Les Noms divins (De divinis nominibus) (page 5)
DE LA SAGESSE, DE L’INTELLIGENCE, DE LA RAISON, DE LA VÉRITÉ ET DE LA FOI. (suite)
IV. Dieu est encore nommé raison dans les saintes Lettres, non-seulement parce qu’il est le distributeur de toute raison, intelligence et sagesse, mais aussi parce qu’en son unité préexistent les causes de tout, et qu’il pénètre l’univers, atteignant d’un bout à l’autre, comme parlent nos oracles[41] ; mais surtout parce que la raison divine est d’une simplicité sans égale, et que son excellence infinie la rend essentiellement supérieure à tout. Et cette raison n’est autre chose que la vérité dans sa simplicité parfaite, et la pure et infaillible connaissance des choses ; et sous ce rapport, elle devient l’objet de la foi divine ; et la foi, base inébranlable, fixe les croyants dans la vérité, et fixe la vérité en eux ; et la vérité connue dans sa pureté, les fidèles s’y attachant avec une force et une persuasion invincibles. Car, si la connaissance unit avec intimité son sujet et son objet ; et si l’ignorance est pour celui en qui elle réside un principe de changement et de variation, certainement celui qui croit en vérité, comme dit la parole sacrée, ne pourra être détourné de la foi, qu’il gardera avec une ferme constance et une permanente immutabilité. Le fidèle ainsi dévoué a pleine conscience de son bonheur, quoique la foule l’accuse de déraison et de folie. Au reste, c’est juste ; car elle ne sait pas que de l’erreur il est passé à la vérité par la foi. Mais il voit très-bien, lui, qu’il n’a point perdu le sens, comme on semble le croire, et que par la possession de la sainte et immuable vérité, il est affranchi de l’instabilité et des fluctuations qui le poussaient sans fin d’erreurs en erreurs. Aussi, chaque jour, nos maîtres dans la sagesse divine endurent la mort pour la vérité, et attestent par leurs discours et par leurs œuvres que la doctrine chrétienne touchant Dieu et la vérité l’emporte en pureté et en élévation sur toute autre, et même que c’est la seule véritable, la seule noble doctrine.
CHAPITRE VIII.
DE LA PUISSANCE, DE LA JUSTICE, DU SALUT, DE LA RÉDEMPTION ; OÙ IL EST AUSSI TRAITÉ DE L'INÉGALE RÉPARTITION DES BIENFAITS DIVINS.
Argument. — Quoique élevé au-dessus de toute force et de toute puissance, Dieu est légitimement nommé force et puissance ; II, d’abord parce qu’il possède cet attribut, ensuite parce qu’il l’a communiqué aux créatures. III. La puissance divine pénètre donc tous les êtres. IV. Elle a donné aux anges leur force propre ; V, elle a créé la force des hommes, des animaux, des autres êtres. VI. Que Dieu ne puisse se renier, ce n’est point une marque de faiblesse, mais le caractère de la plus haute puissance. VII. Dieu est nommé justice, et effectivement il est juste ; VIII, et ce n’est point une preuve d’injustice que la tribulation qu’il envoie aux saints. IX. Dieu est aussi salut et rédemption.
I. Mais comme les théologiens, en célébrant les louanges de la vérité divine et de la sagesse suréminente, l’appellent aussi puissance, justice, salut et rédemption, expliquons pareillement ces noms divins, selon la mesure de nos forces. Or, que Dieu souverain surpasse excellemment toute puissance réelle et imaginable, c’est ce que n’ignore sans doute aucun homme versé dans la connaissance des Écritures ; car, en plusieurs endroits, les saints livres attribuent à Dieu la domination, et le placent au-dessus des vertus célestes[42]. Comment donc les auteurs inspirés nomment-ils puissance ce qui est par delà toute puissance ? Ou comment devons-nous entendre ce nom appliqué à la divinité ?
II. Nous affirmons donc que Dieu est puissance, parce que dès l’éternité il possède en lui toute puissance à un éminent degré ; parce qu’il est l’auteur de toute puissance ; parce qu’il a tout créé par sa puissance inaltérable et sans limites. Oui, il a produit la raison constitutive de toute puissance, tant générale que particulière. Il est infiniment fort, non-seulement en ce que toute puissance vient de lui, mais aussi en ce qu’il dépasse toute puissance réelle et même idéale ; en ce qu’il peut sans fin donner l’être à un nombre infini de puissances nouvelles ; en ce que sa puissance créatrice, se fût-elle exercée de mille manières à la production de mondes infinis, conserverait néanmoins toute sa fécondité et son énergie inépuisables ; et en ce qu’on ne saurait exprimer, ni connaître, ni comprendre cette puissance transcendante, qui par sa vigueur extraordinaire fortifie la faiblesse, et conserve jusqu’aux êtres où rayonnent même ses plus obscurs reflets : précisément comme on le remarque dans le monde physique, où une vive lumière frappe les yeux les plus débiles, et où de grands bruits parviennent jusqu’à l’oreille la plus dure. Je ne parle pas de ce qui est absolument sourd, car là il n’y a pas d’ouïe ; ni de ce qui est absolument aveugle, car là il n’y a pas de vue.
III. Ainsi à cause de son infinie richesse, la puissance divine se communique à tous les êtres. Rien de ce qui existe n’est radicalement dénué de quelque puissance ; mais toute chose a une force intellectuelle, ou raisonnable, ou vitale, ou du moins elle a l’être : et l’être, si l’on me permet cette manière de parler, ne tire sa possibilité que de cette puissance sur-essentielle.
IV. C’est d’elle que les rangs sacrés des anges tiennent leur divin pouvoir, et leur stabilité, et la constante et éternelle activité de leur intelligence, et un ferme et infatigable désir du bien. C’est de cette puissance infiniment bonne et libérale qu’ils ont reçu et ce pouvoir et ces destinées, et le désir de l’immortalité, et le pouvoir même de désirer toujours pouvoir.
V. Cette infinie puissance répand ses bienfaits sur les hommes, les animaux, les plantes, et sur toute la nature ; elle fortifie les choses qui s’unissent ensemble, les étreignant dans les nœuds d’une communication réciproque ; elle conserve aux choses qui sont distinctes leur propre raison d’être, les maintenant sans confusion et sans mélange dans leurs limites respectives ; elle assure l’ordre universel, et dirige chaque être vers sa fin particulière. Elle garde inaltérable l’immortelle vie des purs esprits ; elle garde incorruptibles et dans un ordre inviolable les soleils qui brillent sur nos têtes. Elle crée la perpétuité ; elle distingue les révolutions du temps par la variété des mouvements du ciel, et elle les rapproche par le retour périodique des astres à leur point de départ. Par elle le feu brûle inextinguible, et l’eau coule intarissable ; elle met des bornes à la diffusion de l’air ; elle pose le globe dans l’espace, et empêche que les productions terrestres ne soient altérées dans leur genre. Elle tempère, elle harmonie entre eux les éléments, sans les séparer ni les confondre. Par elle persiste l’union de l’âme avec le corps ; par elle les plantes font leur travail d’assimilation et d’accroissement ; par elle les êtres conservent leurs propriétés essentielles, et l’univers demeure indissoluble. Ceux qui sont déifiés reçoivent d’elle la grâce de pouvoir atteindre et d’atteindre réellement à cet heureux état. En un mot, rien absolument n’échappe à l’universelle domination et aux étreintes tutélaires de la puissance divine. Car, ce qui ne participe à la puissance par aucun endroit, n’existe pas, n’a pas de rang parmi les réalités.
VI. Mais le magicien Élymas nous fait cette objection : Si Dieu est tout-puissant, comment l’un de vos théologiens a-t-il affirmé qu’il y a quelque chose que Dieu ne peut pas ? Or, Élymas attaque ici le divin Paul qui enseigne effectivement que Dieu ne peut se renier lui-même[43]. Mais en discutant ce point je crains bien qu’on ne me prenne pour un insensé, qui ramasserait ses forces afin d’abattre ces frêles maisons que les enfants bâtissent sur le sable en s’amusant : comme si l’intelligence exacte de ce passage réclamait des efforts prodigieux ; comme s’il fallait toucher à un but hors de portée. Car, se renier soi-même, c’est sortir du vrai ; or, la vérité, c’est ce qui est ; et déchoir de la vérité, c’est déchoir de l’être. Si donc la vérité, c’est ce qui est, et si renier la vérité, c’est renoncer à l’être, Dieu ne saurait renoncer à l’être ; car il n’est pas non-être : absolument comme si l’on disait que Dieu ne peut pas ne pas pouvoir, qu’il ne saura jamais par expérience ce que c’est qu’ignorer quelque chose. Or, notre habile homme n’a pas compris cette solution : pareil à ces athlètes qui ne sont point encore entrés en lice, qui se figurent avoir devant eux de débiles antagonistes, et dans la ferveur d’un mâle courage, s’escriment avec des adversaires absents, et frappent les airs de coups superflus, et puis s’imaginent avoir triomphé, et s’applaudissent eux-mêmes, avant de connaître la force de leurs rivaux. Pour nous, pénétrant selon nos forces le sens de l’écrivain sacré, nous publions à la gloire de Dieu très-haut, qu’il est tout-puissant, bienheureux et seul indépendant ; qu’il soumet les siècles eux-mêmes à son autorité, et ne saurait éprouver de vicissitude ; et mieux encore, que dans sa puissance sur-essentielle, tous les êtres préexistent d’une manière transcendante ; et que par sa force infinie, il donne à toutes choses, avec une libéralité magnifique, et de pouvoir exister et d’exister réellement.
VII. Nous disons encore que Dieu est justice, parce qu’il distribue à tous les êtres, selon leur dignité respective, les sages proportions, la beauté, l’ordre et le parfait ensemble ; parce qu’il assigne à tous leurs fonctions et leur rang, d’après une règle souverainement équitable ; et parce qu’il est la cause première de leurs opérations diverses. Car la justice divine règle toutes choses, les limite, les maintient sans mélange ni confusion, et leur donne ce que réclame le degré d’élévation où elles sont placées. Or, si cela est vrai, ceux qui accusent l’équité de Dieu commettent eux-mêmes, sans y faire attention, une criante injustice. Car, à les entendre, Dieu aurait dû donner l’immortalité à ce qui est mortel, la perfection à ce qui est imparfait ; régir par la nécessité ce qui est libre, assurer l’immutabilité à ce qui change, la force parfaite à ce qui est faible, l’éternité à ce qui est temporel, l’immobilité à ce qui est variable, et une durée sans fin à nos plaisirs fugitifs ; en un mot, ils voudraient que toutes choses fussent précisément le contraire de ce qu’elles sont. Mais il faut savoir que la justice divine est bien véritablement justice, par cela même qu’elle traite tous les êtres selon leur valeur propre, et maintient chaque nature en son rang et en sa puissance respective.
VIII. Mais on dira peut-être : Y a-t-il justice à ce que les gens de bien soient abandonnés sans secours aux vexations des méchants ? À cela nous répondons : Si ces personnes réputées saintes placent leur affection dans les biens terrestres, tant recherchés par les hommes charnels, alors elles sont totalement déchues de l’amour divin. Et je ne comprends pas qu’on les nomme saintes, puisqu’elles font cet outrage aux biens célestes et pleins de véritables attraits, de leur préférer sacrilégement des biens si peu dignes qu’on les aime et qu’on les poursuive. Si au contraire elles aiment les choses éternelles, elles devraient se réjouir qu’il leur soit donné d’atteindre l’objet de leurs vœux. Effectivement ne s’approchent-elles pas de la perfection angélique, à mesure qu’éprises d’un ardent désir des cieux, elles renoncent aux affections terrestres, et trouvent matière à ce généreux exercice dans les tribulations endurées pour la vertu ? Ainsi, à vrai dire, il convient beaucoup mieux à la justice divine de ne pas amollir, de ne pas briser par des prospérités temporelles la mâle énergie des hommes de bien ; mais de les secourir au contraire, si on voulait les corrompre par cet endroit, de les fortifier dans leur noble et laborieux combat, et de les récompenser enfin, selon leur mérite.
IX. De plus, la justice divine est encore nommée le salut universel, parce qu’elle protége et conserve tous les êtres dans l’intégrité de leur nature propre et dans leur rang spécial, et parce qu’elle est la cause très-pure de leurs opérations particulières. Si l’on veut aussi l’appeler salut ; parce qu’elle préserve toute chose de la corruption, nous applaudissons volontiers à qui comprend de la sorte cet attribut, et nous pensons que dans son sens, comme dans le nôtre, le salut est cette force universelle, qui fait que toutes choses subsistent invariables, sans trouble ni dégradation ; qui prévient les luttes et l’hostilité, en maintenant l’essentielle distinction de chaque être ; qui empêche que les substances diverses ne s’altèrent mutuellement dans leur nature ou ne se gênent dans leurs opérations, et enfin qui fixe et affermit les raisons constitutives de chaque existence, de peur qu’elles ne se corrompent et ne se convertissent en leurs contraires.
C’est entrer également dans l’esprit des saintes Lettres que de proclamer que la divinité est aussi salut, parce que sa bonté secourable répare les ruines que tous les êtres pourraient subir dans leurs biens propres, autant du moins que leur nature les rend susceptibles de cette restauration. De là vient que les théologiens donnent à Dieu le titre de rédempteur, soit parce qu’il ne permet pas que les substances retombent dans le néant, soit parce que, si quelques-unes d’entre elles se précipitent dans l’erreur et le désordre, et viennent à déchoir de leur perfection naturelle, il remédie à leur faute, à leur faiblesse et à leur désastre ; qu’il supplée à ce qui leur manque, soutient paternellement leur infirmité et les délivre du mal, et que, bien plus, il les affermit dans le bien, leur restitue abondamment ce qu’elles avaient perdu, rétablit en elles, l’ordre troublé et la beauté éclipsée, les rend parfaites enfin et les affranchit de toutes choses funestes.
Mais c’est assez sur tous ces points. Nous observerons seulement que la justice règle et détermine dans l’univers une certaine égalité de proportion, mais qu’elle exclut toute inégalité qui résulterait d’un défaut de proportion ; car, si par inégalité l’on voulait entendre ces différences qui caractérisent et distinguent les êtres, nous dirions que la justice divine la maintient, veillant à ce que le désordre et la confusion ne s’établissent pas dans le monde, et à ce que chaque substance se conserve dans l’espèce à laquelle naturellement elle appartient.
CHAPITRE IX.
DE LA GRANDEUR ET DE LA PETITESSE ; DE L'IDENTITÉ ET DE LA DIVERSITÉ ; DE LA SIMILITUDE ET DE LA DISSEMBLANCE ; DU REPOS ET DU MOUVEMENT ; DE L'ÉGALITÉ.
Argument. — I. De la grandeur, de la petitesse, de l’identité, de la différence appliquées à Dieu. II. Pourquoi il est nommé grand. III. Pourquoi il est nommé petit. IV. Comment l’identité lui convient ; V, comment la diversité, la longueur, la largeur et la profondeur. VI. Dieu peut être nommé semblable, VII, et encore dissemblable à cause de l’analogie et des différences profondes qui existent entre la cause et les effets. VIII. Il y a en Dieu repos et mouvement. X. Comment il faut entendre ce mouvement qui est triple. X. De l’égalité en Dieu.
I. Mais puisqu’on affirme de la cause universelle la grandeur et l’exiguïté, l’identité et la diversité, la similitude et la dissemblance, le repos et le mouvement, contemplons ces noms symboliques et voyons ce qu’ils révèlent. Les Écritures donc publient la grandeur de notre Dieu souverain ; et elles le représentent comme le souffle d’un vent léger, ce qui marque sa petitesse. Elles lui attribuent l’identité quand elles disent : Pour vous, vous demeurez le même[44] ; et la diversité quand elles le voilent sous des formes et des figures nombreuses. Elles supposent en lui similitude, puisqu’il crée les choses semblables, et dissemblance, puisque rien absolument ne lui ressemble. Elles enseignent qu’il demeure immobile, dans un parfait repos, assis éternellement, et qu’il se meut, en pénétrant par sa vertu toutes créatures. Enfin elles lui donnent divers noms de pareille valeur.
II. Or, Dieu est appelé grand à cause de la grandeur qui lui appartient en propre, dont il fait part à tout ce qui est grand dans l’univers, et qui s’étend et déborde par-dessus toute grandeur ; parce qu’il embrasse tout lieu, qu’il dépasse tout nombre, qu’il excède toute infinité ; parce que sa plénitude suprême et sa magnificence débordent en nombreux bienfaits, qui, répandus sur toutes les créatures avec une profusion splendide, n’éprouvent aucune diminution, mais coulent avec la même surabondance, et loin de s’appauvrir, deviennent d’autant plus riches qu’ils sont plus largement départis. Cette grandeur est infinie, sans bornes, sans mesure, et elle éclate excellemment dans ses libérales communications à tous les êtres, qui ne sauraient toutefois y participer que d’une manière limitée.
III. On attribue à Dieu l’exiguité ou la subtilité, parce qu’il n’y a en lui ni masse, ni distance, et qu’il pénètre partout sans obstacle. De plus, la petitesse est l’élément et le principe de toutes choses, et vous ne trouverez absolument rien qui ne soit petit par quelque endroit. Quand donc cette qualité s’applique à Dieu, il faut comprendre qu’il s’étend facilement à toutes choses, qu’il les pénètre de sa présence et de son activité, qu’il atteint jusque dans les profondeurs de l’âme et de l’esprit, des jointures et des moelles, et qu’il discerne les inclinations et les pensées du cœur[45], ou, pour mieux dire, tout ce qui existe : car nulle créature n’est invisible à ses yeux. Conçue ainsi, cette exiguité ne saurait se mesurer, ni s’apprécier ; elle est invincible, illimitée, infinie ; rien ne la contient, et elle embrasse toutes choses.
IV. On attribue à Dieu l’identité, parce qu’il est éternel par essence, qu’il demeure toujours en lui, et subsiste inaltérablement, et se trouve présent à tout d’une façon constante ; parce qu’en vertu de sa force propre, il règne assis pour jamais sur le trône glorieux et paisible de son immutabilité incomparable ; parce qu’il ne peut ni changer ni déchoir, et qu’il est fort, invariable, pur, immatériel, indépendant, et qu’il n’éprouve ni accroissement, ni diminution ; parce qu’il n’est pas engendré ; et ici je ne veux point dire que sa génération doive un jour s’opérer ou qu’elle ne soit pas encore parfaite ; je ne veux pas seulement nier qu’il ait tel principe ou qu’il soit lui-même tel produit ; je ne veux pas marquer non plus qu’il n’existe nullement ; mais j’entends qu’il ne reconnaît ni naissance, ni origine aucune, qu’il est éternel, essentiellement parfait, toujours le même, trouvant en lui son immuable et uniforme raison d’être. On lui attribue encore l’identité, parce que c’est lui qui fait reluire cette perfection en toutes les créatures capables de la recevoir ; qui ordonne entre elles les choses diverses, et qui, source féconde et cause suréminente d’identité, possède éternellement tous les contraires dans l’unité indivisible de sa souveraine essence.
V. La diversité est affirmée de Dieu, parce que sa providence le rend présent à tous les êtres, et que, pour leur commune utilité, il est tout en tous, sans cesser toutefois de demeurer en lui, sans se départir de son essentielle identité, immobile en cette activité permanente et parfaitement simple ; ensuite parce que sa vertu féconde et inépuisable transforme et divinise ceux qui se convertissent à lui. Une autre manière de comprendre la diversité nous est encore fournie par les formes variées que Dieu a revêtues dans ses fréquentes apparitions, et qui renferment d’autres enseignements où les sens n’atteignent pas. Car, si l’on voulait dépeindre l’âme sous des traits empruntés au monde physique, et attribuer à cette nature indivisible les membres du corps humain, nous croirions à coup sûr que ce langage ne lui est pas proprement applicable et ne lui convient que dans un sens compatible avec son immatérialité : ainsi la tête serait une image de l’entendement ; le col figurerait l’opinion qui tient le milieu entre la raison et l’instinct ; la colère serait représentée par la poitrine, la concupiscence par l’estomac, la force qui soutient notre vie par les cuisses et les pieds, et les noms des diverses parties du corps deviennent le symbole des facultés de l’âme. Or, à plus forte raison faut-il spiritualiser, par la sainteté et la noblesse des explications mystiques, les apparences et les formes multiples sous lesquelles se voile celui qui est supérieur à tout. Et si vous appropriez à Dieu, qu’on ne saurait ni toucher ni figurer, les trois dimensions des corps, la largeur en Dieu sera la protection immense dont il couvre toutes les créatures ; la longueur, c’est sa force qui s’étend par delà les mondes ; et la profondeur, c’est le mystère de son obscurité incompréhensible à tous les êtres. Mais si je m’arrêtais à l’explication de ces diverses formes et apparences, je vous jetterais dans l’illusion, mêlant en un même traité les noms divins empruntés aux choses intellectuelles, avec les noms dérivés de symboles matériels, et dont j’ai parlé dans un livre spécial. Seulement il faut observer ici que cette diversité qu’on attribue à Dieu n’implique aucune altération de son immuable identité, mais désigne la multiplication de ses œuvres dans l’unité, et la simplicité de tous les actes de sa puissance féconde.
VI. Si l’on attribue à Dieu la similitude dans le même sens que l’identité, et parce que dans son unité indivisible il est toujours parfaitement semblable à lui-même, nous sommes loin d’improuver cette dénomination ; mais, considéré dans son essence, les théologiens affirment que Dieu n’est semblable à aucun être ; seulement il se fait semblable quiconque aspire à lui et imite, selon qu’il lui est possible, la perfection qui surpasse tout être et toute intelligence. Telle est la force de cette noble similitude, quelle incline toutes les créatures vers Dieu comme vers leur cause ; c’est pourquoi il faut dire que toutes ressemblent à Dieu, parce qu’elles sont faites à son image et à sa ressemblance, et non pas que Dieu soit semblable à elles, comme on ne dit pas que l’homme soit semblable à son portrait. Ainsi, il est possible que des choses de même ordre se ressemblent les unes aux autres ; il est possible qu’entre elles se trouve une similitude réciproque, fondée sur une forme préexistante qu’elles reproduisent également. Mais cette réciprocité ne saurait avoir lieu entre la cause et les effets : car celle-là s’étend plus loin que ceux-ci, et Dieu ne s’épuise pas en communiquant la similitude à tel ou tel objet ; mais il la crée en tous les êtres où elle se trouve ; il produit la participation de la similitude : c’est un vestige de la similitude divine qui reluit en toutes les créatures et détermine leur admirable union.
VII. Mais à quoi bon insister sur ce point, quand l’Écriture elle-même attribue à Dieu la dissemblance, et affirme qu’il ne peut être comparé à aucune chose, qu’il diffère de tout, et, ce qui est plus étrange, que rien absolument ne lui est semblable ? Néanmoins ceci n’est pas contraire à ce qui a été dit plus haut touchant la similitude : car les mêmes choses sont semblables, et tout à la fois dissemblables à Dieu : semblables, en ce qu’elles imitent jusqu’à un certain point l’inimitable perfection ; dissemblables, en ce qu’elles sont les effets bornés d’une cause infinie, et ainsi s’en trouvent éloignées à une inappréciable distance.
VIII. Que signifie le repos et l’immobilité divine, sinon que Dieu demeure en lui, et garde, parmi le calme d’une stabilité parfaite, l’identité de son être ; que ses opérations sont les mêmes, et s’exercent sur un même objet, et de la même sorte ; et qu’il est absolument immuable, ne trouvant en lui aucun principe de variation, ni hors de lui aucune cause de changement ? Et ceci doit se prendre dans un sens transcendantal ; car Dieu, supérieur à toute stabilité et permanence, crée en tous les êtres la permanence ei la stabilité ; et c’est en lui que tous sont contenus, et par lui qu’ils conservent avec une pleine sécurité la possession de leurs biens propres.
IX. Ensuite quand les écrivains sacrés enseignent que l’immuable se meut et pénètre toutes choses, ne peut-on pas appliquer heureusement à Dieu cette manière de dire ? Car il faut croire pieusement que le mouvement ici ne consiste pas en ce que Dieu se déplace, s’altère, se modifie ou change ; et qu’il ne s’agit pas d’un mouvement local qui s’accomplirait en ligne droite, circulaire, ou oblique ; et que ce mouvement ne ressemble pas à celui des esprits, des animaux et des différents êtres de la nature. Mais on veut dire seulement que Dieu crée toutes choses, et les maintient, et veille avec protection sur elles ; et qu’il leur est présent, et les embrasse d’une invincible étreinte, et les couvre de la sollicitude de son active providence. Bien plus, dans un sens mystique, on peut attribuer le mouvement à notre Dieu immuable. Ainsi le mouvement en ligne droite marquerait la force invincible, le développement régulier et inaltérable des opérations de Dieu, et l’acte par lequel il a créé l’univers. Le mouvement oblique serait un symbole des continuelles productions et de la stabilité féconde de Dieu. Par le mouvement circulaire on entendrait l’identité de Dieu, et l’immensité par laquelle il embrasse les milieux et les extrêmes, qui se trouvent comme enveloppés l’un dans l’autre, et la force par laquelle il attire à lui toutes ses créatures.
X. Si l’on veut encore nommer égalité ce que les Écritures appellent identité et justice, on dira très-bien qu’il y a égalité en Dieu, non-seulement parce qu’il est parfaitement simple et immuable, mais encore parce qu’il s’incline vers toutes choses, et les pénètre également ; et parce que, souverain auteur de l’égalité essentielle, il fait que tous les êtres s’influencent mutuellement avec une constante harmonie, et participent à lui en proportion de leur capacité naturelle, et reçoivent les dons divins, selon leur mérite respectif ; et parce qu’en vertu de sa force infinie, d’où émane toute égalité, il possède éternellement, en l’unité de son essence, et d’une manière suréminente, cette égalité qui se trouve dans les purs esprits, dans les êtres doués de raison ou de sentiment, dans les substances inanimées, dans la nature universelle, dans les créatures libres.
CHAPITRE X.
DU DOMINATEUR SUPRÊME ET DE L’ANCIEN DES JOURS ; OÙ L’ON TRAITE AUSSI DE L’ÉTERNITÉ ET DU TEMPS.
Argument. — I. L'on explique pourquoi Dieu est nommé dominateur, II, et ancien des jours. III. Ce que sont le temps et l'éternité.
I. Parmi les noms divers que l’on donne à Dieu, expliquons maintenant ceux de dominateur suprême et d’ancien des jours. On l’appelle dominateur, parce qu’il est l’immuable base qui contient et environne toutes choses, et les fixe, les affermit, les étreint, et en fait un tout indissoluble ; parce qu’il est comme la source immensément féconde d’où procède l’univers ; parce qu’il attire tout à lui, comme à un centre puissant ; et qu’ainsi, par sa force invincible, il maintient tous les êtres réunis en lui-même, et les protége par une sorte d’inexprimable embrassement, et ne permet pas que s’échappant de son sein, où est la stabilité, ils aillent se précipiter dans le néant. Dieu est encore nommé dominateur, parce qu’il commande à tous les mondes, et les régit avec une pleine et forte indépendance ; et parce qu’il est l’objet du désir et de l’amour universels, et que toutes choses subissent son joug par une naturelle inclination, et tendent instinctivement vers lui, attirées par les charmes puissants de son indomptable et suave amour.
II. Dieu est nommé l’ancien des jours, parce que toutes choses trouvent en lui leur durée et leur temps, et qu’il précède les jours et le temps et la durée. Et quand on dit de Dieu qu’il est le temps, les jours, les saisons, la perpétuité, ces paroles doivent être prises dans un sens convenable ; elles signifient qu’il est exempt de variation, et inébranlable en tous ses mouvements, et se meut incessamment sans sortir de lui-même ; et qu’il est l’auteur de la durée, du temps, et des jours. Voilà pourquoi dans les apparitions saintes dont furent honorés les prophètes, Dieu prend tantôt la figure d’un vieillard, tantôt celle d’un jeune homme, indiquant par la première, qu’il est antique, et existe dès le commencement, et par la seconde, qu’il ne vieillit pas ; ou par l’une et l’autre considérées ensemble, qu’il est présent à toutes les créatures depuis leur origine jusqu’à l’heure présente. Ou bien encore, selon les enseignements de notre pieux initiateur, cette double forme révèle l’antiquité de Dieu ; la première représente l’antériorité, et la seconde est un symbole de la priorité numérique ; car l’unité, et ce qui s’en rapproche, précède ce qui s’en éloigne davantage.