Les Noms divins (De divinis nominibus) (page 6)
CHAPITRE X. (suite)
III. Je crois qu’il importe d’examiner ce que les Écritures entendent par ces mots de temps et d’éternité. Car elles attribuent non-seulement l’éternité à ce qui n’a ni commencement, ni origine quelconque, mais encore à ce qui est incorruptible, immortel, et ne connaît ni changement, ni altération, comme lorsqu’il est dit : Levez-vous, portes éternelles[46], ou autres choses semblables. Souvent aussi on décore du nom d’éternité les choses anciennes, et l’on nomme également éternité la complète durée des siècles, parce que le propre de l’éternité c’est d’être antique, immuable, et de mesurer la totalité de l’être. Le temps est la mesure de ce qui est soumis aux conditions de la naissance et de la corruption, de ce qui se modifié et s’altère : voilà pourquoi, d’après les divins oracles, nous qui, en ce monde, sommes circonscrits par le temps, nous deviendrons éternels, lorsqu’il nous sera donné d’entrer dans les siècles incorruptibles et immuables. Parfois enfin on parle d’une éternité qui finit, et d’un temps éternel ; néanmoins nous savons que les saintes Lettres réservent plus particulièrement le mot d’éternité pour les choses qui sont véritablement, et appliquent le mot de temps aux choses qui passent. Il ne faut donc pas imaginer que ce qui est nommé perpétuel soit réellement coéternel à Dieu qui précède tous les siècles ; mais suivant avec fidélité la parole sacrée, nous donnerons à ces expressions de temps et d’éternité le sens qu’elle y attache elle-même ; et nous dirons que les choses qui tiennent le milieu entre ce qui est véritablement et ce qui passe, participent à la fois de l’éternité et du temps. Ainsi Dieu est nommé perpétuité et temps, parce qu’il est l’auteur du temps et de la perpétuité ; ancien des jours, parce qu’il précède et dépasse le temps, et change les temps et les saisons ; antérieur aux siècles, parce qu’il était avant qu’ils ne fussent, et que son règne est le règne de tous les siècles. Amen !
CHAPITRE XI.
DE LA PAIX, ET CE QUE SIGNIFIENT CES MOTS : D’ÊTRE EN SOI, DE VIE EN SOI, DE PUISSANCE EN SOI, ET AUTRES SEMBLABLES.
Argument. — I. La paix divine concilie et unit les êtres ; et il résulte de cette harmonie une sorte de merveilleux silence. II. Dieu a créé la paix et toutes les choses qui en jouissent. III. Il la maintient merveilleusement parmi la foule immense des êtres doués de propriétés contraires. IV. Même la paix existe dans les choses douées d’un éternel mouvement ; V, et rien n’est étranger à ce doux bienfait. VI. On peut dire avec justesse, mais en considérant les choses sous un différent rapport, que Dieu est vie, sagesse, bonté essentielle, et créateur de la vie, de la sagesse et de la bonté essentielles.
I. Et maintenant honorons par la louange de ses œuvres harmoniques la paix divine, qui préside à toute alliance. Car c’est elle qui unit les êtres ; qui les concilie, et produit entre eux une parfaite concorde ; aussi tous la désirent, et elle ramène à l’unité leur multitude si diversifiée, et combinant leurs forces naturellement opposées, place l’univers dans un état de régularité paisible. C’est par leur participation à la paix divine, que les premiers d’entre les esprits conciliateurs sont unis avec eux-mêmes d’abord, puis les uns avec les autres, enfin avec le souverain auteur de la paix universelle ; et que par un effet ultérieur, ils unissent les natures subalternes avec eux-mêmes, et entre elles, et avec la cause unique de l’harmonie générale. Car ce principe parfait, étendant à toutes les créatures son action indivisible, les distingue, les limite, les maintient, et enveloppe comme par des liens puissants la collection totale de ces substances diverses ; et il ne permet pas qu’elles brisent leur union et se dispersent à l’infini et se résolvent sans fin, déchues de tout ordre, de toute stabilité, séparées de Dieu, en guerre avec elles-mêmes, et confondues les unes avec les autres dans un trouble immense.
Mais qu’est-ce que cette paix et ce divin calme, que le saint personnage Justus appelle silence, et immobilité merveilleusement active ; comment Dieu demeure dans le repos et le silence ; comment il vit par lui-même et en lui-même, et se pénètre intimement et tout entier ; comment, soit qu’il entre en lui-même, soit qu’il se multiplie en ses œuvres, il ne déchoit pas de son unité parfaite, mais au contraire, en vertu de cette unité sublime qui n’a pas d’égale, s’incline vers toutes les créatures, sans sortir de son propre fonds : voilà ce qu’il n’est ni permis, ni possible à aucun être de dire, ni de comprendre. Ainsi proclamant que la paix divine est ineffable et incompréhensible, puisqu’elle surpasse toutes choses, nous considérerons seulement ses diverses participations que l’esprit embrasse et que le langage explique, autant toutefois que le peuvent des hommes, et surtout des hommes aussi grandement inférieurs que nous.
II. Disons donc d’abord que Dieu produit la raison essentielle de toute paix, et la paix, soit dans l’univers entier, soit dans chaque individu ; et que rapprochant l’une de l’autre les diverses substances, il les réunit sans les altérer, tellement que, dans cette alliance où il n’y a ni séparation, ni intervalle, elles se maintiennent dans l’intégrité de leur propre espèce, et ne sont point dénaturées par le mélange des contraires ; et que rien ne trouble ni leur concert unanime, ni la pureté de leur essence particulière. Il faut donc contempler cette pacifique harmonie dans la simplicité parfaite de son principe, qui les unit à lui d’abord, puis avec elles-mêmes, enfin toutes ensemble, et qui les étreignant dans sa force, et les protégeant dans sa sagesse, les ordonne sans les confondre. C’est par lui que les esprits célestes se trouvent unis à leur propre entendement et aux objets de leur connaissance, et de là se plongent éperdument dans les incompréhensibles secrets. C’est par lui que les âmes raisonnables, rassemblant leurs raisonnements multiples qu’elles réduisent à l’unité d’un concept pur, et dégageant la vérité de tout ce qui est matériel et divisible, s’élèvent, en suivant cette route tracée pour leurs forces, jusqu’à cette union que la pensée ne saurait atteindre. Par lui encore, l’univers subsiste inaltérable dans le merveilleux ensemble de ses parties, et toutes choses, liées par des rapports harmonieux, forment un concert parfait, de sorte qu’elles sont rapprochées sans confusion et maintenues sans séparation. Car de cette sublime et universelle cause la paix descend sur toutes les créatures, leur est présente, et les pénètre en gardant la simplicité et la pureté de sa force ; elle les ordonne, elle rapproche les extrêmes à l’aide des milieux, et les unit ainsi, comme par les liens d’une naturelle concorde ; elle daigne appeler à sa participation les plus viles substances de l’univers ; elle fait que toutes choses conspirent à une sorte de fraternel accord par leur unité individuelle et leur identité, par leur commune réunion et assemblage. Et toutefois elle demeure indivisible, et sa simplicité est l’exemplaire où toutes choses se voient, et elle pénètre tout, sans sortir jamais de sa constante immutabilité. Car elle s’étend et se communique à tous les êtres, en la façon qui leur convient, et sa fécondité paisible déborde en flots surabondants, et sa puissante unité se concentre toute en elle-même, et subsiste pleinement inaltérable.
III. Mais, dira-t-on, est-il vrai que toutes choses aspirent à la paix ? Car il y en a plusieurs qui se plaisent dans la distinction et la diversité, et s’appliquent sans cesse à fuir le repos. Or, si en faisant cette objection, l’on veut entendre par distinction et diversité les propriétés des différents êtres, et exprimer que nul d’entre eux ne veut déchoir de sa nature, assurément nous n’irons pas rejeter une telle explication, mais nous remarquerons que cette tendance même est un désir de la paix. Car toutes choses ne demandent qu’à être en paix et en union avec elles-mêmes, et à conserver immuables et intacts leur essence et ce qui en dérive. Et chaque substance est maintenue dans l’intégrité de sa nature propre par la douce influence de cette paix parfaite qui gouverne l’univers ; qui prévient la confusion et l’hostilité, et protége les êtres soit contre eux-mêmes, soit contre les autres ; et qui les confirme dans la ferme et invincible puissance de garder leur paix et leur stabilité.
IV. Que si les choses mobiles, au lieu d’entrer en repos, cherchent à perpétuer leur mouvement naturel, cet effort même est un désir de la paix que Dieu a faite parmi la création, et qui empêche que les êtres ne viennent à déchoir d’eux-mêmes ; qui conserve constantes et inaltérables en tous les êtres doués du mouvement l’aptitude qui le reçoit et la vie qui le transmet ; et qui leur donne d’être en paix avec eux-mêmes, de rester invariables et d’accomplir leurs fonctions propres.
V. Si au contraire on prend cette diversité pour une déchéance de la paix, et si l’on veut conclure que toutes choses n’ambitionnent pas la paix, nous répondrons qu’il n’y a rien absolument dans l’univers en quoi ne se trouve une certaine union ; car ce qui n’est ni stable, ni défini, ce qui n’a ni fixité, ni destination propre, n’existe réellement pas. Si l’on ajoute que la paix et ses doux charmes ont pour ennemis les hommes qui se plaisent dans les querelles et les emportements, dans les variations et les caprices, nous dirons qu’alors même ils suivent une impulsion qui ressemble au désir de la paix, et qu’agités en tous sens par des passions diverses, ils aspirent à les apaiser follement : car imaginant que la paix se rencontre en la pleine jouissance des biens passagers, ils se troublent de ne pouvoir conquérir les voluptés dont ils sont épris.
Mais que ne devrait-on pas dire de cette paix qui nous fut donnée en la charité de Jésus-Christ ? Car c’est par là que nous avons appris à n’être plus en guerre avec nous-mêmes, avec nos frères, avec les saints anges ; c’est par là au contraire qu’en leur société, et selon la mesure de nos forces, nous produisons des œuvres divines, sous l’impulsion de Jésus qui opère tout en tous, et crée en nous une paix ineffable, prédestinée de toute éternité, et nous réconcilie avec lui dans l’Esprit et en lui-même et par lui avec le Père. Au reste, nous avons suffisamment traité de ces dons admirables dans nos Institutions théologiques, nous appuyant sur le témoignage des livres inspirés.
VI. Mais parce que vous m’avez écrit un jour, à dessein de savoir ce que j’entends par l’être en soi, la vie en soi, la sagesse en soi ; parce que je vous jette dans l’incertitude en affirmant tantôt que Dieu est la vie en soi, tantôt qu’il est le créateur de la vie en soi, j’ai cru, ô pieux ami, devoir résoudre un doute que j’ai fait naître. Et d’abord, pour répéter ce que j’ai mille fois avancé, il n’implique pas contradiction de dire que Dieu est la puissance essentielle, la vie essentielle, et qu’il est aussi le créateur de la vie, de la paix, de la puissance essentielles. Car dans le dernier cas, l’on désigne Dieu par les choses qui sont, et spécialement par les choses qui précèdent toutes les autres, parce qu’effectivement il a tout produit ; dans le premier cas, Dieu est représenté comme surpassant par son essence suréminente toutes les choses qui sont et même celles qui préexistent à toutes les autres. Mais enfin qu’entendons-nous par l’être en soi, la vie en soi, et par ces principes absolus que l’on suppose créés par Dieu avant tout le reste ? Or, notre assertion n’a rien d’ambigu ; mais elle est exacte et s’explique avec facilité. Car nous n’admettons pas que l’être considéré absolument soit une substance divine, ou angélique, qui ait tout produit ; celui-là seul qui l’emporte sur tout, est le principe, la substance, la cause qui a créé toutes choses, même l’être en soi. Nous n’admettons pas que la vie émane de quelque divinité, autre que le Dieu suprême, vivant principe de tout ce qui vit, et même de la vie en soi. En un mot, nous n’admettons pas que les choses aient pour principes et pour causes productrices ces êtres doués d’une existence propre, que quelques-uns ont nommés follement les dieux et les créateurs du monde, et qui n’étant que chimères, n’ont pu assurément être l’objet d’une vraie science, ni pour la génération qui les inventa, ni pour les générations postérieures. Mais nous disons que l’être en soi, la vie en soi, la divinité en soi, si l’on considère ces choses en Dieu, et comme principes et sous le rapport de la causalité, sont l’unique et souverain principe, l’unique et souveraine cause de tout.
Si on les considère comme participées par les êtres finis, et comme perfections que l’incommunicable essence de Dieu leur transmet, elles sont la production même de l’être, de la vie, de la déification ; tellement que les choses qui y participent selon leur capacité propre, sont nommées avec vérité existantes, vivantes et divines. Et il en est de même des autres attributs. Voilà pourquoi l’on dit que le Dieu bon est l’auteur de ces formes, soit qu’on les examine en elles-mêmes, ou dans la totalité des êtres, ou dans les individus ; l’auteur aussi des choses qui entrent en participation de ces formes, soit intégralement soit partiellement. Mais est-il besoin de nous étendre plus longuement sur ce sujet, quand la plupart de nos pieux initiateurs enseignent que celui qui est par-dessus toute bonté, toute divinité, a créé la bonté même, la divinité même, et regardent ces formes essentielles comme un don qui procède de Dieu, et par lequel les choses sont constituées bonnes et divines, quand ils nomment beauté en soi cette émanation qui est l’essence de toute beauté soit générale, soit particulière, et qui rend les choses ou totalement ou partiellement belles ? Toutes ces locutions, et les locutions semblables qu’on emploie, ou qu’on peut employer, expriment les grâces providentielles qui brillent dans les créatures, et qui descendent avec richesse et à flots pressés du sein de Dieu, dont la nature reste incommunicable : tellement que la cause universelle dépasse excellemment toutes ses œuvres, et que, supérieur à toute substance et à toute nature, Dieu l’emporte de tout point sur toutes choses, quelle que soit leur substance et leur nature.
DU SAINT DES SAINTS ; DU ROI DES ROIS ; DU SEIGNEUR DES SEIGNEURS ; DU DIEU DES DIEUX.
Argument. — I. On peut citer encore une foule de noms appliqués à Dieu ; II, par exemple, la sainteté, l’empire lui sont attribués, III, et il y a un sens profond en toutes ces paroles. IV. On donne à Dieu le titre de Saint des saints à cause de la plénitude de sa sainteté.
I. Après avoir traité la question qui précède, dans des proportions bien convenables, je pense, louons celui auquel on peut appliquer toutes les qualifications honorables, comme Saint des saints, Roi des rois, et régnant éternellement et par delà tous les siècles ; comme Seigneur des seigneurs, et Dieu des dieux. Et d’abord il faut expliquer ce que nous entendons par la sainteté même, par la royauté, la domination, la divinité, et ce que veulent marquer, les Écritures, en employant ainsi ces noms redoublés.
II. Ainsi la sainteté, pour parler le langage des mortels, est une pureté exempte de tout crime, par faite, et absolument sans tache. La royauté est la répartition des destinations diverses, des biens, des droits et des devoirs. La domination ne consiste pas seulement en une certaine excellence sur les choses inférieures, mais encore en une pleine et complète possession de ce qui est beau et bon, et dans une vraie et inaltérable stabilité : aussi la racine des mots domination, dominateur, et seigneur, signifie-t-elle fixité et assurance. La divinité, c’est une pensée active qui promène son regard sur l’univers ; qui, dans sa bonté providentielle, embrasse et contient toutes choses, et les remplit d’elle-même, et qui surpasse éminemment toutes les créatures, objets de sa sollicitude.
III. Or ces attributs divers conviennent dans un sens absolu à la cause universelle et transcendante ; et l’on doit dire qu’elle est sainteté suréminente, domination parfaite, royauté souveraine, et divinité très-pure. Car c’est en elle que subsistent, c’est de son unité et de sa plénitude que découlent la perfection et la gloire sans tache de toute pureté créée, et cette disposition, cet agencement des êtres qui exclut toute désharmonie, inégalité et disproportion ; qui maintient toutes choses dans l’ordre, et imprime une direction salutaire à tout ce qui est digne de sa participation. Là encore préexiste, et de là émane toute domination, toute possession immuable des vrais biens, et toute bonté providentielle, s’appliquant à surveiller et à régir l’univers, et se donnant elle-même avec tendresse pour diviniser ceux qui la reçoivent.
IV. Mais parce que l’auteur de toutes choses les possède avec plénitude et dans un degré hautement supérieur, on le nomme Saint des saints, et on lui donne divers titres analogues, pour désigner sa causalité féconde et son excellence infinie. C’est comme si l’on disait : De même que les choses saintes et divines, et honorées de la domination et de la royauté, l’emportent sur les choses qui sont dépourvues de ces qualités ; de même que les participations remportent sur les choses où elles brillent : ainsi l’être souverain surpasse tous les êtres ; ainsi le principe essentiellement incommunicable surpasse et les participations et ceux qui les reçoivent. Or l’Écriture nomme saints, rois, seigneurs et dieux les ordres supérieurs de chaque hiérarchie : à eux le don divin est communiqué dans sa simplicité pure ; mais il se différencie, et contracte une sorte de multiplicité, en passant jusqu’aux rangs divers des ordres inférieurs : toutefois, à l’imitation de la providence céleste, les premiers ramènent en eux à l’unité les distinctions de leurs subordonnés.
DE LA PERFECTION ET DE L’UNITÉ.
Argument. — On fait voir pourquoi Dieu est nommé parfait ; II, pourquoi il est nommé un. III. L’unité est au fond de toutes choses, parce qu’elles furent produites par le un. La trinité des personnes ne rompt pas l’unité en Dieu. IV. Épilogue.
I. Mais c’est assez sur ce point. Il nous reste, si vous le jugez convenable, à envisager la question sous sa face la plus complète : car la théologie affirme chaque chose séparément, et toutes choses ensemble du créateur souverain ; elle le nomme parfait et un.
Or Dieu est parfait, non-seulement parce qu’il possède essentiellement la perfection, et qu’il trouve en lui, et en vertu de sa nature propre, sa forme immuable, et que tous ses attributs sont absolument parfaits ; mais encore parce que sa perfection dépasse celle de tous les êtres ; que tout ce qui est infini trouve en lui sa limite, tandis que lui-même ne connaît pas de bornes, et ne saurait être ni renfermé, ni contenu ; et qu’il s’étend à la fois à tout, et au delà de tout, par ses bienfaits inépuisables et ses opérations incessantes. On lui attribue encore la perfection, parce que toutes choses préexistent en lui, et parce que l’influence universelle et inaltérable, les flots toujours féconds et abondants de sa libéralité communiquent la perfection à tout ce qui la possède, et façonnent toutes choses à l’image de la perfection suprême.
II. Dieu est nommé un, parce que dans l’excellence de sa singularité absolument indivisible, il comprend toutes choses, et que sans sortir de l’unité, il est le créateur de la multiplicité : car rien n’est dépourvu d’unité ; mais comme tout nombre participe à l’unité, tellement qu’on dit une couple, une dizaine et une moitié, un tiers, un dixième, ainsi toutes choses, et chaque chose, et chaque partie d’une chose tiennent de l’unité ; et ce n’est qu’en vertu de l’unité que tout subsiste. Et cette unité, principe des êtres, n’est pas portion d’un tout ; mais antérieure à toute universalité et multitude, elle a déterminé elle-même toute multitude et universalité. Car il n’y a pas de pluralité qui ne soit une par quelque endroit : ce qui est multiple en ses parties, est un dans sa totalité ; ce qui est multiple en ses accidents, est un dans sa substance ; ce qui est multiple en nombre, ou par les facultés, est un par l’espèce ; ce qui est multiple en ses espèces, est un par le genre ; ce qui est multiple comme production, est un dans son principe. Et il n’y a rien qui n’entre en participation quelconque de cet un absolument indivisible, et renfermant dans sa simplicité parfaite chaque chose individuellement, et toutes choses ensemble, alors même qu’elles sont mutuellement opposées. La pluralité n’existerait pas sans la singularité ; mais la singularité peut exister sans la pluralité, comme l’unité précède tout nombre multiple. Et si vous considérez les diverses parties de l’univers comme unies de tout point entre elles, vous aurez alors l’unité dans la totalité.
III. Il faut remarquer de plus que les choses ne sont jamais réputées unies, qu’autant qu’elles présentent le caractère spécifique d’une unité préconçue. Enfin on voit que l’unité est le principe élémentaire de tout ; et si tous en faites abstraction, il n’y a plus ni totalité, ni partie, il n’y a plus rien : car toutes choses préexistent, et sont renfermées suréminemment dans l’unité.
Aussi la théologie, considérant la Trinité comme unique cause de tout, la désigne sous le nom d’unité ; et elle enseigne qu’il n’y a qu’un seul Dieu Père, un seul Seigneur Jésus-Christ, un seul et même Esprit saint, dans la simplicité ineffable d’une même unité, où toutes choses préexistent merveilleusement, et sont rassemblées et unies sans division. C’est donc avec raison qu’on attribue et qu’on rapporte tout à cette nature auguste ; car elle a tout produit et tout ordonné ; en elle tout subsiste et se maintient ; tout reçoit d’elle son complément, et tout se dirige vers elle. Et vous ne trouverez pas un seul être qui ne doive ce qu’il est, et sa perfection et sa permanence, à cette unité transcendante que nous reconnaissons en la Trinité sainte. En conséquence, il faut que, ramenés de la pluralité à l’unité par la vertu de la simplicité divine, nous donnions gloire spéciale à la Trinité et unité céleste, comme à l’unique principe des choses, qui précède toute singularité et pluralité, toute partie et totalité, toute limite et immensité, tout fini et infini ; qui constitue tous les êtres, et même la raison de l’être ; qui, sans altération de son unité, produit chaque chose et la totalité des choses, coexistant, antérieur et supérieur à tout, l’emportant sur toute unité créée, dont il produit lui-même la forme essentielle : car l’unité qui apparaît dans les créatures, se conçoit comme nombre, et tout nombre participe à l’existence. Mais l’unité sur-essentielle détermine et la raison de l’unité et tout nombre créé ; et elle est le principe, la cause, la mesure et l’ordre de l’unité, du nombre et de tout ce qui existe. Et quoique l’on approprie à la divinité qui dépasse toutes choses les noms d’unité et de Trinité, toutefois cette Trinité et cette unité ne peuvent être connues de nous, ni d’aucun être : mais afin de glorifier saintement cette essence indivisible et féconde, nous désignons par les noms divins de Trinité et d’unité ce qui est plus sublime qu’aucun nom, plus sublime qu’aucune substance. Car il n’est ni unité, ni Trinité ; il n’est ni nombre, ni singularité, ni fécondité ; il n’est ni aucune existence, ni aucune chose connue qui puisse dévoiler l’essence divine si excellemment élevée par-dessus toutes choses, dévoiler un mystère supérieur à toute raison, à toute intelligence : et Dieu ne se nomme pas, et ne s’explique pas ; sa majesté est absolument inaccessible. Même si on l’appelle bon, ce n’est pas que ce titre soit parfaitement digne de lui ; mais c’est que par le désir de concevoir et d’exprimer quelque pensée touchant cette ineffable nature, on lui consacre principalement la plus auguste de toutes les dénominations. Ce langage est parfaitement conforme à celui des Écritures ; et pourtant il est loin de reproduire toute la vérité. De là vient que les théologiens ont préféré s’élever à Dieu par la voie des locutions négatives ; parce qu’ainsi l’âme se dégage des choses matérielles qui l’étreignent ; quelle pénètre à travers les pures notions qu’on peut avoir de la divinité, et par delà lesquelles réside celui qui dépasse tout nom, toute raison, toute connaissance ; et qu’enfin elle s’unit intimement à lui, autant qu’il peut se communiquer, et que nous sommes capables de le recevoir.
IV. Nous avons recueilli en ce discours et expliqué de notre mieux les noms divins purement intelligibles. Non-seulement nous sommes resté au-dessous de la dignité d’un pareil sujet, car les anges même pourraient en dire autant avec vérité ; non-seulement nous ne l’avons pas traité à la façon des anges, car les derniers d’entre eux l’emportent sur nos plus excellents théologiens ; non-seulement les théologiens, et leurs studieux auditeurs, et leurs disciples nous surpasseraient ; mais il s’en faut même beaucoup que nous ayons atteint à la hauteur de nos collègues. C’est pourquoi s’il y a de l’exactitude en notre langage, et si dans la mesure de nos forces, nous avons fourni quelque heureuse interprétation des noms divins, il faut en faire hommage à l’auteur de tous biens, qui donne d’abord la grâce de dire, et ensuite celle de bien dire. Si quelque point analogue à ceux que nous avons discutés, se trouve omis, on doit supposer que nous l’éclaircirions par la même méthode que les précédents. Si au contraire nos expressions sont inexactes et nos développements imparfaits ; et si nous nous sommes éloigné de la vérité en tout ou en partie, soyez assez bon pour redresser celui qui n’est pas dans l’ignorance volontaire, instruire celui qui a besoin d’apprendre, prêter secours à celui qui est débile, rendre à la santé celui qui ne prend pas plaisir à être malade. Soyez assez, bon pour laisser venir jusqu’à moi ce que vous a donné la richesse infinie, soit que vous l’ayez trouvé en vous, soit que d’autres vous l’aient transmis. Qu’il ne vous soit pas fastidieux de faire du bien à votre ami : car, vous le voyez, je n’ai retenu captif en moi aucun des enseignements de la sainte tradition ; mais je les ai communiqués dans toute leur pureté, et j’en ferai part encore soit à vous, soit à d’autres pieux personnages, autant que nous serons capables, moi d’en parler, et mes auditeurs de les entendre ; et ainsi sera respectée la tradition, à moins qu’il ne m’arrive de comprendre, ou d’exprimer mal notre doctrine.
Mais, si Dieu le veut avoir pour agréable, que ces choses soient et restent dites. Nous terminons ici notre traité des noms intelligibles de Dieu, et, sous sa conduite, nous allons aborder la théologie symbolique.
↑ I. Cor., 2,4.
↑ I. Thess., 4, 16.
↑ Luc., 20, 36.
↑ Judic., 13 , 17 et seqq.
↑ Ephes., 1, 21.
↑ Exod., 3, 14.
↑ Script., passim.
↑ I. Cor., 15, 28.
↑ Script., passim.
↑ Matth., 19, 17.
↑ Ibid., 20, 15.
↑ Psalm., 142, 10.
↑ Exod., 3, 14.
↑ Apoc., 1, 4.
↑ Psalm., 101, 28.
↑ Joan., 15, 26.
↑ Joan., 5, 21.
↑ Ibid., 6, 64.
↑ Rom., 11, 36.
↑ Psalm., 103, 30.
↑ Joan., 10, 30 ; et id., 17.
↑ I. Cor., 8, 5.
↑ Gen., I.
↑ Rom., 1, 20.
↑ Luc, 15.
↑ Rom., 2, 36.
↑ Proverb., 4.
↑ Sapient., 8, 2.
↑ II. Reg., I.
↑ Galat., 2, 20.
↑ II. Cor., 5, 13.
↑ Matt., 7, 18.
↑ Judæ, 6.
↑ Job., 28.
↑ Psalm. 23, 7 et 9.
↑ Exod., 25.
↑ I. Cor., 1, 25.
↑ Coloss., 2, 3.
↑ Dan., 13, 42.
↑ Proverb., 8 ; Sapient., 7.
↑ Sapient., 8.
↑ II. Petr., 2 ; Psalm., 23.
↑ II. Timoth., 2, 13.
↑ Psalm. 101, 28.
↑ Hebr., 4, 12.
↑ Psalm. 23, 7.