Odyssée (page 19)
RÉCITS CHEZ ALCINOUS. (suite)
cette masse tombe derrière mon navire à la proue azurée et longe l'extrémité du gouvernail. La mer est bouleversée par la chute de cette roche énorme ; les vagues émues poussent le navire en avant et le portent vers la rive. 543 Lorsque nous touchons à l'île où les autres vaisseaux sont restés, nous trouvons nos compagnons se livrant à la douleur et nous attendant en versant des torrents de larmes. Nous tirons le navire sur le sable et nous descendons tous sur le rivage de la mer. Mes amis fidèles font sortir du vaisseau les troupeaux enlevés au Cyclope ; nous les divisons entre nous, afin que chacun ait une part égale au butin. Quand les troupeaux sont partagés, mes guerriers aux belles cnémides me font présent du bélier sous lequel je m'étais caché ; je l'immole aussitôt sur la rive, et je brûle les cuisses de cette victime en l'honneur du fils de Saturne, qui commande aux sombres nuages et règne sur tous les immortels. — Jupiter, loin d'accueillir favorablement mon offrande, délibéra comment il anéantirait mes navires aux belles rames et ferait périr mes compagnons fidèles.
556 — Pendant tout le jour et jusqu'au coucher du soleil nous restons assis sur le rivage, goûtant les mets abondants et savourant le vin délectable. Mais, quand l'astre du jour a terminé sa course et que les ténèbres se sont répandues sur la terre, nous nous endormons sur la plage. — Le lendemain, dès que la fille du matin, Aurore aux doigts de rose, a brillé dans les deux, je réveille mes compagnons et je leur ordonne de s'embarquer et de délier les cordages. Ils montent aussitôt dans le navire, se placent sur les bancs, et tous assis en ordre ils frappent de leurs rames la mer blanchissante.
565 » Ainsi nous voguons loin de ces rives, heureux d'échapper à la mort ; mais le cœur attristé d'avoir perdu nos compagnons chéris.
Notes, explications et commentaires
(01) Platon, dans sa République, s'indigne fort qu'Ulysse, le plus sage des hommes, pense qu'il n'est rien de plus beau que des tables chargées de pain et de viandes : « Sont-ce là, dit-il, des exemples à présenter au jeune homme qu’on veut accoutumer à la tempérance ? » On aurait pu répondre à Platon qu’Homère ne prêche jamais la tempérance dans ses poèmes, et que ce divin auteur se contente seulement de décrire les mœurs de son époque.
l'explication de Buttmann ; d'après lequel auteur ce mot signifie bien clair, bien distinct, visible au loin, et s'applique particulièrement à l’île d'Ithaque : parce que les îles bien dessinées ou encadrées par la mer se découvrent aisément au loin. D'autres auteurs, tels que les traducteurs de Strabon, les petites scholies et Dugas-Montbel, le traduisent par occidental, Voss dit : Ithaka's sonnige Hohen (les hauteurs d'Ithaque exposées au soleil) ; Clarke le traduit par apricus, et Dubner par late-conspicuus.
(03) Chez les anciens, quand les guerriers étaient forcés de laisser les corps de leurs compagnons en terre étrangère sans leur avoir donné la sépulture, ils les appelaient trois fois, afin que leurs âmes revinssent dans leur patrie. Pindare (Pythior., IV) et Théocrite (Idyll., 15) font allusion à cette coutume. Eustathe va plus loin, il raconte que les Athéniens bâtissaient des cénotaphes pour ceux qui avaient péri ; car on pensait alors que les âmes revenaient lorsqu'on les appelait trois fois. Virgile (Aen., III et VI) parle de cette ancienne coutume.
ἄνθινον (vers 84) (mets de fleurs, composé de fleurs). C'est le nom que le poète donne au fruit du lotos, que mangeaient les Lotophages (mangeurs de lotos).
(05) Nous avons passé sous silence les significations de γαυλὸς et σκαφἱς nous ne nous sommes seulement servi que du terme générique ἄγγος (vase servant à contenir du lait), parce que l'on n'a aucune notion exacte de ces deux significations.
(06) C'est-à-dire : « J'en ai coupé une partie égale par la longueur à l'espace compris entre mes deux bras étendus. » Ce passage n'a été rendu littéralement que par les traducteurs latins et allemands.
(07) Quoique Homère emploie toujours le mot ὀφθαλμὁς (œil) au singulier, il n'est pas démontre que les Cyclopes n'eussent qu'un œil ; car certains critiques anciens font, observer que le poète parle au pluriel des paupières et des sourcils de Polyphème.
(08) Au moment où nous livrions ce neuvième livre à l'impression, nous avons reçu communication d'un savant et intéressant Mémoire manuscrit adressé à l'Académie, et ayant pour titre : Observations adressées par l'auteur des Découvertes de la Troade à MM. les membres de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, touchant des erreurs très graves qui se perpétuent dans les traductions d'Homère.
L'auteur de ce Mémoire, M. Mauduit, correspondant de l'Institut, prouve, par des passages tirés d'Hésiode, de Pausanias, de Pline, de Proclus etc., et d'après les expériences faites sur les armes des anciens par les célèbres chimistes Mongez et d'Arcet, que, dans les temps homériques, les armes offensives ou défensives (à l'exception de quelques flèches et d'une massue), n'étaient ni en fer ni en acier, mais bien en cuivre ou en airain Cette découverte est sans aucun doute de la plus haute importance, et nous avons tout lieu de croire que MM. les membres de l'Académie l'accueilleront comme elle doit l'être. Dans ce Mémoire M. Mauduit établit assez positivement que, dans les poèmes d'Homère, le mot χαλκὸς signifie cuivre ou airain, et le mot σίδηρος fer ; ensuite il prouve que dans l'âge héroïque on ne connaissait point encore le fer, ou que si l'on faisait usage du minerai de ce métal, on ne savait pas encore l'extraire convenablement ou en tirer parti, et que nommément alors il ne servait point à la fabrication des armes.
Nous voudrions pouvoir citer ici les judicieuses réflexions de M. Mauduit et les curieuses observations de Mongez et de M. d'Arcet à ce sujet ; mais, à notre grand regret, l'espace nous en empêche. Seulement, pour remercier M. Mauduit de ses découvertes, nous traduirons désormais χαλκὸς par cuivre et σίδηρος par fer. Nous désirons vivement que, dans l'intérêt de la science historique, les hellénistes français et étrangers suivent notre exemple.
κτείνει (vers 408) (personne ou nul ne me tue). Il nous a été impossible de rendre cette tournure grecque en français ; car notre langue ne possède point, comme les langues latine, allemande et anglaise, l'avantage de pouvoir employer les mots nul et personne sans se servir de la négative ne. Ainsi nous devrions dire, pour être correct ; Personne NE me tue ; mais alors nous effacerions l'allusion du poète grec.
Homère, Odyssée, Chant 10 (traduction française)
Homère
Odyssée
Pour d'autres traductions françaises
LIVRE X
texte grec
chant 9
chant 11
Livre X
ÉOLE. - LESTRYGONS. - CIRCÉ.
» Nous touchons à l'île flottante d'Éolie (01), où demeure le fils d'Hippotas, Éole, cher aux dieux éternels. Cette île est de toutes parts environnée par une indestructible muraille, d'airain et par une roche lisse et polie. Éole a douze enfants, six filles et six fils dans la fleur de leur âge ; ce roi voulut que ses filles devinssent les épouses de ses fils ; ils sont autour de leur père chéri et de leur auguste mère, se livrant aux festins : devant eux sont déposés des mets en abondance. Pendant le jour les demeures d'Éole exhalent les plus doux parfums et retentissent des sons les plus harmonieux. Durant la nuit les fils du dieu des vents dorment sur des lits superbes et sur des tapis moelleux auprès de leurs chastes épouses. C'est dans cette ville et dans ce palais que nous arrivons. — Pendant un mois Éole nous prodigue les soins de l'hospitalité ; il m'interroge avec détail sur le siège d'Ilion, sur la flotte des Grecs et sur le voyage des Achéens ; moi je lui raconte avec soin toutes mes aventures, et, quand je le supplie de me renvoyer dans ma patrie, il ne s'y oppose point et prépare tout pour mon départ. Éole me donne une outre faite avec la peau d'un bœuf de neuf années : dans cette outre sont renfermés les vents ; car le fils de Saturne l'en a rendu maître, afin qu'il les apaise ou les excite à son gré. Ce dieu attache l'outre avec une chaîne d'argent ; puis il la place dans mon vaisseau pour qu'aucun de ces vents ne puisse sortir ; il abandonne seulement en notre faveur le souffle du zéphyr, afin qu'il pousse nos vaisseaux vers les rivages de la patrie. Mais cela ne devait point encore s'accomplir ! L'imprudence de mes compagnons causa notre perte !
28 » Pendant neuf jours et neuf nuits nous naviguons sans relâche ; le dixième jour, enfin, la terre d'Ithaque apparaît à nos regards. Déjà nous voyons les habitants de notre patrie allumer sur le rivage des feux pour éclairer nos vaisseaux. En ce moment le doux sommeil s'empare de mon corps fatigué. J'avais constamment dirigé le gouvernail du navire, et je n'avais point voulu le confier à un de mes compagnons, impatient que j'étais d'arriver plus promptement dans mes foyers. Cependant les rameurs se mettent à discourir entre eux, s'imaginant que je revenais à Ithaque chargé d'or, d'argent, et comblé des présents d'Éole, fils du magnanime Hippotas. Chacun de mes guerriers, s'adressant à son voisin, lui dit :
« Grand dieu ! Ulysse fut toujours chéri et honoré par tous les hommes dont il visita les contrées ! Il emporte d'Ilion de riches et belles dépouilles ; et nous, qui avons partagé les mêmes dangers, nous rentrons les mains vides dans nos demeures. Maintenant le bienveillant Éole lui donne encore des présents. Hé bien ! hâtons-nous ; voyons l'or et l'argent que renferme cette outre. »
46 » C'est ainsi qu'en parlant ils se laissent entraîner par ces funestes pensées ! Aussitôt ils délient l'outre, et tous les vents s'en échappent à la fois. Soudain la tempête nous rejette, malgré nos gémissements, au milieu de l'Océan, loin des terres de la patrie ! Éveillé tout à coup, je délibère eu moi-même si je ne me précipiterai point dans la mer pour y chercher la mort, ou si je resterai parmi les vivants en supportant avec calme ce nouveau malheur. Je consens encore à souffrir et à rester sur le vaisseau. Je m'enveloppe et je me jette sur le tillac. Les vents impétueux repoussent ma flotte vers les côtes de l'île d'Éolie, et, à la vue de ce rivage, mes compagnons sont accablés de chagrin. »
56 » Nous descendons à terre pour y puiser une onde pure, et bientôt mes guerriers prennent le repas auprès des navires. Quand nous avons apaisé la faim et la soif, je me rends, suivi d'un héraut et d'un rameur, au célèbre palais d'Éole. Nous trouvons le roi se livrant aux charmes du festin avec son épouse et ses enfants chéris. Arrivés dans la salle, nous nous asseyons sur le seuil de la porte ; les convives, frappés d'étonnement, nous adressent aussitôt ces questions :
« Ulysse, d'où viens-tu ? Quelle divinité funeste te poursuit donc encore ? Cependant nous avons préparé avec soin, et nous t'avons donné tout ce qu'il te fallait pour ton départ, afin que tu puisses revoir ta patrie, ton palais et tous les lieux qui te sont agréables (02). »
» A ces paroles je leur réponds, le cœur navré de douleur :
« Hélas ! mes compagnons imprudents et le perfide sommeil m'ont trahi ! Mais vous, amis, secourez-moi, puisque vous en avez le pouvoir ! »
70 » Ainsi, je tâche de les fléchir par de douces paroles ; mais tous les convives restent mues. Éole seul me parle en ces termes :
« Fuis promptement de cette île, toi le plus misérable de tous les mortels ! Il ne m'est point permis de secourir ni de favoriser le départ d'un homme que les dieux fortunés haïssent ! Fuis donc, puisque tu es revenu en ces lieux poursuivi par la colère des immortels ! »
76 » Il dit ; et, malgré mes gémissements, il me renvoie de son palais. Alors nous nous éloignons tous de l'île accablés par la plus grande douleur. Ce pénible voyage, causé par notre imprudence, épuise les forces de mes compagnons ; et le retour dans notre patrie disparaît à nos yeux.
80. » Durant six jours et six nuits nous errons sur la mer ;
mais le septième jour nous apercevons la haute ville de Lamus, la spacieuse Lestrygonie (03). Là, le berger, rentrant avec ses troupeaux, appelle un autre berger qui, répondant à la voix de son compagnon, s'empresse de sortir avec ses troupeaux et de les conduire dans les campagnes. Là, un homme qui saurait vaincre le sommeil gagnerait un double salaire s'il menait paître tour à tour les bœufs et les blanches brebis ; car les voies de la nuit et du jour se touchent (04). — Nous atteignons un port superbe qu'entouré de toutes parts une roche escarpée dont les deux extrémités s'avancent jusqu'à l'embouchure et forment une étroite entrée. C'est dans ce port que mes compagnons entrent avec nos navires ballottés par les flots, et qu'ils les attachent les uns auprès des autres. Jamais aucune vague ne s'élève dans cette enceinte, où règne constamment une paisible sérénité. Moi seul, resté en dehors, je lie mon sombre navire à un rocher situé à l'extrémité du port, et je monte ensuite sur une hauteur pour connaître le pays. Je n'aperçois d'abord aucune trace de culture, ni de travaux humains ; mais je vois seulement s'élever du sein de la terre des tourbillons de fumée. Je prends alors deux de mes plus vaillants compagnons et un héraut pour les envoyer à la découverte et pour savoir quels sont les hommes qui, dans cette contrée, se nourrissent des doux fruits de la terre. Ces guerriers prennent une route facile, la môme que suivent les chariots lorsqu'ils conduisent à la ville le bois coupé sur les hautes montagnes. Près de la cité ils rencontrent la fille du Lestrygon Antiphate, jeune vierge qui s'en allait puiser de l'eau : elle descendait à la limpide fontaine Artacie ; car c'était là qu'on venait chercher l'eau nécessaire à la ville. Mes compagnons s'adressent à cette jeune fille, lui demandent quel est le roi de ces contrées, sur quels peuples il règne ; et aussitôt elle leur montre les superbes demeures de son père. Ils se rendent au palais et trouvent une femme grande comme une haute montagne : à cette vue ils sont saisis d'horreur. Soudain cette femme l'ait venir de la place publique le célèbre Antiphate, son époux, qui médite la mort de mes braves compagnons. Il en saisit un, et le prépare pour son repas ; les deux autres s'enfuient en toute hâte pour regagner la flotte. Mais Antiphate pousse de grands cris, et aussitôt les vigoureux Lestrygons, qui ressemblent non à des hommes, mais à des géants, accourent en foule de toutes parts. Ces peuples, du haut des montagnes, jettent d'énormes pierres ; et du sein de notre flotte s'élève un affreux tumulte causé par les gémissements de nos rameurs et par le fracas de nos navires brisés. Les Lestrygons percent mes guerriers comme de faibles poissons, et ils les emportent pour leurs barbares festins. Tandis que ces géants massacrent mes compagnons dans l'intérieur du port, moi je tire mon glaive aigu et je coupe les câbles de mon navire. Soudain, excitant les guerriers, je leur ordonne de se courber sur les rames pour échapper au malheur. Tous alors, craignant la mort, rament avec vitesse. Mon navire trouve enfin son salut au milieu des mers, loin de ces roches élevées. Mais tous nos autres vaisseaux périrent dans le port.
133. » Nous recommençons à naviguer, contents d'avoir échappé au trépas, mais affligés d'avoir perdu nos compagnons chéris. Bientôt nous arrivons à l'île d'Éa, où habite Circé à la belle chevelure ; Circé, vénérable déesse à la voix mélodieuse : Circé, sœur du puissant Éétès. — Circé et Éétès naquirent tous deux du Soleil, qui donne la lumière aux hommes, et de Persée, fille de l'Océan. — Nous conduisons en silence notre navire dans un port commode : et sans doute un dieu nous guidait alors ! Nous descendons à terre et nous restons en ces lieux pendant deux jours et deux nuits, le corps accablé de fatigue et l'âme navrée de douleur. Lorsque le troisième jour est ramené par la brillante Aurore, je m'arme d'un javelot et d'un glaive aigu, je m'éloigne de mon navire, et je monte sur un rocher pour découvrir quelques vestiges humains, ou entendre la voix de quelque mortel. Je m'arrête au sommet de cette montagne et j'aperçois la fumée qui s'élevait du sein de la terre, dans le palais de Circé, à travers les arbres touffus de la forêt. Ma première pensée fut de me rendre à l'endroit où je voyais sortir cette épaisse fumée ; mais le parti qui me sembla préférable fut die retourner au rivage pour prendre mon repas avec mes compagnons et pour les envoyer ensuite à la découverte. J'allais atteindre mon navire quand un dieu prenant pitié de moi dans cette solitude, m'envoya sur ma route un beau cerf aux cornes élevées : il sortait des pâturages de la forêt, et il se rendait au fleuve pour se désaltérer ; car il était accablé par l'ardente chaleur du soleil. Au moment où l'animal s'élance, je le frappe au milieu du dos, et mon javelot d'airain lui traverse le corps ; le cerf, en poussant des cris plaintifs, tombe dans la poussière, et la vie l'abandonne. Aussitôt, m'appuyant sur lui, je retire de la blessure l'arme d'airain que je dépose à terre ;
je coupe des osiers flexibles, et, les ayant tressés, j'en forme un lien de la longueur d'une forasse pour attacher les pieds de l'animal, que je charge sur mes épaules et que je porte jusqu'au navire en m'appuyant sur mon javelot. Je n'aurais pu transporter ce cerf énorme sur mon épaule et en le tenant d'une seule main ; car c'était un animal d'une grandeur immense. Je le jette devant mon vaisseau, et j'adresse à mes compagnons ces flatteuses paroles :
174 « Non, mes amis, nous ne descendrons point, malgré nos chagrins, dans les sombres demeures de Pluton avant que le fatal jour de la mort soit arrivé ! Hé bien ! puisqu'il nous reste encore des viandes et du vin, songeons à prendre quelque nourriture, et ne nous laissons point accabler par la faim. »
178 » Mes compagnons s'empressent d'obéir à cet ordre ; ils rejettent en arrière les manteaux dont ils s'étaient couverts, et regardent avec étonnement le cerf étendu sur la plage de la mer stérile. Quand ils ont pris plaisir à le contempler, ils baignent leurs mains et préparent le repas. Pendant tout le jour et jusqu'au coucher du soleil, nous goûtons ces chairs délicates et nous savourons un vin délectable. Lorsque l'astre du jour a terminé sa course et que les ténèbres ont enveloppé la terre, nous nous couchons sur les rives de l'Océan. Mais dès que la fille du matin, Aurore aux doigts de rose, a brillé dans les cieux, je réunis tous mes guerriers et je leur dis :
189 « Ô vous, compagnons d'infortune, écoutez-moi. Nous ne savons plus retrouver ni le couchant, ni le lever du jour ; nous ignorons même où le soleil, flambeau des humains, passe sous la terre, et jusqu'aux lieux où cet astre se lève. Voyons donc quel parti nous avons à prendre ; quant à moi, je pense qu'il n'en existe plus : car, en gravissant une montagne escarpée, j'ai vu l'île environnée par l'immense surface des eaux. La terre où nous sommes est basse, et du milieu s'élèvent des tourbillons de fumée à travers les arbres touffus de la forêt. »