Odyssée (page 15)

Homère · Lettres

Texte français, domaine public · Source : http://remacle.org/bloodwolf/poetes/homere/odyssee/livre1.htm … livre24.htm · 50 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

ULYSSE ET LES PHÉACIENS.

ès que la matinale Aurore aux doigts de rose a brillé dans les cieux, le puissant Alcinoüs sort de son lit. Le divin Ulysse, le destructeur des villes, abandonne aussi sa couche ; alors le roi des Phéaciens marche le premier pour se rendre auprès des vaisseaux, dans le lieu où se tiennent les assemblées publiques. Quand Ulysse et Alcinoüs y sont arrivés, ils s'asseyent l'un près de l'autre sur des sièges de marbre. — Minerve-Pallas, méditant un retour heureux au magnanime Ulysse, parcourt la ville sous les traits d'un héraut d'Alcinoüs, et elle adresse ces paroles à tous ceux qu'elle rencontre :

11 « Princes et chefs des Phéaciens, rendez-vous à l'assemblée afin d'entendre parler du voyageur récemment arrivé dans le royal palais. Cet étranger, qui par sa taille est semblable aux immortels, a longtemps erré sur la mer. »

15 En parlant ainsi, la déesse émeut le cœur du peuple. Bientôt toutes les places, tous les sièges sont occupés des hommes qui s'empressent d'accourir ; et chacun contemple avec admiration le prudent fils de Laërte. Minerve, qui avait répandu une grâce divine sur la tête et sur les épaules du héros, le fait paraître plus majestueux et plus fort : elle voulait qu'il obtînt l'affection des Phéaciens, qu'il leur semblât respectable et terrible, et qu'il triomphât dans tous les jeux où ces peuples devaient éprouver son courage et son adresse. Quand ils sont assemblés, Alcinoüs leur parle en ces termes :

26 « Écoutez-moi, princes et chefs des Phéaciens. Cet étranger, que je ne connais point, est venu dans ma demeure après avoir erré longtemps sur les flots ; j'ignore s'il vient de visiter les peuples de l'Occident ou de l'Orient, mais il demande à quitter cette île ; il nous supplie de le ramener heureusement dans sa chère patrie : ainsi agissons selon notre coutume, et servons-lui de guides. Jamais aucun étranger, même dans ma demeure, n'eut longtemps à gémir en attendant son départ. — Lancez donc à la mer un de nos meilleurs navires sombres (01) ; choisissez parmi le peuple cinquante-deux jeunes gens, ceux qui se sont toujours montrés les plus habiles ; puis, lorsque vous aurez attaché les rames sur les bancs du vaisseau, venez dans mon palais pour y apprêter promptement le splendide repas que je veux vous offrir : tels sont les ordres que je donne aux plus jeunes. Quant à vous, princes décorés du sceptre, venez dans mes riches demeures afin que nous recevions dignement et avec amitié ce noble voyageur ; qu'aucun de vous ne refuse de s'y rendre. Appelez aussi le divin Démodocus, ce chantre à qui les dieux donnèrent la voix pour nous charmer par de tendres accents. »

46 A ces mots Alcinoüs se lève et sort de l'assemblée : les princes suivent ses pas, et un héraut se rend auprès du divin chanteur. Selon l'ordre du roi, les cinquante-deux jeunes gens se dirigent vers le rivage ; quand ils y sont arrivés, ils lancent à la mer un sombre navire ; ils dressent le mât, apportent les voiles, passent les rames dans les anneaux de cuir et disposent tout selon l'usage ; puis ils déploient les blanches voiles. Ces jeunes rameurs conduisent le navire dans les plaines humides, et ils reviennent ensuite au palais du sage Alcinoüs. Les cours, les portiques et les salles sont remplis d'hommes ( les jeunes gens et les vieillards y sont en foule). Alcinoüs immole douze brebis, égorge huit porcs aux dents blanches et aiguës, et assomme deux bœufs à la marche pénible. Aussitôt on dépouille les victimes, et l'on prépare avec soin un délicieux festin.

62 En ce moment un héraut conduit le chantre bien-aimé qu'une muse chérit : cette déesse l'accabla de maux et le combla de présents, elle le priva de la lumière et lui donna la voix la plus mélodieuse. Pontonoüs place devant le chantre un siège enrichi de clous d'argent ; il l'appuie contre une haute colonne et fait asseoir Démodocus au milieu des convives. Le héraut suspend à une cheville, au-dessus de la tête du chanteur, la lyre harmonieuse et bruyante, et il lui montre comment il pourra la saisir avec la main. Il lui apporte encore une corbeille qu'il dépose sur une table magnifique, et il lui donne une coupe remplie de vin. Alors tous les convives étendent leurs mains vers les mets qu'on leur a servis et ils commencent le repas. Quand ils ont apaisé la faim et la soif, une muse excite Démodocus à célébrer la gloire des héros par un chant dont la renommée était déjà montée jusqu'aux cieux : ce chant est la querelle d'Ulysse. — Le fils de Laërte échange de dures paroles avec Achille pendant le repas des dieux ; Agamemnon, roi des hommes, se réjouit au fond du cœur en écoutant les illustres chefs achéens lutter par des propos offensants, car il voit dans cette querelle l'accomplissement des prophéties que lui avait faites le brillant Apollon dans la divine Pytho lorsque, franchissant le seuil du temple, il alla consulter l'oracle de Delphes : d'après la volonté du puissant Jupiter, des maux sans nombre vont assaillir les Grecs et les Troyens(02).

83 Tels sont les chants de l'illustre Démodocus. — Ulysse saisit de ses mains vigoureuses son large manteau de pourpre ; il le tire sur sa tête et s'en couvre le visage : en présence des Phéaciens il a honte de laisser couler des larmes de ses paupières. Quand le chantre divin suspend ses accents, le héros sèche ses pleurs, découvre sa tête, prend une double coupe et offre des libations aux dieux. Mais lorsque le chanteur excité par les Phéaciens, qui sont charmés de ses chants, recommence ses accords, Ulysse se couvre de nouveau la tête et pleure : c'est ainsi que ce noble voyageur cache ses larmes à tous les convives. Alcinoüs seul, assis auprès de lui, l'observait attentivement ; et, l'entendant pousser de profonds soupirs, il s'adresse aussitôt à l'assemblée et dit :

97 « Écoutez-moi, princes et chefs des Phéaciens. Nous avons assez longtemps goûté les plaisirs du repas et les charmes de la lyre, de la lyre compagne inséparable de tout somptueux festin. Maintenant sortons pour nous essayer dans divers jeux, afin que cet étranger, de autres peuples dans les exercices du pugilat, de la lutte, du saut et de la course. »

104 A ces mots Alcinoüs sort le premier, et tous les convives suivent ses pas. Un héraut suspend à une cheville la lyre harmonieuse et bruyante ; il prend Démodocus parla main, l'emmène hors du palais et le guide par la même route qu'avaient prise les chefs des Phéaciens pour aller admirer les jeux. Bientôt ils arrivent sur la place publique, et ils sont suivis par une foule immense. Déjà sont réunis de braves et nobles combattants. Là paraissent Acronéos, Ocyale, Élatrée, Nautée, Prymnée, Anchiale, Éretmée, Pontée, Prorée, Thoon, Anabésine, Amphiale, fils de Polynée issu de Tectonis ; là paraissent Euryale semblable au cruel dieu de la guerre et Naubolide, qui, par sa taille et sa beauté, l'emporte sur tous les Phéaciens après l'irréprochable Laodamas ; là se présentent aussi les trois fils d'Alcinoüs, Laodamas, Halius, et le divin Clytonée.

120 D'abord ces héros commencent par lutter de vitesse à la course : la lice s'étend devant eux, et aussitôt ils s'y précipitent tous en faisant voler à travers les

plaines des tourbillons de poussière. Le plus agile est l'illustre Clytonée. Autant les mules en traçant un sillon devancent les bœufs (03), autant Clytonée dépasse tous ses rivaux en arrivant le premier au but. Les autres Phéaciens mesurent leurs forces dans le pénible combat de la lutte, et Euryale l'emporte sur tous les vaillants combattants. Amphiale est le premier dans les exercices du saut, et Élathrée est le plus habile à lancer le disque. Enfin au pugilat, Laodamas, fils d'Alcinoüs, surpasse tous ses rivaux. Lorsque ces sortes de combats ont réjoui le cœur des jeunes Phéaciens, Laodamas dit à ses compagnons :

133 « Amis, demandons maintenant à notre hôte s'il connaît quelques-uns de nos jeux. Cet étranger ne me paraît point méprisable : sa haute taille, ses jambes vigoureuses, ses bras et son cou annoncent au contraire une mâle vigueur, et la jeunesse ne l'a pas abandonné ; mais il est brisé par de nombreuses souffrances. Je ne connais rien de plus terrible que la mer pour affaiblir un homme quelque fort qu'il soit. »

140 Euryale lui répond :

« Laodamas, tout ce que tu viens de dire est juste. Va donc maintenant exciter cet étranger par tes paroles, et fais qu'il paraisse dans la lice. »

143 A peine le fils d'Alcinoüs a-t-il entendu ces mots, qu'il s'avance au milieu de l'assemblée et dit à Ulysse :

« Viens, noble voyageur, viens t'essayer à nos jeux ; car tu dois certainement les connaître : il n'est pas de plus grande gloire pour l'homme que de savoir lutter à la course ou au pugilat. Allons, essaie tes forces, et bannis la tristesse de ton âme. Le moment de ton départ n'est pas éloigné : déjà un sombre navire est lancé à la mer, et tous les rameurs qui doivent t'accompagner sont prêts. »

152. Le prudent Ulysse réplique à ces paroles :

« Laodamas, pourquoi veux-tu que j'entre en lice ? Le chagrin bien plus que les désirs du jeu remplit mon cœur. Jusqu'à ce jour j'ai beaucoup souffert, j'ai supporté bien des peines ; et maintenant je suis assis dans l'assemblée, implorant le puissant Alcinoüs et tout le peuple pour revoir ma chère patrie. »

158 Alors Euryale s'adresse à Ulysse et l'outrage publiquement en ces termes :

« Etranger, je ne te compare pas à un mortel exercé dans les combats nombreus qui se livrent parmi les héros; mais je te regarde comme un homme qui possède de beaux navires, ou comme un chef de nautoniers qui ne s'occupe que de trafics. Voyageur, tu ne penses qu'à tes cargaisons, et tu ne sais veiller que sur tes marchandises ramassées avec avidité. Non certes, tu ne ressembles pas à un athlète. »

165 Le sage Ulysse en lui lançant un regard menaçant, lui dit :

« Toi, tu ne parles point avec sagesse, et tu me parais être un insensé. Sache que les dieux ne donnent point à tous les hommes la beauté, la sagesse et l'éloquence.

L'un est inférieur en beauté, mais un immortel lui a donné le charme des discours, ce charme divin qui embellit le visage ; tous regardent avec délices ce brillant orateur, car il parle sans se troubler : il s'exprime avec une douce modestie, il l'emporte par son éloquence sur tous les homme s ; et quand il traverse la ville, chacun le suit des yeux comme une divinité. L'autre, au contraire, est, par sa beauté, semblable aux immortels ; mais la grâce et l'harmonie ne sont point répandues dans ses discours. Toi, tu es si beau que les dieux eux-mêmes ne pourraient rien former de plus accompli ; mais ton esprit est vain et grossier. Jeune homme, tu viens de faire naître, par tes inconvenantes paroles, la colère au fond de mon cœur. Non, je n'ignore point l'art de combattre, comme tu le prétends, car jadis j'étais aux premiers rangs et je me fiais alors à ma jeunesse et à la force de mon bras. Maintenant je suis en proie aux plus violents chagrins pour avoir combattu sans cesse et navigué longtemps sur la triste mer. Cependant malgré mes souffrances je lutterai avec vous ; car tes mordantes paroles ont excité mon courage. »

186 Ulysse, sans quitter son manteau, se lève et s'empare d'un disque plus grand, plus épais et plus pesant encore que ceux dont les Phéaciens s'étaient servis ; il le fait tourner avec rapidité et le lance d'une main vigoureuse. La pierre résonne aussitôt, et tout le peuple se penche vers la terre lorsqu'il aperçoit le disque passer au-dessus de lui : le disque vole au delà de toutes les marques en s'échappant avec impétuosité de la main du héros. Alors Minerve, sous les traits d'un mortel, place un signe à l'endroit où le disque est tombé, puis elle dit à Ulysse :

195 « Étranger, un aveugle en tâtonnant distinguerait ta marque ; car elle n'est point confondue parmi toutes les autres, mais elle les devance de beaucoup. Rassure-toi donc, ô noble voyageur, aucun Phéacien ne pourra dépasser ni même atteindre ta marque. »

199. A ces mots Ulysse se réjouit, heureux de trouver dans l'assemblée un ami bienveillant ; et d'une voix plus douce il s'exprime en ces termes :

« Jeunes gens, atteignez maintenant ce but ; moi, j'espère lancer bientôt à cette distance un second disque qui ira peut-être plus loin encore (04). Qu'il vienne donc se mesurer avec moi, celui qui en aura le cœur et le courage ; puisque vous m'avez tous irrité ! Qu'il s'essaie au pugilat, à la lutte, à la course, je ne refuse personne, personne, excepté le seul Laodamas, car Laodamas est mon hôte ! — Qui voudrait en effet se mesurer avec l'ami qui le reçut dans son palais ? Insensé et vil est celui qui oserait, sur une terre étrangère, défier un hôte bienveillant : il porterait atteinte à son propre bonheur ! — Je ne refuse donc ni ne redoute aucun de ces Phéaciens ; je veux au contraire les connaître et essayer leurs forces en présence de tous. Certes je ne suis point un lâche, même parmi les plus vaillants : je ne recule jamais, quels que soient les combats qu'on me propose ! Je sais manier avec dextérité l'arc étincelant ; et le premier je frapperais un héros en jetant un trait dans la foule des ennemis, alors même que de nombreux compagnons seraient à mes côtés et lanceraient des flèches contre leurs adversaires. Philoctète seul me surpassait par son adresse à se servir de l'arc lorsque les Grecs faisaient voltiger leurs dards au milieu du peuple troyen. Mais moi, dans ces sortes de luttes, je me glorifie de l'emporter sur tous les hommes qui se nourrissent des doux fruits de la terre. — Pourtant je n'aurais point voulu me mesurer avec les héros qui nous ont précédé, tels qu'Hercule ou l'Échalien Euryte, qui luttèrent au combat de l'arc avec les immortels ; aussi le grand Euryte mourut-il subitement et n'atteignit point la vieillesse dans son palais : Apollon, irrité d'avoir été provoqué par lui au combat de l'arc, le tua de sa propre main. — Moi, je lance plus loin mon javelot qu'un autre ne pourrait lancer ses flèches. Toutefois à la course seule, je crains d'être vaincu par vous ; car les flots et les tempêtes ont épuisé mes forces. Les vivres ont souvent manqué sur mon vaisseau, et les privations ont brisé mes membres ! »

234 Il s'arrête, et tous les assistants gardent le silence ; Alcinoüs seul répond en disant :

« Étranger, tout ce que tu viens de dire nous plaît. Tu veux montrer ta force (car tu es indigné des outrages que cet homme vient de t'adresser) ; maintenant qu'aucun mortel sachant au fond de l'âme parler avec justice ne conteste ta valeur. Noble voyageur, écoute mes paroles afin que tu puisses les redire à d'autres héros lorsque, rentré dans ton palais et assis pendant le repas auprès de ton épouse et de tes enfants, tu te souviendras de nos actions courageuses et de notre adresse : dons précieux que nous reçûmes, nous et nos ancêtres, du puissant Jupiter. Étranger, nous ne brillons point au combat du pugilat ni à la lutte ; mais nous sommes agiles à la course et nous excellons à diriger les vaisseaux. Nous aimons les somptueux festins, les sons mélodieux de la lyre, les chœurs des danses, les parures nouvelles, les douces chaleurs du bain et les plaisirs de l'amour ! — Allons, jeunes Phéaciens, vous les plus habiles danseurs de cette île, commencez les jeux, pour que cet étranger, de retour dans sa patrie, puisse dire à ses amis combien nous l'emportons sur tous les autres peuples dans l'art de naviguer, de courir, de danser et de chanter ; puis hâtez-vous d'apporter la lyre harmonieuse qui est restée suspendue dans une des salles du palais. »

256 Ainsi parle le divin Alcinoüs. Aussitôt un héraut s'éloigne pour prendre dans la royale demeure la lyre creuse et bruyante (05). Alors se lèvent neuf ordonnateurs choisis par le peuple ; ils disposent tout pour les jeux ; ils aplanissent le sol de la lice et donnent plus d'espace à la magnifique arène. Le héraut, de retour, remet à Démodocus sa lyre sonore, et le chantre se place au milieu de l'assemblée : autour de lui se tiennent de jeunes hommes dans la fleur de l'âge et les plus célèbres danseurs ; bientôt de leurs pieds ils frappent en cadence l'arène divine, et Ulysse contemple avec surprise et admiration l'éblouissante rapidité de ces mouvements.

266 Démodocus fait vibrer les cordes de sa lyre et il chante les amours de Mars et de Vénus, la déesse à la belle ceinture. — « Il dit d'abord comment ces immortels s'unirent en secret dans le palais de Vulcain : Mars donna de nombreux présents à Vénus et parvint à souiller la couche du divin artisan ; mais le Soleil, témoin de leurs amoureuses unions, alla prévenir l'époux, qui, à cette affreuse nouvelle, se rendit à sa forge en méditant de sinistres desseins. Vulcain place sur un billot une énorme enclume et forme des chaînes indestructibles et indissolubles, des chaînes qui lient éternellement. Quand il a terminé son œuvre artificieuse il se rend, plein de colère, dans la chambre où était placée sa couche. Il entoure de liens les supports du lit et attache aux lambris supérieurs d'autres chaînes d'une finesse égale aux fils de l'araignée, et que nul ne pouvait apercevoir : tant ils étaient forgés avec adresse. Après avoir ainsi placé tous les liens autour de sa couche il feint d'aller à Lemnos, ville superbe qu'il chérissait le plus parmi toutes les villes de la terre. Aussitôt que Mars, l'immortel aux rênes d'or, voit s'éloigner le célèbre artisan, il ne s'endort pas ; et il se rend dans la demeure de Vulcain, brûlant d'amour pour la belle Vénus. La déesse venait de quitter son père, le puissant Jupiter, et elle se reposait à l'écart. Mars pénètre dans l'intérieur du palais, prend la main de Vénus et lui adresse ces paroles :

292 « Déesse chérie, allons sur cette couche nous livrer aux plaisirs de l'amour ; car Vulcain n'est plus parmi nous : il vient de partir pour Lemnos, afin de visiter les Sintiens aux sauvages accents. »

295 Il dit ; et Vénus désire aussi goûter le repos auprès de l'invincible Mars. Tous deux montent sur la couche nuptiale et s'endorment. Au môme instant les liens forgés par le prudent Vulcain les entourent, et leurs membres ne peuvent plus ni se mouvoir ni se dégager. Alors les deux divinités reconnaissent que pour elles il n'est plus de fuite possible. Vulcain arrive aussitôt, étant revenu sur ses pas avant d'avoir touché la terre de Lemnos ; car le Soleil, qui veillait, l'avait prévenu. Vulcain entre dans sa demeure le cœur accablé de chagrins, il s'arrête sous les portiques ; une violente colère le saisit, et, pour être entendu des dieux, il s'écrie d'une voix formidable :

306 « Puissant Jupiter et vous immortels fortunés, accourez tous pour être témoins d'une scène plaisante et qu'on ne saurait pourtant tolérer ! Parce que, moi, je suis difforme, la fille de Jupiter me fuit sans cesse de nouveaux outrages ; maintenant elle s'unit au pernicieux dieu de la guerre, parce qu'il est beau et leste tandis que moi je suis laid et boiteux ! Mes parents sont seuls cause de ce malheur : ils n'auraient jamais dû me mettre au monde ! — Regarde donc comme Mars et Vénus sont étendus sur ma couche, et comme tous deux ils goûtent les charmes de l'amour ! A ce spectacle, moi, je suis profondément attristé. Malgré leur ardeur, je ne pense pas qu'ils restent longtemps ainsi; car bientôt ils ne voudront plus dormir l'un près de l'autre : les liens que j'ai forgés pour eux les retiendront jusqu'au jour où le père de Vénus me rendra tous les présents que je lui ai donnés pour obtenir son impudente ! fille. Vénus est belle sans doute, mais elle ne peut maîtriser ses passions. »

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