Odyssée (page 18)

Homère · Lettres

Texte français, domaine public · Source : http://remacle.org/bloodwolf/poetes/homere/odyssee/livre1.htm … livre24.htm · 50 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

RÉCITS CHEZ ALCINOUS. (suite)

273 « Étranger, tu as sans doute perdu la raison, ou tu viens d'un pays bien éloigné, puisque tu m'ordonnes de respecter et de craindre les dieux. Sache donc que les Cyclopes se soucient peu de Jupiter et de tous les immortels fortunés : ils sont plus puissants qu'eux ! Pour éviter le courroux de Jupiter, je n'épargnerai ni toi, ni tes compagnons, à moins que je le veuille bien. Mais dis-moi maintenant où tu as laissé ton navire ; apprends-moi, pour que je le sache, s'il est à l'extrémité de l'île ou près de ma grotte. »

» C'est ainsi qu'il parle afin de me tenter ; mais ma grande expérience n'est point dupe de ses ruses, et je lui réponds à mon tour par ces trompeuses paroles :

283 « Neptune, le dieu qui ébranle la terre, a brisé mon navire en le jetant contre un rocher, au moment où j'allais toucher le promontoire qui s'élève sur les bords de ton île ; et le vent a dispersé les débris de mon frêle esquif sur les flots de la mer. Moi et ces guerriers, nous avons seuls échappé à la triste mort ! »

» A ces paroles le Cyclope ne répond rien. Il se lève brusquement, saisit deux de mes compagnons et les écrase comme de jeunes faons contre la pierre de la grotte : leur cervelle jaillit à l'instant et se répand sur la terre. Alors il divise leurs membres palpitants, prépare son repas, et, semblable au lion des montagnes, il dévore les chairs, les entrailles, et même les os remplis de moelle de mes deux compagnons. A la vue de cette indigne cruauté nous élevons, en gémissant, nos mains vers Jupiter, et le désespoir s'empare de nos âmes. Quand le Cyclope a rempli son vaste corps en mangeant ces chairs humaines, il boit un lait pur, se couche dans la caverne, et s'étend au milieu de ses troupeaux. — Je voulus m'approcher de ce monstre, tirer le glaive aigu que je portais à mes côtés et le lui enfoncer dans la poitrine, à l'endroit où les muscles retiennent le foie, mais une autre pensée me retint ; car nous aurions péri dans cette grotte, et nous n'aurions jamais pu enlever avec nos mains l'énorme rocher que le géant avait placé à l'entrée de sa caverne. 307 — Ainsi nous attendons en gémissant le retour de la divine Aurore.

» Le lendemain, aux premiers rayons du jour, le Cyclope allume de nouveau son bois desséché, trait ses superbes troupeaux, dispose tout avec ordre et rend ensuite les agneaux à leurs mères. Quand il a terminé ces apprêts, il saisit deux autres de mes compagnons et les dévore. Puis le monstre chasse hors de l'antre ses grasses brebis ; il enlève sans effort la roche immense de la porte, et il la remet ensuite aussi facilement qu'il aurait placé le couvercle d'un carquois. Le Cyclope, en faisant entendre de longs sifflements, conduit ses grasses brebis sur les montagnes ; et moi, je reste seul dans la grotte, méditant la vengeance, si toutefois Minerve veut encore me protéger.

Parmi tous les projets qui se présentent à mon esprit, celui-ci me semble préférable : — Le Cyclope avait placé dans l'étable l'énorme tronc d'un verdoyant olivier qu'il avait coupé pour lui servir de bâton quand cet arbre serait desséché ; nous le comparions, nous, au mât d'un navire sombre et pesant, garni de vingt rames, d'un de ces navires qui sillonnent l'immensité des mers, tant ce tronc était gros et long. J'en coupe une brasse (06) et je donne cette partie à mes compagnons en leur commandant de la dégrossir ; ceux-ci la rendent unie, moi je la taille en pointe, et je l'endurcis encore en l'exposant à la flamme étincelante ; puis je la cache avec soin sous du fumier amoncelé dans la grotte. J'ordonne ensuite à mes compagnons de tirer au sort pour savoir ceux qui, avec moi, plongeront ce pieu dans l'œil du Cyclope(07), quand le monstre goûtera les charmes du repos. Les quatre guerriers que désigne le sort sont ceux-là même que j'aurais voulu choisir ; et moi je suis le cinquième. — Vers le soir le géant revient en conduisant ses brebis à la belle toison ; il pousse dans la grotte ses troupeaux, et il n'en laisse aucun dehors, soit par défiance, soit qu'un dieu l'eût voulu ainsi. Il soulève l'énorme roche, la replace à l'entrée de sa caverne, s'assied, trait ses brebis et ses chèvres bêlantes, et rend les agneaux à leurs mères ; puis il saisit de nouveau deux de mes compagnons et les mange. Alors je m'approche du monstre, en tenant une coupe remplie d'un vin aux sombres couleurs, et je lui dis :

347 « Tiens, Cyclope, bois de ce vin, puisque tu viens de manger de la chair humaine. Je veux que tu saches quel breuvage j'avais caché dans mon navire ; je te l'offre dans l'espoir que, prenant pitié de moi, tu me renverras promptement dans ma patrie. Cyclope, tes fureurs sont maintenant intolérables ! Homme cruel et sans justice, comment veux-tu que désormais les mortels viennent en ces lieux ? »

» A ces paroles le monstre prend la coupe, et il éprouve un si vif plaisir à savourer ce doux breuvage, qu'il m'en demande une seconde fois en ces termes :

355 « Verse-moi encore de ce vin délectable, et dis-moi quel est ton nom, afin que je te donne, comme étranger, un présent qui te réjouisse. Notre terre féconde produit aussi, du vin renfermé dans de belles grappes que fait croître la pluie de Jupiter ; mais le délicieux breuvage que tu me présentes émane et du nectar et de l'ambroisie. »

» Il dit, et aussitôt je lui verse de cette liqueur étincelante : trois fois j'en donne au Cyclope, et trois fois il en boit outre mesure. Aussitôt que le vin s'est emparé de ses sens, je lui adresse ces douces paroles :

364 « Cyclope, puisque tu me demandes mon nom, je vais te le dire ; mais fais-moi le présent de l'hospitalité comme tu me l'as promis. Mon nom est Personne : c'est Personne que m'appellent et mon père et ma mère, et tous mes fidèles compagnons. »

» Le monstre cruel me répond :

369. « Personne, lorsque j'aurai dévoré tous tes compagnons je te mangerai le dernier : tel sera pour toi le présent de l'hospitalité. »

» En parlant ainsi, le Cyclope se renverse : son énorme cou tombe dans la poussière ; le sommeil, qui dompte tous les êtres, s'empare de lui, et de sa bouche s'échappent le vin et les lambeaux de chair humaine qu'il rejette pendant son ivresse. Alors j'introduis le pieu dans la cendre pour le rendre brûlant, et par mes discours j'anime mes compagnons, de peur qu'effrayés ils ne m'abandonnent. Quand le tronc d'olivier est assez chauffé et que déjà, quoique vert, il va s'enflammer, je le retire tout brillant du feu, et mes braves compagnons restent autour de moi : un dieu m'inspira sans doute cette grande audace ! Mes amis fidèles saisissent le pieu pointu, l'enfoncent dans l'œil du Cyclope, et moi, me plaçant au sommet du tronc, je le fais tourner avec force. — Ainsi, lorsqu'un artisan perce avec une tarière la poutre d'un navire, et qu'au-dessous de lui d'autres ouvriers, tirant une courroie des deux côtés, font continuellement mouvoir l'instrument : de même nous faisons tourner le pieu dans l'œil du Cyclope.

Tout autour de la pointe enflammée le sang ruisselle ; une ardente vapeur dévore les sourcils et les paupières du géant ; sa prunelle est consumée, et les racines de l'œil pétillent, brûlées par les flammes. — Ainsi, lorsqu'un forgeron plonge dans l'onde glacée une hache ou une doloire rougies par le feu pour les tremper (car la trempe constitue la force du fer (08)), et que ces instruments frémissent à grand bruit : de même siffle l'œil du Cyclope percé par le pieu brûlant. Le monstre pousse des hurlements affreux qui font retentir la caverne ; et nous, saisis de frayeur, nous nous mettons à fuir. Le Cyclope arrache de son œil ce pieu souillé de sang, et dans sa fureur il le jette au loin. Aussitôt il appelle à grands cris les autres Cyclopes qui habitent les grottes voisines sur des montagnes exposées aux vents. Les géants, en entendant la voix de Polyphème, accourent de tous côtés ; ils entourent sa caverne et lui demandent en ces termes la cause de son affliction :

403 « Pourquoi pousser de tristes clameurs pendant la nuit divine et nous arracher au sommeil ? Quelqu'un parmi les mortels t'aurait-il enlevé malgré toi une brebis ou une chèvre ? Crains-tu que quelqu'un ne t'égorge en usant de ruse ou de violence ? »

» Polyphème, du fond de son antre, leur répond en disant :

« Mes amis, Personne me tue (09), non par force, mais par ruse. »

» Les Cyclopes répliquent aussitôt :

410 « Puisque personne ne te fait violence dans ta solitude, que nous veux-tu ? Il est impossible d'échapper aux maux que nous envoie le grand Jupiter. Adresse-toi donc à ton père, le puissant Neptune. »

413 » A ces mots tous les Cyclopes s'éloignent. Moi je riais en songeant combien Polyphème avait été trompé par mon nom supposé et par mon excellente ruse. — Le Cyclope, souffrant d'atroces douleurs, pousse de longs gémissements ; il marche en cherchant ; la pierre qui ferme l'entrée de sa caverne, et bientôt il la trouve ; puis il la saisit, la déplace, et, s'asseyant devant l'ouverture de la grotte, il étend ses mains afin de prendre quiconque tenterait de s'échapper en se confondant avec les troupeaux : ce Cyclope me croyait donc bien insensé ! — Je cherche un moyen pour nous arracher à la mort, moi et mes compagnons. J'imagine mille ruses, mille stratagèmes ; car notre vie était en danger, et nous étions menacés par un grand malheur. Voici le projet qui me semble préférable. — Il y avait dans la grotte de gras béliers à l'épaisse toison, grands, beaux et couverts d'une laine noire. Je lie en secret trois de ces béliers avec les osiers flexibles sur lesquels dormait le monstre cruel ; le bélier du milieu cachait un homme, et de chaque côté se tenaient deux autres béliers pour protéger la fuite de mes compagnons : ainsi trois animaux sont destinés à porter un guerrier. Comme il restait encore le plus beau bélier du troupeau, je le saisis par le dos, et, me glissant sous son ventre, je me tiens à sa laine ; j'attache fortement mes mains à cette épaisse toison, et j'y reste suspendu avec une constance inébranlable. C'est ainsi qu'en soupirant nous attendons le retour de la divine Aurore.

437 » Dès que la fille du matin a brillé dans les cieux, tous les béliers sortent pour se rendre aux pâturages ; les brebis que le Cyclope n'a pu traire bêlent dans l'intérieur de la grotte ; car leurs mamelles sont chargées de lait. Le monstre, affligé par de grandes douleurs, passe sa main sur le dos des béliers sans soupçonner que sous leurs ventres touffus sont attachés mes braves compagnons. Enfin le dernier de tous, le plus beau bélier du troupeau sort de la caverne : il est chargé de son épaisse toison, et de moi que mille pensées agitent. Alors le puissant Polyphème, caressant l'animal de sa main, lui parle en ces termes :

447 « Cher bélier, pourquoi sors-tu aujourd'hui le dernier de ma grotte ? Autrefois, loin de rester en arrière des brebis, tu marchais à leur tête, et tu étais constamment le premier à paître dans les prairies et à brouter les tendres fleurs qui y croissent ; le premier aussi tu arrivais aux bords du fleuve et tu rentrais toujours le premier dans l'étable quand survenaient les ombres du soir. Cependant aujourd'hui te voilà le dernier de tous. Regretterais-tu l'œil de ton maître ? Personne, ce vil mortel, aidé de ses odieux compagnons, m'a privé de la vue après avoir dompté mes sens par la force du vin ; mais j'espère qu'il n'échappera pas à sa perte. Cher bélier, puisque tu partages mes peines, que n'es-tu doué de la parole pour me dire où cet homme se dérobe à ma fureur ! Je briserais alors son crâne contre le sol ; sa cervelle se répandrait de toutes parts dans ma caverne, et mon cœur serait soulagé de tous les maux que m'a causés Personne, cet homme sans valeur ! »

» En achevant ces paroles il laisse sortir l'animal. Quand nous sommes à quelque distance de la grotte je quitte le premier la laine du bélier et je délie ensuite mes compagnons. Aussitôt nous chassons devant nous les animaux les plus gras, les béliers aux jambes élancées, jusqu'à ce que nous soyons arrivés près de notre vaisseau. Joyeux, enfin, nous apparaissons à nos chers compagnons, nous qui venions d'échapper à la mort !

Mais ces guerriers, regrettant les victimes du Cyclope, poussent de longs gémissements. Moi, par mes regards, je ne leur permets pas de pleurer plus longtemps, et je leur ordonne de conduire ces superbes et nombreux troupeaux dans notre navire et de fendre ensuite l'onde amère. Mes compagnons s'embarquent, se placent sur les bancs, et, assis en ordre, ils frappent de leurs rames la mer blanchissante. Lorsque nous sommes loin de l'île, à une distance d'où ma voix peut encore se faire entendre, j'adresse au Cyclope ces paroles outrageantes :

« Ce ne sont point les compagnons d'un lâche que tu as dévorés en les égorgeant avec violence dans ta grotte profonde ! Homme cruel, tes horribles forfaits devaient être expiés, puisque tu n'as pas craint de manger tes propres hôtes dans ta demeure ! Jupiter et les autres dieux t'ont puni ! »

480. » A ces mots le Cyclope sent redoubler sa rage ; il arrache le sommet d'une montagne et le lance au-delà de mon navire à la proue azurée, (le rocher faillit effleurer l'extrémité de mon gouvernail). Alors la mer est bouleversée par la chute de cette énorme pierre ; les flots sont émus, ils refluent avec violence, repoussent mou vaisseau qui, soulevé par les ondes, est près de toucher au rivage. Aussitôt de mes deux mains je saisis un fort aviron, et j'éloigne mon navire de la plage ; puis j'encourage de nouveau mes compagnons, et je leur ordonne, par un signe de tête, de se courber sur les rames pour éviter un malheur ; ceux-ci obéissent et rament avec effort. Quand nous sommes en mer, deux fois plus loin qu'auparavant, je veux encore parler au Cyclope, mais les guerriers qui m'accompagnent veulent me faire abandonner ce projet :

494 « Téméraire, me disent-ils, pourquoi vouloir toujours irriter ce monstre cruel ? C'est lui qui, lançant un rocher dans la mer, a jeté notre vaisseau sur ce rivage où nous avons pensé mourir. S'il entend encore ta voix et tes menaces, il va tout à la fois écraser nos têtes et briser les poutres du navire sous le poids d'une énorme pierre qu'il nous lancera violemment ! »

Ainsi parlent mes compagnons, mais ils ne parviennent point à me fléchir. Alors plein de colère, je m'écrie :

502 « Cyclope, si quelqu'un parmi les faibles mortels t'interroge sur la honteuse plaie causée par la perte de ton œil, dis-lui qu'elle te fut faite par le fils de Laërte, Ulysse, le destructeur des villes, Ulysse qui possède de superbes palais dans Ithaque »

» A ces paroles le monstre répond en gémissant :

507 « Hélas ! la voilà donc accomplie cette ancienne prédiction ! Jadis était en cette île un devin fort et puissant qui s'appelait Télémus : il était fils d'Euryme, et il excellait dans l'art de la divination. Télémus vieillit au milieu des Cyclopes en leur annonçant l'avenir : il me prédit tout ce qui devait plus tard s'accomplir, et il me dit qu'Ulysse me ravirait la vue. Je m'attendais toujours à voir arriver dans ma grotte un héros grand, superbe, et doué d'une force immense ; et pourtant aujourd'hui c'est un homme petit, faible et lâche, qui m'arrache l'œil après m'avoir dompté par le vin ! Viens donc maintenant, Ulysse, pour que je t'offre les dons de l'hospitalité et que je supplie Neptune de t'accorder un heureux voyage ; car moi, je suis son fils, et il se glorifie, lui, d'être mon père ! Mais si cet immortel le veut, il me guérira : lui seul, parmi les hommes et les dieux, en a le pouvoir ! »

» Il dit ; et moi je lui réponds en ces termes :

523 « Que ne suis-je aussi sûr, monstre cruel, de te priver de la vie et de t'envoyer dans les sombres demeures de Pluton, comme il est certain que Neptune ne te rendra pas ton œil ! »

» Alors le Cyclope implore Neptune en élevant ses mains vers le ciel étoile.

528 « Écoute-moi, puissant Neptune, immortel à la chevelure azurée, toi qui entoures la terre et les eaux ! Si vraiment je suis ton fils, et si tu te glorifies d'être mon père, fais que ce destructeur des villes (ce fils de Laërte, habitant d'Ithaque) ne retourne point dans ses demeures ! Cependant, si le destin veut qu'il revoie ses amis, sa patrie et ses riches palais, fais du moins que, conduit sur un navire étranger, il ne rentre dans ses foyers qu'après de longues années de souffrances ; fais encore, ô Neptune, qu'après avoir perdu tous ses compagnons, il ne trouve dans sa maison que de nouvelles infortunes ! »

536 » C'est ainsi qu'il priait, et Neptune exauça ses vœux. — Le Cyclope saisissant de nouveau une roche plus lourde encore que la première, la balance dans les airs et la jette avec force loin de lui :

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