Odyssée (page 16)
ULYSSE ET LES PHÉACIENS. (suite)
321 Ainsi parle Vulcain ; et tous les immortels se rendent dans les demeures d'airain. Bientôt arrivent et Neptune qui agite la terre, et Mercure le bienfaiteur des hommes, et Apollon qui lance au loin les traits ; mais les déesses par pudeur restent dans leur palais. Les dieux, dispensateurs des biens, s'arrêtent sous les portiques ; aussitôt un rire inextinguible éclate au sein de la troupe immortelle lorsque les habitants de l'Olympe aperçoivent les chaînes forgées par Vulcain ; alors ils se disent entre eux :
329 « Les mauvaises actions ne profitent jamais, et la lenteur triomphe souvent de la vitesse. Aujourd'hui le pesant Vulcain a saisi Mars, le plus agile de tous les immortels. Vulcain, quoique boiteux, l'a emporté par ses ruses sur le dieu des combats, et Mars va lui payer la rançon que doivent les adultères. »
333 C'est ainsi que parlent les habitants de l'Olympe. Alors le puissant Apollon dit à Mercure :
« Messager céleste, toi le fils de Jupiter et le dispensateur de tous les biens, voudrais-tu être enchaîné comme Mars et reposer comme lui sur cette couche auprès de la blonde Vénus ? »
338 Mercure lui répond aussitôt :
« Ô puissant Apollon, je voudrais bien qu'il en fût ainsi ! Entourez-moi de liens sans nombre et même trois fois plus fort contemplez-moi tous ensuite, dieux et déesses, et je consens à dormir comme Mars auprès de la blonde Vénus. »
343 Il dit, et le rire éclate de nouveau parmi les dieux immortels. Neptune seul, loin de se livrer à la joie, supplie en ces termes le célèbre artisan :
« Vulcain, délivre-le donc de ces liens ; et je te promets, moi, que Mars te paiera, comme tu le désires, la dette que tu réclames avec justice en présence de tous les immortels. »
349 Vulcain réplique à ces paroles :
« Formidable Neptune, n'exige point cela de moi. C'est une misérable garantie que celle qu'on porte pour les misérables (06). Comment pourrais-je te contraindre, même en présence des dieux, à tenir ta promesse, si Mars, en fuyant, s'affranchissait à la fois et de sa dette et de ses liens ? »
354 Neptune lui répond aussitôt :
« Vulcain, si Mars s'enfuit et se dérobe à sa rançon, c'est moi-même qui acquitterai sa dette. »
357 Alors Vulcain lui dit :
« Maintenant il ne serait ni juste ni convenable de te refuser ce que tu me demandes. »
359. En disant ces mots, le dieu rompt les liens. — Dès que les deux divinités sont dégagées de leurs chaînes pesantes, elles se lèvent brusquement : Mars s'élance vers les contrées de la Thrace ; et Vénus au doux sourire se rend à Cypre, dans la ville de Paphos où elle possède un bois sacré et des autels chargés de parfums. Là les Grâces s'empressent de baigner cette déesse et de répandre sur elle une huile divine qui rehausse les charmes des dieux éternels, puis elles la couvrent de somptueux vêtements : Vénus ainsi parée est admirable à voir. »
367 Tels sont les chants de l'illustre Démodocus ; Ulysse les écoute avec ravissement, et aux accents du chanteur se réjouissent les Phéaciens, navigateurs habiles, dont les longues rames sillonnent les mers.
370. Alcinoüs ordonne à Halius et à Laodamas de danser seuls, parce que nul ne pouvait lutter avec eux. Ces danseurs prennent une superbe balle teinte de pourpre que leur avait faite le prudent Polybe, et l'un des deux, se renversant en arrière, la lance jusqu'aux sombres nuages ; l'autre, s'élevant par un bond rapide, la reçoit avec adresse et la renvoie aussitôt avant que de ses pieds il ait touché le sol. Quand ils se sont exercés quelque temps à lancer verticalement cette balle dans les airs, ils dansent en cadence et effleurent de leurs pas légers la terre fertile. Les jeunes gens debout dans le cirque applaudissent ces danseurs avec transport, et un grand bruit s'élève de toutes parts. Alors le divin Ulysse, s'adressant à Alcinoüs, lui dit :
382. « Puissant Alcinoüs, toi le plus illustre d'entre les Phéaciens, tu te glorifies à juste titre de posséder les meilleurs danseurs ; certes, en les voyant sauter avec tant de légèreté, je suis saisi d'admiration. »
385 Il dit. Alcinoüs éprouvant une douce joie parle en ces termes à t'assemblée :
« Écoutez-moi, chefs et princes des Phéaciens. Comme cet étranger me semble être rempli de prudence, offrons-lui, selon la coutume, les dons de l'hospitalité. Douze chefs illustres règnent sur ce peuple ; moi je suis le treizième : eh bien, que chacun de vous donne à ce voyageur un manteau sans souillure, une tunique et un talent d'or précieux. Rassemblons promptement ici toutes ces richesses ; remettons-les lui entre les mains, afin qu'il se. rende au repas du soir le cœur satisfait. Quant à Euryale, il apaisera notre hôte par des paroles et par des présents ; car son discours n'a été ni juste, ni convenable. »
398 A ces mots, tous approuvent et applaudissent le roi. Chacun de ces chefs envoie un héraut chercher les présents ; et Euryale, s'adressant à Alcinoüs, lui dit :
« Puissant roi, toi le premier d'entre les Phéaciens, j'apaiserai ce noble voyageur comme tu viens de me l'ordonner ; je lui donnerai un glaive d'airain dont la poignée est d'argent, et dont le fourreau est entouré d'ivoire récemment poli : ce présent sera sans doute d'un grand prix pour ce héros vénérable. »
406 Aussitôt Euryale remet entre les mains d'Ulysse un glaive enrichi de clous d'argent, et il lui adresse ces rapides paroles :
« Réjouis-toi donc, vénérable étranger. Si des paroles offensantes ont été témérairement prononcées par moi, qu'elles s'envolent sur les ailes de la tempête ; et maintenant puissent les dieux te rendre à ton épouse, à ta patrie, toi qui as souffert tant de maux loin de ceux qui te sont chers ! »
412. Le prudent Ulysse lui répond :
« Ami, réjouis-toi aussi ; et que les dieux t'accordent la félicité en partage ! Puisses-tu désormais ne plus avoir besoin du glaive que tu viens de m'offrir, toi qui m'as apaisé par tes douces paroles ! »
416 Il dit, et suspend à ses épaules ce glaive enrichi de clous d'argent. — Le soleil se couchait lorsque les riches présents apportés par les hérauts furent placés dans le palais d'Alcinoüs. — Les fils du monarque irréprochable déposent ces dons magnifiques auprès de leur vénérable mère. Alors le puissant roi marche à la tête des convives ; puis tous s'asseyent sur des sièges élevés et Alcinoüs parle en ces termes à la noble Arété :
424 « Chère épouse, ordonne qu'on apporte ici un coffre brillant, le plus beau de tous ceux qui sont dans ce palais ; tu placeras dans ce coffre un riche manteau et une tunique sans souillure. Ordonne aussi qu'on mette sur la flamme étincelante un vase d'airain pour faire tiédir l'onde, afin que notre hôte se baigne et qu'il puisse se réjouir en voyant les présents que lui destinent les Phéaciens, et en écoutant, pendant le repas, les accents mélodieux des chants sublimes. Moi, je vais lui offrir cette belle coupe d'or pour qu'il se souvienne de moi lorsque dans son palais il fera des libations en l'honneur de Jupiter et de tous les autres dieux. »
433 Ainsi parle Alcinoüs. Arété commande à ses femmes de placer sur les flammes éclatantes un large trépied, et les suivantes s'empressent d'obéir. Elles versent de l'eau dans le vase et allument ensuite le bois qu'elles ont préparé : aussitôt la flamme entoure les flancs du trépied, et l'onde s'échauffe. Arété apporte de la chambre un coffre magnifique ; elle y dépose les riches présents, les vêtements et l'or que les Phéaciens avaient donnés à Ulysse, et elle y place aussi la tunique et le manteau ; puis elle adresse à l'étranger ces rapides paroles :
443. « Noble voyageur, examine ce couvercle et ferme-le toi-même avec une chaîne pour que l'on ne te dérobe rien, pendant ton voyage, lorsque tu goûteras les douceurs du sommeil sur ton sombre navire. »
446. A ces mots, le divin Ulysse ajuste le couvercle et le ferme au moyen de nœuds secrets (07) que lui fît connaître jadis la vénérable Circé. L'intendante du palais conduit au bain le héros, qui, en se plongeant dans l'onde, s'aperçoit qu'on l'a fait tiédir : Ulysse s'en réjouit au fond de son cœur, car, depuis qu'il abandonna la demeure de Calypso, de cette déesse à la belle chevelure qui avait pour lui les mêmes soins que pour un dieu, il manquait de toutes les choses nécessaires à la vie. Lorsque les revêtent d'une tunique et d'un superbe manteau. Alors Ulysse sort du bain et se rend au milieu des convives. Nausica, qui reçut des dieux la beauté en partage, se tient debout près des portes de l'élégante demeure; quand elle aperçoit Ulysse, elle l'admire et elle lui adresse ces rapides paroles :
461 « Salut, ô noble étranger ; lorsque tu seras de retour dans ta patrie, ne m'oublie point : car c'est moi la première qui t'ai sauvé la vie. »
463 Le sage Ulysse lui réplique aussitôt :
«
Nausica, fille du magnanime Acinoüs, écoute-moi ; si jamais Jupiter, le formidable époux de Junon, me permet de revoir mes demeures et ma patrie, tous les jours je t'implorerai comme une divinité : puisque c'est toi, jeune vierge, qui m'as sauvé la vie.
»
469 Il dit, et s'assied sur un trône auprès d'Alcinoüs. Bientôt on distribue les mets, et l'on mêle le vin dans les cratères ; un héraut guide le chantre mélodieux vénéré par les peuples : il le fait asseoir au milieu des convives, et il appuie son siège contre une haute colonne. Le prudent Ulysse coupe le dos d'un sanglier aux blanches dents, d'un sanglier entouré d'une graisse abondante et dont il restait encore une grande partie ; puis il prononce ces paroles :
476 « Héraut, porte ce mets à Démodocus, pour qu'il le mange, et dis à ce chanteur que je le chéris malgré ma tristesse. Chez tous les hommes habitants de la terre, les chantres sont honorés et respectés ; car les muses leur inspirent de divins accents, et les déesses aiment la race des chanteurs. »