Odyssée (page 14)
407 «
Vieillard, Pénélope sait mon arrivée ; ainsi ne t'occupe pas du soin de la prévenir (13). »
Il dit, et Dolius s'assied sur un siège magnifique. Les fils du vieillard adressent à leur tour de respectueuses paroles au divin Ulysse, et lui baisent les mains ; puis ils se placent auprès de leur père. Alors tous les convives se livrent aux plaisirs du festin dans la demeure du vieux Laërte.
Cependant la Renommée, prompte messagère, parcourt la ville en annonçant la triste fin des prétendants. Les habitants d'Ithaque accourent de toutes parts, s'assemblent devant le palais d'Ulysse, en poussant des cris horribles et d'effroyables gémissements. On enlève les morts restés sous les portiques et on leur donne la sépulture ; les cadavres des prétendants qui étaient venus des îles voisines sont ramenés dans leur patrie par des pêcheurs qui les emportent sur leurs rapides navires ; et le peuple, accablé de tristesse, se rend à la place publique. Quand l'assemblée est formée et que tous les habitants sont réunis, Eupithée, inconsolable de la mort de son fils Antinous, qui était tombé le premier sous les coups du divin Ulysse, se lève et dit en versant des torrents de larmes :
426 « Ô mes amis, cet homme a toujours commis parmi nous d'horribles forfaits ! Il entraîna jadis sur ses navires de nombreux et vaillants guerriers, et il perdit à la fois les guerriers et les navires. Maintenant qu'il est revenu dans sa patrie, il immole les plus braves des Céphalléniens ! Mes amis, partons avant qu'il se retire à Pylos ou dans la divine Élide, gouvernée par les Épéens. Marchons, ou nous serons tous couverts d'un opprobre éternel qui rejaillira sur nos descendants. Si nous ne punissons pas à l'instant les assassins de nos enfants et de nos frères, la vie n'aura plus aucun charme pour moi, et j'irai bientôt rejoindre ceux qui ne sont plus ! Marchons donc, afin que nos ennemis ne puissent nous échapper ! »
En parlant ainsi, des pleurs s'échappent de ses paupières, et tous les Achéens sont émus de pitié. — Médon et Phémius, qui viennent de s'arracher au sommeil, sortent du palais d'Ulysse et entrent dans l'assemblée : le peuple, en les voyant, est frappé d'étonnement. Le sage Médon prend la parole et dit :
443 «
Habitants d'Ithaque, écoutez-moi. Ce n'est point contre la volonté des dieux qu'Ulysse a immolé les prétendants : j'ai vu moi-même un des immortels qui, sous les traits de Mentor, était près du héros. Tantôt cette divinité se tenait devant Ulysse et fortifiait son courage ; tantôt elle se précipitait dans la foule des jeunes princes, les dispersait dans la salle du festin ; et ils tombaient tous les uns sur les autres. »
Il dit, et les habitants d'Ithaque pâlissent d'effroi. Le fils de Mastor, Halitherse, vénérable héros, qui seul connaissait le passé, le présent et l'avenir, se lève, et, plein d'affection pour le peuple, il s'exprime en ces termes :
454 «
Habitants d'Ithaque, écoutez ce que je vais vous dire ! C'est à votre imprudence et à votre timidité seules que vous devez tous vos maux. Vous n'avez pas voulu suivre mes conseils ni ceux de Mentor, pasteur des peuples, lorsque nous vous conjurions de réprimer l'insolence de vos fils, de ces insensés qui dévoraient les richesses d'Ulysse et outrageaient l'épouse de cet homme vaillant qu'ils croyaient perdu sans retour ! Maintenant obéissez-moi et suivez enfin mes avis. Ne marchez pas contre Ulysse, si vous ne voulez point attirer sur vous-mêmes de plus grands malheurs encore ! »
A ces mots, plus de la moitié du peuple se retire en poussant de grands cris ; les autres habitants de la ville demeurent sur la place sans vouloir suivre les conseils d'Halitherse, et se déclarent pour Eupithée. Ils se couvrent de leurs armures, et lorsque l'airain étincelle sur leur poitrine, ils se rassemblent en foule devant la spacieuse ville d'Ithaque. Eupithée, qui veut venger le trépas de son fils, se met à leur tête. L'insensé ! il ignore qu'il ne doit plus revoir ses foyers, et que la mort l'attend au milieu de ces plaines ! — La déesse Minerve, s'adressant à Jupiter, fils de Saturne, lui dit :
473 « Ô mon père, toi le plus puissant des dieux, réponds-moi. Quel dessein caches-tu dans ton âme ? Veux-tu rallumer encore la guerre cruelle et faire naître de nouveaux combats, ou bien veux-tu cimenter l'alliance entre les deux partis ? »
Jupiter , le dieu qui rassemble les nuages, lui répond :
478 « Ô ma fille, pourquoi m'interroger ? N'est-ce point par tes propres conseils que le divin Ulysse, de retour dans sa patrie, s'est vengé des prétendants ? Agis donc selon ta volonté. Cependant jeté dirai ce qu'il me semble le plus convenable de faire. Puisque le fils de Laërte a puni ces jeunes princes de leur audace, qu'une alliance se forme entre les deux partis, et qu'Ulysse reste roi d'Ithaque. Nous, bannissons de la mémoire du peuple le meurtre de ses enfants et de ses frères. Que tous s'aiment, se chérissent comme auparavant, et que la paix et l'abondance règnent désormais dans cette île. »
Ces dernières paroles excitent la déesse, qui désire depuis longtemps mettre fin à tous ces maux ; elle se précipite des sommets de l'Olympe et descend dans les plaines d'Ithaque.
Lorsque les convives ont pris leur repas dans la demeure de Laërte, l'ingénieux Ulysse prend la parole et dit :
491. « Que l'un de nous aille voir si nos ennemis ne marchent pas contre nous. »
Un des fils de Dolius se lève, et du seuil de la porte il voit tout le peuple qui s'avance. Aussitôt il crie à Ulysse :
495 «
Nos ennemis approchent; armons-nous promptement. »
A ces mots tous se lèvent et s'emparent de leurs armes. Ulysse, Télémaque , Eumée , Philétius et les six fils de Dolius se couvrent de leurs armures. Laërte et son serviteur, quoique tous deux courbés sous le poids des ans et blanchis par l'âge, sont aussi forcés de combattre. Quand l'airain étincelle sur leurs poitrines, ils sortent du palais et s'avancent dans la plaine : Ulysse est à leur tête.
Minerve, la fille de Jupiter, se tient près d'eux sous les traits de Mentor. Ulysse, en l'apercevant, éprouve une douce joie ; il dit à son fils chéri :
506 «
Télémaque, quand tu te trouveras au milieu des combats où se distinguent toujours les plus vaillants guerriers, j'espère que tu ne déshonoreras point tes aïeux, qui ont acquis l'admiration des hommes par leur force et par leur courage. »
Le prudent Télémaque lui répond aussitôt :
511 « Tu verras, ô mon père, si tel est ton désir, que je ne flétrirai point la gloire de mes ancêtres. »
Le vieux Laërte, ravi d'entendre de telles paroles sortir de la bouche de Télémaque, s'écrie :
514 « Grands dieux ! quelle joie pour moi ! Que je suis heureux ! Mon fils et mon petit-fils se disputent le prix de courage ! »
La divine Minerve s'approche du vieillard et lui dit :
517 « Ô fils d'Arcésius, toi le plus aimé de tous ceux que je protège, implore Jupiter et sa fille aux yeux d'azur, puis agite ton javelot(14) et lance-le sur tes ennemis. »
En disant ces mots, Minerve-Pallas donne une force nouvelle au vieux Laërte, qui implore aussitôt la fille du puissant Jupiter ; puis il brandit et lance son long javelot qui va frapper Eupithée le trait impétueux que rien n'arrête traverse avec rapidité le casque d'airain du père d'Antinoüs. Eupithée tombe privé de la vie, et le bruit de ses armes retentit au loin. Ulysse et son illustre fils se précipitent sur les premiers rangs des ennemis, frappent de l'épée et de la lance leurs nombreux combattants. Ils vont immoler tous les habitants venus à leur rencontre et les priver de revoir leur chère cité ; mais Minerve arrête le peuple en criant :
531 «
Ithaciens, cessez de combattre ; épargnez le sang humain et séparez-vous à l'instant. »
A ces paroles ils pâlissent tous d'effroi : les armes échappent de leurs mains tremblantes, et les épées tombent sur le sol. Ils abandonnent le champ du combat et fuient vers la ville pour sauver leurs jours. Ulysse, poussant des cris terribles, rassemble ses forces et fond sur eux comme un aigle au vol rapide qui se précipite du haut des nues. En ce moment le puissant Jupiter lance des sommets de l'Olympe sa foudre éclatante qui tombe aux pieds de sa fille chérie. Minerve dit alors à Ulysse :
542 « Noble fils de Laërte, cesse de combattre, si tu ne veux pas que Jupiter s'irrite contre toi. »
Ulysse, joyeux, obéit à l'instant. Bientôt la fille du dieu qui tient l'égide, Minerve-Pallas, sous les traits de Mentor, forme, pour l'avenir, une alliance sacrée entre le peuple et le roi.
FIN DE L'ODYSSÉE
Notes, explications et commentaires
(01) L'épithète Κυλλήνιος, (vers 1) donnée ici à Mercure pour la première fois, a fait supposer aux anciens critiques que ce vingt-quatrième livre n'était point d'Homère. D'autres vont plus loin encore, car ils font finir le poème de l'Odyssée au vers 296 du livre précédent. Aristarque, Eustathe et les critiques d'Alexandrie font remarquer que Mercure n'est jamais considéré dans l'Iliade, et même dans l’Odyssée, comme une divinité infernale, et n'a jamais la mission de conduire les âmes ; ils ajoutent qu'Homère ne donne jamais le nombre des Muses, et qu'il est contre la tradition homérique d'admettre les âmes dans les enfers avant que les corps aient reçu la sépulture. Rochefort, qui rapporte ces différents opinions, pense que le commencement du vingt-quatrième livre de l’Odyssée a été interpolé ; il dit, en parlant des moyens que Pénélope emploie pour se soustraire aux poursuites des prétendants : « Cet épisode offre pour la troisième fois le long récit d'un artifice fameux de Pénélope ; la première fois que ce, récit paraît dans l’Odyssée, c'est au chant II, où Antinoüs, s'adressant à Télémaque, veut rejeter sur Pénélope les désordres qui se commettent dans le palais, et raconte à ce prince les artifices dont use sa mère pour retarder ce choix. La seconde fois, ce même récit n'est pas moins naturel ni moins important que la première. Pénélope raconte à son époux, qu'elle ne reconnaît pas encore, tout ce qu'elle a fait pour éviter de se déclarer. Ainsi les convenances sont parfaitement bien observées, et les lecteurs qui ont lu les poèmes d'Homère avec quelque attention savent que jamais poète n'a poussé si loin cet art des convenances. Il n'en faudrait pas davantage que l'inutilité de ce récit, répété pour la troisième fois, pour nous persuader qu'une pareille faute ne doit pas être attribuée à Homère. »
(02) Si nous avions traduit littéralement ἄμβροτα εἵματα (vers 59) (vêtements ambrosiens), on ne nous aurait point compris. Le mot ambrosien n'est usité dans notre langue que dans ces locutions : chant ambrosien, chant de l'office divin qui est attribué à saint Ambroise, et messe ambrosienne, messe selon le rit de l'église de Milan, dont saint Ambroise fut évêque.
(03) Ce passage, que nous avons traduit littéralement, n'a été ni compris ni rendu par les traducteurs français. Homère dit :
μήτηρ δ᾽ αἰτήσασα θεοὺς περικαλλέ᾽ ἄεθλα
θῆκε μέσωι ἐν ἀγῶνι ἀριστήεσσιν Ἀχαιῶν
(vers 85/86)
« Mais la mère ayant obtenu des dieux de très beaux prix, les porta dans le milieu de la lice pour les plus braves des Achéens.
Madame Dacier rend ce passage simple et concis par cette longue phrase, qui est plutôt une imitation qu'une traduction. « La déesse demanda aux dieux la permission de faire exécuter des jeux et des combats par les plus braves de l'armée autour de son superbe tombeau. »
Bitaubé, qui suit toujours la version de madame Dacier, dit : « Ta mère, du consentement des immortels, invite les plus illustres chefs de la Grèce aux superbes jeux dont elle décore une lice immense. »
Dugas-Montbel se rapproche plus du texte en disant : « Ta mère, alors, après avoir demandé le consentement des Dieux, dépose dans la lice des prix magnifiques destinés aux plus illustres des Grecs. »
Les versions latines ne traduisent pas ces deux vers de la même manière, quoique pourtant le sens soit le même. Voici la traduction de Clarke :
Mater autem, diis rogatis, perpulchra certamina
Posuit medio in circo optimatibus Acbivorum.
Dubner, qui a corrigé la traduction du savant anglais, dit :
Mater autem, rogatis diis, perpulchra certamina
Instituit medio in consessu optimatibus Achivorum.
Voss a traduit ces deux vers aussi lit éralement que possible en disant : Aber die Mutter brachf’ auf den Kampfplatz Vrostliche Preise, von den Gottern erfleht, für die Tapferstein aller Achaier ( mais la mère apporta sur la lice des prix précieux demandés aux dieux (qu'elle destinait) pour les plus braves de tous les Achéens).
(04) Le texte grec porte : διάκτορος ἀργεiφόντης (vers 99) (messager, meurtrier d'Argus, ou messager Argiphonte). Mercure est ainsi nommé, parce qu'il tua le surveillant d'Io, cet Argus qui avait des yeux par tout le corps. Eustathe fait dériver διάκτορος de διάγω ; Buttmann le tire d'une vieille racine, διάκω, διώκω (courir), et le fait synonyme de διάκονος ; Nitzsch admet l'opinion d'Eustathe, et traduit διάκτορος par conducteur.
(05) Madame Dacier, Bitaubé et Dugas-Montbel ont commis une erreur en traduisant κακός …. δαίμων (vers 149) par : dieu jaloux, dieu ennemi, dieu funeste. Clarke et Dubner n'ont pas été plus exacts en rendant ces deux mots par malus deus. Le mot δαίμων (génie) ne se traduit par dieu ou par déesse, que lorsqu'il se rapporte à une divinité déjà nommée. Les auteurs du Dictionnaire des Homérides disent : «δαίμων, génie, divinité, être de nature divine, qui, selon la croyance des anciens, agissait dans les occasions qui exigeaient des facultés on des forces supérieures à celles de l'homme, mais que cependant on ne pouvait pas appeler un dieu. Homère est également, étranger à l'idée plus moderne des démons. »
(06) Homère dit : περὶ δὲ κλίσιον θέε πάντη (vers 208), que Dubner traduit par : circumgue stabulum curreba circumquaque. Les auteurs du Dictionnaire des Homérides expliquent, ainsi le mot κλίσιον : « bâtiment de peu de valeur construit tout autour de la maison du maître, et destiné aux domestiques et aux troupeaux. » Dugas-Montbel, dans ses Observations, dit : « Le mot κλίσιον adonné lieu à beaucoup de conjectures, ce qui prouve que le sens en est obscur ; les explications qu'on en donne, au lieu de dissiper l'obscurité ne font que multiplier les doutes. Héliodore entendait par ce mot une suite de constructions faites amour de l'habitation principale. Aristarque disait que ce mot signifiait une sorte de berceau qui régnait autour de la maison, et qui était construit avec des branches d'arbres. Madame Dacier croit qu'il est ici question d'un bâtiment circulaire placé au milieu de la cour, et où logeaient les serviteurs de Laërte : la préposition περὶ ne permet pas d'admettre cette explication. D'autres supposent qu'il est ici question d'une salle où l'on mettait les lits, destinée aussi à recevoir les instruments de labourage. D'autres supposent que ce sont simplement les bâtiments pour les troupeaux et les : valets de ferme. D'autres enfin entendent par là une sorte de vestibule, de portique, de galerie, dont la maison était entourée ; ce qui répond parfaitement à l'expression grecque : περὶ θέε πάντη. » Voss dit : Und wirthschaftliche Gebaude liefen rings um den Huf (des bâtiments domestiques entouraient la cour).
(07) Il est bien ici question de gants, puisque nous lisons dans le texte grec : χειρῖδάς (vers 230). Plusieurs commentateurs doutent fort que les gants fussent inventés du temps d'Homère. Ce mot a peut-être été défigure par les rhapsodes ou interpolé par les grammairiens.
(08) Le texte porte : ἦ πρῶτ᾽ ἐξερέοιτο ἕκαστά τε πειρήσαιτο (vers 238) : s’il l’interrogerait d'abord, et réprouverait en chaque chose.
(09) Tous les traducteurs ne rendent pas de la même manière l'épithète ἀνθεμόεις (vers 275). Madame Dacier traduit κρητῆρα πανάργυρον ἀνθεμόεντα (vers 275) par : « urne d'argent ciselé où l'ouvrier avait représenté les plus belles fleurs. » Bitaubé dit : « une coupe d'argent ciselé, » et Dugas-Montbel : «une coupe d'argent ornée de fleurs sculptées. » L'épithète ἀνθεμόεις signifie : fleuri, émaillé de fleurs, varié, bariolé ; nous pensons donc que les traducteurs français ont été trop loin en disant que cette coupe était ciselée.
(10) Ces sortes de couvertures ou de manteaux étaient nommés ἁπλοΐς (vers 276) (simples), parce qu'ils n'enveloppaient le corps qu'une fois.
(11) Ce passage : ἐμὸν παῖδ᾽, εἴ ποτ᾽ ἔην γε, δύσμορον, (vers 289/290) peut aussi être interprété de celte manière : « Mon fils infortuné, si c'est en effet lui dont tu parles. »
(12) Homère dit ……ὄρχους δέ μοι ὧδ᾽ ὀνόμηνας
δώσειν πεντήκοντα, διατρύγιος δὲ ἕκαστος
ἤην· ἔνθα δ᾽ ἀνὰ σταφυλαὶ παντοῖαι ἔασιν,
ὁππότε δὴ Διὸς ὧραι ἐπιβρίσειαν ὕπερθεν
Nous avons suivi, pour l'explication de ce passage, qui n'a jamais été convenablement ni exactement rendu par les traducteurs français, la traduction qu'en donne le Dictionnaire des Homérides.
(13) Pour l'explication de ce vers :
ὦ γέρον, ἤδη οἶδε· τί σε χρὴ ταῦτα πένεσθαι (vers 407)
nous avons suivi la traduction de Voss ; car on n'aurait point compris le sens des paroles d'Ulysse si nous avions traduit littéralement ce que dit Homère.
(14) L'épithète δολιχόσκιον (vers 519) (qui projette au loin son ombre, ou long qu'Homère donne aux javelots et aux lances, n'a été traduite ni par madame Dacier ni par Bitaubé.
ARRIVÉE D'ULYSSE CHEZ ALCINOÜS.
302. « Vaillant héros, ne blâme point en ma présence ta fille irréprochable ; elle m'a ordonné de la suivre avec ses femmes; mais par respect je ne l'ai point voulu, craignant qu'à cette vue ta colère ne s'enflammât : car nous sommes tous soupçonneux, nous faibles habitants de cette terre. »
Le puissant Alcinoüs lui répond :
309 « Ma poitrine ne renferme pas un cœur qui s'irrite sans motif. Cependant je sais que l'honnêteté et la décence sont préférables à tout (07). Que Jupiter, Minerve et Apollon m'accordent la faveur qu'un homme tel que toi, et pensant comme je pense moi-même, épouse ma fille et reste en ces lieux ! — Étranger, je te donnerais un palais et de grandes richesses si seulement tu consentais à habiter cette demeure. Mais aucun Phéacien ne te retiendra malgré ton désir : une semblable pensée serait odieuse. Demain j'ordonnerai tout pour ton départ ; jusqu'à ce moment goûte en paix les douceurs du sommeil (08). Quelle que soit la terre où tu désires arriver, demain les Phéaciens sillonneront la mer tranquille pour te conduire dans ta patrie, fût-elle même au delà de l'Eubée (09). Ce pays est bien loin de nous, disent les Phéaciens qui l'ont visité lorsqu'ils se rendirent avec le blond Rhadamanthe(10) ; auprès de Tityus, fils de la Terre ; les compagnons de Rhadamanthe firent sans fatigue ce trajet en un jour ; puis ils revinrent dans leurs demeures. Étranger, tu jugeras toi-même de l'excellence de nos vaisseaux et de l'adresse de nos jeunes nautoniers habiles à frapper la mer avec la rame. »
A ces mots le divin Ulysse, transporté de joie, s'écrie en implorant les dieux :
331 « Puisses-tu accomplir tout ce que tu viens de prononcer ! Alcinoüs, tu obtiendras alors sur la terre une gloire immortelle, et moi je pourrai revoir enfin le sol chéri de ma patrie ! »
334 C'est ainsi qu'Ulysse et Alcinoüs discouraient ensemble. — Pendant ce temps, Arété aux bras blancs ordonne à ses femmes de dresser sous le portique un lit magnifique, d'y étendre de belles couvertures de pourpre, et d'y placer des tapis et des tissus fins et délicats ; les femmes sortent aussitôt en portant des flambeaux éclatants. Lorsque les Ulysse et lui adressent ces paroles :
342 « Étranger, venez dormir, votre couche est prête. »
Elles disent ; et le héros est joyeux de pouvoir enfin reposer ses membres fatigués. Le divin Ulysse s'endort dans le lit superbe placé sous le portique sonore. Alcinoüs se retire dans les appartements les plus reculés de son palais ; il se couche, et la reine son épouse repose auprès de lui.
Notes, explications et commentaires
avons traduit par : enveloppé d'un nuage céleste. Buttmann (Lexil., 167) la signification de ce dernier mot est perdue clans le composé, et que θεσπέσιος, étant maintenant synonyme de θεῖσς, n'est employé que pour exprimer tout phénomène grandiose émanant soit de l'homme, soit de la nature. Tout en reconnaissant la justesse de cette dernière observation, nous aimons cependant mieux faire dériver ce mot de θεσς (Dieu), et de πεσεῖν (tomber), et traduire ce passage par nuage céleste, ou nuage venant du ciel ou des dieux.
le nom d'Arété). Le mot ἐπώνυμος, signifiant ajouté au nom, surnom, les auteurs du Dictionnaire des Homérides font remarquer à ce sujet qu'il faut lire le passage que nous venons de citer : « Arété est son nom, et ce nom a la justesse d'un surnom ; c'est-à-dire, elle est bien nommée Arété, parce que αρήτη signifie la désirée. »
(03) Ces chiens étaient si bien travaillés, dit l'auteur des notes de la traduction de Voss, qu'ils semblaient vivre. En effet, dans la poésie, ces images vivent réellement, parce qu'un dieu les a formées et les a animées de son esprit vivifiant.
(04) Pope, dans sa traduction anglaise de l’Odyssée, rend ce passage en ces termes : And humbled in the ashes look his place ; et il ajoute ensuite en note que, chez les anciens Grecs, les suppliants avaient l'habitude de s'asseoir sur les cendres, parce que les foyers étaient sous la protection de Vesta.
(vers 167) (dès que la sainte puissance d'Alcinoüs eut entendu). Cette forme se rencontre fréquemment dans Homère : la sainte puissance est souvent employée comme ici pour exprimer le héros lui-même.
sommes prés d'eux) Ce passage étant très-obscur et ayant été rendu de diverses manières par les traducteurs français, latins, allemands et anglais, nous l'avons rendu ainsi par notre origine, nous nous rapprochant, etc...; car on ignore à quoi se rapporte le mot ἐγγύθεν.
(07) Knight termine ici le discours d'Alcinoüs, et supprime en outre la réponse d'Ulysse, ce qui comprend un retranchement de vingt-trois vers. « De tous les passages interpolés, dit-il, celui-ci est le plus absurde. Il répugne également au sens commun, à l'ensemble des faits et aux mœurs de ce siècle, qu'un roi consente à marier sa fille à un étranger, à un malheureux voyageur dont il ignore même le nom. Pourtant ce n'est pas seulement par ce motif que j'ai dû rejeter ce vers ; mais la première de οῖος, comme brève (vers 312), et l'expression ἔς· τῆμος (vers 318), qui ne se trouve nulle part, montrent assez la main maladroite de cette interpolation. » Dugas-Montbel, à ce sujet, fait observer fort judicieusement que Knight aurait pu ajouter qu'au vers 324 il est parlé de Tityus, fils de la Terre, et que jamais la terre n'est personnifiée dans Homère.
(08) Pour le sens de ce passage obscur, nous avons suivi les traductions de Pope et de Dugas-Montbel.
(09) L'Eubée (Εὔβοια ἡ) était une île de la mer Égée, séparée de la Béotie par l'Euripe ; l'Eubée s'appelle aujourd'hui Négrepont. Les auteurs du Dictionnaire des Homérides nous apprennent que les habitants de l'Eubée sont appelés Abantes par Homère, et que selon les mythographes cette île tenait son nom d'Eubée, fille d'Asopus, ou plus exactement de ses excellents pâturages pour les bœufs.
(10) Un traducteur dit, au sujet de Rhadamanthe, fils de Jupiter et d'Europe : « Il habitait les Champs-Elysées en Espagne, sur les bords de l'Océan. Alcinoüs, observe-t-on, veut faire entendre que son île est près de cet heureux séjour ; et, pour le persuader, il dit que Rhadamanthe se servit des vaisseaux phéaciens, à cause de leur grande légèreté. Il semble que ce trait, ainsi que plusieurs autres, devrait faire marquer une autre place à l'île des Phéaciens. Rhadamanthe était un prince très-juste, et Tityus un cruel tyran. Rhadamanthe l'alla voir, dit-on, pour le ramener à la raison. On voit qu'Homère, pour marquer la vitesse des vaisseaux phéaciens, épuise tout ce que la poésie a de plus hyperbolique. D'après la place qu'on assigne à la Phéacie, il était impossible que ce voyage se fit en un jour. Alcinoüs, comme bien d'autres personnages introduits par Homère, aimait à se vanter ; on le voit en plusieurs occasions semblables ; c'est ce qui peut disculper ici Homère de l'imputation d'une erreur géographique où il semble être tombé. (Bitaubé, Remarques sur le chant VII de l'Odyssée).
Homère, Odyssée, Chant 8 (traduction française)
Homère
Odyssée
Pour d'autres traductions françaises
texte grec