Odyssée (page 13)
518 En achevant ces mots, il se lève, et près du foyer il prépare un lit sur lequel il étend des peaux de chèvres et de brebis, Ulysse s'y couche, et Eumée le couvre encore d'un ample manteau très-épais que le pasteur portait dans les hivers rigoureux. 523 Ulysse goûte le sommeil dans cette cabane, et près de lui s'endorment les jeunes bergers. Mais Eumée qui n'aimait pas à se coucher loin de ses troupeaux, prend ses armes et s'éloigne de sa demeure. Ulysse se réjouit des soins que donne Eumée à la bergerie, même en l'absence du maître. Le pasteur suspend un glaive à ses fortes épaules, il revêt une épaisse tunique pour se préserver du vent, et se couvre de la peau d'une grasse chèvre ; puis il saisit une lance aiguë, l'effroi des chiens et des voleurs. Alors il va se coucher à l'endroit où reposaient ses troupeaux, dans une grotte profonde qui était à l'abri du souffle de Borée.
Notes, explications et commentaires
(1) Homère dit : τὸν δ᾽ ἀπαμειβόμενος προσέφης, Εὔμαιε συβῶτα· (vers 55) (Toi, pasteur Eumée, lu lui répondis en ces termes). Cette allocution poétique est employée pour attirer l'attention du lecteur sur un personnage important. Dans ces temps primitifs un gardien de porcs n'était pas aussi méprisé qu'il l'est aujourd'hui.
(2) πολύκμητόν τε σίδηρον, (vers 324) dit Homère. Cette expression a été rendue par tous les traducteurs français, anglais, allemands et latins, par : fer travaillé avec soin, avec art ; ferrum multum-elaboratum (Dubner). Wons pensons, au contraire, que ce terme doit être pris dans un sens actif ; ainsi il faut l'expliquer par : du fer qui exige, beaucoup du travail.
(3) Pour l'explication de ce passage, nous avons suivi Voss, qui dit : den sie verlangten es selber (car ils le demandaient eux-mêmes) ; c'est-à-dire : ils désiraient que je fusse avec eux le troisième chef.
Homère, Odyssée, Chant 15 (traduction française)
Homère
Odyssée
Pour d'autres traductions françaises
LIVRE XV
texte grec
chant 14
chant 15
Livre XV
ARRIVÉE DE TÉLÉMAQUE.
a divine Minerve se rend dans la vaste Lacédémone pour rappeler au noble fils d'Ulysse le souvenir de sa patrie, et pour l'engager à partir. Elle trouve Télémaque et l'illustre fils de Nestor couchés sous les portiques du glorieux Ménélas. Pisistrate était plongé dans un profond sommeil ; mais Télémaque ne pouvait goûter les douceurs dû repos : durant la nuit la pensée de son père le tenait éveillé. La déesse s'approche du jeune héros et lui parle en ces termes :
10. « Télémaque, n'erre pas plus longtemps loin de tes demeures, toi qui as abandonné tes richesses et laissé dans ton palais des hommes remplis d'insolence. Les prétendants pourraient dévorer ton héritage en se partageant tes biens, et alors tu aurais fait un voyage inutile. Prie Ménélas de te renvoyer promptement afin que tu retrouves encore chez toi ta mère irréprochable. Déjà son père et ses frères la pressent de s'unir à Eurymaque, qui l'emporte sur tous les prétendants par les dons les plus riches et qui promet encore le plus beau cadeau de fiançailles. Crains que malgré toi quelque trésor ne soit enlevé de ta maison. Tu sais quelle est la pensée d'une femme : toujours elle veut augmenter les richesses de celui qu'elle épouse, elle ne se ressouvient jamais du mari qu'elle aima dans sa jeunesse, et elle ne s'inquiète plus de ses premiers enfants. A ton arrivée confie tes trésors à celle de tes esclaves que tu croiras la plus fidèle en attendant que les dieux t'aient donné une noble épouse. Grave encore bien ce conseil dans ton âme. Les plus illustres d'entre les prétendants t'ont dressé des embûches dans le détroit d'Ithaque et de l'âpre Samos ; ils veulent te tuer avant que tu n'arrives dans ta patrie ; mais j'espère que leurs desseins ne s'accompliront pas, la terre auparavant engloutira quelques-uns de ces fiers prétendants qui dévorent ton héritage ! Dirige donc ton navire loin de ces îles et ne navigue que pendant la nuit : la divinité qui te défend et te protège t'enverra un vent propice. Dès que tu toucheras au rivage d'Ithaque, fais descendre ton navire jusqu'au port de la ville ; puis va toi-même trouver le chef des pasteurs, Eumée, qui t'aime et veille avec soin sur tes troupeaux. Tu passeras la nuit dans sa cabane ; puis tu feras annoncer par ce pasteur à la prudente Pénélope que tu es encore vivant et que tu arrives de Pylos. » Elle dit, et s'envole en se dirigeant vers l'Olympe. — Télémaque réveille le fils de Nestor en le touchant du pied (01) ; puis il lui dit : 46 « Réveille-toi, cher Pisistrate ; attelle promptement à notre char les rapides coursiers (02), pour que nous puissions nous mettre aussitôt en route. »
Pisistrate, fils de Nestor, lui répond en disant :
49 « Cher Télémaque, malgré notre hâte, il ne faut point voyager pendant la nuit ; car bientôt l'Aurore va paraître. Reste en ces lieux jusqu'à ce que Ménélas, fils d'Atrée, ait déposé les présents dans notre char, et qu'il nous ait congédiés par de douces paroles. L'étranger se ressouvient toujours de l'hôte bienveillant qui le reçut avec amitié. » Ainsi parle Pisistrate, et l'Aurore ne tarde pas à briller sur son magnifique trône d'or. — Ménélas à la voix retentissante abandonne la couche d'Hélène à la belle chevelure et se rend auprès des jeunes héros. Aussitôt que Télémaque l'aperçoit, il se hâte de couvrir son corps d'une riche tunique et de jeter sur ses épaules un large manteau ; il sort, s'arrête devant Atride, et lui dit :
64 « Ô Ménélas, enfant chéri de Jupiter et pasteur des peuples, renvoie-moi maintenant dans ma patrie ; car tout mon désir est de revoir mes foyers ! »
Le vaillant Ménélas réplique en ces termes :
68 « Télémaque, je ne te retiendrai pas plus longtemps, puisque tu désires partir. Je blâme à la fois l'hôte qui ne sait observer aucune mesure soit dans son affection soit dans son dédain : il faut en tout garder de justes limites. Il est également blâmable de repousser le voyageur qui veut rester et de retenir celui qui veut partir. Traitons toujours avec amitié l'étranger tant qu'il est présent, et renvoyons-le quand il le désire. Mais toi, reste pour voir les riches présents que je vais déposer dans ton char. Je vais ordonner aux femmes de préparer le repas avec les provisions qui sont en abondance dans mon palais. Votre gloire à tous deux, l'éclat de votre rang, vos besoins mômes exigent que vous participiez à nos festins avant d'entreprendre une si longue route (03). Télémaque, si tu désires parcourir la Grèce et visiter Argos, je t'accompagnerai moi-même ; j'attellerai mes coursiers et je te conduirai dans les villes habitées par les humains. Nul homme ne te renverra sans présents ; chacun d'eux, au contraire, te donnera de beaux trépieds d'airain, des bassins, des mules, ou des coupes d'or. »
Le prudent Télémaque répond à ces paroles en disant :
87 « Ménélas, je désire retourner dans ma patrie : je n'ai laissé personne pour garder tous mes biens. Je crains de succomber en cherchant mon noble père, et je crains aussi qu'on ne m'enlève quelque trésor précieux. » Ménélas à la voix sonore ordonne à son épouse, ainsi qu'aux femmes qui la servent, de préparer le repas. En ce moment Étéonée, fils de Boethès, s'approche d'Atride ; car il habitait non loin de son maître. Ménélas lui commande d'allumer le bois dans le foyer et de faire rôtir les viandes ; le serviteur obéit aussitôt. Le roi, suivi d'Hélène et de Mégapenthe, se rend dans une salle remplie de parfums. Quand ils sont tous entrés dans la salle où étaient déposés les trésors, Atride prend une double coupe et dit à son fils de s'emparer d'un cratère d'argent. Hélène s'arrête devant les coffres précieux qui renfermaient les voiles superbes qu'elle-même avait tissés ; elle choisit le voile le plus grand, le plus beau, le plus riche en couleur, celui qui brillait comme un astre éblouissant et se trouvait placé au-dessous des autres.
Ménélas, Hélène et Mégapenthe, traversent le palais, se rendent auprès de Télémaque, et le roi parle en ces termes au fils d'Ulysse : 111 « Puisse Jupiter, le formidable époux de Junon, te ramener heureusement dans ta patrie ! De tous les dons que renferme mon palais, je choisirai le plus précieux et le plus beau. Je te donnerai un cratère d'argent, couronné d'or et soigneusement travaillé par Vulcain ; je le reçus du valeureux Phidime, roi des Sidoniens, qui m'accueillit à mon retour d'Ilion. Tel est le riche présent que je veux t'offrir. »
A ces mots le fils d'Atrée lui remet la double coupe, et Mégapenthe dépose au pied de Télémaque le splendide cratère d'argent. Hélène aux belles joues (04) s'avance en tenant le voile entre ses mains ; puis elle adresse à Télémaque ces rapides paroles :
124 « Fils chéri d'Ulysse, je veux te donner ce voile comme un souvenir des travaux d'Hélène et pour que ton épouse le porte le jour de son mariage. Qu'il repose jusqu'alors dans ta maison et qu'il soit gardé par ta mère bien-aimée. Retourne maintenant, ô Télémaque, dans ta belle patrie. » En parlant ainsi elle remet le voile à Télémaque, qui le reçoit avec plaisir. Aussitôt le noble Pisistrate dépose tous les présents dans la corbeille du chariot, et il les contemple avec admiration. Le blond Ménélas conduit les jeunes héros à son palais et les fait asseoir sur des sièges et sur des trônes. Une servante portant une belle aiguière d'or verse l'eau qu'elle contient dans un bassin d'argent pour que Télémaque et Pisistrate se baignent les mains ; puis elle place devant eux une table polie et brillante ; la vénérable intendante du palais y dépose le pain et des mets nombreux qu'elle offre avec largesse. Étéonée divise les viandes, distribue les parts, et le fils de l'illustre Ménélas verse le vin. Alors les convives étendent les mains vers les mets qu'on leur a servis et préparés. Quand tous les assistants ont bu et mangé selon les désirs de leur cœur, Télémaque et Pisistrate attellent les chevaux, montent sur le char peint de diverses couleurs, et s'éloignent du portique retentissant. Ménélas, fils d'Atrée, les suit avec une coupe d'or remplie d'un vin plus doux que le miel, pour qu'ils fassent les libations ; le héros s'arrête devant les coursiers et, présentant la coupe à ses hôtes, il leur dit :
151 « Salut, jeunes princes ; saluez aussi Nestor, pasteur des peuples : car il m'aima toujours comme un père, tant que nous combattîmes sous les murs d'Ilion avec les fils des Achéens. »
Le prudent Télémaque lui répond aussitôt :
155 « Fils chéri de Jupiter , nous répéterons tes paroles en arrivant à Pylos, comme tu viens de nous l'ordonner. Que ne puis-je aussi trouver mon père à Ithaque et lui dire que j'ai été reçu par toi avec bienveillance, et que je rapporte des présents nombreux et magnifiques ! »
A peine Télémaque a-t-il parlé qu'à sa droite s'envole un aigle emportant dans ses serres une oie blanche et apprivoisée qu'il avait enlevée d'une cour ; des hommes et des femmes le suivaient en poussant de grands cris ; mais l'aigle s'approchant toujours et volant à la droite des héros, passe devant les coursiers. A cette vue Télémaque et Pisistrate se réjouissent, et l'espérance renaît dans tous les cœurs. Aussitôt le fils de Nestor fait entendre ces paroles :
167 « Ménélas, un dieu nous montre un prodige, ou bien il l'envoie pour toi, noble pasteur des peuples. »
Il dit, et le fils d'Atrée, chéri de Mars, réfléchit comment il pourra lui répondre d'une manière convenable. Mais Hélène au long voile le prévient en disant :
172 « Écoutez-moi, jeune héros: je vais, avec l'inspiration des dieux, vous interpréter ces oracles, et j'espère qu'ils s'accompliront ainsi. De même que cet aigle vient d'enlever une oie blanche et nourrie dans l'étable, en s'éloignant des montagnes, séjour de sa naissance et de ses aiglons : de même Ulysse, après avoir beaucoup souffert et longtemps erré, reviendra dans sa demeure pour se venger de ces jeunes audacieux. Peut-être même est-il déjà dans Ithaque, et y médite-t-il la mort des prétendants. »
Télémaque lui répond en ces termes :
180 « Que Jupiter, le formidable époux de la belle Junon, accomplisse cet oracle, et je jure, ô Hélène, de t'implorer dans ma patrie comme une divinité ! »
Alors il frappe ses coursiers qui traversent rapidement la ville et s'élancent dans les campagnes ; durant tout le jour ils agitent le joug qui les rassemble.
Le soleil se couchait et les ombres couvraient toutes les routes lorsqu'ils arrivèrent à Phères, dans la demeure de Dioclée, fils d'Orsiloque, issu lui-même du fleuve Alphée. Télémaque et Pisistrate reçurent en ces lieux les dons de l'hospitalité.
Le lendemain, dès que brille la matinale Aurore aux doigts de rose, ils attellent les chevaux, se placent dans le char et franchissent le portique sonore. Pisistrate excite les chevaux qui volent sans effort dans les plaines immenses et atteignent bientôt la ville élevée de Pylos. Télémaque adresse alors ce discours au fils de Nestor :
195. « Pisistrate, veux-tu me promettre de faire ce que je vais te demander ? Nous nous glorifions tous deux de reconnaître une hospitalité formée par l'ancienne amitié de nos pères, et nous sommes du même âge : ce voyage nous réunira donc encore par une douce intimité. Ami, ne me conduis pas au delà de l'endroit où se trouve mon navire. Arrêtons-nous ici, de peur que ton noble père, voulant m'accueillir, ne me retienne malgré moi dans son palais : tu sais que je désire m'éloigner en toute hâte. » Il dit, et le fils de Nestor délibère en son âme comment il accomplira ce que lui demande Télémaque. Voici le parti qui semble préférable. Il dirige ses coursiers vers le navire qui était resté sur les bords de la mer ; il dépose près de la poupe l'or et les vêtements que leur avait donnés Ménélas ; puis il prononce ces rapides paroles :
209 « Monte promptement dans ton navire et fais embarquer tous tes compagnons avant que je retourne dans ma demeure pour annoncer cette nouvelle au vieillard. Je connais les violents sentiments ; de mon père : il ne te laisserait point partir. Nestor ne voudrait pas s'en retourner sans toi ; et si tu le lui refusais, il serait fortement irrité. »
En achevant ces paroles, Pisistrate dirige ses chevaux à la belle crinière vers la ville de Pylos ; puis il se rend à sa demeure. Télémaque s'adresse à ses compagnons et leur parle en ces termes :
218. « Mes amis, disposez les agrès du vaisseau ; embarquons-nous à l'instant et partons. »
Les compagnons de Télémaque s'empressent d'obéir à cet ordre ; ils entrent dans le navire et se placent sur les bancs de rameurs. Le fils d'Ulysse, après avoir terminé tous les préparatifs, offre des sacrifices à la divine Minerve. En ce moment un devin étranger, qui avait fui d'Argos pour avoir commis un meurtre, se présente à Télémaque : il descendait de la famille de Mélampus, de ce héros qui jadis vécut à Pylos féconde en brebis. Mélampus était riche et il résidait parmi les Pyliens, dans un magnifique palais ; mais il quitta sa patrie pour fuir Nélée qui lui ravit de grands biens et le retint par force, chez lui, durant une année. Mélampus, à cause de la fille de Nélée et d'une pensée coupable que lui inspira la terrible déesse Érinnys, fut chargé de liens pesants dans les demeures de Phylacus ; cependant il évita la mort. Mélampus conduisit de Phylace à Pylos les bœufs mugissants, se vengea des cruels traitements de Nélée, et amena dans le palais de son frère une jeune femme. Il se retira ensuite chez des peuples étrangers et vint dans Argos fertile en coursiers ; son destin était d'habiter en ces lieux pour régner sur les nombreux Argiens. Là il se choisit une épouse, se fit bâtir une superbe demeure, et eut deux fils vaillants, Antiphate et Mantius. Antiphate engendra le magnanime Oïclée ; d'Oïclée naquit Amphiaraüs, agitateur des peuples (05), qui fut tendrement chéri par Apollon et par Jupiter ; mais il n'atteignit point au terme d'une longue vieillesse, à cause des présents qu'accepta son épouse ; de lui naquirent deux fils, Alcméon et Amphiloque. Mantius engendra Polyphide et Clytus ; l'Aurore enleva Clytus pour sa beauté afin qu'il fut placé au milieu des immortels ; Apollon rendit Polyphide le plus célèbre de tous les devins après la mort d'Amphiaraüs. Polyphide, irrité contre son père, se retira dans l'Hypérésie, où il se mit à prédire l'avenir à tous les hommes.
Le fils de ce devin, nommé Théoclymène, s'approche en ce moment de Télémaque ; il trouve le jeune héros faisant des libations et priant sur son rapide navire. Alors Théoclymène adresse ces paroles au fils d'Ulysse :
260 « Ami, puisque je te rencontre offrant des sacrifices aux dieux, je te conjure par ces holocaustes, par les divinités que tu implores, et plus encore par ton propre salut et par celui de les compagnons, de me dire sincèrement la vérité. Qui es-tu ? Quels peuples viens-tu de quitter Quelle est ta ville et quels sont tes parents ? »
Le prudent Télémaque lui répond aussitôt :
266 « Étranger, je te parlerai sans détour. Je suis né dans Ithaque ; Ulysse est mon père ; il le fut autrefois du moins, car maintenant il a péri d'une mort déplorable ! Je suis venu sur ce navire avec mes compagnons pour connaître le sort de mon père absent depuis si longtemps. » Le devin Théoclymène lui répond en ces termes :
272 « Moi aussi, j'ai quitté ma patrie pour avoir tué un de mes concitoyens ; ses frères et ses amis ont une grande puissance sur les Achéens dans la fertile Argos, et moi je fuis loin d'eux pour éviter un trépas funeste. Mon sort est maintenant d'errer parmi les hommes ! Reçois-moi dans ton navire, puisqu'on me poursuit et que je t'implore. » Télémaque réplique à ces paroles :
280 « Non je ne te repousserai pas. Suis-moi donc ; je veux t'accueillir avec amitié et t'offrir tout ce que je possède. »
En achevant ces mots il prend la lance de Théoclymène et la dépose sur le tillac du navire ; il s'assied près de la proue ; l'étranger se place à ses côtés, et les rameurs délient les cordages. Télémaque, excitant ses compagnons, leur commande de disposer les agrès : ceux-ci se hâtent d'obéir. Ils élèvent le mât, le placent dans le large trou qui lui sert de base l'attachent avec des câbles, et ils déploient les blanches voiles que des courroies tiennent étendues. Minerve aux yeux d'azur leur envoie un vent favorable qui souffle avec violence du haut des cieux et pousse rapidement le navire à travers l'onde salée. Dans leur route ils passent devant les parages de Crunes et du limpide Chalcis. (06) Bientôt le soleil se couche et les ombres couvrent toutes les routes. Le vaisseau, poussé par Jupiter, côtoie les rivages de Phéa et de la divine Élide où rognent les Épéens. Télémaque dirige ensuite sa course vers les îles semées d'écueils, ne sachant pas s'il évitera la mort ou s'il tombera entre les mains de ses ennemis.
Pendant ce temps Ulysse et le chef des pasteurs prennent le repas du soir avec d'autres bergers.
Lorsqu'ils ont chassé la faim et la soif, Ulysse désirant savoir si le pasteur prendrait soin de lui et l'engagerait à rester dans la bergerie, ou bien s'il l'enverrait à la ville, prononce ces paroles :
307 « Cher Eumée, et vous tous, écoutez-moi. Demain, au lever de l'Aurore, je désire aller à la ville comme mendiant, afin de ne plus vous être à charge. Conseillez-moi donc et donnez-moi un guide pour me conduire en ces lieux. Comme je vais être forcé d'errer dans cette cité, quelqu'un me donnera peut-être une coupe et un peu de pain ? J'irai dans le palais d'Ulysse pour porter des nouvelles de ce héros à la chaste Pénélope. Je veux aussi me mêler aux prétendants ; ils me donneront quelques mets, puisqu'ils en ont en abondance. J'exécuterai avec zèle toutes les choses qu'ils me demanderont ; car je vais vous dire (écoutez-moi attentivement) que par la volonté de Mercure qui répand la gloire et la grâce sur les ouvrages des hommes, aucun mortel ne saurait lutter avec moi dans les soins domestiques soit pour préparer le feu, pour fendre le bois desséché, pour diviser les viandes, pour les faire rôtir, pour verser le vin, soit enfin, pour tous les services que rendent aux riches les hommes indigents. »
Pasteur Eumée, tu fus indigné de ces paroles, et tu répondis en ces termes à Ulysse :
326 « Hélas, cher étranger ! quelle pensée est entrée dans ton âme ! Tu désires donc mourir, puisque tu veux pénétrer dans la foule des prétendants dont l'insolence et l'audace sont montées jusqu'au ciel (07) ! Leurs serviteurs ne te ressemblent pas ; ce sont de jeunes hommes couverts de tuniques et de riches manteaux, des esclaves dont les cheveux et le visage sont parfumés d'essences ; leurs tables, polies et brillantes sont chargées de pain, de viandes et de vin. Reste en ces lieux, pauvre voyageur, car ta présence n'importune personne, ni moi, ni les bergers qui m'assistent. Lorsque le fils chéri d'Ulysse sera de retour, il te couvrira d'une tunique, d'un manteau, de riches vêtements, et il te renverra dans le pays où tu désires te rendre. »
Le noble et intrépide Ulysse réplique aussitôt en disant :
341 « Eumée, puisse Jupiter te chérir comme je te chéris moi-même ! Tu as fait cesser mes courses errantes et mes affreux malheurs ! Il n'est rien de plus pénible qu'une existence vagabonde ! Celui qui est livré à la misère et au chagrin souffre mille douleurs pour apaiser sa faim dévorante ! Mais puisque tu me retiens et que tu m'engages à rester, parle-moi de la mère d'Ulysse, et de son père, qu'en partant il laissa sur le seuil de la vieillesse ; dis-moi s'ils vivent encore et jouissent de la lumière du soleil, ou s'ils sont morts et descendus dans les sombres demeures de Pluton. »
Le noble chef des pasteurs lui répond aussitôt :
352 « Cher étranger , je vais tout te dire avec sincérité. Laërte respire encore ; mais tous les jours il supplie Jupiter de le priver de la vie ; il pleure son fils absent et sa légitime épouse dont la mort l'accabla de douleurs et le plongea dans une vieillesse prématurée. La mère d'Ulysse, succombant au chagrin que lui causait l'absence de son glorieux fils, est morte tristement. — Puisse ne jamais périr ainsi quiconque m'aima dans ce séjour et me combla de bienfaits! — Tant qu'elle vécut, il m'était doux, malgré ses peines, de causer avec elle et de l'interroger ; elle m'avait élevé avec la belle Climène, sa fille irréprochable, et la plus jeune de ses enfants ; nous fûmes nourris ensemble, et elle me chérissait presque autant que sa fille. Mais lorsque tous les deux nous atteignîmes l'âge heureux de adolescence, ses parents lui firent épouser un habitant de Samos qui leur donna de grands biens. Elle me fit présent d'une tunique, d'un manteau, et de belles chaussures ; elle m'envoya dans cette campagne et m'aima encore davantage. Maintenant j'ai perdu tous ces biens ! Mais les dieux font prospérer les travaux qui me sont confiés : avec ces travaux j'ai bu, j'ai mangé, et j'ai donné l'hospitalité aux vénérables étrangers qui avaient besoin de mon assistance (08). Quant à la reine Pénélope, il ne m'est plus permis d'entendre ses douces paroles, ni de recevoir d'elle aucun secours, depuis que des hommes audacieux ont ruiné sa maison. Cependant les serviteurs ont souvent besoin de parler à leur maîtresse, de lui demander ses ordres, de manger et de boire dans son palais, et de porter aux champs les provisions qui nous comblent de joie, nous qui sommes des serviteurs fidèles. »
Ulysse répond à Eumée en ces termes :
381 « Hélas ! quoique jeune encore, tu as donc été forcé d'errer loin de ta patrie et de tes parents ? Parle-moi sans détour ; dis-moi si la ville qu'habitèrent ton père et ta mère a été détruite par les ennemis ; ou si des pirates cruels t'ont jeté dans leur navire lorsque tu étais seul avec tes troupeaux, et s'ils t'ont vendu au maître de cette demeure qui a donné, sans doute, pour t'obtenir un prix convenable. »
Le chef des pasteurs lui répond en disant :
390 « Étranger, puisque tu m'interroges pour connaître mes aventures, écoute-moi donc en silence et réjouis-toi eu buvant ce vin et en restant assis à mes côtés. Les nuits sont longues ; nous avons encore assez de temps pour le repos et pour les agréables entretiens. Il ne faut pas te coucher avant l'heure : trop de sommeil, dit-on, est nuisible. Que celui d'entre vous qui désire goûter le sommeil se retire ; demain au lever de l'Aurore et après le premier repas, il faudra, comme de coutume, conduire aux champs les troupeaux de nos maîtres. Mais en attendant mangeons, buvons dans cette cabane, et soulageons nos cœurs par le triste récit de nos malheurs. L'homme qui a beaucoup souffert et longtemps erré par le monde aime à se rappeler ses douleurs passées (09). Cher étranger, je te dirai donc mes infortunes, puisque tu m'interroges dans le désir de les connaître. »
403 Il existe une île appelée Syrie, peut-être en as-tu entendu parler ; elle est au delà d'Ortygie, dans cette contrée où se font les révolutions du soleil (10) ; son étendue est fort petite ; mais elle est fertile, riche en bœufs et en brebis, féconde en vignes et en froment. La famine ne se fait jamais sentir chez les peuples, et aucune maladie funeste ne les attaque. Quand les habitants de cette île atteignent la vieillesse, Apollon à l'arc d'argent accourt suivi de Diane, et tous deux ils leur lancent des flèches rapides qui amènent un doux trépas. Dans cette contrée se trouvent deux villes où toutes les richesses sont également partagées. Mon père, le divin Ctésias, fils d'Ormène, régna jadis sur ces deux cités.
415 Des navigateurs phéniciens, nautonniers célèbres et fourbes habiles, abordèrent un jour dans cette île en apportant avec eux mille parures éblouissantes. Dans la maison de mon père se trouvait une Phénicienne, grande, belle, élancée, et sachant exécuter de magnifiques travaux ; les artificieux Phéniciens la séduisirent.
Tandis que cette femme lavait des vêtements près de leur
vaisseau, l'un de ces Phéniciens s'unit d'amour avec elle et lui fit partager sa couche. Les charmes puissants de l'amour captivent toujours les femmes, mêmes les plus vertueuses. Ce Phénicien lui demanda ensuite qui elle était et d'où elle venait ; elle lui montra aussitôt le palais élevé de mon père et lui dit :
425 « Je me glorifie d'être née à Sidon, où l'airain abonde. Je suis la fille du riche Arybanthe ; mais des pirates taphiens m'ont enlevée au moment où je revenais des champs. Ils m'emmenèrent en ces lieux et me vendirent au maître de ce palais, qui donna pour m'obtenir un prix convenable. »
Celui qui s'était uni en secret avec la belle Phénicienne lui adressa ce discours :
430 « Veux-tu maintenant me suivre dans ta patrie pour revoir ton père, ta mère, et leurs demeures élevées ? Tes parents existent encore et ils vivent dans l'opulence. »
La belle Phénicienne lui répondit :
435 « Je consentirais volontiers à vous suivre, ô nautonniers si vous me promettiez, par un serment, de me conduire heureusement dans ma patrie. »
Elle dit, et tous les Phéniciens prêtèrent le serment qu'elle leur avait demandé. Quand ils eurent juré, la belle Phénicienne reprit en ces termes :
440. « Maintenant gardez le silence, et qu'aucun de vous ne m'adresse la parole s'il me rencontre dans les rues ou s'il me voit puiser de l'eau à la fontaine. Qu'aucun de vous, se rendant au palais, ne le dise à mon vieux maître ; car s'il soupçonnait la vérité, il me chargerait de liens et vous livrerait à la mort. Gravez mes paroles au fond de votre cœur, et hâtez-vous d'acheter les provisions du voyage. Lorsque votre navire sera rempli, envoyez-moi un messager pour me faire connaître l'instant du départ. J'emporterai tout l'or qui sera sous ma main, et je vous donnerai encore mille autres choses pour payer mon passage. J'élève le fils de mon maître, un enfant plein d'intelligence et qui sort avec moi ; je le conduirai dans votre navire, et il vous procurera des sommes considérables si vous le vendez à des peuples étrangers. »
454 Elle dit, et retourna bientôt dans les superbes palais de mon père. Les Phéniciens restèrent parmi nous durant une année ; ils achetèrent une grande quantité de marchandises qu'ils déposèrent dans leur navire. Quand leur vaisseau fut prêt pour le départ, ils envoyèrent un messager l'annoncer à la Phénicienne. Un homme rusé vint dans la maison de mon père : il portait un collier où l'or était habilement enchâssé dans des grains d'ambre. Taudis que ma vénérable mère et ses servantes touchaient le collier, l'examinaient attentivement et en offraient un prix, le messager fit un signe secret à la jeune Phénicienne ; puis il retourna vers son creux navire. Alors cette femme me prit par la main et me conduisit hors du palais. Elle trouva sous le portique les coupes placées sur les tables des convives invités au festin, et qui venaient de se rendre à l'assemblée du peuple. Elle emporta trois de ces coupes, qu'elle cacha dans son sein, et moi je la suivis sans défiance. — Le soleil se couchait et toutes les voies étaient plongées dans les ténèbres. — Nous marchâmes avec rapidité, et nous arrivâmes au port magnifique où se trouvaient les Phéniciens. Nous montâmes dans le navire, et nous voguâmes à travers les plaines humides poussés par un vent favorable envoyé par Jupiter. Durant six jours et six nuits, nous naviguâmes sans relâche ; mais au septième, Diane, qui se plaît à lancer les flèches, frappe la Phénicienne, qui tombe bruyamment au fond du navire comme une corneille marine. Les matelots jetèrent aussitôt son cadavre à la mer pour qu'il devint la pâture des phoques et des monstres marins ; moi je restai seul le cœur accablé de chagrins. Les vents et les flots portèrent bientôt les Phéniciens sur les bords d'Ithaque, où je fus acheté par le vénérable Laërte. C'est alors que je vis pour la première fois cette terre étrangère.
Le divin Ulysse lui répond en ces termes :
486 « Cher Eumée, tu m'as profondément ému en me racontant tes aventures et tes malheurs. Mais du moins Jupiter a fait succéder le bien au mal, puisque, après des peines sans nombres, tu es venu dans la maison d'un maître clément qui t'offre en abondance et des mets et du vin. Noble pasteur, tu mènes une vie heureuse, tandis que moi j'arrive en ces lieux après avoir erré longtemps sur la terre et sur les ondes. »
C'est ainsi qu'ils parlaient entre eux. Ulysse et Eumée ne dormirent pas longtemps, car bientôt la divine Aurore parut sur son trône d'or. — Pendant ce temps les compagnons de Télémaque touchent au rivage, détachent les voiles, abaissent le mât et amènent à force de rames le vaisseau dans le port ; ils jettent les ancres, les attachent avec des câbles ; puis ils descendent eux-mêmes sur les bords de la mer, ils préparent le repas et mêlent dans le cratère un vin aux sombres couleurs. Quand ils ont chassé la faim et la soif, le prudent Télémaque leur adresse ces paroles :
503 « Mes amis, conduisez le navire près de la ville. Je vais aller visiter les champs et les pasteurs. Ce soir, après avoir examiné tous les travaux, je retournerai dans la cité. Demain, au lever de l'Aurore, je vous offrirai un splendide festin, où les viandes et le vin seront en abondance. »
Le divin Théoclymène lui répond aussitôt :
509 « Mon cher fils, où dois-je aller ? Irai-je dans la demeure de ceux qui règnent à Ithaque, ou bien me rendrai-je directement dans ton palais, auprès de ta mère ? »
Le sage Télémaque lui dit :
513 « Dans tout autre temps je t'inviterais à venir dans ma maison, et les dons de l'hospitalité ne te manqueraient point. Mais maintenant ce parti ne serait point prudent. Je ne suis pas dans ma demeure ; et ma mère ne pourrait t'y recevoir, puisqu'elle ne paraît jamais devant les prétendants : la noble Pénélope tisse une toile dans les appartements les plus élevés du palais. Eurymaque, fils illustre de Polybe, et que tous les citoyens d'Ithaque honorent comme un dieu, pourra te donner l'hospitalité ; il est le plus vaillant de tous les prétendants, et il désire surtout épouser ma mère et jouir des dignités d'Ulysse. Mais Jupiter, qui habite les régions éthérées, sait déjà si cet hymen doit s'accomplir avant que le jour fatal ne les atteigne tous ! »
En achevant ces paroles il voit voler à sa droite un vautour rapide, messager d'Apollon ; ce vautour tient dans ses serres une jeune colombe : il lui arrache les plumes et les répand à terre entre Télémaque et le navire, Théoclymène appelant à l'écart le jeune héros lui prend la main et dit :
531 « Télémaque, ce n'est point sans la volonté des dieux que cet oiseau vient de voler à notre droite ; en le contemplant attentivement je l'ai aussitôt reconnu pour être un présage favorable. Non, il n'est point dans Ithaque de race plus royale que la vôtre, et vous serez toujours les plus puissants ! »
Télémaque lui répond par ces mots :
536 « Cher étranger, que tes paroles s'accomplissent ! Alors tu connaîtras mon amitié par les dons nombreux que tu recevras de moi, et tous les hommes que tu rencontreras envieront ton bonheur. »
Puis s'adressant à Pirée, son ami fidèle, il lui dit :
540 « Pyrée , fils de Clytius, de tous les compagnons qui m'ont suivi à Pylos c'est toi seul qui as montré le plus de zèle. Conduis donc maintenant Théoclymène dans ta maison et donne-lui l'hospitalité jusqu'à ce que je revienne. »
Pirée, illustre par les exploits de sa lance, reprend à l'instant :
545. « Cher Télémaque, lors même que tu resterais longtemps hors de ta demeure, je prendrai toujours soin de ce voyageur ; certes il n'aura, pas à regretter les dons de l'hospitalité. »
Pirée monte dans le navire et commande à ses compagnons de délier les câbles ; tous s'embarquent aussitôt et se placent sur les bancs. — Télémaque attache à ses pieds de riches brodequins et il prend sur le tillac du navire une forte lance terminée par une pointe d'airain. — Les nautonniers gagnent la haute mer et se dirigent vers la ville, comme l'avait ordonné le fils chéri d'Ulysse. — Télémaque s'éloigne à grands pas et marche jusqu'à ce qu'il atteigne la bergerie où sont les porcs nombreux près desquels est endormi le noble pasteur plein de zèle pour ses maîtres.
Notes, explications et commentaires (01) On assure que ce passage est tiré du dixième livre de l’Iliade. Une scholie du manuscrit de Vienne ajoute que ce passage est très bien placé dans l’Iliade, parce que là c'est Nestor qui réveille Diomède, et que ne pouvant se baisser, à cause de sa vieillesse, il est naturel qu'il le pousse avec le pied. Dugas-Montbel prétend que les raisons alléguées par les critiques ne sont pas très fortes. Knight retranche ce vers, et Wolf le renferme entre deux parenthèses. (02) Homère donne aux chevaux l'épithète de μώνυξ. Dubner la traduit par : solidis-ungulis, et Clarke par solidos-ungulis. D'après le Dictionnaire de Planche (nouvelle édition), ce mot signifie, solipède, c'est-à-dire qui n'a pas la corne du pied fendue. Voss dit : die stampfenden Rosse (les coursiers qui piétinent). Dans l'impossibilité de bien rendre ce mot en français, nous l'avons traduit, avec Dugas-Montbel, par rapide, Tous les autres traducteurs ont passé cette épithète sous silence. (03) Homère dit :
ἀμφότερον, κῦδός τε καὶ ἀγλαΐη καὶ ὄνειαρ,
δειπνήσαντας ἴμεν πολλὴν ἐπ᾽ ἀπείρονα γαῖαν.
(vers 78/79) Dubner traduit ces vers par :µ Utrumque, gloriaque et splendor, et utilitas est,
Pastos ire multam super immensam terram ; cette traduction n'est guère plus claire que le texte, et elle admet autant d interprétations que lui. Il s'agit de savoir si les mots gloria et splendor se rapportent à l'hôte ou à l'étranger ; les traducteurs ont différemment expliqué ce passage. Voss dit : Freudigkeit fuhlt cler Gast und fcoheren muth und Erquickung, Der, mit Speise gestarkt, in ferne Lander verreiset. « L'étranger qui, restauré par des aliments, s'en va dans des pays lointains, se sent plus joyeux, plus courageux et plus fort. » Cette traduction n'est nullement conforme au texte grec : elle a cela de commun avec toutes les traductions françaises. Nous avons suivi plus haut le Dictionnaire des Homérides, mais nous avouons cependant que l'explication qu'il en donne ne nous satisfait pas. Nous voulions traduire ce passage obscur par : « La gloire, la splendeur des hôtes et les besoins de l'étranger exigent que celui-ci ne parte point sans avoir participé aux festins. » Nous attendons que les critiques se prononcent pour adopter entièrement cette dernière explication. (04) Aucun traducteur français n'a rendu l'épithète καλλιπάρηιος (vers 123) (qui a de belles joues), qu'Homère donne à Hélène.
(05) Homère dit : λαοσσόον (vers 244) (agitateur des peuples) ; Dubner traduit cette épithète par populi concitator. Voss a mal rendu ce passage en le traduisant par Volkererhalter (sauveur des peuples). Dugas-Montbel a commis la même erreur ; tous les autres traducteurs l'ont passé sous silence. (06) Ce vers ne se trouve dans aucune édition d'Homère antérieure à celle de Baniès, qui l'adopte sous l'autorité de Strabon ; Wolf et Boissonade l'ont admis ; mais Knight l'a supprime (07) Le texte grec porte σιδήρεον οὐρανὸν (vers 329) (ciel de fer).
(08) Le texte grec porte : τῶν ἔφαγόν τ᾽ ἔπιόν τε καὶ αἰδοίοισιν ἔδωκα (vers 373) Ce vers a été entendu par quelques commentateurs comme exprimant la même idée que l'inscription de la statue de Sardanaple : « Bois, mange, divertis-toi ; le reste n'est rien. « Nous avons suivi dans notre traduction le savant Dubner, qui a éclairci ce passage en disant : His comedique, bibique, et venerandis hospitibus dedi. (09) Il est très-probable que le texte d'Homère a subi en cet endroit quelque altération ; car Aristote, qui rapporte ce passage dans sa Rhétorique, ne s'accorde pas avec Wolf. (Vers 400/401). Voici les vers cités par Aristote :
μετὰ γάρ τε καὶ ἄλγεσι τέρπεται ἀνήρ,
Μνήμενος,ὂσις μάλα πολλὰ πάθηι καὶ πόλλ᾽ ἐπαληθῆι. Voici malmenant ce même passage selon le texte de Wolf, adopté par Dubner et par tous les savants philologues ;
μετὰ γάρ τε καὶ ἄλγεσι τέρπεται ἀνήρ,
ὅς τις δὴ μάλα πολλὰ πάθηι καὶ πόλλ᾽ ἐπαληθῆι.
(10) Homère dit : ὅθι τροπαὶ ἠελίοιο. (vers 404) Ce passage obscur a fort occupé les traducteurs et les commentateurs. Clarke le rend par ubi comersiones Solis ; Dubner ajoute un verbe et dit : ubi sunt conversiones Solis ; Voss le traduit par : wo die Sonnenwende zu Sehn ist (où l'on peut voir les révolutions du soleil). Eustathe prétend que τροπαὶ ἠελίοιο signifie le coucher du soleil ; Boileau, dans ses Réflexions critiques, est du même avis. Madame Dacier veut, au contraire, qu'on entende par ces mots une espèce de cadran sur lequel un style indiquait le moment des solstices. Dugas-Montbel adopte l'opinion de madame Dacier, parce que, relativement à Ithaque, qui est à l'occident de Délos, l'adverbe καθύπερθεν (vers 404) (au delà) signifie que l'île de Syrie était à l'orient et non au couchant d'Ortygie. Diogène de Laërte assure que Phérécyde, citoyen de l'île de Syrie, avait rétabli ce cadran, qui était anciennement dans sa patrie. Perrault, qui prétendait critiquer Homère, dit, en citant ce passage : « Eumée, dans un récit qu'il l'ait, parle d'une île nommée Syrie, qu'il dit être sous le tropique ; cependant celte île est dans la mer Méditerranée, et par conséquent éloignée du tropique de plus de trois cents lieues. Je ne doute pas qu'Homère n'ait ignoré la véritable situation de l'île dont il parle. » Perrault, pour se donner raison, a traduit τροπαὶ pluriel de τροπἠ, par tropique au singulier. Mais le savant Huet, qui s'est donné la peine de réfuter Perrault, fait très-bien observer que, si c'eût été la pensée du poète, il n'aurait, pas employé le pluriel τροπαὶ ; « à moins, ajoute cet auteur, que vous ne disiez qu'Homère a entendu que l'île de Syrie était sous les deux tropiques ; ce que je crois que vous ne direz pas. »
Homère, Odyssée, Chant 16 (traduction française)
Homère
Odyssée
Pour d'autres traductions françaises
LIVRE XVΙ
texte grec
chant 15
chant 17
Livre XVI
ULYSSE RECONNAIT TÉLÉMAQUE.
u lever de l'Aurore, Ulysse et le noble pasteur, tous deux assis dans la grotte, allument le bois, préparent le repas et envoient aux champs les bergers avec leurs troupeaux. — Télémaque arrive ; les chiens, au lieu d'aboyer, lui prodiguent leurs caresses. Ulysse, qui s'en est aperçu et qui entend le bruit des pas, adresse aussitôt ces paroles au chef des pasteurs :
[8] « Eumée, l'un de tes compagnons, ou du moins une personne que tu connais, arrive en ces lieux : les chiens deviennent caressants, ils n'aboient point, et cependant j'entends quelqu'un marcher. »
Il n'avait pas achevé de parler que déjà son fils chéri s'arrête sous le portique. Le pasteur, stupéfait, se lève, et tout-à-coup les vases qu'il tient pour mêler le nectar s'échappent de ses mains. Il court au-devant de son maître et lui baise la tête, les yeux et les deux mains : des larmes coulent de ses paupières et roulent sur ses joues. De même qu'un père tendre embrasse son fils bien aimé lorsqu'il revient d'une terre lointaine après dix ans d'absence, unique enfant qu'il obtint dans sa vieillesse et pour lequel il souffrit de nombreuses douleurs : de même Eumée embrasse et serre dans ses bras le divin Télémaque comme si ce héros venait d'échapper à la mort. Alors le chef des pasteurs prononce ces paroles entrecoupées par les sanglots :
[23] « Vous arrivez enfin, Télémaque, douce lumière de mes yeux ! Je n'espérais plus vous revoir depuis que sur un navire vous étiez parti pour Pylos. Entrez donc, mon cher fils, afin que je me réjouisse en vous contemplant de nouveau, puisque vous venez d'arriver dans ma demeure. Vous visitez rarement vos campagnes, vos troupeaux et vos pasteurs ; vous restez toujours à la ville, au milieu de la troupe funeste des prétendants. »
Le prudent Télémaque lui répond en ces termes :
[31] « J'entrerai comme tu le désires, noble vieillard. Je suis venu ici pour te voir et pour apprendre si ma vénérable mère est restée dans son palais, ou si elle a été unie à l'un des prétendants, tandis que l'odieuse araignée file sa toile dans la couche délaissée d'Ulysse ! »
Le chef des pasteurs s'empresse de lui répondre :
[37] « Pénélope demeure toujours dans son palais avec une patience inébranlable ; ses jours et ses nuits se consument dans les douleurs et dans les larmes. »
A ces mots il prend la lance d'airain des mains de Télémaque, et aussitôt le jeune héros franchit le seuil de pierre ; Ulysse veut lui céder la place, mais Télémaque le retient en disant :
[44] « Reste assis, vénérable étranger ; nous trouverons un autre siège dans la bergerie : voici Eumée qui ne m'en laissera certes pas manquer. »
Il dit, et Ulysse se rassied. Le pasteur étend de verts branchages qu'il recouvre d'une peau de brebis : c'est là que repose le fils chéri d'Ulysse. Eumée apporte des plats chargés de viandes rôties qui étaient restées du repas de la veille ; il remplit de pain les corbeilles et mêle dans une coupe l'eau et le vin ; puis il se place eu face du divin Ulysse. Tous aussitôt portent les mains vers les mets qu'on leur a servis et préparés. Quand les convives ont apaisé leur faim et leur soif, Télémaque adresse ces mots au chef des pasteurs :
[57] « Vieillard, d'où nous arrive cet étranger ? Comment les nautonniers l'ont-ils conduit ici ? De quels pays sont-ils ? Car ce n'est pas à pied, je pense, que ce voyageur a pu venir en ces lieux. »
Eumée, le plus noble des pasteurs, lui dit :
[61] « Mon fils, je vais vous raconter tout avec sincérité. Cet étranger se glorifie d'être né dans le vaste pays de Crète, et il dit avoir erré longtemps dans les villes étrangères : tel a été son destin. Maintenant, fuyant des navigateurs thesprotes, il est venu implorer mon secours. Je vous confie ce voyageur, faites de lui ce qu'il vous plaira ; car il s'honore d'être votre suppliant.»
Le prudent Télémaque réplique aussitôt :
[69] « Cher Eumée, ce que tu viens de me dire m'afflige. Comment pourrai-je recevoir un étranger dans ma demeure ? Je suis jeune encore, et je ne puis me confier à mon bras pour repousser celui qui voudrait l'offenser ! Ma mère hésite sur ce qu'elle doit faire. Elle se demande si elle restera avec moi pour prendre soin de son palais en respectant toutefois la couche de son époux et l'opinion publique, ou si elle épousera celui qui, parmi les Achéens, aura donné les plus riches présents. Puisque cet étranger est venu dans ton étable, je lui ferai cadeau d'un manteau, d'une tunique et de riches vêtements ; je lui donnerai un glaive à double tranchant et de beaux brodequins ; puis je le ferai conduire où il désire de se rendre. Mais continue à le traiter en le retenant dans ton étable ; je t'enverrai des vêtements et toutes les provisions qui te sont nécessaires, afin que cet étranger ne te soit point à charge, ni à toi, ni à tes compagnons. Je ne veux point permettre qu'il se rende au milieu des prétendants, car leur insolence est indomptable ; et s'ils l'outrageaient, j'en éprouverais une vive douleur. Un seul homme, quelque vaillant qu'il soit, rie peut lutter contre la foule : les plus nombreux sont toujours les plus forts. »
L'intrépide Ulysse dit à Télémaque :
[91] « Ami, puisque vous me permettez de répondre, je vous dirai que mon cœur est déchiré en apprenant toutes les iniquités que les prétendants commettent, malgré vous, dans votre demeure. Quoique jeune, vous me paraissez brave. Mais est-ce que vous vous soumettez volontairement à ce joug, ou bien les peuples vous haïssent-ils en cédant à la voix d'un dieu ? Accusez-vous vos frères de ces maux ? C'est pourtant à eux que l'on se confie quand s'élève une discussion. Ah ! que ne suis-je, avec le courage qui m'anime, aussi jeune que vous! Que ne suis-je le fils d'Ulysse ou plutôt Ulysse lui-même revenant de ses longs voyages ! car il faut encore espérer revoir ce héros. Qu'un étranger me coupe alors la tête si je ne tuais pas tous ces prétendants en entrant dans le palais du fils de Laërte ! Mais si j'étais accablé par le nombre, j'aimerais mieux mourir seul que de voir de tels forfaits, que de voir mes hôtes outragés, mes servantes violées, mes vins épuisés et mes vivres impunément dévorés par ces avides prétendants ! »
Le prudent Télémaque lui répond par ces mots :
[113] « Cher étranger, je te parlerai sans détour. Le peuple ne me hait pas, et je n'accuse point non plus mes frères, ces parents qui vous soutiennent toujours dans les ardentes mêlées : le grand Jupiter n'a jamais fait naître qu'un fils dans notre famille. Arcésius engendra Laërte, qui fut le père d'Ulysse, et moi je suis le seul fils que ce héros ait laissé dans son palais ; mais il ne m'a pas encore entendu l'appeler du doux nom de père ! Maintenant mille ennemis sont dans ma demeure. Les chefs des îles de Dulichium, de Samos, de Zacynthe ombragée d'arbres, et ceux qui régnent à Ithaque désirent épouser ma mère et ravagent mes biens. Pénélope ne s'oppose point à ce funeste hymen, mais elle ne peut se résoudre à l'accomplir. Pendant ce temps les prétendants me ruinent en dévorant mon héritage, et bientôt ils me perdront moi-même ! Cependant je dois dire que toutes ces choses reposent encore sur les genoux des dieux (1). Toi, cher Eumée, rends-toi à l'instant auprès de la sage Pénélope et dis-lui que je suis arrivé sain et sauf de Pylos ; moi je vais t'attendre ici. Chef des pasteurs, n'annonce mon retour qu'à ma mère, afin qu'aucun des prétendants n'en soit instruit ; car plusieurs d'entre eux méditent contre moi d'horribles desseins. »
Le pasteur Eumée lui répond en disant :
[136] « Je comprends votre pensée, cher Télémaque : vous ne commandez point à un homme privé d'intelligence. Mais parlez-moi sans détour : ne devrais-je pas en même temps annoncer votre arrivée au malheureux Laërte ? Naguère, tout affligé du départ d'Ulysse, il surveillait encore les travaux des champs ; il buvait et mangeait avec ses serviteurs lorsqu'il en éprouvait le désir ; mais maintenant, depuis que sur un navire vous êtes parti pour Pylos, on dit qu'il ne veut plus ni manger ni boire, ni surveiller les travaux de ses esclaves ; ce vieillard gémit sans cesse, et sa peau se dessèche sur ses os. »
Le prudent Télémaque dit à Eumée :
[147] « Cela est triste sans doute; mais, quoiqu'il m'en coûte, ne lui apprends rien. Si les mortels étaient les arbitres de la destinée, nous demanderions d'abord le retour de mon père. Va donc annoncer mon arrivée à Pénélope, et reviens aussitôt sans aller aux champs trouver le vieux Laërte. Dis seulement à ma mère qu'elle se hâte d'envoyer secrètement l'intendante du palais porter cette nouvelle au père d'Ulysse.»
Il dit, et presse par ses paroles le départ d'Eumée. Le pasteur attache des brodequins à ses pieds et se rend à la ville. Minerve, qui aperçoit Eumée s'éloigner de la bergerie, se présente sous les traits d'une femme grande, belle et savante ; elle s'arrête à la porte de l'étable et se montre à Ulysse. Télémaque n'aperçoit pas la déesse ; car les dieux ne se manifestent pas à tous. Ulysse et les chiens voient la divine Pallas ; mais ils n'aboient point et se réfugient avec crainte au fond de l'étable. Minerve agite ses sourcils ; Ulysse, à ce signe, sort de la bergerie et s'arrête devant le mur élevé de la cour. Il se tient devant la déesse, qui lui parle en ces termes :
[167] « Noble fils de Laërte, ingénieux Ulysse, fais-toi connaître à ton fils et ne lui cache rien, pour que vous méditiez tous deux la mort des prétendants et que vous vous rendiez ensuite à la ville. Je serai bientôt moi-même à vos côtés, car je brûle de combattre. »
Minerve, eu touchant Ulysse de sa baguette d'or, le couvre aussitôt d'une riche tunique, d'un manteau superbe, et elle rend à son corps toute la vigueur et toute la jeunesse qui l'animaient et l'embellissaient autrefois. Soudain les traits du héros prennent une teinte brunie, ses joues se raffermissent, et une barbe bleuâtre ombrage son menton ; puis la déesse s'éloigne. Ulysse rentre dans la bergerie ; son fils, en l'apercevant, reste stupéfait ; il détourne les yeux, craignant de voir un immortel, et prononce ces rapides paroles :
[181] « Étranger, tu n'es plus ce que tu étais tout à l'heure ; tu portes d'autres vêtements, et maintenant tes traits sont changés! Tu es donc un des habitants du vaste Olympe ? Alors sois-nous propice, et nous t'offrirons des sacrifices agréables et de riches présents d'or. Dieu puissant, prends pitié de nous ! »
L'intrépide Ulysse lui répond aussitôt :
[187] « Télémaque, je ne suis pas un dieu. Pourquoi donc me comparer à un immortel ? Je suis ton père, pour lequel tu as souffert de nombreuses douleurs et supporté les outrages des hommes ! »
En disant ces mots, il embrasse son fils chéri ; les larmes
qu'il avait retenues depuis si longtemps s'échappent de ses paupières, coulent le long de ses joues et tombent sur la terre. Télémaque, qui ne peut croire que ce soit là son père, dit au héros :
[194] « Non, tu n'es point Ulysse ; tu n'es point mon père : une divinité me trompe pour augmenter encore mes peines ! Il n'est pas un mortel qui, par sa puissance, puisse opérer ce prodige, à moins qu'un dieu ne l'assiste et ne le rende à son gré jeune homme ou vieillard. Tout à l'heure tu étais vieux et couvert de haillons, et maintenant tu ressembles aux immortels qui habitent les vastes régions de l'Olympe ! »
L'ingénieux Ulysse lui parle en ces termes :
[201] « Télémaque, puisque ton père est de retour, il ne te sied point de l'admirer et de rester ainsi surpris. Un autre Ulysse ne viendra pas à Ithaque ; c'est moi qui, après avoir erré et souffert de grands maux pendant vingt années, arrive en ces lieux chéris. Reconnais l'œuvre de Minerve protectrice, qui me fait paraître (car elle peut tout), tantôt comme un pauvre mendiant, tantôt comme un jeune homme revêtu d'habits magnifiques. Il est facile aux divins habitants de l'Olympe d'embellir ou d'enlaidir les faibles mortels. »
A ces mots il s'assied. Télémaque tient son père embrassé et soupire en répandant des larmes. Tous deux alors éprouvant le désir de pleurer, poussent des gémissements, comme des aigles ou des vautours lorsque les laboureurs leur ont ravi leurs jeunes petits : c'est ainsi que de leurs yeux coulent d'abondantes larmes. Le coucher du soleil les eût trouvés gémissant encore, si Télémaque n'avait pas adressé ces paroles à son père :
[222] « Quels navigateurs, ô mon père chéri, t'ont conduit à Ithaque ? Quelle est leur patrie ? Car ce n'est pas à pied, je pense que tu es venu dans cette île. »
Le noble et intrépide Ulysse lui répond par ces mots :
[226] « Je te dirai tout avec vérité. Les Phéaciens, navigateurs illustres, qui reconduisent tous ceux qui abordent chez eux, m'ont ramené dans mes foyers. Ces peuples m'ont fait traverser la mer pendant que je sommeillais sur un de leurs vaisseaux ; ils m'ont conduit à Ithaque, et ils m'ont en outre fait des présents magnifiques. Les Phéaciens m'ont donné de l'airain, de l'or en abondance, et des habits richement tissés ; maintenant toutes ces richesses sont déposées, par la volonté des dieux, dans une grotte profonde. Inspiré par Minerve, je me suis rendu chez Eumée, pour que nous concertions ensemble le trépas de nos ennemis. — Dis-moi donc le nombre des prétendants ; dis-moi aussi quels sont ces hommes, afin que je me consulte pour savoir si nous lutterons seuls avec eux, ou si nous irons chercher ailleurs quelque secours. »
Le prudent Télémaque lui répond en ces termes :
[241] « O mon père, j'ai souvent entendu parler de ta gloire, de ton courage et de ta sagesse ; mais les paroles que tu viens de proférer sont si hardies, qu'elles me laissent frappé d'étonnement. Comment, en effet, deux hommes pourraient-ils combattre des ennemis si forts et si nombreux ? car les prétendants ne sont pas au nombre de dix, ni de vingt. Écoute-moi donc, ô mon père, je vais te dire combien ils sont. Cinquante-deux jeunes gens, l'élite de la nation, sont venus de Dulichium, et six serviteurs les accompagnent. Vingt-quatre autres jeunes gens sont arrivés de Samos. On compte encore vingt fils des Achéens, venus de la verte Zacynthe. Enfin, douze de ces prétendants habitent l'île d'Ithaque. Le héraut Médon, chantre divin, et deux serviteurs habiles à découper les viandes, accompagnent ceux qui osent prétendre à la main de ma mère. Si nous voulions attaquer seuls tous ces hommes lorsqu'ils sont réunis dans le palais, je craindrais que leur châtiment ne te devînt funeste. Réfléchis donc, ô mon père, et vois si tu peux trouver un ami puissant pour nous secourir et pour nous défendre. »
Le divin et intrépide Ulysse lui répond en disant :
[259] « Prête une oreille attentive aux paroles que je vais t'adresser : penses-tu que Minerve et Jupiter nous suffisent, ou si nous devons chercher d'autres défenseurs ? »
Le prudent Télémaque réplique aussitôt :
[263] « Ah ! sans doute, tu viens de nommer de puissants auxi-liaires, tu viens de parler de ceux qui reposent au sein des nuages et qui commandent aux hommes et aux dieux éternels! »
Le divin Ulysse reprend en ces termes :
[266] « Ces deux divinités ne resteront pas longtemps éloignées de la terrible bataille, lorsque Mars se prononcera entre nous et nos ennemis. — Mon fils, dès que brillera la divine Aurore, retourne à ma demeure et mêle-toi aux prétendants orgueilleux ; le pasteur Eumée me conduira plus tard, dans mon palais, sous les traits d'un vieux mendiant couvert de haillons. Si ces jeunes gens, fiers et superbes, m'insultent, que ton cœur, ô mon fils, supporte avec patience tous les outrages qu'ils me feront endurer ; s'ils me traînent par les pieds hors de ma demeure, s'ils m'accablent de coups, contiens-toi. Demande-leur seulement de cesser leurs outrages insensés, en leur adressant de douces paroles ; mais ils ne t'obéiront pas, car pour eux le jour fatal est arrivé. Retiens bien encore ceci : lorsque Minerve, fertile en sages conseils, m'inspirera, je te ferai signe, et alors tu emporteras toutes les armes qui sont dans ma demeure et tu les déposeras au fond des appartements supérieurs. Quand les prétendants te demanderont où sont les armes, tu détourneras leurs soupçons par de trompeuses paroles, et tu leur diras : — « Je les ai placées loin de la fumée ; car elles ne sont plus telles qu'Ulysse les a laissées lorsqu'il partit pour Ilion : elles sont noircies par la vapeur de la flamme. Le fils de Saturne m'inspire en outre une raison plus forte : j'e crains qu'échauffés par le vin, vous ne vous preniez de querelle ; je crains que vous ne vous blessiez les uns les autres, et que vous souilliez par le sang vos festins et vos vœux de mariage; car le fer attire l'homme. » — Tu laisseras pour nous deux épées, deux javelots, et deux boucliers que nous prendrons pour combattre ; Minerve-Pallas et le prévoyant Jupiter affaibliront alors nos ennemis. Grave encore dans ton âme ce que je vais te dire. Si tu es vraiment mon fils et issu de mon sang, n'apprends à personne qu'Ulysse est de retour ; que Laërte ne le sache pas, ni le gardien des porcs, ni les serviteurs, ni même Pénélope. Cherchons d'abord à connaître le sentiment des femmes ; éprouvons nos serviteurs pour savoir celui qui te respecte et te craint le plus, et celui qui est sans égard pour toi ou te méprise, quoique tu sois le fils d'Ulysse. »
Télémaque répond à son père en disant :
[309] « J'espère que tu connaîtras bientôt mon cœur; car aucune faiblesse ne s'est emparée de moi. Ce dessein ne nous réussira peut-être pas ; je t'engage donc à y réfléchir. Nous perdrons beaucoup de temps à éprouver les serviteurs, tandis que nos ennemis, tranquilles dans nos demeures, dévoreront nos richesses et n'épargneront rien. Il faudrait seulement chercher parmi les femmes celles qui nous méprisent et celles qui nous honorent. Je ne voudrais pas encore éprouver les hommes en parcourant les bergeries; nous ferons cela plus tard si réellement tu as reconnu le signe du puissant Jupiter. »
C'est ainsi qu'ils parlent entre eux. Cependant le navire qui avait ramené de Pylos Télémaque et ses compagnons, s'approche d'Ithaque. Lorsque les rameurs sont entrés dans le port, ils tirent le sombre navire sur le rivage ; de courageux serviteurs enlèvent les agrès et déposent dans le palais de Clytius des présents magnifiques ; puis ils envoient un héraut dans la demeure d'Ulysse annoncer à la prudente Pénélope que Télémaque est aux champs, et qu'il a ordonné de diriger le vaisseau vers la ville, de peur que l'auguste reine ne répandît de tendres larmes. Le héraut et le pasteur Eumée se rencontrent, portant tous deux le même message à l'épouse d'Ulysse. Quand ils sont entrés dans le palais du roi, le héraut se tient au milieu des esclaves de Pénélope et prononce ces paroles :
[336] « O reine, ton fils est de retour. »
Le chef des pasteurs s'approche ensuite de Pénélope, et lui raconte
tout ce que Télémaque l'avait chargé de lui dire. Lorsque Eumée a exécuté cet ordre, il s'éloigne du palais et retourne auprès de ses troupeaux.
En apprenant cette nouvelle, la tristesse et l'effroi se répandent parmi les prétendants ; ils sortent aussitôt et s'asseyent devant les portes, tout près des murailles élevées de la cour. Alors Eurymaque, fils de Polybe, fait entendre ces paroles :
[346] « Mes amis, Télémaque vient d'accomplir heureusement ce voyage périlleux, et nous disions, nous, qu'il ne l'accomplirait pas ! Lançons donc à la mer notre meilleur navire, garnissons-le de rameurs habiles afin d'engager nos compagnons à revenir promptement à Ithaque. »
Amphinome, en se retournant, voit un navire entrer dans le port ; il aperçoit les nautonniers plier les voiles et tenir les rames dans leurs mains. Ce héros se met à sourire et dit à ses compagnons :
[355] « N'envoyons point de message, car nos amis entrent dans le port. Un dieu les aura prévenus sans doute, ou ils auront découvert le vaisseau qui a passé près d'eux, et ils n'auront pu l'atteindre. »
Ils se lèvent tous et se dirigent vers le rivage. On tire le navire sur le sable, et de courageux serviteurs emportent les agrès. — Les prétendants se rendent en foule sur la place publique et ils ne permettent ni aux jeunes gens, ni aux vieillards d'y prendre place. Antinoüs, fils d'Eupithée, prend alors la parole et dit :
[364] « Hélas, les dieux ont délivré cet homme d'un affreux péril ! Cependant le jour nous placions sur les montagnes des sentinelles qui se succédaient tour à tour ; la nuit, loin de dormir sur le rivage, nous voguions en attendant le lever de la divine Aurore, afin de pouvoir tuer Télémaque ; et voilà qu'un dieu l'a ramené dans sa demeure ! Préparons-lui donc une mort terrible ; veillons à ce qu'il ne nous échappe pas; car tant qu'il vivra, nos projets ne s'accompliront jamais. Ce jeune homme est plein de sagesse et de prudence, et les peuples ne nous sont nullement favorables. Agissons avant qu'il ne convoque les Achéens, parce qu'il ne nous accordera aucune trêve. Télémaque, animé de colère, dira que nous avons voulu lui donner la mort, et que nous n'avons point réussi ; le peuple d'Ithaque, en apprenant ces sinistres projets, nous punira, nous chassera de notre pays et nous exilera peut-être chez des peuples étrangers. Ainsi prévenons ces malheurs en tuant Télémaque aux champs, loin de la ville, ou bien sur le chemin qui y conduit. Nous garderons son héritage et ses richesses, que nous nous partagerons également ; puis nous laisserons sa mère habiter le palais d'Ulysse avec celui qu'elle épousera. Si cet avis vous déplaît, et si vous aimez mieux que Télémaque vive et qu'il garde son patrimoine, ne restons plus ici pour dévorer ses biens. Que chacun de nous, restant alors dans sa demeure, recherche par ses présents Pénélope en mariage, et que cette reine s'unisse à celui qui offrira les plus grandes richesses ou que le sort aura désigné pour être son époux. »
Il dit, et tous les prétendants gardent un profond silence. Pourtant Amphinome se lève : il était fils de Nisius, issu du roi Arétius ; il vint de Dulichium fertile en blés et riche en gras pâturages ; ce jeune guerrier plaisait à Pénélope par la sagesse de ses discours, car son âme était douée des plus nobles sentiments. Amphinome, plein de bienveillance, parle en ces termes :
[400] « Mes amis, je ne veux pas qu'on tue Télémaque. Il serait affreux d'exterminer ainsi un rejeton des rois. Consultons d'abord les dieux : si les arrêts du grand Jupiter nous sont favorables, moi-même j'immolerai ce héros et je vous inviterai tous à suivre mon exemple ; mais si les dieux nous sont contraires, je vous exhorte à cesser toute poursuite. »
Le discours d'Amphinome plaît aux prétendants ; ils se lèvent tous, se rendent au palais d'Ulysse, et s'asseyent sur des trônes brillants.
Cependant la sage Pénélope avait résolu de paraître devant ces hommes audacieux et violents ; elle venait d'apprendre par le héraut Médon, qui connaissait les desseins des prétendants, qu'ils voulaient tuer Télémaque dans la demeure d'Ulysse. Pénélope traverse le palais avec les femmes qui la servent ; elle s'arrête sur le seuil de la porte, et un léger voile couvre son visage. La plus noble des femmes, s'adressant à Antinoüs, lui dit :
[418] « Homme rempli d'insolence, vil artisan du crime, on prétend que tu l'emportes sur tous ceux de ton âge par ta sagesse et par tes discours ; va, tu n'es point tel qu'on te suppose ! Insensé, pourquoi trames-tu la mort de Télémaque et méprises-tu les suppliants dont Jupiter est le vengeur ? Il est odieux de se tendre mutuellement des pièges. Ne sais-tu pas que jadis ton père, redoutant la fureur du peuple, s'est réfugié dans ce palais ? On était irrité contre lui, parce que, s'étant joint à des brigands taphiens, il avait ravagé les champs des Thesprotes, qui étaient nos alliés. Les Thesprotes voulaient le tuer, lui arracher le cœur et s'emparer ensuite de ses immenses richesses ; mais Ulysse les empêcha d'exécuter leurs desseins. Cependant aujourd'hui tu dévores ignominieusement, toi, l'héritage du héros qui sauva ton père, tu prétends à la main de son épouse, tu veux égorger son fils et tu m'accables, moi, des plus violents chagrins ! Antinoüs, je te l'ordonne, mets fin à toutes ces fureurs et réprime l'insolence de tes compagnons ! »
Eurymaque, fils de Polybe, lui répond aussitôt :
[435] « Fille d'Icare, prudente Pénélope, rassure-toi. Que de telles craintes ne troublent plus ton âme. Tant que je vivrai et que mes yeux seront ouverts à la lumière aucun homme n'osera porter les mains sur ton fils Télémaque. S'il en était un (je le déclare, et ma promesse s'accomplira), son sang noir coulerait aussitôt le long de ma lance ! — Ulysse, le destructeur des cités, m'a souvent placé sur ses genoux, et souvent aussi il m'a donné des viandes succulentes et un vin délicieux. — Télémaque est de tous les hommes celui qui m'est le plus cher, et il ne périra point frappé par les prétendants. Mais nul ne peut éviter le trépas que nous envoient les dieux. »
Il parlait ainsi pour rassurer Pénélope, et cependant il songeait lui-même à faire périr Télémaque. La reine, après avoir entendu ces paroles, remonte dans ses riches appartements ; elle y pleure Ulysse, son époux chéri, jusqu'au moment où Minerve aux yeux d'azur répand un doux sommeil sur ses paupières.
Vers le soir le noble pasteur revient auprès de Télémaque et d'Ulysse. Ces deux héros préparaient le repas en immolant un jeune porc âgé d'un an. - Minerve s'était d'abord approchée du fils de Laërte ; elle l'avait frappé de sa baguette, pour le changer une seconde fois en vieillard, et pour couvrir son corps de hideux haillons, afin qu'Eumée ne le reconnût pas : la déesse craignait que le pasteur n'allât aussitôt porter cette nouvelle à la prudente Pénélope. - Télémaque prend le premier la parole ; et s'adressant à Eumée, il lui dit :
[461] « Te voilà donc de retour, cher Eumée ! Quelles nouvelles nous rapportes-tu d'Ithaque ? Les fiers prétendants sont-ils revenus au palais, ou m'attendent-ils toujours dans leur navire? »
Eumée lui répond en ces termes :
[465] « Je ne me suis point informé de toutes ces choses en traversant la ville ; tout mon désir était de porter promptement mon message, et de revenir ensuite ici (2). J'ai rencontré le héraut de vos compagnons de voyage, un messager rapide, qui le premier a porté la nouvelle de votre arrivée à votre chaste mère. Ce que je sais et ce qu'ont vu mes propres yeux, c'est qu'à mon retour, étant déjà
loin de la ville et m'approchant de la colline de Mercure, j'ai aperçu un vaisseau chargé d'hommes, de lances et de boucliers entrer dans le port. J'ai pensé que ce pouvait être la troupe des prétendants ; mais pourtant je ne puis l'assurer. »
Télémaque, évitant les regards du pasteur, jette les yeux sur son père et sourit.
Quand les travaux du jour sont terminés et que les mets sont servis, tous les bergers prennent leur repas, et chacun des convives reçoit une part égale. Puis ils se retirent en silence et vont goûter les charmes du repos.
Notes, explications et commentaires
(1) C'est-à-dire : « Cela dépend des dieux. » Selon Nitzch, l'idée de pouvoir était exprimé chez les anciens Grecs par celle de genoux.
(2) Knight termine ici le discours d'Eumée et retranche tout ce qui suit en se fondant sur ce que certains mots, qui se trouvent dans les passages supprimés, sont d'un âge postérieur à celui d'Homère ; il prétend que la colline de Mercure dont il est fait mention ici est une de ces dénominations que les anciens Grecs ne connaissaient point.
Pindare : Néméennes : Bilingue.
D'HOMERE
HOMERE
ODYSSEE
CHANT XVII
Traduction française : BARESTE.
ODYSSEE
RETOUR DE TÉLÉMAQUE A ITHAQUE.
Ἦμος δ᾽ ἠριγένεια φάνη ῥοδοδάκτυλος Ἠώς,
δὴ τότ᾽ ἔπειθ᾽ ὑπὸ ποσσὶν ἐδήσατο καλὰ πέδιλα
Τηλέμαχος, φίλος υἱὸς Ὀδυσσῆος θείοιο,
εἵλετο δ᾽ ἄλκιμον ἔγχος, ὅ οἱ παλάμηφιν ἀρήρει,
ἄστυδε ἱέμενος, καὶ ἑὸν προσέειπε συβώτην· 5
« Ἄττ᾽, ἦ τοι μὲν ἐγὼν εἶμ᾽ ἐς πόλιν, ὄφρα με μήτηρ 6
ὄψεται· οὐ γάρ μιν πρόσθεν παύσεσθαι ὀΐω
κλαυθμοῦ τε στυγεροῖο γόοιό τε δακρυόεντος,
πρίν γ᾽ αὐτόν με ἴδηται· ἀτὰρ σοί γ᾽ ὧδ᾽ ἐπιτέλλω.
Τὸν ξεῖνον δύστηνον ἄγ᾽ ἐς πόλιν, ὄφρ᾽ ἂν ἐκεῖθι 10
δαῖτα πτωχεύῃ· δώσει δέ οἱ ὅς κ᾽ ἐθέλῃσι
πύρνον καὶ κοτύλην· ἐμὲ δ᾽ οὔ πως ἔστιν ἅπαντας
ἀνθρώπους ἀνέχεσθαι, ἔχοντά περ ἄλγεα θυμῷ·
ὁ ξεῖνος δ᾽ εἴ περ μάλα μηνίει, ἄλγιον αὐτῷ
ἔσσεται· ἦ γὰρ ἐμοὶ φίλ᾽ ἀληθέα μυθήσασθαι. » 15
Τὸν δ᾽ ἀπαμειβόμενος προσέφη πολύμητις Ὀδυσσεύς· 16
« Ὦ φίλος, οὐδέ τοι αὐτὸς ἐρύκεσθαι μενεαίνω·
πτωχῷ βέλτερόν ἐστι κατὰ πτόλιν ἠὲ κατ᾽ ἀγροὺς
δαῖτα πτωχεύειν· δώσει δέ μοι ὅς κ᾽ ἐθέλῃσιν.
Οὐ γὰρ ἐπὶ σταθμοῖσι μένειν ἔτι τηλίκος εἰμί, 20
ὥστ᾽ ἐπιτειλαμένῳ σημάντορι πάντα πιθέσθαι.
Ἀλλ᾽ ἔρχευ· ἐμὲ δ᾽ ἄξει ἀνὴρ ὅδε, τὸν σὺ κελεύεις,
αὐτίκ᾽ ἐπεί κε πυρὸς θερέω ἀλέη τε γένηται.
Αἰνῶς γὰρ τάδε εἵματ᾽ ἔχω κακά· μή με δαμάσσῃ
στίβη ὑπηοίη· ἕκαθεν δέ τε ἄστυ φάτ᾽ εἶναι. » 25
Ὣς φάτο, Τηλέμαχος δὲ διὰ σταθμοῖο βεβήκει, 26
κραιπνὰ ποσὶ προβιβάς, κακὰ δὲ μνηστῆρσι φύτευεν.
Αὐτὰρ ἐπεί ῥ᾽ ἵκανε δόμους εὖ ναιετάοντας,
ἔγχος μέν ῥ᾽ ἔστησε φέρων πρὸς κίονα μακρήν,
αὐτὸς δ᾽ εἴσω ἴεν καὶ ὑπέρβη λάϊνον οὐδόν. 30
Τὸν δὲ πολὺ πρώτη εἶδε τροφὸς Εὐρύκλεια, 31
κώεα καστορνῦσα θρόνοις ἔνι δαιδαλέοισι,
δακρύσασα δ᾽ ἔπειτ᾽ ἰθὺς κίεν· ἀμφὶ δ᾽ ἄρ᾽ ἄλλαι
δμῳαὶ Ὀδυσσῆος ταλασίφρονος ἠγερέθοντο,
καὶ κύνεον ἀγαπαζόμεναι κεφαλήν τε καὶ ὤμους. 35
Ἡ δ᾽ ἴεν ἐκ θαλάμοιο περίφρων Πηνελόπεια, 36
Ἀρτέμιδι ἰκέλη ἠὲ χρυσέῃ Ἀφροδίτῃ,
ἀμφὶ δὲ παιδὶ φίλῳ βάλε πήχεε δακρύσασα,
κύσσε δέ μιν κεφαλήν τε καὶ ἄμφω φάεα καλά,
καί ῥ᾽ ὀλοφυρομένη ἔπεα πτερόεντα προσηύδα· 40
« Ἦλθες, Τηλέμαχε, γλυκερὸν φάος. οὔ σ᾽ ἔτ᾽ ἐγώ γε 41
Ὄψεσθαι ἐφάμην, ἐπεὶ ᾤχεο νηῒ Πύλονδε
λάθρη, ἐμεῦ ἀέκητι, φίλου μετὰ πατρὸς ἀκουήν.
Ἀλλ᾽ ἄγε μοι κατάλεξον ὅπως ἤντησας ὀπωπῆς. »
Τὴν δ᾽ αὖ Τηλέμαχος πεπνυμένος ἀντίον ηὔδα· 45
« Μῆτερ ἐμή, μή μοι γόον ὄρνυθι μηδέ μοι ἦτορ
ἐν στήθεσσιν ὄρινε φυγόντι περ αἰπὺν ὄλεθρον·
ἀλλ᾽ ὑδρηναμένη, καθαρὰ χροῒ εἵμαθ᾽ ἑλοῦσα,
εἰς ὑπερῷ᾽ ἀναβᾶσα σὺν ἀμφιπόλοισι γυναιξὶν
εὔχεο πᾶσι θεοῖσι τεληέσσας ἑκατόμβας 50
ῥέξειν, αἴ κέ ποθι Ζεὺς ἄντιτα ἔργα τελέσσῃ.
Αὐτὰρ ἐγὼν ἀγορὴν ἐσελεύσομαι, ὄφρα καλέσσω
ξεῖνον, ὅτις μοι κεῖθεν ἅμ᾽ ἕσπετο δεῦρο κιόντι.
Τὸν μὲν ἐγὼ προὔπεμψα σὺν ἀντιθέοις ἑτάροισι,
Πείραιον δέ μιν ἠνώγεα προτὶ οἶκον ἄγοντα 55
ἐνδυκέως φιλέειν καὶ τιέμεν, εἰς ὅ κεν ἔλθω. »
Ὣς ἄρ᾽ ἐφώνησεν, τῇ δ᾽ ἄπτερος ἔπλετο μῦθος. 57
Ἡ δ᾽ ὑδρηναμένη, καθαρὰ χροῒ εἵμαθ᾽ ἑλοῦσα,
εὔχετο πᾶσι θεοῖσι τεληέσσας ἑκατόμβας
ῥέξειν, αἴ κέ ποθι Ζεὺς ἄντιτα ἔργα τελέσσῃ. 60
Τηλέμαχος δ᾽ ἄρ᾽ ἔπειτα διὲκ μεγάροιο βεβήκει 61
ἔγχος ἔχων· ἅμα τῷ γε δύω κύνες ἀργοὶ ἕποντο.
Θεσπεσίην δ᾽ ἄρα τῷ γε χάριν κατέχευεν Ἀθήνη·
τὸν δ᾽ ἄρα πάντες λαοὶ ἐπερχόμενον θηεῦντο.
Ἀμφὶ δέ μιν μνηστῆρες ἀγήνορες ἠγερέθοντο 65
ἔσθλ᾽ ἀγορεύοντες, κακὰ δὲ φρεσὶ βυσσοδόμευον.
Αὐτὰρ ὁ τῶν μὲν ἔπειτα ἀλεύατο πουλὺν ὅμιλον,
ἀλλ᾽ ἵνα Μέντωρ ἧστο καὶ Ἄντιφος ἠδ᾽ Ἁλιθέρσης,
οἵ τε οἱ ἐξ ἀρχῆς πατρώϊοι ἦσαν ἑταῖροι,
ἔνθα καθέζετ᾽ ἰών· τοὶ δ᾽ ἐξερέεινον ἕκαστα. 70
Τοῖσι δὲ Πείραιος δουρικλυτὸς ἐγγύθεν ἦλθεν
ξεῖνον ἄγων ἀγορήνδε διὰ πτόλιν· οὐδ᾽ ἄρ᾽ ἔτι δὴν
Τηλέμαχος ξείνοιο ἑκὰς τράπετ᾽, ἀλλὰ παρέστη.
Τὸν καὶ Πείραιος πρότερος πρὸς μῦθον ἔειπε·
« Τηλέμαχ᾽, αἶψ᾽ ὄτρυνον ἐμὸν ποτὶ δῶμα γυναῖκας, 75
ὥς τοι δῶρ᾽ ἀποπέμψω, ἅ τοι Μενέλαος ἔδωκε. »
Τὸν δ᾽ αὖ Τηλέμαχος πεπνυμένος ἀντίον ηὔδα· 77
« Πείραι᾽, οὐ γάρ τ᾽ ἴδμεν ὅπως ἔσται τάδε ἔργα.
Εἴ κεν ἐμὲ μνηστῆρες ἀγήνορες ἐν μεγάροισι
λάθρη κτείναντες πατρώϊα πάντα δάσωνται, 80
αὐτὸν ἔχοντά σε βούλομ᾽ ἐπαυρέμεν, ἤ τινα τῶνδε·
εἰ δέ κ᾽ ἐγὼ τούτοισι φόνον καὶ κῆρα φυτεύσω,
δὴ τότε μοι χαίροντι φέρειν πρὸς δώματα χαίρων. »
Ὣς εἰπὼν ξεῖνον ταλαπείριον ἦγεν ἐς οἶκον. 84
Αὐτὰρ ἐπεί ῥ᾽ ἵκοντο δόμους εὖ ναιετάοντας, 85
χλαίνας μὲν κατέθεντο κατὰ κλισμούς τε θρόνους τε,
ἐς δ᾽ ἀσαμίνθους βάντες ἐϋξέστας λούσαντο.
Τοὺς δ᾽ ἐπεὶ οὖν δμῳαὶ λοῦσαν καὶ χρῖσαν ἐλαίῳ,
ἀμφὶ δ᾽ ἄρα χλαίνας οὔλας βάλον ἠδὲ χιτῶνας,
ἔκ ῥ᾽ ἀσαμίνθων βάντες ἐπὶ κλισμοῖσι καθῖζον. 90
Χέρνιβα δ᾽ ἀμφίπολος προχόῳ ἐπέχευε φέρουσα
καλῇ χρυσείῃ, ὑπὲρ ἀργυρέοιο λέβητος,
νίψασθαι· παρὰ δὲ ξεστὴν ἐτάνυσσε τράπεζαν.
Σῖτον δ᾽ αἰδοίη ταμίη παρέθηκε φέρουσα,
εἴδατα πόλλ᾽ ἐπιθεῖσα, χαριζομένη παρεόντων. 95
Μήτηρ δ᾽ ἀντίον ἷζε παρὰ σταθμὸν μεγάροιο
κλισμῷ κεκλιμένη, λέπτ᾽ ἠλάκατα στρωφῶσα.
Οἱ δ᾽ ἐπ᾽ ὀνείαθ᾽ ἑτοῖμα προκείμενα χεῖρας ἴαλλον,
αὐτὰρ ἐπεὶ πόσιος καὶ ἐδητύος ἐξ ἔρον ἕντο,
τοῖσι δὲ μύθων ἦρχε περίφρων Πηνελόπεια· 100
« Τηλέμαχ᾽, ἦ τοι ἐγὼν ὑπερώϊον εἰσαναβᾶσα 101
λέξομαι εἰς εὐνήν, ἥ μοι στονόεσσα τέτυκται,
αἰεὶ δάκρυσ᾽ ἐμοῖσι πεφυρμένη, ἐξ οὗ Ὀδυσσεὺς
ᾤχεθ᾽ ἅμ᾽ Ἀτρεΐδῃσιν ἐς Ἴλιον· οὐδέ μοι ἔτλης,
πρὶν ἐλθεῖν μνηστῆρας ἀγήνορας ἐς τόδε δῶμα, 105
νόστον σοῦ πατρὸς σάφα εἰπέμεν, εἴ που ἄκουσας. »
Τὴν δ᾽ αὖ Τηλέμαχος πεπνυμένος ἀντίον ηὔδα· 106
« Τοιγὰρ ἐγώ τοι, μῆτερ, ἀληθείην καταλέξω.
Ὠχόμεθ᾽ ἔς τε Πύλον καὶ Νέστορα, ποιμένα λαῶν·
δεξάμενος δέ με κεῖνος ἐν ὑψηλοῖσι δόμοισιν 110
ἐνδυκέως ἐφίλει, ὡς εἴ τε πατὴρ ἑὸν υἱὸν
ἐλθόντα χρόνιον νέον ἄλλοθεν· ὣς ἐμὲ κεῖνος
ἐνδυκέως ἐκόμιζε σὺν υἱάσι κυδαλίμοισιν.
Αὐτὰρ Ὀδυσσῆος ταλασίφρονος οὔ ποτ᾽ ἔφασκεν,
ζωοῦ οὐδὲ θανόντος, ἐπιχθονίων τευ ἀκοῦσαι· 115
ἀλλά μ᾽ ἐς Ἀτρεΐδην, δουρικλειτὸν Μενέλαον,
ἵπποισι προὔπεμψε καὶ ἅρμασι κολλητοῖσιν.
Ἔνθ᾽ ἴδον Ἀργείην Ἑλένην, ἧς εἵνεκα πολλὰ
Ἀργεῖοι Τρῶές τε θεῶν ἰότητι μόγησαν.
Εἴρετο δ᾽ αὐτίκ᾽ ἔπειτα βοὴν ἀγαθὸς Μενέλαος 120
ὅττευ χρηΐζων ἱκόμην Λακεδαίμονα δῖαν·
αὐτὰρ ἐγὼ τῷ πᾶσαν ἀληθείην κατέλεξα·
καὶ τότε δή με ἔπεσσιν ἀμειβόμενος προσέειπεν·
e lendemain, dès que brille la matinale Aurore aux doigts de rose, Télémaque, le fils chéri d'Ulysse, attache à ses pieds de riches brodequins, s'empare d'une lance solide qu'il maniait avec grâce, et dit au chef des pasteurs :
6 « Eumée, je me rends à la ville pour me présenter à ma mère, qui ne cessera de gémir que lorsqu'elle aura revu son fils. Je te recommande de conduire à Ithaque ce malheureux étranger pour qu'il mendie sa nourriture, et afin que chacun puisse lui donner un peu de pain et de vin. Quoiqu'il eu coûte à mon cœur (1), je ne puis soulager tous les pauvres étrangers. Si ce mendiant s'offensait de mes paroles, il ne s'en trouverait que plus mal encore. Moi, j'aime à parler avec franchise. »
16 L'ingénieux Ulysse répond à son fils :
« Ami, je ne voudrais pas moi-même rester plus longtemps en ces lieux. Il vaut mieux, pour un pauvre, mendier par la ville que de rester dans les champs ; là chacun me donnera selon ses désirs. Je ne suis plus assez jeune pour rester dans Cette bergerie et pour obéir aux ordres du maître. Vous pouvez partir ; ce pasteur sera mon guide lorsque j'aurai réchauffé mes membres à ce foyer, et que la chaleur du soleil se fera sentir. Comme je ne suis couvert que de vêtements déchirés, je craindrais d'être glacé par le froid du matin ; car on dit que cette étable est loin de la ville. »
26 Télémaque sort de la bergerie et s'éloigne à grands pas, en méditant la mort des prétendants. Arrivé près de ses belles demeures, il appuie sa lance contre une haute colonne ; puis il entre sous le portique et franchit le seuil de pierre.
31 Euryclée, sa vénérable nourrice, qui recouvrait les sièges de lapis magnifiques, aperçoit la première le jeune héros ; soudain elle accourt en versant des larmes, et les autres esclaves s'empressent autour de Télémaque ; elles le serrent avec tendresse, et lui baisent la tête et les épaules.
36. La sage Pénélope, semblable à Diane et à la blonde Vénus, sort de ses appartements, se présente à son fils, l'entoure de ses bras et verse d'abondantes larmes ; elle couvre de baisers la tête et les beaux yeux de Télémaque, et tout en pleurant elle laisse échapper de ses lèvres ces rapides paroles :
41 « Te voilà donc enfin, Télémaque, ma douce lumière ! Je n'espérais plus te revoir depuis le jour où, malgré moi, tu partis secrètement pour Pylos, afin d'entendre parler de ton père. Mais hâte-toi, mon cher fils, de me dire tout ce que tu as vu pendant ton voyage. »
45 Le prudent Télémaque lui répond en disant :
« Ô ma mère, ne renouvelle pas les peines et n'agite point l'âme de celui qui vient d'échapper à la mort ! Entre dans le bain ; prends d'autres vêtements, monte, suivie de tes femmes, dans les appartements supérieurs du palais, et promets à tous les dieux de leur immoler de parfaites hécatombes pour que Jupiter nous assure l'œuvre de la vengeance. Moi, je vais conduire à l'assemblée du peuple l'étranger qui m'a suivi dans mon navire. Je l'ai renvoyé d'abord avec mes nobles compagnons ; mais ensuite j'ai recommandé à Pirée de le recevoir chez lui, de l'accueillir avec soin, et de lui donner l'hospitalité jusqu'à mon retour. »
57. Après avoir prononcé ces paroles, il se tait (2). — Pénélope entre dans le bain ; puis elle se couvre de vêtements sans souillure et promet à tous les dieux de leur immoler de parfaites hécatombes, pour que Jupiter accomplisse l'œuvre de la vengeance.
61 Télémaque, armé de sa lance, s'éloigne du palais, et des chiens agiles suivent ses pas. Minerve répand sur lui une grâce divine, et tout le peuple admire le héros qui s'avance. Les illustres prétendants l'entourent en lui souhaitant mille félicités ; mais au fond de leur âme ils méditent contre lui des desseins funestes. Télémaque se dérobe à leurs empressements, et s'approche de Mentor, d'Antiphus et d'Halitherse, qui, dès l'origine, furent les compagnons de son père ; il s'assied auprès d'eux et ceux-ci l'interrogent sur son voyage. — Pirée, illustre par les exploits de sa lance, paraît alors en conduisant l'étranger, et Télémaque se place aussitôt près de lui. Pirée s'adressant au fils d'Ulysse lui dit :
75 « Télémaque, ordonne aux femmes de se rendre dans ma demeure pour y chercher les présents que t'a donnés Ménélas. »
77 Le prudent Télémaque lui répond aussitôt :
« Cher Pirée, nous ignorons comment toutes ces choses se termineront. Si les orgueilleux prétendants me tuent dans ma maison et se divisent mon patrimoine, j'aime mieux que ces trésors restent dans tes mains que dans les leurs. Mais si au contraire je parviens à les immoler à ma juste vengeance, tu auras le plaisir de me rapporter ces présents qui me combleront de joie. »
84. En achevant ces paroles, il emmène chez lui le malheureux étranger. Arrivés dans les belles et commodes demeures d'Ulysse, ils déposent leurs vêtements sur des sièges et sur des trônes, puis ils entrent dans des bains magnifiques ; des suivantes les baignent, les parfument d'essences et les couvrent de tuniques moelleuses et de riches manteaux ; ils quittent le bain et vont s'asseoir sur des sièges. Une esclave portant une belle aiguière d'or verse l'eau qu'elle contient dans un bassin d'argent; puis elle place devant le fils d'Ulysse une table polie et brillante. La vénérable intendante du palais dépose sur cette table du pain et des mets nombreux qu'elle offre avec largesse. — Pénélope, placée en face de son fils, était assise près de la porte, et elle filait une laine délicate. — Télémaque et l'étranger portent aussitôt les mains vers les mets qu'on leur a servis et préparés. Quand ils ont apaisé leur faim et leur soif, Pénélope prononce ces paroles :
101 « Télémaque, je vais remonter dans mes appartements et me reposer sur cette couche qui m'est devenue si douloureuse, et que j'arrose sans cesse de mes larmes, depuis le jour où mon époux est parti pour Ilion avec les Atrides ; car tu n'as pas osé me dire, avant l'arrivée des prétendants, ce que tu as appris touchant le retour d'Ulysse. »
106. Le prudent Télémaque lui répond aussitôt :
« Ma mère, je te dirai tout avec sincérité. — Nous sommes allés à Pylos, auprès de Nestor, pasteur des peuples ; ce héros m'a reçu dans son palais comme un père reçoit son enfant arrivant d'un pays étranger après une longue absence ; Nestor ainsi que ses glorieux fils m'ont prodigué tous les soins. Quant à l'intrépide Ulysse, le pasteur des peuples ne m'en a point parlé : il ignorait si mon père vivait encore ou s'il avait péri. Il m'envoya chez l'illustre Ménélas avec des coursiers rapides et un char magnifique. Là, je vis la belle Hélène, qui fit souffrir aux Achéens et aux Troyens des maux sans nombre. Ménélas à la voix sonore me demanda ce qui m'amenait dans la divine Lacédémone ; je lui répondis avec franchise, et il me dit :
« Ὢ πόποι, ἦ μάλα δὴ κρατερόφρονος ἀνδρὸς ἐν εὐνῇ 124
ἤθελον εὐνηθῆναι, ἀνάλκιδες αὐτοὶ ἐόντες. 125
Ὡς δ᾽ ὁπότ᾽ ἐν ξυλόχῳ ἔλαφος κρατεροῖο λέοντος
νεβροὺς κοιμήσασα νεηγενέας γαλαθηνοὺς
κνημοὺς ἐξερέῃσι καὶ ἄγκεα ποιήεντα
βοσκομένη, ὁ δ᾽ ἔπειτα ἑὴν εἰσήλυθεν εὐνήν,
ἀμφοτέροισι δὲ τοῖσιν ἀεικέα πότμον ἐφῆκεν, 130
ὣς Ὀδυσεὺς κείνοισιν ἀεικέα πότμον ἐφήσει.
Αἲ γάρ, Ζεῦ τε πάτερ καὶ Ἀθηναίη καὶ Ἄπολλον,
τοῖος ἐὼν οἷός ποτ᾽ ἐϋκτιμένῃ ἐνὶ Λέσβῳ
ἐξ ἔριδος Φιλομηλεΐδῃ ἐπάλαισεν ἀναστάς,
κὰδ δ᾽ ἔβαλε κρατερῶς, κεχάροντο δὲ πάντες Ἀχαιοί, 135
τοῖος ἐὼν μνηστῆρσιν ὁμιλήσειεν Ὀδυσσεύς·
πάντες κ᾽ ὠκύμοροί τε γενοίατο πικρόγαμοί τε.
Ταῦτα δ᾽ ἅ μ᾽ εἰρωτᾷς καὶ λίσσεαι, οὐκ ἂν ἐγώ γε
ἄλλα παρὲξ εἴποιμι παρακλιδὸν οὐδ᾽ ἀπατήσω,
ἀλλὰ τὰ μέν μοι ἔειπε γέρων ἅλιος νημερτής, 140
τῶν οὐδέν τοι ἐγὼ κρύψω ἔπος οὐδ᾽ ἐπικεύσω.
Φῆ μιν ὅ γ᾽ ἐν νήσῳ ἰδέειν κρατέρ᾽ ἄλγε᾽ ἔχοντα,
νύμφης ἐν μεγάροισι Καλυψοῦς, ἥ μιν ἀνάγκῃ
ἴσχει· ὁ δ᾽ οὐ δύναται ἣν πατρίδα γαῖαν ἱκέσθαι.
Οὐ γάρ οἱ πάρα νῆες ἐπήρετμοι καὶ ἑταῖροι, 145
οἵ κέν μιν πέμποιεν ἐπ᾽ εὐρέα νῶτα θαλάσσης « Ὣς ἔφατ᾽ Ἀτρεΐδης, δουρικλειτὸς Μενέλαος. 147
Ταῦτα τελευτήσας νεόμην· ἔδοσαν δέ μοι οὖρον
ἀθάνατοι, τοί μ᾽ ὦκα φίλην ἐς πατρίδ᾽ ἔπεμψαν. » Ὣς φάτο, τῇ δ᾽ ἄρα θυμὸν ἐνὶ στήθεσσιν ὄρινε. 150
Τοῖσι δὲ καὶ μετέειπε Θεοκλύμενος θεοειδής· « Ὦ γύναι αἰδοίη Λαερτιάδεω Ὀδυσῆος, 152
ἦ τοι ὅ γ᾽ οὐ σάφα οἶδεν, ἐμεῖο δὲ σύνθεο μῦθον·
ἀτρεκέως γάρ σοι μαντεύσομαι οὐδ᾽ ἐπικεύσω·
ἴστω νῦν Ζεὺς πρῶτα θεῶν, ξενίη τε τράπεζα 155
ἱστίη τ᾽ Ὀδυσῆος ἀμύμονος, ἣν ἀφικάνω,
ὡς ἦ τοι Ὀδυσεὺς ἤδη ἐν πατρίδι γαίῃ,
ἥμενος ἢ ἕρπων, τάδε πευθόμενος κακὰ ἔργα,
ἔστιν, ἀτὰρ μνηστῆρσι κακὸν πάντεσσι φυτεύει·
τοῖον ἐγὼν οἰωνὸν ἐϋσσέλμου ἐπὶ νηὸς 160
ἥμενος ἐφρασάμην καὶ Τηλεμάχῳ ἐγεγώνευν. » Τὸν δ᾽ αὖτε προσέειπε περίφρων Πηνελόπεια· 162 « Αἲ γὰρ τοῦτο, ξεῖνε, ἔπος τετελεσμένον εἴη·
τῷ κε τάχα γνοίης φιλότητά τε πολλά τε δῶρα
ἐξ ἐμεῦ, ὡς ἄν τίς σε συναντόμενος μακαρίζοι. » 165
Ὣς οἱ μὲν τοιαῦτα πρὸς ἀλλήλους ἀγόρευον, 166
μνηστῆρες δὲ πάροιθεν Ὀδυσσῆος μεγάροιο
δίσκοισιν τέρποντο καὶ αἰγανέῃσιν ἱέντες,
ἐν τυκτῷ δαπέδῳ, ὅθι περ πάρος ὕβριν ἔχοντες.
Ἀλλ᾽ ὅτε δὴ δείπνηστος ἔην καὶ ἐπήλυθε μῆλα 170
πάντοθεν ἐξ ἀγρῶν, οἱ δ᾽ ἤγαγον οἳ τὸ πάρος περ,
καὶ τότε δή σφιν ἔειπε Μέδων· ὃς γάρ ῥα μάλιστα
ἥνδανε κηρύκων, καὶ σφιν παρεγίγνετο δαιτί· « Κοῦροι, ἐπεὶ δὴ πάντες ἐτέρφθητε φρέν᾽ ἀέθλοις, 174
ἔρχεσθε πρὸς δώμαθ᾽, ἵν᾽ ἐντυνώμεθα δαῖτα· 175
οὐ μὲν γάρ τι χέρειον ἐν ὥρῃ δεῖπνον ἑλέσθαι. » Ὣς ἔφαθ᾽, οἱ δ᾽ ἀνστάντες ἔβαν πείθοντό τε μύθῳ. 177
Αὐτὰρ ἐπεί ῥ᾽ ἵκοντο δόμους εὖ ναιετάοντας,
χλαίνας μὲν κατέθεντο κατὰ κλισμούς τε θρόνους τε,
οἱ δ᾽ ἱέρευον ὄϊς μεγάλους καὶ πίονας αἶγας, 180
ἵρευον δὲ σύας σιάλους καὶ βοῦν ἀγελαίην,
δαῖτ᾽ ἐντυνόμενοι. Τοὶ δ᾽ ἐξ ἀγροῖο πόλινδε
ὠτρύνοντ᾽ Ὀδυσεύς τ᾽ ἰέναι καὶ δῖος ὑφορβός.
Τοῖσι δὲ μύθων ἦρχε συβώτης, ὄρχαμος ἀνδρῶν· « Ξεῖν᾽, ἐπεὶ ἂρ δὴ ἔπειτα πόλινδ᾽ ἰέναι μενεαίνεις 185
σήμερον, ὡς ἐπέτελλεν ἄναξ ἐμός - ἦ σ᾽ ἂν ἐγώ γε
αὐτοῦ βουλοίμην σταθμῶν ῥυτῆρα λιπέσθαι·
ἀλλὰ τὸν αἰδέομαι καὶ δείδια, μή μοι ὀπίσσω
νεικείῃ· χαλεπαὶ δέ τ᾽ ἀνάκτων εἰσὶν ὁμοκλαί -
ἀλλ᾽ ἄγε νῦν ἴομεν· δὴ γὰρ μέμβλωκε μάλιστα 190
ἦμαρ, ἀτὰρ τάχα τοι ποτὶ ἕσπερα ῥίγιον ἔσται. » Τὸν δ᾽ ἀπαμειβόμενος προσέφη πολύμητις Ὀδυσσεύς· 192 « Γιγνώσκω, φρονέω· τά γε δὴ νοέοντι κελεύεις.
Ἀλλ᾽ ἴομεν, σὺ δ᾽ ἔπειτα διαμπερὲς ἡγεμόνευε.
Δὸς δέ μοι, εἴ ποθί τοι ῥόπαλον τετμημένον ἐστίν, 195
σκηρίπτεσθ᾽, ἐπεὶ ἦ φατ᾽ ἀρισφαλέ᾽ ἔμμεναι οὐδόν. » Ἦ ῥα καὶ ἀμφ᾽ ὤμοισιν ἀεικέα βάλλετο πήρην, 197
πυκνὰ ῥωγαλέην· ἐν δὲ στρόφος ἦεν ἀορτήρ·
Εὔμαιος δ᾽ ἄρα οἱ σκῆπτρον θυμαρὲς ἔδωκε.
Τὼ βήτην, σταθμὸν δὲ κύνες καὶ βώτορες ἄνδρες 200
ῥύατ᾽ ὄπισθε μένοντες· ὁ δ᾽ ἐς πόλιν ἦγεν ἄνακτα
πτωχῷ λευγαλέῳ ἐναλίγκιον ἠδὲ γέροντι,
σκηπτόμενον· τὰ δὲ λυγρὰ περὶ χροῒ εἵματα ἕστο. Ἀλλ᾽ ὅτε δὴ στείχοντες ὁδὸν κάτα παιπαλόεσσαν 204
ἄστεος ἐγγὺς ἔσαν καὶ ἐπὶ κρήνην ἀφίκοντο 205
τυκτὴν καλλίροον, ὅθεν ὑδρεύοντο πολῖται,
τὴν ποίησ᾽ Ἴθακος καὶ Νήριτος ἠδὲ Πολύκτωρ·
ἀμφὶ δ᾽ ἄρ᾽ αἰγείρων ὑδατοτρεφέων ἦν ἄλσος,
πάντοσε κυκλοτερές, κατὰ δὲ ψυχρὸν ῥέεν ὕδωρ
ὑψόθεν ἐκ πέτρης· βωμὸς δ᾽ ἐφύπερθε τέτυκτο 210
νυμφάων, ὅθι πάντες ἐπιρρέζεσκον ὁδῖται·
ἔνθα σφέας ἐκίχαν᾽ υἱὸς Δολίοιο Μελανθεὺς
αἶγας ἄγων, αἳ πᾶσι μετέπρεπον αἰπολίοισι,
δεῖπνον μνηστήρεσσι· δύω δ᾽ ἅμ᾽ ἕποντο νομῆες.
Τοὺς δὲ ἰδὼν νείκεσσεν ἔπος τ᾽ ἔφατ᾽ ἔκ τ᾽ ὀνόμαζεν, 215
ἔκπαγλον καὶ ἀεικές· ὄρινε δὲ κῆρ Ὀδυσῆος· « Νῦν μὲν δὴ μάλα πάγχυ κακὸς κακὸν ἡγηλάζει, 217
ὡς αἰεὶ τὸν ὁμοῖον ἄγει θεὸς ὡς τὸν ὁμοῖν.
Πῇ δὴ τόνδε μολοβρὸν ἄγεις, ἀμέγαρτε συβῶτα,
πτωχὸν ἀνιηρόν δαιτῶν ἀπολυμαντῆρα; 220
ὃς πολλῇς φλιῇσι παραστὰς θλίψεται ὤμους,
αἰτίζων ἀκόλους, οὐκ ἄορας οὐδὲ λέβητας·
τόν κ᾽ εἴ μοι δοίης σταθμῶν ῥυτῆρα γενέσθαι
σηκοκόρον τ᾽ ἔμεναι θαλλόν τ᾽ ἐρίφοισι φορῆναι,
καί κεν ὀρὸν πίνων μεγάλην ἐπιγουνίδα θεῖτο. 225
Ἀλλ᾽ ἐπεὶ οὖν δὴ ἔργα κάκ᾽ ἔμμαθεν, οὐκ ἐθελήσει
ἔργον ἐποίχεσθαι, ἀλλὰ πτώσσων κατὰ δῆμον
βούλεται αἰτίζων βόσκειν ἣν γαστέρ᾽ ἄναλτον.
Ἀλλ᾽ ἔκ τοι ἐρέω, τὸ δὲ καὶ τετελεσμένον ἔσται·
αἴ κ᾽ ἔλθῃ πρὸς δώματ᾽ Ὀδυσσῆος θείοιο, 230
πολλά οἱ ἀμφὶ κάρη σφέλα ἀνδρῶν ἐκ παλαμάων
πλευραὶ ἀποτρίψουσι δόμον κάτα βαλλομένοιο. » Ὣς φάτο, καὶ παριὼν λὰξ ἔνθορεν ἀφραδίῃσιν 233
ἰσχίῳ· οὐδέ μιν ἐκτὸς ἀταρπιτοῦ ἐστυφέλιξεν,
ἀλλ᾽ ἔμεν᾽ ἀσφαλέως· ὁ δὲ μερμήριξεν Ὀδυσσεὺς 235
ἠὲ μεταΐξας ῥοπάλῳ ἐκ θυμὸν ἕλοιτο,
ἦ πρὸς γῆν ἐλάσειε κάρη ἀμφουδὶς ἀείρας.
Ἀλλ᾽ ἐπετόλμησε, φρεσὶ δ᾽ ἔσχετο· τὸν δὲ συβώτης
νείκεσ᾽ ἐσάντα ἰδών, μέγα δ᾽ εὔξατο χεῖρας ἀνασχών· « Νύμφαι κρηναῖαι, κοῦραι Διός, εἴ ποτ᾽ Ὀδυσσεὺς 240
ὔμμ᾽ ἐπὶ μηρί᾽ ἔκηε, καλύψας πίονι δημῷ,
ἀρνῶν ἠδ᾽ ἐρίφων, τόδε μοι κρηήνατ᾽ ἐέλδωρ,
ὡς ἔλθοι μὲν κεῖνος ἀνήρ, ἀγάγοι δέ ἑ δαίμων·
τῷ κέ τοι ἀγλαΐας γε διασκεδάσειεν ἁπάσας,
τὰς νῦν ὑβρίζων φορέεις, ἀλαλήμενος αἰεὶ 245
ἄστυ κάτ᾽· αὐτὰρ μῆλα κακοὶ φθείρουσι νομῆες. » Τὸν δ᾽ αὖτε προσέειπε Μελάνθιος, αἰπόλος αἰγῶν· 247 « Ὢ πόποι, οἶον ἔειπε κύων ὀλοφώϊα εἰδώς,
τόν ποτ᾽ ἐγὼν ἐπὶ νηὸς ἐϋσσέλμοιο μελαίνης
ἄξω τῆλ᾽ Ἰθάκης, ἵνα μοι βίοτον πολὺν ἄλφοι. 250
Αἲ γὰρ Τηλέμαχον βάλοι ἀργυρότοξος Ἀπόλλων
σήμερον ἐν μεγάροις, ἢ ὑπὸ μνηστῆρσι δαμείη,
ὡς Ὀδυσῆΐ γε τηλοῦ ἀπώλετο νόστιμον ἦμαρ. » Ὣς εἰπὼν τοὺς μὲν λίπεν αὐτοῦ ἦκα κιόντας, 254
αὐτὰρ ὁ βῆ, μάλα δ᾽ ὦκα δόμους ἵκανεν ἄνακτος. 255
Αὐτίκα δ᾽ εἴσω ἴεν, μετὰ δὲ μνηστῆρσι καθῖζεν,
ἀντίον Εὐρυμάχου· τὸν γὰρ φιλέεσκε μάλιστα.
Τῷ πάρα μὲν κρειῶν μοῖραν θέσαν οἳ πονέοντο,
σῖτον δ᾽ αἰδοίη ταμίη παρέθηκε φέρουσα
ἔδμεναι. Ἀγχίμολον δ᾽ Ὀδυσεὺς καὶ δῖος ὑφορβὸς 260
στήτην ἐρχομένω, περὶ δέ σφεας ἤλυθ᾽ ἰωὴ
φόρμιγγος γλαφυρῆς· ἀνὰ γάρ σφισι βάλλετ᾽ ἀείδειν
Φήμιος· αὐτὰρ ὁ χειρὸς ἑλὼν προσέειπε συβώτην· « Εὔμαι᾽, ἦ μάλα δὴ τάδε δώματα κάλ᾽ Ὀδυσῆος, 264
ῥεῖα δ᾽ ἀρίγνωτ᾽ ἐστὶ καὶ ἐν πολλοῖσιν ἰδέσθαι. 265
Ἐξ ἑτέρων ἕτερ᾽ ἐστίν, ἐπήσκηται δέ οἱ αὐλὴ
τοίχῳ καὶ θριγκοῖσι, θύραι δ᾽ εὐερκέες εἰσὶ
δικλίδες· οὐκ ἄν τίς μιν ἀνὴρ ὑπεροπλίσσαιτο.
Γιγνώσκω δ᾽ ὅτι πολλοὶ ἐν αὐτῷ δαῖτα τίθενται
ἄνδρες, ἐπεὶ κνίση μὲν ἀνήνοθεν, ἐν δέ τε φόρμιγξ 270
ἠπύει, ἣν ἄρα δαιτὶ θεοὶ ποίησαν ἑταίρην. » Τὸν δ᾽ ἀπαμειβόμενος προσέφης, Εὔμαιε συβῶτα· 272 « Ῥεῖ᾽ ἔγνως, ἐπεὶ οὐδὲ τά τ᾽ ἄλλα πέρ ἐσσ᾽ ἀνοήμων.
ἀλλ᾽ ἄγε δὴ φραζώμεθ᾽ ὅπως ἔσται τάδε ἔργα.
Ἠὲ σὺ πρῶτος ἔσελθε δόμους εὖ ναιετάοντας, 275
δύσεο δὲ μνηστῆρας, ἐγὼ δ᾽ ὑπολείψομαι αὐτοῦ·
εἰ δ᾽ ἐθέλεις, ἐπίμεινον, ἐγὼ δ᾽ εἶμι προπάροιθε·
μηδὲ σὺ δηθύνειν, μή τίς σ᾽ ἔκτοσθε νοήσας
ἢ βάλῃ ἢ ἐλάσῃ· τὰ δέ σε φράζεσθαι ἄνωγα. » Τὸν δ᾽ ἠμείβετ᾽ ἔπειτα πολύτλας δῖος Ὀδυσσεύς· 280 « Γιγνώσκω, φρονέω· τά γε δὴ νοέοντι κελεύεις.
Ἀλλ᾽ ἔρχευ προπάροιθεν, ἐγὼ δ᾽ ὑπολείψομαι αὐτοῦ.
Οὐ γάρ τι πληγέων ἀδαήμων οὐδὲ βολάων·
τολμήεις μοι θυμός, ἐπεὶ κακὰ πολλὰ πέπονθα
κύμασι καὶ πολέμῳ· μετὰ καὶ τόδε τοῖσι γενέσθω· 285
γαστέρα δ᾽ οὔ πως ἔστιν ἀποκρύψαι μεμαυῖαν,
οὐλομένην, ἣ πολλὰ κάκ᾽ ἀνθρώποισι δίδωσι,
τῆς ἕνεκεν καὶ νῆες ἐΰζυγοι ὁπλίζονται
πόντον ἐπ᾽ ἀτρύγετον, κακὰ δυσμενέεσσι φέρουσαι. » Ὣς οἱ μὲν τοιαῦτα πρὸς ἀλλήλους ἀγόρευον· 290
ἂν δὲ κύων κεφαλήν τε καὶ οὔατα κείμενος ἔσχεν,
Ἄργος, Ὀδυσσῆος ταλασίφρονος, ὅν ῥά ποτ᾽ αὐτὸς
θρέψε μέν, οὐδ᾽ ἀπόνητο, πάρος δ᾽ εἰς Ἴλιον ἱρὴν
ᾤχετο. Τὸν δὲ πάροιθεν ἀγίνεσκον νέοι ἄνδρες
αἶγας ἐπ᾽ ἀγροτέρας ἠδὲ πρόκας ἠδὲ λαγωούς· 295
δὴ τότε κεῖτ᾽ ἀπόθεστος ἀποιχομένοιο ἄνακτος,
ἐν πολλῇ κόπρῳ, ἥ οἱ προπάροιθε θυράων
ἡμιόνων τε βοῶν τε ἅλις κέχυτ᾽, ὄφρ᾽ ἂν ἄγοιεν
δμῶες Ὀδυσσῆος τέμενος μέγα κοπρήσοντες·
ἔνθα κύων κεῖτ᾽ Ἄργος, ἐνίπλειος κυνοραιστέων. 300
Δὴ τότε γ᾽, ὡς ἐνόησεν Ὀδυσσέα ἐγγὺς ἐόντα,
οὐρῇ μέν ῥ᾽ ὅ γ᾽ ἔσηνε καὶ οὔατα κάββαλεν ἄμφω,
ἆσσον δ᾽ οὐκέτ᾽ ἔπειτα δυνήσατο οἷο ἄνακτος
ἐλθέμεν· αὐτὰρ ὁ νόσφιν ἰδὼν ἀπομόρξατο δάκρυ,
ῥεῖα λαθὼν Εὔμαιον, ἄφαρ δ᾽ ἐρεείνετο μύθῳ· 305 « Εὔμαι᾽, ἦ μάλα θαῦμα, κύων ὅδε κεῖτ᾽ ἐνὶ κόπρῳ. 306
Καλὸς μὲν δέμας ἐστίν, ἀτὰρ τόδε γ᾽ οὐ σάφα οἶδα,
εἰ δὴ καὶ ταχὺς ἔσκε θέειν ἐπὶ εἴδεϊ τῷδε,
ἦ αὔτως οἷοί τε τραπεζῆες κύνες ἀνδρῶν
γίγνοντ᾽· ἀγλαΐης δ᾽ ἕνεκεν κομέουσιν ἄνακτες. » 310
124 « Hélas ! c'est donc dans la couche de cet homme vaillant qu'ils ont voulu reposer, ces lâches insensés ! Mais, ainsi qu'un lion courageux, rentrant dans son antre, égorge sans pitié de jeunes faons encore à la mamelle, qu'a déposés au fond d'une caverneune biche qui parcourt les montagnes et paît dans les prairies : tel Ulysse, rentrant dans ses foyers, préparera une mort cruelle à tous ces prétendants ! Jupiter, Minerve, et Apollon, disait-il, écoutez-moi ! Pourquoi le vaillant Ulysse ne se montre-t-il pas à ces jeunes orgueilleux tel qu'il était autrefois dans la superbe Lesbos, lorsqu'après une querelle, se levant pour lutter avec Philoctète, il terrassa ce guerrier d'un bras vigoureux et combla de joie tous les Achéens ? Alors, pour chaque prétendant, quelle mort prompte et quel hymen rempli d'amertume ! Je répondrai sans détour aux questions que tu m'adresses, et je ne te tromperai point. Je n'oublierai pas non plus les prédictions que m'a faites l'infaillible vieillard de la mer ; enfin, je ne te cacherai rien. J'ai vu, ajoutait-il, ce héros souffrant mille douleurs dans l'île et dans les demeures de la nymphe Calypso, de cette déesse qui le retient malgré lui en ces lieux. Ulysse ne peut revoir sa terre natale ; car il ne possède ni vaisseaux, ni rameurs, ni compagnons, pour franchir le vaste dos de la mer. »
147 Tel fut le discours de l'illustre Ménélas. Après avoir entendu ces paroles, je quittai Lacédémone ; les immortels m'envoyèrent un vent favorable et me ramenèrent bientôt dans ma patrie. »
150. Ainsi parle Télémaque, et Pénélope est touchée de son récit. Alors Théoclymène, semblable aux dieux, prend la parole et dit :
162 «Vénérable épouse d'Ulysse, fils de Laërte, Ménélas ne savait pas tout ce qui est arrivé au père de Télémaque. Écoute-moi donc, car je vais t'annoncer l'avenir et je ne te cacherai rien. J'en atteste Jupiter, le plus puissant des dieux, ainsi que cette table hospitalière, et le foyer de l'irréprochable Ulysse, où j'ai trouvé un asile ; oui, le divin Ulysse est dans sa patrie ! Ce héros se tient à l'écart ou bien il marche secrètement vers ce palais pour connaître les crimes des prétendants et pour préparer à ces jeunes insensés un affreux trépas. Voilà ce qui me fut annoncé par le vol d'un oiseau lorsque j'étais encore dans le navire de Télémaque, fit je fis remarquer ce présage au jeune héros. »
162 La prudente Pénélope réplique en ces termes :
« Plût aux dieux, cher étranger, que telle fût la vérité ! tu connaîtrais alors mon amitié, et je te comblerais de tant de présents que chacun, en te voyant, vanterait ton bonheur. »
166 Pendant ce temps les prétendants, rassemblés devant le palais d'Ulysse, lançaient le disque et le javelot dans une arène où sou vent ils firent éclater leur insolence. Lorsque vint l'heure du repas, et qu'arrivèrent des champs les brebis conduites par les pasteurs, Médon prit la parole. Médon était de tous les hérauts celui qui plaisait le plus aux prétendants, et qui partageait leurs festins.
174 « Jeunes princes, leur dit-il, après vous être livrés aux charmes des jeux, rentrez maintenant dans le palais pour y préparer le repas. Il faut, chers prétendants, goûter les plaisirs des festins quand il en est temps. »
177 A ces mots tous les jeunes gens obéirent ; ils entrèrent dans les belles et commodes demeures d'Ulysse, et déposèrent leurs tuniques sur des trônes et sur des sièges ; puis ils immolèrent des brebis superbes et des chèvres grasses ; ils égorgèrent aussi des porcs bien nourris et un magnifique bœuf. — En ce moment Ulysse et le noble pasteur quittent les champs et se dirigent vers la ville. Alors Eumée dit à son hôte :
185 « Étranger, puisque tu désires te rendre à Ithaque comme mon maître l'a ordonné, hâtons-nous de partir. Certes, j'eusse préféré te laisser ici pour garder ces bergeries ; mais je respecte les ordres de Télémaque, et je craindrais que plus tard il n'irritât contre moi si je ne lui obéissais pas aujourd'hui. Les reproches des maîtres sont toujours sensibles aux serviteurs. Partons ; le jour est sur son déclin, et bientôt le froid du soir se fera sentir.
192 L'ingénieux Ulysse lui répond en disant :
« Je te comprends, cher pasteur ; tu ne parles point à un homme dépourvu de jugement et de raison. Soit, partons ; mais guide-moi pendant le voyage. Si tu as une branche séparée du tronc, donne-la-moi pour me soutenir ; car tu m'as dit que le chemin qui conduit à la ville est glissant. »
197 Ulysse jette sur ses épaules une pauvre besace toute déchirée, et une corde lui sert de bandoulière. Eumée lui donne le bâton que le héros désirait, et tous deux ils se mettent en route. Les bergers et les chiens restent seuls pour garder la bergerie. Le chef des pasteurs conduit à la ville son maître et son roi qui est maintenant semblable à un pauvre et vieux mendiant, qui s'appuie sur un bâton et qui est couvert de hideux vêtements !
204. Ils marchent longtemps dans des sentiers difficiles ; ils atteignent enfin une fontaine jaillissante où les citoyens venaient puiser de l'eau, et qui avait été construite par Ithacus, Nérite et Polyctor. Autour de la fontaine s'élevaient de hauts peupliers qui croissent au sein des ondes ; sa source pure et glacée se précipitait du haut d'un rocher, et à son sommet était l'autel des Nymphes où tous les voyageurs faisaient des sacrifices. C'est auprès de cette fontaine qu'Ulysse et Eumée sont rencontrés par le fils de Dolius, Mélanthius, qui conduisait les plus belles chèvres de son troupeau pour le repas des prétendants ; deux autres bergers suivaient ses pas. Aussitôt que Mélanthius aperçoit Eumée et l'étranger, il leur parle avec violence et leur adresse des injures.
217 « C'est maintenant, s'écrie Mélanthius, qu'on peut dire qu'un méchant en conduit un autre ! Les dieux associent toujours ceux qui se ressemblent. Misérable gardien de porcs, où mènes-tu donc cet affamé, ce mendiant importun, ce fléau des repas, lui qui de porte en porte va presser de ses épaules les lambris des palais pour demander les restes, mais non les bassins et les trépieds (3)? Encore si tu me le confiais pour garder la bergerie, pour nettoyer les étables et porter le feuillage aux chevreaux, je lui donnerais à boire du petit-lait pour que les flancs de ce mendiant en devinssent plus robustes. Il ne fait rien de bon ; il ne veut pas se soumettre aux travaux des champs, et il préfère sans doute mendier par les villes pour remplir son ventre insatiable ! Écoute-moi encore : si jamais ce vil étranger entre dans les demeures d'Ulysse, alors une grêle d'escabelles, s'échappant des mains des prétendants, tomberont sur son corps et lui meurtriront les membres. »
233. En parlant ainsi, il s'approche d'Ulysse, et dans sa fureur il lui donne un coup de pied dans les reins : le héros reste inébranlable et ne chancelle point. Cependant Ulysse se demande si, le frappant de son bâton, il ne lui arrachera pas la vie, ou si, l'enlevant du sol, il ne lui brisera pas le crâne contre la terre. Mais il supporte patiemment cet outrage et se contraint. Alors le gardien des porcs, jetant sur Mélanthius des regards irrités, fait éclater sa colère ; puis il élève les mains et adresse cette prière au ciel :
240 « Nymphes des fontaines, filles de Jupiter, si jamais Ulysse vous offrit des cuisses de brebis et de chèvres recouvertes d'une double couche de graisse, faites que mes vœux s'accomplissent ; faites que ce héros, ramené par une divinité, rentre dans sa patrie ! — Mélanthius, si le divin Ulysse paraissait, comme il te ferait bientôt repentir des forfanteries que par orgueil tu vas semer par les villes, tandis que de mauvais bergers laissent dépérir les troupeaux confiés à ta garde ! »
247 Mélanthius, le gardien des chèvres, lui répond en ces termes :
« Grands dieux ! comme parle cet impudent plein de fourberies! Mais je devrais l'envoyer sur un sombre et solide navire, loin d'Ithaque, pour qu'il pût me procurer une forte rançon. Puisse Télémaque périr aujourd'hui dans son palais, frappé par les flèches d'Apollon, ou tomber sous les coups des prétendants, comme il est vrai qu'il n'y a plus de retour possible pour Ulysse son père ! »
254 En disant ces mots, il s'éloigne. — Ulysse et le pasteur suivent lentement le gardien des chèvres, qui arrive bientôt dans les demeures du roi. Mélanthius s'assied parmi les prétendants, en face d'Eurymaque qu'il chérissait ; les serviteurs lui présentent des viandes, et la vénérable intendante lui apporte du pain. — Cependant Ulysse et le pasteur s'approchent de la demeure de Pénélope et s'arrêtent pour écouter les sons harmonieux de la lyre bruyante du divin Phémius qui commençait ses accords. Ulysse prend la main de son compagnon de voyage, et lui dit :
264 « Voilà sans doute le beau palais d'Ulysse : il est facile à reconnaître entre tous, car une partie des habitations est en dehors des autres (4). La cour du palais est entourée de murailles et de créneaux, et les portes solidement fermées sont à deux battants. Nul homme ne pourrait de vive force se rendre maître de cette demeure. Il me semble qu'un grand nombre de convives se livrent à la joie des festins ; l'odeur des viandes se répand autour de moi, et j'entends les sons de la lyre, que les dieux ont faite pour embellir et charmer les repas. »
272 Eumée lui répond aussitôt :
« Tu as facilement reconnu ce palais ; je vois, cher mendiant, que tu ne manques ni de jugement ni de raison. Voyons maintenant ce qu'il nous reste à faire. Si tu entres le premier dans ces belles et commodes demeures pour te présenter aux prétendants, moi je resterai en dehors ; mais si tu veux rester ici, je franchirai le premier le seuil de la porte. Ne tarde pas, de peur que quelqu'un, te trouvant en ces lieux, ne te frappe ou ne te chasse. Je t'engage donc à réfléchir sur ce que je te propose. »
280 Le divin Ulysse réplique en disant :
« Je te comprends, cher pasteur, et j'ai deviné ta pensée. Entre donc le premier, moi je resterai ici. Je ne suis cependant pas inhabile dans l'art de porter des coups de près ou de loin ; mon âme est patiente, et déjà j'ai supporté de nombreuses infortunes dans les combats et sur les flots ; advienne maintenant ce qu'il pourra ! Il est impossible, tu le sais, de dompter la faim cruelle et dévorante, source de tant de maux : c'est pour elle que l'on arme ces forts navires qui traversent la mer stérile pour porter au loin la guerre aux peuples étrangers.»
290 Ulysse et Eumée parlent ainsi. — Soudain un chien couché près d'eux lève sa tête et dresse ses oreilles : c'est Argus, que le vaillant Ulysse avait élevé lui-même ; mais ce héros ne put voir le succès de ses soins, car il partit trop tôt pour la ville sacrée d'Ilion. Jadis les jeunes chasseurs conduisaient Argus à la poursuite des chèvres sauvages, des cerfs et des lièvres ; mais depuis que son maître était parti, il gisait honteusement sur le vil fumier des mules et des bœufs, qui restait entassé devant les portes, jusqu'à ce que les serviteurs d'Ulysse vinssent l'enlever pour fumer les champs. C'est là que repose étendu le malheureux Argus tout couvert de vermine. Lorsqu'il aperçoit Ulysse, il agite sa queue en signe de caresses et baisse ses deux oreilles ; mais la faiblesse l'empêche d'aller à son maître. Ulysse, en le voyant, essuie une larme qu'il cache au pasteur, puis il prononce ces paroles :
306 « Eumée, je m'étonne que ce chien reste ainsi couché sur le fumier, car il est d'une grande beauté. Toutefois j'ignore si avec ses belles formes il est bon à la course, ou si ce n'est qu'un chien de table que les maîtres élèvent pour leur propre plaisir.»
Τὸν δ᾽ ἀπαμειβόμενος προσέφης, Εὔμαιε συβῶτα· 311 « Καὶ λίην ἀνδρός γε κύων ὅδε τῆλε θανόντος.
Εἰ τοιόσδ᾽ εἴη ἠμὲν δέμας ἠδὲ καὶ ἔργα,
οἷόν μιν Τροίηνδε κιὼν κατέλειπεν Ὀδυσσεύς,
αἶψά κε θηήσαιο ἰδὼν ταχυτῆτα καὶ ἀλκήν. 315
Οὐ μὲν γάρ τι φύγεσκε βαθείης βένθεσιν ὕλης
κνώδαλον, ὅττι δίοιτο· καὶ ἴχνεσι γὰρ περιῄδη·
νῦν δ᾽ ἔχεται κακότητι, ἄναξ δέ οἱ ἄλλοθι πάτρης
ὤλετο, τὸν δὲ γυναῖκες ἀκηδέες οὐ κομέουσι.
Δμῶες δ᾽, εὖτ᾽ ἂν μηκέτ᾽ ἐπικρατέωσιν ἄνακτες, 320
οὐκέτ᾽ ἔπειτ᾽ ἐθέλουσιν ἐναίσιμα ἐργάζεσθαι·
ἥμισυ γάρ τ᾽ ἀρετῆς ἀποαίνυται εὐρύοπα Ζεὺς
ἀνέρος, εὖτ᾽ ἄν μιν κατὰ δούλιον ἦμαρ ἕλῃσιν. » Ὣς εἰπὼν εἰσῆλθε δόμους εὖ ναιετάοντας, 324
βῆ δ᾽ ἰθὺς μεγάροιο μετὰ μνηστῆρας ἀγαυούς. 325
Ἄργον δ᾽ αὖ κατὰ μοῖρ᾽ ἔλαβεν μέλανος θανάτοιο,
αὐτίκ᾽ ἰδόντ᾽ Ὀδυσῆα ἐεικοστῷ ἐνιαυτῷ. Τὸν δὲ πολὺ πρῶτος ἴδε Τηλέμαχος θεοειδὴς 328
ἐρχόμενον κατὰ δῶμα συβώτην, ὦκα δ᾽ ἔπειτα
νεῦσ᾽ ἐπὶ οἷ καλέσας· ὁ δὲ παπτήνας ἕλε δίφρον 330
κείμενον, ἔνθα τε δαιτρὸς ἐφίζεσκε κρέα πολλὰ
δαιόμενος μνηστῆρσι δόμον κάτα δαινυμένοισι·
τὸν κατέθηκε φέρων πρὸς Τηλεμάχοιο τράπεζαν
ἀντίον, ἔνθα δ᾽ ἄρ᾽ αὐτὸς ἐφέζετο· τῷ δ᾽ ἄρα κῆρυξ
μοῖραν ἑλὼν ἐτίθει κανέου τ᾽ ἐκ σῖτον ἀείρας. 335 Ἀγχίμολον δὲ μετ᾽ αὐτὸν ἐδύσετο δώματ᾽ Ὀδυσσεύς, 336
πτωχῷ λευγαλέῳ ἐναλίγκιος ἠδὲ γέροντι,
σκηπτόμενος· τὰ δὲ λυγρὰ περὶ χροΐ εἵματα ἕστο.
Ἷζε δ᾽ ἐπὶ μελίνου οὐδοῦ ἔντοσθε θυράων,
κλινάμενος σταθμῷ κυπαρισσίνῳ, ὅν ποτε τέκτων 340
ξέσσεν ἐπισταμένως καὶ ἐπὶ στάθμην ἴθυνεν.
Τηλέμαχος δ᾽ ἐπὶ οἷ καλέσας προσέειπε συβώτην,
ἄρτον τ᾽ οὖλον ἑλὼν περικαλλέος ἐκ κανέοιο
καὶ κρέας, ὥς οἱ χεῖρες ἐχάνδανον ἀμφιβαλόντι· « Δὸς τῷ ξείνῳ ταῦτα φέρων αὐτόν τε κέλευε 345
αἰτίζειν μάλα πάντας ἐποιχόμενον μνηστῆρας·
αἰδὼς δ᾽ οὐκ ἀγαθὴ κεχρημένῳ ἀνδρὶ παρεῖναι. » Ὣς φάτο, βῆ δὲ συφορβός, ἐπεὶ τὸν μῦθον ἄκουσεν, 348
ἀγχοῦ δ᾽ ἱστάμενος ἔπεα πτερόεντ᾽ ἀγόρευε·
311 Le pasteur Eumée lui répond en disant :
« Hélas ! c'est le chien de ce héros qui est mort loin de nous ! S'il était encore tel qu'Ulysse le laissa quand il partit pour les champs troyens, tu serais étonné de sa force et de son agilité. Nulle proie n'échappait à sa vitesse lorsqu'il la poursuivait dans les profondeurs des épaisses forêts : car ce chien excellait à connaître les traces du gibier. Maintenant il languit accablé de maux; son maître a péri loin de sa patrie, et les esclaves, devenues négligentes, ne prennent aucun soin de ce pauvre animal ! C'est ainsi qu'agissent les serviteurs : dès qu'un maître cesse de les commander, ils ne veulent plus s'acquitter de leurs devoirs ; Jupiter ravit à l'homme la moitié de sa vertu quand il le prive de sa liberté. (5) »
324 Quand Eumée a achevé ces paroles, il entre dans les demeures d'Ulysse et va droit à la salle où se trouvaient les fiers prétendants. — Mais le fidèle Argus est enveloppé dans les ombres de la mort dès qu'il a revu son maître après vingt années d'absence !
328 Télémaque, qui aperçoit le pasteur Eumée, lui fait signe et l'appelle ; Eumée regarde autour de lui et prend le siège où s'asseyait ordinairement celui qui découpait les viandes ; il avance ce siège auprès de la table, le place en face de Télémaque, et s'y assied. Un héraut lui apporte des viandes et lui présente du pain dans une corbeille.
336 Alors Ulysse franchit le seuil du palais sous les traits d'un pauvre et vieux mendiant ; il est appuyé sur un bâton et couvert de misérables vêtements. Il s'assied près de la porte, sur le seuil de frêne, et s'adosse contre le lambris de cyprès que jadis un artisan habile avait aligné au cordeau et, poli avec art. Télémaque en l'apercevant, prend, dans une magnifique corbeille, autant de pain et de viandes que ses mains pouvaient en contenir ; puis il dit au chef des pasteurs :
345 « Porte ces mets à l'étranger, et dis-lui qu'il parcoure, en mendiant, la troupe des prétendants. La honte ne sied pas à celui qui est pauvre. »
348 Le pasteur s'éloigne après avoir entendu ces paroles ; il s'approche d'Ulysse et lui dit :
« Ὦ Τηλέμαχός τοι, ξεῖνε, διδοῖ τάδε, καί σε κελεύει 350
αἰτίζειν μάλα πάντας ἐποιχόμενον μνηστῆρας·
αἰδῶ δ᾽ οὐκ ἀγαθήν φησ᾽ ἔμμεναι ἀνδρὶ προΐκτῃ. »
Τὸν δ᾽ ἀπαμειβόμενος προσέφη πολύμητις Ὀδυσσεύς· 353
« Ζεῦ ἄνα, Τηλέμαχόν μοι ἐν ἀνδράσιν ὄλβιον εἶναι,
καί οἱ πάντα γένοιθ᾽ ὅσσα φρεσὶν ᾗσι μενοινᾷ. » 355
Ἦ ῥα καὶ ἀμφοτέρῃσιν ἐδέξατο καὶ κατέθηκεν 356
αὖθι ποδῶν προπάροιθεν, ἀεικελίης ἐπὶ πήρης,
ἤσθιε δ᾽ ἧος ἀοιδὸς ἐνὶ μεγάροισιν ἄειδεν·
εὖθ᾽ ὁ δεδειπνήκειν, ὁ δ᾽ ἐπαύετο θεῖος ἀοιδός.
Μνηστῆρες δ᾽ ὁμάδησαν ἀνὰ μέγαρ᾽. Αὐτὰρ Ἀθήνη, 360
ἄγχι παρισταμένη Λαερτιάδην Ὀδυσῆα
ὤτρυν᾽, ὡς ἂν πύρνα κατὰ μνηστῆρας ἀγείροι,
γνοίη θ᾽ οἵ τινές εἰσιν ἐναίσιμοι οἵ τ᾽ ἀθέμιστοι·
ἀλλ᾽ οὐδ᾽ ὥς τιν᾽ ἔμελλ᾽ ἀπαλεξήσειν κακότητος.
Βῆ δ᾽ ἴμεν αἰτήσων ἐνδέξια φῶτα ἕκαστον, 365
πάντοσε χεῖρ᾽ ὀρέγων, ὡς εἰ πτωχὸς πάλαι εἴη.
Οἱ δ᾽ ἐλεαίροντες δίδοσαν, καὶ ἐθάμβεον αὐτόν,
ἀλλήλους τ᾽ εἴροντο τίς εἴη καὶ πόθεν ἔλθοι.
Τοῖσι δὲ καὶ μετέειπε Μελάνθιος, αἰπόλος αἰγῶν·
« Κέκλυτέ μευ, μνηστῆρες ἀγακλειτῆς βασιλείης, 370
τοῦδε περὶ ξείνου· ἦ γάρ μιν πρόσθεν ὄπωπα.
Ἦ τοι μέν οἱ δεῦρο συβώτης ἡγεμόνευεν,
αὐτὸν δ᾽ οὐ σάφα οἶδα, πόθεν γένος εὔχεται εἶναι. »
Ὣς ἔφατ᾽, Ἀντίνοος δ᾽ ἔπεσιν νείκεσσε συβώτην· 374
« Ὦ ἀρίγνωτε συβῶτα, τίη δὲ σὺ τόνδε πόλινδε 375
ἤγαγες; ἦ οὐχ ἅλις ἧμιν ἀλήμονές εἰσι καὶ ἄλλοι,
πτωχοὶ ἀνιηροί, δαιτῶν ἀπολυμαντῆρες;
Ἦ ὄνοσαι ὅτι τοι βίοτον κατέδουσιν ἄνακτος
ἐνθάδ᾽ ἀγειρόμενοι, σὺ δὲ καὶ προτὶ τόνδ᾽ ἐκάλεσσας; »
Τὸν δ᾽ ἀπαμειβόμενος προσέφης, Εὔμαιε συβῶτα· 380
« Ἀντίνο᾽, οὐ μὲν καλὰ καὶ ἐσθλὸς ἐὼν ἀγορεύεις·
τίς γὰρ δὴ ξεῖνον καλεῖ ἄλλοθεν αὐτὸς ἐπελθὼν
ἄλλον γ᾽, εἰ μὴ τῶν οἳ δημιοεργοὶ ἔασι,
μάντιν ἢ ἰητῆρα κακῶν ἢ τέκτονα δούρων,
ἢ καὶ θέσπιν ἀοιδόν, ὅ κεν τέρπῃσιν ἀείδων; 385
οὗτοι γὰρ κλητοί γε βροτῶν ἐπ᾽ ἀπείρονα γαῖαν·
πτωχὸν δ᾽ οὐκ ἄν τις καλέοι τρύξοντα ἓ αὐτόν.
Ἀλλ᾽ αἰεὶ χαλεπὸς περὶ πάντων εἶς μνηστήρων
δμωσὶν Ὀδυσσῆος, πέρι δ᾽ αὖτ᾽ ἐμοί· αὐτὰρ ἐγώ γε
οὐκ ἀλέγω, ἧός μοι ἐχέφρων Πηνελόπεια 390
ζώει ἐνὶ μεγάροις καὶ Τηλέμαχος θεοειδής. »
Τὸν δ᾽ αὖ Τηλέμαχος πεπνυμένος ἀντίον ηὔδα· 392
« Σίγα, μή μοι τοῦτον ἀμείβεο πολλὰ ἔπεσσιν·
Ἀντίνοος δ᾽ εἴωθε κακῶς ἐρεθιζέμεν αἰεὶ
μύθοισιν χαλεποῖσιν, ἐποτρύνει δὲ καὶ ἄλλους. » 395
Ἦ ῥα καὶ Ἀντίνοον ἔπεα πτερόεντα προσηύδα· 396
« Ἀντίνο᾽, ἦ μευ καλὰ πατὴρ ὣς κήδεαι υἷος,
ὃς τὸν ξεῖνον ἄνωγας ἀπὸ μεγάροιο διέσθαι
μύθῳ ἀναγκαίῳ· μὴ τοῦτο θεὸς τελέσειε.
Δός οἱ ἑλών· οὔ τοι φθονέω· κέλομαι γὰρ ἐγώ γε· 400
μήτ᾽ οὖν μητέρ᾽ ἐμὴν ἅζευ τό γε μήτε τιν᾽ ἄλλον
δμώων, οἳ κατὰ δώματ᾽ Ὀδυσσῆος θείοιο.
Ἀλλ᾽ οὔ τοι τοιοῦτον ἐνὶ στήθεσσι νόημα·
αὐτὸς γὰρ φαγέμεν πολὺ βούλεαι ἢ δόμεν ἄλλῳ. »
Τὸν δ᾽ αὖτ᾽ Ἀντίνοος ἀπαμειβόμενος προσέειπε· 405
« Τηλέμαχ᾽ ὑψαγόρη, μένος ἄσχετε, ποῖον ἔειπες.
Εἴ οἱ τόσσον ἅπαντες ὀρέξειαν μνηστῆρες,
καί κέν μιν τρεῖς μῆνας ἀπόπροθεν οἶκος ἐρύκοι. »
Ὣς ἄρ᾽ ἔφη, καὶ θρῆνυν ἑλὼν ὑπέφηνε τραπέζης 409
κείμενον, ᾧ ῥ᾽ ἔπεχεν λιπαροὺς πόδας εἰλαπινάζων· 410
οἱ δ᾽ ἄλλοι πάντες δίδοσαν, πλῆσαν δ᾽ ἄρα πήρην
σίτου καὶ κρειῶν· τάχα δὴ καὶ ἔμελλεν Ὀδυσσεὺς
αὖτις ἐπ᾽ οὐδὸν ἰὼν προικὸς γεύσεσθαι Ἀχαιῶν·
στῆ δὲ παρ᾽ Ἀντίνοον, καί μιν πρὸς μῦθον ἔειπε·
« Δός, φίλος· οὐ μέν μοι δοκέεις ὁ κάκιστος Ἀχαιῶν 415
ἔμμεναι, ἀλλ᾽ ὤριστος, ἐπεὶ βασιλῆϊ ἔοικας.
Τῷ σε χρὴ δόμεναι καὶ λώϊον ἠέ περ ἄλλοι
σίτου· ἐγὼ δέ κέ σε κλείω κατ᾽ ἀπείρονα γαῖαν.
Καὶ γὰρ ἐγώ ποτε οἶκον ἐν ἀνθρώποισιν ἔναιον
ὄλβιος ἀφνειὸν καὶ πολλάκι δόσκον ἀλήτῃ, 420
τοίῳ ὁποῖος ἔοι καὶ ὅτευ κεχρημένος ἔλθοι·
ἦσαν δὲ δμῶες μάλα μυρίοι ἄλλα τε πολλὰ
οἷσίν τ᾽ εὖ ζώουσι καὶ ἀφνειοὶ καλέονται.
Ἀλλὰ Ζεὺς ἀλάπαξε Κρονίων - ἤθελε γάρ που -
ὅς μ᾽ ἅμα ληϊστῆρσι πολυπλάγκτοισιν ἀνῆκεν 425
Αἴγυπτόνδ᾽ ἰέναι, δολιχὴν ὁδόν, ὄφρ᾽ ἀπολοίμην.
Στῆσα δ᾽ ἐν Αἰγύπτῳ ποταμῷ νέας ἀμφιελίσσας.
Ἔνθ᾽ ἦ τοι μὲν ἐγὼ κελόμην ἐρίηρας ἑταίρους
αὐτοῦ πὰρ νήεσσι μένειν καὶ νῆας ἔρυσθαι,
ὀπτῆρας δὲ κατὰ σκοπιὰς ὤτρυνα νέεσθαι. 430
Οἱ δ᾽ ὕβρει εἴξαντες, ἐπισπόμενοι μένεϊ σφῷ,
αἶψα μάλ᾽ Αἰγυπτίων ἀνδρῶν περικαλλέας ἀγροὺς
πόρθεον, ἐκ δὲ γυναῖκας ἄγον καὶ νήπια τέκνα,
αὐτούς τ᾽ ἔκτεινον· τάχα δ᾽ ἐς πόλιν ἵκετ᾽ ἀϋτή.
Οἱ δὲ βοῆς ἀΐοντες ἅμ᾽ ἠοῖ φαινομένηφιν 435
ἦλθον· πλῆτο δὲ πᾶν πεδίον πεζῶν τε καὶ ἵππων
χαλκοῦ τε στεροπῆς· ἐν δὲ Ζεὺς τερπικέραυνος
φύζαν ἐμοῖς ἑτάροισι κακὴν βάλεν, οὐδέ τις ἔτλη
στῆναι ἐναντίβιον· περὶ γὰρ κακὰ πάντοθεν ἔστη.
Ἔνθ᾽ ἡμέων πολλοὺς μὲν ἀπέκτανον ὀξέϊ χαλκῷ, 440
τοὺς δ᾽ ἄναγον ζωούς, σφίσιν ἐργάζεσθαι ἀνάγκῃ.
Αὐτὰρ ἔμ᾽ ἐς Κύπρον ξείνῳ δόσαν ἀντιάσαντι,
Δμήτορι Ἰασίδῃ, ὃς Κύπρου ἶφι ἄνασσεν·
ἔνθεν δὴ νῦν δεῦρο τόδ᾽ ἵκω πήματα πάσχων. »
Τὸν δ᾽ αὖτ᾽ Ἀντίνοος ἀπαμείβετο φώνησέν τε· 445
« Τίς δαίμων τόδε πῆμα προσήγαγε, δαιτὸς ἀνίην;
στῆθ᾽ οὕτως ἐς μέσσον, ἐμῆς ἀπάνευθε τραπέζης,
μὴ τάχα πικρὴν Αἴγυπτον καὶ Κύπρον ἵκηαι·
ὥς τις θαρσαλέος καὶ ἀναιδής ἐσσι προΐκτης.
Ἑξείης πάντεσσι παρίστασαι· οἱ δὲ διδοῦσι 450
μαψιδίως, ἐπεὶ οὔ τις ἐπίσχεσις οὐδ᾽ ἐλεητὺς
ἀλλοτρίων χαρίσασθαι, ἐπεὶ πάρα πολλὰ ἑκάστῳ. »
Τὸν δ᾽ ἀναχωρήσας προσέφη πολύμητις Ὀδυσσεύς· 453
« Ὢ πόποι, οὐκ ἄρα σοί γ᾽ ἐπὶ εἴδεϊ καὶ φρένες ἦσαν·
οὐ σύ γ᾽ ἂν ἐξ οἴκου σῷ ἐπιστάτῃ οὐδ᾽ ἅλα δοίης, 455
ὃς νῦν ἀλλοτρίοισι παρήμενος οὔ τί μοι ἔτλης
σίτου ἀποπροελὼν δόμεναι· τὰ δὲ πολλὰ πάρεστιν. »
Ὣς ἔφατ᾽, Ἀντίνοος δ᾽ ἐχολώσατο κηρόθι μᾶλλον, 458
καί μιν ὑπόδρα ἰδὼν ἔπεα πτερόεντα προσηύδα·
« Νῦν δή σ᾽ οὐκέτι καλὰ διὲκ μεγάροιό γ᾽ ὀΐω 460
ἂψ ἀναχωρήσειν, ὅτε δὴ καὶ ὀνείδεα βάζεις. »
Ὣς ἄρ᾽ ἔφη, καὶ θρῆνυν ἑλὼν βάλε δεξιὸν ὦμον, 462
πρυμνότατον κατὰ νῶτον· ὁ δ᾽ ἐστάθη ἠΰτε πέτρη
ἔμπεδον, οὐδ᾽ ἄρα μιν σφῆλεν βέλος Ἀντινόοιο,
ἀλλ᾽ ἀκέων κίνησε κάρη, κακὰ βυσσοδομεύων. 465
Ἂψ δ᾽ ὅ γ᾽ ἐπ᾽ οὐδὸν ἰὼν κατ᾽ ἄρ᾽ ἕζετο, κὰδ δ᾽ ἄρα πήρην
θῆκεν ἐϋπλείην, μετὰ δὲ μνηστῆρσιν ἔειπε·
350 « Étranger, voilà ce que te donne Télémaque ; il t'ordonne de parcourir en mendiant la troupe des prétendants ; car, dit-il, la honte ne sied pas à celui qui est pauvre. »
353 L'intrépide Ulysse s'écrie aussitôt :
« Puissant Jupiter, fais que Télémaque soit heureux entre tous les mortels, et accomplis ce que son cœur désire ! »
356 En parlant ainsi, il prend les mets qu'on lui présente, et les dépose à ses pieds, sur sa hideuse besace ; puis il se met à manger tandis que Phémius chante dans le palais. Quand il a terminé son repas, le chanteur s'arrête aussi. Alors les prétendants remplissent le palais de leurs bruyantes clameurs. En ce moment, Minerve s'approche d'Ulysse, l'engage à tendre la main aux jeunes princes pour qu'il reconnaisse par lui-même ceux qui sont justes et ceux qui ne le sont pas. — Pourtant aucun de ces prétendants ne devait échapper à la mort ! — Ulysse s'avance vers eux en commençant par la droite ; il implore tous les jeunes gens et leur tend la main comme s'il eût été pauvre depuis longtemps. Ceux-ci, touchés de pitié, lui donnent avec abondance ; puis ils le regardent avec surprise, et se demandent quel est cet homme et d'où il vient. Aussitôt Mélanthius, gardien des chèvres, leur dit :
370 « Prétendants d'une illustre reine, écoutez-moi. J'ai déjà vu cet étranger ; Eumée l'a conduit en ces lieux ; mais je ne sais pas précisément de quelle nation il se glorifie d'être issu.» 374 Antinoüs adresse alors des injures au chef des pasteurs et lui dit : « Ô pâtre trop connu par tes méfaits, pourquoi nous as-tu amené cet homme ? N'avons-nous pas assez de mendiants et de vagabonds, de ces vils fléaux des festins ? N'est-ce donc rien pour toi que ceux qui consument ici les biens de ton maître, puisque tu vas chercher ailleurs ce misérable vieillard ? » 380 Eumée, chef de pasteurs, lui répond aussitôt :
« Antinoüs, quelque noble que vous soyez, vos paroles ne le sont point. Qui donc voudrait aller chercher un étranger à moins que ce ne soit un artisan utile, un prophète, un descendant d'Esculape, un savant charpentier, ou bien un de ces mortels inspirés des dieux, dont les chants font nos délices ? Tels sont les hommes qu'on invite de toutes parts sur la terre ; mais personne n'oserait appeler un mendiant qui ne fait toujours qu'importuner. Antinoüs, vous fûtes de tous les prétendants le plus cruel pour les serviteurs d'Ulysse, et surtout pour moi : mais les traitements rigoureux que vous me faites éprouver ne me touchent point ; car la chaste Pénélope vit encore, ainsi que son divin fils. » 392 Le prudent Télémaque prend la parole et dit : « Silence, Eumée, ne lui réponds pas. Antinoüs a coutume de nous injurier sans cesse par ses discours et d'exciter les autres prétendants. » 396 Puis, se tournant du côté d'Antinoüs, il prononce ces rapides paroles :
« Certes, tu prends pour moi les mêmes soins qu'un père prendrait pour son fils, toi qui veux que je chasse ce mendiant : que les dieux m'en préservent ! Donne-lui donc de ces mets, et ne crains pas que mon cœur s'en offense, puisque je te l'ordonne. Ne redoute pas non plus ni ma mère, ni les serviteurs qui habitent ce palais. Mais je sais bien que telle n'est pas ta pensée. Tu aimes mieux tout dévorer toi-même que de donner quelque chose aux autres ! » 405 Antinoüs lui répond aussitôt :
« Discoureur altier, fougueux Télémaque, que viens-tu donc de me dire ? Si tous les prétendants lui donnaient autant que moi, ce mendiant pourrait rester trois mois entiers dans sa maison sans tendre la main. »
409 A ces mots, il saisit l'escabelle sur laquelle il reposait ses pieds pendant le repas et il la montre avec menace. — Tous les autres prétendants s'empressent de remplir la besace du pauvre mendiant avec du pain et des viandes. Ulysse, en retournant à sa place pour goûter aux mets qu'on venait de lui donner, s'arrête auprès d'Alcinoüs et lui adresse ces paroles :
415 « Ami, faites-moi quelques dons, car vous ne me paraissez pas être le dernier des Achéens : vous ressemblez au contraire à un roi. Donnez-moi donc plus de pain que les autres prétendants, et je célébrerai votre gloire par toute la terre. — J'étais riche autrefois, moi ; j'habitais un somptueux palais, et je donnais toujours aux voyageurs quels qu'ils fussent, lorsqu'ils étaient dans la misère. Je possédais mille serviteurs, des trésors immenses, et enfin tout ce qui fait le bonheur de ceux qu'on appelle fortunés. Mais Jupiter, par sa propre volonté, m'a ravi tous ces biens en m'inspirant le désir d'aller en Égypte, avec des pirates vagabonds, pour y trouver ma perte ! J'arrêtai mes navires ballottés par les flots dans le fleuve Égyptus, et je donnai l'ordre à mes compagnons de rester auprès du rivage et de garder nos vaisseaux ; puis j'envoyai mes autres guerriers sur les hauteurs pour observer et connaître le pays. Ceux-ci, obéissant à leur audace et à leur impétuosité, ravagèrent les fertiles campagnes des Égyptiens, enlevèrent les femmes et les enfants, égorgèrent tous les habitants ; et les cris des victimes arrivèrent jusque dans la ville. Les citoyens attirés par ces clameurs accoururent au lever de l'Aurore. Toute la plaine fut remplie de fantassins et de cavaliers, et partout on vit briller le vif éclat de l'airain. Jupiter, qui se plaît à lancer la foudre, mit en fuite mes compagnons ; aucun d'eux ne put soutenir le choc des assaillants, et le malheur les environna de toutes parts. Un grand nombre de mes guerriers furent tués par l'airain tranchant ; d'autres furent emmenés vivants pour être soumis aux travaux de l'esclavage, et moi je fus donné à leur hôte, Denétor, fils d'Iasus, qui régnait dans Cypre. — J'arrive maintenant de cette île après avoir souffert de grands maux. »
445 Antinoüs prend aussitôt la parole et dit à Ulysse :
« Quel dieu nous a envoyé cette peste, ce tourment des convives ? Reste au milieu de la salle, loin de ma table, de peur que tu ne retrouves ici l'amère Égypte et l'île de Cypre (6). Tu n'es qu'un misérable mendiant, qu'un audacieux rempli d'impudence ! Tu demandes à tous les prétendants ; et ils te donnent sans hésitation. Ces jeunes princes n'ont aucune économie, et ils font des largesses avec les biens des autres : car ici tout est en abondance. »
453 L'ingénieux Ulysse fait un pas en arrière et lui dit :
« Certes, votre cœur ne répond point a votre beauté. Antinoüs, vous ne donneriez pas chez vous un grain de sel à un mendiant ; puisque dans une maison étrangère où tout est en abondance, vous ne me donnez pas même un morceau de pain! » 458 A ces paroles, Antinoüs est violemment courroucé ; il lance un regard menaçant à Ulysse et s'écrie :
460 « Maintenant que tu viens de m'accabler d'injures, tu ne sortiras pas sain et sauf de ce palais. »
462.
Aussitôt il saisit une escabelle, la jette avec force, et atteint Ulysse à l'extrémité de l'épaule droite ; le héros reste immobile comme un rocher, et ne chancelle point ; il secoue seulement la tête en silence et médite la mort des prétendants ; puis il va s'asseoir sur le seuil, met à ses pieds sa besace qu'on vient de remplir, et dit aux convives :
« Κέκλυτέ μευ, μνηστῆρες ἀγακλειτῆς βασιλείης, 468
Ὄφρ᾽ εἴπω τά με θυμὸς ἐνὶ στήθεσσι κελεύει.
Οὐ μὰν οὔτ᾽ ἄχος ἐστὶ μετὰ φρεσὶν οὔτε τι πένθος, 470
ὁππότ᾽ ἀνὴρ περὶ οἷσι μαχειόμενος κτεάτεσσι
βλήεται, ἢ περὶ βουσὶν ἢ ἀργεννῇς ὀΐεσσιν·
αὐτὰρ ἔμ᾽ Ἀντίνοος βάλε γαστέρος εἵνεκα λυγρῆς,
οὐλομένης, ἣ πολλὰ κάκ᾽ ἀνθρώποισι δίδωσιν.
Ἀλλ᾽ εἴ που πτωχῶν γε θεοὶ καὶ Ἐρινύες εἰσίν, 475
Ἀντίνοον πρὸ γάμοιο τέλος θανάτοιο κιχείη. » Τὸν δ᾽ αὖτ᾽ Ἀντίνοος προσέφη, Εὐπείθεος υἱός· 477 « Ἔσθι᾽ ἕκηλος, ξεῖνε, καθήμενος, ἢ ἄπιθ᾽ ἄλλῃ,
μή σε νέοι διὰ δώματ᾽ ἐρύσσωσ᾽, οἷ᾽ ἀγορεύεις,
ἢ ποδὸς ἢ καὶ χειρός, ἀποδρύψωσι δὲ πάντα. » 480 Ὣς ἔφαθ᾽, οἱ δ᾽ ἄρα πάντες ὑπερφιάλως νεμέσησαν· 481
ὧδε δέ τις εἴπεσκε νέων ὑπερηνορεόντων· « Ἀντίνο᾽, οὐ μὲν κάλ᾽ ἔβαλες δύστηνον ἀλήτην,
οὐλόμεν᾽, εἰ δή πού τις ἐπουράνιος θεός ἐστιν.
Καί τε θεοὶ ξείνοισιν ἐοικότες ἀλλοδαποῖσι, 485
παντοῖοι τελέθοντες, ἐπιστρωφῶσι πόληας,
ἀνθρώπων ὕβριν τε καὶ εὐνομίην ἐφορῶντες. » Ὣς ἄρ᾽ ἔφαν μνηστῆρες, ὁ δ᾽ οὐκ ἐμπάζετο μύθων. 488
Τηλέμαχος δ᾽ ἐν μὲν κραδίῃ μέγα πένθος ἄεξε
βλημένου, οὐδ᾽ ἄρα δάκρυ χαμαὶ βάλεν ἐκ βλεφάροιϊν, 490
ἀλλ᾽ ἀκέων κίνησε κάρη, κακὰ βυσσοδομεύων. Τοῦ δ᾽ ὡς οὖν ἤκουσε περίφρων Πηνελόπεια 492
βλημένου ἐν μεγάρῳ, μετ᾽ ἄρα δμῳῇσιν ἔειπεν· « Αἴθ᾽ οὕτως αὐτόν σε βάλοι κλυτότοξος Ἀπόλλων. » Τὴν δ᾽ αὖτ᾽ Εὐρυνόμη ταμίη πρὸς μῦθον ἔειπεν· 495 « Εἰ γὰρ ἐπ᾽ ἀρῇσιν τέλος ἡμετέρῃσι γένοιτο·
οὐκ ἄν τις τούτων γε ἐΰθρονον Ἠῶ ἵκοιτο. » Τὴν δ᾽ αὖτε προσέειπε περίφρων Πηνελόπεια· 498 « Μαῖ᾽, ἐχθροὶ μὲν πάντες, ἐπεὶ κακὰ μηχανόωνται·
Ἀντίνοος δὲ μάλιστα μελαίνῃ κηρὶ ἔοικε. 500
Ξεῖνός τις δύστηνος ἀλητεύει κατὰ δῶμα
ἀνέρας αἰτίζων· ἀχρημοσύνη γὰρ ἀνώγει·
ἔνθ᾽ ἄλλοι μὲν πάντες ἐνέπλησάν τ᾽ ἔδοσάν τε,
οὗτος δὲ θρήνυι πρυμνὸν βάλε δεξιὸν ὦμον. » Ἡ μὲν ἄρ᾽ ὣς ἀγόρευε μετὰ δμῳῇσι γυναιξίν, 505
ἡμένη ἐν θαλάμῳ· ὁ δ᾽ ἐδείπνεε δῖος Ὀδυσσεύς·
ἡ δ᾽ ἐπὶ οἷ καλέσασα προσηύδα δῖον ὑφορβόν·
« ῎Ερχεο, δῖ᾽ Εὔμαιε, κιὼν τὸν ξεῖνον ἄνωχθι 508
ἐλθέμεν, ὄφρα τί μιν προσπτύξομαι ἠδ᾽ ἐρέωμαι
εἴ που Ὀδυσσῆος ταλασίφρονος ἠὲ πέπυσται 510
ἢ ἴδεν ὀφθαλμοῖσι· πολυπλάγκτῳ γὰρ ἔοικε. » Τὴν δ᾽ ἀπαμειβόμενος προσέφης, Εὔμαιε συβῶτα 512 « Εἰ γάρ τοι, βασίλεια, σιωπήσειαν Ἀχαιοί·
οἷ᾽ ὅ γε μυθεῖται, θέλγοιτό κέ τοι φίλον ἦτορ.
Τρεῖς γὰρ δή μιν νύκτας ἔχον, τρία δ᾽ ἤματ᾽ ἔρυξα 515
ἐν κλισίῃ· πρῶτον γὰρ ἔμ᾽ ἵκετο νηὸς ἀποδράς·
ἀλλ᾽ οὔ πω κακότητα διήνυσεν ἣν ἀγορεύων.
Ὡς δ᾽ ὅτ᾽ ἀοιδὸν ἀνὴρ ποτιδέρκεται, ὅς τε θεῶν ἒξ
ἀείδει δεδαὼς ἔπε᾽ ἱμερόεντα βροτοῖσι,
τοῦ δ᾽ ἄμοτον μεμάασιν ἀκουέμεν, ὁππότ᾽ ἀείδῃ· 520
ὣς ἐμὲ κεῖνος ἔθελγε παρήμενος ἐν μεγάροισι.
Φησὶ δ᾽ Ὀδυσσῆος ξεῖνος πατρώϊος εἶναι,
Κρήτῃ ναιετάων, ὅθι Μίνωος γένος ἐστίν.
Ἔνθεν δὴ νῦν δεῦρο τόδ᾽ ἵκετο πήματα πάσχων,
προπροκυλινδόμενος· στεῦται δ᾽ Ὀδυσῆος ἀκοῦσαι, 525
ἀγχοῦ, Θεσπρωτῶν ἀνδρῶν ἐν πίονι δήμῳ,
ζωοῦ· πολλὰ δ᾽ ἄγει κειμήλια ὅνδε δόμονδε. » Τὸν δ᾽ αὖτε προσέειπε περίφρων Πηνελόπεια· 528 « Ἔρχεο, δεῦρο κάλεσσον, ἵν᾽ ἀντίον αὐτὸς ἐνίσπῃ.
Οὗτοι δ᾽ ἠὲ θύρῃσι καθήμενοι ἑψιαάσθων. 530
Ἢ αὐτοῦ κατὰ δώματ᾽, ἐπεί σφισι θυμὸς ἐΰφρων.
Αὐτῶν μὲν γὰρ κτήματ᾽ ἀκήρατα κεῖτ᾽ ἐνὶ οἴκῳ,
σῖτος καὶ μέθυ ἡδύ· τὰ μὲν οἰκῆες ἔδουσιν,
οἱ δ᾽ εἰς ἡμέτερον πωλεύμενοι ἤματα πάντα,
βοῦς ἱερεύοντες καὶ ὄϊς καὶ πίονας αἶγας, 535
εἰλαπινάζουσιν πίνουσί τε αἴθοπα οἶνον,
μαψιδίως· τὰ δὲ πολλὰ κατάνεται. Οὐ γὰρ ἔπ᾽ ἀνήρ,
οἷος Ὀδυσσεὺς ἔσκεν, ἀρὴν ἀπὸ οἴκου ἀμῦναι.
Εἰ δ᾽ Ὀδυσεὺς ἔλθοι καὶ ἵκοιτ᾽ ἐς πατρίδα γαῖαν,
αἶψά κε σὺν ᾧ παιδὶ βίας ἀποτίσεται ἀνδρῶν. » 540 Ὣς φάτο, Τηλέμαχος δὲ μέγ᾽ ἔπταρεν, ἀμφὶ δὲ δῶμα 541 σμερδαλέον κονάβησε· γέλασσε δὲ Πηνελόπεια,
αἶψα δ᾽ ἄρ᾽ Εὔμαιον ἔπεα πτερόεντα προσηύδα· « Ἔρχεό μοι, τὸν ξεῖνον ἐναντίον ὧδε κάλεσσον. 544
Οὐχ ὁράᾳς ὅ μοι υἱὸς ἐπέπταρε πᾶσιν ἔπεσσι; 545
Τῷ κε καὶ οὐκ ἀτελὴς θάνατος μνηστῆρσι γένοιτο
πᾶσι μάλ᾽, οὐδέ κέ τις θάνατον καὶ κῆρας ἀλύξει.
Ἄλλο δέ τοι ἐρέω, σὺ δ᾽ ἐνὶ φρεσὶ βάλλεο σῇσιν·
αἴ κ᾽ αὐτὸν γνώω νημερτέα πάντ᾽ ἐνέποντα,
ἕσσω μιν χλαῖνάν τε χιτῶνά τε, εἵματα καλά. » 550 Ὣς φάτο, βῆ δὲ συφορβός, ἐπεὶ τὸν μῦθον ἄκουσεν· 551
ἀγχοῦ δ᾽ ἱστάμενος ἔπεα πτερόεντα προσηύδα· « Ξεῖνε πάτερ, καλέει σε περίφρων Πηνελόπεια,
μήτηρ Τηλεμάχοιο· μεταλλῆσαί τί ἑ θυμὸς
ἀμφὶ πόσει κέλεται, καὶ κήδεά περ πεπαθυίῃ. 555
Εἰ δέ κέ σε γνώῃ νημερτέα πάντ᾽ ἐνέποντα,
ἕσσει σε χλαῖνάν τε χιτῶνά τε, τῶν σὺ μάλιστα
χρηΐζεις· σῖτον δὲ καὶ αἰτίζων κατὰ δῆμον
γαστέρα βοσκήσεις· δώσει δέ τοι ὅς κ᾽ ἐθέλῃσι. » Τὸν δ᾽ αὖτε προσέειπε πολύτλας δῖος Ὀδυσσεύς· 560 « Εὔμαι᾽, αἶψά κ᾽ ἐγὼ νημερτέα πάντ᾽ ἐνέποιμι
κούρῃ Ἰκαρίοιο, περίφρονι Πηνελοπείῃ·
οἶδα γὰρ εὖ περὶ κείνου, ὁμὴν δ᾽ ἀνεδέγμεθ᾽ ὀϊζύν.
Ἀλλὰ μνηστήρων χαλεπῶν ὑποδείδι᾽ ὅμιλον,
τῶν ὕβρις τε βίη τε σιδήρεον οὐρανὸν ἵκει. 565
Καὶ γὰρ νῦν, ὅτε μ᾽ οὗτος ἀνὴρ κατὰ δῶμα κιόντα
οὔ τι κακὸν ῥέξαντα βαλὼν ὀδύνῃσιν ἔδωκεν,
οὔτε τι Τηλέμαχος τό γ᾽ ἐπήρκεσεν οὔτε τις ἄλλος.
Τῷ νῦν Πηνελόπειαν ἐνὶ μεγάροισιν ἄνωχθι
μεῖναι, ἐπειγομένην περ, ἐς ἠέλιον καταδύντα· 570
καὶ τότε μ᾽ εἰρέσθω πόσιος πέρι νόστιμον ἦμαρ,
ἀσσοτέρω καθίσασα παραὶ πυρί· εἵματα γάρ τοι
λύγρ᾽ ἔχω· οἶσθα καὶ αὐτός, ἐπεί σε πρῶθ᾽ ἱκέτευσα. » Ὣς φάτο, βῆ δὲ συφορβός, ἐπεὶ τὸν μῦθον ἄκουσε. 574
Τὸν δ᾽ ὑπὲρ οὐδοῦ βάντα προσηύδα Πηνελόπεια· 575 « Οὐ σύ γ᾽ ἄγεις, Εὔμαιε· τί τοῦτ᾽ ἐνόησεν ἀλήτης;
Ἦ τινά που δείσας ἐξαίσιον ἦε καὶ ἄλλως
αἰδεῖται κατὰ δῶμα; κακὸς δ᾽ αἰδοῖο; ἀλήτης. » Τὴν δ᾽ ἀπαμειβόμενος προσέφης, Εὔμαιε συβῶτα· 579 « Μυθεῖται κατὰ μοῖραν, ἅ πέρ κ᾽ οἴοιτο καὶ ἄλλος, 580
ὕβριν ἀλυσκάζων ἀνδρῶν ὑπερηνορεόντων.
Ἀλλά σε μεῖναι ἄνωγεν ἐς ἠέλιον καταδύντα.
Καὶ δὲ σοὶ ὧδ᾽ αὐτῇ πολὺ κάλλιον, ὦ βασίλεια,
οἴην πρὸς ξεῖνον φάσθαι ἔπος ἠδ᾽ ἐπακοῦσαι. » Τὸν δ᾽ αὖτε προσέειπε περίφρων Πηνελόπεια· 585 « Οὐκ ἄφρων ὁ ξεῖνος· ὀΐεται, ὥς περ ἂν εἴη·
οὐ γάρ πού τινες ὧδε καταθνητῶν ἀνθρώπων
ἀνέρες ὑβρίζοντες ἀτάσθαλα μηχανόωνται. » Ἡ μὲν ἄρ᾽ ὣς ἀγόρευεν, ὁ δ᾽ ᾤχετο δῖος ὑφορβὸς 589
μνηστήρων ἐς ὅμιλον, ἐπεὶ διεπέφραδε πάντα. 590
Αἶψα δὲ Τηλέμαχον ἔπεα πτερόεντα προσηύδα,
ἄγχι σχὼν κεφαλήν, ἵνα μὴ πευθοίαθ᾽ οἱ ἄλλοι· « Ὦ φίλ᾽, ἐγὼ μὲν ἄπειμι, σύας καὶ κεῖνα φυλάξων, 593
σὸν καὶ ἐμὸν βίοτον· σοὶ δ᾽ ἐνθάδε πάντα μελόντων.
Αὐτὸν μέν σε πρῶτα σάω, καὶ φράζεο θυμῷ 595
μή τι πάθῃς· πολλοὶ δὲ κακὰ φρονέουσιν Ἀχαιῶν,
τοὺς Ζεὺς ἐξολέσειε πρὶν ἡμῖν πῆμα γενέσθαι. » Τὸν δ᾽ αὖ Τηλέμαχος πεπνυμένος ἀντίον ηὔδα· 598 « Ἔσσεται οὕτως, ἄττα· σὺ δ᾽ ἔρχεο δειελιήσας·
ἠῶθεν δ᾽ ἰέναι καὶ ἄγειν ἱερήϊα καλά· 600
αὐτὰρ ἐμοὶ τάδε πάντα καὶ ἀθανάτοισι μελήσει. » Ὣς φάθ᾽, ὁ δ᾽ αὖτις ἄρ᾽ ἕζετ᾽ ἐϋξέστου ἐπὶ δίφρου, 602
πλησάμενος δ᾽ ἄρα θυμὸν ἐδητύος ἠδὲ ποτῆτος
βῆ ῥ᾽ ἴμεναι μεθ᾽ ὕας, λίπε δ᾽ ἕρκεά τε μέγαρόν τε,
πλεῖον δαιτυμόνων· οἱ δ᾽ ὀρχηστυῖ καὶ ἀοιδῇ 605
τέρποντ᾽· ἤδη γὰρ καὶ ἐπήλυθε δείελον ἦμαρ.
468 « Écoutez-moi, prétendants d'une reine illustre, je vais vous dire toute ma pensée. Aucune douleur, aucune peine ne peut fléchir le cœur de l'homme qui, combattant pour ses richesses et son bétail, est blessé par l'ennemi ; mais Antinoüs me frappe, moi, parce que je suis tourmenté par la faim cruelle et dévorante, source de maux sans nombre ! Si les dieux et les Furies protègent les pauvres et les mendiants, qu'Antinoüs reçoive la mort avant l'accomplissement de son hymen ! »
477 Antinoüs, fils d'Eupithée, prend la parole et dit à Ulysse : « Vieillard, assieds-toi et mange en silence ou quitte promptement ces lieux : les jeunes gens, pour te punir de tes discours, pourraient bien t'entraîner hors de ce palais par les pieds ou par les mains, et te déchirer les membres. » 481 Les prétendants sont tous indignés, et l'un d'eux laisse échapper ces paroles :
« Antinoüs, tu ne devais point frapper ce malheureux voyageur qui est peut-être une divinité céleste. Souvent les dieux, semblables à des hôtes étrangers, parcourent les villes pour être témoins et de l'injustice et de la piété des hommes. »
488 Antinoüs méprise les propos des prétendants. — Télémaque éprouve une vive douleur : cependant il ne laisse échapper aucune larme ; mais il secoue la tête en silence, et médite la mort des prétendants. 492 Lorsque la prudente Pénélope apprend qu'un mendiant a été frappé dans son palais, elle dit aux femmes qui la servent :
« Puisse Apollon, célèbre par son arc, frapper ainsi l'orgueilleux Antinoüs ! »
495 Eurynome, l'intendante du palais, lui répond en ces termes : « Ah ! si nos vœux étaient exaucés, aucun de ces prétendants ne reverrait la fille du matin briller sur son trône d'or ! »
498 La prudente Pénélope réplique aussitôt en disant :
« Oui, ma chère nourrice, tous ces prétendants me sont odieux : ils ne méditent que des forfaits ! Antinoüs, surtout, est pour moi l'image de la mort. — Un malheureux étranger, accablé de misère, vient mendier dans ce palais, tous les prétendants remplissent sa besace ; mais Antinoüs seul lui lance son escabelle et en frappe le mendiant à l'extrémité de l'épaule droite. »
505 Ainsi parle Pénélope. — Elle se tient dans ses appartements, au milieu des femmes qui la servent, pendant qu'Ulysse prend son repas. — Bientôt elle appelle le chef des pasteurs et lui dit :
508 « Noble Eumée, va chercher ce mendiant pour que je lui demande s'il n'a pas entendu parler de l'intrépide Ulysse, s'il n'a pas vu ce héros de ses propres yeux ; car ce pauvre étranger me semble avoir beaucoup voyagé. »
512 Le chef des pasteurs lui répond en ces termes :
« Ô reine, plût au ciel que tous les Achéens rassemblés ici fussent réduits au silence, et que vous pussiez entendre ce mendiant : ses récits charmeraient votre cœur ! Je l'ai gardé dans ma cabane pendant trois jours et trois nuits ; c'est chez moi qu'il est venu quand il s'est échappé de son navire ; cependant il ne m'a pas encore raconté toutes ses infortunes. — De même qu'on écoute un chanteur qui, jadis instruit par les dieux, ravit les mortels par l'harmonie de ses accents : de même j'écoutais avec ravissement les récits de cet étranger. — Il me dit que ses pères étaient unis à la maison d'Ulysse par les liens de l'hospitalité, et qu'il habitait autrefois l'île de Crète où naquit Minos. Cet étranger arrive après avoir souffert des maux sans nombre et après s'être traîné, comme mendiant, de contrée en contrée. Il prétend qu'Ulysse est maintenant chez le peuple fortuné des Thesprotes, et qu'il reviendra bientôt en rapportant des richesses précieuses. »
528 La sage Pénélope dit au pasteur Eumée :
« Fais donc venir ici cet étranger pour qu'il me raconte aussi ses propres infortunes. Quant aux prétendants, qu'ils se réjouissent sous les portiques ou dans le palais, puisque leur âme est livrée à la joie. Tandis que leurs richesses, que leur vin et leur blé restent intacts dans leurs demeures et ne servent qu'à nourrir leurs esclaves, ils viennent chaque jour se divertir ici ; ils tuent les bœufs, les brebis, les chèvres les plus grasses ; ils s'abandonnent aux délices des festins et boivent impunément mon vin aux sombres couleurs : c'est ainsi qu'ils consument tous mes biens ! Il faudrait un héros semblable à Ulysse pour empêcher la ruine de ma maison. Ah ! si jamais mon époux revenait dans sa patrie, comme il châtierait bientôt, avec son fils, l'insolence de tous ces hommes ! »
541 A peine a-t-elle achevé ces paroles, que Télémaque éternue avec force, et tout le palais en retentit. Pénélope sourit et dit à Eumée :
544 « Hâte-toi donc d'amener ici ce voyageur ; ne vois-tu pas que mon fils vient d'éternuer à mes dernières paroles ? Que la mort soit d'après cet augure (7) l'inévitable destin de tous les prétendants, et qu'aucun d'eux n'échappe au trépas ! Retiens bien encore ces paroles. Si cet étranger me dit la vérité, je lui donnerai un manteau, une tunique et de riches vêtements.»
551 Le chef des pasteurs s'éloigne après avoir entendu cet ordre ; il s'approche d'Ulysse et lui adresse ces rapides paroles :
« Cher étranger, la mère de Télémaque, la prudente Pénélope veut te demander des nouvelles de son époux, pour lequel elle souffre tant de maux. Si tu lui dis la vérité, elle te donnera une tunique, un manteau et les vêtements dont tu as besoin. Tu pourras ensuite aller mendier par la ville pour soulager ta faim, et chacun te fera l'aumône selon sa volonté.»
560.
Le divin et intrépide Ulysse lui répond aussitôt :
« Cher Eumée, j'irais volontiers dire toute la vérité à la reine, car j'ai beaucoup connu le divin Ulysse, et j'ai souffert avec lui les mêmes maux, si je ne craignais la foule des prétendants, dont les violentes injures sont montées jusqu'au ciel. Lorsqu'Antinoüs m'a frappé si violemment, moi qui ne faisais aucun mal, Télémaque ni personne n'a osé me secourir. Engage donc Pénélope à m'attendre, malgré son impatience, jusqu'au coucher du soleil ; alors elle pourra m'interroger sur le retour tant désiré de son époux en me faisant asseoir auprès du foyer ; car je n'ai, moi, que des vêtements déchirés : tu le sais toi-même, cher pasteur, puisque c'est toi que j'ai imploré le premier. »
574 Eumée s'éloigne. Pénélope, qui le voit franchir le seuil, lui adresse ces paroles :
« Quoi ! tu n'amènes point cet étranger ? Que pense donc ce vagabond ? Craint-il encore de nouvelles insultes, ou bien la honte l'empêche-t-elle de traverser mon palais ? Un mendiant timide est un être bien malheureux. » 579 Le chef des pasteurs répond à Pénélope :
« Cet étranger parle avec sagesse ;
tout autre à sa place penserait comme lui : il veut éviter la violence des prétendants. Il vous engage donc à l'attendre jusqu'au coucher du soleil ; en effet, le soir sera plus convenable pour interroger votre hôte et pour écouter ses récits. »
585 La prudente Pénélope réplique aussitôt :
« Vraiment cet étranger ne me paraît point privé de raison. Jamais, dans aucun lieu ni à aucune époque, on n'a vu des prétendants commettre de telles injustices ! » 589 Le pasteur, après s'être acquitté de son message, revient au milieu des jeunes princes ; il s'approche de Télémaque, penche la tête vers lui, pour n'être entendu de personne, et lui dit :
593 « Je retourne maintenant à ma bergerie pour veiller sur les troupeaux, votre fortune et la mienne. Vous, prenez soin de vos richesses ; mais surtout songez à votre propre existence et tâchez qu'il ne vous arrive aucun mal : un grand nombre d'Achéens méditent votre mort. Que Jupiter les extermine donc avant que le malheur nous atteigne ! »
598 Le prudent Télémaque lui répond en disant :
« Tout s'accomplira selon tes désirs, bon vieillard. Pars après le repas du soir ; et demain, au lever de l'Aurore, amène ici de belles victimes : abandonne le reste à mes soins et à ceux des dieux immortels. »
602 Aussitôt Eumée va s'asseoir sur un siège magnifique et prend le repas du soir. Quand il a bu et mangé selon les désirs de son cœur, il se dispose à retourner auprès de ses troupeaux ; puis il s'éloigne du palais : il voit tous les convives qui se livrent aux plaisirs de la danse et du chant ; car la fin du jour était arrivée. »
Notes, explications et commentaires
(1) Ce passage, ἔχοντά περ ἄλγεα θυμῶι, (vers 13) peut être entendu de deux manières d'après les différentes explications que l'on donne à la particule περ ; il signifie, dans le premier cas : QUOIQUE ayant des douleurs dans mon âme ; et dans le second : PUISQUE j'ai des douleurs dans mon âme.
(2) Pour la traduction de ce passage obscur, nous avons suivi les Explications de Dubner.
(3) Les bassins et les trépieds étaient les dons que l'on faisait seulement aux nobles étrangers.
(4) Il y a dans le texte : ἐξ ἑτέρων ἕτερ᾽ ἐστίν (vers 266) Ce passage obscur a été compris de différentes manières par les traducteurs ; Eustathe, Buttmann, les scholies, Voss et Dugas-Montbel le rendent par maison à plusieurs étages ; Bitaubé dit : il (le palais) ne ressemble point à d'autres palais. Clarke a traduit mot à mot ce passage ; mais il ne l'a pas éclairci en disant : ex aliis alix sunt. Dubner, qui voulait faire disparaître l'obscurité de ce vers, a ajoute le mot œdes. Malgré cela, ce passage n'est, pas encore clairement expliqué.
(5) Le texte corrigé par Wolf et adopté par Dubner porte :
ἥμισυ γάρ τ᾽ ἀρετῆς ἀποαίνυται εὐρύοπα Ζεὺς
ἀνέρος, εὖτ᾽ ἄν μιν κατὰ δούλιον ἦμαρ ἕληισιν.
(vers 322/323)
Platon, qui rapporte ces deux vers, substitue le mot νόος (intelligence) au mot ἀρετῆς (vertu). Mais comme le passage rapporté par Platon est un peu différent de celui qui est généralement adopté, nous le donnons textuellement ici :
ἥμισυ γάρ τ᾽ νόος ἀποαίνυται εὐρύοπα Ζεὺς
ἀνέρος, οὔς ἄνδἠ κατὰ δούλιον ἦμαρ ἕληισιν.
(6) C'est-à-dire l'esclavage. Madame Dacier et Dugas-Montbel n'ont pas compris le sens de cette phrase en faisant entendre qu'Antinoüs voulait renvoyer Ulysse en Égypte.
(7) Eustathe nous apprend que, chez les anciens, l'éternuement était d'un augure favorable. «Voilà pourquoi, ajoute cet auteur, on salue celui qui éternue. » Montaigne parle en ces termes de cet antique usage : « Me demanderez-vous d'où vient cette coutume de bénir ceux qui éternuent ? Parce que l’éternument vient de la tête et est sans blasme ; nous lui faisons cet honneste accueil. Ne vous mocquez pas de cette subtilité, elle est, dit-on, d'Aristote. »
Homère, Odyssée, Chant 18 (traduction française)
Homère
Odyssée
Pour d'autres traductions françaises
LIVRE XVΙΙΙ
texte grec
chant 17
chant 19
Livre XVIII
COMBAT D'ULYSSE ET D'IRUS.
n ce moment arrive un mendiant connu de tout le peuple d'Ithaque, et qui était devenu fameux par sa voracité : il mangeait et buvait sans cesse. Quoiqu'il fût de haute taille, il n'avait aucune force, aucune vigueur ; il s'appelait Arnée : sa mère lui donna ce nom lorsqu'il vint au monde ; mais tous les jeunes gens le nommaient Irus, parce qu'il portait leurs messages. Irus, à son arrivée, veut chasser Ulysse du palais ; il l'accable d'outrages et lui dit :
« Fuis de ce portique, misérable vieillard, si tu ne veux pas que je te jette dehors en te traînant par les pieds ! Ne t'aperçois-tu pas que tous les prétendants me font signe de te chasser ? Cependant, j'hésite encore. Retire-toi donc, ou nous allons en venir aux mains. »
L'intrépide Ulysse, lui jetant un regard courroucé, lui répond :
[15] « Misérable, je ne t'ai jamais fait ni dit aucune injure, et maintenant je ne suis même pas jaloux des présents nombreux que l'on te fait. Comme ce seuil est assez grand pour nous deux, n'envie point le bien des autres ; car tu n'es qu'un mendiant comme moi. — La richesse vient des dieux. — Ne me provoque pas au combat, ne m'irrite point davantage, si tu ne veux pas que j'ensanglante et ta bouche et ta poitrine ! Je serais bien sûr alors de goûter le repos en ces lieux ; car je pense que tu ne voudrais plus revenir dans le palais d'Ulysse, fils de Laërte. »
Irus, tout courroucé des paroles du héros, s'écrie :
[26] « Grands dieux ! avec quelle volubilité parle ce glouton ! On dirait d'une vieille femme qui n'a jamais quitté son foyer (1)! — Si je voulais me venger, je le frapperais de mes deux mains, je lui ferais sortir toutes les dents de la mâchoire comme à un sanglier qui ravage les moissons ! — Maintenant prends ta ceinture et que ces héros soient témoins de notre lutte. Mais oseras-tu te battre avec un homme plus jeune que toi ? »
C'est ainsi que devant les portes élevées et sur le seuil brillant du palais ils se disputent avec aigreur. Le puissant Antinoüs se met à sourire et dit aux prétendants :
[36] « O mes amis ! jamais on n'a vu un spectacle semblable à celui qu'une divinité nous montre en ce moment ! Irus et le mendiant se prennent de querelle et veulent en venir aux mains. Allons, excitons-les davantage. »
Il dit ; tous se lèvent en riant et se rangent autour des deux mendiants. Alors, Antinoüs, fils d'Eupithée, prend la parole et dit :
[43] « Illustres prétendants, écoutez-moi. Vous voyez bien sur les flammes ces viandes que nous avons préparées pour notre repas du soir en les remplissant de graisse et de sang : eh bien ! celui des deux mendiants qui remportera la victoire choisira lui-même la part qu'il désire ; il assistera désormais à nos festins, et nous ne permettrons à aucun étranger de venir mendier ici. »
Ces paroles plaisent aux prétendants. Mais le prudent Ulysse, imaginant une nouvelle ruse, leur tient ce discours :
[52] « Il n'est pas juste qu'un vieillard, brisé par l'âge et par les malheurs, lutte avec un homme jeune et vigoureux. Cependant, la faim cruelle me force à recevoir encore de nouveaux coups ! Faites-moi serment qu'aucun de vous, par amour pour Irus, ne me frappera de sa main pesante et ne m'accablera de coups en se joignant à ce mendiant. »
Tous promettent aussitôt ce que leur demande Ulysse. Quand ils ont juré, le jeune Télémaque se lève et dit à son père:
[61] « Étranger, si tu veux chasser cet homme, ne crains pas les prétendants ; car celui qui te frapperait aurait à lutter avec un grand nombre d'Achéens. Je suis le protecteur des étrangers, et Antinoüs ainsi qu'Eurymaque, tous deux pleins de prudence, ont les mêmes sentiments que moi. »
Il dit, et tous les prétendants applaudissent. — Ulysse se forme aussitôt une ceinture avec ses haillons ; il laisse voir ses belles cuisses, fortes et nerveuses, ses larges épaules, sa poitrine et ses bras vigoureux. Minerve accourt auprès de ce héros et rehausse encore la beauté de ses membres. Tous les prétendants sont alors frappés d'admiration, et ils se disent :
[73] « Irus, notre messager, ne le sera bientôt plus (2) : car ce vieillard nous montre sous ses sales haillons des membres vigoureux et forts. »
Tels sont leurs discours. — L'âme d'Irus est violemment agitée.
Des esclaves entourent d'une ceinture le corps de ce mendiant, et ses membres frissonnent. Antinoüs l'accable d'injures et lui dit :
[79] « Vil fanfaron, tu n'aurais jamais dû vivre, ni même voir la lumière, puisque tu trembles de crainte et que tu redoutes ce vieillard brisé par l'âge et par les malheurs ! Je te le déclare, et mes paroles s'accompliront : si cet étranger est ton vainqueur, je te jetterai dans un sombre navire et je t'enverrai au roi Échétus, le fléau des hommes, qui te coupera le nez et les oreilles, t'arrachera les signes de la virilité et les donnera tout palpitants aux chiens pour être leur pâture ! »
A cette menace, une grande frayeur agite les membres d'Irus. — On conduit le mendiant au milieu de l'assemblée, et les deux combattants lèvent leurs bras. — Le divin Ulysse se demande s'il frappera mortellement son adversaire, ou s'il ne fera seulement que l'étendre à ses pieds : il lui semble plus sage de ne lui porter que de faibles coups, afin de n'être pas reconnu des Achéens. — Irus, le premier, lance un coup de poing et atteint Ulysse à l'épaule droite ; mais celui-ci le frappe à son tour derrière l'oreille et lui brise les os du cou : soudain un sang noir jaillit de la bouche d'Irus. Le mendiant tombe en mugissant dans la poussière ; ses dents s'entre-choquent et ses pieds s'agitent convulsivement sur la terre. Alors, tous les prétendants, les mains élevées, partent d'un grand éclat de rire. Ulysse prend Irus par les pieds et l'entraîne hors du palais ; il le place contre le mur de la cour, tout près des portes, lui remet un bâton, et lui dit :
[105] « Reste là pour écarter les chiens et les porcs, et ne prétends plus être le roi des étrangers et des pauvres, toi qui n'es qu'un misérable mendiant, si tu ne veux pas qu'il t'arrive encore de plus grands malheurs. »
En disant ces mots, il jette sur ses épaules sa hideuse besace trouée en maints endroits et vient se rasseoir sur le seuil. Les prétendants, en le voyant, se mettent à rire et le félicitent par ces paroles :
[111] « Étranger, que Jupiter et les dieux immortels t'accordent tout ce que ton cœur désire, puisque tu as délivré la ville de cet insatiable mendiant ! Bientôt nous l'enverrons au roi Échétus, le fléau des hommes.
Ainsi parlent les prétendants. — Le divin Ulysse se réjouit de cet heureux présage. — Antinoüs apporte au fils de Laërte l'énorme ventre d'une chèvre, tout rempli de graisse et de sang ; Amphinome, lui donne deux pains qu'il prend dans une corbeille, puis, le saluant avec sa coupe d'or, il lui dit :
[122] « Sois heureux, vénérable étranger, et que la prospérité embellisse tes derniers jours ! car maintenant je vois que tu es accablé de maux sans nombre. »
L'ingénieux Ulysse lui répond aussitôt :
[125] « Amphinome, vous êtes un homme prudent et un fils digne de votre glorieux père. J'ai appris que Nisus fut toujours, dans Dulichium, un prince brave, généreux et opulent : c'est lui, dit-on, qui vous donna le jour, et vous êtes en tout semblable à ce héros bienveillant. Prêtez-moi donc encore une oreille attentive. De tous les êtres que nourrit la terre, de tous ceux qui rampent à sa surface ou respirent sous la voûte des cieux, il n'en est point de plus faible que l'homme : tant que les dieux lui donnent le bonheur, la force et la santé, il dit que le mal ne l'atteindra jamais ; mais, lorsque les habitants de l'Olympe l'accablent d'infortunes, c'est alors que malgré lui il se résigne à les supporter. Tel est le cœur des humains : il change comme les jours que nous envoie Jupiter, le père des hommes et des dieux. Ainsi, moi, je devais être heureux parmi les mortels ; mais, entraîné par ma force, par mon ardeur, et plein de confiance dans mon père et dans mes frères puissants, je fis des choses injustes. Que l'homme ne commette donc jamais aucun crime ; qu'il apprenne, par mon exemple, à jouir en silence des bienfaits des dieux. Pourtant, je vois ici des princes qui dévorent des richesses immenses et outragent l'épouse d'un homme qui ne sera sans doute pas longtemps éloigné de ses amis : peut-être même est-il déjà près d'Ithaque. — Amphinome, puissent les dieux vous ramener heureusement dans vos demeures, afin que vous ne rencontriez point ce héros quand il reviendra dans sa chère patrie ! Ce n'est point sans répandre des flots de sang que lui et tous les prétendants se sépareront ! »
Ulysse, après avoir fait les libations, boit un vin délicieux et remet la coupe à Amphinome, chef des peuples. Celui-ci, le cœur rempli de tristesse, traverse la salle en secouant la tête : — il pressentait déjà sa perte ; mais il ne put échapper à la mort, car Minerve l'enchaîna pour qu'il pérît frappé par la lance de Télémaque. — Amphinome revient et s'assied sur le siège qu'il venait de quitter.
En ce moment, Minerve aux yeux d'azur inspire à Pénélope, fille d'Icare, la pensée de se montrer aux prétendants pour exciter encore leurs désirs (3) et aussi pour acquérir l'estime de son époux et de son fils. Pénélope, feignant de sourire, dit à l'une de ses suivantes :
[164] « Eurynome, je désire aujourd'hui, pour la première fois, me montrer aux prétendants, quoiqu'ils me soient tous odieux. Je veux dire à mon fils que pour son propre salut il devrait fuir ces princes, qui, tout en parlant bien, méditent des actions odieuses. »
Eurynome, l'intendante du palais, lui répond en disant :
[170] « Ma fille, vos paroles sont remplies de sagesse. Allez vers votre fils et ne lui cachez rien, mais baignez-vous d'abord et parfumez d'essence votre beau visage ; ne montrez point vos joues baignées de larmes : car il ne faut pas toujours pleurer. Votre fils est arrivé maintenant à cet âge que vous demandiez pour lui aux immortels afin de voir le duvet de la jeunesse ombrager son menton. »
La prudente Pénélope réplique en ces termes :
[178] « Eurynome, malgré ton zèle, n'exige point que je me baigne et que je me parfume d'essences. Les dieux, habitants de l'Olympe, m'ont ravi la beauté depuis que mon époux est parti pour Ilion. — Amène en ces lieux Hippodamie et Autonoé, qui m'accompagneront dans les salles du palais : la pudeur me défend de me montrer seule au milieu de tous ces hommes. »
Elle dit. La vénérable intendante sort aussitôt des appartements pour annoncer aux femmes de se rendre auprès de Pénélope.
Alors Minerve conçoit un autre dessein ; elle répand un doux sommeil sur les yeux de la fille d'Icare, qui s'endort, et ses membres fatigués reposent sur sa couche moelleuse. Pendant son sommeil Pallas lui fait des présents immortels pour que tous les Achéens admirent Pénélope à son réveil. D'abord la déesse répand sur le visage de la reine cette beauté céleste dont se pare Cythérée lorsque, le front ceint d'une belle couronne, elle conduit l'aimable chœur des Grâces (4); puis elle donne à la taille de Pénélope plus de grandeur, de souplesse, de majesté ; elle rend sa peau plus blanche que l'ivoire qu'on vient de polir, et Minerve s'éloigne.
Bientôt les deux femmes entrent bruyamment dans les salles; Pénélope se réveille, elle porte les mains à son visage et s'écrie :
[201] «
Hélas ! le doux sommeil m'a saisie, moi la plus infortunée des mortelles ! Puisse la chaste Diane m'envoyer aujourd'hui même une mort aussi douce, afin que je ne verse plus de larmes en regrettant un époux riche de toutes les vertus (5) et le plus illustre d'entre les Achéens ! »
En parlant ainsi Pénélope, suivie de ses femmes, quitte ses
appartements splendides et arrive bientôt dans la salle des jeunes princes ; elle s'arrête sur le seuil de la porte : un léger voile couvre son visage, et ses femmes se tiennent à ses côtés. Soudain les prétendants sentent fléchir leurs genoux, et leur âme est captivée par l'amour : ils désirent tous de partager la couche de la reine. Alors Pénélope dit à son fils chéri :
[215] « Télémaque, tu n'as donc plus dans ton cœur ni pensées ni sentiments ! Lorsque tu n'étais encore qu'un enfant tu montrais cependant plus de prudence. Maintenant que tu es grand, que tu as atteint l'âge heureux de l'adolescence, et que tout étranger en voyant ta taille et ta beauté te croit issu d'un noble sang, maintenant, dis-je, tu n'as plus dans ton cœur ni pensées, ni sentiments, ni justice. Ah ! tu viens de commettre un grand crime en souffrant qu'un hôte ait été indignement outragé dans ce palais ! Tu ne sais donc pas que si l'étranger qui repose tranquillement dans notre demeure y éprouve un traitement odieux, la honte et l'opprobre en rejailliront sur toi ? »
Le prudent Télémaque lui répond aussitôt :
[227] « O ma mère, je ne blâme point ton courroux ; car maintenant j'ai assez d'intelligence pour connaître et le bien et le mal. Autrefois, il est vrai, je n'étais qu'un enfant ; cependant je ne puis concevoir des desseins toujours remplis de prudence. Je suis comme étourdi par ces jeunes princes, qui, sans cesse à mes côtés, méditent des actions odieuses, et je n'ai personne pour me secourir. — La lutte entre Irus et l'étranger n'a point eu lieu d'après les conseils des prétendants, et le vénérable étranger a vaincu le mendiant Irus. (6) — Jupiter, Mercure et Apollon, faites que les prétendants courbent la tête dans ce palais, et soient privés de vigueur comme est maintenant Irus assis devant la porte et laissant retomber sa tête comme un homme appesanti par le vin ! Irus ne peut rester debout ni retourner à sa demeure : ses membres sont sans force. »
Ainsi parlent Télémaque et sa mère. Alors Eurymaque prend la parole et dit :
[245] « Fille d'Icare, prudente Pénélope, si tous les Achéens d'Argos te voyaient en ce moment, les prétendants viendraient en plus grand nombre pour assister à nos festins ; car tu remportes sur toutes les femmes par ta beauté, ta taille et ta sagesse. »
La prudente Pénélope lui répond en disant :
[250] « Eurymaque, les dieux m'ont ravi la beauté, le bonheur et la force depuis qu'Ulysse et les Argiens sont partis pour Ilion ! Si mon époux revenait ici pour me protéger, ma gloire en serait encore et plus grande et plus belle ! Maintenant je languis dans la tristesse, tant sont nombreux les maux dont les immortels m'accablent ! — Ulysse, en quittant la terre de sa patrie et en prenant congé de moi, serra ma main droite dans la sienne et me dit :
« Chère épouse, les Achéens aux belles cnémides ne reviendront sans doute pas sains et saufs de la ville d'Ilion. On dit que les Troyens sont de valeureux guerriers, habiles à lancer les traits, à diriger les flèches et à conduire dans les plaines de rapides coursiers qui ne laissent pas longtemps incertain le sort des batailles sanglantes. J'ignore si les dieux me ramèneront dans ma patrie ou s'ils me perdront dans les plaines immenses de Troie ; mais toi, Pénélope, prends soin de tous nos biens. Souviens-toi de mon vieux père et de ma mère, comme tu l'as toujours fait, et redouble de zèle pour eux pendant mon absence. Quand tu verras le duvet de la jeunesse ombrager le menton de notre fils, tu pourras alors abandonner ce palais et te choisir un époux selon tes désirs. » — C'est ainsi que parlait Ulysse, et maintenant toutes ses paroles vont s'accomplir ; la nuit funeste approche où il faudra que je subisse le joug d'un hymen odieux, moi, malheureuse, privée par Jupiter de toutes les félicités ! Un violent chagrin s'est emparé de mon âme ; car les prétendants n'observent plus les usages et les coutumes consacrés. Ceux qui désirent obtenir une femme d'une illustre origine et fille d'un homme puissant, amènent d'abord des bœufs et de grasses brebis, offrent un repas aux parents de leurs fiancées et les comblent tous de présents ; mais ils ne dévorent pas impunément, comme vous le faites, les richesses d'autrui. »
Elle dit ; et Ulysse se réjouit de ce que son épouse attirait ainsi les dons des prétendants, tout eu flattant leur espoir par de douces paroles. Mais Pénélope avait conçu d'autres pensées.
Alors Antinoüs, fils d'Eupithée, prend la parole et dit :
[285] « Fille d'Icare, prudente Pénélope, accepte les présents que chacun de nous va t'offrir : personne ne veut te refuser les dons d'usage ; mais nous ne retournerons point dans nos domaines ni nulle autre part avant que tu n'aies épousé celui qui te semblera le plus illustre d'entre les Achéens. »
Ainsi parle Antinoüs et tous les jeunes gens approuvent ce qu'il vient de dire. Les prétendants envoient aussitôt leurs hérauts chercher les présents. Le héraut d'Antinoüs apporte un grand et riche manteau étincelant de broderies et orné de douze agrafes en or adaptées à des anneaux courbés avec grâce. Le héraut d'Eurymaque dépose entre les mains de son maître un riche collier où l'ambre était enchâssé dans l'or et brillant comme le soleil. Les deux serviteurs d'Eurydamas apportent de belles boucles d'oreilles ornées de trois pierres précieuses et rayonnant avec grâce. Un serviteur revient du palais de Pisandre, fils du roi Polyctor, avec un collier qui était un ornement d'une rare beauté. C'est ainsi que chacun des prétendants fait à la reine de superbes dons. — Pénélope, la plus noble des femmes, remonte dans les appartements supérieurs du palais, et les deux suivantes emportent les magnifiques présents des prétendants.
Les jeunes princes se livrent aux plaisirs de la danse et du chant jusqu'à l'arrivée du soir. — Lorsque la nuit sombre est descendue du ciel, on place dans les salles du palais trois vases dans lesquels ou jette du bois desséché depuis longtemps, et on l'allume avec des torches enflammées ; les esclaves prennent soin de ce brasier et entretiennent tour à tour la brillante clarté qui s'échappe des vases. Alors l'ingénieux Ulysse prend la parole et dit :
[313] « Esclaves d'Ulysse, de ce héros absent depuis tant d'années, retournez dans les appartements où s'est retirée la vénérable reine, asseyez-vous auprès d'elle, tournez le fuseau, préparez le lin, et charmez les loisirs de Pénélope. Je me charge de prendre soin de ces vases lumineux, si les prétendants veulent attendre ici le lever de l'Aurore. Ces jeunes gens ne vaincront pas ma patience, car, moi, je suis endurci à la fatigue. »
Il dit. Toutes les suivantes se regardent en riant, et l'une d'elles accable d'outrages le vaillant Ulysse : c'était la fille de Dolius, la belle Mélantho, que Pénélope avait élevée, et qu'elle chérissait comme son propre enfant ; cette reine lui donnait tout ce qu'elle désirait, et pourtant Mélantho ne partageait point la douleur de Pénélope. Jadis cette esclave s'éprit d'amour pour le jeune Eurymaque, et elle s'unit en secret à ce héros. Mélantho adresse à Ulysse ces paroles outrageantes:
[327] « Misérable étranger ! tu as donc perdu la raison, puisque tu refuses d'aller coucher dans une forge ou dans un lieu public (7) ? Mais toi, tu préfères parler et commander avec assurance et audace au milieu de ces héros ! Est-ce que le vin a troublé ta raison, ou ton esprit est-il toujours ainsi ? Débites-tu sans cesse de telles paroles, ou bien est-ce la force d'avoir terrassé ce mendiant ? Mais crains alors qu'un autre plus vaillant qu'Irus ne se lève, ne te frappe la tête de son bras vigoureux et ne te renvoie de ce palais tout souillé de sang ! »
L'ingénieux Ulysse, la regardant d'un air courroucé, lui dit :
[338] « Impudente, je vais à l'instant rapporter à Télémaque les paroles que tu viens de proférer, afin qu'il fasse hacher ton corps en morceaux ! »
Ces paroles remplissent d'épouvanté toutes les esclaves ; elles se dispersent en tremblant, car elles craignent les menaces du pauvre voyageur. — Ulysse se tient debout près des brasiers étincelants ; il considère tous les jeunes princes qui dévorent ses biens, et il médite des projets qui bientôt doivent s'accomplir.
Minerve ne permet pas que les fiers prétendants cessent leurs insultes cruelles : la déesse veut qu'ils irritent encore le divin Ulysse. —Eurymaque, fils de Polybe, est le premier qui cherche à blesser le cœur du héros ; il prend la parole et excite le rire de ses compagnons en leur disant :
[351] « Écoutez-moi, vous qui prétendez à la main de Pénélope. Non ce n'est point sans la volonté des dieux que ce mendiant est venu dans le palais d'Ulysse. La lueur qui nous éclaire vient non seulement des brasiers, mais encore de la tête chauve de ce misérable vieillard ; car son crâne n'a pas un seul cheveu. »
Puis, s'adressant à Ulysse, il lui dit :
[357] « Étranger, si je te le demandais, voudrais-tu entrer à mon service ( tu aurais un salaire suffisant ) pour tailler les haies et planter de grands arbres aux extrémités de mes champs ? Je te nourrirais avec abondance, je te couvrirais de vêtements convenables, et je te donnerais de belles chaussures. Mais, comme tu n'as rien appris, tu ne veux sans doute pas travailler, et tu préfères mendier par la ville pour assouvir ton ventre insatiable. »
L'ingénieux Ulysse lui répond aussitôt :
[366] « Au printemps, lorsque viennent les longs jours, qu'on nous mette à l'ouvrage dans une riche prairie, après nous avoir donné à tous deux une faux courbée à la main, et que l'on nous laisse faucher dans l'herbe abondante depuis le matin jusqu'à l'arrivée des ténèbres : vous verrez quelle est ma vigueur. — Qu'on nous donne des bœufs robustes, grands, beaux, bien nourris, de même âge, de même force, et qu'on nous fasse labourer quatre arpents de terre : vous verrez encore si je sais tracer un sillon régulier. — Si le fils de Saturne allumait la guerre, et si j'avais un bouclier, deux javelots et un casque d'airain pour couvrir ma tête, vous me verriez marcher à la tête des combattants et vous ne me reprocheriez point ma voracité ! — Mais vous, Eurymaque, vous ne savez qu'outrager, et votre cœur est impitoyable ! Vous vous croyez un héros fort et puissant parce que vous êtes au milieu d'un petit nombre d'hommes sans force et sans valeur ! Si l'intrépide Ulysse revenait dans sa patrie, sans doute que ces larges portes vous paraîtraient trop étroites lorsque vous vous mettriez à fuir ! »
Ces dernières paroles augmentent le courroux d'Eurymaque, qui jette un regard furieux à Ulysse et lui dit :
[389] « Misérable ! je vais t'accabler de maux, toi qui parles avec tant d'assurance et d'audace au milieu de ces jeunes princes ! Est-ce que le vin a troublé ta raison, ou ton esprit est-il toujours ainsi ? Débites-tu sans cesse de telles paroles, ou bien est-ce la joie d'avoir terrassé le mendiant Irus ? »
En parlant ainsi, il prend une escabelle ; mais Ulysse, craignant la fureur d'Eurymaque, s'assied aux pieds d'Amphinome de Dulichium ; l'escabelle vole dans la salle et frappe l'échanson à la main droite : l'aiguière de l'échanson tombe à terre avec bruit, et lui-même, en gémissant, est renversé dans la poussière. Les prétendants poussent alors de grandes clameurs au milieu du sombre palais, et ils se disent :
[401] « Que ne périssait-il avant que de venir ici, ce misérable mendiant ! Il n'aurait point apporté parmi nous le désordre et le trouble. Maintenant, nous nous querellons pour des pauvres ; nous ne nous livrons plus à la joie des festins, et le mal triomphe ! ...»
Télémaque leur adresse aussitôt ces paroles :
[406] « Malheureux insensés, vous ne mettez plus aucun frein aux excès de la bonne chère et du vin ! C'est sans doute un dieu qui vous excite à agir de la sorte. Mais, après avoir si bien mangé, vous pouvez aller vous reposer, si tel est votre désir ; moi je ne renvoie personne. »
Ils compriment aussitôt leurs lèvres avec dépit, et s'étonnent que Télémaque ait osé parler avec tant de fierté. Amphinome, fils de Nisus, issu lui-même d'Arétès, prend la parole et dit :
[414] « O mes amis ! qu'aucun de nous ne réponde à ces justes paroles par d'aigres propos. Ne frappez pas non plus ce pauvre mendiant, ni les esclaves qui sont dans le palais d'Ulysse. Que l'échanson remplisse nos coupes, pour que nous puissions faire les libations et aller ensuite dans nos demeures nous livrer au sommeil. Laissons à Télémaque le soin d'accueillir ce mendiant ; car c'est dans son palais qu'il est arrivé. »
Ce discours plaît à tous les prétendants.— Aussitôt Moulius, serviteur d'Amphinome et héraut de Dulichium, mêle le vin dans le cratère ; puis il distribue les coupes aux convives et se tient debout devant eux. Les jeunes princes font des libations aux dieux éternels ; puis ils boivent un nectar délectable, et s'en retournent ensuite dans leurs palais pour y goûter le repos.
Notes, explications et commentaires
(1) Le texte grec porte : γρηῒ καμινοῖ ἶσος· (vers 27) Dubner traduit ce passage par vetulœ camino-assuetœ similis. — Aristarque et Hérodien prétendent qu'Homère veut désigner ici les vieilles femmes qui rôtissaient l'orge pour en faire la farine, celles qui, par conséquent, restaient toujours auprès du foyer.
(2) Homère, en disant: Ἶρος Ἄϊρος, (vers 73) fait un jeu de mots très-spirituel ; ἷρος signifie messager, et. ἄϊρος non messager, parce que l'ἀ privatif est placé en tête du second mot ; ἷρος ἄϊρος veut donc dire que ce messager ne sera plus messager. -— Les traducteurs et les commentateurs n'ont point fait attention que le mot Irus n'était qu'un surnom donné à cet homme, à cause de la profession qu'il exerçait ; comme le dit Homère au commencement de ce livre. — On pourrait aussi traduire Ἶρος Ἄϊρος par : « Messager sans message, tu seras bientôt frappé par le malheur. »
(3) Homère dit : πετάσειε. (vers 160) Clarke traduit ce mot par diffunderet. Dubner, voulant sans doute interpréter la traduction de Clarke, ajoute entre parenthèse le mot exhilararet. Voss est encore plus clair ; il dit : Auf dass sie mit tauchender Hoffnung ihre Herzen noch mehr erveiterte (pour dilater davantage leurs cœurs par des espérances trompeuses).
(4) Knight retranche tout ce passage en disant que le nom de Cythérée, appartenant aux temps modernes, décèle suffisamment l'interpolation
(5) Les auteurs du Dictionnaire des Homérides nous apprennent que dans Homère le mot ἀρετή (vertu) signifie la force, l’adresse, l'agilité du corps, le bonheur, la beauté, l'honneur, etc.; ils ajoutent qu'Homère est tout à fait étranger à l'idée de la vertu morale ( Dictionnaire des Homérides, p. 85).
(6) Le texte grec porte :
οὐ μέν τοι ξείνου γε καὶ Ἴρου μῶλος ἐτύχθη
μνηστήρων ἰότητι, βίηι δ᾽ ὅ γε φέρτερος ἦεν.
(vers 233/234)
Pour l'explication de ce passage obscur, nous avons suivi les versions latines de Clarke et de Dubner ; Voss l'explique suffisamment en disant : Aber des Fremdlings Kampf mit Iros endigte gleichwohl nicht nach der Freier Sinn (Quant à la lutte entre l'étranger et Irus, elle ne s'est point terminée ni gré des prétendants, car l'étranger a remporté la victoire). Tous les traducteurs français se sont plus ou moins écartés du texte d'Homère.
(7) Homère dit :
……….. χαλκήϊον ἐς δόμον ἐλθών,
ἠέ που ἐς λέσχην ……….
(vers 328/329)
Nous avons traduit plus haut le premier vers par : aller dans une forge (dans une maison où l'on travaille l'airain). Nous avons rendu aussi littéralement que possible le mot λέσχην du second vers (lieu public, lieu où l’on allait causer et passer son temps). — Ces sortes d'endroits n'étaient sans doute fréquentés que par la basse classe ; car le poète Hésiode recommande aux jeunes gens de son temps de fuir ces lieux de débauche et il dit dans un autre passage que celui qui y passe sa vie est un être corrompu
Homère, Odyssée, Chant 19 (traduction française)
Homère
Odyssée
Pour d'autres traductions françaises
LIVRE XIX
texte grec
chant 18
chant 20
Livre XIX
ENTRETIENS D'ULYSSE ET DE PÉNÉLOPE.
lysse, resté dans l'intérieur du palais, médite, avec Minerve, le trépas des prétendants ; puis il s'adresse à son fils et lui dit :
« Télémaque, il faut maintenant cacher les armes. Quand les prétendants te demanderont où elles sont, tu détourneras leurs soupçons par de trompeuses paroles, et tu leur diras : — « Je les ai placées loin de la fumée ; car elles ne sont plus telles qu'Ulysse les laissa lorsqu'il partit pour Ilion : elles sont noircies par la vapeur de la flamme. Un dieu m'inspire une autre pensée : je crains qu'échauffés par le vin vous ne vous preniez de querelle, que vous ne vous blessiez les uns les autres, et que vous ne souilliez de sang vos festins et vos vœux de mariage ; car le fer attire l'homme. »
Il dit. Télémaque promet d'obéir aux ordres de son père chéri ; il appelle Euryclée, et lui adresse ces paroles :
[16] « Nourrice, ordonne aux femmes de la reine de ne point quitter leurs chambres, tandis que j'irai déposer dans l'intérieur du palais les superbes armes de mon père que la fumée a ternies depuis la longue absence de ce héros. Je n'étais encore qu'un enfant lorsqu'Ulysse partit pour Ilion ; maintenant je suis un homme, et je veux cacher ces armes pour qu'elles ne soient plus exposées à la vapeur de la flamme. »
Euryclée lui répond en disant :
« Que les dieux t'accordent enfin assez de sagesse pour prendre soin de ton palais et pour gouverner tous tes biens ! Mais dis-moi qui portera le flambeau, puisque tu ne veux point que celles qui t'éclairent ordinairement sortent de leurs chambres ? »
Télémaque réplique en ces termes :
« Ce mendiant m'éclairera : je ne veux pas qu'on reste oisif quand on s'approche de ma table. »
Euryclée ne répond rien, et ferme les portes des appartements. — Ulysse et son fils se hâtent d'enlever les casques, les boucliers arrondis et les lances aiguës ; la déesse Minerve les précède : elle porte un flambeau d'or qui répand autour des deux héros une vive clarté. Alors Télémaque, s'adressant à son père, lui dit :
« Un prodige étonnant frappe mes regards ; ces murs, ces lambris, ces poutres de sapin, ces hautes colonnes brillent comme des flammes étincelantes : une divinité de l'Olympe est sans doute descendue dans cette demeure. »
L'ingénieux Ulysse lui répond aussitôt :
[36] « Silence, Télémaque ; renferme tes pensées au fond de ton cœur et n'interroge personne : les dieux habitants de l'Olympe se manifestent ainsi aux faibles mortels. Maintenant, va te livrer au repos ; moi je vais rester ici pour piquer la curiosité des femmes et surtout de ta mère, qui, pressée, par la douleur, viendra m'interroger.»
Télémaque sort de la salle et se rend, à la lueur des flambeaux, dans l'appartement où il reposait quand le doux sommeil venait le saisir : c'est là qu'il attend le lever de la divine Aurore. — Ulysse reste dans le palais, méditant avec Minerve le trépas des prétendants.
En ce moment se présente la chaste Pénélope, aussi belle que Diane ou que la blonde Vénus ; ses femmes placent devant le foyer le siège de la reine richement garni d'argent et d'ivoire. — Icmalius fabriqua ce siège qu'on recouvrait d'une large peau de brebis, et sous lequel était adaptée une escabelle pour mettre les pieds. — Pénélope se repose sur ce siège. Alors les esclaves entrent dans la salle : elles emportent le pain, les tables et les coupes d'or ; elles jettent à terre la braise contenue dans les vases, et remplissent les brasiers de nouveaux éclats de bois qui répandent au milieu de la salle et la lumière et la chaleur. Mélantho outrage une seconde fois le divin Ulysse :
[66] « Étranger, s'écrie-t-elle, faut-il encore que tu troubles notre repos pendant la nuit et que tu restes ici pour épier les femmes ? Sors de ce palais, misérable, et contente-toi du repas que tu viens de faire ; ou bien je te frapperai de ce tison enflammé et je te mettrai dehors ! »
L'ingénieux Ulysse, lui lançant des regards courroucés, lui dit :
« Malheureuse ! tu me poursuivras donc toujours de ta colère ? Est-ce parce que mon corps n'est point parfumé d'essences (1), ou bien est-ce parce que je suis couvert de misérables haillons et que je mendie par la ville ? Hélas ! la nécessité m'y contraint ! Tel est le sort des mendiants et des pauvres voyageurs ! — Moi aussi, j'étais riche autrefois, j'habitais de somptueux palais, et je comblais de présents tous les étrangers qui arrivaient chez moi pressés par le besoin. Je possédais mille esclaves et tous les biens qui font le bonheur de ceux qu'on appelle fortunés. Mais le fils de Saturne m'a tout ravi ! Crains, jeune fille, de perdre cet éclat de beauté dont tu brilles entre toutes tes compagnes ; crains aussi le courroux de ta maîtresse et le retour du divin Ulysse : tout espoir de revoir ce héros n'est pas encore perdu. S'il est mort, son fils existe, grâce à la volonté d'Apollon, et les femmes de ce palais ne peuvent plus cacher à Télémaque les désordres qu'elles commettent car le descendant d'Ulysse n'est plus un enfant ! »
Pénélope, qui vient d'entendre ce discours, réprimande sa suivante en ces termes :
[91] « Impudente Mélantho, toi la plus effrontée de toutes mes esclaves, ton crime m'est connu maintenant, et tu le paieras de ta tête ! Tu savais pourtant, puisque tu l'as entendu toi-même, que je voulais interroger ce mendiant sur le sort de mon époux : car mon âme est toujours profondément affligée. »
Puis, s'adressant à l'intendante du palais, elle lui dit :
« Eurynome, apporte un siège recouvert d'une peau de brebis, afin que cet étranger s'asseye près de moi et réponde aux questions que je vais lui adresser. »
Eurynome se hâte d'apporter un siège magnifique et de le recouvrir d'une peau de brebis. Le divin Ulysse s'assied auprès de Pénélope, et la reine lui parle en ces termes :
« Étranger, je vais d'abord te demander qui tu es, quel est ton pays et quels sont tes parents ? »
L'ingénieux Ulysse l'interrompant tout à coup lui dit :
[107] «
O reine, aucun homme sur la terre ne pourrait vous blâmer : votre gloire s'est élevée jusqu'aux vastes régions célestes ! Vous êtes comme un prince irréprochable qui, plein de respect pour la divinité (2), règne avec justice sur des hommes nombreux et vaillants. La terre, sous le sage gouvernement de ce prince, produit de l'orge et du blé en abondance, les arbres sont toujours chargés de beaux fruits, les troupeaux croissent et se multiplient en grand nombre, les eaux donnent aux pêcheurs des milliers de poissons, et les peuples vivent heureux sous ses lois. (3) — Faites-moi d'autres questions ; mais ne m'interrogez pas ni sur ma famille, ni sur ma patrie : car en me rappelant ces souvenirs vous remplissez mon âme de douleur. Je suis assez accablé d'infortunes ! On ne doit pas verser de pleurs dans une maison étrangère, et il est peu convenable aussi de paraître toujours triste. Vos suivantes et peut-être vous-même, chaste Pénélope, vous vous irriteriez contre moi, et l'on ne manquerait pas de dire que l'ivresse seule a fait couler mes larmes. »
La prudente Pénélope réplique aussitôt :
[124] « Étranger, les dieux m'ont ravi le bonheur, la force et la beauté depuis que mon époux est parti avec les Achéens pour la ville sacrée d'Ilion. Si le divin Ulysse revenait en ces lieux pour me protéger, ma gloire en serait encore et plus grande et plus belle. Maintenant je languis dans la tristesse, et les dieux m'accablent de maux sans nombre ! — Tous les chefs de Dulichium, de Samos et de la verte Zacynthe ; tous ceux de l'île élevée d'Ithaque ravagent mes biens et veulent, malgré moi, me prendre pour épouse. Voilà ce qui m'empêche d'accueillir les voyageurs, les suppliants et les hérauts qui sont les serviteurs sacrés du peuple. Je regrette Ulysse, et mon cœur se consume dans les chagrins et dans les larmes. Pourtant les prétendants pressent chaque jour mon hymen et me font recourir à mille ruses. Un dieu m'inspira d'abord la pensée de tresser dans mon palais une toile d'un tissu délicat et d'une grandeur immense ; puis je dis à ces insensés : — « Jeunes princes qui prétendez à ma main, puisque le divin Ulysse a péri, différez mon mariage jusqu'au jour où j'aurai terminé ce voile funèbre que je destine au héros Laërte (puissent mes travaux n'être pas entièrement perdus !) lorsque le triste destin l'aura plongé dans le long sommeil de la mort, afin qu'aucune femme ne s'indigne contre moi s'il reposait sans linceul, celui qui posséda tant de richesses. » — C'est ainsi que je parlais, et leur âme se laissa persuader. Durant le jour je tissais cette grande toile ; mais le soir, à la lueur des flambeaux , je détruisais mon ouvrage. Ainsi pendant trois années je me cachai au moyen de cette ruse et je parvins à convaincre les Grecs. Mais quand les Heures dans leur cours eurent amené la quatrième année, et que bien des jours et des nuits se furent écoulés, d'infidèles servantes avertirent les prétendants, qui me surprirent détruisant mes travaux. Alors ils m'accablèrent de reproches, et je fus contrainte par la nécessité d'achever cette grande toile. Aujourd'hui je ne puis plus éviter cet hymen ; mes parents me pressent de m'unir à l'un des prétendants, et mon fils voit avec peine que l'on dévore son héritage. Télémaque est maintenant capable de gouverner sa maison, et Jupiter le comble de gloire. — Mais toi, dis-moi donc qui tu es et quelle est ta patrie ; car sans doute tu n'es pas le fils d'un chêne ni d'un rocher. (4)
»
L'ingénieux Ulysse lui répond en disant :
[165] « Vénérable épouse du fils de Laërte, vous ne voulez donc point renoncer à m'interroger sur ma naissance ? Eh bien ! écoutez-moi ; mais vous allez encore augmenter les douleurs que j'éprouve. Il doit en être ainsi pour tout homme qui, comme moi, reste éloigné de sa patrie, qui erre à travers les villes et souffre des maux sans nombre ! — Je vais vous répondre, puisque vous m'interrogez.
«Au milieu de la vaste mer est la belle et féconde île de Crète
des milliers d'hommes l'habitent, et quatre-vingt-dix villes sont renfermés dans ce pays, où l'on parle divers langages. Là sont les Achéens, les magnanimes Crétois autochtones, les Cydoniens, les Dorions, divisés en trois tribus, et les divins Pélasges. Au milieu de cette contrée s'élève la grande ville de Cnosse où Minos régna pendant neuf ans, Minos qui parla souvent au puissant Jupiter, et qui l'ut le père du valeureux Deucalion mon père. Oui, c'est à Deucalion que je dois le jour, ainsi qu'Idoménée, notre roi, lui qui sur ces vaisseaux, partit pour Ilion avec les Atrides, Moi, le plus jeune des enfants de Deucalion, je reçus le nom d'Éthon ; l'autre fils, plus fort et plus âgé, fut appelé Idoménée. — Je vis Ulysse en Crète comme il se rendait à Troie et je lui donnai les présents de l'hospitalité ; les vents, en éloignant ce héros du cap Malée, le poussèrent vers la Crète ; il arrêta ses navires dans le fleuve Amnisus, près de la grotte d'Ilithye, au milieu d'un port dangereux, et il n'échappa qu'avec peine aux affreuses tempêtes. Ulysse se rendit à la ville et y chercha Idoménée, qu'il appelait son hôte vénérable et chéri. Mais déjà la dixième et même la onzième aurore avaient brillé depuis qu'Idoménée était parti pour Ilion sur ses navires ballottés par les flots. Je conduisis Ulysse dans mon palais : là, je lui donnai l'hospitalité ainsi qu'à ses compagnons ; je leur offris avec amitié tout ce que je possédais dans ma demeure, et même de la farine, du vin et des bœufs, que j'avais prélevés sur les provisions du peuple. Les Achéens restèrent trois jours dans l'île de Crète, retenus par l'impétueux vent de Borée que leur avait envoyé une divinité hostile : il soufflait avec tant de violence qu'on ne pouvait rester debout sur la terre. Enfin, le treizième jour, le vent s'apaisa, et les Achéens quittèrent l'île. »
[203] C'est ainsi qu'Ulysse débite ses fables et les rend semblables à des vérités. Pénélope, en écoutant son époux, verse d'abondantes larmes. De même que les neiges amoncelées par le Zéphyr sur les hautes montagnes fondent au souffle de l'Eurus et vont ensuite grossir les fleuves : de même fond en larmes le beau visage de Pénélope, de cette reine qui pleure un époux assis à ses côtés ! — Ulysse, eu voyant pleurer Pénélope, éprouve de la compassion au fond du cœur ; mais ses yeux restent immobiles comme s'ils étaient de corne ou de fer, et, par ruse, il retient ses larmes.— Quand la chaste Pénélope a soulagé son âme en laissant un libre cours à ses pleurs, elle adresse ces paroles au divin héros, à Ulysse fils de Laërte :
[215] « Étranger, dit-elle, je désire mettre à l'épreuve ta sincérité, et savoir si tu as réellement reçu dans ton palais l'intrépide Ulysse et ses compagnons, comme tu viens de me l'annoncer. Dis-moi donc comment était ce héros, quels étaient ses vêtements et parle-moi des guerriers qui l'accompagnèrent ? »
L'ingénieux Ulysse lui répond aussitôt :
[221] « O reine, il me sera difficile de te répondre, car voilà vingt années que ce héros a quitté ma patrie ; pourtant je vais tâcher de me rappeler tous ces détails. — Ulysse portait un manteau de pourpre d'une étoffe moelleuse, qu'on attachait avec deux anneaux au moyen d'une agrafe d'or, et le devant du manteau était orné d'une riche broderie sur laquelle on voyait un chien tenant sous ses pattes de devant un jeune faon qui se débattait en vain. Chacun admirait cette broderie, où les deux animaux étaient d'or ; le chien regardait le cerf en l'étouffant, et celui-ci, pour échapper à son vainqueur, se débattait avec ses pieds. Ulysse portait encore une tunique d'une étoffe fine et délicate qui brillait comme les rayons du soleil (5), et que toutes les femmes admiraient. J'ignore si ce héros possédait ce vêtement lorsqu'il était dans sa demeure, ou bien s'il le reçut d'un étranger ou de l'un de ses compagnons ; car Ulysse était aimé d'un grand nombre de guerriers, et peu de héros le furent autant que lui. Je lui donnai, quand il quitta l'île de Crète, une épée d'airain, un large et superbe manteau de pourpre, une longue tunique, et je le renvoyai comblé d'honneurs sur son navire au beau tillac. Un héraut un peu plus âgé qu'Ulysse l'accompagnait : il avait les épaules rondes, la peau noire, et les cheveux crépus ; son nom était Eurybate. Votre époux l'honorait entre tous ses compagnons, parce que ce héraut possédait un esprit plein de sagesse. »
En écoutant ces paroles, Pénélope sent couler ses larmes avec plus d'abondance ; car elle reconnaît aisément son époux au portrait que lui en fait Ulysse. Quand elle a soulagé son âme en laissant un libre cours à ses pleurs, elle prend la parole et dit:
[253] « Étranger, toi qui as été si honteusement maltraité, tu vas être maintenant honoré et chéri dans mon palais. — C'est moi-même qui donnai à Ulysse les riches vêtements dont tu viens de parler ; c'est moi qui attachai à son manteau une brillante agrafe pour qu'elle servît d'ornement à cette magnifique parure. Hélas ! je crains bien que mon époux ne revienne jamais dans sa chère patrie ; car il est parti sur son creux navire pour cette funeste ville d'Ilion dont on ne prononce jamais le nom qu'avec horreur ! »
L'ingénieux Ulysse dit aussitôt à Pénélope :
[262] « O vénérable épouse du fils de Laërte, ne flétrissez point votre beauté par les larmes et ne gémissez plus sur le sort d'Ulysse ! Pourtant je ne puis blâmer votre douleur ; car quelle est la femme qui ne pleurerait point son époux légitime et le père de ses enfants, quand cet époux est Ulysse qu'on dit être semblable aux dieux ? Mais cessez vos larmes et écoutez-moi ; je vais vous parler sincèrement, sans vous rien cacher de ce que je sais touchant le retour du divin Ulysse. — Ce héros vit encore ; il est près de cette ville, dans l'opulente cité des Thesprotes, et il apporte de nombreux et magnifiques trésors qui lui ont été donnés par des peuples étrangers. Mais ses valeureux compagnons et son creux navire tombèrent à la mer lorsqu'Ulysse quitta l'île de Thrinacrie. Jupiter et Phœbus se courroucèrent contre lui parce que ses guerriers avaient égorgé les troupeaux du Soleil, les Achéens périrent tous dans les flots ; une vague sauva votre époux qui se tenait à la carène de son navire et le jeta sur le rivage des Phéaciens, peuples qui ressemblent aux dieux. Les Phéaciens l'honorèrent comme une divinité ; ils lui firent des présents magnifiques et voulurent le ramener dans sa patrie. Sans doute Ulysse serait ici depuis longtemps s'il n'eût préféré parcourir d'autres contrées pour acquérir encore de nouvelles richesses. Votre époux, le divin Ulysse, l'emporte sur tous les hommes par ses projets ingénieux, et nul mortel n'ose s'égaler à lui. — Voilà ce que me raconta Phédon, le roi des Thessaliens ; tout en faisant les libations, il m'apprit qu'il venait d'équiper un navire, et que déjà les nautonniers étaient prêts pour ramener Ulysse dans sa chère patrie. Phédon me renvoya le premier, parce qu'un vaisseau thesprote se rendait à Dulichium, pays fertile en blé ; il me montra toutes les richesses qu'Ulysse avait acquises, et elles étaient si nombreuses et si précieuses qu'elles pourraient nourrir les descendants du roi jusqu'à la dixième génération. Phédon me dit encore que votre époux était allé dans la forêt de Dodone pour consulter le chêne au feuillage élevé
et savoir de Jupiter s'il retournerait ouvertement ou en secret dans l'île d'Ithaque après une si longue absence. [300] — Ainsi donc, Ulysse est encore vivant ; il arrivera bientôt en ces lieux, et il ne sera pas longtemps éloigné de ses parents, de ses amis et de sa chère patrie. Je puis même vous l'attester par le plus grand des serments. Que Jupiter, le plus puissant des dieux, soit mon témoin ainsi que cette table hospitalière et ce foyer de l'irréprochable Ulysse, auprès duquel je viens de m'approcher ; oui, je le répète, toutes ces choses s'accompliront comme je viens de vous l'annoncer ! Dans le cours de cette année Ulysse sera de retour; il reviendra entre le mois qui finit et celui qui commence. »
La prudente Pénélope lui dit aussitôt :
[309] « Cher étranger, que tes paroles s'accomplissent ! Tu connaîtras mon amitié par les dons nombreux que tu recevras de moi, et tous les hommes que tu rencontreras envieront ton bonheur. Mais, si j'en crois les pressentiments de mon cœur, Ulysse ne reviendra jamais dans sa demeure, et toi tu ne pourras point retourner dans tes foyers ; car ceux qui gouvernent ici ne ressemblent point à Ulysse, qui, de son vivant, accueillait toujours les hôtes vénérables et les faisait reconduire heureusement dans leur patrie. — Maintenant, esclaves, baignez cet étranger ; préparez-lui sa couche et recouvrez-la de manteaux et de tapis éclatants, afin que ce mendiant puisse, à l'abri du froid, attendre ici le retour de la divine Aurore. Demain vous le baignerez encore et vous le parfumerez d'essences pour qu'il prenne son repas du matin à côté de Télémaque. Malheur à l'esclave qui oserait l'outrager ! elle n'aurait plus ici de fonctions à remplir. Comment, en effet, cher étranger, reconnaîtrais-tu que je l'emporte sur toutes les femmes par ma sagesse et par ma prudence, si je te laissais dans ce triste état et couvert de haillons, t'asseoir à ma table ? Les humains, tu le sais, ne vivent que peu d'instants. L'homme injuste et cruel est chargé d'imprécations pendant sa vie et maudit même après sa mort ; mais les étrangers répandent la gloire de celui qui fut juste, sage, irréprochable, et tous les mortels parlent avec admiration de sa noblesse et de sa bienveillance. »
L'ingénieux Ulysse reprend eu ces termes :
[334] « Vénérable épouse d'Ulysse, les tuniques et les riches tapis me sont devenus odieux depuis le jour où, sur un navire, j'ai quitté les monts glacés de la Crète. Je me coucherai aujourd'hui comme je me couchais autrefois quand je passais des nuits sans sommeil ; car j'ai passé bien des nuits sur une misérable couche à attendre le retour de la divine Aurore ! Le bain qu'on me prépare ne peut aussi me convenir. Aucune de vos suivantes ne touchera mes pieds à moins que ce ne soit une femme âgée et fidèle, qui, dans son âme, ait souffert autant de maux que j'en ai supporté moi-même ; si cette femme est dans votre palais, je ne m'opposerai point à ce qu'elle me baigne les pieds. »
La chaste Pénélope lui répond en disant :
[350] « Étranger, de tous les voyageurs qui, des pays lointains, sont venus dans ce palais, aucun ne m'a paru aussi prudent que toi : toutes tes paroles sont sages et éloquentes. — J'ai auprès de moi une femme âgée dont l'esprit est fertile en sages conseils ; jadis elle nourrit et éleva le malheureux Ulysse ; c'est elle qui reçut le fils de Laërte dans ses mains quand sa mère le mit au monde : elle te lavera les pieds, quoiqu'elle soit bien faible.— Hâte-toi donc, vénérable Euryclée ; baigne cet étranger qui est de l'âge de ton maître. Tels sont peut-être les pieds et les mains d'Ulysse ; car dans le malheur les hommes vieillissent promptement ! »
Euryclée, après avoir entendu ces paroles, cache son visage dans ses mains, verse d'abondantes larmes, et dit :
[363] « Malheureuse que je suis, je ne puis maintenant vous servir, ô mon Ulysse ! Jupiter vous hait plus que tous les autres hommes, quoique votre âme soit remplie de piété ! Cependant jamais aucun mortel ne brûla autant de cuisses de victimes, n'offrit d'aussi belles hécatombes que vous-même au dieu qui lance la foudre en lui demandant de vous faire atteindre une douce vieillesse, pour que vous puissiez élever Télémaque, votre glorieux fils ; et Jupiter vous refuse maintenant de rentrer dans votre chère patrie ! Les femmes des peuples lointains outragent peut-être ce héros quand il se présente dans de riches demeures, comme ces femmes éhontées viennent de t'outrager toi-même, pauvre vieillard ! C'est sans doute pour éviter l'opprobre et l'injure que tu ne veux point qu'elles te baignent. Mais moi, qui exécute volontairement les ordres que me donne la fille d'Icare, je vais te baigner les pieds, et par respect pour Pénélope, et par amour pour toi ; car ton récit a réveillé toutes mes douleurs. Beaucoup de mendiants sont venus dans ce palais, mais aucun d'eux ne me parut, par sa taille, sa voix et ses pieds, ressembler autant que toi à l'intrépide Ulysse. »
L'époux de Pénélope prend la parole et dit :
[383] « O femme, tous ceux qui nous ont vus l'un et l'autre disent aussi qu'il existe entre Ulysse et moi une grande ressemblance comme tu viens de le remarquer toi-même. »
Alors la vénérable Euryclée apporte un splendide bassin qui servait à baigner les pieds ; elle y répand d'abord de l'eau froide et y verse ensuite de l'eau bouillante. Ulysse s'assied près du foyer en se tournant du côté de l'ombre ; car il craignait qu'Euryclée, en lui lavant les pieds, ne découvrît la cicatrice qu'il avait au-dessus du genou et qui pouvait le trahir. Euryclée s'approche de son maître, lui baigne les pieds et reconnaît aussitôt la blessure que lui fit jadis un sanglier aux dents d'ivoire lorsque Ulysse parcourait le mont Parnèse avec son aïeul maternel, Autolycus, qui l'emportait sur tous les hommes par ses ruses et par ses dénégations (6). Mercure lui donna l'art de feindre, car Autolycus offrit toujours à cette divinité des cuisses de chèvres et d'agneaux : aussi Mercure lui fut constamment favorable. Quand ce roi alla visiter l'opulente cité d'Ithaque, il trouva sa fille qui venait de mettre un fils au monde ; la nourrice Euryclée, ayant placé cet enfant sur les genoux d'Autolycus comme il finissait son repas, parla en ces termes :
[403] « O roi, cherchez maintenant un nom pour l'enfant de votre fille, pour ce fils que vous avez tant désiré. »
Autolycus prit la parole et dit :
« Mes enfants, donnez-lui le nom que je vais prononcer. Comme je suis arrivé ici fortement courroucé contre les hommes et contre les femmes, je veux que cet enfant s'appelle Ulysse (7). Je veux aussi, lorsqu'il aura atteint l'âge de l'adoles-cence, qu'il vienne dans mon palais, sur le mont Parnèse (8), où sont mes trésors ; je lui ferai de riches présents, et je le renverrai comblé de joie. »
[413] Quelques années après Ulysse partit donc pour chercher ces présents. Quand il eut atteint le mont Parnèse, Autolycus et ses fils, lui serrant les mains, l'accueillirent avec amitié et lui adressèrent de douces paroles ; Amphithée, son aïeule, le serra dans ses bras et lui baisa la tête et les yeux. Alors le roi commanda à ses illustres fils de préparer le repas ; ceux-ci obéissant aux ordres de leur père, amenèrent un bœuf âgé de cinq ans qu'ils écorchèrent ; puis ils le dépecèrent entièrement, le divisèrent en morceaux, le firent rôtir avec soin, et le distribuèrent ensuite aux convives. Pendant tout le jour et jusqu'au coucher du soleil, il se livrèrent aux plaisirs du festin. Lorsque le soleil s'inclina vers la terre et que les ténèbres descendirent des cieux, ils se retirèrent pour goûter les douceurs du sommeil.
Le lendemain, dès que brilla la divine Aurore, les fils d'Autolycus, accompagnés d'Ulysse et suivis de leurs chiens, partirent pour la chasse. Ils gravirent le mont Parnèse couvert de forêts, et atteignirent bientôt les sommets exposés aux vents de cette haute montagne. Déjà le soleil sortait des profondeurs de l'Océan pour éclairer de ses rayons les fertiles campagnes. [443] Les chasseurs et leurs chiens traversent les vallons en cherchant la trace des bêtes sauvages ; mais le divin Ulysse se tient tout près des chiens en agitant sa longue lance. Là, un énorme sanglier était couché dans un épais buisson impénétrable au souffle des vents humides, aux splendides rayons du soleil et aux impétueux torrents du ciel ; là, un grand amas de feuilles couvrait la terre. Les pas des chasseurs et le bruit que font les chiens retentissent à l'oreille de ce monstrueux animal, qui sort de son repaire, court à leur rencontre, et s'arrête non loin d'eux : le poil de sa tête est hérissé, et la flamme étincelle dans ses regards. Ulysse se précipite le premier contre l'animal, en tenant sa longue lance dans ses mains vigoureuses ; mais le sanglier, d'un coup oblique de sa défense, frappe Ulysse au-dessus du genou, et, sans parvenir jusqu'à l'os, il lui fait dans les chairs une large plaie. Soudain le jeune héros plonge sa lance dans le côté droit du sanglier, qui roule dans la poussière et rend le dernier soupir. Les fils d'Autolycus accourent aussitôt ; ils bandent soigneusement la plaie d'Ulysse, et arrêtent le sang noir qui coulait de sa jambe en récitant des paroles magiques(9) ; puis ils retournent au palais de leur père. — Autolycus et ses fils, après avoir guéri l'irréprochable Ulysse, le comblèrent de présents et le renvoyèrent joyeux dans sa chère patrie. Son père et sa vénérable mère, charmés de son retour, l'interrogèrent sur ce qu'il lui était arrivé pendant son voyage, et sur la cicatrice qu'il avait au genou. Ulysse leur raconta avec le plus grand soin comment un sanglier l'avait frappé de ses dents d'ivoire pendant qu'il chassait sur le mont Parnèse avec les fils d'Autolycus.
La vénérable Euryclée, en baissant les mains, touche cette cicatrice, et la reconnaît aussitôt ; alors elle laisse aller le pied d'Ulysse qu'elle tenait pour le laver : la jambe du héros retombe dans le bassin, l'airain retentit, le vase se renverse, et l'eau coule à flots sur la terre. L'âme d'Euryclée est à la fois saisie par la joie et par la douleur, ses yeux se remplissent de larmes et sa voix expire sur ses lèvres (10) ; Euryclée se lève, prend le héros par le menton et lui dit :
« Vous êtes Ulysse, oui, vous êtes mon cher fils ; mais je n'ai pu vous reconnaître, ô mon maître, avant d'avoir touché votre cicatrice ! »
Puis elle porte ses regards sur Pénélope pour lui dire que son époux est devant elle. Mais la reine ne l'aperçoit point, et ne reconnaît pas Ulysse ; car Minerve avait tourné ailleurs l'esprit de Pénélope. Le héros se jette sur sa nourrice, lui serre le cou avec la main droite, et avec la main gauche il l'attire à lui en disant :
[482] « Tu veux donc me perdre !... Oui, c'est toi qui m'as nourri de ton lait ; et c'est moi qui, après avoir souffert des maux sans nombre et erré pendant vingt années, arrive enfin dans une patrie. Mais puisque les dieux ont voulu qu'Euryclée reconnût son maître, garde le silence, et que personne, dans cette demeure, n'apprenne le retour d'Ulysse. Car je te déclare, et mes paroles s'accompliront : si le ciel m'accorde jamais de vaincre les illustres prétendants, je ne t'épargnerais pas, bien que tu sois ma nourrice, lorsque j'exterminerai ici toutes les esclaves infidèles. »
[491] La prudente Euryclée lui répond aussitôt :
« O mon fils, quelles paroles venez-vous de prononcer ! Vous savez cependant combien mon âme est forte, constante, inébranlable : Euryclée sera toujours aussi ferme que le marbre ou le fer. Gravez encore dans votre esprit ce que je vais vous dire. Si, par la volonté des dieux, vous parvenez à vaincre les illustres prétendants celles qui vous honorent. »
L'ingénieux Ulysse réplique en ces termes :
« Nourrice, pourquoi me désigner ces esclaves ? Ne t'en occupe pas ; je saurai moi-même les connaître et les apprécier toutes. Garde-moi seulement le secret et abandonne le reste aux dieux. »
La vénérable Euryclée quitte la salle où se trouvait Ulysse, et va chercher un autre bain : car l'eau du premier venait d'être répandue. Lorsqu'elle a baigné et parfumé d'essences les pieds de son divin maître, le héros s'approche du feu pour réchauffer ses membres fatigués ; mais il a soin de cacher sa cicatrice sous ses sales haillons. Alors la prudente Pénélope, s'adressant à Ulysse, lui dit :
[509] « Étranger, je vais encore t'interroger.
Voici l'heure où chacun, malgré ses peines, s'abandonne au doux sommeil ; mais moi, les dieux m'accablent sous le poids d'un immense chagrin ! Le jour, je pleure et je gémis, en surveillant dans ce palais les travaux de mes esclaves ; la nuit, quand tout le monde repose, je m'étends sur ma couche, alors mille pensées me déchirent le cœur et m'empêchent de fermer les yeux ! Comme la fille de Pandarée, la jeune Aédon (11), cachée sous un épais feuillage, fait entendre d'harmonieux accents au retour du printemps et répand dans les forêts les sons de sa voix mélodieuse en pleurant Ityle, son enfant bien-aimé, Ityle, le fils du roi Zéthus, qu'elle immola par erreur avec l'airain cruel : de même je gémis sans cesse, et mon âme est agitée par divers sentiments ! J'ignore si je resterai auprès de mon fils pour lui conserver mes biens, mes esclaves et ce vaste palais, en respectant la couche de mon époux et l'opinion publique, ou si je suivrai dans sa demeure celui d'entre les Achéens qui me paraîtra le plus illustre et qui offrira les plus riches présents. Quand mon fils n'était qu'un enfant sans expérience, je ne pouvais ni choisir un époux ni abandonner cette maison ; mais maintenant que Télémaque est grand, qu'il a atteint l'âge heureux de l'adolescence, il s'indigne contre les prétendants qui consument ses richesses, et il désire que je quitte son palais. — Mais toi, pauvre voyageur, explique-moi ce songe. Je nourris dans ma demeure vingt oisons, et je me plais à les voir briser le froment détrempé dans une eau limpide. Je les considérais, lorsque tout à coup un aigle au bec long et recourbé s'élance de la montagne, fond sur tous mes oisons, leur brise le cou ; puis, les laissant étendus ça et là dans le palais, il s'envole triomphant et se dirige vers les régions divines et éthérées. Quoique ce ne fût qu'un songe, je poussais des gémissements, je versais des larmes, et les Achéennes à la belle chevelure, rassemblées autour de moi, se lamentaient aussi parce qu'un aigle avait étranglé tous mes oisons. Soudain l'aigle reparaît ; il se place sur le point le plus élevé du toit, et, prenant une voix humaine, il me dit :
« Rassure-toi, fille de l'illustre Icare, ce n'est pas un vain songe que tu viens d'avoir, mais une vision réelle qui doit s'accomplir. Les oisons, ce sont les prétendants, et moi qui ai paru sous la forme d'un aigle, je suis ton époux, je suis Ulysse qui arrive en ces lieux pour frapper d'une mort cruelle tous ceux qui aspirent à ta main ! »
« A peine a-t-il prononcé ces paroles que le doux sommeil m'abandonne ; je cherche aussitôt mes oisons et je les vois qui mangeaient comme auparavant le froment dans un large bassin.»
L'ingénieux Ulysse prend la parole et dit à Pénélope :
« O reine, je ne purs vous expliquer autrement ce songe, puisque Ulysse, votre époux, vous a dit lui-même comment il s'accomplirait. La mort menace tous les prétendants, et aucun d'eux n'échappera aux Parques fatales ! »
La chaste Pénélope lui répond aussitôt :
[559] « Étranger, les songes sont impénétrables, difficiles à expliquer, et ils n'accordent pas aux humains tout ce qu'ils leur promettent. Deux portes s'ouvrent aux songes légers : l'une est de corne, l'autre d'ivoire ; ceux qui traversent la porte d'ivoire sont des songes trompeurs apportant aux mortels des paroles qui ne s'accompliront jamais ; ceux, au contraire, qui annoncent la vérité, viennent par la porte de corne. Hélas ! je ne pense pas que le songe qui m'est apparu soit venu par cette porte : ce serait trop de bonheur pour mon fils et pour moi ! — Étranger, grave encore ces paroles dans ton âme. L'aurore funeste qui doit m'éloigner de la demeure d'Ulysse va bientôt briller au ciel ; je vais donc proposer une épreuve aux superbes prétendants, celle des piliers (12) que mon époux alignait au nombre de douze comme les poutres d'un navire ; puis il se plaçait loin de ces piliers et les traversait avec une flèche. Voilà l'épreuve que je vais proposer aux prétendants. Celui d'entre eux qui tendra facilement l'arc d'Ulysse et fera passer un trait dans les douze piliers, je le suivrai ; j'abandonnerai la demeure de mon époux, ce riche et superbe palais, dont je garderai le souvenir même dans mes rêves ! »
L'ingénieux Ulysse lui répond aussitôt :
« O vénérable épouse du fils de Laërte, ne différez pas plus long-temps de proposer cette épreuve aux prétendants ; car le divin Ulysse sera de retour avant que ces audacieux aient pu tendre le nerf de l'arc brillant et lancer une flèche à travers les anneaux. (13) »
Pénélope, touchée de ce qu'elle vient d'entendre, dit à son époux :
[589] « Cher étranger, si tu voulais encore rester près de moi, et me charmer par tes paroles, jamais le doux sommeil ne fermerait mes paupières. Mais il n'est pas donné aux hommes de vivre sans dormir : ils doivent respecter les bornes que les dieux ont assignées aux mortels sur la terre féconde. Moi je vais remonter dans mes appartements et reposer sur cette couche qui m'est devenue odieuse et que je ne cesse d'arroser de mes larmes depuis qu'Ulysse est parti pour la funeste ville d'Ilion dont on ne prononce jamais le nom sans gémir ! Toi, goûte le repos en ces lieux ; étends des peaux à terre, ou bien je vais ordonner à mes esclaves de te dresser une couche. »
Après avoir achevé ces paroles, Pénélope remonte dans les splendides salles du palais, accompagnée de ses suivantes. Quand la reine, suivie de ses esclaves, est entrée dans ses appartements, elle pleure Ulysse, son époux chéri, jusqu'au moment où Minerve répand le doux sommeil sur ses paupières.
(1) Il y a dans le texte : ἦ ὅτι δὴ ῥυπόω (vers 72). Dubner et Clarke ont bien rendu ῥυπόω par non-niteo, ce qui veut dire littéralement : je ne suis plus reluisant, ou brillant, sous-entendu de parfums, d'huiles ; et non pas de jeunesse, comme l'ont dit à tort madame Dacier, Bitaubé et même Voss, sans tenir aucun compte des usages antiques.
(2) Homère dit : θεουδὴς (vers 109). Ce mot a été parfaitement expliqué par Buttmann, Lex. I, p. 17O ; il signifie non pas semblable à un dieu, mais qui craint et respecte les dieux. Nous avons déjà rencontré ce mot (Odyssée VI, vers 121); et Dubner, qui l'avait alors traduit par deorum reverens, semble maintenant avoir oublié les sages commentaires de Buttmann, car, entraîné probablement par la traduction de Clarke, il revient à la mauvaise explication du commentateur anglais, et traduit ce mot par deo similis.
(3) Dugas-Montbel dit à ce sujet : « Platon, qui veut qu'on n'aime la justice que pour elle-même, blâme notre poêle de ce qu'il nous représente les biens matériels comme la conséquence immédiate de la justice d'un roi. C'est, être bien rigoriste. Homère ne dit pas ici qu'on doive être juste à cause du bien qui peut en revenir. Il peint seulement les avantages, même matériels, qui résultent d'une administration juste. Or il est très-moral de prouver qu'une conduite selon la justice est non-seulement la meilleure, mais encore la plus avantageuse. Platon lui-même, en donnant la justice pour base à sa ville imaginaire, qu'a-t-il voulu, sinon procurer à ses habitants le plus de bonheur possible ? » (Observ. sur le chant XIX de l'Odyssée.)
(4) Le texte grec porte : παλαιφάτου (vers 163) Dubner et Clarke traduisent ce mot par olim-fabulosus, et Voss par : von der gefabelten Eiche (du chêne mythologique). Il nous a été impossible de rendre ce mot eu français. — Cette expression a fort occupe les commentateurs. Mme Dacier nous apprend qu'anciennement les pères qui ne pouvaient nourrie leurs enfants les exposaient dans le creux des arbres ou dans les antres, et ceux qui les trouvaient disaient qu'ils étaient nés des lieux où il les avaient pris ; c'était, comme nous disons, des enfants trouvés. Cette explication de Mme Dacier, qui est aussi celle des anciens interprètes, n'est pas admissible ; car si les pères des anciens temps avaient abandonne leurs enfants clans des rochers, la race humaine eut péri. Nous aimons mieux nous ranger du côté de Dugas-Montbel et supposer avec M. Clavier, qu'après le déluge de Deucalion, les hommes sortant des montagnes couvertes de forêts où ils s'étaient retirés pendant l'inondation, donnèrent lieu à cette opinion, qu'ils étaient nés des arbres et des rochers. Cette dernière opinion semblerait justifier le mot παλαίφάτος (ancien) qui accompagne cette phrase.
(5) Le texte grec porte :
τὸν δὲ χιτῶν᾽ ἐνόησα περὶ χροῒ σιγαλόεντα,
οἷόν τε κρομύοιο λοπὸν κάτα ἰσχαλέοιο·
τὼς μὲν ἔην μαλακός, λαμπρὸς δ᾽ ἦν ἠέλιος ὥς·
(vers 232/233/234)
Mot à mot :
« J'aperçus sur son corps une tunique qui ressemblait à l'enveloppe d'un oignon, tant elle était fine et délicate, et elle brillait comme les rayons du soleil.
Il nous a été impossible de rendre en français la comparaison dont se sert Homère pour exprimer la finesse de la tunique d'Ulysse.
(6) Homère dit :
………ὃς ἀνθρώπους ἐκέκαστο
κλεπτοσύνηι θ᾽ ὅρκωι τε……….
(vers 395/396)
Madame Dacier n'a nullement compris ce passage en le traduisant par « prince qui surpassait tous ceux de nos temps en prudence et en adresse pour cacher ses desseins et pour surprendre ses ennemis, et en bonne foi pour garder religieusement sa parole et ne violer jamais ses serments. » Clarke, Bitaubé et Dugas-Montbel ont mieux compris ces deux vers ; mais ils les ont rendus d'une manière obscure. Voss peut être rangé dans la catégorie des traducteurs que nous venons de citer, car il n'éclaircit pas le texte d'Homère en disant : des klügsten an Verstellung und Schwur (il l'emporte sur tous les hommes par la dissimulation et le serment). Dubner est le seul qui ait clairement traduit ce passage ; voici ce qu'il dit : qui hominibus prœcellebat justoque jurandoque ; et il ajoute entre parenthèses : se nihil abstulisse. — La traduction que nous donnons plus haut de ce passage est parfaitement d'accord avec l'étymologie du nom d'Autolycus (αὐτός, λύκος, vrai loup) et explique suffisamment le vol que commit Autolycus (Iliade, X, vers 267). — Dugas-Montbel, dans ses Remarques, fait observer qu'à cette époque, où chacun était en guerre avec ses voisins, le point essentiel était de se défendre à tout prix ; et quand on ne pillait pas, on courait grand risque d'être pillé. Dès lors les qualités qu'Homère vante dans Autolycus devaient être fort estimées. Ulysse lui-même n'est pas scrupuleux quand il s'agit de mentir.
(7) C'est-à-dire l’homme irrité, courroucé ; car Ὀδυσσεὺς (Ulysse) vient d' ὀδυσσάμεος (être irrité) qui est à la phrase précédente.
(8) Nous traduisons Παρνησὀν par Parnèse, en suivant le texte de Wolf et les explications de Boissonade. Les petites Scholies, Barnès et Clarke sont les seuls qui écrivent Παρνησσὀν.
(9) On entend par ἐποιδῆ (vers 457) un enchantement ou des paroles magiques servant à arrêter le sang. Dugas-Montbel dit à ce sujet : « On ne peut méconnaître l'influence de la musique dans les maladies, surtout dans les hémorrhagies ; et, sans supposer qu'on guérisse une sciatique en jouant de la flûte sur le siège du mal, comme le dit Théophraste, on sait que la médecine actuelle a souvent employé la musique dans le traitement de diverses maladies (Observât. sur le chant XIX de l'Odyssée).
(10) Dugas-Montbel traduit à tort θαλερὴ …. φωνή (vers 473) par faible voix. Le mot θαλερός signifie fleurissant, verdoyant, comme nous l'avons déjà vu plus haut ; mais quand il sert d'épithète à la voix humaine, il se rend en français par fort, ou par sonore, ce qui est entièrement opposé à la traduction de Dugas-Montbel.
(11) Aédon (Ἀηδών (vers 518), pour αείδων, chanteur, rossignol) était fille de Pandarée, femme de Zéthus, roi de Thèbes Aédon envieuse du bonheur de sa belle-soeur, Niobé, voulut tuer le fils aîné de celle-ci, et immola par mégarde son propre fils. Jupiter la changea en rossignol, et elle ne cessa de déplorer dans ses chants plaintifs la perte qu'elle avait faite. Tous les traducteurs, à l'exception de Dugas-Montbel (deuxième édition de sa traduction) disent la plaintive Philomèle. Dubner, pour rendre encore plus claire sa traduction du mot Aédon, met entre parenthèse Luscinia. Dugas-Montbel, qui, le premier, a traduit ce passage comme il doit l'être, dit : « Dans ma première édition, j'avais rendu les χλωρηῒς Ἀηδών par plaintive Philomèle ; mais ce nom de Philomèle exprime une mythologie et rappelle des idées qui n'appartiennent pas au temps d'Homère. Parmi les raisons que donne Knight pour justifier son retranchement, il observe que la métamorphose de la fille de Pandarus (Dugas-Montbel veut sans doute dire Pandarée) est d'un âge plus moderne. Cela est vrai, mais il n'est nullement question de cette métamorphose. C'est plus tard que le nom à Aédon a fait imaginer la métamorphose ; et le nom de Philomèle, qui lui est resté par la suite, surtout parmi les Latins, n'est qu'une épithète devenue un nom propre, comme le nom des Muses, des Grâces, des Parques, etc., qui ne sont que des épithètes personnifiées. »
(12)
Il y a dans le texte : τοὺς πελέκεας (vers 573) ; que Dugas-Montbel traduit, en suivant l'interprétation des petites scholies (τἀ σιδήρια τετρυπημένα), par des piliers de fer troués. Nous ignorons où Dugas-Montbel a pu voir là des piliers en fer. « Ailleurs, dit cet auteur, le poète désigne cette espèce d'instrument parle mot générique σίδηρος (fer), ce qui suppose des piliers tout en fer. Si au vingt-troisième chant de l’Iliade, où il est bien question réellement de haches à deux tranchants et de haches simples, Homère les désigne aussi par le nom générique de σίδηρος ; c'est, je crois, pour exprimer qu'il n'est question que de cognées qui ne sont point emmanchées. » Clarke et Dubner rendent très-correctement ce passage par secures. Bitaubé nous apprend que les Grecs appelaient πελέκας (haches) des piliers qui représentaient une hache debout, et auxquels étaient attachées les bagues.
(13) Comme Homère dit : διοϊστεῦσαί τε σιδήρου (vers 587) il est très-probable que les haches qui surmontaient ces piliers étaient percées d'un trou ; ne sachant rien de positif à cet égard, nous avons suivi les autres traducteurs dans l'explication qu'ils donnent du mot σίδηρος»
Homère, Odyssée, Chant 20 (traduction française)
Homère
Odyssée
Pour d'autres traductions françaises
LIVRE XX
texte grec
chant 20
chant 21
Livre XX événements qui precedent le trépas des prétendants.
e divin Ulysse se retire dans le vestibule du palais ; là, il étend une peau de bœuf qui n'avait pas encore été préparée, et la couvre de celles des nombreuses brebis égorgées par les prétendants ; puis il se couche, et Eurynome place sur lui un large manteau. C'est là que l'intrépide héros, restant éveillé, médite le trépas des orgueilleux prétendants. — Les femmes de Pénélope, qui depuis longtemps se mêlaient à ces jeunes princes, sortent en riant du palais et se livrent à la joie la plus vive. Ulysse, qui les entend, est violemment courroucé ; il se demande s'il doit les frapper toutes à l'instant ou permettre qu'elles s'unissent aux prétendants pour la dernière fois ; et son cœur bondit avec force dans sa poitrine.
Comme la lice (1) aboie autour de ses petits lorsqu'elle aperçoit un étranger et brûle de combattre : tel Ulysse rugit en son âme, indigné de ces forfaits odieux ; mais il se frappe aussitôt la poitrine et réprimande son cœur eu ces termes :
[18] « Modère-toi, mon cœur. Tu supportas des choses plus terribles encore quand l'impitoyable Cyclope dévora mes braves compagnons ; tu supportas sans faiblir cette cruelle épreuve jusqu'à ce que la prudence t'ait fait sortir de cet antre où tu pensas mourir. (2) »
Il réprimande ainsi son cœur, qui se contient et cesse de battre ; mais Ulysse se roule en tous sens sur sa couche. De même qu'un homme tourne sans cesse sur un foyer ardent le ventre d'une victime rempli de graisse et de sang pour la faire promptement rôtir : de même Ulysse se tourne de tous côtés sur sa couche en songeant aux moyens de lutter seul avec les nombreux prétendants. — Bientôt Minerve descend des cieux ; elle se présente à Ulysse sous les traits d'une jeune femme, se place sur la tête du héros et lui adresse ces paroles :
[33] « Toi, le plus infortuné des mortels, pourquoi veilles-tu sans cesse ? Cependant tu reposes dans ta demeure ; ton épouse est près de toi, ainsi que ton enfant que chacun désirerait avoir pour fils. »
L'ingénieux Ulysse lui répond aussitôt :
[37] « O déesse, tout ce que tu viens de dire est juste ; mais mon âme est cruellement agitée. Je me demande comment je frapperai de mon bras les orgueilleux prétendants, moi qui suis seul, tandis qu'ils sont toujours en foule dans mon palais. Un plus grand obstacle se présente encore à mon esprit. Si par la volonté de Jupiter et par la tienne je parviens à immoler tous ces jeunes princes, où fuirai-je pour échapper à la vengeance ? O déesse, c'est là, je t'en supplie, ce qu'il faut considérer. »
Minerve aux yeux d'azur prend la parole et dit :
[45] « Malheureux, tu ne sais donc pas que les hommes se confient souvent à des compagnons plus faibles et moins expérimentés qu'eux ! Mais moi je suis une divinité qui te protège sans cesse et qui t'ai secouru dans tous tes malheurs. Je te déclare donc que si cinquante bataillons de guerriers nous enveloppaient de toutes parts et voulaient nous frapper de leurs glaives, tu leur enlèverais à l'instant et leurs bœufs et leurs grasses brebis. Livre-toi donc au sommeil : il est affreux de rester toute une nuit sans dormir. Bientôt tu sortiras de cet abîme de souffrances. »
En disant ces mots, la plus noble des déesses répand un doux sommeil sur les yeux du héros ; puis elle s'en retourne dans l'Olympe. Le repos, qui chasse les soucis et délie les membres, ne tarde pas à s'emparer du corps d'Ulysse. — La chaste Pénélope se réveille ; elle s'assied sur sa couche moelleuse et se met à répandre des pleurs ; quand ses larmes sont épuisées, elle adresse cette prière à la divine Artémise :
[61]
« O Diane, vénérable déesse, fille de Jupiter, frappe-moi de tes flèches rapides pour m'arracher la vie, ou permets que les violentes tempêtes m'emportent au milieu des airs et me rejettent ensuite dans les flots de l'Océan (3) ! — Ainsi les tempêtes enlevèrent les filles de Pandarée, après que les dieux eurent exterminé leurs parents, et ces jeunes filles restèrent orphelines dans le palais de leurs aïeux ; la blonde Vénus les nourrit de lait, de miel et de vin délectable ; l'auguste Junon leur donna la beauté et la sagesse, la chaste Diane une taille majestueuse, et l'illustre Minerve tous les talents. Lorsque Vénus se rendit dans le vaste Olympe pour demander au puissant Jupiter que ces orphelines goûtassent enfin les douceurs de l'hyménée (car le dieu qui se plaît à lancer la foudre connaît toutes choses, et il règle à son gré le bonheur ou le malheur des humains), alors les Harpies enlevèrent les filles de Pandarée et les livrèrent aux odieuses Furies pour être leurs esclaves. — Que les dieux habitants de l'Olympe m'enlèvent ainsi, ou que Diane à la belle chevelure me frappe de ses douces flèches, afin que j'aille rejoindre mon époux au sein de la terre et que je ne sois point la femme d'un homme inférieur au divin Ulysse ! Le malheur est supportable quand, le cœur accablé de tristesse, on pleure tout le jour, et que pendant la nuit on goûte le doux sommeil qui nous fait oublier la joie et la douleur une fois qu'il a fermé nos paupières ; mais une divinité funeste me poursuit, moi, jusque dans mes songes ! Cette nuit encore, il m'est apparu un héros semblable à mon époux lorsqu'il partit pour Ilion avec ses guerriers ; à cette vue mon cœur s'est rempli de joie, car je pensais que ce n'était point un songe, mais bien Ulysse lui même. »
Elle dit, et bientôt l'Aurore paraît sur son trône étincelant. Le divin Ulysse, qui entend la voix et les pleurs de Pénélope, croit que sa chaste épouse l'a reconnu. Il se lève aussitôt, prend les couvertures et les toisons qui lui servaient de couche, les place sur un siège et jette la peau de bœuf hors du palais ; puis, élevant les mains, il implore Jupiter en ces termes :
[98] « Jupiter, puisque tu m'as ramené dans ma patrie après m'avoir accablé de maux sans nombre, après m'avoir fait errer sur la terre et sur les ondes, permets maintenant que quelque mortel en se réveillant fasse entendre au sein de ce palais une voix prophétique (4), et qu'au ciel apparaisse un signe qui m'éclaire sur ma destinée ! »
C'est ainsi qu'il prie, et le prévoyant Jupiter exauce ses vœux. Tout à coup le fils de Saturne fait gronder son tonnerre dans le splendide Olympe (5), et le divin Ulysse s'en réjouit. En même temps
une femme qui broyait du grain dans l'endroit où se trouvaient les meules d'Ulysse, prononce quelques paroles.— Autour de ces meules travaillaient douze femmes qui étaient occupées à moudre de l'orge, du froment et des mets nourrissants (6) ; mais maintenant elles dormaient toutes auprès du froment qu'elles avaient moulu ; une seule cependant n'avait pas encore cessé son travail, quoiqu'elle fût très-faible. — Cette femme arrête sa meule, et prononce des paroles prophétiques qui sont d'un favorable augure pour le roi son maître.
[112] « Puissant Jupiter, dit-elle, toi qui gouvernes les hommes et les dieux, tu viens de faire gronder ton tonnerre dans les cieux étoiles, et pourtant je ne vois aucun nuage. Sans doute que tu fais apparaître à quelque mortel un signe céleste. O fils de Saturne, exauce la prière d'une femme infortunée ; fais que les prétendants goûtent aujourd'hui pour la dernière fois, dans le palais d'Ulysse, les charmes du festin ! Ces orgueilleux jeunes gens brisent mes membres en me forçant à broyer le grain qui les nourrit ! Puissent-ils enfin prendre aujourd'hui leur dernier repas ! »
Elle dit ; le divin Ulysse est joyeux d'avoir entendu la voix prophétique de cette femme et le tonnerre du puissant dieu de l'Olympe, car il pense maintenant pouvoir se venger.
Les femmes du palais d'Ulysse accourent de toutes parts, et allument de grands feux dans les foyers. Télémaque, semblable à un dieu, abandonne sa couche et se couvre de vêtements magnifiques ; il suspend un glaive à ses épaules, attache à ses pieds brillants de superbes brodequins et saisit une forte lance terminée par une pointe d'airain. Le fils d'Ulysse s'arrête sur le seuil de la porte et dit à Euryclée :
[129] « Nourrice chérie, as-tu donné une couche et des aliments à l'étranger, ou bien est-il resté dans ce palais sans recevoir aucun soin ? Telle est pourtant ma mère, malgré sa prudence : elle accueille souvent avec honneur les hommes les plus obscurs et renvoie quelquefois honteusement les mortels les plus illustres. »
Euryclée s'empresse aussitôt de répondre en ces termes :
[135] « Mon fils, n'accuse point ta mère ; elle est innocente. L'étranger qui est dans ce palais, a bu autant de vin qu'il en a voulu ; mais il n'a pris aucune nourriture. Pénélope ta mère l'a interrogé elle-même, puis, lorsque ce mendiant a songé au repos, la noble fille d'Icare a dit à ses esclaves de préparer une couche ; mais cet étranger, semblable à un homme dévoré de chagrin, n'a point voulu reposer dans une couche, ni sur de moelleux tapis : il s'est couché dans le vestibule, sur des peaux de brebis, et nous l'avons couvert ensuite d'un épais manteau. »
A ces mots, Télémaque, tenant sa lance à la main, sort du palais, suivi de ses chiens agiles, et se rend à l'assemblée des Achéens aux belles cnémides. — La vénérable Euryclée, fille d'Ops, issu de Pisénor, exhorte les esclaves en disant :
[149] « Hâtez-vous d'arroser et de nettoyer cette demeure ; étendez des tapis de pourpre sur ces sièges magnifiques ; lavez toutes ces tables avec des éponges ; allez à la fontaine pour y prendre de l'eau que vous apporterez promptement ici : car les prétendants ne se feront pas longtemps attendre. Ce jour est pour tous un jour de fête, et les jeunes princes viendront de grand matin au palais. »
Elle dit, et toutes les esclaves obéissent à cet ordre. Vingt femmes vont puiser de l'eau aux sources profondes (7), et les autres servantes s'empressent de tout préparer dans l'intérieur du palais.
Bientôt arrivent les serviteurs des prétendants ; ils se mettent à fendre le bois, et les femmes reviennent de la fontaine. Alors le pasteur Eumée, amenant trois porcs, les plus beaux de la bergerie, franchit le seuil du palais ; il fait paître ses porcs dans la vaste enceinte des cours, et adresse ensuite au divin Ulysse ces rapides paroles :
[166] « Étranger, les prétendants te respectent-ils maintenant, ou te méprisent-ils encore dans le palais d'Ulysse, comme ils l'ont fait hier ? »
L'ingénieux fils de Laërte lui répond en disant :
[169] « Cher Eumée, que les dieux punissent enfin l'insolence de ces hommes orgueilleux et sans pudeur, de ces princes qui n'ont pas craint de m'outrager dans une maison étrangère ! »
Ainsi parlent Ulysse et le pasteur. — Mélanthius conduisant les plus belles chèvres de son troupeau pour le repas des prétendants, et suivi de deux bergers, entre dans le palais ; il attache ses chèvres sous le portique sonore, puis il adresse à Ulysse ces reproches amers :
[178] « Comment, vil étranger, tu es encore dans cette demeure pour importuner les prétendants ! Tu ne quitteras donc jamais cette porte ? Je crois que nous ne nous séparerons pas avant d'en être venus aux mains. Pourquoi restes-tu toujours ici, contrairement aux convenances, pour demander quelques bribes à ces jeunes princes ? Va donc mendier aux repas des autres Achéens. »
L'ingénieux Ulysse ne daigne pas lui répondre ; il secoue seulement la tète, et inédite au fond de son cœur une terrible vengeance.
Le troisième, qui franchit le seuil du palais, est Philétius, chef des bergers, qui amène aux prétendants de grasses chèvres et une génisse stérile (des nautoniers qui passaient des voyageurs à Ithaque y ont conduit Philétius et les pasteurs qui le suivaient). Le chef des bergers attache ses chèvres sous le portique retentissant, puis, s'approchant d'Eumée, il lui dit :
[191] « Pasteur, quel est donc cet étranger nouvellement arrivé en ces lieux ? Quels sont ses parents et quelle est sa patrie ? Comme cet infortuné ressemble au roi, notre ancien maître ! Certes, les dieux peuvent maintenant accabler de maux les simples mortels, puisqu'ils réservent tant d'infortunes aux rois eux-mêmes ! »
En disant ces mots, il s'approche d'Ulysse, lui prend la main, et lui parle en ces termes :
[199]
« Salut, vénérable étranger. Que la prospérité t'accompagne désormais, car en ce moment tu me parais être accablé par le malheur. — Puissant Jupiter, aucune divinité n'est aussi cruelle que toi ! Tu es sans pitié pour les faibles humains ; lorsque tu leur as donné le jour, tu les plonges dans des abîmes de douleurs ! — Étranger, en te voyant, j'ai pensé à Ulysse, à mon divin maître, et la sueur a coulé le long de mon corps, et mes yeux se sont remplis de larmes ! Si ce héros est encore vivant, s'il voit la lumière du soleil, il erre peut-être, couvert de haillons semblables aux tiens, parmi les villes des hommes ! Mais si l'irréprochable Ulysse n'existe plus, s'il est descendu dans les sombres demeures de Pluton, quel malheur pour moi ! Car autrefois il me confia la garde de ses belles génisses dans le pays des Céphaléniens, lorsque je n'étais encore qu'un enfant ; ces génisses sont innombrables aujourd'hui, et jamais pasteur n'eut une race aussi féconde de génisses au large front. Cependant des princes étrangers m'obligent à conduire ici mes plus beaux troupeaux pour qu'ils soient dévorés par les prétendants, par ces jeunes orgueilleux qui méprisent Télémaque dans son propre palais, qui ne craignent point le courroux des dieux et sont impatients de se partager les biens d'Ulysse, leur roi et leur maître, absent depuis tant d'années ! Une foule de pensées agite et trouble mon esprit. Il serait mal sans doute, tant que le fils d'Ulysse existe, de m'en aller dans un autre pays, et de conduire les bœufs de mon maître à des peuples étrangers ; mais il est dur aussi d'être maltraité par les prétendants en gardant avec soin les troupeaux du fils de Laërte ! Depuis longtemps je veux quitter l'île d'Ithaque pour me retirer chez quelque roi puissant ; car les excès de ces jeunes princes ne sont plus supportables. Mais je pense encore à mon malheureux maître, qui reviendra peut-être un jour pour chasser de son palais la troupe insolente des prétendants. »
L'ingénieux Ulysse lui répond aussitôt en disant :
[227] « Pasteur, tu me parais être un homme juste et intelligent; je vois môme que ton esprit est plein de prudence. Eh bien ! je t'atteste par le plus grand des serments ; je te jure par Jupiter, le plus puissant des dieux, par cette table hospitalière et par ce foyer auprès duquel je me suis approché, que le fils de Laërte reviendra dans sa demeure pendant que tu y seras encore! Pasteur, tu verras massacrer de tes propres yeux, si tel est ton désir, tous les prétendants, tous ces jeunes princes qui commandent encore en maîtres dans ce palais ! »
Le gardien des génisses réplique en ces termes :
[236] « Cher étranger, que le fils de Saturne accomplisse cette promesse, et tu jugeras alors de mon courage et de la force de mon bras ! »
Eumée implore aussi les dieux, et leur demande de ramener l'intrépide Ulysse dans sa patrie.
Pendant que le héros s'entretient avec ses pasteurs, les pré-tendants méditent la mort de Télémaque. Mais tout à coup s'élève à la gauche de ces jeunes princes un aigle au vol rapide (8), tenant dans ses serres une timide colombe. Amphinome, s'adressant aux prétendants, leur dit :
[245] « Mes amis, le complot que nous tramons conre les jours de Télémaque ne réussira pas. Ne songeons donc maintenant qu'à la joie des festins. »
Ainsi parle Amphinome, et son discours plaît aux prétendants. Ils entrent tous dans le palais du divin Ulysse, et déposent leurs manteaux sur des sièges et des trônes ; puis ils égorgent de grasses chèvres et de superbes brebis ; ils immolent encore de beaux porcs et une génisse qui appartenait au troupeau (9) ; ils distribuent ensuite aux convives les entrailles qu'ils viennent de faire rôtir, et mêlent le vin dans des cratères. Eumée présente des coupes aux prétendants ; Philétius leur distribue le pain dans de belles corbeilles, et Mélanthius leur verse le vin. Tous les convives étendent aussitôt les mains vers les mets qu'on leur a servis et préparés.
Télémaque, qui médite toujours de nouvelles ruses, fait asseoir Ulysse dans la salle, sur un humble siège placé près du seuil de pierre et devant une petite table ; il lui donne une part des entrailles, lui verse du vin dans une coupe d'or, et lui dit :
[261] « Reste maintenant au milieu des convives pour boire avec nous le doux nectar ; moi j'empêcherai bien les prétendants de te dire des injures : ce n'est point ici une demeure publique, mais le palais d'Ulysse que ce héros a acquis pour moi. Quant à vous, jeunes princes, abstenez-vous de toute action violente, de toute parole injurieuse, afin qu'aucune querelle ne s'élève en ces lieux. »
Il dit. Tous les prétendants indignés se mordent les lèvres, et admirent l'audace avec laquelle Télémaque vient de leur parler. Antinoüs, fils d'Eupithée, s'adressant aux jeunes princes, prononce ces mots :
[271] « Achéens, approuvons ce discours, quelque violent qu'il soit ; car Télémaque nous parle en nous menaçant. Si Jupiter ne s'était pas opposé à nos desseins, nous aurions déjà dompté dans ce palais ce bruyant orateur. »
Ainsi parle Antinoüs ; mais Télémaque, sans prendre aucun souci des paroles qu'il vient d'entendre, ne répond rien. — Cependant les hérauts conduisent dans la ville l'hécatombe
sacrée des dieux ; tous les Achéens à la longue chevelure sont rassemblés dans le bois touffu d'Apollon, du dieu qui lance au loin les traits.
Lorsque les prétendants ont fait rôtir les chairs des victimes (10), ils les retirent du foyer, les divisent, et participent tous à ce splendide festin. Ceux qui servent dans le palais apportent à Ulysse une part de viandes rôties égale à celle des autres convives, ainsi que l'avait ordonné Télémaque.
La déesse Minerve ne permet pas que les prétendants cessent leurs insultes ; elle veut que la douleur et la colère pénètrent plus profondément encore dans le cœur d'Ulysse. Parmi les prétendants se trouvait un homme dont l'âme était injuste ; il s'appelait Ctésippe, et habitait Samé. Cet homme, plein de confiance dans ses immenses richesses, désirait s'unir à l'épouse du divin Ulysse, absent depuis tant d'années. Ctésippe, s'adressant à ses compagnons, leur dit :
[292] « Prétendants illustres, écoutez tous ce que je vais dire. Ce vil étranger a déjà reçu une part égale à la nôtre ; cela est convenable : car il ne serait ni juste, ni honnête, de mépriser, les hôtes de Télémaque, quand l'un d'eux vient dans ce palais. Mais moi, je veux aussi lui faire le présent de l'hospitalité, pour qu'il l'offre à la femme qui l'aura, baigné, ou aux autres esclaves, d'Ulysse. »
En parlant ainsi, Ctésippe prend dans une corbeille le pied d'un bœuf, et le lance d'une main vigoureuse ; Ulysse évite le coup en inclinant doucement la tête ; mais du fond de son âme, il laisse échapper un rire sardonique (11), et le pied de bœuf va frapper la muraille. Alors Télémaque indigné dit à ce jeune audacieux :
[304] « Certes, Ctésippe, tu es bien heureux de n'avoir point frappé mon hôte : il est vrai qu'il à lui-même évité le coup. Mais si tu l'avais atteint ce mendiant, je t'aurais plongé ma lance dans la poitrine, et ton père, au lieu d'avoir à se réjouir de ton hyménée, aurait eu à célébrer des funérailles ! Qu'à l'avenir personne ne commette plus ici de tels outrages. Maintenant j'ai de l'expérience, je sais distinguer le bien d'avec le mal, et je ne suis plus un enfant. Jusqu'à présent j'ai supporté bien des injures ; je vous ai vus égorger mes brebis, boire mon vin et livrer mes blés au pillage ; car il est impossible qu'un seul homme en chasse un si grand nombre ; cependant cessez d'exercer vos ravages. Si vous voulez me tuer avec l'airain cruel, faites-le, je le désire moi-même. Certes il vaut mieux mourir que de voir commettre sous ses yeux de tels forfaits, que de voir ses hôtes outragés et ses servantes honteusement violées dans de riches demeures ! »
A ces mots, tous les prétendants gardent un profond silence. Mais Agélaüs, fils de Damastor, prend la parole et dit :
[322] « O mes amis, qu'aucun de vous ne s'indigne ni ne réponde par d'aigres paroles à ces justes reproches. Ne frappons plus ce mendiant et gardons-nous d'insulter les serviteurs d'Ulysse. Moi je vais donner un conseil à Télémaque, ainsi qu'à sa mère, et je désire qu'il leur soit agréable. Tandis que, le cœur plein de désir, vous conserviez tous deux l'espoir que le prudent Ulysse. reviendrait dans sa demeure, n'était-il pas blâmable de laisser toujours ici les Achéens ? Il aurait mieux valu que les dieux eussent permis à Ulysse de revenir dans son palais(12) ; mais maintenant tout nous prouve que ce héros ne reverra jamais sa patrie. Télémaque, va donc trouver ta mère, et dis-lui qu'elle doit choisir pour époux celui d'entre les Grecs qui lui paraîtra le plus illustre, et qui fera les plus riches présents. Toi, tu pourras boire et manger au gré de tes désirs et jouir en paix de l'héritage de ton père. Alors ta mère, la chaste Pénélope, veillera sur les biens de son nouvel époux. »
Le prudent Télémaque lui répond aussitôt :
[338] « Agélaüs, je te jure par Jupiter et par les souffrances de mon glorieux père, qui est mort loin d'Ithaque, ou qui erre peut-être encore de contrée en contrée, que je ne m'oppose point à l'hymen de ma mère. Chaque jour, au contraire, j'exhorte Pénélope à prendre pour époux celui que son cœur désire, et moi-même j'offre de nombreux présents (13). Cependant je crains, en prononçant de si violentes paroles, de la forcer à sortir de cette demeure. J'espère que les dieux ne permettront jamais qu'elle s'éloigne ! »
Ainsi parle Télémaque. Les prétendants, excités par Minerve, éclatent d'un rire inextinguible qui trouble leur raison et ils rient d'un rire étrange, emprunté (14) ; ils avalent des chairs encore saignantes ; leurs yeux se remplissent de larmes, et leur âme semble présager un grand malheur. En ce moment Théoclymène, semblable aux dieux, s'écrie dans l'assemblée :
[351] « Malheureux ! quels maux souffrez-vous donc ? Une nuit profonde vous environne et elle couvre vos têtes, vos visages et vos genoux ! De sourds gémissements se font entendre, et vos joues sont baignées de larmes ! Le sang ruisselle à longs flots sur les murs et sur les hautes colonnes (15) ; les portiques et les cours sont remplis de fantômes qui se précipitent dans le sombre Érèbe ; le soleil a disparu des cieux, et les ténèbres de la mort vous enveloppent de toutes parts ! »
Il dit, et les prétendants se mettent à rire. Alors Eurymaque, fils de Polybe, prend la parole et dit :
[360] « Cet étranger récemment arrivé en ces lieux a sans doute perdu la raison. Jeunes gens, faites-le sortir à l'instant du palais, et conduisez-le jusqu'à la place publique, puisqu'il prend ici le jour pour la nuit. »
Théoclymène s'empresse de répondre en ces termes à l'orgueilleux prétendant :
[363] « Eurymaque, je n'ai pas besoin de guides pour me conduire : mes yeux, mes oreilles, mes pieds, sont encore bons, et mon esprit ne s'est point honteusement dégradé ! Je sors volontiers de, ce palais ; car je prévois les malheurs qui vous menacent. Prétendants orgueilleux, qui insultez les étrangers dans les demeures d'Ulysse et tramez sans cesse d'odieux complots, aucun de vous ne pourra fuir, ni échapper à la mort ! »
Théoclymène en disant ces mots s'éloigne du palais et se rend auprès de Pirée qui le reçoit avec joie. — Alors tous les prétendants se regardent entre eux et augmentent encore le courroux de Télémaque en riant de ses hôtes. Ainsi, l'un de ces jeunes insensés lui dit :
[376] « Télémaque, personne n'est plus malheureux que toi dans le choix des voyageurs que tu accueilles ! Celui que tu protèges ici est un misérable mendiant, sans pain, sans force, incapable, de travailler, enfin, un vil fardeau de la terre ; et l'autre ne vient dans ce palais que pour prophétiser ! Télémaque, si tu m'en crois (et c'est ce que tu peux faire de mieux), nous jetterons ces deux étrangers sur un bon navire garni de rames, et nous les enverrons aux Siciliens pour en avoir un prix convenable. »
C'est ainsi que parle ce jeune prince ; mais Télémaque, peu touché de ce qu'il vient d'entendre, ne répond rien. Il regarde secrètement son père, et attend avec impatience l'instant où il pourra frapper ses ennemis.
La fille d'Icare, la prudente Pénélope, assise en face de la porte sur un siège magnifique, écoutait attentivement tout ce que les prétendants disaient dans le palais. — Ces jeunes princes, après avoir immolé de nombreuses victimes, préparent en riant un agréable et délicieux festin. Cependant une puissante déesse et un vaillant guerrier allaient bientôt convier au plus triste des repas ceux qui, les premiers, méditèrent des projets injustes et odieux !
Notes, explications et commentaires
(1) La lice est la femelle d'un chien de chasse.
(2) Platon, qui n'a pas coutume de louer Homère, dit Dugas-Montbel, cite plusieurs fois ce passage avec éloge, comme un exemple de fermeté et d'empire sur soi-même, et aussi comme une preuve qu'il existe deux natures dans l'homme dont l'une peut commander à l'autre.
(3) Il nous a été impossible de rendre en français l'épithète
ἀψόῤῥοος (qui reflue, ou, selon le scholiaste, qui revient toujours sur lui-même dans son cours éternel autour de la terre), qu'Homère donne à l'Océan. Clarke et Dubner traduisent très-exactement
ἀψορρόου Ὠκεανοῖο (vers 65) par reflui Oceani.
(4) Dans les poèmes d'Homère, le mot
φήμη (vers 100) s'entend du présage qu'on lirait des paroles de celui qui parlait le premier. Eustathe explique
φήμη par λόγος δηλωτικὁς (discours qui sert à manifester), et par
λόγος δηλωτικὁς (discours prophétique).
(5) Il y a évidemment ici une interpolation ; nous lisons dans le texte de Wolf :
ὑψόθεν ἐκ νεφέων· (vers 1O4) (du haut des nuages), et quelques vers plus bas la femme qui travaille aux meules dit : et pourtant le ciel est sans nuages (οὐδέ ποθι νέφος ἐστί· (vers 114)). Knigth retranche entièrement ce vers qui est le cent quatrième du livre XXI.
(6) Le texte porte :
μυελὸν ἀνδρῶν (vers 108) (moelle des hommes) ; mais tous les commentateurs nous apprennent qu'Homère se sert ici de cette expression pour parler de mets nourrissants.
(7) Homère dit :
κρήνην μελάνυδρον (vers 158) Les auteurs du Dictionnaire des Homérides expliquent ce passage par ces mots : « source dont l'eau est noire, de couleur foncée, à cause de la profondeur. »
(8) Le texte porte:
αἰετὸς ὑψιπέτης (vers 243) (aigle au vol élève).
(9) Dugas-Montbel à commis une erreur en traduisant βοῦν ἀγελαίην (vers 251) par génisse qui n'a point porté le joug. Madame Dacier passe cette phrase sous silence, et Bitaubé dit : l'honneur du troupeau. Nous avons traduit ce passage aussi littéralement que possible ; car
ἀγελαῖος venant de ἀγέλη (troupe, troupeau), signifie, comme le dit fort bien le Dictionnaire des Homérides : qui appartient au troupeau, qui paît dans les pâturages.
(10) Homère dit :
κρέ᾽ ὑπέρτερα (vers 279) (chairs supérieures) pour faire entendre que les chairs inférieures, ou les entrailles (σπλάγχνα), se mangeaient en premier dans tous les festins. — Knight supprime tout ce passage.
(11) Le texte grec porte :
…….μείδησε δὲ θυμῶι
Σαρδάνιον μάλα τοῖον……
(vers 301/302)
que Dubner traduit par subrisit autem animo Sardanium omnino risum talem (mais il laissa échapper de son âme un rire entièrement semblable au rire sardanien). Knight, tout en admettant que
Σαρδάνιος vient de l'ancien verbe σαρδάίνω, qui a la même signification que
σαίρω (rire avec amertume), repousse avec raison ceux qui font dériver ce mot de l'île de Sardaigne, où croissait une herbe qui avait la propriété de contracter les lèvres, parce qu'Homère ne connaissait point cette île. On prétend que l'expression française de ris sardonique ou sardonien vient de
σαρδάνιος.
(12) Comme ce passage a été diversement expliqué par les traducteurs français, nous avons suivi la version allemande de Voss, qui nous semble la plus claire et la plus correcte.
(13) Homère ne dit pas ici que les prétendants feront des présents pour obtenir Pénélope ; c'est Télémaque, au contraire, que le poète désigne pour offrir ces présents soit aux prétendants, soit à sa mère. Voici ce passage :
ποτὶ δ᾽ ἄσπετα δῶρα δίδωμι (vers 342), qui n'a été compris ni par madame Dacier, ni par Bitaubé et que Dubner a parfaitement rendu par atque insuper multa dona dabo.
(14) Il y a dans le texte :
οἱ δ᾽ ἤδη γναθμοῖσι γελοίων ἀλλοτρίοισιν (vers 347) (ceux-ci riaient déjà mec des mâchoires étrangères). Dugas-Montbel, en citant cette phrase dans ses Observations, dit : « Elle est admirable pour exprimer la joie qui tenait du vertige, et dont Minerve elle-même avait frappé tous les prétendants. C'est ce que madame Dacier traduit par cette phrase vulgaire : « Ils riaient à gorge déployée. » Je ne crois pas, ajoute cet auteur, qu'il existe, même dans l'Iliade, une situation plus terrible et qui laisse des impressions plus pathétiques. Jamais l'effroi des pressentiments ne fut exprimé d'une manière plus sublime. Ces hommes qui dévorent des viandes encore toutes sanglantes, qui rient à grand bruit, et dont pourtant les yeux se remplissent de larmes ; ce prophète qui déjà les plaint et déplore leurs erreurs ; les ténèbres dont il les voit enveloppés ; le sourd mugissement qui frappe ses oreilles ; ces ruisseaux de sang ; ces ombres remplissant les portiques et les cours, et que découvre son œil prophétique ; le soleil qui s'obscurcit dans les cieux ; la nuit qui se précipite de toutes parts : ce sont là de ces beautés qu'on ne trouve que dans Homère ou dans la Bible. Le repas de Balthazar est le seul morceau de l'antiquité qui puisse inspirer une émotion plus forte, une terreur plus profonde. »
(15) Homère dit :
καλαί τε μεσόδμαι· (vers 354). Selon les uns,
μεσόδμη était une construction intermédiaire ou une pièce d'assemblage reliant deux soliveaux ; selon les autres, il désigne le renfoncement des parois entre les piliers. Aristarque fait μεσόδμαι synonyme de μεσόστυλα (entre-colonnement).
Homère, Odyssée, Chant 21 (traduction française)
Homère
Odyssée
Pour d'autres traductions françaises
LIVRE XXI
texte grec
chant 20
chant 22
Livre XXI
JEU DE L'ARC.
inerve, la déesse aux yeux d'azur, inspire à la prudente Pénélope la pensée de placer l'arc et les bagues (1) dans le palais d'Ulysse, et de proposer aux prétendants cette fatale épreuve qui doit être cause de leur trépas. La reine monte les nombreux degrés qui conduisent à ses appartements ; elle prend une superbe clef d'airain courbée avec grâce et ornée d'un manche d'ivoire ; puis elle se rend avec ses femmes dans la salle la plus reculée du palais, où l'on plaça jadis les trésors du roi, l'airain, l'or et le fer difficile à travailler (2). Là se trouve aussi l'arc du héros et le carquois, gardien des flèches, dans lequel est un grand nombre de traits, sources de gémissements et de larmes. — Un étranger qui rencontra le divin Ulysse près de Lacédémone lui fit présent de cette arme : c'était le fils d'Euryte, Iphitus, semblable aux immortels ; ils se trouvèrent tous deux en Messénie, dans le palais du prudent Orsiloque. Le héros était allé dans cette contrée pour y réclamer le paiement d'une dette que tout le peuple lui devait car autrefois des Messéniens, venus à Ithaque, avaient enlevé sur leurs solides navires trois cents brebis et leurs pasteurs. Le roi Laërte et tous les vieillards chargèrent Ulysse, quoiqu'il fût bien jeune encore, d'aller en Messénie pour y chercher le prix de ce butin ; ils le forcèrent même d'entreprendre un si long voyage. Iphitus était aussi allé dans ce pays parce que les Messéniens lui avaient enlevé douze cavales rapides et douze mules infatigables : ce voyage fut la cause de sa mort. Iphitus, étant arrivé chez le fils de Jupiter, le magnanime Hercule, ce héros invincible le tua dans sa demeure, quoiqu'il fût son hôte. Hercule ne redouta ni la vengeance des dieux ni la table hospitalière qu'il avait placée devant le descendant d'Euryte ; il l'immola sans pitié et retint chez lui ses belles cavales. C'est lorsque Iphitus était à la recherche de ses mules agiles qu'il rencontra le divin Ulysse et lui donna cet arc qu'avait porté jadis son père, le grand Euryte qui, en mourant, le lui légua dans ses demeures élevées. Ulysse, à son tour, lui offrit un glaive tranchant et une forte lance, comme premier gage de l'hospitalité qu'il contractait avec lui. Mais l'un de ces héros ne donna jamais à l'autre le repas hospitalier : car avant qu'ils pussent se revoir, Hercule immola le fils d'Euryte, Iphitus qui avait offert cet arc à Ulysse. Quand l'époux de Pénélope partait sur ses sombres navires pour quelque expédition lointaine, il n'emportait point cet arc ; il laissait chez lui ce présent d'un hôte bien-aimé, afin de pouvoir s'en servir dans sa chère patrie (3).
[42] Lorsque Pénélope, la plus noble des femmes, est arrivée devant la porte de la salle où sont renfermés les trésors, elle s'arrête sur le seuil de chêne qu'un artisan habile polit avec soin, et sur lequel il plaça deux montants alignés au cordeau, pour servir de supports aux portes brillantes. La reine délie aussitôt la courroie qui était attachée à l'anneau, puis elle introduit la clef dans la serrure, repousse les leviers qui servent de verrous ; et les portes mugissent comme des taureaux qui paissent dans les prairies : elles cèdent aux efforts de la clef et s'ouvrent devant la fille d'Icare. Pénélope entre, et monte sur une haute estrade où sont placés les riches vêtements parfumés ; elle étend la main et saisit l'arc renfermé dans un étui brillant qui était suspendu au mur par une cheville. La reine s'assied, et, plaçant cet étui sur ses genoux, elle fait éclater ses gémissements ; puis elle retire de son étui splendide l'arc du roi. Après avoir versé des torrents de larmes et poussé des cris plaintifs, la plus noble des femmes se dirige vers la salle où sont les prétendants, en tenant dans ses mains l'arc flexible et le carquois qui renferme un grand nombre de flèches meurtrières. Les suivantes de Pénélope portent un coffre où se trouvent du fer et de l'airain qui servaient aux luttes du roi (4). Quand la divine Pénélope est près de la salle des jeunes princes, elle s'arrête sur le seuil de la porte solide : un léger voile couvre son visage et deux suivantes fidèles se tiennent à ses côtés. Alors, s'adressant aux convives, elle leur dit :
[68] « Écoutez-moi, vous qui ruinez par vos repas et par vos fêtes la demeure d'un héros absent depuis tant d'années. Vous n'avez d'autre prétexte pour justifier ici votre séjour, que le désir d'obtenir ma main et de me prendre pour épouse ; eh bien ! prétendants, je vous propose une lutte dont je serai le prix, et je dépose a vos pieds l'arc redoutable du divin Ulysse. Celui qui tendra facilement cet arc et fera passer une flèche dans toutes les haches placées au sommet de ces douze piliers, obtiendra ma main; j'abandonnerai la demeure de mon époux, ce riche et superbe palais dont je garderai le souvenir même dans mes rêves. »
En achevant ces mots, elle ordonne à Eumée, de déposer l'arc et le fer brillant entre les mains des prétendants. Eumée prend cette arme ; mais, en la remettant aux jeunes princes, il ne peut retenir ses pleurs. Philétius verse aussi des larmes ; en apercevant l'arc du roi son maître. Antinoüs les réprimande en ces termes :
[85] « Pâtres grossiers et misérables, qui ne songez jamais au lendemain, pourquoi répandre des pleurs et agiter ainsi l'âme de cette noble femme, qui est plongée dans une douleur profonde depuis que son époux est parti pour Ilion ? Mangez en silence dans ce palais, ou allez pleurer dehors ; mais laissez-nous cette arme qui doit être pour nous l'objet d'une lutte difficile. Je ne pense
pas que l'on parvienne, sans de grands efforts, à tendre l'arc brillant et poli du divin Ulysse ; car aucun de nous ne ressemble à l'époux de Pénélope. Jadis je vis ce héros ; je m'en souviens encore, et pourtant je n'étais qu'un enfant. »
Antinoüs parle ainsi, parce qu'il espère pouvoir tendre la corde de l'arc et lancer une flèche à travers le fer. — Cependant c'était lui qui devait le premier recevoir le trait parti des main d'Ulysse ; car le premier il avait outragé ce héros dans son propre palais, et le premier aussi il avait excité contre le fils de Laërte tous les prétendants. — Télémaque prend la parole et s'écrie :
[102] « Hélas ! Jupiter m'a donc privé de la raison ! Ma mère bien-aimée, malgré sa prudence, consent à abandonner cette demeure, à suivre un autre époux ; et moi je me réjouis comme un insensé, et le sourire est sur mes lèvres ! — Illustres prétendants, on vous propose une lutte pour une femme qui n'a point son égale, ni dans l'Achaïe, ni dans la divine Pylos, ni dans Argos, ni dans Mycènes, ni dans Ithaque, ni même sur tout le continent! Jeunes princes, vous la connaissez vous-même; alors qu'ai-je besoin de louer sa sagesse et sa beauté ? Ne cherchez pas plus longtemps de vains prétextes pour différer à tendre l'arc redoutable de mon père. Je veux aussi, moi, essayer mes forces : si je tends la corde de cet arc et si je fais passer une flèche à travers le fer des haches, je n'aurai point la douleur de voir ma vénérable mère quitter ce palais pour suivre un nouvel époux : elle ne voudrait pas abandonner un fils déjà plein de vigueur et qui remporte comme Ulysse, son père, le prix de tous les combats ! »
[118] Il se lève aussitôt, quitte le manteau de pourpre qui couvrait ses épaules, et détache le glaive aigu qu'il portait au côté. D'abord il place les piliers surmontés d'une hache, en creusant pour chacun d'eux un trou profond ; puis il les aligne au cordeau et jette autour de ces piliers de la terre qu'il affermit avec ses pieds. Soudain les prétendants regardent avec une surprise mêlée d'effroi le jeune Télémaque, qui, sans avoir jamais vu de telles luttes, dispose tout avec une si grande habileté. Le fils de Pénélope se dirige vers le seuil de la porte ; là il essaie de tendre l'arc ; trois fois il désire de le courber, et trois fois les forces l'abandonnent ; pourtant il espère bien tendre la corde et envoyer une flèche à travers les bagues. Enfin, pour la quatrième fois, il tire le nerf avec force, l'arc va se tendre lorsque Ulysse fait un signe à son fils et l'arrête au milieu de son ardeur. Télémaque s'écrie aussitôt :
[131] « Hélas ! serai-je toujours un homme incapable et faible, ou bien suis-je maintenant trop jeune pour me confier à la force de mon bras et repousser ceux qui voudraient m'attaquer ? Allons, prétendants, vous qui l'emportez sur moi par votre vigueur, tendez donc l'arc d'Ulysse, afin de terminer promptement cette épreuve. »
En achevant ces mots, Télémaque dépose l'arc à terre, et l'appuie contre les belles portes du palais (5) ; il place la flèche légère sur le magnifique anneau de l'arc (6), et va s'asseoir sur le siège qu'il venait de quitter. Antinoüs prend alors la parole et dit:
[141] « Mes amis, levez-vous tous les uns après les autres en commençant par la droite, et en partant du lieu où l'on verse le vin. »
Tous les prétendants approuvent ce qu'Antinoüs vient de dire. D'abord, se lève le fils d'Enops, Liodès, qui exerçait parmi ces jeunes princes les fonctions d'aruspice, et qui se tenait toujours au fond de la salle, tout près d'un superbe cratère : lui seul s'indignait contre les prétendants, et il trouvait odieux les crimes qu'ils commettaient dans le palais d'Ulysse. Arrivé sur le seuil de la porte, il s'arrête et essaie de tendre l'arc ; mais il ne peut y parvenir : ses mains faibles et délicates sont bientôt fatiguées.
[152] « Mes amis, dit-il aux prétendants, je ne pourrai jamais tendre l'arc ; qu'un autre l'essaie à ma place. Mais je crains bien que
cette arme prive de la force et de la vie un grand nombre de vaillants guerriers ! Cependant il vaut mieux mourir que de vivre en perdant la femme qui nous attire en ces lieux et que nous désirons tous obtenir depuis tant d'années. Chacun de vous a l'espoir et le désir de s'unir à Pénélope, l'épouse d'Ulysse ; mais lorsque vous aurez considéré et essayé cet arc, je crois que vous vous empresserez de rechercher en mariage d'autres Achéennes nobles et riches. Alors la fille d'Icare pourra épouser celui qui offrira les plus riches présents, et viendra dans cette maison conduit par le destin.»
En parlant ainsi, il dépose l'arc à terre et l'appuie contre les belles portes du palais ; il place la flèche légère sur le magnifique anneau de l'arc, et revient s'asseoir sur le siège qu'il occupait auparavant. Antinoüs, irrité contre lui, prend la parole et dit :
[168] « Liodès, quelle parole terrible et funeste s'est échappée de tes lèvres ! Je suis indigné de t'entendre dire que cette arme privera de la force et de la vie un grand nombre de vaillants guerriers, parce que toi tu n'as pu tendre l'arc d'Ulysse ! Va, ta mère, en te donnant le jour, ne t'a point fait pour manier les arcs et les flèches ! Crois-moi, il est ici d'illustres prétendants qui tendront bientôt cet arme redoutable. »
Puis, s'adressant à Mélanthius, le gardien des chèvres, il prononce ces paroles :
[176] « Hâte-toi, Mélanthius, de préparer du feu dans le palais, et de placer devant le foyer un siège recouvert d'une peau d'animal ; tu nous apporteras ensuite de la graisse pour que nous la fassions chauffer et que nous en enduisions l'arc d'Ulysse, afin de le rendre plus flexible ; alors nous essaierons nos forces, et nous terminerons promptement cette épreuve. »
Il dit, et Mélanthius s'empresse d'allumer le feu ; il place devant le foyer un siège recouvert d'une peau d'animal, et apporte une grosse boule de graisse que les prétendants font chauffer ; ces jeunes princes, après en avoir enduit l'arc d'Ulysse, essaient de le tendre ; mais leurs efforts sont inutiles, et ils manquent tous de force et d'adresse. Cependant les deux chefs des prétendants, Antinoüs et Eurymaque, qui étaient les plus valeureux de tous, n'avaient pas encore paru dans la lice (7). »
En ce moment les deux pasteurs, Eumée et Philétius, sortent du palais, et le divin Ulysse suit leurs pas. Quand ils ont franchi le seuil des portes et l'enceinte de la cour, le héros adresse aux bergers ces douces paroles :
[193] « Gardien des bœufs, et toi, gardien des porcs, dois-je parler ou dois-je me taire encore ? Mais mon cœur me dit de parler. Écoutez-moi donc. Si, tout à coup, le divin Ulysse, ramené par quelque divinité, reparaissait en ces lieux, que feriez-vous ? Est-ce à Ulysse ou bien aux prétendants que vous prêteriez secours ? Allons, répondez-moi, et dites ce que votre cœur vous inspire.»
Philétius, le gardien des bœufs, répond aussitôt en disant :
« Puissant Jupiter, fais que mes vœux s'accomplissent ! Que mon maître, ramené par quelque divinité, revienne enfin dans sa patrie, et tu verras, toi pauvre vieillard, quelle est ma force et ce que peut mon bras ! »
Le pasteur Eumée implore aussi tous les habitants de l'Olympe pour qu'Ulysse revoie son palais. — Le héros, après avoir reconnu les bons sentiments qui animaient ces deux pasteurs, reprend en ces termes :
[207] « Eh bien ! Ulysse est devant vous ; c'est moi qui, après avoir souffert pendant vingt années des maux sans nombre, reviens enfin dans ma patrie. Je vois que, parmi tous mes serviteurs, vous êtes les seuls qui désiriez de me revoir ; car je n'ai jamais entendu mes autres esclaves demander aux immortels qu'ils me ramenassent dans mon palais. Aussi, je vous parlerai avec franchise, et je vous dirai tout ce que je veux entreprendre. Si les dieux font tomber sous mes coups les orgueilleux prétendants, je vous donnerai à tous deux des épouses, je vous comblerai de richesses, je vous élèverai des demeures près de la mienne, et vous serez toujours pour moi les compagnons et les frères de Télémaque. Maintenant, approchez pour que je vous montre un signe qui me fera reconnaître à vos yeux et portera la conviction dans vos esprits. Regardez cette cicatrice laissée par la blessure que me fit jadis un sanglier aux dents d'ivoire lorsque je chassais, sur les monts du Parnèse, avec le fils d'Autolycus. »
En disant ces mots, il ouvre ses haillons et leur montre la large cicatrice qu'il portait à la jambe ; les deux pasteurs, en la voyant, la reconnaissent aussitôt. Alors, en pleurant, ils entourent de leurs bras l'ingénieux Ulysse et embrassent avec transport sa tête et ses épaules. Le héros, touché de ces marques de tendresse, baise aussi la tête et les mains d'Eumée et de Philétius, Sans doute ils auraient ainsi pleuré jusqu'au coucher du soleil, si Ulysse lui-même n'eût arrêté leurs larmes en disant :
[228] « Cessez, ô mes amis, ces pleurs et ces gémissements, de peur que quelqu'un venant à sortir du palais ne nous aperçoive et n'aille rapporter ce qu'il a vu aux fiers prétendants. Rentrons maintenant, non pas tous ensemble, mais les uns après les autres : moi le premier, vous ensuite ; convenons aussi de ce qu'il faut faire (8). Comme tous les prétendants ne voudront pas permettre qu'on me donne l'arc et le carquois, toi, divin Eumée, tu iras prendre ces armes et tu me les remettras ; puis tu ordonneras à toutes les femmes de fermer exactement les portes du palais : si l'une d'elles entend du bruit ou des gémissements dans les salles où sont les prétendants, qu'elle ne sorte point, mais qu'elle reste tranquillement à ses travaux. Quant à toi, Philétius, je te recommande de fermer promptement toutes les portes de la cour, et même de les attacher avec des liens. »
A ces mots il rentre dans ses belles et commodes demeures, et va s'asseoir sur le siège qu'il venait de quitter. Bientôt Eumée et Philétius reparaissent dans le palais du divin Ulysse.
En ce moment Eurymaque tient l'arc et l'expose à la brillante clarté de la flamme ; mais il ne peut parvenir à le tendre. Alors de longs gémissements s'échappent de sa poitrine, et, dans l'excès de son désespoir, il s'écrie :
[249] « Hélas ! quelle douleur pour moi et pour tous les prétendants ! Ce n'est pas encore tant sur cet hymen que je gémis (quoique je le regrette), car il y a d'autres Achéennes, soit dans l'île d'Ithaque, soit dans les villes voisines ; mais c'est de nous trouver inférieurs en force au divin Ulysse, et de ne pouvoir tendre son arc ! Quelle honte pour nous, lorsque cette aventure sera connue de la postérité ! »
Antinoüs, fils d'Eupithée, prend la parole et dit :
[257] « Eurymaque, il n'en sera pas ainsi : tu le sais bien toi-même. On célèbre maintenant parmi le peuple la fête sacrée d'Apollon, qui donc voudrait encore essayer de tendre l'arc ? Ne nous livrons plus à aucun exercice et laissons debout toutes les haches ; je ne pense pas que personne les enlève en venant dans la demeure d'Ulysse. Allons, mes amis, que l'échanson verse du vin dans les coupes, et qu'il nous les présente. Faisons des libations aux dieux éternels, et déposons à terre cet arc recourbé. Demain, vous ordonnerez à Mélanthius, le gardien des chèvres, de nous amener, au lever de l'aurore, les plus belles victimes de ses nombreux troupeaux, afin que nous offrions de grasses cuisses au divin Apollon, célèbre par son arc. Nous essaierons ensuite de tendre l'arme d'Ulysse pour terminer cette épreuve. »
Ainsi parle Antinoüs, et tous les prétendants approuvent ce qu'il vient de dire. Les hérauts répandent une eau pure sur les mains des jeunes princes. Les adolescents couronnent les cratères d'un délicieux breuvage ; puis ils portent les coupes à leurs lèvres, et les distribuent à tous les convives. Les prétendants l'ont alors les libations et boivent selon les désirs de leurs cœurs. Mais l'ingénieux Ulysse, qui n'abandonne point ses projets de vengeance, adresse ces paroles aux jeunes princes :
[275] « Écoutez-moi, prétendants d'une illustre reine, je vais vous parler selon les inspirations de mon cœur. J'implore Eurymaque et surtout le divin Antinoüs, qui vient de prononcer un discours plein de sagesse. Oui, déposez aujourd'hui l'arc d'Ulysse, et remettez-vous en aux divinités de l'Olympe : demain, les dieux donneront la victoire à celui qu'ils daigneront favoriser. Mais permettez-moi de prendre cet arc brillant, pour que j'essaie au milieu de vous la force de mon bras, et que je voie si mes membres ont conservé la vigueur et la souplesse qu'ils avaient auparavant, ou si les voyages et le défaut de soin (9) me les ont déjà ravies. »
Il dit, et les prétendants, irrités de cette audace, s'emportent contre lui ; car ils craignent tous qu'il parvienne à tendre l'arc d'Ulysse. Antinoüs, indigné des paroles du héros, lui adresse ces reproches amers :
[288] « Misérable étranger, ta raison t'abandonne ! Est-ce que tu n'es point satisfait d'avoir pris ton repas au milieu de nous, qui sommes des princes illustres ? T'avons-nous privé de nos mets, et n'as-tu pas assisté à tous nos entretiens ? Cependant aucun autre voyageur, et bien moins encore un mendiant, n'a ainsi que toi entendu nos discours. Le vin sans doute t'a troublé l'esprit, comme il le trouble à tous ceux qui le prennent avec excès et boivent sans modération. Jadis le vin fit perdre la raison au fameux centaure Eurythion, lorsqu'il était chez les Lapithes, auprès du magnanime Pirithoüs ; quand le vin eut troublé ses sens, il devint furieux et commit des crimes épouvantables dans le palais même de Pirithoüs (10) ; mais la colère s'empara bientôt de tous ces héros réunis; ils se jetèrent sur Eurythion, le traînèrent hors du vestibule, et lui coupèrent, avec l'airain cruel, le nez et les oreilles. Le centaure Eurythion, vivement offensé, s'en alla couvert de honte, et après avoir subi le châtiment d'une aberration funeste due à son esprit insensé. Voilà quelle fut l'origine de la guerre qui eut lieu entre les Centaures et les Lapithes. Quant à Eurythion, il s'attira de grands maux en se laissant affaiblir par le vin. De même, vil étranger, je t'annonce des malheurs sans nombre si tu essaies de tendre cet arc. Tu ne trouveras plus désormais aucun appui, aucun secours parmi le peuple d'Ithaque ; nous t'enverrons sur un sombre navire au roi Echétus, le plus cruel des hommes, et personne ne pourra te sauver de sa fureur. Bois donc en silence, et ne cherche pas à combattre avec des hommes plus jeunes et plus illustres que toi ! »
Alors la prudente Pénélope fait entendre ces paroles :
[312] « Antinoüs, il n'est ni juste ni honnête d'insulter les hôtes de Télémaque, lorsqu'il s'en présente un dans ce palais. Penses-tu que, si cet étranger, se fiant à son adresse et à son courage, parvient à tendre l'arc redoutable d'Ulysse, il me conduira dans sa demeure et me prendra pour son épouse ? Non, ce vénérable vieillard ne nourrit point cet espoir dans son âme. Que cette pensée ne trouble donc point vos fêtes ; car rien ne serait moins convenable. »
Eurymaque, fils de Polybe, lui répond aussitôt :
[321] « Fille d'Icare, chaste Pénélope, nous pensons bien que ce mendiant ne te conduira jamais dans sa demeure : cela ne pourrait être permis. Mais nous redoutons les vains propos des hommes et des femmes, et nous craignons que les plus vils d'entre les Achéens ne disent : — « Ah ! combien ces hommes sont inférieurs à l'homme illustre dont ils recherchent l'épouse, puisqu'ils n'ont pu tendre l'arc brillant du divin Ulysse ! Pourtant un pauvre voyageur l'a courbé sans efforts, et, de sa flèche légère, il a traversé, les douze haches, et il a remporté la victoire ! » — C'est ainsi qu'ils parleraient, et ce serait une honte pour nous. »
La chaste Pénélope réplique en ces termes :
[331] « Eurymaque, que ceux qui consument honteusement les biens d'un des puissants chefs de la Grèce n'espèrent point obtenir de la gloire parmi le peuple ! Pourquoi donc vous livrez-vous sans cesse à ces excès ignominieux ? Ce voyageur est grand, robuste, et il se glorifie d'être issu d'une illustre race ; remettez-lui donc l'arc brillant, afin que nous voyions ce qu'il peut faire. Mais, je vous le déclare, et j'accomplirai ma promesse : si cet étranger tend l'arme d'Ulysse, s'il obtient d'Apollon une telle faveur, je le revêtirai de magnifiques vêtements, d'une tunique et d'un manteau ; je lui donnerai, pour repousser les chiens et les hommes, un javelot aigu et un glaive à double tranchant ; je lui offrirai des brodequins superbes, et je le ferai conduire où son cœur lui ordonnera de se rendre. »
Le prudent Télémaque prend aussitôt la parole et dit :
[344] « Ma mère, je suis le seul ici qui ait le pouvoir de donner ou de refuser cet arc. Aucun de ces princes, soit qu'il règne au milieu des rochers d'Ithaque, soit qu'il commande aux peuples des îles voisines de l'Élide où paissent les coursiers, ne peut forcer ma volonté si j'exige que l'arme d'Ulysse soit donné à cet étranger. Mais toi, ô ma mère, rentre dans tes appartements; reprends tes occupations ordinaires, la navette et la toile, et ordonne à tes femmes de s'occuper de leurs travaux. Les exercices de l'arc regardent les hommes, et surtout moi qui gouverne dans ce palais. »
Pénélope, surprise de ce que Télémaque vient de lui dire, retourne à ses appartements, en pensant aux sages conseils de son fils. Suivie de ses femmes, elle entre dans sa demeure ; là elle se met à pleurer Ulysse, son époux bien-aimé, jusqu'au moment où Minerve, la déesse aux yeux d'azur, lui envoie un doux sommeil pour fermer ses paupières.
Mais Eumée, qui s'est emparé de l'arc d'Ulysse, le porte à son divin maître. Alors les prétendants s'agitent bruyamment dans la salle, et l'un de ces jeunes orgueilleux se met à dire :
[361] « Misérable insensé, vil gardien des porcs, où vas-tu porter cet arc ? Il faut espérer que les chiens que tu as nourris, te dévoreront bientôt au milieu de tes troupeaux, et loin de tout secours humain, si le puissant Apollon et les autres divinités célestes nous sont favorables ! »
Ainsi parle ce jeune prince, Eumée, saisi de crainte, remet l'arc à sa place : car un grand nombre de prétendants s'agitent bruyamment dans le palais. Mais Télémaque, prenant à son tour la parole, s'écrie d'une voix terrible et menaçante :
[369] « Cher Eumée (11), marche donc et va porter cet arc au mendiant. Sache que tu ne dois point obéir à tant de maîtres ; ne l'oublie pas surtout, car alors malgré ma jeunesse je te renverrais aux champs à coups de pierre : tu sais que ma force est supérieure à la tienne. Oh ! que ne puis-je aussi l'emporter par la vigueur de mon bras sur tous les prétendants qui sont maintenant dans mon palais ! Oh ! comme je les chasserais promptement de cette demeure pour les empêcher de commettre ici de nouveaux crimes ! »
Il dit, et tous les jeunes princes accueillent ces paroles en souriant (12): leur courroux contre Télémaque s'était déjà calmé. Eumée traverse la salle et remet l'arc entre les mains de l'ingénieux Ulysse ; puis il appelle la nourrice Euryclée et lui parle en ces termes :
[381] « Prudente Euryclée, Télémaque t'ordonne de fermer exactement les portes solides du palais. Si l'une des femmes entend du bruit, des gémissements dans les salles où sont les prétendants, qu'elle ne sorte point, mais qu'elle reste tranquillement à ses travaux. »
Il dit, et ses paroles restent gravées dans la mémoire d'Euryclée. Philétius sort secrètement du palais, et ferme toutes les portes de la cour entourée de hautes murailles. Sous le portique se trouvait un câble de navire fait de byblos (13) ; Philétius s'en sert pour lier les portes ; puis il rentre dans la salle, va s'asseoir sur le siège qu'il vient de quitter, et regarde attentivement Ulysse, son divin maître. Le héros s'empare de l'arc, l'examine avec soin, et le retourne en tous sens : car il craint que la corne n'en ait été rongée pendant son absence. Alors un des prétendants dit à celui qui se trouvait à ses côtés :
[396] « Sans doute ce mendiant est habile à tirer de l'arc (14) ; il en possède peut-être de semblables dans sa demeure, ou bien il désire en faire un lui-même. Vois donc comme il retourne et examine l'arc d'Ulysse. »
Un autre de ces jeunes orgueilleux s'écrie :
« Ah ! puisse-t-il être toujours certain d'obtenir ce qu'il demande comme il paraît l'être de tendre cet arc (15) ! »
Ainsi parlent les prétendants. — Lorsque l'ingénieux Ulysse a soulevé plusieurs fois et examiné avec le plus grand soin cet arc redoutable, il le tend aussi facilement qu'un homme savant dans l'art de la lyre et du chant tend, au moyen d'une clef, la corde de boyau faite avec les intestins solidement tressés d'une jeune et faible brebis, après avoir attaché cette corde par ses deux extrémités. C'est ainsi qu'Ulysse, sans peine et sans efforts, tend cet arc immense. Le héros, pour éprouver le nerf, le saisit de sa main droite et le lâche : soudain l'arc résonne et fait un bruit semblable à la voix de l'hirondelle. Les prétendants sont saisis de crainte, et changent tous de couleur ; Jupiter, pour augmenter leur effroi, et aussi pour annoncer un présage aux humains, fait rouler à grand bruit son tonnerre dans les cieux. Le héros, satisfait de cet augure, prend une flèche légère qui était sur la table (les autres traits étaient encore dans le carquois profond d'où ils ne devaient sortir que pour la perte des prétendants) ; puis il saisit l'arc par le milieu et attire le nerf placé sur l'entaille de la flèche. Ulysse, quoique assis sur son siège, vise avec justesse, lance le trait garni d'airain, qui, sans s'égarer, traverse toutes les haches depuis la première jusqu'à la dernière, et va percer de part en part la porte de la salle. Alors l'époux de Pénélope s'adressant à son fils, lui dit :
[424] « Télémaque, l'étranger qui est maintenant dans votre palais ne vous fait point de honte, car il a atteint le but. Vous voyez, jeune héros, que j'ai tendu cet arc sans faire de grands efforts, et que la vigueur n'a pas encore abandonné mes membres. J'espère qu'à présent les illustres prétendants ne m'accableront plus d'injures. Mais voici l'heure où l'on doit préparer aux Achéens le repas du soir ; la nuit va, dans peu d'instants, couvrir la terre ; bientôt nous nous réjouirons en écoutant les chants divins et les sons harmonieux de la lyre, qui sont les ornements obligés des festins. »
En disant ces mots, il fait signe des yeux à son fils chéri. Télémaque suspend aussitôt à ses épaules son glaive aigu, s'empare d'une forte lance, et, armé de l'airain splendide, il se tient auprès du siège de son père.
(1) Eustathe nous apprend que ces mots : τόξον μνηστήρεσσι θέμεν (vers 3) (de placer l'arc pour les prétendants) ont fait intituler ce livre Τόξον θέσις (l'arc placé, ou le placement de l’arc). Nous avons suivi la traduction de Dugas-Montbel pour ce titre, et nous avons intitulé ce livre XXI de l'Odyssée le Jeu de l’Arc ; car on ne nous aurait pas compris si nous avions traduit littéralement Τόξον θέσις.
(2) D'après les recherches que nous avons faites sur l'emploi du fer chez les Grecs du temps d'Homère, nous pensons que ce passage : πολύκμητός τε σίδηρος (vers 10) doit être traduit par fer difficile à travailler, et non par fer richement travaillé (Dugas-Montbel), ni fer ouvragé (Bitaubé) ; car le mot πολύκμητός (qui a coûté beaucoup de travail), lié au mot σίδηρος, doit s'entendre, non pas du temps que l'artisan a passé pour polir ou orner ce fer, mais de la peine qu'il a eue à le travailler. Nous pensons aussi que si notre poète place le fer parmi les richesses d'Ulysse, c'est que ce métal était alors très-rare.
(3) Bitaubé, au sujet de la description des trésors d'Odyssée, fait une remarque fort judicieuse : « On gardait, dit-il, avec soin ces richesses, et l’on aimait sans doute à en faire parade pour montrer combien l'on avait voyagé, les liaisons qu'on avait formées. Que de récits amenaient la revue de ces effets qu'on appelait κειμήλιά ! C'étaient des archives satisfaisantes à la fois pour le cœur et pour l'esprit : elles étaient historiques et attendrissantes. Avec quel plaisir un père devait les montrer à ses enfants ! Faut-il s'étonner, après cela, qu'Homère raconte si souvent avec complaisance la manière dont ces chefs acquirent telle arme ou tel ustensile précieux, que cette mention l'entraîne dans des longueurs qui nous semblent inutiles, et que nous lisons froidement, parce que nous ne nous mettons pas exactement à la place de ces personnages : Le sentiment qui animait ces détails est anéanti parmi nous.
(4) Nous avons traduit littéralement ces deux vers, fort difficiles à expliquer aujourd'hui :
………….ἀμφίπολοι φέρον ὄγκιον, ἔνθα σίδηρος
κεῖτο πολὺς καὶ χαλκός, ἀέθλια τοῖο ἄνακτος
(vers 61/62)
Tous ceux qui ont commenté ce passage (et ils sont nombreux) n'ont pas encore pu établir d'une manière positive si le poète, en se servant du mot σίδηρος a voulu parler des bagues que nous avons mentionnées dans le livre précédent, et s'il a eu l'intention de désigner les pointes de flèches en en le mot χαλκός.
(5) Le texte grec porte κλίνας κολλητῆισιν ἐϋξέστηις σανίδεσσιν (vers 137) (appuyé contre les planches (portes) collées et bien polies).
(6) Par κορώνη, il faut entendre le bout recourbé de l'arc, garni d'un anneau ou plutôt d'un bouton où s'attachait la corde. Bitaubé n'a pas éclairci ce passage en le traduisant par : « anneau qui décorait le sommet de l'arc. » Madame Dacier le rend peut-être trop simplement en disant : « Il met la flèche sur son manche. » Dugas-Montbel est un peu plus fidèle au texte quand il traduit καλῆι κορώνη par : « brillante extrémité de l'arc. »
(7) Madame Dacier a fait un contre-sens en traduisant :
Ἀντίνοος δ᾽ ἔτ᾽ ἐπεῖχε καὶ Εὐρύμαχος θεοειδής,
ἀρχοὶ μνηστήρων· ἀρετῆι δ᾽ ἔσαν ἔξοχ᾽ ἄριστοι.
(vers 186/187)
« Antinoüs s’abstenait encore (encore, ainsi qu'Eurymaque, pareil aux dieux, les chefs des prétendants et ceux qui étaient de beaucoup les meilleurs par leur force, » par « Antinoüs et Eurymaque, qui étaient à la tête des poursuivants et les plus robustes, sont obligés eux-mêmes d'y renoncer. » Les prétendants ne pouvaient certes pas renoncer à tendre l'arc, puisqu'ils ne l'avaient pas encore eu entre leurs mains. Dugas-Montbel se rapproche plus du texte en disant : « Antinoüs persiste encore.» Mais cette traduction n'est pas exacte ; car si Antinoüs persiste, c'est qu'il a déjà essayé de tendre l'arc. Cependant Homère, en employant ici le verbe ἐπέχω (s’abstenir), dit bien positivement que ces deux prétendants n'avaient pas encore paru dans la lice.
(8) Ce passage ἀτὰρ τόδε σῆμα τετύχθω (vers 231) tout à la fois obscur et concis, a été compris de différentes manières par les traducteurs ; Dubner ne l'éclaircit pas davantage en suivant la version de Clarke (at hoc signum fiat) Madame Dacier dit : « Voicy l'ordre que je vous donne. » Bitaubé se rapproche plus du texte par ces mots : « Convenons d'un signal. » Mais Bitaubé a pris trop au pied de la lettre le mot σῆμα ; car il est très-probable qu'Ulysse veut plutôt parler ici d'une convention que d'un signal. Dugas-Montbel a rendu ce passage très-obscurément en disant : « Que ce signe vous suffise. » Mais de quel signe Dugas-Montbel veut-il parler, puisqu'Ulysse n'en fait aucun ? Nous avons suivi, nous, pour l'explication de ce passage, l'excellente version allemande de Voss ; voici ce que dit ce savant traducteur : Die Abred’, aber sei diese (mais que la convention soit celle-ci ; c'est-à-dire : mais, pour nous concerter (pour agir d'accord), voici ce qu'il faire.
(9) Nous avons traduit littéralement, le mot ἀκομιστίη (vers 284) (de ἀ prefixe et κομίζω), qui a été mal rendu par tous les traducteurs français. Ce sont là de ces petites nuances dont madame Dacier, Bitaubé et Dugas-Montbel n'ont tenu aucun compte. Le mot ἀκομιστίη (qu'ils ont tous traduit par misère) ne se trouve qu'une seule fois employé par Homère ; et dans le Dictionnaire des Homérides il porte le signe des ἄπαξ είρημένα.
(10) Pirithoüs, un des Lapithes, se mariant à Hippodamie, fille d'Adraste, pria à ses noces les Lapithes et les Centaures. Les derniers burent avec tant d'excès, qu'ils forcèrent les Lapithes à les maltraitée, et ce fut le Centaure Eurythion qui commença ces insolences qui furent funestes à toute sa nation.
(11) Le texte porte : « ἄττα (vers 369) qui était un terme de respect dont se servaient les jeunes gens en parlant des vieillards, et qui équivaut à mon père, bon père, bon vieillard.
(12) Nous traduisons ἡδὺ γέλασσαν (vers 376) (ils rirent agréablement) par ils sourient.
(13) Dans le texte de Wolf, nous lisons ὅπλον…. βύβλινον (vers 39O/391) ; mais Eustathe écrit aussi ὅπλον…. βίβλινον. Selon les uns, βύβλινον sert à désigner non pas le papyrus d'Egypte, mais une plante qui ressemble au papyrus ; selon les autres, on doit entendre par ce mot une corde de chanvre ou une corde faite avec celle pelure légère qui se trouve sous l'écorce du tilleul. Les auteurs du Dictionnaire des Homérides, en marquant βύβλινος du signe des ἅπαξ εἰρημένα, prétendent qu'il signifie le cordage d'un vaisseau, fait avec l'écorce du papyrus.
(14) Madame Damer a fait un contre-sens en traduisant : ἦ τις θηητὴρ καὶ ἐπίκλοπος ἔπλετο τόξων· (vers 397) par : « celuy qui admire si fort cet arc aurait bonne envie de le voler ; car le mot ἐπίκλοπος ; ne signifie pas ici un voleur. Mais laissons répondre à madame Dacier des philologues qui ont profondément étudié cette question : « D'autres, disent-ils, l'entendent ici (le mot ἐπίκλοπος) dans le sens de voleur, qui brûle de voler ; mais la liaison des idées ne permet point de l'admettre. Les prétendants, voyant Ulysse manier et tourner cet arc dans tous les sens, ne disent point : C'est sans doute que!que amateur d'arc qui a envie de voler celui-là ; mais bien : C'est sans doute un amateur, un habile en fait d'arcs. Ce qui les frappe, c'est la curiosité avec laquelle Ulysse examine cet arc, et, cherchant à se l'expliquer, ils conjecturent, dans les deux vers suivants , ou qu'il en a chez lui un semblable , ou qu'il en veut faire un pareil ; c'est-à-dire, il faut, pour l'examiner ainsi, ou qu'il soit frappé de la ressemblance, ou qu'il l'étudié pour en faire un semblable, ce qui, loin de supposer l'envie de le voler, semble l'exclure (les auteurs du Dictionnaire des Homérides),—Voss admet cette opinion, en traduisant ce passage par Voilà un homme qui a une connaissance profonde de l'arc (Traun ! das ist ein schlauer und listiger Kenner des Bogens).
(15) Pour l'explication de ce passage, qui n'a jamais été bien traduit en français, nous avons suivi l'excellente version allemande, qui éclaircit ainsi le texte d'Homère : Dass doch jeglicher Wunsch dem fremdling also gelinge, wie es ihm je'zo gelingt, den Krummen Bogen zu spannen ! — Puisse chaque désir lui réussir autant, à l'étranger, qu'il lui réussit maintenant de tendre l'arc courbé !
Homère, Odyssée, Chant 22 (traduction française)
Homère
Odyssée
Pour d'autres traductions françaises
LIVRE XXII
texte grec
chant 21
chant 23
Livre XXII
TRÉPAS DES PRÉTENDANTS.
'ingénieux Ulysse, après s'être dépouillé de ses haillons, s'élance sur le large seuil de la porte, en tenant dans ses mains l'arc et le carquois rempli de flèches ; il répand à ses pieds ces traits rapides, et dit aux prétendants :
[5] « Cette lutte terrible (1) est enfin terminée. Maintenant, je vais viser un autre but que nul homme n'a encore atteint ; voyons si je ne le manquerai point, et si le puissant Apollon m'accordera la gloire d'atteindre ce but. »
Il dit, et dirige sur Antinoüs un trait homicide (2) : ce jeune prince allait soulever une belle coupe d'or à deux anses, et il la saisissait déjà pour boire le vin qu'elle contenait; car il était loin de penser au trépas. En effet, qui aurait pu croire qu'au milieu de tant de convives, un seul homme , quels que fussent d'ailleurs son courage et sa force, eût osé précipiter Antinoüs dans le sombre empire de la Mort ?... Ulysse le frappe à la gorge, et la pointe de la flèche traverse le cou tendre
et délicat du malheureux prétendant. Antinoüs tombe à la renverse ; la coupe échappe de ses mains, et soudain des flots de sang jaillissent de ses narines. Il repousse la table loin de lui en la frappant avec ses pieds ; les mets se répandent à terre, et le pain et les viandes rôties nagent dans le sang. Les prétendants, en voyant tomber Antinoüs, se troublent aussitôt ; ils s'élancent de leurs sièges, poussent de grandes clameurs dans le palais, et parcourent des yeux les élégantes murailles. Mais maintenant il n'y a plus pour eux dans cette salle ni boucliers, ni glaives, ni lances. Alors ils se mettent à accabler Ulysse d'injures :
[26] « Misérable étranger, s'écrient-ils, tu oses lancer tes flèches sur les hommes ! Mais tu n'assisteras plus à aucun combat, car maintenant ta perte est résolue ! Comme tu viens de tuer le plus illustre de tous les jeunes citoyens d'Ithaque, les vautours dévoreront bientôt ton cadavre ! »
Ils parlent ainsi, car ils pensent qu'Ulysse n'a pas voulu tuer Antinoüs. — Les insensés ignorent qu'ils sont tous menacés de la mort. — Le héros, les regardant d'un œil courroucé, leur dit :
[35] « Impudents que vous êtes (3), vous pensiez sans doute que je ne reverrais jamais ma demeure et que je ne reviendrais point d'Ilion ! Aussi, vous avez consumé tous mes biens, vous avez violé honteusement mes esclaves, et vous avez osé, moi vivant, aspirer à la main de mon épouse ! Comme vous n'avez redouté ni la colère des dieux, habitants de l'Olympe, ni la juste indignation des races futures, vous allez tous périr ! »
A ces mots, les prétendants effrayés tremblent, pâlissent, et cherchent autour d'eux une issue pour échapper à l'horrible trépas. Eurymaque seul prend la parole ; et s'adressant au héros, il lui dit :
[45] « Si tu es vraiment Ulysse, le roi d'Ithaque, tu as raison de reprocher aux Achéens les excès qu'ils ont commis dans ton palais et dans tes domaines. L'auteur de tous ces maux est étendu à mes pieds : c'est Antinoüs, lui, qui a tout tramé, non pas dans le seul désir de s'unir à Pénélope, mais pour faire réussir des projets que Jupiter a anéantis pour jamais. Il voulait régner sur le peuple d'Ithaque, et assassiner ton fils en lui dressant des embûches. Puisque Antinoüs a reçu la mort qu'il a méritée, épargne maintenant les autres princes. Nous t'obéirons désormais dans cette contrée (4), et pour te dédommager de tout ce qui a été bu et mangé ici, nous te donnerons chacun vingt taureaux (5), et nous t'apporterons de l'or et de l'airain jusqu'à ce qu'enfin ton cœur soit satisfait. Tant que nous n'aurons pas accompli notre promesse, nous ne blâmerons point ton courroux. »
L'ingénieux Ulysse le regarde avec indignation et lui dit :
[61] « Eurymaque, quand tu m'apporterais tout l'héritage que tu tiens de tes pères, quand tu m'abandonnerais ta propre fortune et que tu me donnerais encore bien d'autres richesses, je ne retiendrais pas mon bras : car je veux vous faire expier dans le sang tous vos excès et tous vos crimes ! A présent je vous laisse le choix, ou de combattre face à face avec moi, ou de fuir pour éviter la fatale destinée ; mais j'espère qu'aucun de vous n'échappera au trépas ! »
Ces mots portent l'effroi dans le cœur de tous les prétendants et font fléchir leurs genoux. Cependant Eurymaque, prenant une seconde fois la parole, dit à ses compagnons :
[70] « O mes amis, jamais cet homme inflexible ne suspendra ses coups ! Maintenant qu'il a saisi l'arc étincelant et le carquois, il va, du seuil superbe où il est placé, nous accabler de flèches jusqu'à ce qu'il nous ait tous immolés. Eh bien ! ranimons notre courage, et ne songeons plus qu'à combattre. Tirons nos glaives et opposons ces tables à ses traits cruels ; puis fondons sur lui, chassons-le du seuil qu'il occupe et de cette porte qu'il a fermée ; parcourons les rues de la ville en poussant des cris d'alarme, et bientôt cet homme aura lancé ses flèches pour la dernière fois ! »
En disant ces derniers mots, il tire son glaive d'airain à deux tranchants (6), et fond sur Ulysse en poussant des cris effroyables. Au même instant le héros lui décoche une flèche rapide qui s'enfonce au milieu de sa poitrine et pénètre jusque dans le foie. Eurymaque, en lâchant son épée, chancelle, tombe tout sanglant près de la table, et, dans sa chute, il renverse les mets et les coupes : son front va frapper contre le sol (7), ses pieds heurtent le siège sur lequel il était assis, la vie l'abandonne, et les ténèbres de la mort couvrent ses yeux.
Amphinome, l'épée à la main, se jette aussitôt sur le valeureux Ulysse, et veut le chasser des portes. Tout à coup Télémaque fond sur lui avec fureur et le frappe par-derrière : sa lance d'airain s'enfonce entre les deux épaules d'Amphinome et lui traverse la poitrine. Le prétendant tombe avec bruit et frappe la terre de son front. Télémaque s'enfuit et laisse sa lance dans le sein de ce jeune prince ; car il craint que l'un des Achéens ne se jette sur lui et ne le perce de son épée (8) tandis qu'il retirera son long javelot de la poitrine d'Amphinome. Il s'éloigne en courant, se réfugie auprès de son père, et lui adresse ces rapides paroles :
[101] « Mon père, je vais promptement t'apporter un casque d'airain pour ceindre ton front, un bouclier et deux fortes lances ; puis je m'armerai moi-même et je donnerai des javelots aux deux pasteurs, Eumée et Philétius. On combat beaucoup mieux lorsque l'on est armé. »
L'ingénieux Ulysse lui répond en disant :
« Hâte-toi, mon cher fils, de m'apporter ces armes avant que j'aie lancé toutes mes flèches, pour que les prétendants ne me chassent pas de la porte tandis que je serai seul. »
Il dit, et Télémaque s'empresse d'obéir aux ordres de son père. Il monte à la salle supérieure où se trouvaient les excellentes armes du divin Ulysse ; là il s'empare de quatre boucliers arrondis, de huit lances solides, de quatre casques d'airain à l'épaisse crinière, et il s'en retourne. Ulysse se couvre aussitôt d'airain, ainsi que les deux pasteurs, qui se tiennent auprès du prudent et ingénieux fils de Laërte.
Tant que le héros avait eu des flèches, il n'avait jamais manqué, chaque fois qu'il lançait un trait, d'étendre à ses pieds un de ces jeunes orgueilleux : ils tombaient tous pressés les uns contre les autres dans la salle du palais. Lorsqu'Ulysse eut envoyé toutes ses flèches, il appuya son arc contre le solide montant de la porte, tout près des resplendissantes murailles ; il chargea ses épaules d'un bouclier recouvert de quatre peaux (9) de bœufs, mit sur sa tête puissante un magnifique casque ombragé d'une crinière et surmonté d'une aigrette aux menaçantes ondulations ; puis il saisit deux fortes lances garnies d'airain.
Dans l'épaisseur de l'élégante muraille était pratiquée une porte secrète, située non loin de l'extrémité du seuil : elle conduisait à un corridor, et elle était fermée avec soin(10). Le divin Ulysse ordonne au pasteur Eumée de se tenir près de la porte pour garder cet étroit corridor ; car il n'y pouvait passer qu'un seul homme à la fois. Agélaüs, s'adressant aux prétendants, leur dit :
[132] « O mes amis, est-ce que l'un d'entre vous ne pourrait point franchir le seuil de cette porte et monter aux appartements supérieurs pour avertir le peuple en poussant des cris d'alarmes? Alors, cet homme aurait lancé ses flèches pour la dernière fois ! »
Mélanthius, le gardien des chèvres, lui répond aussitôt :
« Divin Agélaüs, ce que vous demandez n'est pas possible : les portes de la cour sont si près d'ici, et l'entrée du corridor est si étroite qu'un seul homme, pour peu qu'il soit vaillant, peut aisément garder cette porte et la défendre contre vous tous. Mais, afin que vous puissiez vous armer, je vais vous apporter les lances et les javelots qui sont dans une des salles de ce palais : c'est là, je crois, qu'Ulysse et son illustre fils les ont déposées. »
En disant ces mots, Mélanthius monte à l'appartement d'Ulysse par l'escalier du palais. Il prend douze boucliers, douze lances, douze casques d'airain à l'épaisse crinière, et se hâte de les porter aux prétendants. Ulysse sent ses genoux trembler et son cœur défaillir quand il voit ces jeunes princes s'emparer de ces armes et agiter de longues lances dans leurs mains : il lui semble impossible maintenant de vaincre ses ennemis. Alors se tournant du côté de sou fils, il lui adresse ces rapides paroles
[151] « Télémaque, nous sommes trahis ou par les femmes de ce palais, ou par Mélanthius lui-même. »
Télémaque se hâte de lui répondre :
« Non, mon père, c'est moi seul qui ai commis cette faute (aucune autre personne n'est coupable) eu laissant entr'ouvertes les portes de la salle ; un espion, plus habile que moi, s'en sera aperçu. Cher Eumée, va donc fermer la porte, et tâche de savoir si nous avons été trahis par les femmes de ce palais, ou par le fils de Dolius, Mélanthius, sur lequel j'ai des soupçons. »
Tandis qu'Ulysse parle avec Télémaque, Mélanthius remonte une seconde fois à la salle pour en rapporter de belles armes. Eumée, qui s'en aperçoit, s'approche aussitôt d'Ulysse et lui dit:
[164] « Noble fils de Laërte, ingénieux Ulysse, le voilà qui retourne chercher des armes, l'homme perfide que nous avons tous soupçonné. Dites-moi franchement si je dois le tuer dans le cas où je serais le plus fort, ou si je dois l'amener ici pour lui faire expier les crimes qu'il a commis dans votre palais. »
L'ingénieux Ulysse lui répond en ces termes :
[171] « Moi et mon fils nous contiendrons bien, dans cette salle, tous ces fiers prétendants, quelque violentes que soient leurs attaques. Vous, Eumée et Philétius, emparez-vous du gardien des chèvres, liez-lui les pieds et les mains, et jetez-le dans la salle où sont les armes. Vous fermerez exactement la porte en dedans, et vous attacherez Mélanthius avec une corde solidement tressée ; puis vous le tirerez le long d'une haute colonne, et vous le suspendrez aux solives du plafond, afin que, vivant encore, il souffre longtemps d'horribles douleurs. »
Il dit. Les deux pasteurs, après avoir entendu cet ordre, obéissent à leur maître. Ils montent rapidement les degrés qui conduisent à la salle, et, tout en se dérobant aux regards de Mélanthius, ils le voient chercher partout de nouvelles armes : Eumée et Philétius l'attendent, placés aux deux côtés de la porte. Le gardien des chèvres se dispose à descendre ; il porte d'une main un casque magnifique, et de l'autre il tient un large et vieux bouclier couvert de poussière (11), qui servit jadis au héros Laërte dans sa jeunesse ; depuis longtemps ce bouclier gisait dans un coin de la salle, et ses courroies étaient tout usées ; Mélanthius s'avance mais aussitôt les deux pasteurs fondent sur lui, le forcent de rentrer dans la salle en le traînant par les cheveux, et le renversent sur le sol, malgré ses cris et ses gémissements. Eumée et Philétius lui lient fortement les pieds et les mains comme l'avait ordonné le divin et patient Ulysse ; ils l'attachent avec une corde solidement tressée, le tirent le long d'une haute
colonne et le suspendent aux solives du plafond. — Alors, pasteur Eumée, tu lui dis d'un ton moqueur :
[195] « Mélanthius, tu vas veiller ici cette nuit, couché dans un lit moelleux que tu as certes bien mérité. Lorsque la fille du matin, Aurore aux doigts de rosé, sortira des flots de l'Océan pour remonter sur son troue d'or, elle n'échappera pas à tes regards ; tu essaieras alors de conduire aux prétendants les grasses chèvres qui servent aux nombreux festins du palais. »
Il dit, et laisse Mélanthius suspendu aux poutres et serré par des liens qui lui arrachent des cris de détresse. Les pasteurs s'emparent du casque et du bouclier que portait le gardien des chèvres, ferment la porte brillante ; et, animés toux deux du désir de combattre, ils retournent auprès du sage Ulysse, fertile en ruses. — Sur le seuil de la porte sont quatre combattants, et dans l'intérieur de la salle sont de vaillants et nombreux guerriers. — Minerve, la fille de Jupiter, se présente alors sous les traits et avec la voix de Mentor. Ulysse, en apercevant la déesse, est rempli de joie et il s'écrie :
[208] « O Mentor, assiste-moi dans ce combat funeste ! Souviens-toi de ton compagnon chéri qui t'a toujours comblé de biens et qui est du même âge que toi ! »
Ulysse parle ainsi, mais il se doute bien que Minerve, la déesse qui pousse les peuples au combat, est maintenant devant lui. Les prétendants font des menaces à la fille de Jupiter, et Agélaüs, fils de Damastor, lui crie :
[213] « Mentor, ne te laisse pas séduire par les paroles d'Ulysse. Garde-toi surtout de combattre contre nous en prenant sa défense ; car si tu te ranges du côté de notre ennemi, je te jure (et nous tiendrons tous ce serment) qu'après que nous aurons tué Télémaque et Ulysse, nous te massacrerons aussi, toi qui prétends agir avec audace dans ce palais ! Oui, tu paieras de ta tête le secours que tu auras donné au fils de Laërte ! Lorsque l'airain cruel t'aura privé de la vie, ton palais, tes biens, tes trésors, seront partagés comme les richesses d'Ulysse. Nous chasserons ton fils et tes filles de ta demeure, et nous bannirons ta chaste épouse de la ville d'Ithaque ! »
Ce discours excite le courroux de Minerve, et elle adresse au fils de Laërte ces reproches amers :
[226] « Ulysse, tu n'as donc plus maintenant ni force ni courage ? Va, tu n'es plus ce héros qui jadis combattit si vaillamment pendant neuf années pour la noble Hélène aux bras blancs ! Tu n'es plus ce guerrier qui fit tomber sous ses coups tant de braves Troyens, et qui, par ses conseils, renversa la ville aux larges rues de l'illustre Priam ! Comment ! tu es aujourd'hui dans ton palais, dans ta chère patrie ; et tu gémis, et ton courage t'abandonne ! Eh bien, ami, reste à mes côtés ; vois comment Mentor, fils d'Alcimus, sait combattre tes ennemis et reconnaître tes bienfaits ! »
Ainsi parle Minerve ; mais elle ne donne pas encore la victoire, au divin et intrépide Ulysse ; car elle veut connaître auparavant le courage du héros et la force de son glorieux fils. Semblable à une hirondelle, la déesse s'envole et va se reposer sur une des poutres de la salle (12).
Tous les prétendants sont encouragés par Agélaüs, fils de Damastor, par Eurynome, Amphimédon, Démoptolême, Pisandre, fils de Polyctor, et par le vaillant Polybe, eux les plus intrépides et les chefs de ceux qui étaient encore vivants et combattaient pour se défendre ; car les autres prétendants avaient été tués par les nombreuses flèches d'Ulysse. Agélaüs prend la parole et dit à ses compagnons :
[248] « O mes amis, cet homme invincible va bientôt s'abstenir de combattre ! Mentor s'est enfui après avoir proféré de vaines paroles, et nos ennemis sont maintenant restés seuls auprès des portes de la salle. Ne lancez point tous à la fois vos longs javelots ; mais que six d'entre vous jettent d'abord avec force leurs traits rapides. Maintenant que Jupiter nous accorde de frapper Ulysse afin d'acquérir de la gloire. Que nous importent les autres, si le fils de Laërte succombe ! »
Il dit. Six prétendants lancent avec fureur leurs longs javelots, comme l'avait ordonné Agélaüs ; mais la divine Minerve détourne leurs traits et les rend inutiles. L'un de ces jeunes princes frappe une des poutres du palais ; l'autre perce la porte qui était solidement fermée, et le troisième envoie la pointe d'airain de sa lance de frêne donner contre la muraille. A peine Ulysse a-t-il évité les traits des prétendants, que, s'adressant à Télémaque et aux deux pasteurs, il leur dit :
[262] « Mes amis, faut-il que je vous ordonne de lancer vos traits dans la foule de ces orgueilleux prétendants qui veulent nous arracher la vie après nous avoir accablé d'outrages ? »
Il dit, et quatre javelots partent à la fois. Ulysse perce Démoptolème, Télémaque atteint Euryade, Eumée immole Elatus, et le gardien des bœufs tue Pisandre. Ces quatre princes tombent au milieu de la salle et mordent ensemble la poussière. Les autres prétendants reculent épouvantés ; ils fuient en désordre et s'arrêtent bien loin de leurs adversaires. Alors les vainqueurs fondent sur les morts et retirent les javelots du sein des cadavres.
Le combat recommence : les prétendants furieux lancent des raits longs et aigus, mais Minerve détourne encore une fois ces javelots et les rend inutiles. L'un de ces jeunes princes frappe une des poutres du palais, l'autre perce la porte qui était solidement fermée, et le troisième envoie la pointe d'airain de sa lance de frêne donner contre la muraille. Cependant Amphimédon blesse Télémaque au poignet, et l'airain effleure légèrement la peau du fils d'Ulysse. La longue lance de Ctésippe passe au-dessus du bouclier d'Eumée, rase l'épaule du pasteur et va tomber à terre. Télémaque, Eumée et Philétius, réunis autour de leur vaillant chef, lancent de nouveau leurs flèches aiguës dans la foule des prétendants. Ulysse, le destructeur des cités, atteint Eurydamas, Télémaque frappe à son tour Amphimédon, Eumée renverse Polybe, et le gardien des bœufs enfonce son javelot dans la poitrine de Ctésippe. Philétius, fier de sa victoire, dit à ce jeune prince :
[287] « Fils de Polytherse, toi qui n'aimes qu'à railler, toi qui, cédant toujours à tes projets insensés, ne prononces que des paroles arrogantes, laisse maintenant parler les dieux ; car ils sont plus puissants que les mortels ! Accepte ce présent de l'hospitalité pour le pied de bœuf que tu donnas au divin Ulysse quand ce héros vint mendier dans son palais. »
Ainsi parle le gardien des bœufs. Ulysse s'approche du fils de Damastor et le perce de sa longue lance ; Télémaque se jette avec fureur sur Événor, fils de Léocrite, lui plonge son javelot dans le corps, et la pointe d'airain ressort par-derrière. En ce moment Minerve dresse au plafond sa redoutable égide (13) qui remplit de crainte l'âme des prétendants. Ces orgueilleux jeunes princes s'agitent, tremblent et fuient comme un troupeau de génisses poursuivi à travers les plaines par des taons agiles (14) qui les piquent durant le printemps et lorsque viennent les longs jours. Ulysse et ses compagnons se précipitent sur eux comme des vautours aux serres crochues, au bec recourbé, se précipitent du sommet des montagnes sur de faibles oiseaux qui, tremblant d'effroi, fuient les nuages et s'abattent dans les plaines (15) ; mais ils sont bientôt atteints par les faucons qui se jettent sur eux et les dévorent, car ces pauvres oiseaux ne peuvent ni résister ni fuir, et les hommes se réjouissent d'un tel spectacle : ainsi le divin Ulysse et ses compagnons fondent sur les prétendants, les poursuivent dans la salle et frappent de tous côtés. Le palais retentit des horribles gémissements de ceux qu'on égorge, du bruit que font les crânes en se brisant ; et le sang coule à longs flots sur les pavés de la salle. — Léodès embrasse les genoux du héros et l'implore en ces termes :
[312] « Divin Ulysse, je t'en conjure, daigne avoir pitié de moi! Jamais je n'ai outragé les femmes de ton palais, soit par mes paroles, soit par mes actions ; j'arrêtais, au contraire, ces jeunes princes lorsqu'ils voulaient commettre ici des actes violents et injustes. Mais ils n'ont pas suivi mes conseils, et leurs mains ne se sont point détournées du mal ! Ces insensés viennent enfin de subir le châtiment cruel qu'ils ont mérité par leurs crimes. Quant à moi qui n'ai rien fait, si ce n'est d'interpréter leurs sacrifices, je ne dois pas être comme eux étendu sans vie dans cette salle : alors il n'y aurait plus aucune récompense pour les hommes bienveillants. »
L'ingénieux Ulysse, jetant sur lui des regards foudroyants, lui répond :
[321] « Puisque tu te glorifies d'avoir été leur augure, tu as souvent demandé aux dieux qu'il n'y eût jamais de retour pour moi, que mon épouse chérie te suivît dans ta demeure, et qu'elle te donnât des fils ! Eh bien ! tu n'échapperas point à l'inexorable mort ! »
En disant ces mots, il s'empare du glaive qu'en mourant Agélaüs avait laissé tomber, il le lui plonge au milieu du cou ; et la bouche du malheureux Léodès profère encore quelques paroles lorsque sa tête roule dans la poussière.
Le fils de Therpias, Phémius, qui était forcé de chanter devant les prétendants, échappa cependant à la triste destinée. Il se tenait près de la porte secrète, sa lyre sonore dans les mains, et se demandait s'il sortirait de la salle pour aller se réfugier auprès du magnifique autel de Jupiter, protecteur des palais (16), sur lequel Laërte et Ulysse brûlèrent de nombreuses cuisses de victimes, ou bien s'il implorerait le divin héros en se jetant à ses pieds. Ce dernier parti lui semble préférable ; il dépose à terre sa lyre élégante, tout près d'un large cratère et d'un trône orné de clous d'argent, se jette aux pieds d'Ulysse, lui embrasse les genoux et prononce ces paroles suppliantes :
[344] « Divin héros, je t'en conjure, daigne avoir pitié de moi ! Ne me tue pas, car bientôt tu te repentirais d'avoir immolé un chantre qui, par ses mélodieux accords, charme à la fois et les hommes et les dieux ! Les humains ne m'ont rien appris : ce sont les immortels qui m'ont inspiré ces chants divers que je puis répéter devant toi comme devant une divinité ; mais ne m'arrache pas la vie ! Télémaque, ton fils bien-aimé, te dira que ce n'est ni volontairement ni par intérêt que je suis venu préluder dans cette demeure durant les festins des prétendants ; il te dira aussi que ces jeunes princes, qui étaient les plus nombreux et les plus forts, m'ont amené malgré moi dans ce palais. »
Télémaque, qui entend la prière de Phémius, accourt auprès d'Ulysse et lui dit :
[356] « Arrête, ô mon père , et n'immole point avec ton glaive cet homme innocent ! Épargne aussi le héraut Médon qui me prodigua toujours les soins les plus tendres quand j'étais enfant. Mais il a peut-être été tué par Eumée ou par Philétius, ou bien il est tombé sous tes coups lorsque tu parcourais la salle en te ruant sur tes ennemis. »
Le prudent Médon entendit les paroles de Télémaque : il s'était glissé furtivement sous un siège, et, pour échapper au trépas, il avait mis sur son corps la peau d'un bœuf récemment immolé. Médon sort aussitôt de sa cachette, se dépouille de la peau qui le couvrait et tombe aux pieds du fils d'Ulysse ; il lui embrasse les genoux et l'implore en ces termes :
[367] « Mon ami, me voici près de toi ; mais épargne-moi, je t'en supplie ! Dis à ton noble père de ne pas me confondre, dans son juste courroux, avec ces prétendants insensés qui ont dévoré ses biens et n'ont point respecté ta personne ! »
A ces mots, l'ingénieux Ulysse se met à sourire, et dit au héraut :
« Rassure-toi, Médon ; mon fils, en te protégeant contre ma colère, t'a sauvé la vie. Reconnais par toi-même et apprends aux autres hommes qu'il vaut mieux être juste que méchant. Maintenant sors de la salle, retire-toi de ce lieu de carnage et va t'asseoir dans la cour ; le célèbre chanteur Phémius suivra tes pas. Moi je reste ici pour achever ce qui me reste encore à faire. »
Phémius et Médon sortent de la salle et vont s'asseoir au pied de l'autel du puissant Jupiter ; ils regardent sans cesse autour d'eux, car ils s'attendent toujours à recevoir la mort.
Ulysse parcourt des yeux tous les recoins de la salle pour découvrir si l'un de ses ennemis, resté vivant, ne se cachait point pour échapper à la sombre destinée. Mais il les voit tous souillés de sang et de poussière, étendus sur le plancher de la salle comme des poissons que des pêcheurs ont jetés sur le rivage après les avoir retirés de la mer blanchissante au moyen de leurs filets (17), et qui, entassés sur le sable, désirent les ondes qu'ils viennent de quitter et meurent bientôt étouffés par l'ardeur du soleil. Tels sont les prétendants entassés les uns sur les autres et rendant le dernier soupir. L'ingénieux Ulysse dit alors à son fils :
[391] « Télémaque appelle Euryclée pour que je lui donne mes ordres. »
Son fils ouvre la porte, et dit à Euryclée :
« Nourrice vénérable, toi qui surveilles les femmes de ce palais, viens, mon père veut te parler et te donner ses ordres. »
Télémaque ne prononce point de vaines paroles ; car soudain Euryclée descend des riches appartements et s'avance dans la salle, précédée du jeune héros. Elle trouve Ulysse, son divin maître, entouré de cadavres, et lui-même couvert de sang et de poussière. Tel paraît un lion qui vient de dévorer un taureau dans les pâturages ; sa gueule et sa poitrine sont ensanglantées, et son aspect porte l'épouvante et l'horreur : tel paraît Ulysse, les pieds et les mains souillés de sang. Euryclée, en apercevant un si grand carnage, se met à pousser des cris de joie (18) : elle voit maintenant que son maître a remporté la victoire. Mais Ulysse la retient et lui dit :
[411] « Euryclée, renferme ta joie dans ton cœur et modère tes transports. On ne doit pas se réjouir du malheur des humains et les insulter lorsqu'ils ne sont plus. Ces orgueilleux prétendants ont été frappés par la justice des dieux à cause de leurs iniquités. Ils ne respectaient personne, ni le méchant, ni le juste (19), et n'accueillaient jamais avec bienveillance celui qui venait leur demander l'hospitalité. Voilà pourquoi la mort cruelle les a tous atteints. Euryclée, dis-moi maintenant quelles senties femmes de ce palais qui m'ont méprisé pendant mon absence et celles qui me sont restées fidèles. »
La nourrice Euryclée lui répond en ces termes :
[420] « Mon fils, je vais vous parler sincèrement. Il y a dans votre demeure cinquante femmes à qui nous ayons appris à tisser la laine, et à supporter patiemment le joug de la servitude. Douze d'entre elles ont poussé l'impudence jusqu'à l'excès, sans égard pour moi, sans respect pour Pénélope. La mère de Télémaque n'a jamais permis que son fils, qui vient d'atteindre, l'âge heureux de l'adolescence, commandât à ces femmes. — Permettez que je remonte aux appartements supérieurs pour annoncer cette heureuse nouvelle à votre épouse, qu'un dieu tient encore plongée dans le doux sommeil. »
L'ingénieux Ulysse réplique aussitôt :
[431] « Ne réveille point Pénélope, mais fais descendre dans cette salle les femmes qui, pendant mon absence, ont commis tant d'infamies. »
Il dit. La vénérable Euryclée sort pour porter cet ordre aux femmes et pour les engager à sortir de leurs appartements. Ulysse appelle alors Télémaque et les deux pasteurs, et leur dit :
[436] « Chargez-vous maintenant du transport des cadavres que vous ferez porter par les femmes (20) ; puis vous nettoierez les trônes superbes et les tables avec des éponges imbibées d'eau. Quand vous aurez mis tout en ordre dans la salle, vous en ferez sortir les femmes, et, les ayant menées dehors, vous les placerez entre la tour du palais (21) et le solide mur de la cour ; puis vous les frapperez de vos glaives aigus (22) jusqu'à ce que la vie les abandonne, et qu'elles oublient les étreintes amoureuses des prétendants, de ces jeunes princes avec lesquels elles s'unirent en secret. »
Il dit ; bientôt les femmes entrent en foule : elles poussent des gémissements lamentables et versent des larmes abondantes. Elles enlèvent d'abord les cadavres des prétendants, et, s'appuyant l'une sur l'autre, elles vont les placer sous le portique de la cour entourée de murailles. Ulysse dirige lui-même ces esclaves et les contraint de transporter dehors les corps inanimés de leurs amants ; elles nettoient aussi avec des éponges imbibées d'eau les tables et les trônes élégants. Télémaque, Eumée et Philétius grattent avec des pelles le sol du palais ; les servantes enlèvent les souillures du plancher et vont les déposer auprès des portes. Quand ils ont tout mis en ordre dans la salle, ils en font sortir les femmes, les conduisent dehors, les placent entre la tour du palais et le solide mur de la cour, et les enferment dans un étroit espace où la fuite est impossible. Alors le prudent Télémaque prend la parole et dit :
[462] « Ce n'est point par l'épée qu'elles doivent périr : cette mort serait trop honorable pour ces esclaves qui ont versé l'opprobre sur ma tête, sur la tête de ma mère, et qui ont reposé dans les bras des prétendants ! »
En disant ces mots, il lie à une haute colonne la corde d'un navire à la proue azurée (23); il la tend avec force, et attache l'autre extrémité de cette corde au sommet de la tour, afin que les pieds de ces femmes ne puissent toucher à la terre. Ainsi, lorsque des colombes ou des grives aux ailes étendues, retournant fatiguées à leurs nids, sont prises dans des rets placés au milieu d'un buisson, elles y trouvent une triste couche : ainsi toutes ces femmes sont suspendues par le cou, les unes à côté des autres, pour qu'elles meurent honteusement. Elles agitent quelques instants leurs pieds, mais bientôt elles cessent de respirer et de vivre (24).
Les pasteurs font ensuite descendre Mélanthius dans la cour, près du vestibule ; là ils lui tranchent, avec l'airain cruel, le nez, les oreilles, lui arrachent les signes de la virilité et les jettent tout palpitants aux chiens ; puis, dans leur colère, ils lui séparent les membres du corps (25).
Eumée et Philétius se baignent les pieds et répandent une eau pure sur leurs mains ; ils rentrent dans le palais, et se rendent auprès d'Ulysse pour lui annoncer que l'œuvre de la vengeance est enfin accomplie. Alors le héros, s'adressant à Euryclée, lui dit :
[481] « Vénérable nourrice, apporte-moi du soufre, ce remède de tous les maux ; apporte-moi aussi du feu pour purifier ma demeure. Tu engageras Pénélope à descendre ici avec toutes les femmes qui la servent, et tu ordonneras aux autres esclaves dû palais de se rendre dans cette salle. »
Euryclée lui répond aussitôt en disant :
« Mon fils, vous venez de parler avec sagesse ; mais permette que je vous donne d'autres vêtements, une tunique et un manteau, afin que vous ne restiez point les épaules couvertes de haillons : cela est indigne de vous. »
L'ingénieux Ulysse l'interrompt :
[491] « Apporte-moi d'abord, lui dit-il, du soufre et du feu. »
La vénérable Euryclée se hâte d'obéir ; elle apporte aussitôt du soufre, du feu ; et Ulysse purifie la salle, le palais et la cour.
Euryclée parcourt ensuite les belles demeures d'Ulysse pour avertir les esclaves et les presser de se rendre dans la salle (26). Les femmes sortent bientôt de leurs appartements en portant des flambeaux ; elles entourent Ulysse, leur divin maître, le saluent avec joie, lui serrent les mains et lui baisent la tête et les épaules. Aussitôt que le héros les reconnaît, des larmes coulent de ses paupières, et des soupirs s'échappent de sa poitrine.
Notes, explications et commentaires
(1) Madame Dacier et Dugas-Montbel traduisent à tort ἀάατος (vers 5) par innocent, car ce mot vient de ἀάω (blesser, endommager) ; Clarke et Dubner le rendent par difficile ; Voss le traduit par menaçant dans l'Iliade, par terrible dans l'Odyssée, et Passow par irrévocable. Le Dictionnaire des Homérides, au mot ἀάατος, nous apprend que les anciens grammairiens supposent un double α privatif ou un α augment., et expliquent ἀάατος par πολυβλαβής (très-nuisible).
(2) On prétend que ce passage a fait naître le proverbe grec :
Πολλἁ μεταξὑ πέλει κύλικος, και χείλεος ἅκρου
« Il se passe bien des choses entre la coupe et le bord des lèvres. »
(3) Le poète s'exprime d'une manière plus injurieuse encore en disant : Ὧ κύνες (vers 35) (ô chiens !), que nous avons traduit par impudents ; car le mot κύνες (chien) s'emploie dans les poèmes d'Homère comme nom injurieux pour désigner l'impudence ou l'effronterie.
(4) Nous avons traduit κατὰ δῆμον (vers 55) par les mots : dans cette contrée, attendu que δῆμος signifie tout à la fois peuple et pays. Les savants auteurs du Dictionnaire des Homérides viennent appuyer notre opinion en traduisant κατὰ δῆμον par cette phrase parmi le peuple, ou dans le pays.
(5) Voss, dans son excellente traduction allemande, a commis une erreur eu ne traduisant pas les mots ἀμφὶς ἄγοντες (vers 57) (chacun pour sa part) ; il semblerait, d'après cet auteur, que tous les prétendants ne dussent donner que vingt taureaux, tandis qu'Homère dit expressément que chacun de ces jeunes princes doit donner pour sa part vingt taureaux.
(6)……εἰρύσσατο φάσγανον ὀξὺ
χάλκεον, ἀμφοτέρωθεν ἀκαχμένον,….
(vers 79/80)
Ce passage, qui est très-important comme archéologie militaire, a été défiguré par les traducteurs français. Madame Dacier dit tout simplement : Il tire son épée ; et Bitaubé écrit : Il s'armait d'un glaive long, acéré, à deux tranchants. Voss a parfaitement rendu ce passage en disant : Das eherne scharfe und zweischneidige schwert — Eherne signifie d'airain, scharfe : qui coupe bien ; et zweischneidige : à deux tranchants.
(7) Madame Dacier rend ce beau passage : ὁ δὲ χθόνα τύπτε μετώπωι (vers 86) par cette phrase triviale : il empoigne la poussière.
(8) Quelques commentateurs prétendent que cette phrase :
.................ἐλάσειε
φασγάνωι ἀΐξας ἠὲ προπρηνέα τύψας
(vers 97/98) correspond à la nôtre : frapper d'estoc et de taille.
(9) Le texte porte : σάκος θέτο τετραθέλυμνον (vers 122) Les Commentateurs sont partagés sur la véritable signification du mot τετραθέλυμνον ( de τεττάρα, quatre, et de θέλυμνον, fondement). Bitaubé dit bouclier épais, immense ; Dugas-Montbel large bouclier, revêtu de quatre lames ; et Clarke : quadruplex. Dubner et Voss imitent Clarke, et laissent cette épithète dans la même obscurité. Nous avons suivi plus haut l'explication que le Dictionnaire de Planche, revu par Vendel-Heyl et Pillon, donne du mot τετραθέλυμνον, lié à σάκος.
(10) Dugas-Montbel dit à ce sujet : « Quoiqu'il soit assez difficile de se faire une idée bien nette de la construction intérieure du palais d'Ulysse, cependant, d'après l'ensemble du récit, voilà ce qu'il est permis de conjecturer : La bataille se livrait dans la grande salle du festin ; Ulysse, Télémaque et, les deux pasteurs occupaient, le seuil de la porte qui, par sa position, dominait le reste de la salle. En effet, il est dit au second vers de ce chant qu'Ulysse s'élança sur le grand seuil. Près du seuil était une porte secrète pratiquée dans l'épaisseur de la muraille ; elle conduisait à un corridor qui donnait sur la rue, puisque Agélaüs demande à ses compagnons s'il n'est personne qui franchisse la porte secrète et avertisse le peuple. Mais comme Ulysse a commis la garde de cette porte au pasteur Eumée, Mélanthius observe que cela n'est pas possible, et que cette étroite issue est trop difficile à franchir. Outre cette porte secrète, il devait y en avoir une autre, quoique le poète n'en parle point, qui, par l'escalier de la salle, communiquait à l'endroit où se trouvaient les armes. »
(11) Il y a dans le texte : πεπαλαγμένον ἄζηι (vers 184) (souillé par la crasse). Voss dit : tout défiguré par le moisi. Ce passage n'a pas été rendu par les traducteurs français.
(12) αἰθαλόεντος ἀνὰ μεγάροιο μέλαθρον (vers 239) On entend par μέλαθρον la couverture d'une salle, les parties que nous appelons plafond, et la poutre saillante du milieu qui soutenait le plancher, et à côté de laquelle s'échappait la fumée ; elle fut ainsi nommée, parce qu'elle était toujours noircie.
(13) Il y a dans le texte : φθισίμβροτον αἰγίδ᾽ ἀνέσχεν (vers 297) (éleva l'égide qui fait périr les mortels).
(14) αἰόλος οἶστρος (vers 300). Le taon est un insecte de l'ordre des diptères, famille, des tanystomes, trîbu des taoniens ; il ressemble à une grosse mouche, et se trouve dans les deux mondes.
(15) Voici un vers qui a été diversement entendu par les commentateurs :
ταὶ μέν τ᾽ ἐν πεδίωι νέφεα πτώσσουσαι ἵενται
(vers 304)
Dubner le traduit par :
Hae quidam in campo retia timentes volitant.
Nous ignorons pourquoi Dubner a traduit νέφεα (nuages) par retia (filets); car, dans la comparaison d'Homère, il ne peut pas être question de filets. Nous pensons que Samuel Clarke s'est plus rapproché du texte grec en disant :
Hae quidem in campo nubes timentes volitant.
Madame Dacier, qui traduit νέφεα par filets, trouve dans Homère ce qui n'y est réellement pas : la chasse au vol. Pope et Dugas-Montbel rendent aussi νέφεα par filets ; mais ce dernier traducteur ajoute dans ses Observations : J'ai traduit νέφεα par filets avec tous les interprètes. Eustathe dit que l'on appelait ainsi une espèce de filets qu'Aristophane, dans la comédie des Oiseaux, désigne aussi par νεφέλας.
Μα γῆν, μὰ παγίδας, μὰ νεφέλας, μὰ δίκτυα
« Je le jure par la terre, les étoiles, les nuages, les filets. » — Le scholiaste d'Aristophane donne la même interprétation qu'Eustathe, et les scholies ambrosiennes expliquent aussi νέφεα par τὰ λινα.
Malgré toutes ces preuves, nous persistons encore dans notre opinion. Du temps d'Aristophane, on a très-bien pu appeler νεφέλας les filets qu'on tendait dans les plaines, ou plutôt dans les airs (ce qui ferait venir leur nom de νέφος) ; mais cela ne prouve pas que du temps d'Homère le mot νέφεα voulût dire filets. Si Aristophane et Eustathe étaient contemporains de notre poète, nous nous rangerions de leur côté ; mais ces deux écrivains sont trop postérieurs aux temps homériques pour que nous puissions croire avec eux que le mot νέφος, qui signifie toujours, dans l’Iliade et dans l'Odyssée : nue, nuée, nuages, brouillards, ténèbres, enfin tout ce qui est semblable aux nuages, doive être traduit, ici par filet. Du reste nous avons pour nous la version latine de Clarke, la version française de Bitaubé et la version allemande de Voss : Ce dernier auteur dit bien positivement : sie flattern volt Angst aus den Wolken herab auf die Felder (Ils voltigent avec anxiété du haut des nuages sur les champs).
(16) Διὸς…ἑρκείον (vers 334/335) (Jupiter protecteur des maisons). Ce dieu, comme protecteur des palais, avait ordinairement son autel dans la cour des habitations.
(17) Le texte grec porte : δικτύω ἐξέρυσαν πολυωπῶ (vers 386) (tirés du filet à beaucoup de trous). Eustathe, en rapportant ce passage, dit : «Les anciens observent que c'est là la seule fois qu'Homère parle de la pêche au filet. En effet, au V livre de l’Iliade, lorsque Sarpédon dit à Hector : Ah ! crains que tous enveloppés dans ce vaste filet, on ne sait pas s'il est question de poissons, de bêtes féroces, ou même d'oiseaux. » Dugas-Montbel fait remarquer à juste raison que les Grecs du temps d'Homère ne mangeaient point de poissons, à moins d'y être contraints par la nécessité ; de sorte qu'il est assez extraordinaire, ajoute cet auteur, qu'Homère ait pris le sujet de sa comparaison d'une action qui devait être si peu en usage alors.
(18) Dugas-Montbel traduit à tort ἴθυσέν ῥ᾽ ὀλολύξαι (vers 408) par : elle se prit à pousser des cris RELIGIEUX. Nous ne savons vraiment pas où cet auteur a pu trouver dans le verbe ὀλολύξω (hurler, pousser de grands cris ou des cris de douleur ou de joie) quelque chose qui ait pu lui faire supposer qu'Euryclée poussait des cris religieux.
(19) Nous pensons, connue Knight, que le vers 415 doit être supprimé ; car l'expression d'honorer ne peut point s'appliquer à l'homme méchant.
(20) Ce vers :
ἄρχετε νῦν νέκυας φορέειν καὶ ἄνωχθε γυναῖκας·
(vers 437)
peut être interprété de deux manières : « Commencez à porter (dehors) les cadavres, et ordonnez aux femmes d'(en) porter (aussi); ou : « Chargez-vous du transport des cadavres (en chefs et sans en porter vous-mêmes), et faites les porter par les femmes. » Cette dernière explication nous paraît la meilleure, et c'est celle que nous avons suivie. Dubner, qui semble partager, notre opinion, traduit ce vers par :
Incipite mine cadavera portare, et jubete ferre mulieres.
Aucun traducteur français n'a rendu convenablement ce vers. Voss ne l'éclaircit pas en disant : Traget jetzo die Todten hinaus, und befehlt es den Weibern (sortez à présent les morts, et ordonnez-le aux femmes).
(21) On entend par θόλος un dôme, une voute, une coupole. Le θόλος, disent Eustathe et les petites Scholies, était un bâtiment rond, circulaire, où l'on déposait chaque jour les objets d'un usage habituel, comme les cratères, les coupes, etc. Toutes les versions françaises rendent θόλος par donjon, les versions latines par tholus, et Voss traduit ce mot par Küchengewoelbe (voûte de la cuisine). Le Dictionnaire des Homérides donne l'explication suivante du mot θόλος : « Dans l’Odyssée, c'est un pavillon situé entre la maison d'habitation et la cour ; on y gardait les ustensiles de cuisine, la vaisselle et les provisions de bouche de chaque jour. Ce bâtiment circulaire reposait sur des colonnes, puisqu'on voit Ulysse (c'est Télémaque qu'il fallait dire) attacher à une des colonnes et tendre tout autour de ce pavillon la corde destinée à pendre les servantes. ».
(22) Homère dit : θεινέμεναι ξίφεσιν τανυήκεσιν (vers 443) (frappez-les de vos épées à la longue pointe). L'épithète τανυήκης, que le poète donne aux épées, et qui ne se trouve rendue ni dans les traductions françaises, ni dans la version de Voss, est selon nous d'une assez grande importance comme archéologie militaire pour ne pas être passée sous silence.
(23) Madame Dacier et Dugas-Montbel ne font nullement mention de l'épithète κυανοπρωρος (vers 465) (qui a la proue bleue), que le poète donne aux vaisseaux.
(24) Homère, en comparant des femmes pendues à des grives qui s'en retournent à leurs nids, ne nous paraît pas cette fois être aussi exact que de coutume ; mais ce passage a peut-être été défiguré par les diaskévastes ou les rhapsodes, et rendu inintelligible par des interpolations inutiles. Tous les traducteurs français, en voulant éclaircir cette comparaison, ont plutôt imité que traduit Homère. Nous avons, nous, suivi très-exactement le texte grec de Wolf Madame Dacier, qui a adouci (c'est son expression) la comparaison des grives et des colombes, ajoute fort naïvement en note : " Homère décrit au long cette exécution ; mais ce qui réussit dans sa langue paroistroit trop affreux dans la nostre" ; c'est pourquoy j'ay abrégé et adouci ce passage dans la traduction. »
(25) Théocrite fait allusion à cette phrase énergique du poète :
……..Αλλἁ γενοίμαν,
Αι μή τυ φλάσαιμι, Μελάνθιος ἀντί.
« Si je ne te frappe, que je devienne Mélanthius, au lieu d'être Comatas. » (Idyll. V)
(26) Dubner, dans son excellente version latine, a commis une faute en suivant la version de Clarke, et en traduisant ἀπέβη (vers 495) par ascendit. Le verbe αποβαίνω ne veut pas dire monter, mais descendre, s'en aller, se retirer. Clarke qui traduisait sur l'ancien texte grec non corrigé par Wolf, a très-fidèlement traduit en mettant ascendit, car son texte porte, non pas ἀπέβη, comme celui de Dubner, mais ἀνέβη (d' ἀναβαίνω, monter, s'élever).
Homère, Odyssée, Chant 23 (traduction française)
Homère
Odyssée
Pour d'autres traductions françaises
LIVRE XXIII
texte grec
chant 22
chant 24
Livre XXIII
PÉNÉLOPE RECONNAIT ULYSSE.
a vénérable Euryclée, transportée de joie, monte à l'appartement de Pénélope pour lui annoncer le retour de son époux bien-aimé : ses genoux font des efforts de jeunesse, et ses pieds vont avec une rapidité extrême. Elle se penche vers la tête de la reine et lui dit :
[5] « Réveille-toi, Pénélope, ma fille chérie, et viens voir de tes propres yeux celui que tu désires depuis tant d'années. Ulysse est de retour ; il est arrivé dans son palais après une si longue absence, et il a tué tous les prétendants qui consumaient ses biens, dévoraient ses richesses, et maltraitaient Télémaque, son glorieux fils. »
Pénélope se réveille aux paroles d'Euryclée.
[11] «Ma chère nourrice, lui dit-elle, les dieux t'ont ravi la raison : ils peuvent souvent du plus sage faire un insensé, et d'un insensé faire un sage. Sans doute ce sont eux qui t'ont frappée de folie, toi qui, jusqu'à présent, me paraissais être remplie de sagesse et de prudence. Pourquoi viens-tu me tromper dans mon affliction en m'annonçant une fausse nouvelle ? Pourquoi viens-tu m'arracher au doux sommeil qui avait enchaîné mes sens et fermé mes paupières ? Je ne m'étais pas encore endormie si profondément depuis qu'Ulysse était parti pour cette funeste ville de Troie dont on ne prononce jamais le nom sans gémir. Euryclée, descends maintenant et retourne à la salle des festins. Si toute autre de mes femmes était venue m'annoncer cette fausse nouvelle et m'arracher au sommeil, je l'aurais renvoyée avec outrage ; mais toi, nourrice, ton grand âge te protège. »
Euryclée réplique aussitôt :
[26] « Non, fille chérie, je ne te trompe point. Ulysse est de retour ; il est maintenant dans son palais, comme je viens de te l'annoncer : c'est l'étranger que les jeunes princes ont si honteusement outragé dans la salle. Télémaque savait depuis longtemps que son père était revenu dans sa patrie ; mais, par prudence, il cachait les desseins d'Ulysse, afin que ce héros pût châtier l'insolence des orgueilleux prétendants. »
Elle dit ; et la reine, ivre de bonheur, quitte promptement sa couche, embrasse Euryclée en versant des larmes, et lui dit :
[35] « Chère nourrice, parle-moi sincèrement ; dis-moi s'il est vrai que mon époux soit de retour, comme tu viens de me l'annoncer ; dis-moi comment, seul, il a pu vaincre ces effrontés prétendants qui étaient toujours en foule dans le palais. »
Euryclée lui répond en disant :
[40] « Je n'ai rien vu, et l'on n'a pas eu le temps de me rien apprendre. J'ai seulement entendu les cris et les gémissements des mourants ; car nous toutes, remplies de crainte et de frayeur, nous étions dans nos superbes appartements dont les portes avaient été fermées avec soin ; nous y restâmes jusqu'au moment où Télémaque, envoyé par son père, vint m'appeler. Je descendis aussitôt, et je trouvai le divin Ulysse entouré de cadavres gisant sur les pavés de la salle, Pénélope, tu aurais été bien joyeuse si tu avais vu ce héros, se tenant au milieu de ces corps inanimés, comme un lion souillé de sang et de poussière. Les cadavres de tous ces jeunes princes sont maintenant entassés près des portes de la cour. Ulysse, qui purifie avec du feu et du soufre la salle des festins, m'a envoyée vers toi pour t'engager à descendre. Suis-moi donc, afin que vous puissiez tous deux vous livrer au bonheur, vous qui avez enduré tant de chagrins et souffert tant de maux ! Ton plus grand désir est maintenant accompli : le divin Ulysse est rentré vivant dans ses foyers ; il te retrouve dans son palais avec son fils, et il s'est vengé d'une manière terrible de tous ces orgueilleux prétendants qui l'avaient si indignement outragé. »
La chaste Pénélope réplique en ces termes :
[59] « Ma chère nourrice, il ne faut pas te réjouir encore. Tu sais combien le retour d'Ulysse serait agréable à tous ceux de sa maison, et à moi surtout, ainsi qu'à Télémaque, notre fils (1) ; mais je ne puis croire à la vérité de tes paroles. Un immortel, irrité contre les fiers prétendants, les aura sans doute tués pour les punir de leurs insolences et de leurs crimes ; car ces jeunes princes ne respectaient personne, ni le méchant ni le juste, et n'accueillaient jamais avec bienveillance celui qui venait leur demander l'hospitalité. Quant à mon époux chéri, il a perdu, loin de l'Achaïe, tout espoir de retour! Ulysse n'est plus ! »
La nourrice Euryclée répond aussitôt en disant :
[70] « O ma fille, quelle parole s'est échappée de tes lèvres ! Ton époux est dans sa demeure, assis auprès du foyer, et tu dis qu il ne reviendra jamais! Mais ton esprit est donc toujours incrédule ? Eh bien ! je vais te donner une preuve plus certaine encore. Tandis que je baignais les pieds de ton époux, je reconnus la cicatrice de la blessure que lui fit jadis un sanglier aux dents d'ivoire ; je voulus d'abord tout te dire, mais il me mit aussitôt la main sur la bouche, et, par cette sage précaution, il m'empêcha de parler. Suis-moi donc, à présent, ô reine ; et si tu trouves que je t'ai trompée, je consens à mourir de la mort la plus triste et la plus déplorable.»
Pénélope l'interrompt et lui dit :
[81] « Chère nourrice, quoique tu saches bien des choses, il ne t'est cependant pas permis de pénétrer les desseins des dieux. Rendons-nous donc auprès de mon fils pour que je voie les prétendants qui sont morts et celui qui les a immolés. »
En disant ces mots, elle descend de ses appartements et se demande si elle interrogera son époux sans l'approcher, ou si elle se jettera dans ses bras et lui baisera les mains et le visage. Quand elle est entrée dans la salle, après avoir franchi le seuil de pierre, elle s'assied en face d'Ulysse, à la lueur de la flamme, contre le mur opposé. Son époux est appuyé contre une haute colonne, les regards baissés, attendant si son épouse, lorsqu'elle l'aura vu, lui adressera la parole. Pénélope reste morne, silencieuse , et son cœur est frappé d'étonnement ; elle regarde Ulysse : tantôt elle le reconnaît, et tantôt elle ne le reconnaît plus sous ses sales haillons. Alors Télémaque, s'adressant à Pénélope, lui dit :
[96] « O ma mère, mère cruelle dont le cœur est toujours insensible, pourquoi t'éloignes-tu ainsi de mon père ? Pourquoi ne t'approches-tu pas de lui pour l'interroger ? Non, sans doute, aucune femme ne s'éloignerait avec autant d'opiniâtreté de son époux, qui, ayant longtemps souffert, reviendrait enfin dans sa patrie après vingt années d'absence ! Mais ton cœur est plus dur que la pierre ! »
La chaste Pénélope lui répond aussitôt :
[105] « Mon fils, je suis tellement surprise, que je ne puis parler à cet homme, ni l'interroger, ni le regarder en face. Pourtant si c'est vraiment Ulysse qui est revenu dans son palais, nous avons pour nous reconnaître des signes qui ne sont connus que de nous seuls et que tous les autres ignorent. »
A ces mots, Ulysse sourit, et, s'adressant à son fils, il lui dit :
[113] « Télémaque, laisse ta mère me mettre à l'épreuve dans cette salle et bientôt elle me reconnaîtra. Comme je suis couvert de haillons et que je porte sur mon corps de hideux vêtements, elle me méprise et pense que je ne suis point son époux. — Réfléchissons maintenant au parti qui nous reste à prendre. Celui qui, parmi le peuple, n'immole qu'un seul homme, un homme pauvre, qui laisse peu de vengeurs après lui, est pourtant contraint de fuir, d'abandonner sa patrie et ses parents ; et nous, nous avons tué ceux qui étaient les remparts de la ville, les plus illustres des jeunes citoyens d'Ithaque. Songe donc, Télémaque, aux moyens d'échapper aux dangers qui nous menacent. »
Le prudent Télémaque dit aussitôt à Ulysse :
[124] « O mon père, il faut que tu y songes toi-même ; car tu es le plus sage des hommes, et aucun mortel n'ose se comparer à toi. Nous sommes prêts à te suivre et nul d'entre nous ne faiblira tant que ses forces ne l'auront pas abandonné. »
Alors l'ingénieux Ulysse répond à son fils :
[130] « Voici le parti qu'il faut prendre. D'abord baignez-vous tous, couvrez-vous de belles tuniques et ordonnez aux femmes de porter leurs parures. Qu'un chantre divin prenne sa lyre sonore et qu'il nous joue de joyeuses danses afin que les passants, les voisins, tous ceux enfin qui l'entendront du dehors pensent qu'on célèbre ici un hyménée, et que le bruit de la mort des prétendants ne se répande pas dans la ville avant que nous nous soyons rendus à la campagne. Là nous attendrons, à l'ombre des bois, ce que nous inspirera le puissant dieu de l'Olympe. »
Il dit ; et tous s'empressent d'obéir. Ils se baignent, se couvrent de belles tuniques, et les femmes portent leurs parures. Le chantre divin s'empare de sa lyre élégamment voûtée ; et, par ses mélodieux accords, il excite en eux le désir de se livrer aux charmes de l'harmonie et aux nobles danses. Bientôt tout le palais retentit des pas cadencés de ces hommes vigoureux et de ces femmes aux belles ceintures. Les passants, étonnés d'entendre ce bruit, se disent :
[149] « Sans doute la reine vient d'épouser un des jeunes princes. La malheureuse ! elle n'a pu conserver son palais jusqu'au retour de, son époux légitime ! »
C'est ainsi que le peuple parlait, ne sachant pas encore ce qui était arrivé. — L'intendante Eurynome, après avoir baigné et parfumé d'essences le corps du magnanime Ulysse, le couvre d'une tunique et d'un manteau. Minerve répand la beauté sur les traits du fils de Laërte : sa taille devient plus grande et plus majestueuse, sa longue chevelure descend de sa tête et flotte sur ses épaules en boucles ondoyantes comme des fleurs d'hyacinthe. De même qu'un ouvrier habile, instruit dans tous les arts par Vulcain et par Minerve-Pallas, entoure d'or l'argent splendide pour créer de magnifiques chefs-d'œuvre : de même la déesse répand la grâce et la beauté sur les épaules d'Ulysse. Semblable à une divinité immortelle, le héros s'éloigne du bain ; il s'assied sur le siège qu'il occupait auparavant, et, placé en face de son épouse, il lui parle en ces termes :
[166] « Femme étrange, les dieux habitants de l'Olympe t'ont donné un cœur bien insensible (2) ! Non, sans doute, aucune mortelle ne s'éloignerait avec autant d'opiniâtreté de son époux, qui, ayant long-temps souffert, reviendrait enfin dans sa patrie après vingt années d'absence ! — Vénérable Euryclée, prépare-moi ma couche, pour que je repose seul ; car la reine renferme dans son sein un cœur de fer ! »
La chaste Pénélope lui répond aussitôt :
[174] « Homme étrange, je n'ai ni orgueil, ni mépris pour personne; mais je n'admire pas outre mesure. Je sais très-bien comment tu étais lorsque tu partis d'Ithaque sur tes navires aux longues rames. Euryclée, hâte-toi donc de préparer en dehors des appartements splendides la couche solide que mon époux construisit lui-même ; sors cette couche, et garnis-la de peaux de chèvres, de couvertures de laine et de riches tapis. »
Pénélope parle ainsi afin d'éprouver Ulysse. Le héros, blessé d'un tel discours, dit à sa chaste épouse :
[183] « Pénélope, tu viens de prononcer une parole qui m'a déchiré le cœur ! Qui donc a déplacé cette couche ? L'homme le plus habile et le plus fort n'aurait pu en venir à bout. Il n'y a qu'une divinité qui ait pu transporter facilement ma couche ailleurs : le mortel même le plus robuste ne pourrait la changer de place. Il existe des secrets merveilleux dans cette couche habilement travaillée : c'est moi seul qui l'ai construite, et nul autre n'y a mis la main. — Dans l'enceinte de la cour s'élevait jadis un superbe et. vigoureux olivier à l'épais feuillage, dont le tronc était aussi gros qu'une colonne. Autour de cet olivier je bâtis la chambre nuptiale avec des pierres étroitement unies ; je la couvris d'un toit et je la fermai par des portes qui se joignaient exactement. Je coupai ensuite le sommet de l'olivier, et, après avoir scié le tronc à partir de sa racine, je le polis tout autour avec l'airain, je l'alignai au cordeau, je le trouai de tous côtés avec une tarière, et j'en formai le pied de ma couche, que je façonnai avec le plus grand soin, et que j'enrichis d'or, d'argent et d'ivoire; puis je tendis en dessous des courroies de cuirs teintes en rouge. Voilà les secrets merveilleux dont je t'ai parlé. Maintenant j'ignore si ma couche est encore à l'endroit où je l'ai laissée, ou si quelqu'un l'a transportée ailleurs en coupant l'olivier à sa racine (3). »
Il dit. Pénélope sent ses genoux trembler et son cœur défaillir lorsqu'elle reconnaît les signes que lui décrit son époux avec tant d'exactitude ; elle se lève en pleurant, court à Ulysse, lui jette ses bras autour du cou, lui baise la tête et le visage, et lui dit :
[209] « Ne sois point irrité contre moi, cher Ulysse, toi le plus prudent des hommes.
Les dieux nous ont accablés tous deux de chagrins ; ils nous ont envié le bonheur de passer nos jeunes années l'un près de l'autre et d'atteindre ensemble le seuil de la vieillesse ! Ne me blâme pas, cher époux ; pardonne-moi, je t'en conjure, si, dès que je t'ai vu, je ne me suis pas jetée dans tes bras. Je craignais toujours d'être trompée par les paroles mensongères de quelque voyageur : ils sont nombreux, ceux qui conçoivent dans leur âme des projets funestes ! Jamais l'Argienne Hélène, fille de Jupiter, ne se fût unie d'amour à un homme étranger si elle avait su que les belliqueux fils des Achéens la ramèneraient un jour dans sa patrie ! Mais une divinité de l'Olympe lui inspira le désir de commettre cette action indigne. La belle Hélène ne prévit pas d'abord les suites de cette coupable erreur qui fut la première cause de tous nos maux. Maintenant, cher époux, je te reconnais ; car tu m'as clairement expliqué les signes de notre couche, que nul mortel n'a vue, si ce n'est toi, moi et la suivante Actoris, que m'a donnée mon père quand je vins habiter ce palais, et qui a toujours gardé avec le plus grand soin les portes de la chambre nuptiale. Ulysse, tu as touché mon cœur quoiqu'il soit insensible (4) ! »
A ces mots, le divin Ulysse verse des larmes de tendresse et embrasse avec transport son épouse fidèle et chérie. Telle au milieu d'un naufrage, la terre paraît agréable aux nautoniers dont Neptune a brisé le solide navire dans l'Océan, en excitant contre eux les flots et les tempêtes, et qui, couverts d'écume, échappent en nageant à la mer blanchissante et atteignent bientôt le rivage tant désiré, après avoir fui le trépas : tel, et plus agréable encore, paraît Ulysse à Pénélope, qui entoure de ses bras blancs le cou de son époux bien-aimé. Sans doute l'Aurore aux doigts de rosé les eût trouvés encore se tenant embrassés et pleurant, si Minerve, la déesse aux yeux d'azur, n'avait conçu d'autres pensées. Elle arrête la Nuit dans sa course, retient au milieu des flots de l'Océan la divine Aurore assise sur son trône d'or, et ne lui permet point d'atteler à son char ses coursiers rapides, Lampus et Phaéton, qui portent la lumière aux humains. Alors l'ingénieux Ulysse dit à Pénélope :
[248] « Chère épouse, nous ne sommes point parvenus au terme de nos travaux : il me reste encore une longue carrière de peines à parcourir. Ainsi me le prédit l'ombre de Tirésias le jour où je descendis dans le ténébreux empire pour consulter ce devin sur les moyens de retourner dans ma patrie avec mes compagnons. Chère épouse, allons maintenant sur notre couche, goûter ensemble les douceurs du sommeil. »
La chaste Pénélope lui répond aussitôt :
[257] « Ulysse, ta couche sera prête quand tu le désireras, puisque les dieux t'ont permis de revoir tes belles demeures et ta chère patrie. Mais puisque tu sais, par la volonté des dieux, quelles sont les peines que tu as encore à souffrir, dis-les-moi ; car si je dois les connaître un jour, il vaut mieux que je les apprenne à l'instant. »
L'ingénieux Ulysse réplique en ces termes :
[264] « Infortunée ! pourquoi veux-tu que je te révèle ces tristes prédictions ? Cependant, puisque tu le désires, je te dirai tout, et je ne te cacherai rien. Mais j'affligerai sans doute ton cœur : le mien, chère épouse, est déjà déchiré ! —Tirésias m'a ordonné de parcourir de nombreuses cités, en tenant à la main une rame brillante, jusqu'à ce que je trouve des peuples qui ne connaissent point la mer, des peuples qui ne se nourrissent point d'aliments salés et qui ne possèdent ni navires aux rouges parois, ni rames éclatantes, qui servent d'ailes aux vaisseaux. Il m'a donné un signe certain pour reconnaître ces peuples, et je ne te le cacherai pas. Quand un voyageur, s'offrant à ma vue, me demandera pourquoi je
porte un van sur mes brillantes épaules, je dois alors planter ma rame dans la terre et sacrifier à Neptune de belles victimes, un bélier, un sanglier mâle et un taureau ; puis m'en retourner dans ma patrie et offrir des hécatombes sacrées à tous les immortels habitants de l'Olympe. Longtemps après, la Mort, sortant du sein des mers, me ravira doucement le jour au milieu d'une paisible vieillesse, et je laisserai après moi des peuples heureux. — Voilà ce que m'a prédit Tirésias, et il a ajouté que cet oracle s'accomplirait. »
La prudente Pénélope répond aussitôt en disant :
[286] « Si les dieux te promettent une longue vieillesse, nous devons espérer que tu échapperas encore à tous ces maux. »
Tandis qu'Ulysse et Pénélope s'entretiennent ainsi, Eurynome et Euryclée se hâtent de préparer, à la lueur des flambeaux, la couche nuptiale, et de la recouvrir d'étoffes fines et moelleuses. Quand ces apprêts sont terminés, Euryclée se retire et s'abandonne au doux sommeil. Eurynome, une torche brillante à la main, conduit les deux époux à leur appartement ; puis elle s'éloigne. Pénélope et Ulysse s'approchent joyeusement de leur ancienne couche (5).
Télémaque et les deux pasteurs font cesser les danses ; ils ordonnent aux femmes de se retirer chez elles, et ils vont eux-mêmes goûter les charmes du sommeil dans le sombre palais.
[300] Les deux époux, après s'être livrés aux doux épanchements de leur mutuelle tendresse, se plaisent à se raconter réciproquement leurs peines. D'abord, la plus noble des femmes apprend à Ulysse tout ce qu'elle souffrit dans sa propre demeure en voyant la foule des orgueilleux prétendants égorger, sous le prétexte d'obtenir sa main, ses nombreux troupeaux de bœufs et de brebis, et boire son vin aux sombres couleurs. Le divin héros redit à son épouse tous les maux qu'il fit endurer à ses ennemis et toutes les souffrances qu'il supporta lui-même. Pénélope, ravie de l'entendre, ne ferme les paupières que lorsque son époux lui a raconté toutes ses aventures.
[310] Ulysse commence par la défaite des Ciconiens, et dit à Pénélope comment il vint dans le fertile pays des Lotophages ; il lui fait connaître les cruautés du Cyclope et la vengeance qu'il exerça sur ce monstre impitoyable pour le punir d'avoir dévoré ses braves compagnons. Il lui apprend son arrivée chez Éole, qui l'accueillit avec bienveillance et lui donna les moyens de retourner dans sa patrie ; mais il ne devait pas encore revoir ses paisibles foyers : car les tempêtes, l'enlevant de nouveau, le jetèrent, malgré ses gémissements, au milieu de la mer poissonneuse. Il lui raconte son entrée dans la spacieuse Lestrygonie, où périrent ses vaisseaux, ses guerriers aux belles cnémides, et comment lui seul échappa au trépas sur son navire sombre(6). Il lui dit les ruses et les enchantements de Circé ; sa descente au ténébreux empire, sur un solide vaisseau, pour y consulter l'ombre du Thébain Tirésias ; comment il y trouva ses valeureux amis et celle qui lui donna le jour et le nourrit pendant son enfance. Il lui parle des accents mélodieux des nombreuses Sirènes ; lui décrit les roches errantes et les horribles écueils de Charybde et de Scylla qu'aucun homme n'a jamais pu approcher sans périr. Il lui dit que ses guerriers immolèrent les bœufs consacrés au Soleil, et que Jupiter, qui roule son tonnerre dans les nues, punit cette odieuse impiété en lançant sa foudre éclatante sur son vaisseau rapide et en précipitant tous ses rameurs à la mer : lui seul fut encore sauvé. Il lui raconte aussi qu'il aborda dans l'île d'Ogygie, habitée par la nymphe Calypso ; que cette déesse le retint longtemps dans sa grotte profonde pour qu'il devînt son époux ; qu'elle le combla de biens, lui promit l'immortalité et une éternelle jeunesse ; mais que rien ne put fléchir son cœur. Enfin, il termine son récit en disant qu'il vint, après avoir supporté bien des peines, chez les Phéaciens, qui l'accueillirent avec bienveillance, l'honorèrent comme un immortel, lui donnèrent en abondance de l'airain, de l'or et des vêtements richement tissés, et le ramenèrent heureusement dans sa chère patrie. A peine a-t-il prononcé ces dernières paroles que le doux sommeil, qui délie les membres et chasse les soucis de l'âme, s'empare de lui.
Minerve, la déesse aux yeux d'azur, médite de nouveaux desseins. Quand elle pense que le héros a suffisamment goûté les charmes de l'amour et les douceurs du repos, elle appelle la fille du matin, lui ordonne de sortir des flots de l'Océan, de briller sur son trône d'or et de porter la lumière aux humains. Alors le divin Ulysse abandonne sa couche moelleuse, et dit à Pénélope :
[350] « Chère épouse, nous avons beaucoup souffert tous les deux, toi en pleurant un époux que tu n'espérais plus revoir, moi en supportant, par la volonté céleste, des maux sans nombre et en restant, maigre mon désir, éloigné de ma chère patrie. Maintenant que nous venons de reposer sur cette couche tant désirée, prends soin des richesses que je possède encore dans mon palais. Les troupeaux de bœufs et de brebis que les prétendants m'ont dévorés seront remplacés par ceux que j'enlèverai moi-même aux peuples étrangers, et par ceux que les Achéens me donneront afin que mes étables soient toutes remplies. Je pars à présent pour revoir nos fertiles campagnes et mon vénérable père, qui me regrette toujours et gémit sans cesse. Mais, avant de te quitter, voici ce que je te recommande, quoique pourtant je connaisse ta prudence : le soleil n'aura pas plutôt commencé sa carrière que le bruit de la mort des prétendants se répandra dans la ville ; alors monte, suivie de tes femmes, à tes appartements, et ne regarde ni n'interroge personne. »
En parlant ainsi, il couvre ses épaules d'une riche armure; il réveille Télémaque ainsi que les deux pasteurs, et leur ordonne de prendre des armes de guerre. Ceux-ci s'empressent d'obéir ; ils revêtent l'airain, et, précédés d'Ulysse, ils franchissent les portes et s'éloignent du palais. — Déjà le soleil commençait à éclairer la terre, lorsque Minerve les enveloppa d'un nuage épais et les conduisit rapidement hors de la ville.
Notes, explications et commentaires
(1) Il y a dans le texte : τὸν τεκόμεσθα· (vers 61) (que nous avons engendré, ou à qui nous avons donné le jour). Madame Dacier traduit ces deux mots par cette phrase : « qui est le seul fruit de notre mariage ; » Bitaubé, qui a imité eu partie la traduction de madame Dacier, rend ce passage par : « le seul fruit de notre hymen. »
(2) κῆρ ἀτέραμνον (vers 167) signifie aussi : cœur qui ne peut pas être cuit. Les Scholies ambrosiennes disent que cette métaphore était prise d'une erreur populaire accréditée chez les anciens, qui leur faisait supposer que toute semence tombée sur les cornes d'un bœuf produisait un grain tellement sec qu'il ne pouvait plus être amolli par la cuisson.
(3) Tous ces détails d'intérieur et d'ameublements, dit Dugas-Montbel, sont exprimés par des phrases consacrées qui n'avaient pas besoin alors d'explications, mais qui, dans la suite, ont perdu leur sens convenu avec les usages qu'elles exprimaient. Tout ce qu'on peut raisonnablement conclure des paroles du poète, c'est qu'Ulysse, après avoir coupé l'olivier à un pied environ de la racine, forma le lit avec la partie du tronc qui avait été détachée, la creusa entièrement, et la réunit ensuite, avec de fortes chevilles, à la partie qui était restée au sol ; si bien que, pour déplacer le lit, il aurait fallu couper le pied de l'olivier à fleur de terre.
(4) Le texte porte : ἀπηνέα περ μάλ᾽ ἐόντα (vers 230) (quoiqu'il soit très-dur), que les versions latines rendent par : durus licet valde sit.
(5) Homère dit :
………………. οἱ μὲν ἔπειτα
ἀσπάσιοι λέκτροιο παλαιοῦ θεσμὸν ἵκοντο
(vers 295/296)
Ce passage a été diversement entendu par les traducteurs. Clarke et Dubner le rendent par : Illi quidem deinde lubentes lectiantiqui ritibus accesserunt.
Madame Dacier dit : « Le roy et la reyne revirent avec une joye extresme leur ancienne couche et en remercièrent les dieux »
Bitaubé : « Ulysse conduit son épouse vers la couche ancienne et révérée » et Dugas-Montbel : « Heureux alors, tous deux retrouvent la place sacrée de l'ancienne couche. »
Les auteurs du Dictionnaire des Homérides traduisent ainsi ce passage : Ils retournèrent à l'habitude du vieux lit, de l'ancienne couche et ces auteurs ajoutent. « Telle est l'explication de presque tous les interprètes ; nous aimerions mieux prendre ici θεσμὸν dans le sens primitif de place, endroit, et dire : Ils allèrent à l'endroit où était leur ancienne couche. »
Voss n'est pas plus exact que les autres traducteurs en disant : Jene beslieyen freudig ihr altes Lager, der keuschen Liebe geheilight (Ceux-ci montèrent sur leur ancienne couche, consacrée au chaste amour).
(6) Dugas-Montbel dit à ce sujet : « Ce vers, qui ne se trouve pas dans deux manuscrits de Vienne qu'avait consultés. Alter, est à bon droit renfermé par Wolf entre deux parenthèses. D'abord, ainsi que l'a remarqué Rochefort, il est assez extraordinaire qu'Ulysse se nomme en parlant de lui-même... Il n'est pas vrai non plus de dire que tous les vaisseaux et tous les compagnons d'Ulysse périrent dans le port de Lestrygonie ; et certainement le mot πάντας (vers 320), qui commence ce vers, a été ajouté en marge par quelque copiste étourdi, sans réfléchir aux événements antérieurs. »
Homère, Odyssée, Chant 24 (traduction française)
Homère
Odyssée
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Livre XXIV
LES LIBATIONS.
ercure Cyllénien (01) évoque les âmes des prétendants en tenant dans sa main droite une belle verge d'or avec laquelle il peut, à son gré, fermer les yeux des humains ou dissiper le sommeil éternel ; il les chasse et les conduit avec cette verge, et les âmes le suivent en poussant de faibles cris. De même que des oiseaux nocturnes, voltigeant dans un antre obscur et sacré, font entendre des sons perçants et lugubres lorsque l'un d'eux est tombé du haut de la roche où ils étaient tous réunis : de même les âmes des morts font entendre un bruit semblable en voltigeant dans les ténèbres et en suivant le bienveillant Mercure qui les conduit dans les sombres sentiers. Elles franchissent les flots de l'Océan, le rocher de Leucade, les portes du Soleil, la demeure des Songes, et elles arrivent bientôt à la prairie Asphodèle où résident les âmes qui ne sont que les ombres des morts.
15 Elles aperçoivent bientôt l'âme d'Achille, fils de Pelée, celles de Patrocle, de l'irréprochable Antiloque et d'Ajax, d'Ajax qui, par sa taille et sa beauté, l'emportait sur tous les Danaens, excepté sur l'illustre fils de Pelée. Tous ces héros sont réunis autour d'Achille. En ce moment arrive, accablée de tristesse, l'âme d'Agamemnon ; elle est suivie des ombres de tous les guerriers qui succombèrent dans le palais d'Égisthe, avec le fils d'Atrée. Alors le vaillant Achille s'écrie :
24 « Agamemnon, nous pensions que le dieu qui se plaît à lancer la foudre te protégerait entre tous les héros, parce que tu commandais à de braves et nombreux guerriers dans les plaines de Troie où les Achéens ont souffert des maux sans nombre ! Cependant toi, l'un des premiers, tu as été victime de cette destinée funeste à laquelle nul mortel ne peut échapper ! Ah ! que n'as-tu péri au milieu des Troyens et dans tout l'éclat de ton triomphe ! Les Grecs auraient élevé une tombe à ta mémoire, et tu aurais laissé à ton fils une gloire immortelle ! Mais le destin t'a réservé la mort la plus déplorable ! »
L'âme d'Atride lui répond aussitôt :
36 « Heureux fils de Pelée, Achille semblable aux dieux, toi , du moins, tu succombas devant Ilion, et loin d'Argos, ta patrie ! Les plus braves d'entre les Grecs et les Troyens tombèrent autour de toi en se disputant ton cadavre ! Tu gisais noblement sous des tourbillons de poussière; car déjà tu avais oublié l'art de conduire les chevaux et les chars ! Nous combattîmes tout le jour pour défendre ton corps, et peut-être nous n'eussions point cessé de combattre, si Jupiter ne nous eût forcés de nous retirer en nous envoyant une horrible tempête. Nous t'enlevâmes du champ du combat ; nous te portâmes sur un de nos vaisseaux, et, après avoir baigné et parfumé d'essences ton beau corps, nous le déposâmes sur un lit funèbre. Tous les fils de Danaus, réunis autour de ce lit, fondaient en larmes et coupaient leur belle chevelure. En apprenant cette fatale nouvelle, ta mère, accompagnée des nymphes des eaux, sortit du sein de l'Océan : les vagues s'agitèrent avec bruit et remplirent d'une telle crainte les guerriers achéens, qu'ils se seraient éloignés sur leurs creux navires si Nestor, le plus sage de tous les héros, Nestor, dont on avait toujours admiré l'expérience et les conseils, ne les eût retenus en leur disant avec bienveillance :
54 «
Arrêtez-vous, nobles Argiens ! Ne fuyez donc point, vaillants fils des Grecs ! C'est la mère d'Achille et les nymphes immortelles de la mer qui sortent du sein des ondes pour rendre les derniers honneurs au divin fils de Pelée. »
A ces mots les magnanimes Achéens s'arrêtèrent. Les filles du vieillard de la mer entourèrent ton corps en versant des larmes et te revêtirent de célestes vêtements (02)
; les neuf Muses déplorèrent ton trépas en faisant entendre tour à tour leurs voix mélodieuses ; et l'on ne voyait aucun Grec qui ne répandît des pleurs : ils étaient tous émus par les chants plaintifs des Muses divines. Pendant dix-sept jours et dix-sept nuits, les dieux immortels et les faibles humains te pleurèrent. Mais lorsque la dix-huitième aurore eut brillé dans les cieux, nous dressâmes un bûcher autour duquel nous immolâmes de grasses brebis et des bœufs aux cornes recourbées. Ton corps, revêtu de vêtements célestes et entouré de miel et d'huiles parfumées, se consuma en présence d'un grand nombre de héros, cavaliers et fantassins, qui portaient vaillamment leurs armures et faisaient le tour du bûcher avec un bruit qui fit retentir toute la plaine. Le lendemain, lorsque les flammes de Vulcain t'eurent consumé, nous recueillîmes tes ossements blanchis, et, après les avoir arrosés de vin et d'huile, nous les renfermâmes dans une urne d'or que ta mère nous apporta en disant que cette urne, travaillée par l'illustre Vulcain, lui avait été donnée par Bacchus. Noble Achille, c'est dans cette urne que reposent tes os, confondus avec ceux de Patrocle, fils de Ménétius ; les cendres d'Antiloque, de celui qui fut après Patrocle l'ami le plus cher à ton cœur, ont été mises à part. La vaillante armée des Argiens éleva sur ces précieux restes un tombeau magnifique qui, placé sur les rives de l'Hellespont, domine au loin la vaste mer. Ce monument, qu'aperçoivent maintenant tous les navigateurs, doit aussi frapper les regards de ceux qui naîtront dans l'avenir. Ta mère apporta dans la lice des prix superbes qu'elle avait obtenus des dieux et qu'elle destinait aux plus braves des Achéens (03). J'ai assisté souvent aux funérailles des héros ; j'ai vu aussi, à la mort des rois, les jeunes gens se ceindre pour la lutte ; et cependant mon âme a été frappée d'admiration en apercevant les prix magnifiques qui avaient été offerts en ton honneur par ta noble mère, Thétis aux pieds d'argent ! On voyait bien que tu étais chéri des immortels. Noble Achille, ton nom ne périra pas, même après ta mort, et ta gloire brillera toujours parmi les hommes ! Mais moi, qu'ai-je gagné à terminer glorieusement la guerre contre les Troyens ? Jupiter, à mon retour, m'a fait tomber sous les coups de l'infâme Égisthe et m'a livré aux fureurs de ma perfide épouse !»
Ils s'entretenaient encore lorsque Mercure (04), conduisant les
âmes des prétendants tombés sous les coups d'Ulysse, arriva près des héros. Ceux-ci, frappés d'étonnement, allèrent à leur rencontre. L'ombre d'Agamemnon reconnaît aussitôt celle de l'illustre Amphimédon, fils de Mélanée : il reçut l'hospitalité de ce jeune prince lorsqu'il vint à Ithaque, et demeura dans son palais. Le fils d'Atrée lui parle en ces termes :
106. «
Amphimédon, quel accident funeste a donc envoyé au séjour des ténèbres des héros d'un rang si distingué, des jeunes princes du même âge ? Certes, on ne pourrait trouver dans une seule et même ville des guerriers aussi vaillants que vous. Est-ce que Neptune vous aurait immolés dans vos navires en excitant contre vous les horribles tempêtes et les vagues immenses ? Des peuples étrangers vous auraient-ils donné la mort tandis que vous vous empariez de leurs bœufs et de leurs brebis, ou que vous combattiez pour la défense de votre ville et de vos femmes ? Amphimédon, réponds à mes questions ; car je fus autrefois ton hôte. Ne te souvient-il plus du jour où te me reçus dans ton palais, quand, suivi du divin Ménélas, j'allais presser Ulysse de partir avec nous pour Ilion sur ses navires aux beaux tillacs ? Ce ne fut qu'un mois après avoir franchi la vaste mer que nous parvînmes à persuader Ulysse, le destructeur des villes, de nous accompagner. »
L'âme d'Amphimédon lui répond en disant :
121 « Glorieux descendant d'Atrée, Agamemnon, roi des hommes, je me rappelle tout ce que tu viens de me dire. Maintenant, ô fils chéri de Jupiter, je vais le raconter comment la mort terrible nous a tous atteints. Nous désirions obtenir pour épouse la femme du vaillant Ulysse, absent depuis longtemps. Pénélope, sans vouloir accepter ni refuser cet hymen qui lui était odieux, machinait en secret notre perte ; et entre autres ruses, en voici une qu'elle imagina. Elle se mit dans son palais à tresser une toile d'un tissu délicat, d'une grandeur immense, et elle nous dit :
« Jeunes gens, qui prétendez à ma main, puisque le divin Ulysse a péri, différez mon mariage jusqu'au jour où j'aurai terminé ce voile funèbre que je destine au héros Laërte (puissent mes travaux n'être pas entièrement perdus !) lorsque le triste destin l'aura, plongé dans le long sommeil de la mort, afin qu'aucune femme, parmi le peuple, ne s'indigne contre moi, s'il reposait sans linceul, celui qui posséda tant de richesses. »
C'est ainsi qu'elle parlait, et nous crûmes à ses paroles. Durant le jour elle tissait cette grande toile ; mais le soir, à la lueur des flambeaux, elle détruisait son ouvrage. Pendant trois années elle se cacha au moyen de cette ruse et parvint à persuader les Grecs. Mais, quand les Heures, dans leur cours, eurent amené la quatrième année, et que bien des jours et des nuits se furent écoulés, une esclave infidèle nous apprit cette ruse. Nous trouvâmes Pénélope détruisant ses travaux ; alors nous la forçâmes d'achever ce grand voile. Quand elle l'eut terminé et lavé, il brillait comme les rayons du soleil et il était semblable à la douce clarté de la lune. Alors un mauvais génie (05) ramena Ulysse dans l'étable qu'habitait le gardien des porcs, et qui était située à l'extrémité des champs. Son fils Télémaque y vint aussi à son retour de la sablonneuse Pylos sur son sombre navire. Ces deux princes, après avoir médité le trépas des prétendants, se rendirent dans la célèbre ville d'Ithaque : Télémaque y arriva le premier et Ulysse suivit ses pas. Le roi, sous les traits d'un vieillard couvert de haillons et appuyé sur un bâton comme un misérable mendiant, avait pour guide le pasteur Eumée ; il se présenta ainsi dans son palais, et aucun de nous ne put le reconnaître, même parmi ceux qui étaient les plus âgés. Nous accablâmes Ulysse de coups et d'injures ; mais il supporta patiemment ces sanglants outrages. Ce héros, inspiré par Jupiter, prit, avec son fils Télémaque, toutes les armes de la salle du festin, les déposa dans les appartements supérieurs, et ferma toutes les portes avec soin. Ensuite, par un adroit stratagème, il ordonna à son épouse de nous apporter l'arc et le fer brillant, et de nous proposer cette épreuve fatale qui devint la cause de notre mort : nous fûmes tous trop faibles pour tendre le nerf de l'arc redoutable ! Quand on voulut remettre l'arme entre les mains d'Ulysse, nous nous y opposâmes tous ; nous adressâmes des injures au gardien des porcs et nous lui défendîmes de la donner à ce mendiant malgré ses instances. Mais aussitôt Télémaque commanda au pasteur d'obéir à l'étranger. Dès que le divin Ulysse eut son arc, il le tendit sans effort et lança une flèche à travers le fer ; puis il se plaça sur le seuil de la porte, répandit à ses pieds les traits rapides, nous regarda tous d'un air menaçant et perça d'une flèche le roi Antinoüs. Le héros frappa ensuite les fiers prétendants, et ils tombèrent tous les uns sur les autres. Certes, un dieu favorisait alors Ulysse et ses compagnons ! Nos ennemis, obéissant à la voix de leur chef, se précipitèrent dans la salle et immolèrent tous ceux d'entre nous qui étaient encore vivants. Quel affreux spectacle ! Le palais retentissait des horribles gémissements de ceux qu'on égorgeait, du bruit que faisaient les crânes en se brisant ; et le sang coulait à longs flots sur les pavés de la salle ! Puissant Agamemnon, voilà comment nous avons tous péri. Nos cadavres sont maintenant étendus sans sépulture dans le palais d'Ulysse, car la nouvelle de notre mort n'est pas encore connue de nos amis et de nos parents ; sans cela ils auraient quitté leurs belles demeures pour laver le sang de nos blessures, pour déposer nos corps sur des bûchers, et pour nous rendre les honneurs que l'on doit à ceux qui ne sont plus.»
L'ombre d'Atride s'écrie aussitôt :
192 « Heureux fils de Laërte, ingénieux Ulysse, tu possèdes une femme d'une grande vertu! Quelle prudence et quelle sagesse dans l'irréprochable fille d'Icare ! Quelle fidélité pour son premier époux ! La renommée de sa vertu ne périra jamais, et les immortels inspireront aux hommes de gracieux chants pour éterniser sur la terre la mémoire de la chaste Pénélope ! Elle n'a point agi comme la fille de Tyndare, qui commit les plus odieux forfaits en immolant son premier époux : des chants lugubres en gardent le souvenir parmi les humains, et son crime a flétri pour jamais toutes les femmes, même les plus vertueuses ! »
Les ombres des morts s'entretiennent ainsi sous la terre, dans les ténébreuses demeures de Pluton.
Cependant Ulysse et ses compagnons étaient sortis de la cité d'Ithaque et se rendaient aux fertiles campagnes que le vieux Laërte possédait après avoir souffert bien des peines. Là était la demeure de ce héros : tout autour de cette maison se trouvait une galerie (06) où les serviteurs prenaient leur repas, se reposaient le jour et dormaient la nuit. Auprès de Laërte était une vénérable Sicilienne qui lui prodiguait les soins les plus tendres dans cette campagne éloignée de la ville. Ulysse s'arrête en ces lieux, et, s'adressant à ses compagnons, il leur dit :
214 « Entrez maintenant dans la belle demeure, et préparez promptement pour notre repas le porc le plus gras du troupeau. Moi je vais me rendre auprès de mon vieux père pour voir si, après une telle absence, il me reconnaîtra lorsque je m'offrirai à ses regards. »
En disant ces mots, il remet aux pasteurs ses armes redoutables ; ils entrent tous dans la demeure de Laërte, et Ulysse traverse le verger pour se rendre auprès de son père. Le héros, en parcourant le vaste jardin, ne rencontre ni Dolius, ni les fils de Dolius, ni même aucun des esclaves : conduits par le vieux serviteur, ils étaient allés chercher des buissons pour fermer l'enceinte du jardin. Il trouve son père seul, occupé dans le verger fertile à creuser la terre autour d'une plante : une tunique sale, grossière et rapiécée couvrait son corps ; de pauvres cnémides en cuir de bœuf entouraient ses jambes pour les préserver des épines ; sur ses mains étaient des gants (07), à cause des ronces, et, pour compléter son vêtement de deuil, le vieux Laërte portait sur la tête un bonnet de peau de chèvre. Quand le divin Ulysse voit son père accablé de vieillesse et dans un abattement
qui indiquait un profond chagrin ; il s'arrête sous un haut poirier et se met à fondre en larmes. Il se demande s'il ira droit à son père, s'il l'embrassera et lui racontera comment il est revenu dans sa patrie, ou s'il l'interrogera avant de se faire connaître, pour lui ménager une douce surprise (08) : ce dernier parti lui semble préférable. Il s'approche donc de son père pour l'éprouver en lui adressant quelques faibles reproches. Laërte, la tête baissée, remuait la terre autour d'une plante. Ulysse se présente à son père et lui dit :
244 «
Vieillard, je vois que tu ne manques pas d'expérience, et que tu as le plus grand soin de Ion jardin. Ces plantes, ces figuiers, ces vignes, ces oliviers ces poiriers, ces plants de jardinage, tous ces arbres, en un mot, sont parfaitement entretenus. Cependant je me permettrai de te dire (et ne va pas t'irriter contre moi) que tu ne soignes pas assez ta personne : tu es à la fois vieux, sale et mal vêtu. Ce n'est pas du moins pour punir ta paresse que ton maître te laisse dans cet état ; pourtant ta taille et tes traits, loin de porter le signe de la servitude, semblent appartenir à un roi. On te prendrait vraiment pour un de ces heureux vieillards qui jouissent des charmes du bain et de la table, et qui reposent délicieusement sur des couches moelleuses. Mais voyons, parle-moi avec franchise. Quel est ton maître ? A qui appartient le jardin que tu cultives ? Apprends-moi aussi, pour que je le sache, si je suis dans Ithaque, ainsi que me l'a dit un homme que j'ai rencontré en venant ici. Mais cet homme, doué d'une faible intelligence, n'a pas voulu répondre aux autres questions que je lui ai adressées et me dire si mon hôte vivait encore ou s'il était descendu dans les sombres demeures de Pluton. Écoute, vieillard, et prête-moi une oreille attentive. Je reçus jadis dans mon palais un étranger qui arrivait des pays lointains. Non, jamais aucun mortel ne me fut plus cher que cet étranger, qui se glorifiait d'être né dans Ithaque et d'avoir pour père Laërte, fils d'Artésius ! Je l'accueillis chez moi avec bienveillance ; je lui prodiguai tous les biens que je possédais, et je lui fis, selon l'usage, les présents de l'hospitalité. Je lui donnai sept talents d'or travaillés avec art, un cratère d'argent émaillé de fleurs (09), douze couvertures simples (10), douze tapis, douze manteaux et douze tuniques. Je lui donnai encore quatre femmes belles, savantes, et qu'il avait lui-même choisies. »
Son père lui répond en versant des larmes :
281. «
Étranger, tu es en effet dans le pays que tu viens de nommer ; mais il est gouverné maintenant par des hommes insolents et pervers. C'est en vain que tu as prodigué tant de présents : ton hôte n'est plus. Si tu l'avais trouvé encore vivant au milieu du peuple d'Ithaque, il t'aurait donné l'hospitalité à son tour et t'aurait comblé de dons précieux avant de te renvoyer dans ta patrie. Il faut toujours récompenser ceux qui nous ont fait du bien. Mais parle-moi sincèrement ; dis-moi combien il s'est écoulé d'années depuis que tu as reçu ton hôte, mon fils, le plus infortuné de tous les mortels (11) ! Sans doute loin de ses amis et de sa patrie, il a été, dans l'Océan, la pâture des poissons, ou sur la terre la proie des bêtes sauvages et des vautours ! Son père et sa mère n'ont point versé de larmes en lui rendant les derniers devoirs ! La chaste Pénélope n'a point pleuré sur le lit funèbre de son époux et n'a pu, selon l'usage, lui fermer les yeux ! Enfin, il n'a reçu aucun des honneurs que l'on doit aux morts !... Étranger, réponds encore à mes questions. Dis-moi qui tu es, quelle est ta patrie et quels sont tes parents ? Dis-moi où tu as laissé le vaisseau rapide qui t'a conduit ici, et quels sont tes compagnons ? Es-tu venu sur un navire étranger, et les rameurs qui t'ont déposé sur nos côtes sont-ils déjà partis ? »
L'ingénieux Ulysse lui répond en disant :
303 «
Vieillard, je te parlerai avec franchise. Je suis d'Alybante où j'habite le superbe palais de mon père Aphidante, fils de Polypémon, et mon nom est Épéritus. Un mauvais génie, qui me fait errer depuis longtemps loin de la Sicanie, m'a conduit malgré moi sur les bords d'Ithaque, et mon navire est resté sur le rivage, à quelque distance de la ville. Il y a déjà cinq années que le malheureux Ulysse a quitté ma patrie. Quand ce héros partit d'Alybante, des oiseaux de bon augure volèrent à sa droite ; nous nous réjouîmes tous deux de ce présage, car nous espérions nous revoir un jour et nous faire encore de nouveaux présents. »
Il dit, et le sombre nuage de la douleur obscurcit le front du pauvre vieillard. Laërte se baisse lentement, ramasse de la poussière brûlante et la jette à pleines mains sur sa tête en poussant de sourds gémissements. A cette vue le cœur d'Ulysse se déchire et ses narines se gonflent : saisi d'une vive émotion, le héros se précipite dans les bras du vieillard, le couvre de baisers et lui dit :
321 « Mon père, c'est moi, c'est ton fils, celui que tu regrettes, et qui, après vingt années d'absence, revient enfin dans sa chère patrie ! Ô mon père, sèche tes larmes et retiens tes sanglots ; car j'ai à te dire (et le temps nous presse) que je viens d'immoler dans mon palais tous les prétendants de Pénélope, que je viens de châtier l'insolence de ces jeunes princes, et de les punir de leurs forfaits odieux ! »
Le vieux Laërte lui répond aussitôt :
328 « Si vraiment tu es mon fils, mon Ulysse bien-aimé, montre-moi donc quelque signe certain qui puisse m'en convaincre. »
L'ingénieux Ulysse réplique en ces termes :
331 « Eh bien
! contemple de tes propres yeux la cicatrice de la blessure que me fit jadis, sur le mont Parnèse, un sanglier aux dents d'ivoire lorsque j'allai, par ton ordre et par celui de ma mère, auprès d'Autolycus, mon aïeul maternel, pour chercher les dons qu'il avait promis de me donner quand il vint à Ithaque. Mais pour dissiper tes doutes, ô mon père, je vais maintenant te désigner, dans ce magnifique jardin, les arbres que tu me donnas pendant mon enfance lorsque je t'accompagnais sous ces beaux ombrages et que tu me disais le nom des arbres de ton jardin. Tu me fis présent de treize poiriers, de dix pommiers et de quarante figuiers ; tu me promis en outre cinquante treilles de vignes dont chacune était chargée de grappes diverses (12) qui mûrissent lorsque les saisons de Jupiter descendues des cieux s'appesantissent sur elles. »
A ces paroles et à ces indices, le vieillard sent ses genoux trembler et son cœur défaillir ; car il vient de reconnaître son fils. Il se jette en chancelant dans les bras d'Ulysse, et le héros soutient son père prêt à s'évanouir.
Quand le vieux Laërte est revenu de sa faiblesse et que le trouble de son esprit s'est dissipé, il s'écrie avec transport :
351 « Puissant
Jupiter, et vous, dieux de l'Olympe, vous régnez toujours dans les cieux, puisque les orgueilleux prétendants ont expié leurs crimes ! Je crains à présent que les habitants d'Ithaque ne viennent nous surprendre, et qu'ils n'envoient des messagers dans toutes les villes des Céphalléniens. »
L'ingénieux Ulysse lui répond aussitôt :
357 «
Rassure-toi, ô mon père, et que de telles pensées ne troublent point ton âme. Allons maintenant dans ta demeure, située près du verger ; là, Télémaque, Eumée et Philétius nous préparent un repas. »
Ils se dirigent tous deux vers l'habitation du vieux Laërte. A leur arrivée ils trouvent Télémaque et les deux pasteurs coupant les viandes et mêlant dans des cratères un vin aux sombres couleurs.
L'intendante de la maison conduit le vieux Laërte au bain, le parfume d'essence et le revêt d'une magnifique tunique. Minerve s'approche du vénérable pasteur des peuples, lui donne une force nouvelle et le fait paraître plus grand , plus majestueux et plus jeune. Laërte sort du bain et se montre à son fils tout rayonnant d'une beauté céleste. Ulysse, en l'apercevant, lui dit :
373 « Ô mon père, il n'y a qu'un immortel qui ait pu te rendre si beau, si grand et si jeune ! »
Le sage Laërte lui répond en ces termes :
376 « Puissant
Jupiter, et vous, Minerve et Apollon, que ne suis-je à présent ce que je fus lorsque, régnant sur les Céphalléniens, je pris la superbe ville de Nérice, située près des bords de la mer ! Si, tel que j'étais alors et portant encore mon armure, j'avais pu combattre à tes côtés, ô mon fils, j'aurais fait mordre la poussière à plus d'un prétendant, et toi, Ulysse, tu aurais été ravi de me voir ! »
C'est ainsi que s'entretiennent Laërte et son fils. Quand le repas est préparé, ils s'asseyent tous en ordre sur des sièges et sur des trônes, et portent les mains aux mets qui leur ont été servis. Dolius et ses fils reviennent fatigués des champs : la vénérable Sicilienne, leur mère, qui prodiguait les soins les plus tendres au vieux Dolius, depuis qu'il était courbé sous le poids des ans, avait été les appeler. Dès qu'ils aperçoivent Ulysse, ils le reconnaissent aussitôt, et, frappés d'étonnement, ils restent immobiles sur le seuil de la porte. Le héros, s'adressant à Dolius, lui dit avec douceur :
394 «
Vieillard, assieds-toi à notre table et reviens de ta surprise. Il y a longtemps que nous désirions prendre ici quelque nourriture, et nous t'attendions pour commencer notre repas. »
A peine a-t-il prononcé ces paroles, que Dolius se jette dans les bras d'Ulysse, lui baise les mains, et lui dit :
400 « Cher maître, puisque vous êtes enfin revenu selon nos désirs (pourtant nous n'espérions plus vous revoir) ; puisque les dieux vous ont ramené dans votre patrie, soyez heureux ; réjouissez-vous, et que les immortels vous comblent de félicités ! Mais dites-moi si votre épouse, la chaste Pénélope, est instruite de votre retour, ou si nous devons lui annoncer cette heureuse nouvelle. »
L'ingénieux Ulysse lui répond aussitôt :