Naturalis Historia (page 6)

Pline l'Ancien · Arts Libéraux

Texte français, domaine public · Source : remacle.org · 27 pages

Aussi en latin.

Fiche de l’œuvre dans le savoir

[2] Il y a près de mille ans qu'Homère, ce grand poète, se plaignait sans cesse de la diminution de la taille des mortels. Les Annales, sans rapporter quelle fut la taille de Naevius Pollion, disent qu'il fut presque étouffé par le peuple, qui se pressait autour de lui par curiosité ; elles indiquent par là qu'elle était extraordinaire. L'homme le plus grand qui ait été vu de notre temps, sous le règne du dieu Claude, s'appelait Gabbara ; on l'avait amené d'Arabie : il avait 9 pieds 9 pouces (mètres 2, 871). Sous le dieu Auguste, il y en eut deux qui avaient un demi-pied de plus (mètres 3, 018) ; on en conservait le corps par curiosité dans le tombeau des jardins de Salluste ; ils se nommaient Posion et Secundilla.

[3] Sous le même prince, un nain haut de deux pieds et un palme (mètre 0, 809) (08), nommé Conapas, fit les délices de sa petite-fille Julie, ainsi qu'une naine, Andromède, affranchie de Julia Augusta. Manius Maximus et M. Tullius, chevaliers romains, n'avaient que deux coudées de haut (mètres 0, 883), d'après Varron ; nous-même nous avons vu leurs corps conservés dans des niches sépulcrales. On sait que des enfants naissent avec une taille d'un pied et demi, et même plus, et qu'au bout de trois ans le terme de leur existence est atteint.

XVIII. [1] Nous trouvons chez les historiens qu'à Salamine le fils d'Euthymène acquit en trois ans la taille de trois coudées (mètre 1, 325), et qu'il avait la démarche lente et l'intelligence obtuse : déjà il était devenu pubère, la voix était forte, lorsqu'une convulsion subite l'emporta à l'âge de trois ans accomplis. Nous-même nous avons été naguère (09) témoin, à part la puberté, de presque toutes ces circonstances chez le fils de Cornelius Tacite, chevalier romain, administrateur des finances dans la Gaule Belgique. Ces individus sont appelés ektrapeloi (monstrueux) par les Grecs ; ils n'ont pas de nom en latin.

[2] (XVII.) Chez l'homme, la longueur est la même depuis les pieds jusqu'à la tête que d'une main à l'autre, les deux bras étant étendus, et la mesure étant prise sur les doigts les plus longs. Le côté droit est plus fort que le gauche ; chez quelques-uns les deux côtés sont également forts ; chez d'autres c'est le côté gauche qui prédomine, ce qu'on n'observe jamais chez les femmes.

XVIll. [1] Les mâles sont plus pesants que les femelles ; tous les animaux ont le corps plus pesant après la mort que pendant la vie, et pendant le sommeil que dans la veille. Les cadavres des hommes flottent sur le dos, ceux des femmes sur le ventre, comme si la nature, même après la mort, menaçait leur pudeur.

[2] (XVIII.) Nous lisons que quelques individus ont les os entièrement solides et sans moelle. On les reconnaît à ce qu'ils ne ressentent pas la soif et ne suent pas. Nous savons, du reste, que la volonté triomphe de la soif. Julius Viator, chevalier romain, de la nation des Vocontiens alliée, eut une anasarque dans son jeune âge : les médecins lui défendirent de boire; l'habitude devint chez lui une seconde nature, et jusqu'à la vieillesse il s'abstint de tout breuvage. Il y a beaucoup d'exemples de différentes privations ainsi imposées.

[3] (XIX.) On rapporte que Crassus, aïeul de Crassus tué dans la guerre des Parthes, ne rit jamais ; il fut surnommé pour cette raison Agélaste (agelastos, qui ne rit pas) ; que beaucoup n'ont jamais pleuré ; que Socrate, célèbre par sa sagesse, conserva toujours le même visage, sans que l'allégresse ou le trouble s'y soit jamais fait remarquer. Cette constante de caractère dégénère parfois en une sorte de raideur, en un travers de dureté inflexible, qui enlève les sentiments de l'humanité. La Grèce, qui a vu beaucoup de caractères de ce genre, leur a donné le nom d'insensibles (apatheis) : et ce qui est étonnant, ceux qui en ont offert principalement l'exemple sont des philosophes, Diogène le Cynique, Pyrrhon, Héraclite, Timon ; ce dernier alla même jusqu'à haïr le genre humain tout entier. On cite encore beaucoup de cas de petites particularités naturelles : Antonia, femme de Drusus, le frère de Tibère, ne crachait jamais ; Pomponius le poète (XVI, 6), personnage consulaire, n'avait jamais de renvois. Ceux dont les os sont naturellement privés de moelle, sont très rares ; on les appelle Hommes de corne (XXXI, 9).

XIX. (XX.) [1] Tritannus, d'un corps maigre, célèbre parmi les gladiateurs qui portaient l'armure des Samnites, avait une force extraordinaire, et, ainsi que son fils, soldat du grand Pompée, il avait les nerfs disposés comme un grillage, en long et en travers, dans tout le corps, même aux bras et aux mains ; c'est du moins ce que rapporte Varron, citant des exemples de force prodigieuse (10). Il dit même que le fils, combattant contre un ennemi qui l'avait provoqué, le vainquit sans armes, avec un seul doigt, et qu'enfin il le saisit et l'emporta dans le camp.

[2] Aulus (11) Vinnius Valens, qui servit comme centurion dans la garde prétorienne du dieu Auguste, soutenait un chariot chargé de pièces de vin jusqu'à ce qu'on les eût vidées ; d'une main il arrêtait une voiture, malgré les efforts des chevaux tirant en sens contraire ; et il faisait beaucoup d'autres choses merveilleuses, dont on lit le détail inscrit sur son monument. Le même (12) Varron dit : "Fusius, surnommé l'Hercule rustique, enlevait son mulet ; Salvius (13) montait une échelle ayant à ses pieds 200 livr. autant aux mains et autant sur chaque épaule."

[3] Nous aussi nous avons vu un nommé Athanatus marcher sur la scène (tour de force prodigieux) revêtu d'une cuirasse de plomb de 500 livres, et chaussé de cothurnes pesant 500. Quand Milon l'athlète se posait sur ses pieds, personne ne pouvait le faire bouger de place ; quand il tenait une pomme dans la main personne ne pouvait lui redresser un doigt.

XX. [1] Philippidès alla d'Athènes à Lacédémone en deux jours ; la distance est de 1.148 stades (kil. 209, 76) : cela paraissait merveilleux, jusqu'à ce qu'Anystis, coureur lacédémonien, et Philonidès (II, 73), coureur d'Alexandre le Grand, eurent parcouru en un seul jour les 1.200 stades (kil. 220, 8) qui séparent Élis de Sicyone. Aujourd'hui même on sait que dans le cirque quelques individus font des courses de 160.000 pas ; et tout récemment, sous le consulat de Fonteius et de Vipsanius (II, 72), un enfant de huit ans parcourut depuis midi jusqu'au soir un espace de 75.000 pas. On comprendra combien cela est étonnant, si l'on réfléchit que Tibère, se rendant en toute hâte en Germanie auprès de son frère Drusus malade, et relayant trois fois, mit un jour et une nuit à faire ce long voyage: la distance était de 200.000 pas.

XXI. (XXI.) [1] C'est surtout relativement à la vue que l'on trouve dés phénomènes incroyables. Cicéron rapporte que l'Iliade d'Homère, écrite sur une feuille de parchemin, fut renfermée dans une coquille de noix; le même auteur (Acad. IV) cite un individu qui distinguait les objets à la distance de 135.000 pas ; M. Varron a même dit son nom ; il s'appelait Strabon. Dans la guerre punique il avait coutume de se placer sur le promontoire de Lilybée, en Sicile ; de là il voyait sortir la flotte du port de Carthage, et il en comptait même les vaisseaux. Callicrate a fait en ivoire des fourmis et d'autres animaux tellement petits, que personne que lui n'en pouvait discerner les parties.

[2] Myrmécidès s'est rendu célébre dans ce genre de curiosités en faisant, en ivoire aussi, un quadrige qu'une mouche couvrait de ses ailes, et un navire qu'une abeille cachait de même sous les siennes (XXXVI, 5).

XXII. (XXII.) [1] Le sens de l'ouïe n'offre qu'une observation étonnante : le bruit de la bataille à la suite de laquelle Sybaris fut détruite s'entendit à Olympie le jour même où elle fut livrée. Quant à la la nouvelle de la victoire sur les Cimbres, et aux Castors romains qui annoncèrent, le jour même, la bataille gagnée sur Persée, il faut ranger ces faits parmi les visions et les présages donnés par les divinités.

XXIII. (XXIII.) [1] Le sort, qui amène de fréquents malheurs, a fourni d'innombrables exemples de la force à supporter la douleur. Le plus célèbre en ce genre parmi les femmes est celui de la courtisane Leaena (XXXIV, 19, n° 12), qui, mise à la torture, ne dénonça pas Harmodius et Aristogiton, les meurtriers du tyran ; et parmi les hommes, celui d'Anaxarque, qui, mis à la torture pour une cause semblable, se coupa la langue avec les dents, et, la crachant au visage du tyran, lui ôta tout espoir d'avoir des révélations.

XXIV. (XXIV.) [1] Quant à la mémoire, qualité si nécessaire dans la vie, il est difficile de dire quel homme l'a possédée au plus haut degré, tant il yen a qui se sont rendus célèbres dans ce genre. Le roi Cyrus nomma tous les soldats de son armée ; L. Scipion, tous les individus du peuple romain ; Cinéas, ambassadeur du roi Pyrrhos, tous les sénateurs et tous les chevaliers de Rome, le lendemain du jour de son arrivée en cette ville ; Mithridate, roi de vingt-deux nations, leur rendit la justice en autant de langues, après les avoir haranguées toutes sans interprète (XXV, 2) ; le Grec Charmadas récitait, comme s'il les avait lus, les livres qu'on lui désignait dans une bibliothèque.

[2] La mémoire a fini par devenir un art, inventé par Simonide le poète lyrique, et porté à sa perfection par Métrodore de Scepsis, à tel point qu'il enseignait à répéter textuelle-ment tout ce qu'on avait entendu. Il n'y a rien d'aussi fragile dans l'homme : les maladies, les chutes, une simple frayeur l'altèrent, soit partiellement, soit complètement. Un homme frappé d'une pierre n'oublia que les lettres ; un homme tombé d'un toit très élevé ne reconnaissait plus ni sa mère, ni ses alliés, ni ses parents ; une maladie enleva à un autre le souvenir de sa esclaves ; l'orateur Messala Corvinus oublia son propre nom. Aussi la mémoIre fait-elle souvent défaut, comme si elle tentait de nous quitter, même lorsque nous sommes en repos et en santé ; les approches du sommeil l'interrompent, au point que, la chaîne des idées s'étant perdue, nous cherchons en quel lieu nous nous trouvons.

XXV. (XXV.) [1] Je pense que l'homme né avec l'esprit le plus vigoureux est le dictateur César : je ne parle pas ici de son courage, de sa fermeté, de cette grandeur de pensée capable d'embrasser tout ce qui est sous le ciel ; mais je parle d'une vigueur qui lui était propre, et d'une rapidité qui semblait être celle de la flamme. Il était dans l'habitude de lire ou d'écrire, et en même temps de dicter et d'écouter. Il dictait à la fois à ses secrétaires quatre lettres, et des lettres si importantes ! ou même, s'il ne faisait rien autre chose, il en dictait sept. Il a livré cinquante batailles rangées, l'emportant seul sur M. Marcellus, qui en avait livre trente-neuf. Sans parler des victoires remportées dans les guerres civiles, 1.192.000 hommes ont péri dans les combats livrés par lui : ce n'est pas que je le glorifie d'un mal si grand, fait, même par nécessité, au genre humain ; il a condamné lui-même de pareils succès, en ne rapportant pas le nombre de ceux qui ont été tués dans les guerres civiles.

XXVI. [1] On accordera de plus justes louanges au grand Pompée, pour avoir enlevé aux pirates 846 vaisseaux. Ce qui sera le privilège propre de César, outre les qualités indiquées plus haut, c'est une clémence insigne, vertu qu'il a portée plus loin qu'aucun autre, et jusqu'à s'en repentir. Il a donné aussi un exemple de magnanimité incomparable : je ne parle pas (car ce serait tenir un langage favorable au luxe) des spectacles qu'il a fait célébrer, des richesses qu'il a prodiguées, des édifices magnifiques qu'il a élevés ; mais je parle de cette vraie et admirable grandeur d'une âme placée au-dessus de toutes les faiblesses, qui lui fit brûler, de bonne foi et sans les lire, les lettres prises à Pharsale dans le porte-feuille du grand Pompée, et à Thapsus dans celui de Scipion.

XXVII. (XXVI.) [1] Ici je rapporterai (l'honneur de l'empire romain y est intéressé, et non la supériorité d'un seul homme) les titres et les triomphes du grand Pompée, qui a égalé l'éclat des exploits non seulement d'Alexandre le Grand, mais encore d'Hercule pour ainsi dire, et de Bacchus Après avoir, se levant pour Sylla dans l'intérêt de la république, reconquis la Sicile, con quête qui fut son début ; après avoir subjugué et réduit sous l'autorité romaine l'Afrique entière, expédition qui lui valut pour dépouille le surnom de Grand, lui, chevalier (ce qui ne s'était jamais vu), entra dans Rome sur le char triomphal. Aussitôt il passe en Occident, et il dresse dans les Pyrénées des trophées où il inscrit les noms de 876 villes soumises depuis les Alpes jusqu'aux limites de l'Espagne ultérieure, et où, par une omission magnanime, il ne plaça pas le nom de Sertorius. Ayant éteint la guerre civile, qui entretenait toutes les guerres étrangères, il conduit : de nouveau dans Rome le char triomphal, ce chevalier si souvent général avant s'être soldat.

[2] Puis, chargé d'un commandement sur toutes : les mers, et envoyé enfin dans l'Orient, il rapporte (suivant l'habitude des vainqueurs dans les combats sacrés qui ne sont pas couronnés eux-mêmes, mais qui couronnent leurs patries (X, 4), il rapporte ses titres de gloire à son pays, et consacre à la ville de Rome cette inscription triomphale, dans le temple qu'il dédiait à Minerve avec le produit des dépouilles : CN. POMPÉE LE GRAND, IMPERATOR, AYANT TERMINÉ UNE GUERRE DE TENTE ANS, VAINCU, MIS EN FUITE, TUÉ OU SOUMIS 12.183.000 HOMMES, COULÉ BAS OU PRIS 846 VAISSEAUX, REÇU LA SOUMISSION DE 1.538 VILLES OU CHÂTEAUX, SUBJUGUÉ TOUT LE PAYS DEPUIS LE PALUS-MÉOTIDE JUSQU'A LA MER ROUGE, ACQUITTE LE VOEU QU'IL A FAIT A MINERVE. Tel est le résumé de ses exploits en Orient.

[3] Quant au triomphe qu'il a célébré le 3e jour avant les calendes d'octobre (29 septembre), sous le consulat de M. Pison et de M. Messala (an de Rome 693), en voici la légende : APRÈS AVOIR DÉLIVRÉ DES PIRATES LES PROVINCES MARITIMES ET RENDU AU PEUPLE ROMAIN L'EMPIRE DE LA MER, POMPÉE A TRIOMPHÉ DE L'ASIE, DU PONT, DE L'ARMÉNIE, DE LA PAPHLAGONIE, DE LA CAPPADOCE, DE LA CILICIE, DE LA SYRIE, DES SCYTHES, DES JUIFS, DES ALBANIENS, DE L'IBÉRIE, DE L'ÎLE DE CRÈTE, DES BASTERNES, ET EN OUTRE DES ROIS MITHRIDATE ET TIGRANE.

[4] Ce qu'Il y eut de plus grand dans toute cette gloire, c'est que (ainsi qu'il ledit lui-même à l'assemblée dans sa harangue sur ses expéditions) l'Asie, province frontière lorsqu’il en fut chargé, était devenue centrale lorsqu'il la remit à sa patrie. Si l'on voulait, par comparaison, passer de la même manière en revue les exploits de César, qui a paru plus grand que Pompée, il faudrait énumérer toutes les parties de la terre, et ce serait entrer dans de détails infinis.

XXVIII. (XXVII.) [1] Beaucoup ont été distingués à divers titres par d'autres genres de vertus. Caton, le premier (XIV, 5) de la famille Porcia, passe pour avoir réuni trois mérites excellents : il fut très bon orateur, très bon général, très bon sénateur, mérites qui me paraissent avoir tous brillé, plus tard il est vrai, mais avec plus d'éclat, dans Scipion Émilien, exempt en outre de toutes les haines qui assaillirent Caton (XXIX, 4). Ce sera donc le propre de Caton d'avoir eu quarante-quatre procès et d'avoir toujours été absous, bien que personne n'ait été aussi souvent accusé.

XXIX. (XXVIII.) [1] Il serait fort difficile de dire qui a eu le plus de courage, surtout si l'on tenait compte des récits fabuleux des poètes. Q. Ennius a principalement admiré T. Caecilius Denter et son frère ; et pour eux il a ajouté un sixième livre à ses Annales. L. Siccius Dentatus (XXII, 25), qui fut tribun du peuple sous le consulat de Sp. Tarpéius et A. Atérius, peu après l'expulsion des rois, réunirait peut-être les suffrages les plus nombreux : il assista à 120 affaires, fut vainqueur dans 8 com bats singuliers, et reçut 45 blessures par-devant, aucune par derrière.

[2] Le même enleva 34 dépouilles, reçut en don 18 piques sans fer, 25 ornements militaires, 83 colliers, 160 bracelets, 26 couronnes, dont 14 civiques, 8 d'or, 3 murales, et une obsidionale (XVI, 3 ; XXII, 4) ; et du fisc 10.000 as, des captifs, et 20 boeufs. Il suivit le triomphe de neuf généraux qui devaient surtout à lui leurs succès ; en outre (ce que je regarde comme sa plus belle action), il accusa devant le peuple T. Romillus, un de ses chefs, à sa sortie du consulat, et le fit condamner comme ayant abusé du commandement.

[3] Les exploits de Manlius Capitolinus ne seraient pas moins honorables, s'il n'en avait terni l'éclat par la fin de sa vie : il avait enlevé deux dépouilles avant sa dix-septième année ; il avait reçu la couronne murale le premier de tous les chevaliers, 6 couronnes civiques et 37 récompenses ; il avait été blessé 23 fois par devant ; Il avait sauvé P. Servilius, maître de la cavalerie, quoique blessé lui-même a l'épaule et à la cuisse ; en outre, il avait défendu seul contre les Gaulois le Capitole, dernier rempart de la république ; ce qui serait au-dessus de tout, s'il ne l'eût pas sauvé pour se faire roi. Ce sont là des exploits où le courage a, il est vrai, une grande part ; mais la fortune en a une plus grande encore.

[4] A mon avis, on ne préférera personne avec justice à M. Sergius, bien que son arrière-petit-fils, Catilina, ait entaché ce nom glorieux. A sa seconde campagne, il perdit la main droite ; en deux campagnes, il fut blessé vingt-trois fois, et pour cette raison il ne se servait bien ni de ses pieds ni de son autre main ; avec un seul esclave il fit ensuite, soldat estropié, plusieurs campagnes. Pris deux fois par Annibal (il n'avait pas affaire à un ennemi ordinaire), deux fois il s'échappa, ayant eu, tous les jours pendant vingt mois, ou le corps enchaîné ou les pieds entravés.

[5] Il combattit quatre fois avec la seule main gauche, et eut deux chevaux tués sous lui. Il se fit une main droite en fer, et, étant entré en campagne avec cette main attachée au bras, il fit lever le siège de Crémone, protégea Plaisance, et força douze camps dans la Gaule : tous ces détails se lisent dans le discours qu'il prononça lorsque, dans la préture, ses collègues l'écartaient des sacrifices comme mutilé. Que de couronnes n'eût-il pas amassées s'il avait ou affaire à un autre ennemi ? Car, pour juger le courage d'un homme, il importe beaucoup de prendre en considération les circonstances. Quelles couronnes civiques ont été gagnées dans les batailles de la Trébie, du Tésin ou du Trasimène ? Quelle couronne fut méritée à la bataille de Cannes, où le suprême effort du courage fut d'avoir échappé à ce désastre ? Certes, les autres ont été vainqueurs des hommes ; Sergius l'a été de la fortune même.

XXX. (XXIX) [1] Quant à la gloire du génie, qui pourrait faire un choix au milieu de tant d'espèces de sciences, et d'une si grande variété de choses et d'ouvrages ? Peut-être cependant s'accorde-t-on à reconnaître le poète grec Homère comme le génie le plus heureux qui ait jamais existé, soit que l'on considère le succès de son poème, soit qu'on en considère le sujet. Alexandre le Grand (car ce sont des juges illustres qui décideront le mieux et en dehors de toute en vie une si haute préséance), Alexandre le Grand avait pris parmi les dépouilles de Darius, roi des Perses, une cassette à parfums (XIII, 1), ornée d'or, de pierreries et de perles ; ses courtisans lui en expliquaient les différents usages ; lui, soldat souillé de la poussière des combats, et qui n'avait que faire de parfums, répondit : "Que l'on consacre cette cassette à la garde des livres d'Homère." Il voulait que le plus riche ouvrage de l'art servît à conserver l'ouvrage le plus pré cieux de l'esprit humain. De même, à la prise de Thèbes, il ordonna d'épargner la famille et la maison de Pindare. Il rebâtit la ville patrie du philosophe Aristote, et il joignit à tout l'éclat de ses exploits une telle preuve de sa bonté.

[2] Apollon à Delphes fit reconnaître les meurtriers du poète Archiloque. Bacchus ordonna de faire les funérailles de Sophocle, prince du théâtre tragique, qui mourut pendant que les Lacédémoniens assiégeaient Athènes, avertissant plusieurs fois en songe Lysandre, leur roi, de permettre l'enterrement de celui qui avait fait ses délices. Le roi, ayant alors demandé les noms des citoyens morts à Athènes, y reconnut sans peine celui que le dieu voulait désigner, et laissa faire en paix les funérailles.

XXXI. (XXX.) [1] Denys le tyran, livré du reste à des penchants de cruauté et d'orgueil, envoya un vaisseau orné de bandelettes au-devant de Platon, prêtre de la sagesse ; lui-même vint le recevoir au débarquement, sur un char à quatre chevaux blancs. Isocrate vendit un seul discours 20 talents (14). Eschine, Athénien, très grand orateur, ayant lu aux Rhodiens le discours d'accusation qu'il avait prononcé, lut aussi la défense de Démosthène, laquelle l'avait conduit à ce lieu d'exil. Les auditeurs admirant le discours de Démosthène : "Vous l'admireriez bien davantage, dit-il, si vous le lui aviez entendu prononcer : " donnant ainsi, même dans son malheur, un grand témoignage en faveur de son ennemi.

[2] Les Athéniens condamnèrent à l'exil Thucydide, général ; ils rappelèrent Thucydide, historien, admirant l'éloquence de celui dont ils avaient condamné l'incapacité militaire. Les rois d'Égypte et de Macédoine rendirent aussi un grand hommage à Ménandre, auteur comique, en le demandant avec une flotte et des ambassadeurs ; et lui-même s'honora encore davantage en préférant le sentiment littéraire à la faveur royale.

[3] Les grands de Rome ont aussi témoigné en faveur du génie, même chez les étrangers. Pompée, après avoir terminé la guerre de Mithridate, étant près d'entrer chez Posidonius, philosophe célèbre, défendit aux licteurs de frapper à l'huis comme c'était l'usage, et inclina devant la porte de la science ses faisceaux, lui à qui s'étaient soumis l'Orient et l'Occident. Caton le Censeur ayant entendu Carnéade, l'un de ces trois philosophes éminents qui formaient la célèbre députation envoyée par Athènes, opina pour que l'on congédiât au plus tôt ces ambassadeurs, parce que, sous l'influence de l'argumentation de Carnéade, on ne pouvait discerner facilement ce qui était vrai.

[4] Quelle révolution dans les moeurs ! Caton le Censeur fut toujours d'avis (XXIX, 7) qu'il fallait chasser d'Italie tous les Grecs : et sou arrière-petit-fils, Caton d'Utique, amena un philosophe grec à Rome, après avoir été tribun militaire, et un autre (XXXIV, 19, n° 35), après avoir été légat en Chypre. Il est remarquable que des deux Caton l'un bannit, l'autre introduisit la langue grecque. Maintenant passons en revue les honneurs rendus à nos compatriotes.

[5] Scipion l'africain, l'Ancien, ordonna de mettre sur son tombeau la statue de Q. Ennius ; et il voulut que l'Inscription placée au-dessus de ses cendres portât le nom du poète à côté de ce nom glorieux, dépouille enlevée à la troisième partie du monde.

[6] Le dieu Auguste défendit, sans égard pour la volonté du testateur, de brûler le poème de Virgile ; et c'est là un témoignage qui vaut plus que si le poète même avait approuvé son oeuvre.

[7] Dans la bibliothèque qu'Asinius Pollion (XXXV, 7, 2) fonda à Rome avec les dépouilles, et qui fut la première bibliothèque publique dans le monde, M. Varron eut sa statue, et seul il l'eut de son vivant. A mon jugement, avoir obtenu seul, d'un homme qui tenait le premier rang et comme orateur et comme citoyen, cette distinction au milieu de la multitude de génies qui étaient alors, ce n'est pas moins de gloire que d'avoir reçu la couronne navale que le grand Pompée lui décerna pour ses services dans la guerre des pirates. Il y aurait des exemples innombrables à citer parmi les Romains, si je le voulais ; car cette nation a produit plus d'hommes de mérite dans tous les genres que toutes les autres nations.

[8] Toutefois, Cicéron, comment me justifierais-je de passer ton nom sous silence ? Quelle de tes qualités éminentes prendrai-je pour texte de mes louanges ? Ou plutôt quel texte prendre, si ce n'est l'inestimable témoignage que te donna cette grande nation romaine réunie pour voter, et, parmi tous les actes de ta vie, ceux-là seulement qui ont signalé ton consulat ? Tu parles, et les tribus renoncent à la loi agraire, c'est-à-dire, à leur subsistance ; tu conseilles, et, pardonnant à Roscius la loi sur les places du théâtre, elles souffrent avec patience qu'on leur assigne des sièges séparés de ceux des autres ordres ; tu pries, et les fils des proscrits rougissent de demander les magistratures. Devant ton génie a fui Catilina ; c'est toi qui as proscrit Marc-Antoine.

[9] Salut, toi qui le premier fus appelé Père de la patrie, qui le premier as mérité le triomphe sans quitter la toge, et la palme de la victoire par la seule éloquence ; toi qui as donné la vie à l'art oratoire et aux lettres latines ; toi qui, au témoignage écrit du dictateur César, jadis ton ennemi, as conquis un laurier supérieur à celui de tous les triomphes (15), puisqu'il est plus glorieux d'avoir tant agrandi par le génie les limites du génie romain, que les limites de l'empire par toutes les autres qualités réunies.

[10] (XXXI.) Plusieurs l'ont emporté sur les autres hommes en sagesse : tels furent chez les Romains ceux qu'on surnomma Catus (avisé) et Coculus (sensé) pour cette raison, et, chez les Grecs, Socrate, qui fut mis au-dessus de tous les mortels par l'oracle d'Apollon Pythien.

XXXII. (XXXII.) [1] D'un autre côté, on a donné même rang qu'aux oracles à Chilon, Lacédémonien, en consacrant en lettres d'or, à Delphes, trois de ses maximes, que voici : "Connais-toi toi-même ; Ne désire rien de trop ; La misère est la compagne des dettes et des procès." Ses funérailles (il mourut de joie en voyant son fils vainqueur à Olympie) furent suivies par la Grèce entière.

XXXIII. (XXXIII.) [1] Parmi les femmes, la Sibylle ; parmi les hommes, Mélampus (XXV, 21) chez les Grecs, Marcius chez les Romains, eurent en partage la divination, et une sorte de communauté glorieuse avec le ciel.

XXXIV. (XXXIV) [1] Scipion Nasica seul, de puis le commencement de l’ère romaine, a été déclaré l'homme le plus vertueux par le sénat, qui en fit le serment ; et cependant, candidat, il fut deux fois repoussé par le peuple. Au reste, il ne lui fut pas permis de mourir dans sa patrie, pas plus qu'il ne le fut de mourir hors des chaînes à Socrate, jugé le plus sage par Apollon.

XXXV. (XXXV.) [1] Une femme (cet exemple est unique) a été déclarée la plus vertueuse par le jugement des dames : ce fut Sulpicie, fille de Paterculus, femme de Fulvius Flaccus, choisie entre cent Romaines désignées pour faire la dédicace de la statue de Vénus, conformément livres Sibyllins. Une expérience religieuse donna le même renom à Claudia, qui fit entrer dans Rome la statue de la Mère des dieux.

XXXVI.

(XXXVI.) [1] On trouve partout des exemples infinis de tendresse ; mais Rome en offre un auquel nul autre ne peut être comparé : une femme du peuple, dont la condition obscure nous a dérobé le nom, venait d'accoucher quand sa mère fut mise dans une prison pour y subir le supplice de la faim : elle obtint d'aller la voir ; mais, fouillée à chaque fois par le geôlier, de peur quelle n'apportât quelque aliment, on la surprit allaitant sa mère. Saisis d'admiration, les magistrats accordèrent le salut de la mère à la piété de la fille ; ils allouèrent des aliments à l'une et à l'autre leur vie durant ; et le lieu où la scène s'était passée fut consacré à la déesse Piété, à laquelle, sous le consulat de C. Quinctus et de Manius Acilius (an de Rome 604), un temple fut érigé sur l'emplacement de la prison : c'est là qu'est aujourd'hui le théâtre de Marcellus (VIII, 25). Deux serpents ayant été saisis dans la maison du père des Gracques, il lui fut répondu qu'il vivrait si l'on tuait le serpent femelle : "Non, non, dit Tibérius Gracchus, tuez le mien : Cornélie est jeune, et elle peut encore être mère." C'était sauver sa femme, et servir les intérêts de la république. Sa mort suivit de près. M. Lépidus (VII, 54) mourut d'amour pour sa femme Apuleia, après l'avoir répudiée. P. Rutilius ayant appris, pendant qu'Il était affecté d'une indisposition légère, que son frère avait échoué dans la candidature pour le consulat, expira aussitôt. P. Catienus Plotinus fut tellement attaché à son patron, qu'institué héritier de tous ses biens, il se jeta dans le bûcher qui consumait le corps.

XXXVII. (XXXVII.) [1] Un nombre infini d'hommes se sont distingués dans la connaissance des divers arts ; il est juste que nous en citions quelques-uns, nous qui faisons un choix dans l'élite humaine. Bérose se distingua dans l'astrologie : les Athéniens lui érigèrent, à cause de ses prédictions divines, aux frais du public, dans le gymnase, une statue dont la langue était dorée ; Apollodore, dans la grammaire : les amphictyons de la Grèce lui rendirent des honneurs ; Hippocrate (XXVI, 6 ; XXIX, 2), dans la médecine : il prédit une peste qui venait de l'Illyrie, et envoya ses élèves dans les villes secourir les malades, service pour lequel la Grèce lui décerna les mêmes honneurs qu'a Hercule. Le roi Ptolémée récompensa, pendant les sacrifices de la grande Déesse, par le don de cent talents (575.000 fr.), la même science dans la personne de Cléombrote de Céos, qui avait sauvé le roi Antiochos (XXIX, 3) (16).

[2] Grande aussi est la réputation de Critobule, pour avoir extrait une flèche de l'oeil du roi Phi lippe, et l'avoir guéri sans lui laisser aucune difformité. Mais celui qui s'est rendu le plus célèbre, c'est Asclépiade de Pruse, en fondant une nouvelle secte, en repoussant les ambassadeurs et les offres du roi Mithridate, en trouvant la méthode d'administrer le vin aux malades, et en conservant la vie à un homme (XXVI, 8) dont il interrompit les funérailles, et surtout en déclarant (espèce de gageure avec la fortune) qu'il voulait ne pas être cru médecin si jamais il éprouvait une indisposition quelconque ; et il gagna son pari, car, arrivé à une extrême vieillesse, il se tua en tombant dans un escalier.

XXXVIII. [1] M. Marcellus rendit un grand témoignage à Archimède pour sa science en géométrie et en mécanique, ordonnant, lors de la prise de Syracuse, de n'épargner que lui ; mais l'ignorance d'un soldat rendit vaine l'Intention du général. On a loué aussi Chersiphron (17) de Gnosse (XXXIV, 21) pour avoir construit l'admirable temple de Diane d'Éphèse ; Philon, pour avoir établi à Athènes un arsenal suffisant à l'armement de mille vaisseaux ; Ctésibius, pour avoir trouvé la pompe et des instruments hydrauliques ; Dinocharès (V, 2) (18), pour avoir dressé le plan d'Alexandrie qu'Alexandre, voulait fonder en Égypte. Ce prince avait défendu qu'aucun autre qu'Apelle ne fit son portrait, qu'aucun autre que Pyrgotèle ne le gravât, qu'aucun autre que Lysippe ne le coulât en bronze ; arts à la gloire desquels on peut citer plusieurs faits.

XXXIX. (XXXVIII.) [1] Ce seul tableau d'Aristide, peintre thébain (XXXV, 36, 19), fut acheté à l'encan par le roi Attale au prix de 100 talents ; le dictateur César en paya deux 80 talents (XXXV, 9), la Médée et l'Ajax de Timomachus (XXXV, 9 et 40, 30), pour les dédier dans le temple de Vénus Génitrix. Le roi Candaule (XXXV, 34) acheta au poids de l'or un tableau de Bularchus, quI n'était pas d'une médiocre étendue, et qui représentait la destruction des Magnètes. Le roi Démétrius, surnomme Poliorcète, ne mit pas le feu à Rhodes (XXXV, 36, 41), de peur de brûler un tableau de Protogène placé du côté de la muraille qu'il attaquait.

[2] Praxitèle est célèbre par ses marbres : on cite sa Vénus de Cnide (XXXVI, 4, 9 et 10), renommée surtout à cause de l'amour insensé qu'elle inspira à un jeune homme, et par le prix qu'y attacha le roi Nicomède : ce prince tenta de l'acquérir en offrant de payer pour les Cnidiens les dettes considérables qu'ils avaient. Le Jupiter Olympien rend journellement témoignage pour Phidias (XXXVI, 5 et 7) ; et des vases de Mentor (XXXIII, 55), consacrés à Jupiter Capitolin et à Diane d'Éphèse (XVI, 40), font la gloire de cet artiste (19).

XL. (XXXIX.) [1] Le prix le plus élevé d'un homme né en esclavage a été jusqu'à présent, à ma connaissance, celui de Daphnus, grammairien : il fut vendu par Gnatius de Pilaure à M. Scaurus, prince de la cité, qui l'acheta 700.000 sesterces (147.000 fr.). De notre temps, ce prix été dépassé de beaucoup par des histrions : mais ils achetaient eux-mêmes leur liberté. Déjà, chez nos ancêtres, l'histrion Roscius gagnait, dit-on, 500.000 sesterces (105.000 fr.) par an. Peut-être voudra-t-on voir ici le payeur dans la guerre d'Arménie, faite naguère pour Tiridate, qui fut affranchi par Néron au prix de 13 millions de sesterces (2.730.000) (20) ;

[2] c'était l'estimation, non de l'homme, mais des profits de cette guerre. De même ce fut la passion de l'acheteur, non la beauté de Paezon, qui fit acheter cet eunuque de Séjan 50 millions de sesterces (10.500.000) (21) par C. Lutorius Priscus. Achetant au milieu du deuil de Rome, il y gagna de trouver les esprits trop préoccupés pour blâmer un tel scandale.

XLI. (XL.) [1] De toutes les nations de l'univers la plus éminente par sa vertu a été la nation romaine ; cela n'est sujet à aucun docte. Mais quant à juger quel homme a joui du plus grand bonheur, nul ne le peut ; car les uns déterminent le bonheur d'une façon, les autres d'une autre, et chacun d'après ses propres sentiments. Si nous voulons porter un juste jugement, et prononcer en laissant de côté toutes les illusions de la fortune, nul mortel n'est heureux.

[2] La fortune a été favorable et bonne à celui dont on peut dire avec raison qu'il n'a pas été malheureux. En effet, pour ne pas parler du reste, toujours est-il que l'on craint les infidélités du sort : cette crainte une fois admise, il n'y a plus de félicité solide. Ajoutez qu'aucun mortel n'est sage à toutes les heurs ; et plût au ciel que le grand nombre des mortels sentît en soi de quoi démentir cet oracle ! L'humanité fragile et ingénieuse à s'abuser elle-même compte à la mode des Thraces, qui mettent dans une urne des cailloux de diverses couleurs, suivant l'heur ou le malheur de la journée, et qui, faisant le calcul des uns et des autres au jour de la mort, prononcent ainsi sur le résultat de la vie.

[3] Mais ce jour signalé par un caillou blanc n'a-t-il pas été la source de malheurs ? Combien ont été victimes des commandements dont ils avaient été revêtus, combien ont été perdus par leurs biens mêmes, et livrés au denier supplice ! Car on nomme des biens ces objets qui ont procuré une heure de plaisir. Il faut s'y résigner : c'est le lendemain qui juge la veille, et c'est le dernier jour qui les juge tous; aussi ne faut-il se fier à aucun. Observez encore que les biens ne seraient pas égaux aux maux, quand même ils seraient égaux en nombre : est-il une seule joie qui vaille le moindre chagrin ? Calcul vain et déraisonnable ! on compte les jours, il les faudrait peser.

XLIII. (XLII.) [1] Dans tous les siècles on ne rencontre qu'une femme, Lampido, Lacédémonienne, qui ait été fille de roi, femme de roi, mère de roi. Bérénice est la seule qui ait été fille, soeur et mère de vainqueurs aux jeux olympiques. La famille des Curions est la seule dans laquelle il y ait eu trois orateurs dans trois générations de suite. La famille des Fabius est la seule dans la-quelle il y ait eu de suite trois princes du sénat, M. Fabius Ambustus, Fabius Rullianus son fils, Q. Fabius Gurges son petit-fils.

XLIII. (XLIII.) [1] Les exemples des variations de la fortune sont innombrables: en effet, d'où viennent les grandes joies qu'elle a données, si ce n'est des maux ? et d'où les douleurs immenses, si ce n'est des joies excessives? (XLIII.) La fortune sauva pendant trente-six ans (22) M. Fidustius, sénateur proscrit par Sylla; mais il ne survécut que pour être victime d'Antoine, qui n'eut, cela est certain, pour le proscrire aucune autre raison que la première proscription.

XLIV. [1] La fortune a voulu que P. Ventidius fût le seul qui triomphât des Parthes ; mais elle avait voulu aussi qu'enfant il eût été conduit derrière le char de Cn. Pompeius Strabon, qui triomphait d'Asculum : au reste, Masurius prétend qu'il fut mené deux fois en triomphe; Cicéron (Ép. X, 18), qu'il fut muletier dans le service des blés de l'armée (23); la plupart, qu'il passa pauvrement sa jeunesse comme simple soldat. Balbus Cornélius, l'aîné, fut consul (an de Rome 714); mais il avait été accusé, et la question s'il serait battu de verges fut posée à ses juges. Il est le premier des étrangers, que dis-je? des hommes nés sur les bords de l'Océan (V, 5), qui ait obtenu un honneur refusé par nos ancêtres, même au Latium. On cite encore parmi les exemples remarquables L. Fulvius, consul des Tusculans révoltés : les ayant abandonnes, il fut revêtu aussitôt de la même magistrature par le peuple romain (an de Rome 432); et seul, dans la même année où il avait été ennemi il triompha à Rome de ceux dont il avait été le consul.

[2] Le seul homme qui jusqu'à présent se soit attribué le surnom d'Heureux est L. Sylla, sans doute pour avoir versé le sang des citoyens et opprimé sa patrie. Et quels furent ses titres à se dire heureux? Est-ce parce qu'il put proscrire et égorger tant de milliers de Romains ? Détestable Interprétation, et à laquelle l'avenir a donné un démenti ! Les victimes que nous plaignons aujourd'hui n'eurent-elles pas un sort meilleur que Sylla, haï de tout le monde?

[3] Et sa fin ne fut-elle peu plus cruelle que le malheur de tous ceux qu'il proscrivit, lui dont la chair se rongeait elle-même (XI, 33), et enfantait son propre supplice? Laissons-le dissimuler ses souffrances, laissons ce dernier songe, au sein duquel il est pour ainsi dire mort, lui annoncer que seul il a vaincu l'envie par la gloire : il n'en a pas moins avoué qu'Il avait manqué à son bonheur de faire la dédicace du Capitole.

XLV. [1] Q. Métellus, dans l'éloge funèbre qu'il prononça en l'honneur de son père L. Métellus, qui fut pontife, deux fois consul (ans de Rome 503 et 507), dictateur, maître de la cavalerie, quindécemvir pour la distribution des terres, et qui le premier mena en triomphe des éléphants pris dans la première guerre punique; Q. Métellus, dis-je, a écrit que son père avait eu en perfection dix choses très grandes et très bonnes, que les sages passent leur vie à chercher :

[2] qu'il voulut être un militaire de premier ordre, on orateur excellent, un général très courageux, être chargé d'affaires très importantes, être revêtu de la magistrature suprême, posséder une très haute sagesse, passer pour un sénateur éminent, acquérir une grande fortune par des voies honorables, laisser beaucoup d'enfants, et jouir de beaucoup de considération parmi ses concitoyens ; qu'il obtint tous ces avantages, et qu'il est le seul depuis la fondation de Rome qui ait joui d'un tel bonheur. Il serait trop long et inutile d'entreprendre une réfutation; car un seul fait y suffit amplement. En effet, ce Métellus passa sa vieillesse dans la cécité ; il avait perdu la vue dans un incendie (an de Rome 512), pendant qu'il enlevait du temple de Vesta le Palladium : la cause de son accident était glorieuse, mais le résultat fut triste. De fait, si on ne doit pas le dire malheureux, on ne peut pas le dire heureux non plus. Le peuple romain lui accorda le privilège que nul autre depuis la fondation de Rome n'avait eu, d'aller en char toutes les fois qu'il se rendait au sénat : grande et noble récompense, mais donnée pour la perte des yeux.

[3]

(XLIV.) Ce même Métellus, qui avait ainsi prononcé l'éloge funèbre de son père, eut un fils qui est cité parmi les rares exemples de la félicité humaine; car, outre de très grandes magistratures et le surnom que lui valut la Macédoine, il fut porté au bûcher par quatre fils (VII, 13), dont un avait été préteur, les trois autres consuls; et de ces derniers deux avaient triomphé, le troisième avait été censeur. Peu d'hommes ont obtenu même un seul de ces honneurs. Toutefois, au moment où il était dans tout l'éclat de sa considération, il fut saisi, revenant du champ de Mars à midi, le forum et le Capitole étant déserts; il fut saisi (an de Rome 624) par C. Attinius Labéon, surnommé Macérion, tribun du peuple, que, censeur, il avait chassé du sénat, et fut entraîné vers la roche Tarpéienne pour être précipité ; la nombreuse cohorte qui l'appelait son père accourut, il est vrai, à son secours, mais tardivement (tant l'alarme fut subite); d'ailleurs elle n'aurait formé qu'un cortège funèbre, puisqu'on n'avait pas le droit de résister et de faire violence à la personne sacrée d'un tribun ; et il aurait péri victime de sa fermeté et de son devoir, si l'on eût trouvé à grand'peine un tribun qui intercéda. Rappelé ainsi du seuil de la mort, il vécut dans la suite des bienfaits d'autrui; car ses biens furent consacrés aux dieux par celui-là même qu'il avait dégradé : comme si Attinius n'avait pas suffisamment satisfait sa vengeance en lui serrant la gorge, et en lui faisant jaillir le sang par les oreilles.

[4] Je compterai aussi au nombre de ses malheurs d'avoir été l'ennemi du second Scipion l'Africain; et il en convint lui-même, car il dit à ses enfants : "Allez, mes fils, suivez le convoi Scipion; vous ne verrez jamais les funérailles d'un plus grand citoyen." Et c'était Métellus déjà Macédonique qui tenait ce langage à des Métellus déjà Béléariques, déjà Diadématus. Mais, pour ne faire compte que de ce seul affront qu'il subit, comment appeler avec raison heureux celui qui faillit à périr par le caprice d'un ennemi, et d'un ennemi qui n'était pas Scipion l'Africain?

[5] Quelles victoires valent d'avoir été achetées à ce prix ? Quels honneurs, quels chars triomphaux n'ont pas été effacés par cette violence de la fortune, qui obligea un censeur à se laisser traîner au travers de la ville (c'était, en effet, le seul moyen de gagner du temps), traîner à ce Capitole où, triomphant lui-même, il n'avait pas aussi Inhumainement traîné les captifs et leurs dépouilles? Ce crime paraît encore plus grand, si l'on songe au bonheur qui suivit; car il pensa priver Métellus le Macédonique des grandes et admirables funérailles où il fut porté au Weber par ses enfants triomphateurs eux-mêmes, funérailles où il semblait encore triompher. Ce n'est point un bonheur solide que celui qui peut être détruit, je ne dirai point par un si grand outrage, mais par un outrage quelconque. Quant à la fin de cette histoire, je ne sais s'il faut en faire honneur aux moeurs de l'époque, ou en concevoir un surcroît d'indignation ; le fait est qu'au milieu de tant de Métellus, la criminelle audace de C. Attinius demeura toujours impunie.

XLVI. (XLV.) [1] Le dieu Auguste lui-même, que l'univers entier compte au nombre des mortels fortunés, fournirait, si on pesait tout soigneuse-ment, de grands exemple des vicissitudes humaines. Son oncle lui refusa la charge de maître de la cavalerie, et lui préféra Lépide; la haine des proscriptions s'attacha à lui, collègue de détestables citoyens dans le triumvirat, où sa part de pouvoir n'était pas même égale, dominé qu'il était par la prépondérance d'Antoine: à la bataille de Philippes, il était malade, il prit la fuite, et demeura caché trois jours dans un marais, souffrant, et (comme en font l'aveu Agrippa et Mécène) ayant le corps gonflé par une anasarque ; en Sicile il fait naufrage, et il est de nouveau obligé de se cacher, cette fois dans une caverne;

[2] : fuyant sur la mer, et serré de près par une escadre ennemie, il supplie Proculeius (XXXVI, 59) de lui donner la mort. Comptez les soucis de la querelle de Pérouse, les inquiétudes de la guerre d'Actium ; dans celles de Pannonie, les blessures causées par la chute d'une tour; tant de séditions militaires, tant de maladies dangereuses; les désirs suspects de Marcellus ; la relégation honteuse d'Agrippa ; tant d'embûches dirigées contre sa vie ; les accusations dont il fut l'objet à la mort de ses enfants, et une affliction qui n'était pas causée seulement par leur perte ; l'adultère de sa fille, et les projets parricides qu'elle nourrissait devenus publics ; la retraite outrageante de son beau-fils Tibère; l'autre adultère de sa petite-fille. Ajoutez tant d'autres misères : la pénurie du trésor pour la solde ; la révolte de l'Illyrie ; la nécessité d'enrôler des esclaves ; le manque d'hommes pour le service militaire ; une maladie pestilentielle dans Rome (an de Rome 732) ; la famine et la soif (24) dans l'Italie ; la détermination de mourir : une abstinence de quatre jours le mit à deux doigts de la mort.

[3] Considérez enfin le désastre de Varus, les libelles scandaleux écrits contre lui, le rejet d'Agrippa Posthume, après l'avoir adopté; ses regrets après l'avoir relégué : puis les soupçons que Fabius avait trahi ses secrets ; les conciliabules de sa femme et de Tibère, qui furent sa dernière inquiétude. En somme, ce dieu, dont je ne sais s'il dut l'apothéose à la fortune ou à son mérite, mourut, laissant pour héritier le fils d'un homme qui lui avait fait la guerre.

XLVII. (XLVI.) [1] A ce sujet on se rappelle les oracles de Delphes prononcés par la divinité comme pour châtier la vanité des hommes; voici ces deux oracles : le premier est que l'homme le plus heureux était Phédius, qui venait de mourir pour sa patrie; le second, répondant à Gygès, alors le plus grand roi de la terre (XXXI, 1), déclara qu'Aglaüs de Psophis (IV, 10) était plus heureux : c'était un vieillard qui, dans un coin très étroit de l'Arcadie, cultivait un petit champ suffisant largement aux besoins annuels, et dont il n'était jamais sorti ; son genre de vie montra qu'ayant ressenti le moins de désirs, ill éprouva dans sa vie le moins de mal.

XLVIII. (XLVII.) [1] Par l'ordre du même oracle, et avec l'assentiment de Jupiter le plus grand des dieux, fut déifié, de son vivant et le sachant, Euthymus, toujours vainqueur à Olympie dans les luttes du pugilat, excepté une fois ; il eut pour patrie Locres en Italie. Il avait une statue dans cette ville, et une autre à Olympie ; toutes deux furent frappées de la foudre le même jour. Je lis que Callimaque s'étonna de ce phénomène plus que de tout le reste, et des sacrifices ordo nés en l'honneur de l'athlète, sacrifices qui furent faits et pendant sa vie et après sa mort : rien, en effet, n'est plus étonnant que cet assentiment donné par les dieux.

XLIX. (XLVIII.) [1] Quant à la durée de la vie humaine, on ne peut rien dire de certain, tant à cause de la diversité des climats qu'à cause des exemples cités, et de la destinée que chacun apporte en naissant. Hésiode, qui le premier a écrit quelque chose la-dessus, contant, je crois, beaucoup de fables sur la vie humaine, a attribué neuf de nos âges à la corneille, le quadruple de la corneille au cerf, le triple du cerf au corbeau, et fait des calculs encore plus fabuleux pour le phénix et les nymphes. Le poète Anacréon a donné 150 ans à Arganthonius, roi des Tartesssiens (III, 7) ; 160 à Cinyras, roi de Chypre; 200 à Aegimius ; Théopompe, 157 à Épiménide de Gnose.

[2] Hellanicus rapporte que quelques individus de la nation des Épiens, en Étolie, atteignaient 200 ans. Il est soutenu en cela par Damasthès, qui dit que Pictoreus, l'un des plus remarquables parmi eux par ses forces corporelles, vécut même 300 ans ; Éphore a écrit que des rois des Arcadiens avaient vécu 300 ans ; Alexandre Cornélius, qu'un certain Daudon, en Illyrie, avait vécu 500 ans. Xénophon, dans son Périple, qu'un roi d'une île des Tyriens vécut 600 ans, et, comme s'il n'avait pas assez menti, que son fils en vécut 800. Tout cela est le résultat de l'ignorance des mesures du temps. En effet, les uns faisaient une année de l'été, et une autre de l'hiver; les autres faisaient une année de chaque saison, comme les Arcadiens, dont les années étaient de trois mois; quelques-uns les réglaient par les révolutions lunaires, comme les Égyptiens : aussi dit-on que parmi eux quelques hommes ont vécu même des milliers d'années.

[3] Mais pour en venir à des faits reconnus, il est à peu près certain qu'Arganthonius de Cadix régna 80 ans ; on pense qu'il commença à régner vers sa quarantième année. Il est hors de doute que Massinissa (VII, 12) a régné 60 ans, et que Gorgias de Sicile a vécu 108 ans. Q. Fabius Maximus fut augure pendant 63 ans. M. Perpenna, et récemment L. Volusius Saturninus (VIII, 12) ont survécu à tous ceux dont ils avaient, étant consuls, demandé l'avis. Perpenna ne laissa après lui que sept de ceux qu'il avait inscrits étant censeur; il vécut 98 ans.

[4] A ce sujet il faut encore citer ceci, qu'il n'y a eu qu'un seul lustre pendant lequel aucun sénateur ne mourut : ce fut le lustre établi par les censeurs Flaccus et Albinus, depuis l'an de Rome 579 jusqu'aux censeurs suivants. Valerius Corvinus atteignit 100 ans; il s'écoula 46 ans entre son premier et son sixième consulat; le même fut vingt et une fois honoré de la chaise curule : c'est plus qu'aucun autre. Métellus le pontife (an de R. 512) vécut autant que lui.

[5] Parmi les femmes, Livie, épouse de Rutilius (VIII, 36), passa 97 ans ; Statilie, d'une noble maison, sous le règne de Claude, 99 ans ; Terentia, femme de Cicéron, 103 ans ; Clodia, femme d'Ofilius : 115; cette dernière avait eu 15 couches. La comédienne Lucceia débita sur le théâtre pendant 100 ans ; Galeria Copiola, actrice d'intermèdes, fut ramenée sur le théâtre sous le consulat de C. Pappaeus et de Q. Sulpicius (an de Rome 762), dans les jeux célébrés pour le salut du dieu Auguste : elle était âgée de 104 ans; elle avait fait son début sous les auspices de M. Pomponius, édile du peuple, lors du consulat de C. Marius et de Cn. Carbon, il y avait 91 ans. Lorsque Pompée avait fait la dédicace de son grand théâtre, on l'avait ramenée sur la scène comme une vieille, et par curiosité.

[6] Asconius Pédianus rapporte que Sammula vécut aussi 160 ans. Quant à Stéphanion, qui le premier dansa dans des pièces romaines, il ne faut pas beaucoup s'étonner s'il dansa à deux jeux séculaires, ceux du dieu Auguste (an de Rome 737), et ceux que l'empereur Claude célébra lors de son quatrième consulat, car il n'y eut pas plus de 63 ans entre ces deux célébrations : toutefois, Stéphanion vécut encore longtemps après. Sur le sommet, appelé Tempsis, du mont Tmolus, les hommes vivent 150 ans, d'après Mucianus, qui dit aussi que, sous la censure de l'empereur Claude, T. Fullonius de Bologne se fit inscrire comme ayant cet âge ; et en comparant les registres de recensement, et les preuves d'existence que ce vieillard fit valoir, on reconnut la vérité de sa déclaration. Le prince en effet s'intéressait à ces sortes de questions.

L. (XLIX.) [1] Le sujet semble exiger que nous interrogions la science astrologique. Épigène a nié que l'on pût accomplir 112 ans ; Bérose, que l'on en pût dépasser 117. On a encore la théorie donnée par Pétosiris et Nécepsos, qu'on appelle tetartemorion, à cause de la division du zodiaque par trois signes; elle établit qu'en Italie on peut atteindre 124 ans de vie. Ils soutiennent que personne ne peut dépasser, à partir du point de sa nativité, la mesure de 90 degrés, qu'ils appellent anaphore ; et que cette anaphore peut être interceptée per l'intervention d'astres malfaisants, ou seulement de leurs rayons et des rayons du soleil.

[2] Vint ensuite l'école d'Esculape, qui dit que la durée de la vie est réglée par les étoiles, mais sans déterminer quelle en est la limite extrême. Les adeptes de cette école disent que les longévités sont rares, parce qu'il naît une foule d'individus aux heures critiques des jours lunaires, par exemple à la septième et à la quinzième (ces heures se comptent indifféremment le jour et la nuit) ; et que ceux qui naissent ainsi, soumis à l'influence des années climatériques, ne passent guère la cinquante-quatrième année.

[3] Ainsi, d'abord les variations mêmes de l'astrologie montrent combien elle est incertaine. Opposons-lui encore les observations et les faits recueillis dans le dernier recensement qui a été fait, il n'y a pas quatre ans, par Vespasien et son fils, censeurs (an de J. C. 74 ) ; et il n'est pas besoin de dépouiller tous les registres, nous prendrons seulement nos exemples dans la partie moyenne, entre l'Apennin et le Pô. Trois à Parme se déclarèrent âgés de 120 ans, un seul à Brixellum de 125, deux à Parme de 130, un à Plaisance de 131, une femme à Faventia de 135; L. Térentius, fils de Marcus, à Bologne, et M. Aponius à Ariminum de 150, Tertulla de 137.

[4] Dans le voisinage de Plaisance, sur les collines, est une ville appelée Veleiacium, où six se déclarèrent âgés de 110 ans, quatre de 120, un seul de 140, M. Mucius Félix, fils de Mucius, de la tribu Galeria. Et, pour ne pas nous arrêter davantage sur une chose reconnue, il y eut dans la huitième région de l'Italie cinquante-quatre individus qui se déclarèrent âgés de 100 ans, quatorze de 110, deux de 125, quatre de 130, quatre de 135 ou 137, trois de 140.

[5] Autre exemple des variations dans le sort des mortels : Homère (Il. II,, 219) rapporte que Hector et Potydamas naquirent la même nuit, hommes dont le sort fut si différent. M. Caelus Rufus (25) (XXVII, 2) et C. Licinius Calvus naquirent le même jour, sous le consulat de C. Marius et de Cn. Carbon, consuls pour la troisième fois, le 5 des calendes de juin (28 mai): tous deux furent, il est vrai, orateurs, mais avec une destinée bien autre (26). Cela arrive journellement dans tout le monde pour ceux qui naissent aux mêmes heu es ; les mêmes astres président à la naissance des maîtres et des esclaves, des rois et des pauvres.

LI. (L.) [1] Publius Cornélius Rufus, qui fut consul avec Manius Curius (an de Rome 455), perdit la vue pendant le sommeil, et il rêvait que ce malheur lui arrivait. Par un événement contraire, Jason de Phères, affecté d'une vomique et que les médecins avaient abandonné, allant chercher la mort dans les combats, trouva la guérison sous la main d'un ennemi qui le blessa à la poitrine. Q. Fabius Maximus, consul (an de Rome 633), ayant combattu auprès de l'Isère contre les Allobroges et les Arvernes le 6 des ides d'août (8 août), et ayant tué à l'ennemi 130.000 hommes , fut délivré d'une fièvre quarte sur le champ de bataille.

[2] La vie, ce présent de la nature, quel qu'il soit, n'est que trop incertaine et trop fragile; et même elle est accordée d'une main avare à ceux qui en jouissent le plus longtemps, si l'on considère l'éternité. Évaluons en outre le repos de la nuit, et nous verrons que chacun ne vit que la moitié du temps de sa vie; l'autre moitié se passe dans un état semblable à la mort, ou dans le tourment, si le sommeil ne vient pas. On ne compte pas non plus les années de l'enfance, qui ne se connaît pas ; de la vieillesse, qui vit pour souffrir. Et tant de sortes de dangers, tant de maladies, tant de craintes, tant de soucis, la mort tant de fois implorée, tellement qu'il n'y a pas de souhait plus fréquent ! La nature n'a rien donné de meilleur à l'homme que la brièveté de la vie.

[3] Les sens s'émoussent, les membres s'alourdissent, la vue, l'ouïe, la faculté de marcher meurent avant le reste, ainsi que les dents mêmes et les instruments de l'alimentation ; et cependant on compte ce temps dans celui de la vie. Aussi l'on cite comme une chose extraordinaire un seul exemple, celui de Xénophile le musicien, qui vécut cent cinq ans sans aucune incommodité. Mais, hélas ! tout le reste (ce que n'éprouvent pas les autres animaux) ressent, à des heures réglées, une chaleur funeste ou un frisson qui par-court tous les membres; périodicité qui ne se borne pas aux heures, mais qui est aussi tierce, quarte et même annuelle. Il est jusqu'à une sorte de maladie où l'on meurt par la raison (28). La nature impose aux maladies même certaines règles :

[4] la fièvre quarte ne commence jamais au solstice d'hiver ni dans les mois d'hiver; certaines affections ne se montrent pas après la soixantième année de la vie; d'autres cessent à la puberté, surtout chez les femmes (XXVIII, 10) ; les vieillards ressentent peu l'influence des épidémies pestilentielles. Car il arrive que des maladies attaquent des nations entières, ou en frappent certaines classes, tantôt les esclaves, tantôt les grands. A ce sujet, on a observé que les maladies pestilentielles marchent des contrées méridionales vers l'occident, qu'elles ne se propagent presque jamais dans une autre direction, qu'elles ne surviennent pas l'hiver, et que la durée n’en dépasse pas trois mois.

LII. (LI.) [1] Voici les signes de mort: rire dans l'affection avec transport; dans l'affection de la raison (29), ramasser les fétus et plisser continuellement les couvertures; un sommeil où le malade ne sent pas qu'on le remue; l'écoulement involontaire des liquides qu'on s'excuse de nommer. Les signes les moins douteux sont dans l'aspect des yeux et des narines, dans un décubitus constant sur le dos, dans un pouls inégal ou filiforme, et les autres symptômes qu'a observés Hippocrate, prince de la médecine (Pronostic). Tandis que les signes de mort sont innombrables, il n'y en a point qui garantisse la santé; et, au sujet des gens bien portants, Caton le Censeur, dans l'ouvrage adressé à son fils, prononce cette sentence, qui est une sorte d'oracle : qu'une jeunesse sénile est l'indice d'une mort prématurée.

[2] La multitude des maladies est infinie Phérécyde de Syros est mort de la vermine qui pullulait sur toutes les parties de son corps. Quelques-uns ont continuellement la fièvre, par exemple C. Ménécène; dans les trois dernières années de sa vie il n'eut pas une heure de sommeil. Le poète Antipater de Sidon était saisi de la fièvre tous les ans pendant un seul jour, qui était celui de sa naissance, et, arrivé a une vieillesse assez avancée, il fut emporté par un de ses accès.

Llll. (LII.) [1] Aviola , personnage consulaire, revint à la vie sur le bûcher funéraire; et, comme on ne put le secourir à cause de la violence de la flamme, il fut brûlé vif. On en dit autant de L. Lamia, qui avait été préteur: quant à C. Aelius Tubéron, qui avait exerce la préture, il fut retiré du bûcher, au rapport de Messala Rufus et de la plupart des auteurs. Telle est la condition des mortels : nous naissons pour ces caprices du sort, et dans l'homme il ne faut pas même croire à la mort. Nous trouvons dans les livres que l'âme d'Hermotime le Clazoménien, quittant son corps, allait errer dans les pays lointains, et qu'elle indiquait des choses qui n'auraient pu être connues que par quelqu'un présent sur les lieux ; pendant ce temps : le corps était à demi mort : mais ses ennemis, qui se nommaient Cantharides, saisissant ce moment pour brûler son corps, enlevèrent, pour ainsi dire, l'étui à l'âme qui revenait.

[2] On dit même que l'âme d'Aristée a été vue à Proconnèse, s'envolant de sa bouche, sous la forme d'un corbeau ; récit singulièrement fabuleux, comme le suivant. Car je me fais la même idée pour Épiménide de Gnosse : enfant, et fatigué par la chaleur et la marche, il dormit dans une caverne pendant cinquante-sept ans; au bout de ce temps il se réveilla comme sil n'avait dormi qu'une nuit, étonné de voir tout changé : puis en cinquante-sept jours il devint vieux, de telle façon cependant qu'il atteignit l'âge de cent cinquante-sept ans. Les femmes paraissent être particulièrement sujettes à ces morts apparentes, à cause des déplacements de la matrice : quand on remet cet organe en place, la respiration revient. Cela fait le sujet d'un livre célèbre chez les Grecs, qui est d'Héraclide, où on lit qu'une femme qui était restée privée de sentiment pendant sept jours fut ramenée à la vie.

[3] Varron rapporte que, pendant qu'Il était un des vingt commissaires chargés de la distribution des terres à Capoue, un mort qu'on portait en terre revint de la place publique chez lui à pied; qu'il en arriva autant à Aquinum; qu'à Rome aussi, Corfidius, mari de sa tante maternelle, le prix étant fait pour les funérailles, revint à la vie, et que celui qui avait commandé le convoi fut mis en terre par lui. II ajoute des détails fort singuliers : qu'il convient de rapporter de point en point : Corfidius et son frère étaient de l'ordre équestre ; l'aîné parut avoir expiré, et ouvrit son testament ; son frère cadet, qui était institué héritier, commanda les funérailles ; pendant ce temps, celui qui paraissait mort appela ses esclaves en frappant des mains, et raconta qu'il venait de chez son frère, qui lui avait recommandé sa fille, et qui en même temps lui avait indiqué une cachette où il avait enfoui de l'or en secret, demandant à être enterré avec les funérailles qu'il avait commandées lui même.

[4] Pendant ce récit, les domestiques du frère accoururent en toute bâte, et annoncèrent qu'il venait: d'expirer : on trouva l'or à l'endroit indiqué. Le monde est plein de pareilles prédictions; mais il est inutile de les recueillir, car elles sont le plus souvent fausses, comme nous allons le montrer par un grand exemple. Dans la guerre de Sicile Gabiénus, brave marin de César, fut pris par Sextus Pompée, qui le fit égorger; il resta tout le jour sur le rivage, le cou tenant à peine au tronc;

[5] sur le soir, il demanda avec des gémissements et des prières à la multitude qui était réunie, que Pompée vînt vers lui ou lui envoyât quelqu'un de confiance, disant que les enfers l'avalent relâché, et qu'il apportait des nouvelles. Pompée y fit aller plusieurs de ses amis, auxquels Gabiénus déclara que la cause de Pompée et ce parti honnête plaisaient aux dieux Infernaux ; qu'en conséquence l'événement serait conforme à leurs désirs; qu'il avait reçu l'ordre d'apporter cette nouvelle, et qu'en preuve de la vérité de sa prédiction, il allait expirer aussitôt après s'être acquitté sa commission; ce qui arriva en effet. On apporte aussi des exemples d'apparition des morts: mais nous nous occupons des oeuvres de la nature, et non des miracles.

LIV. (LIII.) [1] Parmi les choses singulières, mais fréquentes, est la mon subite, c'est-à-dire, le plus grand bonheur qui puisse arriver dans la vie; nous montrerons quelle est due à des causes naturelles. Verrius en a cité beaucoup d'exemples; nous nous étendrons moins, et nous ferons un choix. Outre Chilon dont nous avons parlé (VII, 32), la joie a causé la mort de Sophocle et de Denys le tyran de Sicile , tous deux apprenant qu'ils avaient remporté le prix de la tragédie; et d'une mère, qui expira en revoyant son fils qu'on lui avait annoncé faussement avoir été tué à la bataille de Cannes. Diodore, professeur de philosophie dialectique, mourut de honte pour n'avoir pu se résoudre sur-le-champ, sous les interrogations de Scipion, une question qui n'était pas sérieuse.

[2] Deux César, l'un préteur, l'autre ayant exercé la préture et père du dictateur César, moururent, sans aucune cause apparente, en se chaussant, le matin, celui-ci à Pise, celui-là à Rome. Q. Fabius Maximus mourut subitement aussi dans son consulat, la veille des calendes de janvier (31 décembre) : ce fut pour lui succéder que Rebilus postula un consulat qui ne devait durer que quelques heures. C. Vulcatius Gurges, sénateur, mourut de même; tous tellement sains et dispos qu'ils songeaient à sortir. Q. Émllius Lépidus sortait déjà, lorsque, heurtant avec le gros orteil le seuil de sa chambre, il mourut.

[3] C. Aufustius était déjà sorti, il allait au sénat ; il trébucha dans le comice, et expira. L'ambassadeur qui avait plaidé la cause des Rhodiens dans le sénat, à l'admiration générale, mourut subitement sur le seuil de la curie, au moment ou il voulait sortir. Cn. Bébius Tamphilus, ex-préteur, mourut en demandant l'heure à un esclave ; Aulus Pompeius dans le Capitole. en faisant la révérence aux dieux; Manius Juventius Thalma, consul, en sacrifiant ; C. Servilius Pansa, étant debout dans le forum, près d'une boutique, à la seconde heure du jour, appuyé sur son frère P. Pansa; Bébius, juge, en prononçant un sursis;

[4] M. Térentius Corax, en écrivant sur des tablettes dans le forum; l'année dernière même, un chevalier romain, en parlant à l'oreille à un personnage consulaire, en face de l'Apollon d'ivoire qui est dans le forum d'Auguste; C. Julius, médecin (ce qui est le cas le plus singulier), en faisant des onctions dans les yeux avec la spatule; Aulus Manlius Torquatus, personnage consulaire, en prenant à table un gâteau ; L. Tuccius Valla, médecin, en buvant un verre de vin miellé ; Ap. Saufeius, après avoir bu du vin miellé à son retour du bain, et en avalant un oeuf;

[5] P. Quinctius Scapula, en dînant chez Aquilius Gallus; Décimus Saufeius, scribe, en déjeunant chez lui; Cornélius Gallus, qui avait été préteur, et Q. Haterius, chevalier romain, moururent dans l'acte vénérien, ainsi que deux individus de l'ordre équestre dont on a parlé de notre temps, et qui expirèrent ayant affaire au pantomime Mysticus (30) le plus bel homme d'alors.

[6] Mais la sécurité la plus complète est celle dont parlent les anciens chez M. Ofilius Hillarus : c'était un acteur dans la comédie. Le jour anniversaire de sa naissance il plut extrêmement au public, et donna un grand dîner pendant le repas il demanda une boisson chaude : en même temps, fixant les yeux sur le masque qu'il avait porté ce jour-là, il y déposa la couronne qu'il avait sur la tête, et, demeurant immobile dans cette position, il expira sans que personne s'en aperçût, jusqu'à ce que son voisin l'avertit que son breuvage se refroidissait.

[7] Ce sont les des exemples de morts heureuses; mais en revanche les exemples contraires sont innombrables. L. Domitius, d'une famille très illustre, vaincu auprès de Marseille et fait prisonnier à Corfinium par César, prit du poison par désespoir, et, après l'avoir bu, mit tout en oeuvre pour n'en pas mourir. On trouve dans les Actes que le corps de Félix, cocher de la faction rouge, étant sur le bûcher, un de ses partisans s'y jeta. Voyez la sottise des gens : de peur que cela ne tournât à la gloire du cocher, les factions contraires prétendirent que cet individu avait été enivré par l'abondance des parfums. Peu de temps auparavant, M. Lépidus, d'une famille très noble, qui, avons-nous dit (VII, 36), était mort du chagrin de son divorce, ayant été jeté hors de son bûcher par la force de la flamme, et ne pouvant y être remis à cause de la chaleur, fut brûle nu tout auprès, sur un tas de sarments.

LV. (LIV.) [1] L'usage de brûler les morts n'est pas de première institution chez les Romains; ils les enterraient jadis; mais quand on vit que ceux qui avaient péri dans les guerres lointaines étaient déterrés, on adopta la coutume de brûler les corps, ce qui n'empêcha pas que beaucoup de familles conservèrent les rites anciens : ainsi, dans la famille Cornelia, on rapporte que personne ne fut brûlé avant le dictateur Sylla: il voulut l'être, de peur du talion, car il avait fait déterrer le cadavre de C. Marius. Le mot sépulture est un terme général; mais celui d'enterrement ne se dit que de la mise en terre.

LVI. (LV.) [1] Après la sépulture viennent les différentes questions sur les mânes. Pour tous, sans exception, l'état après le dernier jour est le même qu'avant le premier. Après la mort le corps et l'âme n'ont pas plus de sentiment qu'avant la naissance. C'est la même vanité qui nous porte à éterniser notre mémoire, et qui nous fait imaginer au delà du tombeau le mensonge d'une vie. Tantôt c'est l'immortalité de l'âme, tantôt c'est la métempsycose; d'autres fois on donne du sentiment aux ombres dans l'enfer; on honore les mânes et on fait un dieu de celui qui a cessé d'être un homme, comme si le mode de la vie de l'homme différait en rien du mode de la vie des autres animaux ! comme si l'on ne trouvait pas dans le monde beaucoup d'êtres plus durables, auxquels per-sonne ne suppose une pareille immortalité !

[2] Mais quelle sera la substance de l'âme ainsi isolée ? quelle en sera ta matière? où sera la pensée ? comment verra-t-elle, entendra-t elle, touchera-t-elle ? à quoi servira-t-elle? on quel bien y a-t-il sans ces fonctions? Puis, quel séjour assigner à cette multitude d'âmes et d'ombres depuis tant de siècles ? Ce sont la des illusions puériles, des rêves de l'humanité, avide de ne finir jamais. Il faut en dire autant de la conservation des corps humains, et de la promesse donnée par Démocrite, qui lui-même n'est pas revenu à la vie.

[3] C'est une folie, et une mauvaise folie, de vouloir recommencer la vie après la mort. Quel repos trouveront jamais les êtres engendrés, s'ils conservent du sentiment, âmes dans le ciel, ombres dans les enfers? Ces illusions et cette crédulité détruisent le principal attrait de la nature, la mort, et elles en doublent la peine, s'il faut nous tourmenter même d'un état à venir. S'il est doux de vivre, à qui peut-il être doux d'avoir vécu? Mais combien n'est-il pas plus facile et plus certain de nous croire nous-mêmes, et d'appuyer notre sécurité sur l'expérience de ce que nous avons été avant notre naissance?

LVII. (LVI.) [1] Il paraît à propos, avant de quitter le sujet de la nature humaine, d'indiquer les auteurs des diverses inventions. Bacchus a établi l'usage de vendre et d'acheter; le même a inventé le diadème, les insignes royaux et le triomphe. Cérès a découvert le blé, auparavant les hommes se nourrissaient de glands : elle enseigna dans l'Attique à moudre et à pétrir, et en Sicile les autres préparations; c'est pour cela qu'on en fit une déesse.

[2] Ce fut encore elle qui, la première, donna des lois; d'après d'autres, ce fut Rhadamanthe. Je pense que les lettres ont de tout temps été con nues des Assyriens; mais cette découverte serait due à Mercure chez les Égyptiens, suivant les uns, par exemple Gellius; chez les Syriens, suivant les autres. Dans tous les cas, on assure qu'elles ont été appontes en Grèce de Phénicie, par Cadmus, au nombre de seize; que durant la guerre de Troie Palamède en ajouta quatre, ainsi figurées

Θ, Ξ, Φ,

Χ; qu'après lui Simonide, le poète lyrique, en augmenta le nombre d'autant, que voici :

Ζ, Η, Ψ, Ω. La valeur de toutes ces lettres se retrouve dans les nôtres. D'après Aristote, les anciennes étaient au nombre de dix-huit; les voici:

Α, Β, Γ, Δ ,Ε, Ζ, Ι, Κ, Λ, Μ, Ν, Ο, Π, Ρ, Σ, Τ, Υ, Φ; il aime mieux attribuer à Épicharme qu'à Palamède l'addition des deux lettres

Θ,

Χ.

[3] Anticlides prétend qu'un certain Ménon inventa les lettres en Égypte, quinze ans avant Phoronée, le plus ancien roi de la Grèce; et il s'efforce de prouver son dire par les monuments. Au con-traire, Épigène, autorité particulièrement respectable, assure que chez les Babyloniens des observations astronomiques de 720.000 ans sont inscrites sur des briques cuites; ceux qui réduisent au minimum cet espace de temps, Bérose et Critodème, l'évaluent à 490.000; d'où il résulte que l'usage des lettres est de toute éternité. Les Pélasges les apportèrent dans le Latium.

[4] Euryalus et Hyperbius, frères, établirent les premiers, à Athènes, les fabriques de brique et les maisons; auparavant, c'étaient les cavernes qui servaient de demeure. D'après Gellius, Dokius, fils de Caelus, fut l'inventeur du ciment, dont le nid des hirondelles lui donna l'idée. Cécrops appela de son nom la ville qu'il fonda, Cécrople, qui est aujourd'hui la citadelle d'Athènes. Quelques-uns prétendent qu'Argos fut fondée antérieurement par le roi Phoronée; d'autres disent aussi Sicyone. Les Égyptiens prétendent que Diospolis a été bâtie chez eux longtemps avant cette époque. Cinyra, fils d'Agriopas, inventa les tuiles et découvrit les mines de cuivre, les unes et les autres en Chypre; de même les tenailles, le marteau, le levier, l'enclume.

[5] Les puits furent découverts par Danaüs, venu d'Égypte dans cette partie de la Grèce qui s'appelait auparavant Argos sans Eau; les carrières, par Cadmus, à Thèbes, ou, d'après Théophraste, en Phénicie; les murs, par Thrason; les tours, par les Cyclopes d'après Aristote, par les Tirynthiens d'après Théophraste; les étoffes tissée, par les Égyptiens; la teinture des laines, par les Lydiens à Sardes; le fuseau et l'art de filer la laine, par Coster, fils d'Arachné; le lin et les rets, par Arachné; l'art du foulon, par Nicias, de Mégare; l'art de travailler le cuir, par Tychius de Béotie. Les Égyptiens veulent que la médecine ait été inventée chez eux; d'autres, qu'elle l'ait été par Arabus, fils de Babylone et d'Apollon; la botanique et la pharmaceutique, par Chiron, fils de Saturne et de Philyre.

[6] Couler le cuivre et le tremper sont des inventions de Scythès le Lydien, d'après Aristote, de Délas le Phrygien, d'après Théophraste. L'art de fabriquer des instruments de cuivre est attribué par les uns aux Chalybes, par les autres aux Cyclopes; d'après Hésiode, le fer a été trouvé en Crète par ceux qui sont appelés Dactyles Idéens; l'argent, par Érichthonius d'Athènes, par Éaque, d'après d'autres; les mines d'or et l'art de couler ce métal, par Cadmus le Phénicien, au mont Pangée; suivant d'autres, par Thoas et Éaclis dans la Panchaïe, ou par Sol, fils de l'Océan, à qui Gellius attribue aussi l'usage du miel dans la médecine.

[7] Midaerite apporta le premier le plomb de l'île Cassitéride. La fabrication du fer a été inventée par les Cyclopes; la poterie, par Choroebe d'Athènes; la roue du potier, par Anacharsis le Scythe, suivant d'autres, par Hyperbius de Corinthe; l'art de travailler le bois, par Dédale, et en même temps la scie, la doloire, le fil à plomb, la tarière, la colle, l'ichthyocolle; la règle, le niveau, le tour et la clef, par Théodore de Samos; les mesures et les poids. par Phidon d'Argos, ou, au dire de Gellius, par Palemède; l'art de faire jaillir le feu des cailloux, par Pyrode, fils de Cilix; l'art de recueillir le feu sur la moelle de férule (XIII, 42), par Prométhée.

[8] Les voitures à quatre roues sont dues aux Phrygiens, le commerce aux Carthaginois; la culture de la vigne et des arbres, à Eumolpe d'Athènes; le mélange du vin avec l'eau, à Staphylus, fils de Silène; l'huile et les pressoirs à Aristée d’Athènes; l'art de récolter le miel, au même; l'art d'atteler les bœufs et la charrue, à Bazygès d'Athènes; à Triptolème, suivant d'autres.

[9] L'état monarchique est d'établissement égyptien; l'état démocratique est d'établissement athénien après Thésée; le premier tyran fut Phalaris d Agrigente; l'esclavage a été inventé par les Lacédémoniens; le premier procès capital a été jugé devant l'Aréopage; les Africains, dans la guerre contre les Égyptiens, se servirent les premiers des bâtons qu'on appelle phalanges; les boucliers ont été inventés par Proetus et Acrisius qui se faisaient la guerre, ou par Chalcus, fils d'Athamas; la cuirasse par Midias de Messène; le casque, le glaive et la lance, par les Lacédémoniens ; les bottines et les aigrettes par les Cariens, l'arc et la flèche par Scythès, fils de Jupiter (d'autres attribuent l'invention des flèches à Perse, fils de Persée) ;

[10] les javelots par les Étoliens, le javelot avec une courroie par Aetolus, fils de Mars: les javelots de l'infanterie légère par Tyrrhénus, le pilum par Penthésilée l'Amazone, la hache par Pisée, les épieux et le scorpion, machine de guerre, par les Crétois; la catapulte par les Syriens, la baliste et la fronde par les Phéniciens, la trompette d'airain par Pisée le Tyrrhénien, la tortue par Artémon de Clazomène; le cheval, appelé maintenant bélier, parmi les machines de siège, par Epéus à Troie; l'art d'aller à cheval par Bellérophon, le frein et la selle par Péléthronius;

[11] l'art de combattre à cheval par les Thessaliens, qui ont été appelés Centaures, et qui habitaient le long du mont Pélion; les chars à deux chevaux par les Phrygiens, les chars à quatre chevaux par Erichthaulos; l'art de ranger une armée, le mot d'ordre, les signes de ralliement, les factions, par Palamède à la guerre de Troie; l'art de correspondre à l'aide de signaux par Sinon, dans le même temps; les trêves par Lycaon les traités par Thésée.

[12] Les augures tirés des oiseaux ont été trouvés par Car, qui a donné son nom à la Carie; les augures tirés des autres animaux par Orphée ; les aruspices par Delphus, l'inspection du feu par Amphiaraüs, les auspices des oiseaux par Tirésias le Thébain, l'interprétation des prodiges et des songes par Amphictyon, l'astronomie par Atlas, fils de Lybie, suivant d'autres par les Égyptiens, suivant d'autres par les Assyriens; la sphère par Anaximandre de Milet, la théorie des vents par Eole, fils d'Hellen.

[12] La musique par Amphion; le chalumeau et la flûte simple par pan, fils de Mercure; la flûte traversière par Midas de Phrygie, la double flûte par Marsyas le Phrygien, le mode lydien par Amphion, le mode dorien par Thamyras de Thrace, le mode phrygien par Marsyas de Phrygie; la lyre par Amphion, suivant d'autres par Orphée, suivant d'autres par Linus. Terpandre joua le premier de la lyre à sept cordes, ayant ajouté trois cordes aux quatre primitives (31). La huitième fut ajoutée par Simonide, la neuvième par Timothée. Thamyras le premier joua de la lyre, sans s'accompagner du chant; Amphion le premier s'accompagna du chant, suivant d'autres Linus; Terpandre composa le premier des poèmes pour la lyre; Ardale de Trézène fit concerter la voix avec les flûtes: les Carètes enseignèrent la danse armée, Pyrrhus la pyrrhique, l'une et l'autre danse en Crète.

[14] Nous devons le vers héroïque a l'oracle pythien. Un grand débat s'est élevé au sujet de l'origine des poèmes; il est prouvé qu'il y en avait avant la guerre de Troie. Phérécyde de Syros est le premier qui écriait en prose du temps du roi Cyrus. Cadmus de Milet (V, 29) est le premier historien. Lycaon, en Arcadie, a établi les jeux gymniques; Acaste, les jeux funèbres à Iolcos; Thésée, après lui, à l'isthme de Corinthe. Hercule a fondé l'athlétique à Olympie; Pythus a inventé le jeu de la paume; Gygès Lydien, la peinture en Égypte (XXXV, 5); mais en Grèce, Euchir, parent de Dédale, d'après Aristote; Polygnote (XXXV, 35) d'Athènes, d'après Théophraste.

[15] Danaüs arriva le premier sur un vaisseau d'Égypte en Grèce; auparavant on naviguait sur des radeaux inventés dans la mer Rouge pour la navigation entre les îles, par le roi Érythras. Des auteurs prétendent que les Mysiens et les Troyens les ont Inventés les premiers pour traverser l'Hellespont en allant contre les Thraces. Aujourd'hui encore, dans l'océan Britannique, on fait des bateaux en osier garnis de cuir (XXIV, 40); sur le Nil, en papyrus, en joncs et en roseaux (XIII, 21).

[16] Philostéphanus dit que Jason navigua le premier sur un vaisseau long; Hégésias, que ce fut Paralus (XXXV, 36) ; Ctésias, que ce fut Sémiramis ; Archémachos, que ce fut Aegaeon. Damastes prétend que les Erythréens construisirent la birème; Thucydide (Hist. I, p. 10), qu'Aminocle de Corinthe construisit la trirème; Aristote, que les Carthaginois firent la quadrirème; Mnésigiton, que les Salaminiens firent la quinquéreme; Xenagoras, que les Syracusains firent la galère à six rangs de rames; Mnésigiton. qu'Alexandre le Grand donna à la galère jusqu'à dix rangs de rames; Philostéphanus, que Ptolémée Soter fit la galère à douze rangs; que Démetrius, fils d'Antigone, fit la galère à quinze rangs; que Ptolémée Philadelphe fit la galère à trente rangs; que Ptolémée Philopator, surnommé Tryphon, fit la galère à quarante.

[17] Hippus, deTyr, inventa le navire de charge, les Cyrenéens le lembus, Ies Phéniciens la cymba, les Rhodiens le celes, les Cypriens le cercure. L'observation des astres dans la navigation est due aux Phéniciens, la rame à la ville de Copae, la largeur qu'elle a à la ville de Platée, les voiles à Icare, le mât et l'antenne à Dédale ; le navire propre à porter les chevaux, aux Samiens ou à Périclès d'Athènes; les vaisseaux longs pontés aux Thasiens (auparavant on combattait seulement de la proue et de la poupe) ; l'addition d'éperons à Pisée le Tyrrhénien, l'ancre à Eupalamus; l'ancre à deux dents à Anacharsis; les grappins et les mains de fer à Périclès d'Athènes, le gouvernail à Tiphys. Le premier qui fit la guerre avec une flotte fut Minos; le premier qui tua un animal fut Hyperbius, fils de Mars; Prométhée tua le premier un bœuf.

LVIII. (LVII.) [1] La première chose sur laquelle les nations se soient tacitement accordées est l'usage des lettres ioniennes. (LVIII.) Les anciennes lettres grecques furent à peu près les mêmes que les lettres latines d'aujourd'hui; on le voit par une vieille table delphique d'airain; elle est aujourd'hui sur le mont Palatin, consacrée par les grands de Rome (32) à Minerve, dans la bibliothèque; elle porte cette inscription : Nausicrate, fils de Tisamène, Athénien, a fait cette offrande (33).

LIX. (LIX.) [1] Le second point sur lequel les na tions se sont accordées, c'est l'usage de se faire la barbe, mais il s'est introduit tardivement chez les Romains. Les premiers barbiers vinrent de Sicile en Italie, l'an 454 de la fondation de Rome; ils furent amenés par P. Ticinius Mena, au rapport de Varron (de Re rust, 11); jusque-là les Romains avaient porté la barbe. Le premier qui prit l'habitude de se faire raser tous les jours fut le second Scipion l'Africain. Le dieu Auguste s'est toujours rasé.

LX. (LX.) [1] Le troisième point sur lequel on s'est accordé est la division des heures; ceci est déjà une oeuvre de calcul. Nous avons dit dans le second livre (II, 78) quand et par qui cette division fut trouvée en Grèce; elle s'introduisit tardivement aussi chez les Romains. Dans les Douze-ables on ne nomme que le lever et le coucher du soleil; quelques années après, on y ajouta l'heure de midi : l'huissier des consuls l'annonçait quand du sénat il apercevait le soleil entre les Rostres et la Graecostasis (XXXIII, 6); il annonçait la dernière heure quand l'astre était descende entre la colonne Maenia et la prison : mais cela n'était possible que par un temps serein;

[2] cet état dura jusqu'à la guerre punique. Le premier qui donna aux Romains un cadran solaire, onze ans avant la guerre de Pyrrhos, fut L. Papirius Cursor, qui l'établit auprès du temple de Quirinus, dont son père avait fait le voeu, et dont lui fit la dédicace (an de Rome : 461) c'est du moins ce que rapporte Fabius Vestalis; mais il n'indique ni la manière dont ce cadran était disposé, ni le nom de l'artiste, ni d'où le cadran avait été apporté, ni dans quel auteur il avait lu ce fait. M. Varron rapporte que le premier cadran établi en public le fut auprès des Rostres, sur une colonne, lors de la première guerre punique, par M. Valérius Messala, consul, après la prise de Catane en Sicile.

[3] Il fut donc apporté de là 30 ans après la date assignée au cadran de Papirius, l'an de Rome 491. Remarquez que les lignes qui y étaient tracées ne concordaient pas avec les heures. Cependant on s'en servit quatre-vingt dix-neuf ans, jusqu'à ce que L. Martius Philippus, qui fut censeur avec L. Paulus, en fit poser près de l'autre un mieux approprié; et parmi les actes de sa censure ce fut un des mieux reçus.

[4] Néanmoins, quand le temps était couvert, les heures étaient Incertaines, et il en fut ainsi jusqu'au lustre suivant. Alors Scipion Nasica, collègue de Laenas, marqua le premier, à l'aide d'une clepsydre à eau, les heures tant le jour que la nuit ; il la plaça dans un lieu couvert, et en fit la dédicace l'an de Rome 595. Tel fut le long espace pendant lequel la journée fut sans divisions pour le peuple romain. Maintenant passons aux autres animaux, et parlons d'abord des animaux terrestres.

FIN DU LIVRE SEPT

livre 6

livre 8

ATTENTION : police unicode

PLINE L'ANCIEN

HISTOIRE NATURELLE

LIVRE HUIT.

livre 7

livre 9

Texte français

Paris : Dubochet, 1848-1850.

édition d'Émile Littré

LIVRE VIII

TRAITANT DE LA NATURE DES ANIMAUX TERRESTRES.

I. Des éléphants; de leur intelligence. - II. Quand attelés pour la première fois. - III. De leur docilité - IV. Merveilles dans leurs actions. - V. De l'instinct des bêtes pour comprendre les dangers qui les menacent. - VI. Quand, pour la première fois, a-t-on vu des éléphants en Italie? - VII. Combats des éléphants. - VIII. Par quels moyens les prend-on? - IX. Par quels moyens parvient-on a les dompter? - X. Du part de l'éléphant; autres particularités. - XI. Leur patrie; antipathie des éléphants et des dragons. - XII. De l'adresse des animaux. - XIII. Des dragons. - XIV. Serpents d'une grandeur extraordinaire. - XV. Des animaux de la Scythie; des bisons. - XVI. Des animaux du septentrion; de l'aloès; de l'achlis; du bonase. - XVII. Des lions; leur naissance. - XVIII. Leurs espèces. - XIX. Leur naturel. - XX. Qui, le premier, a montré à Rome un combat de lions. Qui a sacrifié le plus grand nombre de ces animaux dans un pareil combat. - XXI. Choses merveilleuses dans les actions des lions. - XXII. Homme reconnu et sauvé par un dragon. - XXIII. Des panthères. - XXIV. Sénatus-consulte et lois sur les panthères d'Afrique. Qui, le premier, a montré à Rome des panthères d'Afrique; qui en a montré le plus grand nombre. - XXV. Des tigres. Quand a-t-on vu un tigre, peur la première fois à Rome? Du naturel de ces animaux. - XXVI. Du chameau ; ses espèces. - XXVII. De la girafe. Quand a-t-on vu les premières à Rome? - XXVIII. Du chaüs; des céphes. - XXIX. Du rhinocéros. - XXX. Du lynx; des sphinx; des crocotes ; des cercopithèques. - XXXI. Animaux terrestres de l'Inde. - XXXII. Animaux terrestres de l'Éthiopie; bête qui tue par la vue. - XXXIII. Des basilics. - XXXIV. Des loups; d'où vient la fable qu'ils changent de peau. - XXXV. Espèces des serpents. - XXXVI. De l'ichneumon. - XXXVII. Du crocodile. - XXXVIII. Du scinque. - XXXIX. De l'hippopotame. - XL. Qui, le premier, a montré à Rome cet animal, ainsi que le crocodile. - XLI. Remèdes trouvés par les animaux. - XLII. Pronostics fournis par les animaux au sujet de certains dangers. - XLIII. Nations détruites par des animaux. - XLIV. Les hyènes. - XLV. Des crocottes; des mantichores. - XLVI. Des onagres. - XLVII. Du castoréum; des animaux à la fois aquatiques et terrestres; des loutres. - XLVIII. De la grenouille rubète. - XLIX. Du veau marin, des castors, des lézards. - L. Des cerfs. - LI. Du caméléon. - LII. Des autres animaux qui changent de couleur: le tarande, le lycaon, le thos. - LIII. Le porc-épic. - LIV. Les ours, leurs petits. - LV. Les rats du Pont et des Alpes. - LVI. Des hérissons. - LVII. Le léontophone, le lynx. - LVIII. Les blaireaux, les écureuils. - LIX. Des vipères et des limaçons. - LX. Les lézards. - LXI. Naturel du chien; exemples de la fidélité de cet animal pour son maître. Quels sont ceux qui ont entretenu des chiens pour les faire combattre. - LXII. De la génération des chiens. - LXIII. Remèdes contre la rage. - LXIV. Naturel des chevaux. - LXV. De leur Instinct. Choses merveilleuses sur des quadriges. - LXVI. Génération des chevaux. - LXVII. Cavales concevant par l'influence du vent. - LXVIII. Des ânes; génération de ces animaux. - LXIX. Naturel des mules et des autres bêtes de somme; leur génération. - LXX. Des bœufs, et de leur génération. - LXXI. Apis en Egypte. - LXXII. Des bêtes à laine et de leur génération. - LXXIII. Variétés de la laine et de ses rouleurs. - LXXIV. Diverses étoffes pour vêtements. - LXXV. De la forme des moutons. Du musmon. - LXXVI. Naturel des chèvres et leur génération. - LXXVII. Des porcs. - LXXVIII. Du sangliers. Quel est celui qui, le premier, a renfermé dans des parcs des bêtes vivantes. - LXXIX. Des animaux demi-sauvages. - LXXX. Des singes. - LXXXI. Des espèces de loups. - LXXII. Des animaux qui ne sont ni apprivoisés ni sauvages. - LXXXIII. Quels sont les lieux ou l'on ne trouve pas d'animaux. - LXXXIV. Où et quels animaux font du mal seulement aux étrangers? Où et quels animaux en font seulement aux indigènes?

Résumé : Faits, histoires et Observations, 787.

Auteurs :

Mucien, Procillius, Verrius Flaccus, L. Pison, Corn. Valerianus, Caton le Censeur, Fenestella, Trogue Pompée, les Actes, Columelle, Virgile, Varron, Lucilius, Metellus Scipion, Celse, Nigridius, Trebius Niger, Pomponius Mela, Mamilius Sura.

Auteurs étrangers.

Le roi Juba. Polybe, Hérodote, Antipater, Aristote, Démétrios le physicien. Démocrite, Théophraste, Évanthe, Agriopas qui a écrit sur les vainqueurs olympiques, le roi Hiéron, le roi Attale Philométor, Ctésias, Duris, Philistus, Arrhitas, Phylarque, Amphilochus d'Athènes, Anaxipolis de Thasos, Apollodore de Lemnos, Aristophane de Milet, Antigone de Cumes, Agathocle de Chios, Apollonius de Pergame, Aristandre d'Athènes, Bacchius de Milet, Bion de Soles, Chaeréas d'Athènes, Diodore de Priène, Dion de Colophon, Épigène de Rhodes. Évagon de Thasos, Euphronius d'Athènes, Hégésias de Maronée, les deux Ménandres de Priène et d'Héraclée, le poète Ménécrate, Androtion qui écrit sur l'agriculture, Aeschion qui a traite le même sujet, Lysimaque qui l'a également traité, Denys qui a traduit Magon, Diophane qui a fait un abrégé de Denys, le roi Archelaüs, Nicandre.

I. [1] Passons aux autres animaux, et parlons d'abord des animaux terrestres. L'éléphant est le plus grand, et celui dont l'intelligence se rapproche le plus de celle de l'homme; car il comprend le langage du lieu où il habite; il obéit aux commandements; il se souvient de ce qu'on lui a enseigné à faire; il éprouve la passion de l'amour et de la gloire; il possède, à un degré rare même chez l'homme, l'honnêteté, la prudence, la justice; il a aussi un sentiment religieux pour les astres, et il honore le soleil et la lune.

[2] Des auteurs rapportent que, dans les forêts de la Mauritanie, des troupeaux d'éléphants descendent sur le bord d'un fleuve nommé Amilas, aux rayons de la nouvelle lune: que là, se purifiant, ils s'aspergent solennellement avec l'eau; et qu'après avoir ainsi salué l'astre ils rentrent dans les bois, portant avec leur trompe les petits fatigués. Ils comprennent même la religion des autres ; et l'on croit que, près de traverser la mer, ils ne s'embarquent qu'après que leur cornac leur a promis per serment la retour.

[3] On en a vu qui, accablés par la maladie (les maladies n'épargnent pas même ces masses énormes), jetaient, couchés sur le dos, des herbes vers le ciel, comme s'ils appelaient la terre en témoignage dans leurs prières. Quant à la docilité, ils adorent le roi, fléchissent le genou, présentent des couronnes. Les Indiens emploient au labourage (VI, 22) des éléphants plus petits, qu'on appelle bâtards.

II. (II.) [1] Les premiers éléphants attelés qu'on ait vus à Rome sont ceux qui traînèrent le char du grand Pompée, triomphant de l'Afrique. On dit qu'anciennement Bacchus, triomphant de l'Inde vaincue, avait employé un pareil attelage. Procilius rapporte que dans le triomphe de Pompée les éléphants ne purent passer attelés par la porte de la ville. Dans les combats de gladiateurs que donna Germanicus, les éléphants exécutèrent des mouvements grossiers ressemblant à une sorte de danse; leurs exercices ordinaires étaient de jeter dans les airs des armes que les vents ne pouvaient détourner, de figurer entre eux des attaques de gladiateurs, et de se livrer aux ébats folâtres de la pyrrhique; puis ils marchèrent sur la corde tendue; quatre éléphants en portaient dans une litière un cinquième représentant une nouvelle accouchée; et dans des salles pleines de peuple ils allèrent prendre place à table, en marchant à travers les lits avec tant de ménagement qu'ils ne touchèrent aucun des buveur.

III. (III.) [1] Un éléphant, d'une intelligence trop lente à retenir ce qu'on lui enseignait, ayant été plusieurs fois fustigé, fut trouvé (c'est un fait certain) répétant la nuit sa leçon. Il est très curieux de les voir aller de bas en haut sur des cordes ; mais ce qui l'est encore davantage, c'est de les voir aller de haut en bas. Mucianus, trois fois consul, rapporte qu'on éléphant avait appris à tracer les caractères grecs, et qu'on lui faisait écrire en cette langue ces mots-ci : "C'est moi qui a écrit ces mots et consacré les dépouilles celtiques." Le même auteur dit avoir été témoin oculaire du fait suivant : A Putéoles, des éléphants qu'on avait amenés par mer, et qu'on forçait à débarquer, effrayés de la longueur du pont qui les séparait du rivage, allèrent à terre à reculons, pour ne pas voir l'étendue de l'intervalle qu'ils avaient à parcourir.

IV. [1] Les éléphants savent que les seules dépouilles qu'on recherche en eux sont leurs défenses, que Juba appelle des cornes, mais qu'Hérodote, bien plus ancien, et l'usage général, désignent sous le nom plus juste de dents : aussi quand ces dents tombent par quelque accident ou par l'effet de la vieillesse, ils les enfouissent. Les défenses seules sont de l'ivoire; au reste, la partie même des défenses qui est cachée dans les chairs n'est que de l'os, et n'a pas de valeur. Cependant, dans ces derniers temps, la pénurie de l'ivoire a fait qu'on s'est mis à couper les os en lames. En effet, il est rare qu'on trouve de grosses défenses, excepté dans l'Inde; dans notre partie du monde, tout l'ivoire qui s'y trouvait a été consommé par le luxe.

[2] La blancheur des défenses indique la jeunesse; les éléphants en ont un très grand soin ; ils ménagent la pointe d'une des deux, afin de l'avoir en état pour le combat; ils emploient l'autre pour leurs besoins, à arracher les racines, à mouvoir les corps pesants; entourés par les chasseurs, ils mettent en avant ceux qui ont les plus petites défenses, pour que l'ennemi s'imagine que le butin ne vaut pas le combat; puis, las de résister, ils les brisent contre un arbre, et payent ainsi leur rançon.

V. (IV.) [1] Il est singulier que presque tous les animaux sachent pourquoi on les poursuit, et que tous (01) sachent ce dont lis doivent se garder. Un éléphant, rencontrant par hasard dans la solitude un homme qui n'est que voyageur, se montre clément et doux, et même, dit-on, lui indique le chemin; mais s'il aperçoit la trace d'un homme avant de voir l'homme même, il tremble de tous ses membres, de peur d'embûches; il flaire et s'arrête, il regarde autour de lui, il souffle avec colère, et il ne marche pas sur l'empreinte, mais il arrache la motte de terre qui la porte, il la donne au suivant, celui-ci à un autre, et ainsi de suite jusqu'au dernier; alors la bande tourne tête, revient sur ses pas et se range en bataille, tant l'odeur de cette empreinte due à des pieds qui, la plupart du temps, ne sont pas même nus, est persistante pour l'odorat de ces animaux.

[2] De même la tigresse, redoutable aux autres bêtes féroces, et qui ne tient aucun compte des traces de l'éléphant lui-même, déplace, dit-on, ses petits dés qu'elle a vu la trace d'un homme. Comment l'a-t-elle reconnue? où a-t-elle aperçu précédemment celui qu'elle redoute? Les forêts qu'elle habite sont fort peu fréquentées. Je veux bien que cette empreinte frappe les animaux par sa rareté; mais d'où savent-ils qu'il y a quelque danger? ou plutôt pourquoi redoutent-ils l'aspect de l'homme lui-même, eux qui l'emportent tant par la force, par la taille et par la rapidité? Telle est la loi de la nature et la puissance qu'elle exerce : les animaux les plus féroces et les plus grands, sans avoir jamais vu ce qui ils doivent craindre, comprennent sur-le-champ quand vient le moment de craindre.

[3]  (V.) Les éléphants marchent toujours en troupe; le plus âgé conduit la bande, le plus âgé ensuite ferme la marche; quand ils passent une rivière, ils envoient devant les plus petits, de peur que les pieds des plus grands n'enfoncent le lit et n'augmentent la profondeur de l'eau. Antipater rapporte que le roi Antiochus avait deux éléphants de guerre, dont le nom même était célèbre. Les éléphants tiennent à ces distinctions; et Caton, qui n'a pas nommé les généraux dans ses Annales, rapporte que l'éléphant qui combattit le plus vaillamment dans l'armée punique s'appelait Surus, et avait perdu une défense. Antiochus donc sondant le gué d'une rivière, l'éléphant appelé Ajax, qui était le chef de la bande, refusa d'entrer dans l'eau.

[4] Alors on déclara que le commandement appartiendrait à celui qui passerait : Patrocle s'y hasarda, et pour cet exploit on lui donna les colliers d'argent, qui leur font le plus grand plaisir, et toutes les autres prérogatives du commandement: Ajax, ainsi dégradé, se laissa mourir de faim, préférant la mort a l'ignominie. Les éléphants, en effet, sont très sensibles à la honte; le vaincu fuit à la voix du vainqueur, il lui présente de la terre et de la verveine (XXII, 4).

[5]

Ils ont de la pudeur, et ne se livrent à la copulation que dans le secret. Le mâle est apte à la génération à cinq ans, et la femelle a dix. La femelle ne reçoit le mâle que tous les deux ans; et seulement, dit-on, pendant cinq jours : le sixième, ils se baignent dans une rivière, et c'est alors seulement qu'ils rejoignent la troupe. L'adultère est inconnu parmi eux ; la possession des femelles ne suscite pas chez eux des combats cruels, comme chez les autres animaux. Ce n'est pas qu'ils n'éprouvent la puissance de l'amour : on rapporte qu'un éléphant aima en Égypte une femme qui vendait des couronnes; et qu'on ne s'imagine pas que son choix était mauvais : cette femme fut la bien almée d'Aristophane, très célèbre grammairien. Un autre aima Ménandre, Syracusain, jeune adolescent de l'armée de Ptolémée; et il témoignait, en ne mangeant pas, le regret qu'il éprouvait de son absence. Juba dit qu'une marchande de parfums fut aimée par un de ces animaux : [6] tous montrèrent leur attachement en témoignant de la joie à la vue de la personne aimée, en lui faisant des caresses à leur manière, en conservant et en jetant dans son sein les pièces de monnaie qu'on leur avait données. Il n'est pas donnant que des animant qui ont de la mémoire éprouvent de l'attachement. Juba rapporte encore qu'un éléphant reconnut après beaucoup de temps un vieillard qui, jeune, avait été son cornac. Le même auteur leur attribue un certain instinct de justice : le roi Bocchus ayant exposé, attachés à des poteaux, trente éléphants qu'il avait résolu de mettre à mort par trente autres éléphants, on ne put obtenir, quoi qu'on fît pour exciter ceux-ci, qu'ils servissent la cruauté d'autrui.

VI. (VI.) [1] L'Italie vit pour la première fois des éléphants lors de la guerre de Pyrrhus, et on les appela bœufs de Lucanie à cause du théâtre de la guerre ; ce fut l'an de Rome 472. Sept ans plus tard, Rome en vit mener eu triomphe. Beaucoup furent pris en Sicile sur les Carthaginois par L. Metellus, pontife, et menés en triomphe l'an 502. Ils étaient au nombre de 142, ou, suivant d'autres (02), de 140; ils furent passés en Italie sur des radeaux que soutenaient des rangées de tonneaux. Verrius rapporte qu'ils combattirent dans le cirque, et qu'on les tua à coups de javelot parce qu'on ne sut qu'en faire, attendu qu'on ne voulut ni les nourrir ni les donner à des rois; L. Pison prétend qu'ils furent introduits dans le cirque, et qu'afin de redoubler le mépris pour ces animaux, on les y fit seulement pourchasser par des ouvriers qui n'avaient que des piques sans fer. Les auteurs qui pensent qu'ils ne furent pas tués n'expliquent pas ce qu'ils devinrent par la suite.

VII. (VII.) [1] Un combat d'un Romain contre un éléphant est célèbre. Annibal avait forcé les prisonniers faits sur nous à combattre entre eux; l'un d'eux qui survécut fut mis en présence d'un éléphant, et on lui promit que s'il le tuait il serait renvoyé; il combattit seul dans l'arène contre l'éléphant, et il en vint à bout, au grand chagrin des Carthaginois. Annibal, comprenant que le bruit de ce combat ferait mépriser ces animaux, envoya des cavaliers pour tuer le Romain, qui retournait chez lui.

[2] L'expérience des batailles contre Pyrrhus montra qu'il était très facile de couper leur trompe. Fenestella rapporte que le premier combat d'éléphants qu'on ait vu a Rome eut lieu dans le cirque, pendant l'édilité curule de Claudius Pulcher, sous le consulat de M. Antonius et de A. Posthumius, l'an de Rome 655, et que vingt ans après y eut un combat d'éléphants contre des taureaux, sous l'édilité curule des deux frères Lucullus. Sous le second consulat de Pompée (l'an de Rome 700), lors de la dédicace du temple de Vénus Victorieuse, vingt éléphants, ou, selon d'autres, dix-sept, combattirent dans le cirque contre des Gétules, qui les attaquaient à coups de javelot. Un d'entre eux excita surtout l'étonnement : les pieds percés de traits, il s'avança se traînant sur les genoux contre ses ennemis, arrachant les boucliers et les jetant en l'air: ces boucliers, qui tournoyaient en retombant, faisaient un grand plaisir aux spectateurs, comme si c'eût été un tour d'adresse et non un effet de la fureur de l'animal.

[3] Un autre fait qui surprit aussi, c'est qu'un éléphant tut tué d'un seul coup: un javelot, entrant sous l'œil, atteignit dans la tête les organes vitaux. Tous ensemble ils essayèrent de faire une sortie, non sans jeter beaucoup de désordre parmi le peuple qui entourait les grilles de fer. Pour cette raison, le dictateur César, sur le point, dans la suite, de donner un spectacle semblable, entoura de fossés pleins d'eau l'arène, fossés que Néron fit disparaître pour ajouter aux places des chevaliers. Les éléphants de Pompée, ayant perdu l'espoir de s'échapper, implorèrent la miséricorde du peuple par des attitudes qu'on ne peut décrire, se lamentant, pour ainsi dire, sur leur destinée; ce qui causa une telle peine aux spectateurs, qu'oubliant le général et la magnificence déployée en leur honneur, ils se levèrent tous versant des larmes, et maudirent Pompée, malédiction qui ne tarda pas à s'accomplir.

[4] Le dictateur César, lors de son troisième consulat, en fit combattre 20 contre 500 fantassins, et, derechef, 20 armés de tours, avec 60 combattants sur leur dos, contre 500 fantassins et un pareil nombre de cavaliers. Sous le règne de Claude et de Néron, le dernier exploit des gladiateurs qui demandaient leur congé était de les combattre seul à seul. L'éléphant a, dit-on, tant de douceur a l'égard de plus faible que lui, qu'au milieu d'un troupeau de menu bétail il écarte avec sa trompe les animaux qui sont devant lui, de peur d'en écraser quelqu'un par mégarde; ils ne font du mal que provoqués. En raison de cette douceur, ils marchent toujours en troupe, et ce sont les moins solitaires des animaux. Entourés par de la cavalerie, ils mettent au milieu les malades, les fatigués, les blessés, et ils viennent tour à tour au premier rang, comme s'ils obéissaient à un commandement et à la discipline. Pris, Ils s'apprivoisent très promptement par l'usage de l'orge.

VIII. (VIII.) [1] Dans l'Inde, pour les prendre, un cornac dirige un éléphant apprivoisé sur lequel il est monté, et qui, surprenant un éléphant sauvage isolé ou séparé de sa troupe, le frappe et le réduit; alors le cornac monte sur cet éléphant, qui lui obéit comme le premier. En Afrique on les prend dans des fosses; dès qu'un d'entre eux est allé y tomber, les autres entassent des branchages, jettent des roches, et font tous leurs efforts pour le retirer en comblant ainsi la fosse. Autrefois qu'on les chassait pour les dompter, on les poussait, à l'aide de la cavalerie, dans un long défilé fait de main d'hommes et sans issue; là, enfermés par des fossés et des levées de terre, on les domptait par la faim. Ce qui prouvait leur soumission, c'est quand ils recevaient paisiblement un rameau qu'un homme leur présentait. Maintenant qu'on les chasse pour avoir leurs défenses, on cherche à les blesser à coups de flèches aux pieds, qui sont leur partie la plus sensible.

[2] Les Troglodytes, limitrophes de l'Éthiopie, qui ne vivent que de cette chasse, montent sur les arbres voisins des chemins que suivent les éléphants; puis, ayant remarqué le dernier de toute la bande, ils sautent sur l'extrémité de sa croupe; de la main gauche ils le saisissent par la queue, ils appuient leurs pieds sur la cuisse gauche; ainsi suspendus, ils coupent de la main droite, avec une hache à double tranchant très affilée, l'un des jarrets; cette blessure retardant l'animal, ils lui coupent en se sauvant les tendons de l'autre jarret : tout cela se fait avec une rapidité extrême.

[3] D'autres, employant un mode moins périlleux mais moins certain, fixent dans la terre, à une distance plus considérable, de très grands arcs; des jeunes gens très forts les maintiennent; d'autres, non moins forts, les tendent, et lancent des épieux en guise de flèches sur les éléphants qui passent; puis ils suivent l'animal blessé à la trace de son sang. Les femelles sont beaucoup plus timides que les mâles.

IX. (IX.) [1] Les éléphants furieux se domptent par la faim et par les coups; on met auprès d'eux d'autres éléphants qui répriment leurs écarts avec des chaînes. Au reste, c'est surtout à l'époque du rut qu'ils deviennent intraitables, et qu'ils démolissent avec leurs défenses les écuries des Indiens. Aussi s'oppose-t-on aux accouplements, et l'on tient les femelles séparées des mâles dans des pacages, comme on fait pour le gros bétail. Domptés, on les emploie à la guerre; ils portent des tours pleines d'hommes armés, et décident en grande partie du résultat des guerres en Orient. Ils renversent les bataillons, ils écrasent les soldats; et cependant le moindre cri d'un cochon les épouvante. Blessés et effrayés, ils reculent toujours; et alors c'est pour leur propre parti qu'ils sont dangereux. Les éléphants d'Afrique redoutent ceux de l'Inde, et n'osent pas les regarder. En effet, les éléphants indiens sont d'une plus haute taille.

X. (X.) [1] Le vulgaire croit que la portée est de dix ans; d'après Aristote (Histoire des Animaux, V, 13), elle est de deux ans; la femelle ne met bas qu'un petit. Les éléphants vivent deux cents ans, et quelquefois trois cents. Ils commencent à être adultes à soixante ans. Ils aiment beaucoup l'eau, et se tiennent sur le bord des fleuves; du reste, la grosseur de leur corps les rend impropre à la nage. Ils sont très sensibles au froid; c'est pour eux le plus grand mal. Les seules maladies auxquelles ils soient sujets sont la tympanite et le flux de ventre.

[2] Je lis qu'on fait tomber les traits enfoncés dans leur corps en leur donnant à boire de l'huile, et qu'au contraire le trait tient davantage si on les fait suer. Il est mortel pour eux de manger de la terre, à moins qu'ils ne s'y habituent peu à peu. Ils avalent aussi des pierres. Les aliments qui leur plaisent le plus sont les tronc d'arbre; ils abattent des palmiers élevés, en les heurtant de leur front; et, l'arbre ainsi renversé, ils en mangent le fruit. Ils mangent avec la bouche; ils respirent, ils boivent et ils flairent avec ce qu'on appelle non improprement leur main. De tous les animaux celui qu'ils haïssent le plus c'est le rat, et ils rebutent leur nourriture s'ils aperçoivent qu'elle ait été touchée dans la crèche par cet animal. Ils éprouvent les plus grandes souffrances quand ils avaient en buvant une hirudo, que l'on commence, j'en fais la remarque, à appeler ordinairement sangsue : quand elle s'est fixée dans les voies respiratoires, elle leur cause une douleur intolérable.

[3] Leur peau est le plus dure au dos, elle est molle au ventre; ils ne sont pas défendus par des soies; leur queue même ne leur sert pas à les débarrasser de l'importunité des mouches, à laquelle leur masse ne les empêche pas d'être sensibles; leur peau est ridée, et attire ces insectes par son odeur. Ils en laissent des essaims se poser sur cette peau tendue ; puis, la fronçant subitement, ils les écrasent entre les plis : cela leur tient lieu de queue, de crinière et de poil.

[4] Leurs défenses ont un prix énorme; c'est la plus riche matière pour les statues des dieux. Le luxe a trouvé un autre mérite dans l'éléphant : on est allé jusqu'à rechercher la saveur du cartilage de sa trompe, par la seule raison, je pense, que l'un se figure manger l'ivoire même. C'est surtout dans les temples qu'on voit employées les grandes défenses. Toutefois, Polybe a rapporté, sur l'autorité d'un petit roi appelé Gulussa, qu'à l'extrémité de l'Afrique, sur les confins de l'Éthiopie, elles servent de poteaux dans les maisons, et qu'on les emploie, au lieu de pieux, pour y faire des clôtures et parquer les bestiaux.

XI. (XI.) [1] L'Afrique produit des éléphants au delà des déserts des Syrtes et dans la Mauritanie. Il y en a dans l'Éthiopie et la Troglodytique, comme nous l'avons dit (VIII, 8); mais les plus grands sont dans l'Inde, et ils sont perpétuellement en guerre avec des dragons assez grands eux-mêmes pour les envelopper sans peine de leurs replis, et les serrer comme dans un nœud : les deux combattants succombent: le vaincu, dans sa chute, écrase par son poids le serpent roulé autour de lui.

XII. (XII.) [1] Chaque animal a son adresse particulière, qui est merveilleuse; ils en sont un exemple. Le dragon a de la peine à s'élever à la hauteur de l'éléphant ; en conséquence, remarquant le chemin que ces animaux prennent en allant paître, il se jette sur eux du haut d'un arbre : l'éléphant sait qu'il n'est pas assez fort pour lutter contre les nœuds qui l'étreignent; aussi cherche-il à écraser son ennemi contre les arbres ou les rochers : le dragon prévoit le danger, et tout d'abord il lui enlace les jambes avec sa queue; l'éléphant défait les nœuds avec sa trompe; le dragon enfonce sa tête dans les narines de l'éléphant, et à la fois lui ferme la respiration et le blesse dans les parties les plus délicates. Quand ils se rencontrent à l'improviste, le serpent se dresse et attaque son adversaire, principalement aux yeux;

[2] de là vient qu'on trouve souvent des éléphants aveugles, consumés par la faim et le chagrin. Comment expliquer la cause d'une si grande discorde, si ce n'est en disant que la nature se plaît à se donner le spectacle de ces duels? On rapporte encore autrement ce combat : l'éléphant, dit-on, a le sang très froid, aussi est-ce surtout pendant les chaleurs que les serpents le convoitent; en conséquence, cachés dans les rivières, ils guettent l'éléphant qui vient boire; ils s'enlacent autour de sa trompe et le mordent à l'oreille, parce que c'est le seul endroit qu'Il ne puisse défende avec sa trompe (03); ils boivent tout son sang, tant ils sont énormes. L'éléphant, ainsi épuisé et mis à sec, tombe; le dragon enivré est écrasé, et meurt.

XIII. (XIII.) [1] L'Éthiopie produit aussi des serpents qui égalent ceux de l'Inde; ils ont 20 coudées. Seulement je ne sais pourquoi Juba a cru qu'ils avaient des crêtes. On appelle Asachéens les Éthiopiens dans le pays desquels on les trouve surtout. On rapporte que sur les côtes de ce pays quatre ou cinq de ces serpents s'enlacent en forme de claie, et, faisant pour ainsi dire voile la tête dressée, vont à travers les flots chercher une meilleure nourriture en Arabie.

XIV. (XIV.) [1] Mégasthène écrit que dans l'Inde des serpents deviennent assez grands pour avaler des cerfs et des bœufs entiers; Métrodore, qu'auprès du fleuve Rhyndacus, dans le Pont, ils sont tels, qu'ils aspirent et engloutissent les oiseaux passant au-dessus d'eux, quelles que soient la hauteur et la rapidité du vol. On connaît l'histoire du serpent qui, dans les guerres puniques, auprès du fleuve Bagrada, fut assiégé comme une citadelle par Régulus, avec des balistes et des machines; il avait 120 pieds de long :

[2] sa peau et ses mâchoire sont été conservées à Rome, dans un temple, jusqu'à la guerre de Numance. On peut croire à ces faits quand on voit en Italie le serpent appelé boa arriver à une telle grandeur, que sous le règne du dieu Claude on trouva un enfant entier dans le corps d'un de ces animaux, tué au Vatican. Ils se nourrissent d'abord en tétant les vaches; c'est de là que vient leur nom (04). Quant aux autres animaux qui, n'étant qu'apportés de toutes parts, ont souvent touché le sol de l'Italie, il n'importe pas d'en décrire minutieusement les formes.

XV. (XV.) [1] La Scythie produit très peu d'animaux, à cause du manque d'arbrisseaux. La Germanie, qui y touche, n'en a pas beaucoup; cependant on y trouve des espèces remarquables de bœufs sauvages, les bisons à crinières, et le ures doués d'une force et d'une rapidité extrême, aux quels le vulgaire ignorant donne le nom de bu bales; le bubale (antilope bubalis) est un animal d'Afrique, qui ressemble plutôt au veau ou au cerf.

XVI. [1] Le nord produit aussi des troupeaux de chevaux sauvages, de même que l'Asie et l'Afrique des troupeaux d'ânes sauvages. On y trouve en entre l'alce (élan), ressemblant à une de nos bêtes de somme, s'il ne s'en distinguait par la longueur de ses oreilles et de son cou. Il est dans l'île de Scandinavie un animal qui n'a jamais été vu chez nous, mais dont beaucoup ont parlé, l'achlis (élan) (05), qui ne diffère pas beaucoup de l'alce, mais qui a les membres d'une seule pièce; aussi ne se couche-t-il pas, mais il dort appuyé contre un arbre, que l'on scie, piège où il se prend; autrement sa vitesse extrême le sauverait. Sa lèvre supérieure est très grande, c'est pour cela qu'en paissant il marche à reculons; car s'il allait devant lui, sa lèvre s'enroulerait. On parle d'une bête de Péonie nommée bonace (06), à crinière de cheval, et de reste ressemblant à un taureau; ses cornes sont tellement contournées, qu'elles ne peuvent lui servir pour combattre; aussi a-t-il recours a la fuite, et en fuyant il lance, quelquefois à la distance de trois jugères (75 ares), une fiente dont le contact brûle comme une sorte de feu ceux qui le poursuivent.

XVII. [1] Les pards, les panthères, les lions, et les animaux semblables, disposition singulière, marchent les ongles rentrés dans une sorte de gaine, de peur que la pointe ne s'en brise ou ne s'émousse. Quand ils courent, leurs griffes sont retirées en arrière, et ils ne les allongent que pour saisir une proie. (XVI.) Le lion a le plus de noblesse, quand une crinière couvre son cou et ses épaules. Avec l'âge, cet ornement vient à tous ceux qui ont été engendrés par un lion; mais il manque toujours à ceux qui ont été engendrés par un pard. Les femelles en sont également dépourvues. Ces animaux sont très ardents en amour, et le rut rend les mâles furieux.

[2] C'est l'Afrique qui est le principal théâtre de ces fureurs, la pénurie des eaux assemblant les animaux sur les bords d'un petit nombre de rivières. Aussi y voit-on se produire des formes diverses d'animaux, les femelles s'accouplant de gré ou de force avec des mâles de toute espèce; de là vient cette façon de parler proverbiale en Grèce: L'Afrique produit toujours quelque chose de nouveau. Le lion reconnaît à l'odeur l'adultère commis par la lionne avec le pard, et se venge avec violence; aussi la lionne après cette faute se lave dans le fleuve, ou ne suit le lion que de loin. Je vois qu'on a cru vulgairement qu'elle n'enfantait qu'une fois, se déchirant la matrice avec les griffes pour mettre son petit au monde. Aristote parle autrement; et comme je suivrai généralement ce grand homme, je crois devoir dire d'abord quelques mots sur son compte.

[3] Alexandre le Grand, brillant de connaître l'histoire des animaux, remit le soin de faire un travail sur ce sujet à Aristote, éminent en tout genre de science; et il soumit à ses ordres, en Grèce et en Asie, quelques milliers d'hommes qui vivaient de la chasse et de le pêche, et qui soignaient des viviers, des bestiaux, des ruches, des piscines et des volières, afin qu'aucune créature ne lui échappât. En interrogeant ces hommes, Aristote composa environ cinquante volumes sur les animaux : j'ai abrégé cet ouvrage célèbre, et j'y ai joint ce qu'il avait ignoré; je prie les lecteurs d'avoir de l'indulgence pour notre travail, qui va les faire rapidement voyager parmi tous les ouvrages de la nature, et au milieu de ce que le plus illustre des rois a désiré connaître.

[4] Aristote rapporte donc que la lionne met bas à sa première portée cinq petits; que d'année en année elle en enfante un de moins, et qu'elle devient stérile après en avoir porté un seul; que les petits sont d'abord informes, très peu en chair, et ne sont pas plus grands que des belettes; qu'ils marchent à peine à six mois, et qu'ils ne commencent pas à faire quelques mouvements avant deux mois; qu'en Europe on ne trouve des lions qu'entre l'Acheloüs et le Nestus, beaucoup plus forts que ceux que produit l'Afrique ou la Syrie (07).

XVIII. [1] Il y a deux espèces de lions : l'une est ramassée et courte; elle a la crinière plus crépue (08). Ces lions sont plus timides que les lions au corps allongé et au poil droit; ces derniers méprisent les blessures. Les lions mâles urinent en levant la cuisse, comme les chiens; leur urine a une odeur forte, et leur haleine aussi; ils boivent rarement, ils ne mangent que de deux jours l'un; gorgés, ils restent trois jours sans manger; ils dévorent entiers les morceaux qu'ils peuvent avaler; et quand l'ampleur de leur ventre n'est pas égale à leur avidité, ils font sortir les morceaux en portant leurs griffes dans la gorge : ils emploient le même procédé quand, repus, il leur faut fuir (09).

[2] Leur vie est longue, dit Aristote ( Hist. an., IX, 39) ; ce qui le prouve, c'est qu'on les trouve la plupart privés de dents. Polybe, compagnon de Scipion Émilien, rapporte que dans leur vieillesse ils attaquent l'homme, parce qu'il ne leur reste plus assez de force pour poursuivre les bêtes fauves; qu'alors ils assiègent les villes d'Afrique, et qu'avec Scipion il en vit qu'on avait mis en croix, pour effrayer les autres par la crainte d'un pareil supplice.

XIX. [1] Seul entre les bêtes sauvages, le lion a de la clémence à l'égard des suppliants; il épargne ceux qui sont terrassés; sa fureur s'exerce plus sur les hommes que sur les femmes; il n'attaque les enfants que poussé par la faim. Les Libyens croient qu'il comprend les prières : toujours est-il que j'ai entendu raconter à une captive revenue de Gétulie, qu'elle avait adouci dans les bois la férocité de plusieurs lions en osant leur parler, et leur dire qu'elle était une femme fugitive, malade, une suppliante aux pieds de l'animal le plus noble de tous et leur maître, et une proie indigne de sa gloire. Les opinions sont partagées sur la question de savoir si quand un animal féroce s'adoucit par la parole, c'est un effet de son intelligence ou du hasard. On ne en étonnera pas en voyant que l'expérience n'a pas décidé (observation facile à vérifier) si l'on peut par des chants magiques attire les serpents, et les forcer à recevoir leur peine.

[2] La queue est chez les lions l'indice de leurs sentiments, comme les oreilles chez les chevaux; car la nature accorde aux plus nobles animaux des indices de cette espèce. La queue étant immobile, le lion est calme, bienveillant et caressant, pour ainsi dire ; ce qui est rare, car la colère est chez lui un état plus fréquent. Quant la colère commence, il frappe la terre de sa queue; quand elle croît, il s'n bat les flancs, comme s'il voulait s'exciter lui-même. Sa plus grande force est dans la poitrine. Des blessures qu'il fait, soit avec les griffes, soit avec les dents, un sang noir s'écoule.

[3] Repu, le lion ne fait pas de mal. Son noble courage se manifeste surtout dans les dangers : ce n'est pas seulement quand, dédaignant les traits, il se défend par la terreur qu'il inspire, proteste en quelque sorte qu'il est contraint, et s'élance sur les adversaires, moins forcé par le péril que courroucé de leur folie; mais il témoigne encore mieux sa grandeur d'âme quand, pressé par une multitude de chiens et de chasseurs, il recule avec lenteur et dédain en rase campagne, et tant qu'il peut être vu; au lieu que, dès qu'il est entré dans le fourré et les bois, il s'échappe par une course très rapide, comme si les témoins faisaient la honte.

[4] Quand il poursuit, il va par bonds ; ce qu'il ne fait pas quand il fuit. Blessé, il reconnaît merveilleusement ce lui qui l'a frappé; et il va le chercher, quoi que soit le nombre des chasseurs. Il saisit celui qui lui a lancé un trait sans le blesser, le renverse, le roule, mais ne le blesse pas. Quand la lionne combat pour ses petits, on dit qu'elle tient les yeux fixés à terre, pour ne pas être effrayée par la vue des épieux. Du reste, les lions ne sont ni rusés ni soupçonneux: ils ne regardent pas de côté, et ne veulent pas être regardés de cette façon.

[5] On croit qu'en mourant ils mordent la terre, et donnent une larme à leur mort. Un animal si puissant et si féroce est effrayé par le mouvement d'une roue et d'un char vide, par la crête du coq, plus encore par son chant, mais surtout par le feu. La seule maladie à laquelle le lion soit sujet est la perte d'appétit; on l'en guérit en excitant sa colère par l'insolence de guenons mises près de lui: il boit leur sang, qui lui sert de remède.

XX. [1] Le premier qui ait donné à Rome le spectacle de combat de plusieurs lions ensemble est Q. Scaevola, fils de Publius, lors de son édilité curule. L. Sylla, qui fut ensuite dictateur, fit com battre le premier cent lions à crinière, lors de sa préture; après lui, le grand Pompée en fit combattre dans le cirque 600, dont 315 étaient à crinière (10); le dictateur César, 400.

XXI. [1] C'était jadis une chose fort laborieuse que de les prendre; on employait surtout les fosses. Sous le règne de Claude, le hasard enseigna un procédé qu'on peut presque dire honteux pour le nom d'un tel animal : un berger de Gétulie jeta son surtout sur un de ces animaux qui l'attaquait; cela fut aussitôt transporté dans l'arène. On peut à peine croire jusqu'à quel point une enveloppe légère, jetée sur sa tête, arrête sa férocité : il se laisse enchaîner sans résistance; c'est que toute sa vigueur est dans ses yeux. On s'étonnera moins que Lysimaque ait étranglé un lion avec lequel Alexandre l'avait fait enfermer.

[2] Le premier qui les ait mis sous le joug, et qui les ait attelés à un char dans Rome, est Marc-Antoine, et ce fut pendant la guerre civile, après la bataille livrée dans les champs de Pharsale; attelage prodigieux, sorte de signe des temps, qui témoignait que les esprits généreux subissaient le joug; car se faire traîner ainsi avec la mime Cythéris, c'était une monstruosité qui dé passait même les calamités de l'époque. Le premier homme qu'on dise avoir osé flatter un lion de la main, et le montrer apprivoisé, est Hannon, personnage carthaginois des plus célèbres; cela même le fit condamner : on crut qu'un homme aussi ingénieux persuaderait tout ce qu'il voudrait, et que la liberté serait en péril entre les mains de celui qui avait triomphé si complètement de la férocité.

[3] On cite aussi des exemples fortuits de la démence des lions. Mentor, de Syracuse, vit en Syrie un lion qu'il rencontra se rouler à terre en suppliant : frappé de terreur, il voulut s'enfuir; mais la bête lui barrait le passage, et lui léchait les pieds d'un air caressant : Mentor s'aperçut alors qu'elle avait une tumeur et une plaie à la patte; il en tira une épine, et la délivra de ses souffrances : une peinture à Syracuse atteste le fait. Élpis, de Samos, débarqué en Afrique, vit aussi, sur la côte, un lion la gueule ouverte et menaçante; il court à un arbre en invoquant Bacchus : c'est surtout quand l'espoir est perdu, que l'on fait des vœux. La bête, sans le poursuivre, comme elle aurait pu faire, alla se coucher au pied de l'arbre, cherchant à exciter sa pitié par cette gueule ouverte qui l'avait effrayé :

[4] en mordant trop avidement, elle s'était enfoncé un os entre les dents; elle souffrait de la faim, et la cause de la souffrance était dans ses armes mêmes. La voyant tenir la tête en l'air, et lui adresser pour ainsi dire de muettes prières, Élpis, qui d'abord ne se fiait pas à la bête, fut retenu plus longtemps encore par l'étonnement qu'il ne l'avait été par la crainte; enfin, il descendit et arracha l'os au lion, qui présentait sa gueule, et se prêtait à l'opération autant qu'il était nécessaire. On raconte que tant que le vaisseau resta à la côte le lion témoigna sa reconnaissance en apportant du gibier.

[5] En mémoire de cet événement, Élpis consacra, dans Samos, à Bacchus un temple que pour cette raison les Grecs nommèrent temple de Bacchus à la bouche ouverte. Étonnons-nous après cela (VIII, 5) que les bêtes reconnaissent les traces de l'homme, quand c'est le seul animal dont elles attendent du secours. Car pourquoi celles-ci ne se sont-elles pas adressées a d'autres? Ou bien d'où savaient-elles que la main de l'homme peut guérir? Peut-être aussi la violence du mal force les bêtes même à tout essayer.

[6] (XVII.) Démétrios le naturaliste rapporte un trait non moins mémorable d'une panthère. L'animal était couché au milieu d'un chemin, dans le désir de rencontrer un homme : le père d'un certain philosophe Philinus l'aperçut à l'improviste. La peur le prend, il se met à reculer : mais la panthère se roule autour de lui; évidemment elle le caressait, et elle était en proie à un chagrin que l'on pouvait reconnaître même dans une panthère : elle avait des petits, lesquels étaient tombes loin de la dans une fosse. La crainte de l'homme se calma, ce fut le premier degré de la compassion; il voulut lui donner des soins, ce fut le second. Il la suivit là où elle l'entraînait, en tirant légèrement ses vêtements avec les griffes : dès qu'il comprit la cause de sa douleur, il retira de la fosse les petits, ce qui était en même temps sa propre rançon. La panthère le suivit avec eux, et le reconduisit au delà du désert, pleine de joie et d'allégresse; et l'on voyait facile ment qu'elle témoignait sa reconnaissance sans mettre en compte son propre bienfait; ce qui est rare, même chez l'homme.

XXII. [1] Ces faits permettent de croire aussi le récit de Démocrite, qui raconte que Thoas fut sauvé en Arcadie par un serpent. Enfant, Thoas l'avait élevé et s'y était beaucoup attaché ; le père, redoutant le naturel et la taille du serpent, l'avait porté dans un lieu désert. Là, Thoas étant tombé dans une embûche de brigands, le serpent re connut sa voix, et vint à son secours. Quant à ce qu'on rapporte d'enfants allaités par des bêtes fauves après avoir été exposés, ainsi qu'on dit que les fondateurs de notre ville furent allaités par une louve, il est plus juste, je pense, d'attribuer cette circonstance extraordinaire à la grandeur des destins qui devaient s'accomplir, qu'au naturel des animaux eux-mêmes.

XXIII. [1] La panthère et le tigre sont presque les seuls animaux remarquables par leur robe bigarrée; les autres n'ont qu'une couleur uniforme, et propre à chaque espèce; seulement la couleur des lions est foncée en Syrie. Chez la panthère, les taches sont comme de petits yeux semés sur un fond clair. On dit que tous les quadrupèdes sont singulièrement attirés par l'odeur qu'elle exhale (XXI, 18), mais qu'ils sont effrayés par l'aspect farouche de sa tête; aussi la cache-t-elle : il ne reste plus que l'odeur agréable qui les attire, et elle les saisit. Des auteurs prétendent qu'elle a sur l'épaule une tache semblable à la lune, qui croît et décroît avec cet astre. On donne aujourd'hui le nom de bigarrées et de pards, qui sont les mâles, à toute cette espèce d'animaux, très communs en Afrique et en Syrie. Quelques-uns font des panthères une espèce à part, les distinguent seulement par le fond clair; et jusqu'à présent je n'ai pas trouvé d'autre différence.

XXIV. [1] Il y avait un ancien sénatus-consulte qui défendait d'apporter en Italie des panthères d'Afrique. Cn. Aufidius, tribun du peuple (an de Rome 670), le fit casser par l'assemblée, et il permit d'en importer pour les jeux du cirque. Scaurus (XXXVI, 24), lors de son édilité (an de Rome 696), fut le premier qui en fit paraître dans le cirque 150, toutes de celles qu'on appelle bigarrées; puis Pompée, 410; le dieu Auguste, 420.

XXV. [1] Le même empereur fut le premier qui, sous le consulat de Q. Tubéron et de Fabius Maximus, consul pour la quatrième fois (an de Rome 743), aux nones de mai (7 mai), lors de la dédicace du théâtre de Marcellus, montra à Rome, sur le théâtre, un tigre apprivoisé. Le dieu Claude en montra quatre à la fois (XVIII). L'Hyrcanie et l'Inde produisent le tigre, animal d'une rapidité redoutable : on en fait surtout l'épreuve quand on lui enlève tous ses petits, qui sont toujours nombreux; le chasseur qui les emporte est monté sur un cheval très vite, et il en change de temps en temps. Dès que la tigresse trouve la bauge vide (les mâles ne s'occupent pas de leur progéniture ), elle se précipite sur les pas du ravisseur, qu'elle suit à la piste : celui-ci, dès qu'il entend le rugissement approcher, jette un des petits; la tigresse le prend dans sa gueule, et sous ce poids, marchant avec encore plus de rapidité, elle revole à sa bauge; puis elle se remet à la poursuite, et ainsi de suite, jusqu'à ce que, le chasseur étant rentré dans le vaisseau qui l'avait apporté, la fureur de l'animal s'épuise vainement sur le rivage.

XXVI. [1] Les Orientaux élèvent comme gros bétail les chameaux, dont (11) il y a deux espèces, le chameau de la Bactriane et celui de l'Arabie ; la différence est que le premier a deux bosses sur le dos, le second n'en a qu'une. Les chameaux ont sous la poitrine une autre bosse, sur laquelle ils reposent. Les deux espèces manquent, comme les bœufs, de la rangée des incisives supérieures (XI, 62). Tous sont employés comme bêtes de charge ; on s'en sert même en guise de cavalerie dans les combats. Pour la vélocité ils sont au rang du cheval; mais la carrière que fournissent ces animaux est proportionnée à leurs forces. Le chameau ne fait jamais une route plus longue que la route ordinaire, ni ne reçoit une charge plus lourde que sa charge habituelle.

[2] Il a une aversion naturelle pour le cheval; il peut supporter la soif pendant quatre jours. Il boit, quand l'occasion s'en présente, pour le passé et pour l'avenir, et il trouble auparavant l'eau avec ses pieds; autrement l'eau ne lui plairait pas. Il vit cinquante ans, quelquefois cent; il est sujet aussi à la rage. On a trouvé le moyen de les châtrer, même les femelles, pour les rendre propres à la guerre; cette continence forcée les rend plus courageux.

XXVII. [1] Une certaine ressemblance avec le chameau se trouve dans deux animaux (12) : l'un d'eux est appelé nabu (girafe) par les Éthiopiens; il a l'encolure du cheval, les pieds et les jambes du bœuf, la tête du chameau, et des taches blanches semées sur un fond de couleur fauve, ce qui lui a fait donner le nom de camelopardalis. La premiers girafe a été vue a Rome lors des jeux du cirque donnés par le dictateur César (an de Rome 708); depuis, on en voit de temps en temps. Cet animal est plus remarquable par un aspect extraordinaire que par un naturel farouche; aussi a-t-il reçu le nom de mouton sauvage.

XXVIII. (XIX.) [1] C'est dans les jeux donnés par le grand Pompée qu'on a vu pour la première fois le chaüs (loup-cervier) (VIII, 34, 4) (13), appelé en Gaule rufius; il a la forme du loup et la robe du pard. Dans les mêmes jeux parurent des animaux venus d'Éthiopie, qu'on appelle cepus (14) : leurs pieds de derrière ressemblent aux pieds et aux jambes de l'homme, leurs pieds de devant aux mains de l'homme. Cet animal n'a pas été revu depuis à Rome.

XXIX. (XX.) [1] Dans les mêmes jeux on montra aussi le rhinocéros qui porte une corne sur le nez; on en a vu souvent depuis: c'est le second ennemi naturel de l'éléphant (VIII, 11 et 12). Il aiguise sa corne contre les rochers, et se prépare ainsi au combat, cherchant surtout à atteindre le ventre, qu'Il sait être la partie la plus vulnérable. Il est aussi long que l'éléphant; il a les jambes beaucoup plus courtes, et la couleur du buis.

XXX. (XXI.) [1] L'Éthiopie produit des lynx (15) en grand nombre, des sphinx (16) au poil roux, avec deux mamelles à la poitrine, et beaucoup d'autres animaux monstrueux, des chevaux ailés, armés de cornes qu'on appelle pégases; des crocottes (17), qui semblent nées du chien et du loup, brisant tout avec leurs dents, et digérant aussitôt ce qu'elles ont dévore; des cercopithèques à tête noire, à poil d'âne, et différant des autres animaux par la voix ;

[2] des bœufs pareils à ceux de l'Inde, à une: corne et à trois cornes; la leucrocote (18), animal excessivement rapide, ayant à peu près la taille de l'âne, les jambes du cerf, le cou, la queue et le poitrail du lion, la tête du blaireau, le pied fourchu, la gueule fendue jusqu'aux oreilles, et au lieu de dents un os continu : on prétend que cet animal imite la voix humaine. Dans le même pays ou trouve un animal nommé éale (19), de la grandeur de l'hippopotame, ayant la queue de l'éléphant, une couleur noire ou fauve, la mâchoire du sanglier, les cornes hautes de plus d'une coudée, mobiles, qu'il emploie alternativement dans les combats, et dont il varie l'obliquité suivant qu'il le juge nécessaire.

[3] Mais ce que ce pays a de plus farouche sont des taureaux sauvages (20), plus grands que ceux de nos champs, d'une rapidité supérieure à celle de tous les animaux, d'une cou leur fauve, ayant les yeux bleus, le poil tourné à rebours, la gueule fendue jusqu'aux oreilles, des cornes mobiles comme l'animal dont il vient d'être parlé, un cuir aussi dur que la pierre, et résistant à toutes blessures. Ils font la chasse à toutes les bêtes : quant à eux, on ne les prend que dans des fosses, où ils périssent toujours par l'effet de leur propre fureur. Dans le même pays il naît, d'après Ctésias, un animai appelé mantichore (VIII, 45) (21), ayant un triple rang de dents qui s'engrènent en forme de peigne, la face et les oreilles de l'homme, les yeux glauques, une couleur de sang, un corps de lion, une queue qui pique comme celle du scorpion, une voix semblable au concert du chalumeau et de la trompette, une rapidité très grande, et un goût tout particulier pour la chair humaine.

XXXI. [1] Dans l'Inde on trouve encore des bœufs (22) dont le pied n'est pas fendu, et qui n'ont qu'une corne; et une bête nommée axis (23), ayant la robe d'un faon, avec des mouchetures plus nombreuses et plus blanches : on l'offre en sacrifice à Bacchus. Les Indiens Orséens vont à la chasse de singes dont tout le corps est blanc. Ils chassent aussi une bête intraitable ; c'est l'unicorne (24), semblable au cheval par le corps, au cerf par la tête, à l'éléphant par les pieds, au sanglier par la queue; elle a un mugissement grave, et une seule corne noire s'élevant de deux coudées au milieu du front: on dit que cette bête ne peut pas être prise vivante.

XXXII. [1] Chez les Éthiopiens occidentaux est la source Nigris, origine du Nil, d'après l'opinion de la plupart des auteurs, que rendent probable les arguments rapportés plus haut (V, 10). Auprès de cette source est une bête appelée catoblepas (25), d'une taille médiocre, ayant les membres inertes: tout ce qu'elle peut faire, c'est de porter sa tête, qui est très pesante, et quelle tient toujours inclinée vers le sol; autrement elle serait le fléau du genre humain, car tous ceux qui voient ses yeux expirent sur-le-champ.

XXXIII. [1] Le serpent appelé basilic n'est pas doué d'une moindre puissance. La province Cyrénaïque le produit; sa longueur n'est pas de plus de douze doigts; il a sur la tête une tache blanche, qui lui fait une sorte de diadème. Il met en fuite tous les serpents par son sifflement. Il ne s'avance pas comme les autres en se repliant sur lui-même, mais il marche en se tenant dressé sur la partie moyenne de son corps. Il tue les arbrisseaux, non seulement par son contact, mais encore par son haleine; il brûle les herbes, il brûle les pierres, tant son venin est actif. On a cru jadis que, tué d'un coup de lance porté du haut d'un cheval, il causait la mort non seulement du cavalier, mais du cheval lui-même, le venin se propageant le long de la lance. Ce monstre redoutable (on en a fait souvent l'épreuve pour les rois, désireux d'en voir le cadavre) ne résiste pas à des belettes; ainsi le veut la nature : rien n'est sans contrepoids. On les fait entrer dans des cavernes, que l'on reconnaît facilement parce que le sol est brûlé alentour; elles tuent le basilic par l'odeur qu'elles exhalent, et meurent en même temps. Tel est le résultat du combat de la nature avec elle-même.

XXXIV. (XXII.) [1] En Italie aussi on croit que le regard des loups est nuisible, et que voyant un homme avant d'en être vus ils le privent momentanément de la voix. En Afrique et en Égypte les loups sont petits et sans force; dans les pays froids ils sont farouches et redoutables. On a dit que des hommes se changeaient en loups, puis reprenaient leur forme; nous devons croire fermement que cela est faux, ou ajouter foi à toutes les fables dont tant de siècles ont démontré la fausseté.

[2] Mais d'où vient que cette opinion ait pris de telles racines dans l'esprit du vulgaire, que le mot de loup-garou soit un terme d'imprécation? Nous allons le dire. D'après Évanthes, écrivain grec qui n'est pas sans réputation, les livres des Arcadiens disent qu'un individu de la famille d'un certain Anthus est choisi au sort parmi les siens, et conduit à un étang de l'Arcadie; que la, suspendant ses habits à un chêne, il passe l'étang à la nage, va dans la solitude, se transforme en loup, et vit pendant neuf ans avec les animaux de cette espèce.

[3] Si pendant ce temps il n'a vu aucun homme, il retourne à l'étang, et, après l'avoir traversé à la nage, il reprend la forme humaine : seulement il se trouve âgé de neuf ans de plus qu'avant sa métamorphose; Fabius ajoute même qu'il reprend son ancien vêtement. On est stupéfait de l'excès de la crédulité grecque; il n'est pas de mensonge si impudent qui ne soit appuyé d'un témoignage. Ainsi Agriopas, historien des Vainqueurs Olympiques, raconte que Déménète de Parrhasie (IV, 10) ayant goûté des entrailles d'un enfant, immolé dans le sacrifice de victimes humaines que les Arcadiens faisaient encore dans ce temps à Jupiter Lycéen, fut métamorphosé en loup; qu'au bout de dix ans, rendu aux Jeux athlétiques, il disputa le prix du pugilat, et revint victorieux d'Olympie.

[4] Bien plus, on croit vulgairement qu'un petit poil qui est à la queue du loup constitue un philtre amoureux, et que l'animal pris jette ce poil, qui n'a de vertu qu'autant qu'il est enlevé sur l'animal vivant. On dit que le temps de l'accouplement des loups n'est, dans toute l'année, que de douze jours; qu'affamé, il se nourrit de terre. De tous les présages le plus favorable est de voir son chemin coupé à droite par un loup ayant la gueule pleine. Au même genre appartiennent tes loups appelés cerviers, tels que l'animal qui, avons-nous dit (VIII, 28), venu de la Gaule, fut montré dans les jeux célébrés par le grand Pompée. Ce dernier animal, même ayant faim, oublie, dit-on, s'il tourne la tête, les aliments qu'il mangeait, et va ailleurs en chercher d'autres.

XXXV. (XXIII.) [1] Quant aux serpents, on sait que la plupart ont la couleur du terrain où ils se cachent. Les espèces en sont innombrables : les cérastes ont de petites cornes, qui sont souvent au nombre de quatre, et dont le mouvement attire les oiseaux, pendant que l'animal tient le reste de son corps caché. L'amphisbène (26) a une double tête, c'est-à-dire une tête à la queue, comme si ce n'était pas assez d'une seule gueule pour répandre le venin. Les uns ont des écailles, les autres une peau tachetée, tous un poison mortel. Le javelot se lance du haut des arbres : ce n'est pas seulement pour les pieds que les serpent sont à craindre, ils fendent même l'air comme un dard lancé par une machine. Le cou de l'aspic (coluber aje L.) se gonfle, et sa blessure est mortelle, à moins qu'on n'excise sur-le-champ les parties infectées.

[2] Ce reptile si redoutable n'a qu'un sentiment, ou plutôt qu'une passion. Les aspics ne cheminent que par couple apparié, et ils ne vivent pas l'un sans l'autre ; aussi, le mâle ou la femelle étant tuée, le survivant met à la vengeance un acharnement incroyable. Il poursuit le meurtrier; il n'attaque que lui, par une sorte d'instinct, au milieu de la foule la plus nombreuse; il triomphe des obstacles, il traverse les espaces, et on ne lui échappe qu'en passant une rivière, ou par une fuite rapide. On ne peut dire si la nature a été plus prodigue de fléaux que de remèdes : d'abord elle a donné à cet animal redoutable une vue faible; les yeux sont non pas en avant, mais sur les tempes; aussi l'ouïe (27) le met-elle en mouvement plus souvent que la vue. (XXIV.) Puis il règne une guerre à mort entre lui et l'ichneumon (mangouste, viperra ichneumon L.).

XXXVI. [1] C'est la sa gloire à celui-ci, né aussi en Égypte. Il se roule dans le limon et se sèche au soleil; puis, s'étant ainsi cuirassé de plusieurs couches de boue, il va au combat. Dans la lutte, tenant sa queue droite, et se présentant par derrière, il reçoit des morsures impuissantes, jusqu'à ce que, épiant de côté le moment, il saisit son ennemi à la gorge. Non content de cette guerre, il triomphe d'un animal non moins redoutable.

XXXVII. (XXV.) [1] Le Nil nourrit le crocodile, monstre à quatre pieds, et dangereux sur la terre comme dans les eaux. De tous les animaux terrestres, c'est le seul qui n'ait pas l'usage de la langue; seul aussi il a la mâchoire supérieure mobile, et sa morsure est terrible, attendu que les rangées de ses dents s'engrènent en forme de peigne. Sa largeur dépasse presque toujours dix-huit coudées; la femelle pond des œufs aussi gros que ceux d'une oie, et, par une sorte de divination, elle les couve toujours au delà de la limite que l'inondation du Nil atteindra. Aucun animal n'arrive à de plus grandes dimensions relativement à sa petitesse en naissant. Il est armé de griffes, et sa peau est impénétrable ; il passe le jour à terre, la nuit dans l'eau, déterminé dans l'un et l'autre cas par le besoin de la chaleur. Rassasié de poisson et la gueule toujours pleine de débris, il se livre au sommeil sur le rivage; là, un petit oiseau qu'on appelle en Égypte trochilos, et roitelet en Italie, l'invite à ouvrir la gueule pour y chercher la nourriture, nettoyant d'abord le dehors de la gueule en sautillant, puis les dents, et le gosier même, que le crocodile, chatouillé agréablement, dilate autant qu'il peut : l'ichneumon, le voyant accablé par le sommeil au milieu de ce chatouillement, s'élance comme un trait dans son gosier, et lui ronge le ventre.

XXXVIII. [1] On trouve dans le Nil un animal semblable au crocodile, mais plus petit même que l'ichneumon, le scinque (Lacerta ouaran Cuv.) (XXVIII, 30). Ingrédient essentiel dans les antidotes, il sert aussi d'aphrodisiaque pour exciter les facultés viriles. Le crocodile était un fléau trop dangereux peur que la nature se contentât de lui opposer un seul ennemi ;aussi des dauphins qui entrent dans le Nil ont sur le dos une épine (28) qui semble aiguisée pour servir d'arme : les crocodiles veulent les empêcher de chasser dans un fleuve qu'ils regardent comme leur domaine; le dauphin, plus faible que son ennemi, le met à mort par ruse : en effet, tous les animaux ont un instinct admirable qui leur montre à connaître non seulement leurs propres avantages, mais encore les désavantages de leurs ennemis; ils connaissent leurs armes, ils connaissent les occasions et le côté faible de ceux qu'ils attaquent.

[2] Le crocodile a sous le ventre la peau molle et mince; le dauphin, comme effrayé, plonge, et, passant sous le ventre de son ennemi, il le lui ouvre avec son épine. Bien plus, une race d'hommes fait, dans le Nil même, la guerre à ce monstre: ce sont les Tentyrites (XXVIII, 6, 2), appelés ainsi de l'île qu'ils habitent. Leur taille est petite, mais leur présence d'esprit est merveilleuse, au moins dans de pareilles luttes. Le crocodile est terrible contre ceux qui fuient, mais il fuit devant ceux qui le poursuivent.

[3] Les Tentyrites seuls osent l'attaquer de front; ils se jettent même à la nage dans le fleuve, et, se mettent à cheval sur son dos, ils lui placent, au moment où, renversant la tête, il ouvre la gueule pour les mordre, une massue entre les dents; ils en tiennent les bouts avec l'une et l'autre main, et conduisent l'animal captif à terre avec cette espèce de frein; ils effrayent le crocodile par leur seule voix, et les forcent à revomir, pour être rendus à la sépulture, les corps qu'il vient d'avaler.

[4] Aussi Tentyra est-elle la seule île où les crocodiles n'abordent pas; et l'odeur des Tentyrites les fait fuir comme celle des Psylles (VII,2) fait fuir les serpents. Cet animal a, dit-on, la vue faible dans l'eau, très perçante au dehors, et il passe toujours quatre mois d'hiver dans un trou, sans rien manger. Quelques–uns pensent que, seul entre tous les animaux, il grandit tant qu'il vit; or il vit longtemps.

XXXIX. [1] On trouve dans le même Nil l'hippopotame, animal d'une taille beaucoup plus haute. Il a le pied fendu comme les bœufs, le dos, la crinière et le hennissement du cheval, le museau relevé, la queue du sanglier et ses dents recourbées, mais moins dangereuses. Avec son cuir on fait des casques et des boucliers impénétrables, tant qu'ils ne sont pas mouillés. Il dévaste les moissons; et on assure qu'il détermine d'avance chaque jour la moisson qu'il ravagera le lendemain, et qu'il entre à reculons dans le champ, pour mettre en défaut ceux qui voudraient lui dresser des embûches à son retour.

LX. (XXVI.) [1] M. Scaurus, dans les jeux célébrés lors de son édilité, montra le premier à Rome un hippopotame et cinq crocodiles, dans une pièce d'eau creusée pour cette circonstance L'hippopotame a même enseigné (XXVIII, 31) à la médecine une de ses opérations : quand une abondance continuelle d'aliments l'a rendu trop gras, il vient sur la rive pour chercher des roseaux récemment coupés; des qu'il voit une tige très aiguë, il s'y appuie, et s'ouvre une veine à la jambe. S'étant ainsi, par l'écoulement du sang, débarrassé du malaise qui le gênait, il couvre la plaie de limon.

XLI. (XXVII.) [1] Dans la même Égypte un oiseau, appelé ibis, a enseigné quelque chose de semblable : il se lave les intestins en insinuant son bec recourbé dans cette partie par laquelle il est si important que le résidu des aliments soit évacué. Et ce ne sont pas les seules inventions utiles, même à l'homme, qu'aient trouvés les animaux : le cerf a Indiqué le dictame(XXV, 53) pour l'extraction des herbes; blessé par cette arme (29) il lui suffit de manger du dictame pour qu'elle se détache. Le même animal blessé par l'araignée qu'on appelle phalange, ou par quelque bête semblable, se guérit en mangeant des écrevisses.

[2] Une herbe excellente contre les morsures des serpents (XXII, 45) est celle avec laquelle se raniment les lézards blessés dans les combats qu'ils leur livrent. Le chélcidoine (XXV, 50 et 91) est très bonne pour la vue ; ce que nous ont appris les hirondelles, qui s'en servent pour guérir les yeux malades de leurs petits.

[3] La tortue se redonne des forces contre les serpents en mangeant la cunile, qu'on appelle herbe aux boeufs (XX, 61); la belette, en mangeant de la rue quand elle a livré des combats aux serpents en poursuivant les rats (XXIX, 16); la cigogne se guérit dans les maladies en mangeant de l'origan ; les sangliers, avec du lierre et en mangeant des écrevisses, surtout celles que la mer rejette. Le serpent qui mue par l'effet de l'hiver (XX, 95) se délivre de sa peau avec le jus du fenouil, et reparaît, au printemps, brillant de jeunesse.

[4] Il commence à s'en dépouiller par la tête, et il ne lui faut pas moins d'un jour et d'une nuit pour se dégager de sa vieille peau, la retournant à l'envers d'un bout a l'autre. Le même animal, dont la vue s'est affaiblie pendant l'hivernage, se frotte avec le fenouil, et par cette onction rend de la force à ses yeux; en se frottant contre les épines du genévrier, il se délivre des écailles qui lui obscurcissent la vue; le dragon se purge au printemps avec le suc de la laitue sauvage. Les barbares vont à la chasse des panthères avec de la viande frottée d'aconit; c'est un poison : la panthère, dès qu'elle en a mangé, est prise d'étranglement; aussi quelques-uns appellent-ils cette herbe pardalianches (XXVII, 2).

[5] Mais l'animal se guérit avec les excréments de l'homme, dont il est tellement avide, que si des bergers en mettent dans un vase, en ayant soin de le suspendre hors de la portée de ses bonds, il s'épuise à sauter pour y atteindre, et finit par expirer; et cependant la panthère a la vie si dure, que, les intestins hors du corps, elle combat longtemps. L'éléphant, trompé par la couleur, mange-t-il un caméléon (c'est un poison pour lui), a recours à l'olivier sauvage.

[6] Les ours (XXIX, 39), quand ils ont goûté du fruit de la mandragore, lèchent les fourmilières. Le cerf en mangeant de la cinare (30) combat les plantes vénéneuses des pâturages, les ramiers, les choucas (XI, 25), les merles, les perdrix, remédient avec la feuille du laurier à la perte d'appétit qu'ils éprouvent chaque année; Ies colombes, les tourterelles, les poules, avec l'herbe appelée helxine (31) ; les canards, les oies et les autres oiseaux aquatiques, avec la sidéris (32); les grues et oiseaux semblables, avec le jonc de marais. Le corbeau ayant tué un caméléon, nuisible à son vainqueur même, dissipe le venin avec du laurier.

XLII. (XXVIII.) [1] Je pourrais citer mille autres faits: la nature a même donné à beaucoup d'animaux la faculté d'observer le ciel, et de présager les vents, les pluies et les tempêtes, présages différents suivant les différentes espèces, et dont le détail serait immense, ainsi que le détail des autres rapports que l'homme entretient avec chacun d'eux. En effet, ils annoncent à l'avance les dangers, non seulement par leur foie et par leurs entrailles, à l'inspection desquelles s'arrêtent tant de mortels, mais aussi par d'autres indices.

[2] Les rats délogent à l'avance des édifices qui menacent ruine; les araignées tombent les premières avec leurs toiles. Les augures constituent même un art chez les Romains, et le collège des prêtres y est surtout consacré. En Thrace, quand les eaux sont glacées, le renard, animal d'ailleurs d'une habileté malfaisante, est consulté : on ne passe les fleuves et les lacs gelés que quand il les a lui même traversés en allant et venant; on a observé que, mettant l'oreille contre la glace, il en estime l'épaisseur.

XLIII. (XXIX.) [1] On trouve des exemples non moins célèbres de destructions dues même à des animaux méprisés. M. Varron rapporte qu'une ville fut ruinée en Espagne par les lapins, en Thessalie par les taupes; qu'une population fut chassée par les grenouilles en Gaule, par les sauterelles en Afrique; que les habitants de Gyaros, une des Cyclades, furent mis en fuite par les rats (VIII, 82; X, 85); qu'en Italie Amycles fut dé-truite par les serpents. En deçà des Éthiopiens Cynamolges (VI, 35), est une vaste étendue dépeuplée; les habitants en ont disparu devant les scorpions et les solipuges (XXIX, 29); Théophraste assure que les Rhoetiens ont été chassés par les scolopendres. Mais revenons aux autres espèces d'animaux.

XLIV. (XXX.) [1] Le vulgaire croit que les hyènes sont hermaphrodites, qu'elles deviennent alternativement, d'année en année, mâles et femelles; qu'elles engendrent sans mâle: Aristote nie tout cela (de Gen. an., II, 6). La crinière s'étend tout le long du dos, et le cou ne fait qu'un avec l'épine; aussi l'hyène ne peut infléchir son corps qu'en se tournant tout entière. On en raconte en outre des choses merveilleuses : la plus étrange, c'est qu'au milieu des bergeries elle imite le langage humain, retenant le nom d'un individu, qu'elle fait sortir ainsi et déchire. On prétend encore qu'elle imite le vomissement de l'homme, pour attirer les chiens et les dévorer;

[2] que, seule entre tous les animaux, elle fouille les sépulcres et y va chercher les cadavres: que la femelle est rarement prise; que les yeux présentent mille variétés et mille changements de coloration; que les chiens atteints par son ombre perdent la voix ; qu'au moyen de certains procédés magiques elle rend immobile tout animal autour duquel elle a tourné trois fois.

XLV. [1] En s'accouplant avec des hyènes la lionne d'Éthiopie produit la crocute (33), qui imite pareillement la voix des hommes et des bestiaux, Elle ne cligne jamais les yeux; les deux mâchoires, dépourvues de gencives, sont garnies chacune d'une denture continue; ces deux dentures s'emboîtent, afin que la rencontre ne les émousse pas. Juba rapporte que la mantichore (VII, 30) aussi imite, en Éthiopie, la parole humaine.

XLVI. [1] Les hyènes sont très nombreuses dans l'Afrique, qui produit aussi beaucoup d'ânes sauvages. Dans cette espèce, chaque mâle commande à un troupeau de femelles : redoutant des rivaux en amour, ils surveillent les femelles pleines, et châtrent avec les dents les mâles qui naissent; mais les femelles pleines cherchent à se cacher, elles veulent mettre bas en secret, et se plaisent à multiplier leurs jouissances.

XLVII. [1] Ce sont les castors du Pont qui se châtrent eux-mêmes (XXXII, 13) quand le péril les presse; car ils savent qu'on les poursuit pour leurs testicules, que les médecins nomment castoréum. Du reste, le castor est un animal dont la morsure est formidable; sur le bord des fleuves, il coupe les arbres comme avec un fer tranchant; quand il a saisi un membre, il ne desserre pas les mâchoires avant que les os fracturés n'aient craqué sous les dents. Il a la queue d'un poisson; du reste, il ressemble à la loutre (XXXII, 53) ; ces deux animaux sont aquatiques; leur poil est plus doux que la plume.

XLVIII. (XXXI.) [1] Les grenouilles buissonnières (XXXII, 18), qui vivent sur la terre et dans l'eau, portent en elles beaucoup de remèdes que, dit-on, elles perdent chaque jour et reprennent avec les aliments; il n'y a que les venins qu'elles se réservent toujours.

XLIX. [1] Le veau marin est également amphibie; il vit dans la mer et sur terre; il a la même intelligence que le castor : il vomit son fiel, qui entre dans beaucoup de compositions médicamenteuses; il vomit aussi sa présure, qui est bonne contre l'épilepsie, sachant très bien que c'est pour cela qu'on le poursuit. Théophraste rapporte que les stellions (gecko) comme les serpents dépouillent leur vieille peau, et l'avalent aussitôt, pour dérober ce qui serait un remède contre l'épilepsie; et que ces animaux, dont la morsure est mortelle en Grèce, sont innocents en Sicile.

L. (XXXII.) [1] Les cerfs, bien que ce soient les plus doux des animaux, ont aussi leur malice. Pressés par les meutes, ils se réfugient spontanément vers l'homme. Au moment de mettre bas, les biches évitent moins les sentiers frayés par les hommes que les solitudes fréquentées des bêtes féroces. Elles conçoivent après le lever de la constellation d 'Arcturus (XVIII, 74). Elles mettent bas au bout de huit mois, quelquefois deux petits. Elles quittent les mâles après la conception ; ceux-ci délaissés sont en proie aux fureurs du rut; ils fouillent la terre: c'est alors que leurs museaux noircissent, teinte qui dure jusqu'a ce que les pluies la fassent disparaître. Les femelles, avant de mettre bas, se purgent avec une certaine herbe nommée seseli (XX, 18), ce qui rend le part plus facile; après avoir mis bas, elles broutent deux herbes appelées aros (arum maculatum L.), et seseli, et retournent vers leurs petits, voulant, quelle qu'en soit la cause, que le premier lait qu'ils sucent soit pénétré du suc de ces plantes.

[2] Elles exercent leurs petits à la course, leur apprennent à fuir, les conduisent dans des lieux abruptes, et leur enseignent à sauter. Les mâles, délivrés des ardeurs du rut, courent avidement aux pacages; quand ils se sentent un excès d'embonpoint, ils cherchent la retraite, à cause de l'incommodité qu'il leur cause. Au reste, ils prennent toujours des temps de repos dans leur fuite, et s'arrêtent pour regarder derrière eux; quand on en approche, ils se remettent à courir. Cela provient de la douleur qu'ils éprouvent à leurs intestins, si faibles, qu'il suffit d'un coup léger pour en causer la rupture à l'intérieur.

[3] Ils fuient dès qu'ils entendent les aboiements des chiens, en se tenant sous le vent, afin que l'odeur de leur piste s'en aille avec eux. Ils écoutent avec plaisir le chalumeau des bergers et leurs chants : quand ils dressent les oreilles, leur ouïe est très fine; ils sont sourds quand ils les baissent. Du reste, c'est un animal simple et qui s'étonne de tout; à tel point qu'un cheval ou une génisse s'approchant, il ne voit pas le dessein qui le poursuit, ou, le voyant, il contemple l'arc et les flèches.

[4] Les cerfs traversent les mers à la nage, en formant une longue file; ils mettent leur tête sur la croupe de celui qui est devant, et chacun va à son tour à l'arrière-garde. On observe surtout cette manière de nager chez ceux qui vont de Cilicie en l'île de Chypre. Ils ne voient pas la terre, mais ils la sentent, et c'est ce qui les guide. Les mâles ont des cornes, et seuls de tous les animaux ils les perdent annuellement à une époque déterminée du printemps; aussi, au moment de les perdre, se retirent-ils dans les solitudes les plus inaccessibles. Après les avoir perdues, ils se tiennent cachés comme s'ils étaient désarmés; mais eux aussi nous envient les avantages que nous en pourrions retirer. On assure que leur corne droite ne se trouve pas, étant douée de quelque propriété médicamenteuse; et cela est d'autant plus étonnant, il faut en convenir, qu'ils sont sujets à la mue annuelle, même dans les parcs : on pense qu'ils l'enfouissent.

[5] L'odeur que répand l'une ou l'autre de ces cornes brutes met en fuite les serpents, et fait reconnaître les personnes sujettes à l'épilepsie (34). L'âge des cerfs est indiqué par leur bois; chaque année, il s'y ajoute un andouiller jusqu'à six ans; à partir de cette époque, le bois repousse sans changement, et ne peut plus servir à faire discerner leur âge : mais leur vieillesse se connaît aux dents; les siens n'en ont que peu, ou n'en ont point. Ils n'ont pas non plus à la partie inférieure du bois certaines dagues qui s'avancent ordinairement sur le front des jeunes. Chez les cerfs châtrés, le bois ne tombe pas et ne pousse pas non plus.

[6] Le bois repousse par deux tubercules, et est semblable d'abord à de la peau sèche; il croît par des tiges tendres, revêtues d'un duvet doux, comme des têtes de roseau. Les cerfs, tant qu'ils n'ont pas leur bois, ne vont au pâturage que la nuit; à mesure qu'il croît, ils l'endurcissent à la chaleur du soleil, et l'essayent de temps en temps contre les arbres; quand il leur semble assez dur, ils se montrent au grand jour. On en a pris qui portaient dans leur bois du lierre verdoyant; ce lierre, implanté pendant qu'Ils frottaient leur bols tendre encore contre les arbres pour l'essayer, y avait pris racine comme sur un végétal.

[7] On en trouve qui sont blancs, comme fut, dit-on, la biche de Q. Sertorius, lequel avait persuadé aux nations espagnoles qu'elle rendait des oracles. Le cerf est aussi en hostilité avec les serpents (XXVIII, 9 et 42); il cherche les cavernes de ces reptiles, et, par le souffle de ses narines, il les force à en sortir; aussi l'odeur de la corne de cerf brûlée a une vertu singulière pour chasser les serpents. Quant aux morsures de ces reptiles, le meilleur remède est la présure d'un faon tué dans le ventre de sa mère. La longévité des cerfs est un fait reconnu. Quelques-uns ont été pris, au bout de cent ans, avec des colliers d'or qu'Alexandre le Grand leur avait fait mettre, et qui étaient cachés sons les plis de la peau, à cause de l'embonpoint que ces animaux avaient acquis.

[8] Le cerf n'éprouve pas les maladies rebelles, et même il en préserve : en effet, nous savons que quelques dames d'un rang illustre avaient naguère l'habitude de manger de la chair de cerf tous les matins, et furent exemptes de la fièvre pendant une longue vie. On pense que cette propriété n'est sûre que quand l'animal a été tué d'un seul coup. (XXXIII.) A la même espèce que le cerf appartient un animal qui n'en diffère que par la barbe et les poils des épaules, et qu'on appelle tragélaphe (35); on ne le trouve que sur les bords du Phase.

LI. [1] L'Afrique est presque le seul pays qui ne produise pas de cerfs; mais elle produit le caméléon, bien qu'il soit plus commun dans l'Inde. Sa forme et sa grandeur seraient celles d'un lézard si ses jambes n'étalent pas droites et plus élevées; la poitrine se confond avec le ventre, comme dans les poissons, et son épine, dorsale fait une saillie semblable. Son museau. autant que cela se peut dans un petit animal, ne diffère guère de celui du cochon. Sa queue est très longue, finit par être très mince, et forme des replis comme celle de la vipère. Ses ongles sont crochus ; ses mouvements sont lents comme ceux de la tortue. Son corps est écailleux comme celui du crocodile. Ses yeux sont enfoncés dans l'orbite, séparés par un intervalle étroit, très grand et de la même couleur que le corps; il ne les ferme jamais; il regarde autour de lui, non par le mouvement de la prunelle, mais en tournant le globe entier de l'oeil (XI, 55 n° 4).

[2] Toujours la tête haute et la gueule ouverte, il est le seul de tous les animaux qui ne mange ni ne boive, et qui n'ait pas d'autre aliment que l'air. Redoutable vers la fin des jours caniculaires, il est le reste du temps inoffensif. La nature de sa coloration est ce qu'Il y a de plus digne d'admiration; en effet, il change souvent de couleur dans ses yeux, dans sa queue et tout son corps, et reproduit toujours celle dont il est voisin, excepté le rouge et le blanc; mort il est de couleur pâle. Il n'a un peu de chair qu’à la tête, aux mâchoires, et à la naissance de la queue ; il n'en a pas dans le reste du corps. Il n'a de sang que dans le coeur et autour des yeux; il n'a point de rate. Il hiverne comme les lézards.

LII. (XXXIV.) [1] Le renne, chez les Scythes, change aussi de couleur; et c'est le seul de tous les animaux couverts de poils, si l'on excepte le lycion de l'Inde (hyaena pieta, Temm.) (36), à qui on donne une crinière sur le cou. En effet, les thos (lynx du nord) (37), espèce de loups plus longs de corps, à jambes plus courtes, sautant avec agilité, vivant de chasse et inoffensifs pour l'homme, changent de fourrure et non de couleur: ils sont en hiver hérissés d'un poil qui tombe en été.

Tous les livres