quatre sortes de colonnes, on donne le nom d'attiques à des colonnes quadrangulaires à faces égales.

LVII. (XXIV.) [1] La chaux s'emploie beaucoup en médecine. On la choisit récente; elle ne doit pas avoir été mouillée. Elle est caustique, résolutive, attractive; elle réprime les mouvements des ulcères qui deviennent serpigineux, mêlée à du vinaigre et à de l'huile rosat; puis, incorporée à de la cire et à de l'huile rosat, elle les mène à cicatrisation. Avec de la graisse de porc ou de la résine liquide, dans du miel, c'est en remède pour les luxations et les écrouelles.

LVIII. [1] La malthe se fait avec de la chaux récente en mottes, qu'on éteint dans du vin; on triture cette chaux avec de la graisse de porc et des figues ; on en applique deux couches. C'est de tous les enduits le plus tenace; il est plus dur que la pierre. Avant d'appliquer la malthe on frotte d'huile la muraille.

LIX. [1] Le gypse a du rapport avec la chaux; il y en a plusieurs espèces. L'un est une pierre calcinée; tel est celui de Syrie et de Thurium. Un autre s'extrait de la terre, comme en Chypre et dans la Perrhébie (IV, 3). Celui de Tymphée (IV, 3) est à fleur de terre. La pierre que l'on calcine doit ne différer guère de l'alabastrite ou de marbre. En Syrie on choisit pour cette opération les pierres les plus dures, et on les calcine avec de la bouse de vache pour accélérer la cuisson. L'expérience a prouvé que le meilleur gypse se fait avec la pierre spéculaire, ou avec une pierre ayant comme elle des feuillets écailleux.

[2] Il faut employer le gypse aussitôt après l'avoir détrempé, car II se durcit très vite. Toutefois il se laisse de nouveau triturer et réduire en poudre. Le gypse est excellent pour faire les crépissages, et pour orner les écussons et les couronnements des édifices. Il est au sujet du gypse un fait mémorable : C. Proculéius (VII, 46), qui jouissait de l'amitié de l'empereur Auguste, avala du gypse dans une très violente douleur d'estomac, et se donna la mort.

LX. [1] Les carrelages sont une invention des Grecs, qui arrivèrent à en faire une sorte de peinture, jusqu'au temps où les mosaïques en prirent la place. Dans ce dernier genre l'artiste le plus célèbre fut Sosus, qui fit a Pergame l'Asarotos oecos (maison non balayée); on la nomme ainsi, parce qu'il avait représenté en petits carreaux teints de différentes couleurs les débris du repas qu'on a coutume d'enlever avec le balai, et qui là semblent avoir été laissés. On y admire une colombe qui boit, et dont la tête jette de l'ombre sur l'eau; on en voit d'autres qui s'épluchent au soleil, sur le bord d'un canthare.

LXI. [1] Je crois que les premiers carrelages sont ceux que nous nommons maintenant barbariques et sous-couverts; en Italie ce pavage se faisait avec la hie, du moins on peut le comprendre par le nom même qu'il porte (pavimentum). Le premier carrelage en maille fut fait à Rome dans le temple de Jupiter Capitolin, après le commencement de la troisième guerre punique. Que les carrelages aient été communs et très goûtés avant la guerre des Cimbres, c'est ce qu'indique ce vers de Lucilius : "Un carrelage orné avec art de couleurs et de dessins."

LXII. [1] Les Grecs ont inventé les toits en terrasse. Cette toiture est bonne, dans les contrées chaudes, mais elle manque le but dans les pays où les pluies se gèlent. On commence par faire deux lits de linteaux; on en cloue les extrémités, pour qu'il ne survienne point d'inflexion; on étend sur ce plancher un hourdage neuf auquel on a ajouté un tiers de tessons pilés, puis on met un second hourdage épais d'un pied, dans lequel on a fait entrer deux cinquièmes de chaux, et que l'on foule avec la hie. Alors on étend le noyau qui est une couche épaisse de six doigts, et sur le tout on pose un lit de grandes pierres plates, épaisses de deux doigts au moins. La pente de ce carrelage sera d'un pouce et demi par dix pieds. On unira bien la surface avec une pierre à polir. On pense que le plancher ne doit pas être en ais de chêne, parce que ce bois s'infléchit. On croit à propos de le recouvrir d'un lit de fougère et de paille, pour qu'il sente moins l'action de la chaux. II est nécessaire de faire avant le hourdage un lit des pierres globuleuses. On construit de même les carrelages de mosaïque en forme d'épi.

LXIII. [1] Il ne faut pas omettre non plus une espèce de carrelage, le carrelage à la grecque. On hie le sol ; on met un hourdage ou un lit de tessons, puis une couche, fortement foulée, de charbon, de sable, de chaux et de cendre mêlés ensemble; à cette couche, la règle et le niveau à la main, on donne une épaisseur d'un demi-pied. La surface alors a l'aspect du sol; mais si on y fait passer la pierre à polir, on lui donne l'apparente d'un carrelage noir.

LXIV. [1] Les mosaïques furent en usage dès le temps de Sylla; du moins voit-on encore aujourd'hui un carrelage en petits segments qu'il fit faire à Préneste, dans le temple de la Fortune. Puis les carrelages passèrent du sol aux parois, et on les fit de verre. C'est une invention récente: la preuve, c'est qu'Agrippa, aux Thermes qu'il construisit à Rome, fit peindre à l'encaustique (XXXV, 9) les murailles en terre cuite dans les pièces chauffées, et, dans le reste, orner les crépis; et sans aucun doute il eût orné les pièces en mosaïque de verre, si cette mosaïque avait été dès lors Inventée, ou du moins si des parois du théâtre de Scaurus où elle figura, comme nous avons dit (XXXVI, 24, 11), elle avait passé aux appartements. A ce propos il nous faut traiter du verre.

LXV. (XXVI.) [1] Il est dans la Syrie une contrée nommée Phénicie (V, 17), confinant à la Judée, et renfermant, entre les racines du mont Carmel, un marais qui porte le nom de Cendevia. On croit qu'il donne naissance au fleuve Bélus (V, 19), qui, après un trajet de cinq mille pas, se jette dans la mer auprès de Ptolemaïs, colonie. Le cours en est lent, l'eau malsaine à boire, mais consacrée aux cérémonies religieuses. Ce fleuve limoneux et profond ne montre qu'au reflux de la mer le sable qu'il charrie. Alors, en effet, ce sable, agité par les flots, se sépare des impuretés et se nettoie.

[2] On pense que dans ce contact les eaux de la mer agissent sur lui, et que sans cela il ne vaudrait rien. Le littoral sur lequel on le recueille n'a pas plus de cinq cents pas, et pendant plusieurs siècles ce fut la seule localité qui produisit le verre. On raconte que des marchands de nitre y ayant relâché, prépa raient, dispersés sur le rivage, leur repas; ne trouvant pas de pierres pour exhausser leurs marmites, ils employèrent à cet effet des pains de nitre de leur cargaison : ce nitre soumis à l'action du feu avec le sable répandu sur le sol, ils virent couler des ruisseaux transparents d'une liqueur inconnue, et telle fut l'origine de verre.

LXVI. [1] Depuis, comme l'industrie est ingénieuse et avisée, on ne se contenta pas de mêler du nitre au sable, et on imagina d'y incorporer la pierre aimant, dans la pensée qu'elle attire à elle le verre fondu comme le fer. De là même façon on se mit à introduire, dans la fonte, divers cailloux luisants, puis des coquillages et des sables fossiles. Des auteurs disent que le verre de l'Inde se fait avec du cristal brisé, et que pour cela aucun ne peut lui être comparé. Pour la fonte on emploie du bois léger et sec, et on ajoute du cuivre de Chypre et du nitre, sur tout du nitre d'Ophir.

[2] On le fond, comme le cuivre, dans des fourneaux contigus, et on obtient des masses noirâtres, d'un aspect gras. Le verre fondu est tellement pénétrant, qu'avant même qu'on l'ait senti il coupe jusqu'aux os toutes les parties du corps qu'il touche. Ces masses se fondent de nouveau dans des fourneaux ,où on

lui donne la couleur; puis tantôt on le souffle, tantôt on le façonne au tour, tantôt on le cisèle comme l'argent. Jadis Sidon était célèbre pour ses verreries; on y avait même inventé des miroirs de verre. Telle fut anciennement la fabrication de ce produit. Aujourd'hui, à l'embouchure du fleuve Vulturne, en Italie, sur la côte, dans un espace de six mille pas, entre Cumes et Liternum, on recueille un sable blanc très tendre; on le broie au mortier et à la meule; ensuite on y mêle trois parties de nitre, soit au poids, soit à la mesure; le mélange étant en fusion, on le fait passer dans d'autres fourneaux : la il se prend en une masse à laquelle on donne le nom d'ammonitre. Cette masse est mise en fusion, et elle donne du verre pur et des pains de verre blancs. Cet art a passé même en Gaule et en Es-pagne, où l'on traite le sable de la même façon. On raconte que sous le règne de Tibère on imagina une mixture qui donnait un verre malléable, et que toute la fabrique de l'artiste fut détruite pour empêcher l'avilissement du cuivre, de l'argent et de l'or. Ce bruit a été longtemps plus répandu que le fait n'est certain; mais qu'importe ? Du temps de Nerva on a trouvé un procédé de vitrification qui fit vendre 6.000 sesterces (1.206 fr.) deux coupes assez petites qu'on nommait ptérotes (ailées).

LXVII. [1] Au verre appartiennent les vases obsidiens, assez semblables à la pierre qui a été découverte en Éthiopie par Obsidius. Cette pierre est très noire, quelquefois transparente, mais d'une transparente mate, de sorte que, attachée tomme miroir à la muraille, elle rend plutôt l'ombre que l'image des objets. Beaucoup en font des bijoux. J'ai vu en obsidienne des statues massives du dieu Auguste, qui prisait fort de cette substance demi-transparente. Lui-même a consacré comme des merveilles, dans le temple de la Concorde, quatre éléphants de pierre obsidienne.

[2] L'empereur Tibère rendit aux Héliopolitains, pour leurs cérémonies, une statue de Ménélas en pierre obsidienne, trouvée dans la succession d'un préfet d'Égypte. Cela montre qu'il faut reporter plus haut qu'on ne le fait l'usage de cette substance, confondue aujourd'hui avec le verre à cause de la ressemblance. D'après Xénocrate, l'obsidienne se trouve dans l'Inde; dans le Samnium, en Italie; et, en Espagne, sur les côtes de l'Océan. On fabrique, par le moyen d'une teinture, de l'obsidienne pour divers ustensiles de table, et un verre entièrement rouge, opaque, qu'on nomme hématinon. On fait aussi du verre blanc, du verre imitant le murrhin, imitant l'hyacinthe, le saphir, de toutes les couleurs en un mot.

[3] Nulle substance n'est plus maniable, nulle ne se prête mieux aux couleurs; mais le plus estimé est le verre incolore et transparent, parce qu'il ressemble le plus au cristal. Pour boire il a même chassé les coupes d'argent et d'or; mais, à moins qu'on n'y verse d'abord du liquide froid, il ne résiste pas à la chaleur; et cependant des boules de verre remplies d'eau, opposées aux rayons du soleil (XXXVII, 10, 2), réchauffent tellement, qu'elles brûlent des étoffes. Le verre en fragments ne fait que se souder au feu; pour le fondre entièrement, il faudrait le broyer. La verrerie fait divers objets de verre coloré, par exemple les pièces d'échiquier qu'on nomme abaculi ; ces objets offrent même quelquefois plusieurs nuances. Le verre fondu avec le soufre se durcit en pierre.

LXVIII. [1] Après avoir parcouru tout ce que crée le génie, grâce à l'art reproduisant la nature, il nous faut considérer avec admiration qu'il n'est presque rien où le feu n'intervienne. (XXVII.) Le feu reçoit des sables, et il rend, ici du verre, là de l'argent, ailleurs du minium, ailleurs le plomb et ses variétés, ailleurs des substances colorantes, ailleurs des médicaments. Par le feu des pierres se résolvent en cuivre (XXXIV, 2); par le feu, le fer est produit et dompté ; par le feu, l'or est purifié; par le feu est calcinée la pierre qui va, en ciment, assurer la solidité de nos demeures. Certaines matières doivent être soumises plus d'une fois à son action ; et la même substance qui donne un produit à la première cuite en donne un différent à la seconde, et un troisième à la troisième (XXXIV, 47). Le charbon, c'est après avoir passé par le feu, après avoir été éteint, qu'il commence à avoir de la force, puissant surtout alors qu'on le croit mort. Immense et fallacieuse portion de la nature, et de laquelle on ne sait si elle ne crée pas plus qu'elle ne détruit!

LXIX. [1] Les feux ont aussi une vertu médicinale. Dans les maladies pestilentielles qui proviennent de l'obscurcissement du soleil, il est certain que des feux allumés sont d'un se-cours très varié: Empédocle et Hippocrate l'ont prouvé dans divers lieux. Le feu soulage dans les convulsions ou les contusions des viscères, d'après M. Varron ; je le citerai textuellement: "La lessive, dit-il, est la cendre du foyer. Or, cette cendre prise intérieurement remédie aux mauvais coups ; on le voit chez les gladiateurs, qui, les jeux finis, se réconfortent par ce breuvage."

[2] Le charbon, genre de maladie qui a emporté récemment, comme nous l'avons dit (XXVI, 4), deux personnages consulaires, se guérit avec du charbon de chêne, broyé dans du miel. Tant il est vrai que des choses de rebut et déjà nulles pour ainsi dire renferment encore quelques remèdes, témoin le charbon, témoin la cendre !

LXX. [1] Je n'omettrai pas non plus un fait unique, relatif au foyer, et célèbre dans l'histoire romaine. Sous le règne de Tarquin l'Ancien, on rapporte que tout à coup dans son foyer apparurent des parties génitales mâles en cendre: que la servante de la reine Tanaquil, la captive Ocrisie, qui était assise là, se leva enceinte, et qu'elle mit au monde Servius Tullius, successeur de Tarquin. On ajoute que, étant au berceau dans le palais, la tête de l'enfant parut au jour tout en flamme, et qu'il passa pour le fils du Lare domestique; aussi institua-t-il les fêtes Compitales, qui sont des jeux en l'honneur des dieux Lares.

DE PLINE L'ANCIEN

PLINE L'ANCIEN

HISTOIRE NATURELLE.

TOME SECOND. LIVRE XXVII

Traduction française : É. LITTRÉ

livre XXXVI

LIVRE XXXVII,

TRAITANT DES PIERRES PRÉCIEUSES.

I. Origine des pierres précieuses.

II. De la pierre précieuse du tyran Polycrate.

III. De la pierre précieuse de Pyrrhus.

IV. Quels ont été les meilleurs graveurs. Chefs-d'oeuvre de gravure.

V. Quel a été à Rome le premier écrin à anneau.

VI. Pierres précieuses transportées dans le triomphe de Pompée le Grand.

VII. Epoque de l'introduction à Rome des vaves murrhins; luxe dont ils sont l'objet.

VIII. Nature des vases murrhins.

IX. Nature du cristal; remèdes qu'il fournit.

X. Luxe dont le cristal est l'objet.

XI. Du succin ; mensonges débités sur cette substance.

XII. Six espèces de succin ; remèdes fournis par cette substance.

XIII. Lyngurium; remèdes, ii.

XIV. Des pierres précieuses rangées par ordre des couleurs principales.

XV. Diamant; espèces, vi; remèdes, ii.

XVI. Des émeraudes.

XVII. Variétés des émeraudes.

XVIII. Défauts des émeraudes.

XIX. Tanos. Chalcosmaragdos.

XX. Des béryles; viii espèces; défauts.

XXI. Des opales; espèces, vii.

XXII. Défauts des opales, et manière de les éprouver.

XXXIII. De la sardoine; espèces et défauts.

XXXIV. De l'onyx et de ses espèces.

XXV. Des escarboucles; espèces, xii.

XXVI. Défauts des escarboucles, et manière de les éprouver.

XXVII. Anthracite.

XXVIII. Sandrastos ou sandarèse.

XXIX. Lychnis; iv espèces.

XXX. Pierre carthaginoise.

XXXI. Sarde; v espèces.

XXXII. Topaze; ii espèces.

XXXIII. Callaïs.

XXXIV. Prase; iii espèces.

XXXV. Nilion.

XXXVI. Malachite.

XXXVII. Jaspe; xiv espèces; défauts,

XXXV. Cyanos; espèces.

XXXIX. Saphir.

XL. Améthyste; v espèces.

XLI. Hyacinthe.

XLII. Chrysolithe; vii espèces.

XLIII. Chryselectrum.

XLIV. Leucochrysos; iv espèces.

XLV. Mélichryse. Xanthe.

XLVI. Paederos, ou sagénon, ou ténite.

XLVII. Astérie.

XLVIII. Astrios.

XLIX. Astroïte.

L. Astrobole.

LI. Céraunie; iv espèces. Bétyles.

LII. Iris; deux espèces.

LIII. Lepor.

LIV. Des pierreries, par ordre alphabétique. Agate. Atropos, remèdes qu'on en tire. Alabastrite, remèdes qu'on en tire. Alectorie. Androdamas. Argyrodamas. Antipathe. Arabique. Aramatite. Asbeste. Aspisatis. Atizone. Augitis. Aphidane ou chrysocolle. Aphrodisiaque. Apsyctos, Aegyptilla.

LV. Balanite. Batrachite. Bapte. Oeil de Bélus, Bélus, Baroptène ou baripe. Botryite. Bostrychite. Bucardie. Bronte. Boloë.

LVI. Cadmltis. Callaïs. Capnitis. Cappadocie. Callaïque. Catochitis. Catop-tritis. Cépitis ou cépolatitis. Céramitis. Cinédle. Céritis. Circos. Corsoïde. Coralloagathe. Corallis. Crateritis. Crocallis. Cytis. Chalcophone. Chélidoine. Chélonie. Chélonitis. Chloritis. Choaspitis. ChrysoIampis. Chrvsopis. Cépionide.

LVII. Daphnie. Diadoque. Diphye. Dionysias. Dracontite.

LVIII. Encardie ou ariste. Enorchis. Exébène. Erystalis. Erotylos, ou amphicome, ou hiéromnémon. Eumèce. Eumithre. Eupétale. Eunée. Eurotias. Eusèbe. Epimélas.

LIX. Galaxias. Galactite, ou leucogée, ou leucographias. ou synophitis. Gallaïque. Gassidienne. Glossopètre. Gorgonie. Goniée.

LX. Héliotrope. Hephestitis. Hermuaedoeon. Hexecontalithos. Hieracitis. Hammitis. Corne d'Ammon. Hormision. Hyènie. Hématite.

LXI. Dactyle de l'Ida. Icterias. Pierre de Jupiter ou drosolithe. Indique. Ion.

LXII. Lepidotis. Lesbias. Leucophthalmos. Leucopoecile. Libanochrus. Limoniatis. Lipare. Lysimaque. Leucochryse.

LXIII. Mnémonie. Médée. Méconites. Mithrax. Morochtis. Morion, ou Pramnium ou Alexandrine. Myrrhites. Myrmecias. Myrsinites. Mesoleucos. Mesomelas.

LXIV. Nasamonitis. Nébritis. Nympharène.

LXV. Olque. Ombrie ou notie. Onocardie. Oritis ou sidéritis. Ostracias ou ostracitis. Ostrites. Ophicardelos. Obsidienne.

LXVI. Panchrus. Pangonius. Paneros ou pae derastos. Pontiques, iv espèces. Phlogine ou Chrysitis. Phoenicitis. Phycitis. Périleucos. Peanitide ou gaeanide.

LXVII. Gemme du soleil. Sagde. Samothratienne. Sauritis. Sarcitis. Selenitis. Sideritis. Sidéropoecile. Spongitis. Synodontitis. Syrtitis. Syringitis.

LXVIII. Trichrus. Telirrhizos. Telicardie ou muchul. Thraciennes, iv espèces. Tephritls. Tecolithos.

LXIIX. Cheveux de Vénus. Véientane.

LXX. Zanthène. Zmilampis. Zoraniscée.

LXXI. Pierres gemmes dont le nom est emprunté à une partie du corps : Hépatitis, stéatitis, adadunephros, adaduophthalmos, adadudactylos (rein, oeil, doigt, dAdad), triophthalmos.

LXXII. Pierres gemmes qui sont dénommées d'apres certains animaux : Carcina, échitis, scorpitis, scaritis, trigittis, égophthalmos, hycophthalmos (oeil de chèvre, oeil de cochon ), geranitis, aélitis, myrmécitis, can tharias, lycophthalmos, taos, chélidone.

LXXIII. Pierres gemmes qui tirent leur nom d'autres objets : Ammochrysos, cenchritis, dryitis, cissitis, narcissitis, cyamée, pyren, chalazias, pyritis, polyzone, astrapias, phlogitis, anthracitis, enhydros, polytrichos, léontios, pardalios, melichrus, melichloros, crocias, polias, spartopolias, rhoditis, melitis, chalcitis, sycitis, borsycitis, gemitis, ananchitis, synochitis,

dendritis, etc.

LXXIV. Pierres précieuses récemment découbertes et encore sans nom: Cochlides.

LXXV. De la forme des pierres précieuses.

LXXVI. Moyens de les éprouver.

LXXVII. Comparaison des choses naturelles par contrées: (éloge de l'Italie et de l'Espagne.

Résumé : Faits, histoires et observations, 1300.

Auteurs :

M. Varron, les Actes des triomphes, Mécène, Iacchus, Cornélius Bocchus.

Auteurs étrangers:

Le roi Juba, Xénocrate fils de Zénon, Sudine, Eschyle, Philoxène, Euripide, Nicandre, Satyrus, Théophraste, Charès, Philémon, Démostrate, Zénothémis, Métrodore, Sotacus, Pithéas, Timée de Sicile, Nicias, Théochreste, Asaruba, Mnaséas, Théomène, Ctésias, Mithridate, Sophocle, le roi Archelaüs, Callistrate, Démocrite, Isménias, Olympicus, Alexandre Polyhistor, Apion, Horus, Zoroastre, Zachalias.

I. [1] Pour qu'il ne manque rien à l'ouvrage que nous avons entrepris, il nous reste à parler des pierreries. La majesté de la nature s'y présente pour ainsi dire en abrégé, et, dans l'opinion de bien des gens, elle n'est nulle part plus admirable, et on attache de prix à la variété, aux nuances, à la matière, à la beauté; et, pour certaines pierres, on va jusqu'à regarder comme un sacrilège d'y porter le burin. Il y a tel de ses joyaux qui passe pour inestimable et sans tarif dans les richesses humaines; de sorte qu'aux yeux du grand nombre il suffit de je ne sais quelle pierre pour avoir la contemplation suprême et absolue de la nature.

[2] Nous avons dit jusqu'à un certain point, en parlant de l'or et des anneaux (XXXIII, 4), quelle a été l'origine des pierreries, et comment a commencé cette fièvre excessive d'admiration. Les fables en font dériver le premier usage de la roche du Caucase, d'après l'interprétation que les destins donnèrent aux liens de Prométhée; et elles rapportent qu'un fragment de cette roche ayant été renfermé dans du fer et porté au doigt, ce fut le premier anneau et le premier joyau.

II. (I.) [1] Ainsi commença la vogue des pierres précieuses; et cette passion alla si loin, que Polycrate de Samos (XXXIII, 6, 10), tyran respecté, qui commandait aux îles et aux côtes voisines, reconnaissant lui-même que son bonheur était excessif, crut l'expier assez en sacrifiant volontairement une seule pierre. Il voulait par là balancer ses comptes avec l'inconstance de la fortune, et par cet unique chagrin croyait se racheter suffisamment de l'envie de la déesse.

[2] Las d'un bonheur continu, il s'embarque, et, en haute mer, jette son anneau dans les flots. Mais un poisson d'une grosseur merveilleuse, et pour cela dévolu au roi, avala cette bague comme si c'était un aliment, et, présage sinistre, la rendit dans la cuisine du prince par la main de la Fortune traîtresse. Il paraît que cette pierre était une sardoine (XXXVII, 23) ; du moins, si l'on en croit les dires, c'est elle qu'on montre à Rome dans le temple de la Concorde. Elle a été donnée par [Livie] Augusta; elle est enfermée dans une corne d'or, et c'est presque la moindre à côté d'une foule d'autres qu'on préféra.

III. [1] Après cette bague, la renommée parle de celle d'un autre roi, de ce Pyrrhus qui fit la guerre aux Romains. C'était, dit-on, une agathe sur laquelle on voyait les neuf Muses et Apollon tenant ta lyre, non par un travail de l'art, mais par un produit spontané de la nature ; et les veines étaient disposées de telle façon que chaque Muse avait même ses attributs particuliers. Passé ces deux pièces, les auteurs ne font guère mention d'aucun joyau célèbre. On trouve seulement que le joueur de flûte Isménias avait coutume de porter plusieurs belles pierres, et sa vanité est le sujet d'une anecdote : une émeraude sur laquelle était gravée [la Danaïde] Amymone fut mise en vente dam l'île de Chypre au prix de six deniers d'or; il ordonna qu'on la lui achetât. Mais le marchand ayant diminué le prix, lui renvoya deux deniers; Isménias dit que ce marchand était un maladroit, et qu'il avait beaucoup fait perdre au mérite de la pierre.

[2] C'est grâce à lui, ce semble, que les musiciens ont voulu faire juger de leur mérite par ce genre de luxe. Ainsi Dionysodore, son contemporain et son rival, l'imita pour ne pas paraître au-dessous de lui; ainsi Nicomaque, qui était au troisième rang parmi les musiciens de ce temps, eut, dit-on, beaucoup de pierreries, mais choisies sans goût. Ces exemples, qui se trouvent comme par hasard au commencement de ce livre, vont à l'adresse de ceux qui, se piquant d'une pareille magnificence, mettent leur vanité là où les joueurs de flûte la mettaient.

IV. [1] La pierre de Polycrate qu'on voit ici est intacte et sans ciselure. Longtemps après ce prince, du temps d'Isménias, il paraît qu'on se mit à graver les émeraudes. L'usage de ce genre de gravure est établi incontestablement par un édit d'Alexandre le Grand défendant (VII, 38) à tout autre que Pyrgotèle, le plus habile sans doute en cet art, de graver son portrait sur pierre précieuse; après Pyrgotèle, Apollonidès et Cronius y excellèrent, comme aussi Dioscurides, qui grava de cette façon l'effigie très ressemblante du dieu Auguste, effigie que les empereurs depuis emploient comme cachet.

[2] Le dictateur Sylla usa toujours d'un cachet représentant Jugurtha livré. Les auteurs rapportent que cet Espagnol d'Intercatia (III, 4, 10) dont Scipion Émilien tua le père après défi employait un cachet où ce combat était représenté. De là la plaisanterie si connue de Stilon Praeconlnus demandant: Qu'aurait-il donc fait si son père avait tué Scipion? Le dieu Auguste, au commencement, cachetait avec un sphinx. Il en avait trouvé deux parfaitement semblables parmi les bagues de sa mère. Pendant les guerres civiles ses amis employèrent, en son absence, un de ces sphinx pour cacheter les lettres et les édits que les circonstances obligeaient de donner en son nom, et ceux qui les recevaient disaient assez spirituellement que ce sphinx apportait des énigmes. La grenouille de Mécène était aussi fort redoutée pour les levées d'impôts. Dans la suite, Auguste, pour éviter les sarcasmes touchant son sphinx, cacheta avec une figure d'Alexandre le Grand.

V. [1] Une collection de pierres porte le nom étranger de dactyliothèque. Le premier qui en eut une à Rome fut Scaurus (XXXVI, 24, 10), beau-fils de Sylla. Longtemps il n'y en eut pas d'autre, jusqu'à ce que le grand Pompée consacrât au Capitole, entre autres dons, celle du roi Mithridate; d'après M. Varron et d'autres auteurs de ce temps, elle l'emportait de beaucoup sur celle de Scaurus. Imitant cet exemple, le dictateur César consacra six dactyliothèques dans le temple de Vénus Génitrix, et Marcellus, fils d'Octavie, une dans le temple d'Apollon Palatin.

VI. [1] Mais c'est la victoire de Pompée qui commença à tourner le goût vers les perles et les pierreries: comme celle de L Scipion (XXXIII, 51) et de Cn. Manlius (XXXIV, 8) l'avait tourné vers l'argent ciselé, les étoffes Attaliques et les lits de table garnis de bronze; comme celle de L. Mammius, vers l'airain de Corinthe et les tableaux. (II. ) Pour faire connaître la chose plus clairement, je citerai textuellement ce qui est dit dans les Actes mêmes des triomphes de Pompée.

[2] A son troisième triomphe, où il triompha des pirates, de l'Asie, du Pont, des nations et des rois énumérés au septième livre de cet ouvrage (VII, 7), et qu'il célébra sous le consulat de M. Pison et de M. Messala (an de Rome 693), la veille des calendes d'octobre (le 30 septembre), le jour anniversaire de sa naissance, Pompée fit passer sous les yeux des Romains un échiquier avec ses pièces, fait de deux pierres précieuses, large de trois pieds, long de quatre (et pour qu'un ne doute pas que la nature s'épuise, car on ne voit aujourd'hui aucune pierre approchant de cette grandeur, j'ajouterai que cet échiquier portait une lune d'or du poids de trente livres) ; trois lits de table ornés de perles; des vases d'or et de pierreries suffisants pour garnir neuf buffets; trois statues d'or, Minerve, Mars et Apollon; trente-trois couronnes de perles; une montagne d'or carrée, avec des cerfs, des lions et des fruits de tout genre, entourée d'une vigne d'or; un muséum en perles, au haut duquel était une horloge; un portrait de Pompée fait en perles. Oui, de Pompée ! Ce front noble et découvert, ce visage qui respirait l'honnêteté et imprimait le respect à toutes les nations, le voila en perles; la sévérité des mœurs est vaincue, et véritablement c'est le luxe qui triomphe.

[3] Certes, le surnom de Grand n'aurait pas appartenu longtemps à Pompée parmi les hommes de ce temps s'il avait ainsi triomphé lors de sa première victoire. Ton portrait en perles, ô grand Pompée, cette superfluité si coûteuse et inventée pour les femmes! en perles, toi à qui il n'aurait pas été permis d'en porter! Est-ce ainsi que ton prix se rehaussait? Les trophées que tu as élevés dans les Pyrénées (VII, 27) ne sont-ils pas une image de toi plus ressemblante? Certes, ce portrait en perles eût été quelque chose d'indigne et d'ignominieux, s'il ne fallait pas plutôt y voir un menaçant présage de la colère des dieux, et si l'on ne comprenait clairement que dès lors cette tête chargée des richesses de l'Orient était montrée sans le reste du corps.

[4] Mais combien le surplus de son triomphe fut digne d'un héros! A la république (19) 2.000 talents (9.840.000 fr.) furent donnés; aux lieutenants et aux questeurs qui avaient défendu les côtes de la mer, 1.000 talents; aux soldats, 6,000 sesterces (1260 fr.) par tête. Toutefois il rendit plus excusable le luxe de l'empereur Caligula, qui, outre tant d'autres, vanités féminines, portait des brodequins ornée de perles, et de l'empereur Néron, qui en garnissait le sceptre et le masque des histrions et les lits destinés à ses plaisirs. Ainsi nous n'avons plus, ce semble, le droit de blâmer et les coupes ornées de pierreries, et les différents meubles enrichis de même, et les anneaux qui en étincellent; car y a-t-il un luxe qui ne puisse passer pour plus innocent?

VII. [1] Cette même victoire introduisit pour la première fois dans Rome les vases murrhins; et Pompée le premier, à la suite de ce triomphe, consacra à Jupiter Capitolin des coupes et des vases de cette matière, qui bientôt passa aux usages ordinaires de la vie. On en fit même des buffets et des plats. Cette suite de luxe augmente chaque jour, puisqu'un vase murrhin dont la capacité n'excédait pas trois setiers a été vendu 70 talents (344.400 fr.). Un consulaire qui se servait de cette coupe il y a quelques années se passionna tellement pour elle, qu'il en rongea le bord. Ce dommage n'a fait qu'en augmenter le prix, et il n'y a point aujourd'hui de vase murrhin qui se cote plus haut.

[2] On peut juger combien ce même personnage engloutit d'argent en vases de ce genre : ces vases, lorsque l'empereur Néron les enleva à ses enfants, remplirent, au delà du Tibre, dans les jardins du prince, un théâtre particulier où ils étaient exposés; et ce théâtre rempli de spectateurs suffisait à Néron même quand Il chantait, se préparant à paraître sur le théâtre de Pompée. J'ai vu alors compter les débris d'un seul vase qu'on se plaisait à conserver dans une urne et à montrer, comme si c'eût été le corps d'Alexandre le Grand, pour exciter, je crois, les douleurs du monde et faire honte à la cruauté de la fortune.

[3] T. Petronius, consulaire, près de mourir, voulant par jalousie déshériter la table de Néron, cassa un bassin murrhin qui avait coûté 300 talents (1.476.000 fr.). Mais Néron, en sa qualité de prince, l'emporta sur tous : il acheta une seule coupe 300 talents. Chose bien digne de mémoire, qu'un empereur, que le père de la patrie ait bu à si haut prix.

VIII. [1] Les murrhins viennent de l'Orient. On les trouve là en plusieurs localités qui n'ont rien de remarquable, particulièrement dans l'empire des Parthes; mais les plus beaux sont dans la Carmanie. On les croit formés d'une humeur qui s'épaissit sous terre par la chaleur. Ils ne surpassent jamais en grandeur de petits guéridons, et rarement ils sont assez épais pour des vases à boire de la grandeur Indiquée ci-dessus (XXXVI, 7). L'éclat n'en est point vif, et ils sont plutôt luisants qu'éclatants; mais on y estime particulièrement la variété des couleurs, et ces veines contournées qui s'y dessinent offrent les nuances du pourpre, du blanc, et d'une troisième couleur de feu où les deux autres se confondent, comme si par une sorte de transition la pourpre devenait blanche ou le lait devenait rouge. Quelques amateurs prisent surtout les extrémités et certains reflets, comme dans l'arc-en-ciel; d'autres aiment des taches opaques ; pour eux c'est un défaut que la transparence ou la pâleur d'une partie quelconque. On estime encore les grains, les verrues qui ne font pas saillie, mais qui sont sessiles, comme on voit le plus souvent sur le corps humain. L'odeur que cette pierre exhale est aussi un certain mérite.

IX. [1] Une cause contraire produit le cristal. C'est une forte congélation qui le condense; du moins ne le trouve-t-on que la où les neiges d'hiver sont les plus glacées, et il est certain que c'est une glace. De là le nom qu'il porte en grec (krustallos, glace). L'Orient nous envoie aussi le cristal, et même le cristal indien est le plus estimé. On trouve un cristal de très peu de prix en Asie, au tour d'Alabanda et d'Orthosie, dans les montagnes limitrophes, et en Chypre. Au contraire, on re cherche le cristal des Alpes en Europe . D'après Juba, il y en a dans une certaine île de la mer Rouge, qui est près de la côte arabique et qu'on nomme Necron (île des morts), et dans une île voisine qui produit des topazes (VI, 34, 1) ; Pythagore, préfet de roi Ptolémée, en tira, dit-il, un bloc de cristal d'une coudée. Cornélius Bocchus rapporte qu'en Lusitanie on en trouve aussi des blocs d'un poids extraordinaire, en creusant dans les monts Ammaens des puits jusqu'au ni veau de l'eau (XXXVII, 45).

[2] Ce que raconte Xénocrate d'Éphèse est merveilleux : il assure qu'en Asie et en Chypre on découvre du cristal avec la charrue : en effet, on avait cru qu'il ne s'en trouvait que parmi les roches, et jamais dans les lieux terreux. Ce que dit le même Xénocrate est plus vraisemblable, à savoir que les torrents en entraînent souvent. Sudinès prétend qu'il n'en vient que dans les lieux regardant le midi, ce qui est certain : en effet, on n'en rencontre point dans les endroits humides, quelque froid que soit le climat, là même où les rivières se glacent jusqu'au fond. Pour qu'il se produise, il faut nécessairement l'eau de pluie et de la neige pure; aussi ne supporte-t-il pas la chaleur, et on ne s'en sert que pour boire froid. II n'est pas facile de pénétrer pourquoi il a six angles et six faces, d'autant plus que les angles n'ont pas toujours la même apparence. Quant au poli des faces, il est tel qu'aucun art ne peut l'égaler.

X. [1] Le plus gros bloc que nous ayons encore vu est celui que l'Impératrice Livie consacra dans le Capitole: il pèse environ cent cinquante livres. Xénocrate dit avoir vu un vase de cristal qui tenait une amphore ; d'autres parlent d'un vase en cristal des Indes tenant quatre setiers. Pour moi, je puis assurer comme chose certaine qu'il se produit du cristal dans des rochers des Alpes, d'un accès si difficile d'ordinaire qu'il faut se suspendre à des cordes pour l'extraire. Les gens experts en reconnaissent la présence à certains signes et indices. Le cristal est sujet à plusieurs défauts: une sorte de soudure raboteuse, des taches en forme de nébulosité, quelque dépôt intérieur qu'on n'y saurait soupçonner, quelque centre ou noyau (XVI, 76, 3) très dur et très cassant, et ce qu'on appelle des grains de sel. Des cristaux ont une rouille de couleur rousse; d'autres, des filaments semblant une fêlure : les artistes cachent ce défaut par la ciselure. Les cristaux sans défauts ne se cisèlent pas : on les nomme acenteta (non piqués); ils sont, non de la couleur de l'écume, mais de celle d'une eau limpide. Enfin on fait cas de la pesanteur.

[2] Je lis chez des médecins que le meilleur cautère est une boule de cristal recevant les rayons du soleil (XXXVI, 67). Le cristal est aussi un objet de folie : une dame romaine qui n'était pas riche acheta, il y a peu d'années, 150.000 sesterces (31.500 fr.) un bassin de cristal. Néron, à la nouvelle que tout était perdu, brisa contre terre, dans l'excès de sa colère, deux coupes de cristal. Ainsi se vengea-t-il, punissant son siècle en empêchant qu'aucun autre ne bût dans ces vases. Le cristal brisé ne peut en aucune façon se raccommoder. Présentement on fait des vases de verre qui ressemblent merveilleusement au cristal; et néanmoins, chose étonnante, le cristal, loin de diminuer de prix, a augmenté.

XI. [1] Après le cristal vient, parmi les objets de luxe, le succin, qui n'est pourtant recherché encore que des femmes. Ces trois substances sont autant estimées que les perles : sans doute pour les deux premières il y a quelques raisons, le cristal servant à boire frais, et le murrhin à boire frais ou chaud; mais quant au succin le luxe même n'a pu encore imaginer aucune justification. C'est ici l'occasion de dévoiler les mensonges des Grecs : que le lecteur ait quelque patience, et nous laisse exposer tout ce qu'ils ont rapporté de merveilleux; cela aussi importe à notre instruction.

[2] Phaéton ayant été foudroyé, ses sœurs pleurèrent tant qu'elles furent changées en peupliers; et tous les ans leurs larmes produisent l'électrum sur les bords de l'Éridan, que nous nommons le Pô; l'électrum, ainsi appelé parce que le soleil porte le nom d'Elector. Tel est Ie récit de plusieurs poètes, et les premiers qui l'aient fait sont, je pense, Eschyle, Philoxène, Nicandre, Euripide, Satyre. Le témoignage de l'Italie dément tout cela. De moins inexacts ont dit que dans la mer Adriatique étaient les îles Electrides, où le Pô apportait le succin.

[3] Mais il est certain qu'il n'y eut jamais d'îles de ce nom dans ces parages, et que sur cette côte il n'est aucune île où les eaux du Pô puissent porter quelque chose. Quant à Eschyle plaçant l'Éridan en Ibérie, c'est-à-dire l'Espagne, et lui donnant le nom de Rhône; quant à Euripide et à Apollonius faisant arriver par une embouchure commune dans l'Adriatique le Rhône et le Pô; on leur pardonnera plus aisément, étant aussi ignorants en géographie, d'avoir ignoré la provenance du succin. D'autres auteurs plus retenus ont dit (ce qui n'est pas moins faux) qu'au fond du golfe Adriatique, sur des rochers inaccessibles, sont des arbres qui rendent cette gomme vers le lever du Chien.

[4] Théophraste a dit qu'on le retirait de terre en Ligurie ; Charès, que Phaéton mourut en Éthiopie, sur le territoire d'Ammon; que pour cela il y a la un temple et un oracle, et aussi de l'électrum ; Philémon, qu'il est fossile, qu'on l'extrait en Scythie dans deux localités qui fournissent un succin blanc et un succin couleur de cire, nommés électrum ; que dans un autre en-droit il est roux, et nommé subalternicum. Démostrate nomme le succin lyncurion (XXXVII, 13), et prétend qu'il provient de l'urine des lynx; que l'urine des mâles en donne un roux et comme de feu, et celle des femelles, un blanc et moins fort; d'autres l'ont nommé langurium, et ont dit qu'il y avait en Italie des bêtes appelées languries.

[5] Zénothémis nomme langa ces mêmes bêtes, et il les fait vivre sur les bords du Pô. Sudinès place dans la Ligurie un arbre produisant le succin, opinion qui est partagée par Métrodore. Sotacus a cru qu'il découlait en Bretagne de pierres qu'il nomme électrides. Pythéas rapporte que les Gui tons (IV, 28, 2), nation germanique, habitent, dans un espace de 6.000 stades, les bords du Mentonomon (on nomme ainsi un bas-fond de l'Océan); qu'à une journée de navigation est l'île d'Abalus, où les vagues jettent le succin au printemps; que cette substance est une sorte d'ex crément de la mer congelée; que les habitants s'en servent en guise de bois, et en vendent aux Teutons, leurs voisins.

[6] Timée a admis celte opinion, mais il a nommé l'île Basille. Philémon a nié que l'électrum rendit de la flamme. Nicias prétend que c'est un suc des rayons du soleil; que ces rayons, au moment du coucher de l'astre, lancés avec plus de force sur la terre, y laissent une sueur grasse qui, enlevée par mes marées de l'Océan, est rejetée sur le littoral de la Germanie. D'après le même auteur, il se pro duit en Égypte du succin de la même façon : on l'y nomme sacal ; de même dans l'Inde, où on le préfère à l'encens; dans la Syrie les femmes en font des bouts de fuseaux, et on le nomme harpax, parce qu'il attire à lui les feuilles, les pailles et les franges des vêtements.

[7] Selon Théophraste, le flux de l'Océan le rejette au pied des promontoires des Pyrénées, opinion adoptée aussi par Xénocrate, qui a écrit tout récemment sur ce sujet et qui vit encore. Asarubas raconte que près de la mer atlantique est le lac Céphisias, nommé par les Maures Electrum ; que, ce lac étant échauffé par le soleil, le limon donne l'électrum, qui surnage. Mnaséas appelle Sycias une certaine localité de l'Afrique, et Crathis, un fleuve qui, sortant d'un lac, va se jeter dans l'Océan : ce lac est fréquenté par des oiseaux qu'il nomme méléagrides et pénélopes; c'est là qu'il fait naître l'électrum, de la façon indiquée un peu plus haut.

[8] D'après Théomènen auprès de la grande Syrie sont le jardin des Hespérides et l'étang nommé Électrum; sur le bord sont des peupliers, du haut desquels le succin tombe dans l'eau; les filles des Hespérides l'y viennent re-cueillir. D'après Ctésias, il y a dans les Indes un fleuve nommé Hypobarus, nom qui signifie portant tous les biens : ce fleuve va du nord dans l'Océan Oriental, où il se jette près d'un mont couvert d'arbres qui produisent Iélectrum: ces arbres se nomment siptachores, mot dont la signification est très douce suavité. D'après Mithridate, sur la côte de Germanie est une île nommée Oséricta, et couverte d'une espèce de cèdres d'où le succin découle sur des pierres.

[9] Xénocrate prétend que cette substance porte en Italie non seulement le nom de succin, mais encore celui de thyon (XIII, 30, 4); qu'en Scythie, car il en vient aussi là, elle se nomme sacrium ; que d'autres la font naître en Numidie. Mais celui qui les surpasse tous, c'est Sophocle le poète tragique ; ce qui m étonne quand je considère l'imposante gravité de ses tragédies, et de plus l'illustration de sa vie, sa naissance dans les hautes classes d'Athènes, ses exploits et ses commandements militaires. D'après lui, le succin est produit au delà de l'Inde par les larmes des oiseaux méléagrides pleurant Méléagre.

[10] Comment ne pas être surpris qu'il ait cru un tel conte, ou qu'il ait espéré le faire croire aux autres? Est-il même un enfant assez ignorant pour s'imaginer que des oiseaux pleurent annuellement, que des larmes soient aussi abondantes, et que des volatiles aillent de la Grèce, où Méléagre est mort, le pleurer dans les Indes ? Quoi donc, dira-t-on, est-ce que les poètes ne font pas beaucoup de récits non moins fabuleux? Mais avancer sérieusement une telle absurdité sur une chose aussi commune que l'ambre, qu'on apporte tous les jours, et pour laquelle il est si facile d'être convaincu de mensonge, c'est se moquer tout à fait du monde, et conter effrontément des fables intolérables.

(III.) [11] II est certain que le sarcle se produit dans les îles de l'océan Septentrional, que les Germains le nomment glessum, et que pour cette raison les Romains, pendant que Germanicus avait une flotte dans ces parages, ont donné le nom de Glessaria (IV, 30, 2) à une de ces îles qui, dans la langue des barbares, porte le nom d'Austravia. Le succin se forme d'une moelle qui découle d'une sorte de pin, comme la résine découle des pins et la gomme des cerisiers. C'est d'abord une liqueur qui sort en abondance, puis se congèle ou par le froid, ou par la chaleur, ou par l'action de la mer; quand les grandes marées l'enlèvent de ces îles; du moins il est rejeté: sur la côte, roulant dans les flots où il paraît être suspendu, sans aller au fond. Nos anciens, ayant pense que c'était le suc d'un arbre, l'ont nommé pour cela succin.

[12] Ce qui prouve qu'il provient du pin, c'est que frotté il exhale l'odeur de cet arbre, et qu'enflammé il brûle à la façon et avec l'odeur des torches résineuses. Il est apporté par les Germains dans la Pannonie principalement ; de la les Vénètes, que les Grecs nommaient Hénètes, l'ont mis en vogue, les Vénètes voisins de la Pannonie, et vivant autour de la mer Adriatique. La fable qui y a rattaché le Pô a une cause évidente : aujourd'hui encore les paysans transpadanes portent un collier de succin comme ornement sans doute, mais aussi comme remède : en effet, on pense qu'il est bon pour les affections des amygdales et du cou, cette partie et les chairs voisines étant sujettes à des maladies que différentes sortes d'eaux produisent dans le voisinage des Alpes.

[13] De Carnonte en Pannonie jusqu'a la côte de Germanie d'où l'on apporte le succin, il y a environ six cents milles, ce qui n'est bien connu que depuis peu; et le chevalier romain qu'envoya pour se procurer du succin Julianus, entrepreneur des jeux de gladiateurs donnés par l'empereur Néron, est encore vivant. Ce chevalier parcourut le littoral et les marchés du pays, et rapporta une telle quantité de succin, que les filets destinés à protéger le podium contre les bêtes féroces étaient attachés avec des boutons de cette substance, et que les armes, les biens et tout l'appareil, pour un jour, était en succin. Le plus gros morceau qu'il apporta pesait treize livres. Il est certain que le succin vient aussi dans l'Inde. Archelaüs, qui a régné en Cappadoce, raconte que de ce pays-là on en apporte qui est brut, et adhérent à de l'écorce de pin ; on le polit en le faisant chauffer dans de la graisse de cochon de lait. Ce qui prouve qu'il est d'abord a l'état liquide, c'est qu'on voit a l'intérieur, grâce à sa transparence, différents objets, tels que des fourmis, des moucherons, des lézards. Il est évident que ces objets, retenus par le succin encore liquide, y sont restés renfermés quand il a été durci.

XII. [1] Il y a plusieurs sortes de succin. Le blanc est celui qui a la meilleure odeur; mais ni le succin blanc ni le succin couleur de cire n'ont beaucoup de prix : le succin roux est le plus estimé, surtout lorsqu'il est transparent. Cependant il ne doit pas avoir un brillant trop vif. On veut que cet éclat ressemble au feu, mais ne soit pas le feu lui-même. Le succin le plus recherché est le Falerne, ainsi appelé parce qu'il a la cou-leur du vin de ce crû; il est transparent et d'un doux éclat. Certaines espèces se recommandent par la nuance tendre du miel cuit. Mails il faut savoir aussi qu'on peut lui donner la couleur qu'on veut : on le teint avec le suif de chevreaux et la racine d'orcanette; on le teint même en pourpre.

[2] Au reste, quand par le frottement des doigts il a reçu une chaleur vivifiante, il attire à soi la paille, les feuilles sèches, les écorces, comme la pierre d'aimant attire le fer. Les morceaux de succin dans l'huile brûlent avec une flamme plus claire et plus durable que les mèches d'étoupes de lin. Tel est le prix exorbitant de cet objet de luxe, qu'une toute petite effigie humaine en succin se vend plus cher que des hommes vivants et vigoureux. Certes ce n'est pas assez d'une seule censure : dans les objets dits corinthiens on aime le cuivre mêle à l'or et à l'argent; dans les objets ciselés, l'habileté et le génie de l'artiste. Nous avons dit ce qui recommande mes murrhins et le cristal. Les perles se portent aux oreilles, les pierreries aux doigts. En un mot, dans toutes ces superfluités vicieuses il y a toujours ou parade ou usage. Mais dans le succin rien ne plaît, sinon le sentiment du luxe.

[3] Domitien Néron, entre tant d'autres extravagances, avait donné le nom de succin aux cheveux de sa femme Poppée, et il les avait même ainsi appelés dans une pièce de vers; car on ne manque jamais de beaux noms pour des défauts corporels: depuis ce moment, la couleur du succin fut une troisième couleur recherchée par les dames. Le succin n'est pourtant pas sans quelque usage en médecine; mais ce n'est pas pour cette raison qu'il plaît aux femmes. Porté en amulette, il est utile aux enfants. D'après Callistrate, il est bon à tout âge contre la folie et la dysurie, soit en breuvage, soit en amulette. Cet auteur a créé une nouvelle variété, appelant chrysélectrum un succin qui est de couleur d'or, et qui offre le matin les nuances les plus aimables. Ce succin attire très rapidement la flamme, et s'il est près du feu, il s'allume promptement.

[4] D'après Calllistrate, il guérit les fièvres et les maladies, porté au cou; les affections de l'oreille, trituré avec du miel et de l'huile rosat ; les obscurcissements de la vue, broyé avec du miel attique; les affections de l'estomac, en poudre prise seule, ou bue dans de l'eau avec le mastic. Enfin le succin est d'un grand usage pour imiter les pierreries qui sont transparentes, particulièrement les améthystes; car, comme nous venons de le dire, on le vint en toutes couleurs.

XIII. [1] Passons immédiatement au lyncurium, dont nous force à parler I'opiniâtreté de certains auteurs; car ceux qui ne prétendent pas que c'est une sorte de succin veulent du moins que ce soit une pierre précieuse; ils assurent que le lyncurium est le produit de l'urine du lynx et d'une sorte de terre, cet animal couvrant son urine aussitôt qu'il l'a rendue, jaloux qu'il est de I'utilité que les hommes en retireraient (VIII, 57); qu'il a la même nuance que le succin couleur de feu, et qu'il se prête à la gravure ; qu'il attire non seulement les feuilles et les pailles, mais encore des lamelles de cuivre et de fer; ce que Théophraste a cru, sur la foi de Dioclès. Pour moi, je regarde tout ce détail comme une fable, et je pense que de notre temps il n'a jamais été question de pareille pierre. Que dire alors des vertus médicinales du lyncurium, à savoir que pris en boisson il fait sortir les calculs de la vessie, et que bu dans du vin, ou même porté en amulette, il guérit l'ictère ?

XIV. [1] Maintenant nous allons parler des vraies pierreries, commençant par les plus renommées. Et nous ne nous bornerons pas à cela; mais, pour être plut utile au monde, nous réfuterons en passant les indignes mensonges des mages, car c'est surtout au sujet des pierres précieuses qu'ils ont débité leurs fables et dépassé tous les prodiges, par la séduisante apparence des remèdes tirés de ces substances.

XV. (IV.) [1] Le plus grand prix, non seulement parmi les pierres précieuses, mais encore entre toutes les choses humaines, est attribué au diamant. Pendant longtemps cette pierre n'a été connue que des rois et même de très peu de rois, ne se trouvant que dans les mines d'or, et fort rarement. On la nommait nodosité de l'or, et on pensait qu'elle accompagnait toujours ce métal, et ne naissait qu'avec lui. Les anciens ont cru que le diamant ne se trouvait que dans les mines d'Éthiopie, entre le temple de Mercure et l'île de Méroé ; et Ils ont dit qu'il n'était jamais plus gros qu'une graine de concombre, ou qu'il n'avait plus la couleur.

[2] Aujourd'hui on en connaît de six sortes. Le diamant Indien prend naissance non dans les mines d'or, mais dans une substance assez semblable au cristal. De fait, comme le cristal, il est transparent, à six pans unis, et se termine en pointe, formé qu'il est, chose merveilleuse, de deux parties opposées, comme si on avait réuni par leur base deux cônes. Quant à la grosseur, elle est celle d'une amande d'aveline Le diamant d'Arabie ressemble à celui de l'Inde; seulement il est plus petit; il se forme de la même façon. Les autres diamants ont la pâleur de l'argent, et ils ne naissent qu'au milieu de l'or le plus parfait.

[3] L'essai de tous ces diamants se fait sur l'enclume; et ils résistent si bien aux coups, que le fer rebondit et que l'enclume même se fend. En effet, la dureté en est incroyable : de plus, ils triomphent de faction du feu et ne s'échauffent jamais ; c'est cette force indomptable qui leur a fait donner le nom qu'ils portent en grec. On donne le nom de cenchros à une espèce de diamant qui est de la grosseur du millet. On nomme macédonien le diamant qui se trouve dans les mines d'or de Philippe ; celui-là égale la grosseur d'une graine de concombre. Vient en-suite le diamant de Chypre, qu'on rencontre dans cette île; il tire sur la couleur du cuivre, et il est quant aux vertus médicinales, dont nous parlerons, le plus efficace de tous.

[4] Après celui-là est le diamant sidéritès; il a l'éclat métallique du fer, pèse plus que tous les autres, mais en diffère par ses propriétés : en effet, il se brise sous le marteau, et on peut le percer avec un autre diamant : ce qui arrive également à celui de Chypre. Aussi, pour le dire brièvement, ce sont des bâtards qui n'ont du diamant que le nom. Au reste, ce phénomène que nous avons essayé d'enseigner dans tout le cours de celte histoire, touchant les affinités et les répugnances des choses, ou, en grec, les antipathies et les sympathies, ne se manifestent nulle part plus clairement. En effet, cette force invincible qui méprise les deux agents naturels les plus violents, le fer et le feu, cède au sang de bouc; mais il faut employer ce sang récent et chaud, y faire tremper le diamant, en outre frapper force coups; et même alors se brisent les enclumes et les marteaux de fer, s'ils ne sont des meilleurs.

[5] A quel esprit ingénieux ou à quel hasard doit-on la connaissance de cette particularité? ou quelle conjecture conduisit à faire une expérience aussi mystérieuse, et en se servant du plus immonde des animaux? Une telle invention, sans doute, est toute due à la bonté des dieux; et nulle part il ne faut chercher les raisons de la nature, Il faut chercher seulement sa volonté. Lorsqu'on réussit à casser le diamant, il se brise en fragments si petits, qu'on les aperçoit à peine ; ils sont recherchés par les graveurs, qui les enchâssent dans du fer, et, par ce moyen, entament aisément les substances les plus dures.

[6] Le diamant a une si grande antipathie pour l'aimant, que mis auprès il ne lui permet pas d'attirer le fer, ou bien si l'aimant a déjà attiré le métal, le diamant saisit le fer et le lui enlève. Le diamant, de plus, neutralise les poisons, dissipe les troubles d'esprit, chasse les vaines terreurs; ce qui lui a fait donner par quelques-uns le nom d'ananchite (sans-cauchemar). Métrodore de Serpsis, seul à ma connaissance, dit qu'on trouve du diamant dans la Germanie et dans l'île Basile, qui produisent du succin; et ce diamant, il le préfère à celui d'Arabie; mais qui pourrait douter de la fausseté de ce récit?

XVI. [1] Le second rang après le diamant appartient chez nous aux perles de l'Inde et de l'Arabie, desquelles nous avons traité dans le neuvième livre (IX, 54 et suiv.), à propos des substances marines.

(V.) Le troisième est attribué aux émeraudes pour plusieurs raisons. Il n'est point de couleur plus agréable à l'œil ; car, bien que la vue se fixe avidement sur le vert des herbes et du feuillage, ou goûte infiniment plus de plaisir à contempler des émeraudes, aucune nuance verte n'étant verte si on la compare à cette pierre.

[2] De plus, entre toutes les pierreries, c'est la seule qui repaisse l'œil sans le rassasier: et même, quand on s'est fatigué en regardant avec attention quelques objets, on se récrée la vue en la portant sur une émeraude : les lapidaires n'ont rien qui leur repose mieux les yeux, tant cette douce nuance verte calme la fatigue de l'organe. De plus, vues de loin, les émeraudes paraissent plus grosses, communiquant à l'air ambiant une teinte verte. Ni le soleil, ni l'ombre, ni les lumières, rien ne les change; elles ont toujours un éclat modéré; elles laissent pénétrer le regard, transmettant facilement, pour leur épaisseur, la lumière, ce qui nous plaît même dans l'eau. Le plus souvent les émeraudes sont concaves, pour réunir les rayons lumineux. Aussi y a-t-il une convention qui les protège : on ne les grave pas. Au reste, la dureté des émeraudes de Scythie et d'Égypte est telle, qu'il ne serait pas possible de les entamer. Quant aux émeraudes plates, elles renvoient les images à la façon des miroirs. L'empereur Néron regardait avec une émeraude les combats des gladiateurs.

XVII. [1] Il y a douze sortes d'émeraudes. Les plus renommées sont les scythiques, ainsi appelées du pays où on les trouve. Nulle n'a une cou-leur plus foncée et moins de défauts; et autant les émeraudes l'emportent sur le reste des pierres, autant l'émeraude de Scythie l'emporte sur les autres espèces. Les émeraudes bactriennes, voisines par le lieu de la provenance, le sont aussi par le rang. Elles se recueillent, dit-on, dans les fissures des rochers, lorsque soufflent les vents étésiens. Alors elles reluisent, mises à découvert sur le sol par l'action de ces vents, qui agitent beaucoup les sables. Mais on as-sure qu'elles sont bien plus petites que celles de Scythie. Au troisième rang est l'émeraude d'Égypte qu'on extrait des rochers, dans des collines aux environs de Coptos, ville de la Thébaïde.

[2] Les autres sortes d'émeraudes se rencontrent dans les mines de cuivre. De là vient que le premier rang parmi ces dernières appartient aux émeraudes de Chypre. Le mérite de celles-ci consiste dans une nuance claire qui n'a rien de faible, mais qui a quelque chose d'humide et de gras, et dans une transparence qui imite celle de la mer. De la sorte elles sont à la fois diaphanes et luisantes, c'est-à-dire qu'elles réfléchissent la lumière et laissent pénétrer la vue. On raconte que dans l'île de Chypre, sur le tombeau d'un petit roi nommé Hernias, auprès des pêcheries, était un lion de marbre avec des yeux en émeraude. L'éclat qui en sortait pénétrait si avant dans la mer, que les thons épouvantés s'enfuyaient. Les pêcheurs s'étonnèrent longtemps de cette fuite nouvelle du poisson; à la fin ils mirent au lion d'autres yeux.

XVIII. [1] Il faut, les prix étant si exorbitants, signaler aussi les défauts des émeraudes. Il y a, il est vrai, des défauts communs à toutes; mais d'autres, comme les défauts dans l'espèce humaine, sont propres à certaines provenances. Ainsi les émeraudes de Chypre ne sont pas d'un vert uniforme; dans la même émeraude des parties sont plus ou moins vertes, et la pierre ne pré sente pas partout cette nuance foncée et irréprochable de l'émeraude de Scythie. D'autres sont parsemées d'ombres qui en ternissent la couleur, et cet aspect terne est condamné, même quand la nuance en est claire. Les défauts font distinguer les émeraudes en diverses sortes. Quelques-unes sont obscures, et on les nomme aveugles: d'autres ont une densité qui en altère la transparence; d'autres ne sont pas d'une nuance uniforme; d'autres sont déshonorées par des nuages qu'il ne faut pas confondre avec les ombres dont il vient d'être question:

[2] en effet, le nuage est le défaut de l'émeraude blanchâtre, laquelle n'est pas verte partout, mais offre au dedans ou à la surface une blancheur qui arrête la vue. Voila les défauts dans la couleur, voici les défauts dans la substance: ce sont des filaments, des grains, le plomb. Après les espèces citées on vante les émeraudes d'Éthiopie, qui se trouvent, suivant Juba, à trois journées de marche de Coptos. Elles sont d'un vert vif, mais il s'en rencontre peu qui soient nettes et d'une couleur uniforme. Démocrite met dans cette classe les émeraudes hermiéennes et celles de Perse. Suivant lui, les premières sont convexes et rebondies ; les secondes n'ont pas de transparence, mais la nuance uniforme en est agréable; elle satisfait la vue sans la laisser pénétrer, et ces émeraudes ressemblent aux yeux des chats et des panthères, qui brillent sans être transparents; au soleil elles perdent de leur lustre; elles reluisent a l'ombre, et l'éclat s'en fait voir plus loin que celui des autres. Le vice de toutes ces émeraudes, c'est d'avoir une couleur de fiel ou d'huile verte. Au soleil elles sont, il est vrai, claires et limpides, mais elles ne sont pas vertes.

[3] Ces défauts sont sensibles surtout dans les émeraudes de l'Attique. On les trouve dans les mines d'argent, en un lieu nommé Thoricos (IV, 11, 2). Elles sont toujours moins grasses et sont plus belles de loin que de près. Elles ont souvent le plomb, c'est-à-dire qu'au soleil elles ont une apparence plombée. Une particularité remarquable, c'est que quelques-unes vieillissent, perdent peu à peu la couleur verte, et s'altèrent au soleil.

[4] Après les émeraudes attiques, viennent les émeraudes de Médie, celles qui offrent le plus de teintes variées; quelquefois même elles se rapprochent du saphir. Elles sont ondées et représentent des objets naturels, par exemple des pavots, des oiseaux, des nageoires, des cheveux et choses semblables. Celles qui ne sont pas d'abord entièrement vertes deviennent plus belles par le moyen du vin et de l'huile; il n'y en a pas de plus grosses.

[5] Je ne sais si la ville de Chalcédoine produit encore des émeraudes, depuis que les mines de cuivre de cette localité sont épuisées. Au reste, ces émeraudes ont toujours été très petites et de très peu de valeur. Fragiles, d'une couleur incertaine elles ressemblaient aux plume vertes de la queue des paons et du cou des pigeons. Plus ou moins brillantes suivant l'angle sous lequel on les regardait, elles offraient des veines et des écailles. Un défaut leur était particulier : c'était qu'on nommait en grec sarcion, c'est-à-dire carnasité. La montagne, proche Chalcédoine, qui les fournissait, est appelée Smaragditès. D'après Juba une émeraude qu'on nomme cholas sert en Arabie à l'ornement des édifices, ainsi que la pierre nommée par les Égyptiens alabastrite. D'après le même auteur, les montagnes les plus voisines, par exemple le mont Taygète, en fournissent de semblables à celles de la Médie; on en trouve aussi en Sicile.

XIX. [1] On range parmi les émeraudes la pierre appelée tanos. Elle vient de la Perse: elle est d'un vert désagréable, et sale au dedans. On joint aussi aux émeraudes le calchosmaragdos de Chypre, troublé par des veines cuivrées. Au rapport de Théophraste, les livres égyptiens racontent qu'un roi de Babylone envoya au roi d'Égypte, en présent, une émeraude longue de quatre coudées, et large de trois. Le même auteur dit qu'en Égypte, dans un temple de Jupiter, était un obélisque fait de quatre émeraudes, lequel avait quarante coudées de hauteur, et de largeur quatre coudées à une extrémité et deux de l'autre;

[2] qu'au moment où il écrit il y a à Tyr, dans le temple d'Hercule, une grosse colonne d'une seule émeraude, si toutefois c'est une vraie émeraude; qu'en effet on trouve de fausses émeraudes, et qu'on a vu à Chypre un bloc moitié émeraude, moitié jaspe, le liquide n'ayant pas encore été totalement transformé. Apion, surnommé Plistonicès, a laissé depuis peu par écrit qu'il y avait, encore de son temps, dans le labyrinthe d'Égypte, un Sérapis colossal fait d'une émeraude, et haut de neuf coudées.

XX. [1] Plusieurs croient le béril de même nature que les émeraudes, ou du moins d'une nature analogue. L'Inde le produit, et on en trouve rarement ailleurs. Les lapidaires taillent tous les bérils en figure hexagone, parce que la nuance, qui en est terne dans sa muette uniformité, s'anime du reflet produit par les angles. Taillés autre ment, ils n'ont pas d'éclat. Les plus estimés sont ceux qui imitent le vert d'une mer calme. Au second rang sont les chrysobérils; un peu plus pâles, l'éclat qu'ils jettent tire sur la couleur de l'or.

[2] Au troisième rang est un béril assez semblable, mais plus pâle; quelques-uns en font un genre particulier, et le nomment chrysoprasus. Au quatrième rang sont les bérils tirant sur l'hyacinthe; au cinquième, les bérils nommée aéroïdes (couleur de ciel); au sixième, les bérils couleur de cire; au septième, les bérils oléagineux, c'est-à-dire couleur d'huile; au dernier, ceux qui ressemblent presque au cristal. Ceux-ci ont des filaments et des taches, et ils perdent insensiblement de leur éclat, défauts du reste qu'on rencontre dans toutes les espèces de pierres. Les Indiens aiment singulièrement les bérils longs, et disent que c'est la seule pierre qui veuille être portée sans or; à cet effet, après les avoir percés, ils les enfilent avec des crins d'éléphant. Ils s'accordent pour ne pas perforer ceux qui sont absolument sans défaut, et se contentent d'en enchâsser les extrémités dans de petites bossettes d'or.

[3] Ils aiment mieux en faire des cylindres que des pierres à bagues, parce que ce qui leur plaît le plus, c'est la longueur. Quelques-uns pensent que les bérils sont naturellement anguleux; que percés ils deviennent plus agréables, parce qu'ainsi on ôte le blanc qu'ils ont au dedans, et que l'or dont on les garnit en ce cas en relève l'éclat, ou simplement parce qu'en en diminuant l'épaisseur on en augmente la transparence. Outre les défauts ci-dessus énumérés (XXXVII, 18), les bérils sont sujets à peu près aux mêmes imperfections que les émeraudes, et de plus à des taches en forme d'ongle. On pense qu'il se trouve parfois des bérils dans le monde romain, aux environs du Pont-Euxin. Les Indiens, en colorant le cristal, ont trouvé moyen d'imiter diverses pierres précieuses, et surtout le béril.

XXI. (VI.) [1] Les opales diffèrent à la fois très peu et beaucoup des bérils, et ne le cèdent qu'aux émeraudes. C'est aussi l'Inde seule qui en est la mère. Formées de ce qui fait le mérite des pierreries les plus précieuses, elles ont offert à la description des difficultés infinies; car en elles se trouve le feu subtil de l'escarboucle, l'éclat purpurin de l'améthyste, le vert de mer de l'émeraude; et toutes ces teintes y brillent, merveilleusement fondues. Parmi les auteurs, les uns ont comparé l'effet général des opales à l'arménium (XXXV, 28), couleur employée par les peintres; les autres, à la flamme du soufre qui brûle, ou à celle d'un feu sur lequel on jette de l'huile. Il se trouve des opales de la grosseur d'une aveline, et il y a parmi nous à ce sujet une anecdote mémorable.

[2] Aujourd'hui encore existe une opale pour laquelle Antoine proscrivit le sénateur Nonius, fils de ce Nonius Struma que le poète Catulle (Carm. LIII) s'indignait de voir assis sur la chaise curule, et aïeul de Servilius Nonianus que nous avons vu consul. Ce Nonius proscrit fuyait, n'emportant de tout son bien que son anneau, estimé, cela est sûr, 2 millions de sesterces (420.000 fr.). Singulière cruauté, singulière passion du luxe chez Antoine, qui proscrivait pour une pierre précieuse; et non moins singulière obstination chez Nonius, qui s'éprenait de la cause de sa proscription, tandis qu'on voit les brutes même s'arracher les parties du corps (VIII, 47) pour lesquelles elles se savent en péril.

XXII. [1] Les défauts de l'opale sont une couleur tirant sur celle de la fleur nommée héliotrope, ou sur celle du cristal ou sur celle de la grêle, le grain de sel, une surface raboteuse, des points qui arrêtent l'œil. Il n'est pas de pierre que les Indiens imitent mieux ; ils emploient le verre coloré, et c'est à s'y méprendre. On ne reconnaît la tromperie qu'au soleil : les opales fausses, exposées aux rayons de cet astre et tenues entre un doigt et le pouce, ne donnent qu'une seule et même couleur, qui est bornée au corps de la pierre; les opales vraies offrent des nuances successives, donnent des reflets plus vifs, tantôt dans un sens, tantôt dans un autre, et projettent un éclat lumineux sur les doigts.

[2] Cette pierre, à cause de sa grande beauté, a été nommée par la plupart paedéros. Il est des auteurs qui du paedéros font une espèce particulière, appelée, disent-ils, par les Indiens sangénon. On assure que des paedéros se trouvent aussi en Égypte, en Arabie, dans le Pont (ceux-ci sont les moins estimés), en Galatie, à Thasos et en Chypre. Cette pierre a la beauté de l'opale, mais l'éclat en est moins vif, et il est rare qu'elle ne soit pas raboteuse. La nuance en est de bleu de ciel et de pourpre; le vert de l'émeraude y manque. On préfère celles dont l'éclat est assombri par une couleur vineuse, à celles qui tirent sur le clair de l'eau.

XXIII. [1] Les pierreries dont nous avons parlé jusqu'à présent sont reconnues comme supérieures aux autres, et cela surtout grâce au sénatus-consulte des dames. Il y a moins de certitude sur celles dont le jugement appartient aussi aux hommes. En effet, le prix de chaque pierre dépend du caprice de chacun, et surtout de la rivalité, comme, par exemple, quand l'empereur Claude portait des émeraudes et des sardoines. Le premier Romain qui ait porté une sardoine est Scipion l'Africain l'Ancien, comme le dit l'historien Démostrate; depuis lors cette pierre est en grande estime chez les Romains; aussi en parlerons-nous immédiatement après les opales. Jadis la sardoine (sardonychès), comme le nom l'indique, était caractérisée par une partie blanche reposant sur la sarde comme l'oncle humain repose sur la chair, cette partie et la sarde étant toutes deux transparentes.

[2] Telles sont les sardoines indiennes, au rapport d'lsménias, de Démostrate, de Zénothémis, de Sotacus. Les deux derniers nomment sardoines aveugles toutes celles qui ne sont pas diaphanes. Celles qui aujourd'hui ont pris ce nom n'offrent aucune trace de la sarde, et tiennent de l'Inde ou de l'Arabie; et on s'est mis à caractériser les sardoines par diverses couleurs, savoir : le noir ou l'azur pour le fond, et pour l'ongle le vermillon entouré d'un blanc gras, de sorte que le blanc passe au vermillon, non sans laisser entrevoir une teinte de pourpre. Zenothémis écrit que les Indiens n'estimaient pas les sardoines, quoiqu'ils en eussent d'assez grosses pour faire des poignées d'épée; que dans l'Inde les torrents les mettent à nu, et que c'est dans le monde romain quelles ont été d'abord recherchées, parce que, seules presque parmi les pierres qu'on grave, elles n'enlèvent pas la cire en formant le sachet.

[3] Notre exemple a été persuasif pour les Indiens, qui maintenant en font cas. Chez eux le peuple les perce et les porte, mais seulement en collier; c'est à quoi l'on connaît aujourd'hui les sardoines de l'Inde. Les sardoines d'Arabie sont remarquables par un cercle d'une blancheur éclatante, et assez large, qui brille dans les endroits creusés de la pierre, ni sur les pans, mais dans les points saillants mêmes, soutenu qu'il est par un fond très noir. Ce fond, dans les sardoines indiennes, est couleur de cire ou de corne, avec un cercle blanc aussi.

[4] On y trouve un certain reflet de l'arc-en-ciel. La surface est plus rouge que le têt d'une langouste. On rejette les sardoines qui ont les défauts dits miel ou lie de vin; on rejette aussi celles dont le cercle blanc s'étend, et n'est pas nettement arrêté, ou bien est coupé irrégulière-ment par quelque autre couleur. En effet, on n'aime pas qu'une interposition étrangère vienne déranger la régularité de quoi que ce soit. Il v a aussi des sardoines d'Arménie, estimées, sauf que le cercle en est pâle.

XXIV. [1] Il faut traiter maintenant de l'onyx même, à cause de son nom, partie de celui de la sardoine. Ce nom, attribué à un marbre de Carmanie, est devenu celui d'une pierre. Sudinès dit que l'onyx-pierrerie a une portion blanche semblable à un ongle humain, et de plus les couleurs de la chrysolithe, de la sarde et du jaspe. Suivant Zénothémis, l'onyx indien présente différentes nuances, une couleur de feu, une teinte noire, une teinte cornée avec des veines blanches qui les cerclent comme une sorte d'œil, ou des veines obliques qui les traversent. Sotacus parle d'un onyx d'Arabie différent des autres : l'onyx indien a de petits feux entourés chacun d'une zone blanche ou de plusieurs, et présente une disposition différente de la sardoine indienne, qui a des points, tandis qu'ici ce sont des cercles.

[2] Au contraire, l'onyx d'Arable est noir, avec des zones blanches. Satyrus du qu'il y a des onyx de l'Inde charnus, tenant en partie de l'escarboucle, en partie de la chrysolithe et de l'améthyste; il rejette toutes ces variétés. Suivant lui, le véritable onyx a des veines nombreuses et variées, avec des zones laiteuses; toutes ces nuances, qui passent de l'une à l'autre, donnant une teinte qu'on ne peut décrire, et se fondant en un ensemble harmonieux et d'un aspect charmant. Ne différons pas non plus l'histoire de la sarde, dont le nom entre dans celui de la sardoine; mais préalable-ment traitons des pierres couleur de feu.

XXV. (VII.) [1] Au premier rang est l'escarboucle, ainsi nommée à cause de sa ressemblance avec le feu; et néanmoins elle ne ressent point les atteintes de la flamme, ce qui l'a fait appeler par quelques-uns acauste. On en distingue deux espèces: l'indienne et la garamantique qu'on nomma aussi carthaginoise, à cause de l'opulence de la grande Carthage. On y joint l'éthiopique et l'alabandique; celle-ci se trouve prés d'Orthosie (V, 29, 6), ville de Carie, mais on la taille à Alabanda. De plus, chaque espèce se subdivise en escarboucles mâles, d'un éclat plus vif, et en escarboucles femelles, d'un éclat plus faible. Parmi les escarboucles mâles, on en voit aussi qui ont un feu plus clair; d'autres l'ont plus sombre; d'autres brillent par une lumière étrangère, et au soleil sont plus étincelantes que les autres.

[2] Les plus estimées sont les améthystizontes, cest-à-dire celles dont les feux, à l'extrémité, tirent sur le violet de l'améthyste; à la seconde place sont les escarboucles nommées sitites, qui brillent d'un éclat qui leur est naturel. Partout où on les trouve, c'est par la réverbération du soleil. Satyrys dit que les escarboucles de l'Inde ne sont pas nettes; qu'elles sont presque toujours sales, et toujours d'un éclat étiolé; que les éthiopiques sont grasses, ne projettent ni ne répandent de lumière, mais brillent d'un feu concentré. D'après Callistrate, l'éclat d'une escarboucle posée à terre doit être blanc, avec un nuage aux extrémités, et rouge comme du feu quand on la tient en l'air; d'où le nom d'escarboucle blanche qu'on trouve dans beaucoup d'auteurs.

[3] Les escarboucles indiennes, qui ont un éclat plus languissant et plus terne, se nomment lithizontes; les carthaginoises sont beaucoup plus petites; dans l'Inde il y en a qui, creusées, tiennent jusqu'à un setier. D'après Archélaüs, les escarboucles carthaginoises sont d'un aspect plus sombre; mais exposées à la lumière du feu ou du soleil, et présentées obliquement, elles rayonnent plus que les autres; à l'ombre, dans les maisons, elles paraissent pourpres; en plein air, couleur de flamme; aux rayons du soleil, scintillantes; quand on cachette avec ces escarboucles, la cire se fond, même à l'ombre. Plusieurs auteurs ont écrit que les escarboucles indiennes sont plus blanches que les carthaginoises, et que, au contraire de celles-ci, l'éclat en diminue quand on les incline; qu'en outre, dans les escarboucles mâles de Carthage, à l'intérieur, brillent des points lumineux comme des étoiles, tandis que les femelles jettent au de hors tout leur éclat;

[4] que les escarboucles d'Ala banda sont plus sombres que les autres, et raboteuses. Les environs de Milet et la Thrace en fournissent de même couleur que les alabandiques, et que le feu n'altère aucunement. D'après Théophraste (De Iapid., p. 7), on en trouve aussi à Orchomène d 'Arcadie et à Chios ; celles d'Orchomène sont plus sombres, et on en fait des miroirs; celles de Trézène sont de diverse cou leurs, et parsemées de taches blanches; il y en a à Corinthe, mais celles-ci sont plus pâles et tirent sur le blanc; il en vient aussi par Marseille. Bocchus a écrit qu'on en trouvait de fossiles dans le territoire d'Olisipon, et qu'on les extrayait avec grand labeur, le terrain étant argileux et brûlé par le soleil.

XXVI. [1] Rien de plus difficile que de distinguer les différentes sortes d'escarboucles, tant l'art des lapidaires peut en dénaturer les nuances en les forçant à refléter les couleurs des montures, On dit qu'il est possible de donner du brillant aux escarboucles qui en manquent, en les faisant macérer pendant quatorze jours dans du vinaigre, et que le brillant ainsi acquis dure quatorze mois. On contrefait parfaitement les escarboucles avec le verre, mais on reconnaît la tromperie avec la pierre à aiguiser, comme pour toutes les pierreries artificielles. En effet, les pierres artificielles sont plus tendres, fragiles, ont à l'intérieur une sorte de limaille, et sont moins pesantes. Quelquefois aussi elles offrent de petites bulles qui brillent comme l'argent

XXVII. [1] On trouve dans la Thesprotie une pierre fossile nommée anthracitis, et semblable au charbon. Ceux qui ont écrit qu'on en rencontrait aussi dans la Ligurie se sont trompés, je pense, à moins qu'il n'y en eût peut-être de leur temps. On dit qu'il en est d'entourées d'une veine blanche, et dont la couleur est de feu comme celle des pierres décrites plus haut. Chose singulière! jetées dans le feu, elles s'éteignent et paraissent mortes; au contraire, arrosées d'eau, elles deviennent flamboyantes.

XXVIII. [1] Il faut rapprocher de l'anthracitis le sandarésus, dit par quelques-uns garamantitès. On en trouve dans l'Inde en un lieu nommé Sandarésus; on en trouve aussi dans l'Arabie méridionale. Ce qui le recommande surtout, c'est qu'un feu intérieur, pour ainsi dire placé derrière une substance transparente, brille d'étoiles qui semblent des gouttes d'or : étoiles qui doivent toujours partir du dedans, jamais de la surface. De plus, des idées religieuses sont attachées à cette pierre, à cause du rapport qu'elle a avec les astres: en effet, elle est constellée, et offre à peu près le nombre et la disposition des Hyades; c'est pourquoi les Chaldéens l'emploient dans leurs cérémonies.

[2] Ici aussi les mâles se distinguent par une teinte foncée et vigoureuse qui se communique aux objets mis auprès. On dit même que ceux de l'Inde font mal à la vue. Le feu des sandarésus femelles est plus doux, brillant plutôt que flamboyant. Il en est qui préfèrent le sandarésus de l'Arabie à celui de l'Inde, et qui le disent ressemblant à une chrysolithe enfumée. Isménias prétend que le sandarésus est trop tendre pour être poli, et qu'à cause de cela il se vend cher; des auteurs le nomment sandarica. Le point sur lequel tous sont d'accord, c'est que plus le nombre des étoiles y est grand, plus cette pierre a de prix.

[3] La ressemblance du nom fait qu'on la confond parfois avec le sandasel, appelé par Nicandre saudaréséon, et par d'autres sandaréson. Quelques-uns, qui conservent son nom au sandarésus, appellent le sandasel sandastron; suivant eux, on trouve le sandastron aussi dans l'Inde; il porte le nom de la localité qui le fournit; il a la couleur de la pomme ou de l'huile verte, et personne n'en fait cas.

XXIX. [1] On range encore parmi, les pierres ardentes la lychnis, ainsi dénommée parce que c'est surtout à la lueur des lampes qu'elle est agréable. Elle se trouve aux environs d'Orthosie, dans toute la Carie et dans les localités voisines; mais la plus estimée vient de l'Inde. Quelques-uns ont nommé escarboucle moins vive la lychnis qui est au second rang, et qui ressemble aux fleurs dites de Jupiter; (XXI, 33, 1, et 39, 1). On distingue aussi d'autres variétés : une a le rayonnement de la pourpre, une autre celui de l'écarlate. Je trouve aussi que cette pierre, échauffée par le soleil ou par le frottement des doigts, attire les pailles et les filaments de papier.

XXX. [1] La pierre carthaginoise exerce, dit- on, la même action; cependant elle est de beaucoup inférieure aux précédentes. On la trouve chez les Nasamons, dans les montagnes; elle pro-vient, suivant les habitants, d'une pluie divine. On la découvre au clair de lune, surtout quand l'astre est dans son plein. Carthage en était jadis le dépôt. Archelaüs dit qu'il en vient aussi en Égypte, aux environs de Thèbes, et qu'elles sont fragiles, veinées, et semblables à des charbons qui s'éteignent. Je trouve dans les auteurs qu'autrefois ou employait cette pierre et la lychnitis à faire des vases à boire. Au reste, toutes les pierres ardentes opposent une résistance extrême à la gravure, et, servant de cachet, emportent une partie de la cire.

XXXI. [1] Au contraire, la sarde se grave et cachette très bien, la sarde, dont le nom fait partie de celui delta sardoine. Cette pierre est commune. On la trouva d'abord auprès de Sardes ; mais les plus estimées viennent des environs de Babylone, où, en entamant certaines carrières, on les rencontre adhérentes à la roche, en forme de cœur. On dit que cette production fossile s'est épuisée en Perse; mais plusieurs autres lieux en fournissent, par exemple Paros et Assos. L'Inde a trois espèces de sardes : une rouge, une seconde qu'on nomme pione à cause de son aspect gras, une troisième sous laquelle on met des feuilles d'argent.

[2] Les sardes indiennes sont transparentes; les arabiques sont plus opaques. On en trouve aussi autour de Leucade d'Épire et en Égypte, qu'on garnit en dessous de feuilles d'or. Parmi ces sardes, les mâles ont un éclat plus vif; celui des femelles est plus faible et plus mat. Anciennement aucune pierre n'était plus en usage : du moins est-ce de celle-là qu'on fait parade dans les comédies de Ménandre et de Philémon. De toutes les pierres transparentes, c'est celle qui, mouillée, se ternit le plus lentement; mais de tous les liquides l'huile agit le plus sur elles. On fait peu de cas des sardes couleur de miel, et encore moins des sardes couleur de poterie.

XXXII. (VIII.) [1] La topaze est encore aujourd'hui en très grande estime, à cause de son beau vert ; et même, au moment de la découverte, on la préféra à toutes les autres pierres. [2] Il arriva que des pirates trogodytes abordèrent dans une île d'Arable appelée Cytis (VI, 34, 2), après avoir souffert de la faim et de la tempête; et, arrachant des herbes et des racines, ils mirent à découvert des topazes : tel est le sentiment d'Archélaüs. Juba prétend que l'île Topaze (VI, 34, 1) est dans la mer Rouge, à un jour de navigation du continent; que, entourée de brouillards et souvent cherchée par les navigateurs, elle a pris de cette circonstance le nom qu'elle porte; qu'en effet topazin signifie chercher, en langue trogolyte;

[2] que de là Philémon, préfet du roi, eu fit venir pour la première fois, et le donna à la reine Bérénice, mère de Ptolémée Il, et qu'elles plurent beaucoup à cette princesse ; qu'ensuite on fit avec cette pierre, à Arsinoé, femme de Ptolémée Philadelphe, une statue de quatre coudées, qui fut consacrée dans le temple appelé temple d'Or D'après les auteurs les plus modernes, on trouve aussi des topazes auprès d'Alabastrum en Thébaïde. Ils en distinguent deux espèces, la prasside et la chrysoptère, qui ressemble à la chrysoprase; en effet, toutes les topazes tirent sur la couleur du suc de porreau. La topaze est la plus grosse des pierres précieuses; c'est la seule aussi qui cède a l'action de la lime. On polit les autres avec la pierre de Naxos (XXXVI, 10) et la pierres à aiguiser. La topaze s'use même à porter.

XXXIII. [1] Après elle parlons d'une pierre plus semblable par l'apparence que par le prix, la callaïs, qui est d'un vert pâle. Elle se trouve en arrière de l'Inde, chez les Phycares, habitants du Caucase, chez les Saces et les Dahes. Elle est d'une grosseur remarquable, mais pleine de trous et de saletés. Celle de Carmanie est beaucoup plus nette et plus belle. Dans les deux contrées, elle se rencontre sur des rochers inaccessibles et glacés; elle y fait saillie comme un oeil, et n'y tient que faiblement, paraissant plutôt apposée qui adhérente à la roche. Des hommes habitués au cheval et mauvais piétons ne se soucient pas de gravir jusque-là; d'ailleurs le danger les effraye.

[2] C'est pourquoi ils attaquent la callaïs de loin, à coups de fronde, et la font tomber avec la mousse qui l'entoure. C'est le tribut qu'ils payent, c'est l'ornement qu'ils se plaisent le plus à porter au cou et aux doigts; c'est leur fortune, c'est leur gloire; et ils se vantent de toutes les pierres qu'ils ont abattues depuis leur enfance. Mais en cela le succès est variable : quelques-uns, du premier coup, en font tomber de très belles, et plusieurs vieillissent sans en abattre une seule. Telle est la chasse de la callaïs. La taille donne la forme à en pierres; du reste, elles se cassent aisément.

[3] Les plus estimées ont la couleur de l'émeraude, cela montre néanmoins que ce qui plaît en elle leur est étranger. L'or dans lequel on les enchâsse les relève, et il n'est pas de pierre à laquelle ce métal aille mieux. Les plus belles callaïs perdent leur couleur si on laisse tomber dessus de l'huile, des essences ou du vin pur; les moins belles la conservent mieux. Il n'est point de pierre plus aisée à contrefaire à l'aide du verre. Des auteurs disent qu'on en trouve en Arabie, dans le nid de l'oiseau nommé mélancoryphe.

XXXIV. [1] Il y a plusieurs autres sortes de pierre vertes. La prase appartient aux pierres communes. De la prase ordinaire se distingue une seconde espèce marquée de points sanguinolents. et une troisième portant trois raies blanches. A toutes ces espèces on préfère la chrysoprase, qui, elle aussi, a la couleur du suc de poireau, mais dont la nuance va un peu de la topaze à l'or : la grosseur en est telle, qu'on en fait même des coupes, et très souvent des cylindres.

XXXV. [1] L'Inde, qui produit ces pierres, produit aussi le nilion. Celui-ci a un éclat terne, fugace, et, quand on y fixe les yeux, trompeur. Sudinès dit qu'on en trouve aussi dans le Syvérus, rivière de l'Attique. La couleur en est celle d'une topaze enfumée, ou quelquefois d'une topaze couleur de miel. D'après Juba, l'Éthiopie en produit sur les rives du fleuve que nous nommons Nil ; et de là viendrait le nom qu'il porte.

XXXVI. [1] La molochite n'est pas transparente; elle est d'un vert plus foncé et plus mat que l'émeraude; le nom lui vient de la mauve, dont elle a la couleur. Elle est bonne pour faire des cachets; et elle est douée d'une vertu médicale naturelle qui la rend propre à préserver les enfants des dangers qui les menacent. On la trouve en Arabie.

XXXVII. [1] Le Jaspe est vert, et souvent diaphane Quoique le cédant à plusieurs pierreries, il a conservé la renommée qu'il avait dans l'antiquité. Plusieurs contrées produisent le jaspe : l'Inde, un jaspe semblable à l'émeraude; l'île de Chypre, un jaspe dur et d'un glauque mat; la Perse, un jaspe bleu de ciel, et qu'on appelle pour cette raison aérizuse; tel est aussi le jaspe caspien. Le jaspe est bleu sur les rives du Thermodon; pourpre en Phrygie; d'un pourpre bleu, triste et sans rayonnement, en Cappadoce.

[2] Amisos en fournit un semblable au jaspe indien. Celui de Chalcédoine est trouble. Mais il vaut mieux distinguer les qualités que les provenances. Le premier est celui qui a quelque chose de la pourpre ; le second, de la rose ; le troisième, de l'émeraude. Les Grecs ont donné à chacune de ces espèces des noms appropriés. Le quatrième est nommé par eux Borée; il ressemble au matin d'un jour d'automne, et c'est celui qu'on nomme aérizuse. On trouve aussi un jaspe qui ressemble à la sarde, et un autre qui imite la couleur de la violette. Les autres espèces ne sont pas moins nombreuses, mais toutes sont ou trop bleues, ou semblables au cristal, ou ayant la couleur des sébestes (XV, 12).

[3] Il y a encore le jaspe térebinthacé; dénomination impropre, je pense, car ce jaspe est comme compose de plusieurs autres jaspes. Les plus belles de ces pierres se portent dans un chaton ouvert, dont l'or n'embrasse que les bords de la pierre. On regarde comme des défauts un éclat de peu de durée, un éclat visible de loin, le grain de sel, et toutes les défectuosités communes aux autres pierres (XXXVII, 18). On fait de faux jaspes avec du verre; on les reconnaît à ce qu'ils jettent leurs feux au loin, au lieu de les concentrer en eux-mêmes. La pierre appelée sphragis ne diffère pas du jaspe; elle n'appartient au domaine commun des pierreries que parce qu'elle est très bonne pour faire des cachets (IX.)

[4] Tout l'Orient, dit on, porte les jaspes en amulettes. Parmi les Jaspes, la variété qui ressemble à l'émeraude est souvent coupée transversalement au milieu par une ligne blanche : on la nomme grammatias; celle qui offre plusieurs lignes, polygrammos. Je ne manquerai pas de signaler en passant les mensonges des mages, qui prétendent que celte pierre est avantageuse à ceux qui ont des harangues à faire. Il y a le jaspe joint a l'onyx, et nomme jasponyx. Il y a le jaspe qui tient comme des nuages, et qui imite les flocons de neige; le jaspe étoilé, à points rutilants ; le jaspe semblable au sel de Mégare (XXXI, 41, 3), et le jaspe comme en fumé qu'on nomme capnias. Nous avons vu un jaspe de quinze pouces de long, dont on fit une effigie de Néron portant cuirasse.

XXXVIII. [1] Nous consacrerons aussi un paragraphe particulier au cyanos (pierre bleue), nom qui a été appliqué tout à l'heure à un jaspe, à cause de sa couleur bleue. Le plus beau est le cyanos de Scythie, puis celui de Chypre, enfin celui d'Égypte. On l'imite très bien avec le verre coloré ; et cette intention, due à un roi d'Égypte, a été, à sa gloire, consignée dans les livres. Le cyanos se divise aussi en mâle et en femelle. Quelquefois il est parsemé d'une poussière dorée, mais autrement que le saphir

XXXIX. [1] Le saphir, en effet, brille de points dorés. Il est bleu, rarement avec une teinte pourprée. Les plus beaux viennent de la Médie. Aucune espèce n'est transparente. Au reste, cette pierre ne vaut rien pour la gravure, à raison de durillons cristallins qui s'y rencontrent. Les saphirs bleu de mer sont regardés comme mâles.

XL. [1] Faisons à la suite une autre catégorie des pierres purpurines, et de celles dont la nuance dérive de la pourpre. Au premier rang sont les améthystes de l'Inde. Mais on en trouve aussi dans cette partie de l'Arable qui est limitrophe de la Syrie et qu'on nomme Pétrée, dans la petite Arménie, en Égypte, et en Galatie; celles de Thasos et de Chypre sont les moins pures et les moins estimées. Le nom quelles portent vient, dit-on, de ce que l'éclat qu'elles jettent, arrivant jusqu'à la limite de la couleur du vin, passe au violet avant d'y atteindre, ou de ce qu'elles ont dans leur pourpre quelque chose qui n'est pas complètement flamboyant, mais qui va s'amortissant et tirant sur une nuance vineuse.

[2] Toutes les améthystes sont d'un violet transparent, et faciles à graver. Celles de l'Inde ont dans la perfection la nuance de la pourpre la plus riche, et les teinturiers en pourpre ne désirent que d'attraper cette belle nuance (IX, 62, 3). Elles répandent cette teinte d'une façon gracieuse et douce à la vue, et ne la lancent pas aux yeux comme les escarboucles. Une variété approche de la couleur de l'hyacinthe; les Indiens nomment sacon cette couleur, et sacondion cette améthyste. Une autre variété a une couleur plus claire, et se nomme sapénos; on la nomme aussi pharanitis, du nom du pays où on la trouve, qui est limitrophe de l'Arable.

[3] La quatrième variété est couleur de vin. La cinquième tire sur le cristal; elle est presque blanche, la nuance pourpre y manquant. On n'en fait pas de cas; car une belle améthyste doit avoir, regardée de bas en haut, un certain éclat purpurin, légèrement nuancé de rose, avec un reflet d'escarboucle. Quelques-uns nomment de préférence ces améthystes paedéros; d'autres, antéros; beaucoup, paupière de Vénus. Les mages menteurs assurent que l'améthyste empêche l'ivresse, croyant sans doute que cela est bien en rapport avec l'apparence et la couleur de cette pierre; de là, disent-ils, le nom qu'elle a.

[4] De plus, si on y inscrit les noms de la lune et du soleil, et qu'on la porte suspendue au cou avec des poils de cynocéphale ou des plumes d'hirondelle, elle préserve des maléfices. Elle procure, de quelque façon qu'on la porte, un favorable accès auprès des rois; elle détourne la grêle et les sauterelles, si on récite une prière qu'ils indiquent. Quant aux émeraudes, ils leur ont attribué de semblables vertus, à la condition d'y graver des aigles ou des scarabées. Sans doute ce n'est pas sans un sentiment de mépris et de moquerie pour le genre humain qu'ils ont écrit de pareils contes.

XLI. [1] L'hyacinthe diffère beaucoup de l'améthyste; cependant elle en dérive pour la nuance. Ce qui fait la différence, c'est que l'éclat violacé, si vif dans l'améthyste, est atténué dans l'hyacinthe. Agréable au premier coup d'œil, il s'évanouit avant de satisfaire; bien loin de rassasier les yeux, il les atteint à peine, et il pâlit plus rapidement que la fleur de même nom.

XLII. [1] L'Éthiopie qui produit les hyacinthes, produit aussi les chrysolithes, transparentes et à éclat doré; mais on préfère celles de l'Inde, et, pourvu qu'elles ne soient pas de diverses nuances, celles de Tibara. Les plus mauvaises sont celles d'Arabie, car elles sont troubles, marbrées; l'éclat en est interrompu par des taches nuageuses, et même celles qui se trouvent être limpides semblent remplies de leur propre limaille. Les meilleures sont celles qui, mises auprès de l'or, lui donnent une teinte blanchâtre et une certaine nuance d'argent. On enchâsse les belles dans des chatons à jour; quant aux autres, on met une feuille de laiton par-dessous. Toutefois ces pierres ont cessé d'être employées comme pierreries.

XLIII. [1] On donne le nom de chrysélectre à une certaine pierre tirant sur la couleur de l'électrum, mais qui n'est agréable que le matin (XXXVII, 76, 1). On reconnaît les chryselectres du Pont à leur légèreté. Quelques-unes sont dures et rousses, d'autres tendres et sales. Bocchus assure qu'on en a trouvé en Espagne aussi, dans le lieu où il dit qu'on a rencontré du cristal fossile (XXXVII, 9), en creusant des puits jusqu'au niveau de l'eau. Il ajoute avoir vu une chrysolithe du poids de douze livres.

XLIV. [1] Il existe des Ieucochryses; une veine blanche les traverse. Il y a la variété capnias, la variété semblable au verre et ayant un reflet de safran. On les imite avec le verre, au point que l'œil ne peut les distinguer; mais le toucher découvre la fraude : les fausses ne sont pas aussi froides que les vraies.

XLV. [1] Au même genre appartiennent les mélichryses, ainsi nommées parce qu'il semble qu'un miel pur passe à travers un or diaphane. Elles viennent de l'Inde. Quoique dures, elles sont fragiles, et non sans mérite. L'Inde aussi produit le xuthos, qui n'y est recherché que par le peuple.

XLVI. [1] A la tête des pierres blanches est le paedéros; toutefois on peut demander à quelle couleur il appartient. Le nom (XXXVII, 22 et 40), en a été tant de fois donné à de belles pierre-ries, qu'il est devenu, par privilège, synonyme de beauté. Il y a toutefois une sorte de paedéros qui mérite spécialement un si beau nom; car il réunit la transparence du cristal, le vert particulier de l'air, et en même temps la pourpre et un certain reflet de vin doré, reflet qui se montre à l'œil toujours le dernier, mais toujours entouré d'une couronne de pourpre. Ce paedéros paraît pénétré et de chacune de ces nuances isolément, et de toutes à la fois.

[2] Nulle pierre n'a une plus belle eau; nulle ne captive plus agréablement et plus doucement les yeux. Le paedéros le plus recherché vient de l'Inde, où on rappelle sagénon ; au second rang est celui d'Égypte, qui se nomme syénite; au troisième rang est celui d'Arabie, mais il est raboteux. Celui du Pont et celui de l'Asie ont le rayonnement plus tendre; la substance même est plus tendre dans ceux de la Galatie, de la Thrace et de Chypre. Les défauts pour les paedéros sont d'avoir peu de vivacité, ou d'être troublés par des couleurs étrangères, et de plus les défauts commun à toutes les pierres (XXXVII, 18).

XLVII. [1] Le second rang des pierres blanches est à l'astérie, ce qu'elle doit à une propriété naturelle: elle tient renfermée en elle-même une certaine lumière, comme dans une prunelle. Cette lumière pour ainsi dire mobile à l'intérieur, elle la transmet suivant les degrés d'inclinaison, tantôt par un point, tantôt par un autre. Opposée au soleil, elle darde des rayons blancs, à la façon d'une étoile; de la le nom qu'on lui a donné. Elle est difficile à graver. On préfère celle de la Carmanie à celle de l'Inde.

XLVIII. [1] La pierre nommée astrion est également blanche, ressemblant au cristal; on la trouve dans l'Inde et sur les côtes de la Pallène. Au centre brille comme une étoile, dont la lumière ressemble à celle de la lune dans son plein. Quelques-uns attribuent le nom quelle porte à ce que mise à l'opposite des astres elle se saisit de leur lumière et la renvoie. Ces auteurs ajoutent que la plus belle est celle de la Germanie, et que celle-là est sans défaut; qu'on nomme céraunie une variété inférieure, et que la moins estimée ressemble à la lumière d'une lampe.

XLIX. [1] On vante encore l'astroïtès; et ceux qui s'occupent des arts magiques assurent que Zoroastre en a célébré les vertus merveilleuses dans la magie.

L. [1] Sudinès dit que l'astrobale ressemble à des yeux de poisson, et qu'au soleil il a un rayonnement blanc.

LI. [1] Au nombre des pierres blanches est encore la pierre nommée céraunie, qui absorbe la lumière des astres. Elle est cristalline, d'un reflet bleu, et se trouve eu Carmanie. Zénothémis avoue qu'elle est blanche; mais il dit qu'elle a à l'intérieur une étoile qui va de côté et d'autre. Suivant lui, il y a des céraunies de peu d'éclat, dans lesquelles on fait naître cette étoile par une macération de quelques jours dans le nitre et le vinaigre, étoile qui s'éteint au bout d'autant de mois que la macération a duré de jours. Sotacus distingue deux autres variétés de céraunies, une noire et une rouge. Il dit qu'elles ressemblent à des haches ;que parmi ces pierres celles qui sont noires et rondes sont sacrées; que par leur moyen on prend les villes et les flottes, et qu'on les nomme bétules; mais qu'on nomme céraunies celles qui sont longues. On prétend qu'il y a encore une autre espèce de céraunie extrêmement rare, et recherchée par les mages pour leurs opérations, attendu qu'elle ne se trouve que dans un lieu frappé d e la foudre.

LII. [1] Dans ces auteurs, après la céraunie c'est la pierre nommée iris qui a le plus de renom. On la trouve fossile dans une certaine île de la mer Rouge, qui est à soixante mille pas de la ville de Bérénice. Elle est en partie cristal. Aussi quelques-uns ont-ils dit qu'elle était ta racine du cristal. Ce n'est pas sans raison qu'on la nomme iris: frappée des rayons du soleil, dans un lieu couvert, elle projette sur la muraille voisine toutes les apparences, toutes les couleurs de l'arc-en-ciel, changeant continuellement de teintes, et excitant l'admiration par cette grande variété. Il est certain qu'elle est hexaèdre comme le cristal.

[2] Suivant quelque-uns, il s'en trouve qui ont les faces raboteuses et les angles inégaux, et qui, exposées au soleil, à découvert, dispersent les rayon qui tombent sur elles; mais d'autres, projetant la lumière autour d'elles, éclairent les objets voisins. Au reste, l'iris ne renvoie les couleurs, comme nous avons dit (XXXVII, 25, 3), que quand elle est en un lieu couvert; ce qui montre qu'elles ne sont pas dans cette pierre, mais qu'elles sont le produit de la réverbération des murailles. La plus belle est celle qui donne les arcs les plus grands, et les plus semblables à l'arc-en-ciel. Ill est encore une autre iris tout à fait semblable du reste, sinon qu'elle est très dure. Horus dit que calcinée et pilée celle-ci guérit la morsure de l'ichneumon, et qu'elle vient de la Perse.

LIII. [1] La pierre nommée léros a un aspect semblable, mais ne produit pas les mêmes effets; c'est une espece de cristal, qui a en travers une tache blanche et noire.

LIV. [1] Ayant traité des pierreries principales suivant l'ordre des couleurs, nous allons parler des autres suivant l'ordre alphabétIque.

(X.) L'agathe était très estimée; aujourd'hui on n'en fait aucun cas. On la trouva d'abord en Sicile, auprès d'un fleuve qui porte le même nom; depuis, on l'a rencontrée en plusieurs localités. Elle l'emporte en grosseur sur les autres et offre un grand nombre de variétés, d'après les-quelles varient les surnoms; on distingue: la jaspagatbe, la céragathe, la sardagathe, l'haemagathe, la lecagatbe, la dendragathe, qui est comme décorée d'arbustes; l'autagathe qui calcinée répand une odeur de myrrhe; la coralloagathe, parsemée, comme le saphir, de gouttes d'or, très commune en Crète, où on la nomme sacrée; on la regarde comme bonne contre les blessures faites par les araignées et les scorpions.

[2] Je ne répugne pas à attribuer une telle propriété aux agathes de Sicile; car dès qu'on commence à respirer l'air de cette île le venin des scorpions se trouve neutralisé. Les agathes qu'on rencontre dans l'Inde ont la même vertu, et bien d'autres qui sont merveilleuses. Elles offrent les images de fleuves, de bois, de bêtes de somme, de chariots, de harnois et d'ornements pour les chevaux. Les médecins en font des molettes. La vue seule en est bonne pour les yeux ; tenues dans ta bouche, elles calment la soif. Les agathes de Phrygie n'ont point de vert. Celles qu'on trouve à Thèbes, en Égypte, n'ont point de veines rouges et blanches. Celles-ci aussi sont efficaces contre les scorpions. La même vertu appartient à celles de Chypre. Il y a des gens qui recherchent surtout la transparence du verre dans ces pierres.

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