Odyssée (page 2)
291 « Ménélas, fils d'Atrée, roi chéri de Jupiter, chef des peuples, en t'écoutant ma douleur n'en est que plus grande ; car tout le courage d'Ulysse n'a pu détourner de lui la triste mort : il devait périr quand même son cœur eût été d'airain ! Maintenant, ô Ménélas, renvoyez-nous vers notre couche, pour qu'au sein du repos nous goûtions les douceurs du sommeil. »
Il dit. Aussitôt l'Argienne Hélène ordonne à ses suivantes de préparer sous les portiques des lits somptueux, et de jeter sur ces lits de belles couvertures de pourpre et des tapis recouverts de tuniques moelleuses. Les suivantes sortent du palais en portant des flambeaux ; elles préparent les lits somptueux ; et un héraut conduit les étrangers. — Le jeune Télémaque et l'illustre fils de Nestor dormirent toute la nuit sous les portiques du palais. Ménélas se retira dans l'intérieur de ses demeures élevées ; et près de lui reposa Hélène au long voile, Hélène la plus noble des femmes.
306 Le lendemain, dès que la fille du matin, Aurore aux doigts de rose, eut brillé dans les cieux, Ménélas à la voix sonore sort de sa couche, se couvre de ses vêtements, suspend à ses épaules un glaive acéré, et attache à ses beaux pieds des brodequins magnifiques. Ce héros semblable à un dieu quitte ses appartements, s'assied auprès de Télémaque et lui adresse ces paroles :
312 « Télémaque, pourquoi es-tu venu jusque dans la divine Lacédémone, sur le vaste dos des mers ? Est-ce ton propre intérêt ou celui de ton peuple qui t'amène ? Dis-moi la vérité. »
Le prudent Télémaque lui répond :
316 « Ménélas, fils d'Atrée, roi chéri de Jupiter, chef des peuples, je suis venu en ces lieux pour que tu me donnes des nouvelles de mon père. Mes biens sont consumés, mes champs fertiles sont ravagés, ma maison est remplie d'hommes malveillants qui dévorent sans cesse mes nombreux troupeaux, mes bœufs à la marche pénible et aux cornes tortueuses. Ces hommes ce sont les prétendants de ma mère, tous pleins d'une orgueilleuse arrogance. — Maintenant j'embrasse tes genoux afin que tu me racontes la fin déplorable de mon père, si tu l'as vue de tes propres yeux, ou si tu l'as apprise de quelque pauvre voyageur; car certainement la mère d'Ulysse l'enfanta pour souffrir ! Soit respect, soit pitié, ne me flatte point : raconte-moi fidèlement tout ce que tu sais. Si jamais mon père, le brave Ulysse, t'aida de ses conseils ou de son bras au milieu du peuple troyen, où vous, Grecs, avez souffert tant de maux, je te supplie, ô Ménélas, de m'en garder aujourd'hui le souvenir et de me dire la vérité. »
Le blond Ménélas, soupirant profondément, s'écrie :
333 « Hélas!
c'est donc dans la couche de cet homme vaillant qu'ils ont voulu se reposer, ces lâches insensés ! Mais, ainsi qu'un lion courageux, rentrant dans son antre, égorge sans pitié de jeunes faons encore à la mamelle qu'a déposés au fond de la caverne une biche qui parcourt les montagnes et paît dans les prairies : tel Ulysse, rentrant dans ses foyers, préparera une mort cruelle à tous ces prétendants. — Jupiter, Minerve et Apollon, écoutez-moi ! Pourquoi le héros Ulysse ne se montre-t-il pas à ces jeunes arrogants tel qu'il était autrefois dans la superbe Lesbos, lorsqu'après une querelle, se levant pour lutter contre Philoctète, il terrassa ce guerrier d'un bras vigoureux et combla de joie tous les Achéens ? Alors, pour chaque prétendant, quelle mort prompte et quel hymen rempli d'amertume ! — Je répondrai sans détour aux questions que tu m'adresses et je ne te tromperai point. Je n'oublierai pas non plus les prédictions que m'a faites l'infaillible vieillard de la mer ; enfin je ne te cacherai rien. Malgré mon désir de revoir ma patrie, les déesses me retenaient en Égypte : j'avais négligé de leur offrir des hécatombes ( et les immortels veulent que toujours on se souvienne de leurs commandements ). Au milieu de la mer mugissante, en vue de l'Égypte, s'élève une île (on la nomme Phare) éloignée du rivage de toute la distance qu'eu un jour franchissent les creux navires, lorsqu'un vent aigu les pousse en soufflant à leurs poupes. Cette île présente un port très-commode d'où les vaisseaux égaux peuvent être aisément lancés à la mer après que les rameurs ont puisé l'eau salubre nécessaire au voyage. Les dieux me retinrent dans cette île vingt jours pendant lesquels il ne s'éleva aucun de ces vents favorables qui guident les navires sur le vaste dos des mers. Sans doute mes provisions se seraient consumées et le courage aurait abandonné mes compagnons, si l'une des déesses, la fille du puissant Protée, le vieillard de la mer, Idothée, touchée de compassion, ne m'eût sauvé : elle se sentit émue, et elle vint à moi qui errais seul, loin des autres guerriers. Ceux-ci, tourmentés par la faim, parcouraient l'île en tous sens pour pécher dans la mer, avec leurs hameçons recourbés, de quoi se nourrir. Idothée s'approchant alors de moi me dit :
371 « Étranger, es-tu donc un enfant ou un homme privé de raison ? Retardes-tu volontiers ton voyage ? Tu te réjouis donc à souffrir mille douleurs, puisque tu restes si longtemps dans cette île sans pouvoir trouver un terme à tes peines, et quand le courage de tes compagnons est prêt à s'éteindre ?»
Elle parla ainsi et je lui répondis :
376 « Ô déesse, ce n'est point volontairement que je reste en cette île ; j'aurai sans doute offensé les immortels qui habitent les vastes régions célestes. Mais dis-moi donc ( car les dieux savent tout ) quelle est la divinité qui me retient ici et m'empoche de continuer ma route. Dis-moi aussi comment je pourrai retourner dans ma patrie en naviguant sur la mer poissonneuse. »
La plus illustre des déesses me parla en ces termes :
383 « Étranger, je vais te dire la vérité. L'infaillible vieillard de la mer, l'immortel Protée d'Égypte, qui connaît toutes les profondeurs de l'Océan et obéit à Neptune, réside souvent en ces lieux. On dit qu'il est mon père et qu'il m'a donné le jour. Si tu peux le saisir dans quelques embûches, il t'enseignera ta route, la longueur du voyage, le moyen de retourner dans tes foyers, et comment tu pourras naviguer sur la mer poissonneuse. Il te dira encore, si tu le désires, ô noble enfant de Jupiter, ce qui est arrivé soit en bien soit en mal dans ta demeure chérie depuis que tu l'as quittée pour entreprendre un voyage si long et si périlleux.
»
Je m'empressai de répliquer à ces paroles :
395.
« Ô déesse, enseigne-moi toi-même quelles embûches il faut dresser à ce divin vieillard, de peur que, prévoyant mes ruses, il ne parvienne à m'échapper. Un dieu n'est point facilement subjugué par un faible mortel. »
L'auguste déesse me répondit :
399 « Je vais te parler avec franchise. — Quand le soleil est parvenu jusqu'au milieu du ciel, l'infaillible Protée s'élève, au souffle du zéphyr, du fond de l'Océan, et il est voilé par la noire surface de la mer frémissante ; il sort et va se reposer dans des grottes profondes. Tous les phoques issus de la belle Halosydne sont rassemblés et dorment autour de lui : sortis des vagues blanchissantes, ils répandent au loin l'odeur amère des vastes abîmes. C'est là que je te conduirai dès que brillera l'aurore. Toi, choisis avec soin, sur tes navires aux beaux tillacs (10), trois de tes plus braves compagnons ; puis je vous placerai tous en ordre. Maintenant je vais te faire connaître les artifices de ce vieillard. D'abord il visite et compte ses phoques ; lorsqu'il les a visités et comptés par cinq, il se couche au milieu d'eux comme le pasteur au milieu d'un troupeau de brebis. Dès que toi et tes compagnons vous le verrez assoupi, recueillez à l'instant toutes vos forces, tout votre courage ; retenez bien ce vieillard quelle que soit la résistance qu'il oppose et les efforts qu'il fasse pour vous échapper. Il tentera de prendre la forme de tout ce qui se meut sur la terre et de se changer en onde limpide ou en flamme jaillissante. Vous, tenez-le ferme, et serrez-le encore davantage. Mais lorsqu'il vous interrogera en vous apparaissant tel qu'il était lorsque vous le vîtes s'endormir, alors toi, noble héros, cesse toute violence et délie ce vieillard ; puis demande-lui quelle divinité est irritée contre toi, et comment tu pourras retourner dans ta patrie en franchissant la mer poissonneuse. »
425 A ces mots la déesse se replongea dans les flots. Je rejoignis mes navires rangés sur les sables du rivage ; et, dans ma marche, une foule de pensées agitèrent mon esprit. Quand je fus arrivé près de mon vaisseau, sur les bords de la mer, nous préparâmes le repas. Bientôt la nuit envoyée par les dieux descendit sur la terre, et nous nous endormîmes sur les rives de l'Océan. Le lendemain, dès qu'apparut la matinale Aurore aux doigts de rosé, je parcourus la plage de la vaste mer en adressant aux immortels de nombreuses prières : j'étais suivi par mes trois compagnons, les seuls à qui je me fiais en toute entreprise.
435 Cependant Idothée, après s'être plongée dans le sein des mers, revient en apportant les dépouilles de quatre phoques récemment immolés, afin d'ourdir quelques ruses contre son père.
Elle creuse des lits dans le sable et s'assied en nous attendant. Bientôt nous arrivons près d'elle ; la déesse nous fait cacher en ordre, et elle jette sur chacun de nous une peau de phoque. Mais, quelle affreuse embuscade ! Nous étions suffoqués par l'odeur insupportable qu'exhalaient ces phoques nourris dans les abîmes de la mer. Qui pourrait en effet reposer auprès d'un monstre marin ?.. Idothée, pour nous sauver, apporte un soulagement à nos souffrances : et le approche de nos narines l'ambroisie dont les suaves parfums éloignent des mortels l'odeur de ces immenses poissons. — Durant toute la matinée nous attendîmes avec patience le divin vieillard. — Les phoques abandonnent les eaux de la mer et vont se coucher en ordre sur les bords du rivage.
Au milieu du jour le vieux Protée sort des ondes, et trouvant les phoques chargés de graisse, il parcourt leurs rangs et les compte. C'est nous qu'il compte les premiers, sans soupçonner aucune ruse ; puis lui-même il se couche. Soudain nous nous précipitons sur le vieillard en poussant des cris terribles, et nous jetons nos bras vigoureux autour de lui. Mais le dieu marin n'a point oublié son art perfide : il se change d'abord en lion à l'épaisse crinière, puis en dragon, en panthère, en sanglier énorme ; et il se transforme encore en eau limpide et en arbre au feuillage élevé. Mais nous le tenons ferme, nous, et nous le serrons avec une constance inébranlable. Lorsqu'enfin le vieillard, malgré ses ruses, est fatigué de la lutte, il m'adresse ces paroles :
462 « Fils d'Atrée, quel dieu t'a enseigné de me prendre par force dans une embûche ? Que me demandes-tu ?
Ainsi parla Protée, et moi je lui répondis en ces termes :
465 « Vous savez, ô vieillard (pourquoi feindre de m'interroger ?), que depuis longtemps je suis retenu dans cette île ; vous savez encore que je ne puis trouver un terme à mes maux, et que mon courage m'abandonne. Dites-moi donc (car les dieux savent tout) quel est celui d'entre les immortels qui m'enchaîne et me ferme le chemin de ma patrie ; dites-moi aussi, noble vieillard, comment je pourrai retourner dans mes foyers en franchissant la mer poissonneuse.
»
Aussitôt le vieillard me répondit :
472 « Atride, tu devais avant tout offrir de pompeux sacrifices à Jupiter ainsi qu'aux autres dieux lorsque tu t'embarquas pour retourner promptement dans ta patrie en naviguant sur le sombre Océan. Maintenant la destinée te défend de revoir tes amis, de revenir dans ton superbe palais et de toucher à ta terre natale avant que tu n'aies été de nouveau visiter le fleuve Égyptus, formé par les eaux de Jupiter (11). Là tu immoleras des hécatombes sacrées aux immortels qui habitent les vastes régions de l'Olympe. Alors les dieux fortunés exauceront peut-être tes prières et te ramèneront heureusement dans ta patrie. »
Il dit ; et mon cœur se brisa de douleur quand je reçus l'ordre de naviguer vers l'Égyptus sur la mer ténébreuse et d'entreprendre un voyage si long et si pénible. Pourtant j'adressai de nouveau la parole au divin Protée, et je lui dis :
485 « J'accomplirai, ô vieillard, tout ce que vous venez de m'ordonner. Mais répondez-moi avec franchise. Tous les Achéens que Nestor et moi nous laissâmes dans les plaines d'Ilion sont-ils revenus sans malheur, ou bien ont-ils péri d'une mort prématurée sur leurs vaisseaux, ou dans les bras de leurs amis après avoir terminé la guerre ? »
Le vieillard me répondit :
492 « Atride, que me demandes-tu là ! Il est inutile que tu saches tout, et que tu descendes jusqu'au fond de mon cœur. Si tu connaissais toutes ces aventures tu ne pourrais, je pense, t'abstenir de verser des larmes. — Oui, beaucoup d'Argiens sont morts ; mais aussi beaucoup d'entre eux ont été sauvés. Deux chefs seulement parmi les Grecs revêtus d'airain ont expiré pendant le retour (quant à ceux qui succombèrent durant le combat, tu les connais ) ; un seul est encore retenu vivant sur la vaste mer. — Ajax, avec ses navires aux longues rames, a péri : Neptune, pour le préserver des dangers de l'Océan, le jeta contre les rochers immenses de Gyra. Sans doute ce héros eût évité la mort malgré la colère de Minerve, s'il n'avait point, par orgueil, commis une si grande impiété. Il disait qu'en dépit des dieux il échapperait aux îlots de la mer. Neptune entend ces orgueilleuses paroles : soudain il saisit son trident, secoue d'une main vigoureuse le rocher de Gyra et le fend tout entier. Une partie de la roche reste debout; l'autre, sur laquelle Ajax prononça des paroles impies, est précipitée dans la mer, et le héros lui-même est englouti dans le vaste abîme des flots écumants : (ainsi périt Ajax après avoir bu l'onde amère ). — Ton frère, ô Ménélas, évita la mort, et il s'échappa sur ses creux navires ; car il était secouru par la gracieuse Junon. Mais, au moment où ce héros pensait atteindre le mont escarpé des Maléens, un ouragan l'emporta et le poussa, malgré ses gémissements, sur la mer poissonneuse, jusqu'aux limites du champ où s'élevait jadis le palais de Thyeste, et où demeure maintenant Égisthe, son fils chéri. Bientôt un heureux retour apparut aux yeux d'Agamemnon. Les dieux, en changeant les vents, poussèrent les vaisseaux d'Atride vers ses demeures. Alors ce héros transporté de joie descend à terre, touche le sol de sa patrie, le baise ; et de chaudes larmes coulent abondamment de ses paupières lorsqu'il revoit les lieux chéris de sa naissance. Mais du haut d'une retraite il fut aperçu par un garde qu'en ces lieux avait placé le perfide Égisthe en lui promettant pour récompense deux talents d'or. Depuis une année entière Égisthe faisait veiller sur ces côtes de peur qu'Agamemnon, abordant en secret, ne déployât aussitôt son indomptable valeur. Le garde se hâte de porter cette nouvelle dans le palais du pasteur des hommes.
529 A l'instant Égisthe ourdit une trame odieuse. Il choisit dans son peuple vingt hommes des plus braves ; il les met en embuscade et ordonne les apprêts d'un festin splendide. Puis il va lui-même avec ses chars et ses coursiers convier à ce repas magnifique Agamemnon, le roi des peuples, tout en roulant dans son cœur des projets funestes. Il conduit ce héros, qui ne se doutait d'aucune perfidie, et il l'égorge pendant le repas comme on immole un bœuf dans une étable. Nul parmi les compagnons d'Atride n'évita la mort; les amis d'Égisthe eux-mêmes ne furent point épargnés : tous les convives périrent dans le palais. »
Ainsi parla le vieillard, et ses paroles brisèrent mon âme. Assis sur le sable de la mer je répandis d'abondantes larmes, ne voulant plus vivre, ni voir la lumière du soleil. Quand, après avoir répandu des pleurs et roulé mon corps dans la poussière, je sentis mon cœur soulagé, l'infaillible vieillard de la mer me parla en ces termes :
543 « Fils d'Atrée, cesse de pleurer, puisque nous ne trouverons aucun remède à tes malheurs ; songe plutôt à t'en retourner promptement vers ta terre natale. Peut-être trouveras-tu encore Égisthe vivant, à moins cependant qu'Oreste ne t'ait prévenu et ne l'ait déjà tué : tu pourras du moins voir ses funérailles. »
Il dit, et, malgré mes peines, je sentis la joie renaître au fond de mon cœur et s'emparer de tout mon être. Aussitôt j'adressai à Protée ces rapides paroles :
551 «Maintenant que je connais le sort de ces deux guerriers, dites-moi donc le nom du troisième chef des Achéens, de celui qui, plein de vie, erre peut-être encore sur la vaste mer (sans doute il n'existe plus ; mais je veux le savoir, quelle que puisse être ma douleur).»
Protée me répondit par ces paroles :
555 « C'est le fils de Laërte, qui habitait jadis le palais d'Ithaque. Moi-même j'ai vu ce héros répandre d'abondantes larmes dans l'île et dans les demeures de la nymphe Calypso ; là, cette déesse le retient malgré lui. Ulysse ne peut revoir sa terre natale ; car il ne possède ni vaisseaux, ni rameurs, ni compagnons pour franchir le vaste dos de la mer. — Quant à toi, ô Ménélas, roi chéri de Jupiter, ta destinée n'est point de périr dans Argos où paissent les coursiers, ni de trouver la mort en ces lieux : les immortels te transporteront dans les Champs-Elyséens situés vers les confins de ta terre, et où siège le blond Rhadamanthe. Là, des jours heureux sont accordés aux humains ; là, tu n'auras jamais ni neige, ni pluie, ni longs hivers ; mais l'Océan t'enverra le souffle du zéphyr au doux murmure, du zéphyr qui apporte aux hommes une délicieuse fraîcheur ; puisque tu es l'époux d'Hélène, la fille du puissant Jupiter. »
570 En achevant ces paroles, le divin vieillard se plongea dans la mer agitée par les flots. Suivi de mes braves compagnons, je m'en retournai vers mes navires, le cœur troublé par une foule de pensées. Lorsque nous arrivâmes sur la plage, auprès du vaisseau, nous préparâmes le repas. La nuit envoyée par les dieux descendit sur la terre, et chacun s'endormit sur le rivage de l'Océan. — Le lendemain, dès que brille dans les cieux la fille du matin, Aurore aux doigts de rosé, nous lançons nos vaisseaux à la mer ; puis nous dressons les mâts, et nous déployons les voiles de nos navires égaux. Les rameurs entrent dans les vaisseaux, se placent sur les bancs ; et, assis en ordre, ils frappent de leurs rames la mer blanchissante. Je conduis de nouveau ma flotte vers l'Égyptus, ce fleuve formé par les eaux du ciel ; et là j'immole des hécatombes sacrées. Quand j'eus apaisé la colère des dieux, j'élevai une tombe à Agamemnon afin de rendre immortelle la gloire de mon frère. Ces devoirs accomplis, je continuai ma route ; et tes divinités m'envoyèrent un vent favorable qui me conduisit rapidement dans ma chère patrie. — Mais toi, ô Télémaque, reste dans mon palais jusqu'au onzième ou douzième jour. Je préparerai tout pour ton départ, et je te ferai des présents magnifiques. Je te donnerai trois coursiers, un char richement travaillé ; et j'ajouterai à ces dons précieux une belle coupe pour qu'en offrant des libations aux dieux immortels tu te souviennes toujours de moi. »
Le prudent Télémaque lui répond en ces termes :
594 « Atride, ne me retiens pas plus longtemps en ces lieux. Ah ! je passerais bien une année entière près de toi sans éprouver jamais le désir de revoir ni ma maison, ni mes parents, tant je suis charmé de t'entendre et d'écouter tes récits ! Mais déjà, dans la divine Pylos, mes compagnons s'affligent de mon absence; et tu voudrais, ô Ménélas, me retenir encore ! De tout ce que tu m'offres, je n'accepterai qu'un léger présent. Je ne conduirai point tes coursiers dans Ithaque ;
je te les laisserai comme ornement ; car tu règnes sur une vaste contrée où le lotos et le cyperus (12) croissent en abondance, ainsi que l'avoine, l'épeautre et l'orge blanche qui s'étend au loin dans les vastes campagnes. L'île d'Ithaque ne possède ni larges plaines, ni prairies verdoyantes ; son sol ne convient qu'aux pâturages des chèvres, et il est plus aride que ceux où paissent les coursiers (13). De toutes les îles qu'entouré la mer, aucune n'est favorable aux chevaux, ni riche en prairies, et Ithaque l'est encore moins que les autres. »
Il dit. Ménélas à la voix sonore sourit à ces paroles, et, prenant doucement la main de Télémaque, il lui parle en ces termes :
611 « Fils chéri d'Ulysse, tu es d'un noble sang comme l'annonce la sagesse de tes discours. Maintenant je changerai ces dons puisque cela m'est possible. De toutes les choses précieuses que renferme mon palais, je choisirai pour toi la plus estimée et la plus belle ; je te donnerai une coupe artistement faite, tout en argent, et dont les bords sont couronnés d'un or pur : c'est l'œuvre de Vulcain, Je reçus cette coupe du héros Phédime, roi des Sidoniens, lorsqu'à mon retour il m'accueillit dans sa demeure. Tel est le présent que je veux t'offrir. »
C'est ainsi que ces deux héros discouraient entre eux. — Les serviteurs entrent dans le palais du divin roi eu amenant les brebis et en apportant un vin qui ranime le courage ; leurs épouses, la tête ornée de riches bandelettes, vont chercher le pain. Ainsi l'on apprête le festin dans la demeure de Ménélas.
625 Cependant les prétendants, rassemblés devant le palais d'Ulysse, se réjouissaient à lancer le disque et le javelot sur une belle esplanade où souvent ils laissaient un libre cours à leur insolence. Antinoüs et Eurymaque aux formes divines, tous deux chefs des prétendants et les premiers par leur valeur, étaient assis à l'écart. En ce moment Noémon, fils de Phronius, s'approche d'eux et interroge Antinoüs en ces termes :
632 « Pouvons-nous savoir, ô Antinoüs, quand Télémaque reviendra de la sablonneuse Pylos ? Ce jeune héros est parti sur le seul navire que je possédais, et maintenant il me le faut pour me transporter dans les vastes plaines de l'Élide, où paissent douze jeunes cavales et des mulets infatigables et indomptés. Je voudrais, avec mon navire rapide, conduire ici un de ces mulets pour le dresser. »
Ainsi parle Noémon ; et les prétendants sont saisis d'étonnement. Ils ne croyaient pas que Télémaque fût parti pour Pylos, ville du roi Nélée ; ils pensaient, au contraire, qu'il était allé dans ses champs visiter ses brebis ou le gardien de ses porcs. Antinoüs, fils d'Eupithée, réplique ainsi aux paroles de Noémon :
642 « Dis-moi la vérité ? Quand est-il parti ? Quels sont les jeunes gens qui l'ont suivi ? Ont-ils été choisis dans Ithaque ou bien sont-ils des mercenaires et des esclaves ? Quoi ! ce héros aurait accompli son dessein! Noémon, dis-moi encore, afin que je le sache bien, si Télémaque s'est emparé de ton navire malgré toi, ou si tu le lui as donné de plein gré quand il t'en a fait lui-même la demande. »
Noémon, fils de Phronius, lui répond :
649 « Je lui ai donné volontairement mon navire. Est-ce que tout autre à ma place n'aurait pas agi de la sorte si un homme accablé de chagrins, comme Télémaque, lui eût fait une telle demande ? Il était impossible de ne pas céder à ses prières. — Les jeunes gens qui l'ont suivi sont, parmi le peuple, les plus distingués et les plus illustres. J'ai vu aussi dans le vaisseau Mentor à la tête des compagnons de Télémaque, à moins que ce ne fût une divinité semblable à ce héros. Tout cela m'étonne ; car j'ai aperçu Mentor hier au lever de l'aurore, et pourtant Mentor lui-même était sur le navire qui partait pour Pylos. »
Après avoir prononcé ces paroles, Noémon se rend dans la maison de son père ; et les deux héros ressentent en leur âme une douleur profonde. Bientôt les prétendants en foule s'asseyent après avoir cessé leurs jeux. Alors le fils d'Eupithée, Antinoüs, plein de colère, s'adresse à l'assemblée : une sombre fureur gonfle sa poitrine, et ses yeux brillent comme la flamme éclatante.
663 « Hélas ! s'écrie-t-il, ce grand projet, ce voyage audacieux a donc été témérairement accompli par Télémaque ! Et nous disions, nous, qu'il ne l'exécuterait jamais ! Quoi! malgré nous tous, un enfant si jeune part ainsi sur un de nos navires, et en emmenant avec lui les plus illustres du peuple ! Ce voyage nous causera peut-être dans l'avenir bien des malheurs. Puisse Jupiter engloutir sous les flots ce jeune imprudent avant qu'il ait résolu notre perte ! Hâtez-vous donc de me donner un navire rapide et vingt compagnons pour que je lui tende un piège lorsqu'il reviendra, et que je l'épie dans le détroit d'Ithaque et de l'âpre Samos. Je veux que ce jeune insensé, eu naviguant pour apprendre des nouvelles de son père, trouve à son retour une misérable fin ! »
Il dit ; les prétendants l'applaudissent et l'encouragent; puis ils se lèvent tous et rentrent dans la demeure d'Ulysse. Pénélope n'ignora pas longtemps les projets des prétendants : elle en fut instruite par le héraut Médon qui entendit, hors de la cour, les paroles de ces audacieux, tandis qu'ils tenaient conseil dans l'intérieur du palais. — Médon traverse la demeure d'Ulysse pour instruire la reine des projets des prétendants, et au moment où il se présente sur le seuil, Pénélope lui adresse ces mots :
681 « Héraut, pourquoi les fiers prétendants t'envoient-ils en ces lieux ? Est-ce pour commander aux esclaves de mon divin époux d'abandonner leurs travaux pour préparer un nouveau festin ? Que ces hommes ne prétendent plus à ma main ; qu'ils ne se rassemblent plus dans aucune demeure et prennent enfin ici leur dernier repas ! — Ô vous, qui vous réunissez si souvent en ce palais, qui dévorez les biens et les richesses du prudent Télémaque, n'avez-vous donc pas entendu dire, durant votre enfance, ce que fut Ulysse pour vos parents, lui qui ne commit aucune injustice et ne prononça jamais de paroles fausses au milieu du peuple ? Telle est pourtant la coutume des rois puissants : ils chérissent les uns et haïssent les autres ; mais Ulysse ne répandit l'affliction sur aucun homme. Vous, prétendants, votre âme se montre tout entière par ces actions indignes, et vous n'avez point de reconnaissance pour les bienfaits dont vous avez joui ! »
Le sage Médon lui répond :
697 « Ô reine, plût aux dieux que ce fût là le plus grand de vos maux ! Mais les prétendants nous réservent encore un malheur plus affreux et plus terrible ! Puisse Jupiter s'opposer à son accomplissement ! Ils songent à immoler Télémaque lorsque ce jeune héros reviendra dans son palais ; car pour connaître le sort de son père il est allé dans la sainte Pylos et dans la divine Lacédémone. »
A cette nouvelle Pénélope sent fléchir ses genoux et défaillir son cœur ; elle ne peut, pendant longtemps, proférer une seule parole ; ses yeux se remplissent de larmes et sa douce voix expire sur ses lèvres. Après un silence elle prononce ces paroles :
707 « Héraut, pourquoi mon fils s'est-il éloigné de moi ? Est-ce que Télémaque avait besoin de naviguer sur un de ces navires, qui sont pour les hommes des coursiers de mer, et qui franchissent rapidement les plaines humides ? Veut-il donc aussi que son nom ne reste point parmi les mortels ? »
Le sage Médon lui répond :
712 « Hélas ! j'ignore si quelque dieu lui inspira ce dessein ou si de son propre mouvement il conçut le projet d'aller à Pylos s'informer de son père, afin de savoir si ce héros a péri. »
En achevant ces paroles, Médon se retire dans le palais d'Ulysse. —Alors une douleur cruelle s'empare de Pénélope, et elle ne peut rester assise sur l'un des sièges nombreux qui ornent ses appartements. Cette chaste reine se jette en poussant des cris lamentables sur le seuil de sa superbe demeure ; et autour d'elle gémissent toutes les femmes qui la servent, les plus jeunes comme les plus âgées. Bientôt Pénélope leur adresse ces paroles entrecoupées par les sanglots :
722 « Écoutez-moi, mes amies. Parmi les compagnes de mon âge, parmi toutes celles qui grandirent avec moi, je fus la plus accablée de douleurs par le puissant dieu de l'Olympe ! J'ai perdu d'abord le meilleur et le plus brave des époux, celui qui, parmi les fils de Danaüs, était orné de toutes les vertus (cet homme vaillant dont la gloire a retenti dans toute la Grèce et jusqu'au sein d'Argos). Maintenant les tempêtes enlèvent sans gloire mon enfant chéri loin de ce palais ; et moi, sa mère, je n'ai point appris son départ !.. Infortunées ! vous n'avez donc pas songé à m'arracher au sommeil lorsque vous apprîtes que mon fils allait s'embarquer sur un sombre navire ! Si j'avais soupçonné qu'il méditait
ce voyage, certes je l'aurais retenu malgré son impatience, ou bien il m'aurait laissée morte dans ce palais ! — Que l'une de vous appelle promptement le vieux Dolius, ce serviteur que mon père me donna quand je vins en ces lieux et qui garde maintenant mon verger rempli d'arbres. Que Dolius se rende promptement près de Laërte, et l'instruise de tout ce qui m'arrive ; peut-être ce vieillard concevra-t-il en son âme quelque projet, et se présentera-t-il en gémissant devant le peuple d'Ithaque qui laisse périr la postérité du divin Ulysse et celle du glorieux Laërte ! »
Euryclée, la nourrice bien-aimée, lui répond aussitôt :
743 « Ô ma fille chérie, tu peux me tuer avec le fer cruel ou me laisser vivre dans ce palais ; mais je ne te cacherai point la vérité. J'étais instruite de tout ; et c'est moi qui, d'après les ordres de ton fils, lui donnai le pain, les viandes succulentes et le vin délectable. Mais il exigea de moi le plus grand des serments. Il me fit jurer de ne rien t'apprendre avant le douzième jour, à moins cependant que tu ne m'interrogeasses ou qu'un autre ne t'instruisît de son départ, de peur que les larmes ne flétrissent ton beau visage. Ainsi donc, ô Pénélope, baigne ton corps, couvre-le de vêtements sans souillure, et monte avec tes femmes dans les appartements supérieurs de ton palais. Là, invoque Pallas, la fille du dieu qui tient l'égide ; cette déesse veillera sur ton fils, et le sauvera même de la mort. Mais n'afflige point un vieillard déjà tant accablé. Je ne pense pas que la race d'Arcésius soit odieuse aux heureux immortels. Certes, un héros survivra pour régner dans ces palais élevés et sur ces contrées étendues et fertiles. (14) »
Ainsi parle Euryclée ; son discours calme les plaintes de Pénélope et sèche les larmes qui coulent des yeux de l'épouse d'Ulysse. — La reine se baigne, puis elle couvre son corps de vêtements sans souillure, et elle monte suivie de ses femmes dans les appartements supérieurs du palais. Là, Pénélope dépose l'orge sacrée dans une corbeille, et elle implore Minerve en ces termes :
762 « Fille invincible du dieu qui tient l'égide, exauce ma prière. Si jamais, dans ses demeures, Ulysse fertile en conseils brûla sur tes autels de grasses cuisses de taureaux et de brebis, garde-m'en aujourd'hui le souvenir et sauva, mon fils chéri. Repousse aussi loin de moi, ô Minerve-Pallas, ces orgueilleux prétendants. »
Telle fut sa prière, et la déesse l'exauça. — Cependant les prétendants font retentir de leurs voix bruyantes les salles obscures du palais ; et l'un d'entre ces jeunes insolents disait :
770 « Sans doute la belle Pénélope, objet de nos désirs, fait les apprêts de son mariage, et elle ne sait pas que la mort menace son fils. »
C'est ainsi qu'il parlait ; car tous ils ignoraient ce qui venait de se passer. Alors Antinoüs leur dit :
774 « Insensés, ne prononcez point de semblables paroles, de peur que quelqu'un n'aille les rapporter dans ce palais. Maintenant, levons-nous en silence pour exécuter le projet que nous avons tous approuvé. »
Il dit. Aussitôt Antinoüs choisit vingt de ses meilleurs compagnons, et ils se rendent sur le rivage de la mer, auprès de leur vaisseau rapide. D'abord ils font avancer le sombre navire vers les flots ; puis ils apportent le mât et les voiles, passent les rames dans des anneaux de cuir (ils disposent tout avec ordre, déploient ensuite les blanches voiles), et d'orgueilleux serviteurs portent leurs armes. Ils roulent leur navire dans les plaines humides ; et, s'étant embarqués, ils prennent leur repas dans les ténèbres du soir.
787 La chaste
Pénélope, retirée dans les appartements supérieurs du palais, se reposait sans prendre aucun aliment. Elle se demandait si son fils irréprochable échapperait au trépas, ou s'il succomberait vaincu par les fiers prétendants. — Tremblante et agitée comme une lionne qui, au milieu d'une foule d'hommes, se voit entourée de pièges, Pénélope ne peut trouver le repos. Cependant un doux sommeil saisit la mère de Télémaque ; elle s'endort, étendue sur sa couche, et ses membres perdent leur énergie et leur force.
795 Minerve, la déesse aux yeux d'azur, médite un autre dessein. Elle crée un fantôme semblable par la forme à Iphtimé, fille du magnanime Icare, et l'épouse d'Eumèle, qui demeurait dans le palais de Phères. Minerve l'envoie dans la demeure d'Ulysse pour faire cesser les pleurs, les gémissements et le deuil de la malheureuse et plaintive Pénélope. Le fantôme entre dans l'appartement en passant par l'ouverture de la courroie (15); il se penche vers la tête de la reine, et lui adresse ces paroles :
804 « Tu dors, Pénélope, le cœur affligé de chagrins ? Les immortels, dont les jours sont exempts de soucis et de larmes (16), ne veulent point que tu pleures et que tu gémisses. Ton fils te sera bientôt rendu, car il n'est pas coupable envers les dieux.»
Pénélope, goûtant un doux sommeil dans le palais des songes (17), lui répond aussitôt :
810 « Pourquoi, ma sœur, es-tu venue en ces lieux ? Jamais tu ne visitas mes demeures, tant nos palais sont éloignés les uns des autres. Tu m'ordonnes de calmer mes chagrins et les nombreuses douleurs qui dévorent mon cœur et mon âme. Mais j'ai perdu un noble et magnanime époux, qui brillait par ses vertus entre tous les fils de Danaüs ( cet illustre guerrier dont la gloire a retenti dans toute la Grèce et jusqu'au sein d'Argos). Maintenant mon fils chéri m'a quittée. Cet enfant, qui ne peut encore ni supporter les fatigues de la guerre, ni parler dans les assemblées publiques, est parti loin de moi sur un creux navire. Je pleure son absence plus encore que celle d'Ulysse. Tremblante, je crains qu'il n'ait beaucoup à souffrir soit sur la mer, soit parmi les peuples étrangers. De nombreux ennemis trament la perte de mon fils et veulent l'égorger avant qu'il ait touché la terre de sa patrie. »
Le ténébreux fantôme réplique à ces paroles :
825. « Rassure-toi, et n'abandonne pas entièrement ton âme à la douleur. Télémaque est accompagné d'un guide dont tous les hommes désireraient obtenir l'assistance (car son pouvoir est sans bornes) ; c'est Minerve-Pallas, qui compatit à tes souffrances et qui m'envoie vers toi pour te consoler. »
La sage Pénélope lui répond :
831. « Si tu es vraiment une déesse ; si tu as entendu la voix de Minerve, parle-moi de mon époux infortuné. Dis-moi si ce héros est encore vivant, et s'il voit la brillante lumière du soleil, ou s'il est déjà mort et descendu dans les ténébreuses demeures de Pluton. »
Le sombre fantôme lui dit à son tour :
836. « Je ne puis rien t'apprendre sur le sort de ton époux ; j'ignore même s'il est vivant ou s'il a péri. Tu sais, ô Pénélope, qu'il n'est point convenable de proférer des paroles vaines. »
838 A ces mots le fantôme sort par l'ouverture de la porte et s'évanouit au souffle des vents. La sœur d'Iphtimé se réveille aussitôt, et la joie renaît dans son cœur, parce que ce songe, fidèle interprète de la vérité, lui était apparu au milieu de la nuit.
842 Les prétendants, montés sur leurs vaisseaux, sillonnent les plaines humides, méditant au fond de l'âme le trépas de Télémaque. Au milieu de la mer, entre Ithaque et l'âpre Samos, s'élève une île hérissée de rochers ; cette île, très-petite, nommée Astéris, offre aux navires des ports favorables. C'est là que les Achéens dressent leurs embûches et attendent Télémaque.
Notes, explications et commentaires
(01) Le texte grec porte : Ἀχιλλῆος ῥηξήνορος (vers 5) (Achille qui enfonce les bataillons ennemis). Clarke n'a pas rendu convenablement ce passage par Achillis bellicosi ; Dubner, qui a corrigé Clarke, dit fort, judicieusement : Achillis perrumpentis-agmina virorum ; Voss l'a parfaitement traduit par : des schaarentrenners Achilleus (Achille qui rompt les phalanges ennemies). Les traducteurs français ont, comme de coutume, rendu l'épithète d'une façon peu convenable ; madame Dacier l'a passée sous silence ; mais Bitaubé et Dugas-Montbel écrivent, l'un, formidable et l'autre, valeureux.
(02) Nous traduisons comme Dugas-Montbel ζειἁσ (vers 41) par épeautre, à l'exemple de traducteurs de Strabon.
(03) Homère entend par ἐνώπια (vers 42) les murs de la façade d'une maison. Ces murs étaient en partie couverts par le portique, et c'était contre cette façade qu’on avait l'habitude de remiser les chars. Quand ce mot se trouve joint, comme ici, à l'épithète παμφανόων, il veut dire que cette partie de la muraille était brillante, parce qu'elle était ou exposée au soleil ou ornée de pièces de métal.
(04) Quelques commentateurs entendent par ἤλεχτρον (vers 73) (ambre) une sorte de composition métallique d'or et d'argent, renfermant environ un cinquième d'argent. Eustathe, Pline, Voss, Mueller, Buttman, Clarke et Dubner se prononcent en faveur de l'ambre ; Passow, Nitzsch et Wiedasch se déclarent au contraire pour la composition métallique.
(05) Nous avons suivi les corrections indiquées dans le texte grec de Dubner, et nous avons écrit πειρήσαιτο (vers 119) au lieu de μυθήσαιτο, lequel mot se trouve dans le texte de Clarke et a fort embarrassé madame Dacier, Bitaubé et Dugas Montbel. Nous devons ajouter que Voss a adopté cette correction dans son excellente traduction allemande de l’Odyssée, que nous citons toujours avec plaisir.
(06) Chez les anciens Grecs, on couvrait les tombeaux avec les cheveux des amis de ceux qui venaient de mourir.
(07) Le divin Péon (Παιὠν) était un célèbre médecin originaire d'Egypte, qui guérit jadis toutes les divinités de l'Olympe et fut ensuite adoré dans quelques contrées comme le dieu de la médecine.
(08) Dugas-Montbel a commis un non-sens en changeant le sujet de cette phrase et en faisant rapporter le verbe ἔην (vers 248) à mendiant, et non à Ulysse. Ainsi cet auteur dit: « On l'eût pris (Ulysse) pour un véritable mendiant tel qu'il n'en parut jamais sur les vaisseaux des Grecs, » tandis qu'il faut traduire ce passage comme nous l'avons fait plus haut. La note de Dugas-Montbel, dans ses Observations sur l'Odyssée, n'a nullement rapport à ce contre-sens ; elle ne fait seulement qu'expliquer le mot δέχτη (vers 248) (mendiant), qui a été pris à tort pour un nom propre par quelques interprétateurs. Nous nous sommes conformé au texte de Voss, ainsi conçu : so wie er wahrlich nicht im achœischen Lager einherging ( Ulysse ne marchait point comme mendiant dans le camp des Achéens.) Nous avons encore pour nous les textes latins de Clarke et de Dubner.
(09) Les traducteurs ne s'accordent pas à l'endroit de κατὰ δὲ φρόνιν ἤγαγε πολλήν (vers 258) que nous avons traduit, en adoptant les opinions de Clarke, de Dubner et de Bitaubé, par : « avec la réputation d'un homme plein de stratagèmes. » Madame Dacier, Dugas-Montbel et Voss rendent ce passage, la première par : « Il (Ulysse) porta aux Grecs toutes les instructions qui leur estoient nécessaires » le second par : « il leur rapporta de nombreux renseignements » et le troisième par : « mit grosser Kunde bercichert » (enrichi de grands renseignements).
(10) Nous avons suivi Voss pour l'explication de l'épithète εὔσελμος (vers 409) ; cet auteur la rend par schœngebordet (aux beaux planchers) ; Dubner dit bene-tabulalus en corrigeant Clarke, qui avait écrit transtratus. Madame Dacier et Bitaubé passent l'épithète sous silence, et Dugas-Montbel la traduit, selon sa coutume, par larges.
(11) Homère donne aux fleuves l'épithète de δὔπετής, parce que plusieurs d’entre eux furent formés par la pluie, comme le Sperchius et l'Egyptus.
(12) Le cypeiros des Grecs était ce que nous appelons en français souchet. — (Voir pour l'explication de ce mot les dictionnaires d'histoire naturelle au mot Cyperus).
(13)Tous les traducteurs latins, français et allemands, à l'exception de Dubner, ont, selon nous, mal compris ce vers de l'Odyssée :
αἰγίβοτος, καὶ μᾶλλον ἐπήρατος ἱπποβότοιο. (vers 606)
Madame Dacier dit : « Elle (Ithaque) n'est propre qu'à nourrir des chèvres, et avec cela elle m'est plus agréable que le pays où l'on nourrit des chevaux ; » Bitaubé : « Ses rochers (d'Ithaque), où ne broutent que des chèvres, me sont plus chers qu'un pays couvert de riches haras ; » et Dugas-Montbel :
« Mais ce pâturage de chèvres m'est plus agréable qu'un pâturage de coursiers, » Il est facile de s'apercevoir que Bitaubé et Dugas-Montbel ont copié madame Dacier et qu'ils ont commis tous trois la même faute. Clarke traduit ce vers par : Capris-pascendis-apta (ea est); et magis grata (solo) equis-pascendis-apto ; et Voss par : Ziegen nœhrt sie, doch lieb’ ich sie mehr, als irgen l ein Rossland (ce pays nourrit des chècres, mais je le préfère à un pays qui nourrit des chevaux). On voit que tous les auteurs que nous venons de citer ont fait rapporter ἐπήρατος au pays, en sous-entendant Télémaque. Dubner est le seul qui ait rendu le mot par aride, afin d'éclaircir le vers, qu'il traduit par : Capris pascendis-apta (est); et magis ardua (solo) equos piscente. C'est la judicieuse opinion de ce savant traducteur que nous avons adoptée plus haut.
(14)
Dugas-Montbel a fait ici un contre-sens en traduisant ces deux vers :
ἀλλ᾽ ἔτι πού τις ἐπέσσεται ὅς κεν ἔχηισι
δώματά θ᾽ ὑψερεφέα καὶ ἀπόπροθι πίονας ἀγρούς
(vers 754/755)
« Mais il sera là quelqu'un qui aura les demeures élevées et les champs fertiles au loin, » par : « Quelque jour un héros viendra, celui qui possède ces superbes palais et ces champs fertiles. » Cet auteur a sans aucun doute confondu l'indicatif avec le subjonctif et l'optatif.
(15) Le texte grec porte : παρὰ κληῖδος ἱμάντα (vers 802) (près de la courroie du verrou). Pour bien comprendre ce passage, il faut savoir que les portes étaient fermées par un levier en bois (χληἴς) et qu'à l'extrémité de ce levier était attachée une courroie qui passait à l'extérieur par un trou pratiqué à la porte même, et qui servait à tirer le levier pour le placer horizontalement. Puis on fixait le levier dans cette position en nouant la courroie à un anneau fixé à la partie extérieure de la porte ; cet anneau était destiné aussi à tirer la porte à soi pour la fermer. Lorsqu'on voulait entrer, on détachait la courroie de l'anneau, et l'on aidait le mouvement du levier par une espèce de verrou qui avait un manche et qu'on introduisait dans le trou par où passait la courroie.
(16) Le poète dit : θεοὶ ῥεῖα ζώοντες (vers 805) (les dieux vivant facilement). Madame Dacier, Bitaubé et Dugas-Montbel ont, passé tous trois sous silence l'épithète qu'Homère donne aux dieux ; Clarke et Dubner la traduisent par : dii facilèviventes ; et Voss la rend par : die seligen Gœtter des Himmels (les dieux bienheureux du ciel).
(17) Il y a dans le texte : ἐν ὀνειρείηισι πύληισιν (vers 809) (sous les portes des songes). D'après Homère le séjour des songes était situé à l'entrée du royaume des ombres vers le couchant. Dans cette phrase, il faut entendre que Pénélope repose à l'entrée du royaume des ombres.
Homère, Odyssée, Chant 5 (traduction française)
Homère
Odyssée
Pour d'autres traductions françaises
LIVRE V
texte grec
chant 4
chant 6
LE RADEAU D'ULYSSE,
a déesse Aurore quitte la couche du beau Tithon, pour apporter la lumière aux hommes et aux dieux. Les immortels assemblés sont assis sur leurs trônes ; au milieu d'eux est le fils de Saturne, Jupiter, qui tonne du haut des deux, et dont la puissance est infinie. Minerve, pensant à Ulysse, retrace les nombreuses souffrances de ce héros ; elle songe avec douleur que le fils de Laërte est encore retenu dans les demeures de la nymphe Calypso.
7 « Jupiter, dit-elle, et vous tous, dieux immortels et fortunés, écoutez-moi. Que désormais aucun des rois portant le sceptre n'ait plus dans son cœur ni bienveillance, ni affection, ni tendresse pour son peuple ; qu'il ne conçoive plus en son âme des pensées équitables et justes ; mais qu'il soit toujours cruel et ne commette sans cesse que des injustices. Car nul ne se rappelle Ulysse, nul parmi ce peuple sur lequel il régna comme le père le plus tendre ! Maintenant ce roi malheureux gémit dans une île ; il souffre des douleurs amères dans la grotte profonde de la nymphe Calypso, qui le retient par force auprès d'elle. Ce héros ne peut retourner dans sa patrie ; il ne possède ni vaisseaux garnis de rames, ni compagnons pour le conduire sur le vaste dos de la mer. On médite encore le meurtre de Télémaque, quand il reviendra dans son palais ; carie fils chéri d'Ulysse, pour entendre parler de son père, est allé dans la sainte Pylos et dans la divine Lacédémone. »
22 « Ô ma fille, quelle parole s'est échappée de tes lèvres ? N'as tu pas toi-même décidé qu'à son retour Ulysse se vengerait de ses ennemis ? Quant à Télémaque, conduis-le avec soin ( car tu en as la puissance), afin qu'il revienne sans danger sur sa terre natale, et que les prétendants s'en retournent sur leurs navire avant d'avoir accompli leur projet. »
Ainsi parle Jupiter, puis il dit à Mercure son fils bien-aimé :
29 « Toi qui fus toujours notre messager fidèle, cours dire à Calypso nymphe à la belle chevelure, que ma ferme résolution est que courageux Ulysse revienne dans sa patrie, et qu'il parte sans secours des hommes et des dieux. Ce héros, souffrant mille douleur et abandonné seul sur un radeau joint par des liens nombreux, arrivera le vingtième jour dans la fertile Schérie, contrée des Phéaciens, peuples qui ressemblent aux dieux (01). Les Phéaciens l'honoreront comme une divinité ; ils le conduiront dans sa chère patrie et lui donneront de l'or, de l'airain et des vêtements en plus grande abondance qu'Ulysse n'en eût rapporté d'Ilion s'il fût revenu sans malheur avec sa part des dépouilles. Le destin veut que ce héros revoie ses amis, sa patrie et ses demeures élevées. »
43 Il dit ; et aussitôt Mercure s'empresse d'obéir. Le messager attache à ses pieds de magnifiques et divins brodequins d'or qui le portent sur les ondes et sur la terre immense aussi vite que le souffle des vents. Puis il saisit la verge avec laquelle il ferme à son gré les yeux des hommes, ou arrache les mortels au sommeil ; le puissant meurtrier d'Argus s'envole en tenant cette verge entre ses mains. D'abord il s'arrête sur les montagnes de Pierie ; puis du haut des airs il s'élance et traverse l'océan. Le messager céleste effleure les vagues comme la mouette qui, dans les gouffres profonds de la mer stérile, poursuit les poissons et plonge ses ailes épaisses dans l'onde amère : tel paraît Mercure penché sur l'immense surface des eaux. Quand il touche à l'île lointaine, il quitte la mer azurée et marche sur le rivage ; bientôt il atteint la grotte spacieuse qu'habité Calypso, la nymphe à la belle chevelure. Mercure trouve la déesse dans l'intérieur de sa demeure : un grand feu brillait dans le foyer, et au loin s'exhalait le suave parfum du cèdre et du thuya fendus. Calypso, retirée du fond de la grotte, chantait d'une voix mélodieuse, et s'occupait à tisser une toile avec une navette d'or. — Autour de cette demeure s'élevait une forêt verdoyante d'aunes, de peupliers et de cyprès. Là, venaient construire leurs nids les oiseaux aux ailes étendues, les chouettes, les vautours, les corneilles marines aux larges langues, et qui se plaisent à la pêche (02). Là une jeune vigne étendait ses branches chargées de nombreuses grappes. Là, quatre sources roulaient dans les plaines leurs eaux limpides qui, tantôt s'approchant et tantôt s'éloignant les unes des autres, formaient mille détours ; sur leurs rives s'étendaient de vertes prairies émaillées d'aches et de violettes. Un immortel qui serait venu en ces lieux eût été frappé d'admiration ; et, dans son cœur, il eût ressenti une douce joie. — 75 C'est là que s'arrête surpris et étonné le messager Mercure. Quand il a bien admiré toutes ces beautés, il entre dans la vaste grotte. La divine Calypso, en apercevant Mercure, le reconnaît aussitôt ( car les dieux immortels ne sont jamais étrangers l'un à l'autre quelque éloignées que soient leurs demeures). Mercure ne trouve point le magnanime Ulysse au pied de la déesse ; ce héros, assis sur le rivage, poussait de longs gémissements.
Là, comme autrefois, consumant son cœur dans les pleurs, les soupirs et les chagrins , Ulysse contemplait la mer stérile en répandant des larmes. Calypso, la plus noble des déesses, place Mercure sur un trône éclatant et splendide, et elle lui adresse ces mots :
87 « Pourquoi, Mercure, immortel vénérable et chéri, dieu qui porte le caducée d'or, es-tu venu en cette île où tu ne pénétras jamais ? Dis-moi ce qui t'amène, car mon désir est d'accomplir tes vœux, si je le puis, et si leur accomplissement est possible ; (mais suis-moi d'abord afin que je t'offre un repas et l'hospitalité).
Elle dit, et place devant Mercure une table chargée d'ambroisie ; puis elle verse au dieu un rouge nectar. Le messager Mercure prend aussitôt les aliments et le breuvage qui lui sont présentés par la divine Calypso. Quand il a terminé le repas et ranimé ses forces, il fait entendre ces paroles :
97 « Tu me demandes, ô déesse, quel projet amène un dieu dans ton île ? Je te répondrai sans détour, puisque tu me l'ordonnes. Jupiter m'envoie ici malgré moi : qui oserait en effet traverser volontairement ces eaux immenses et salées ?.... Là, ne s'élève aucune ville où les mortels offrent aux dieux de pompeux sacrifices et d'illustres hécatombes. Tu sais que nul parmi les habitants de l'Olympe ne voudrait enfreindre la volonté puissante du dieu qui tient l'égide, ni même s'y soustraire. Le fils de Saturne dit que tu retiens près de toi le plus infortuné de tous les héros, de tous ceux qui, pendant neuf ans, combattirent autour de la ville de Priam, et qui, dans la dixième année, après avoir détruit cette ville, retournèrent dans leur patrie. Ces guerriers avaient offensé Minerve, et celle-ci souleva contre eux les tempêtes et les vagues immenses (tous les braves compagnons d'Ulysse perdirent la vie; lui seul, poussé par les vents et par les flots, fut jeté sur ce rivage). Jupiter t'ordonne de renvoyer promptement ce héros dans sa patrie ; car il ne doit point mourir loin de ceux qui l'aiment. La destinée d'Ulysse est qu'il revoie ses amis, sa patrie et ses demeures élevées. »
Il s'arrête ; et tout à coup frémit Calypso, la plus noble des déesses. Cependant elle adresse à Mercure ces rapides paroles :
118 « Immortels, que vous êtes jaloux et injustes ! Vous enviez à une déesse le bonheur de partager la couche d'un homme qu'elle s'est choisi pour époux ! Ainsi, lorsqu'Aurore aux doigts de rosé enleva le héros Orion, les dieux fortunés le poursuivirent de leur jalousie jusqu'à ce que Diane, la chaste déesse au trône d'or, l'eût percé, dans l'île d'Ortygie, de ses flèches rapides (03).
Ainsi, lorsque Cérés à la belle chevelure, obéissant aux désirs de son cœur, s'unit d'amour avec Jasion dans un champ que la charrue avait sillonné trois fois, Jupiter, instruit de cette union, lança contre Jasion sa foudre étincelante et le tua. Maintenant, divinités jalouses, vous m'enviez le bonheur de posséder un mortel ! Cependant c'est moi qui ai sauvé Ulysse, lorsque, seul, il se tenait sur la carène de son navire brisé par le tonnerre du fils de Saturne, au milieu du sombre océan (tous les vaillants compagnons d'Ulysse perdirent la vie ; lui seul, poussé par les vents et par les flots, fut jeté sur ce rivage). Je le recueillis avec amour ; je pris soin de son existence; je lui promis même de le rendre immortel et d'affranchir à jamais ses jours de la vieillesse. Mais enfin, si telle est la volonté de Jupiter qu'Ulysse parte, puisqu'aucun dieu n'ose se soustraire à cette puissance ; que ce héros s'éloigne de mon île, si toutefois le fils de Saturne lui ordonne de naviguer encore sur la mer stérile. Moi, je ne puis le renvoyer ; car je ne possède ni navires garnis de rames, ni compagnons pour le conduire sur le vaste dos de l'océan. Je consens cependant à l'assister de mes conseils ; je consens encore à ne lui rien cacher de tout ce qu'il doit faire pour revoir sans danger la terre de sa patrie. »
Le céleste messager lui répond à son tour :
146 « Renvoie promptement Ulysse, et crains, ô déesse ! le ressentiment de Jupiter, afin que, dans l'avenir, ce dieu ne puisse se courroucer contre toi. »
En achevant ces paroles, le puissant Mercure s'éloigne. L'auguste nymphe, après avoir entendu les ordres de Jupiter, se rend auprès du magnanime Ulysse, qu'elle trouve assis sur le rivage de la mer. Les yeux du héros ne tarissaient point de larmes ; et la vie, qui nous est si douce, il la consumait dans la tristesse eu soupirant après son retour ; car la nymphe ne lui plaisait plus (04). Durant la nuit il reposait, sans amour, auprès de celle qui l'aimait encore, dans la grotte profonde de la déesse Calypso. Durant le jour il était assis sur les rochers qui bordent la plage (là, livrant son âme aux pleurs, aux gémissements et aux chagrins ), il contemplait la mer stérile en répandant des larmes. La plus noble des déesses, s'approchant d'Ulysse, lui tient ce discours :
160 « Infortuné, ne pleure point en ces lieux, et ne consume pas ta vie dans la tristesse ; car je suis prête à te renvoyer. — Hâte-toi donc d'abattre ces arbres élevés, et de les joindre avec de l'airain pour te construire un large radeau ; puis attache à la partie supérieure de ce radeau un plancher qui puisse te porter sur les flots à travers la mer ténébreuse. Moi, je te donnerai du pain, de l'eau, du vin aux sombres couleurs, du vin qui fortifie le courage, pour éloigner de toi les tourments de la faim et de la soif. Je te donnerai encore des vêtements et je t'enverrai un vent favorable. J'espère alors que tu parviendras heureusement dans ta patrie, si les dieux le permettent, les dieux qui l'emportent sur moi, et par leur sagesse et par leur puissance. »
A ces mots, le divin Ulysse est ému ; il adresse aussitôt à la déesse ces rapides paroles :
173 « Calypso, tu médites certainement une autre pensée, et tu ne veux point me faire quitter ton île. Comment ! tu m'ordonnes d'affronter, sur un faible radeau, l'immense gouffre de la mer, gouffre périlleux et terrible que franchissent avec peine les rapides navires, lors même qu'ils sont favorisés par le souffle de Jupiter !... Non, je ne partirai pas sur ce radeau, à moins que tu ne me jures, ô déesse, par le plus grand des serments, que tu n'as point résolu ma perte. »
Il dit ; Calypso, la plus aimable des déesses, sourit ; et, prenant Ulysse par la main, elle lui tient ce langage :
182 « Fils de Laërte, que tu aimes à tromper ! Que ton esprit est fertile en ruses ! Comment as-tu songé dans ton âme à proférer de telles paroles ? —Je prends à témoin la terre et les vastes régions du ciel et les eaux souterraines du Styx, (serment terrible et redouté par les dieux fortunés !) non, je n'ai point résolu ta perte. Ulysse, ce que je médite pour toi, je le mettrais moi-même à exécution si j'étais soumise à un pareil destin. Mes sentiments sont toujours justes et équitables ; mon sein ne renferme pas, tu le sais, un cœur d'airain, mais un cœur plein de compassion. »
En disant ces mots, elle s'éloigne avec rapidité, et Ulysse suit les pas de Calypso. La déesse et le héros atteignent bientôt la grotte profonde ; Ulysse se place sur le siège que venait de quitter Mercure ; la nymphe lui apporte des mets, afin qu'il mange et boive comme boivent et mangent les faibles mortels. Elle-même s'assied en face du divin Ulysse ; les suivantes offrent à la déesse le nectar et l'ambroisie ; et tous deux alors portent les mains aux mets qu'on leur a servis et préparés. Quand ils ont bu et mangé selon les désirs de leurs cœurs, Calypso, la plus noble des déesses, fait entendre ces paroles :
203 « Fils de Laërte, Ulysse issu de Jupiter, héros fertile en stratagèmes, tu veux donc maintenant retourner sans délai dans ta chère patrie ? Eh bien! sois heureux ! Mais si tu savais, au fond du cœur, tous les maux qui te sont réservés par le destin avant que tu te reposes dans tes foyers, alors, malgré ton désir de revoir l'épouse que tu regrettes sans cesse, tu resterais volontiers en ces lieux et tu deviendrais immortel ! — Certes, je me glorifie de n'être point au-dessous de Pénélope, ni par ma taille, ni par les traits de mon visage. Comment, en effet, ces femmes mortelles oseraient-elles le disputer aux déesses et par la grâce et par la beauté ? »
Le prudent Ulysse lui répond en ces termes :
214 « Auguste déesse, ne t'irrite point de ce que je vais te dire. Je sais bien que la chaste Pénélope est au-dessous de toi et par l'élégance de sa taille, et par la beauté de son visage ; car Pénélope est une faible femme et toi tu es une déesse immortelle, exempte de vieillesse. Cependant je désire chaque jour revoir mon palais et ma terre natale ! — Que les dieux me poursuivent encore sur la mer ténébreuse, je suis prêt à tout supporter ; car ma poitrine renferme un cœur endurci aux souffrances. J'ai déjà essuyé bien des malheurs et enduré bien des fatigues sur les flots et dans les guerres : maintenant advienne ce qu'il pourra. (05)»
Ainsi parle Ulysse. — Le soleil se couche et les ténèbres se répandent sur la terre. — Alors le héros et la déesse se retirent dans l'endroit le plus secret de la grotte profonde, et tous deux ils se reposent en goûtant les charmes de l'amour.
227 Le lendemain, dès qu'apparaît la matinale Aurore aux doigts de rosé, Ulysse se couvre de sa tunique et de son manteau. Calypso se revêt d'une robe éclatante de blancheur (06), faite d'un tissu délicat et gracieux ; elle entoure sa taille d'une belle ceinture d'or, et elle orne sa tête d'un voile magnifique ; puis elle se dispose à tout préparer pour le départ du magnanime Ulysse. Elle donne à ce héros une forte hache d'airain à double tranchant et facile à manier : un superbe manche de bois d'olivier s'adaptait à cette hache. Calypso lui donne encore une besaiguë (07) bien polie. La déesse le conduit ensuite à l'extrémité de l'île où croissent des arbres élevés, l'aune, le peuplier et le pin dont les rameaux atteignent les nuages ; ces arbres, morts et desséchés depuis longtemps, pouvaient facilement flotter sur les ondes. Quand l'auguste déesse a conduit Ulysse vers le lieu où croissent ces arbres élevés, elle retourne dans sa demeure.
243 Alors le héros coupe les arbres et se hâte de terminer ses travaux. Il abat vingt troncs desséchés, les émonde avec le fer, les polit avec soin et les aligne au cordeau. Calypso, la plus noble des déesses, lui apporte des tarières. Aussitôt Ulysse perce tous les troncs, les assemble, et construit un radeau au moyen de clous et de chevilles. De même qu'un habile charpentier forme le plancher d'un long vaisseau de transport, de même Ulysse construit son vaste radeau.
Puis il place tout alentour de cet esquif des madriers qu'il consolide par de nombreuses poutres, et il termine son œuvre en joignant de larges planches les unes aux autres (08). Il fait ensuite un mât sur lequel il place une antenne, et il construit un gouvernail pour se diriger. Il entoure le radeau de claies d'osier, pour servir d'abri contre les vagues, et il jette sur le plancher une grande quantité de matériaux. Pendant qu'il se livre à ce travail, l'auguste déesse lui apporte des toiles destinées à former les voiles. Ulysse les dispose avec art ; il attache les câbles et les cordages ; et, à l'aide de forts leviers, il lance son radeau sur le divin Océan.
262 En quatre jours Ulysse achève son radeau. Le cinquième jour la déesse Calypso lui permet de quitter son île ; elle baigne le héros et le couvre de vêtements parfumés. L'auguste nymphe dépose dans le navire deux outres, l'une remplie d'un vin aux sombres couleurs, l'autre, plus grande, remplie d'eau ; dans une corbeille elle renferme les provisions du voyage ; elle y place d'autres mets qui réjouissent le cœur, et elle envoie au fils de Laërte un souffle doux et propice. Le divin Ulysse, joyeux, ouvre les voiles de, son radeau à ce vent favorable ; assis près du gouvernail, il se dirige avec habileté, et le sommeil ne ferme point ses paupières. Sans cesse il contemple les Pléiades, le Bouvier qui se couche lentement, la Grande-Ourse qu'on appelle aussi le Chariot, et qui tourne sur elle-même en regardant Orion, et la seule de toutes les constellations qui ne se baigne point dans les flots de l'Océan. — L'auguste Calypso lui avait recommandé de naviguer en laissant toujours les étoiles à sa gauche. — Pendant dix-sept jours il vogue sur les flots de la mer, et le dix-huitième jour il aperçoit les montagnes ombragées d'arbres du pays des Phéaciens. Ces montagnes, qui étaient les plus voisines de l'île de Calypso, lui apparaissent comme un bouclier sur la mer ténébreuse.
282 Le puissant
Neptune, revenant d'Éthiopie, aperçoit au loin, du haut des collines, Ulysse qui naviguait sur la mer. Aussitôt le dieu des eaux est enflammé de colère, et agitant sa tête il dit en son âme :
286 « Certes, les immortels ont changé le sort d'Ulysse pendant que j'étais au milieu du peuple d'Éthiopie. Déjà il touche à la terre des Phéaciens, qui doit être pour lui le terme de ses souffrances. Mais avant qu'il ait abordé je saurai bien lui susciter de nouveaux malheurs. »
291 En parlant ainsi, il rassemble les nuages, bouleverse les mers, et, prenant en main son trident redoutable, il déchaîne les tempêtes qui naissent de tous les vents opposés ; sous d'épais nuages il enveloppe à la fois et la terre et les eaux, et la nuit sombre descend des vastes régions célestes. Au même instant se précipitent avec fureur l'Eurus, le Notus, le violent Zéphyr, et le Borée glacial, soulevant et roulant des flots immenses. Alors Ulysse sent ses genoux s'affaisser et son cœur défaillir ; il pousse des gémissements et s'écrie :
299 «
Infortuné que je suis ! que vais-je encore devenir ? Je crains bien que la déesse Calypso ne m'ait dit la vérité ! Elle m'annonça qu'avant de revoir ma patrie je souffrirais sur mer de nouveaux malheurs : maintenant tout va s'accomplir. De quels affreux nuages Jupiter obscurcit les régions du ciel ! Comme ce dieu agite l'Océan et déchaîne les tempêtes de toutes parts ! Oh ! ma perte est certaine ! — Trois et quatre fois heureux sont les enfants de Danaüs qui succombèrent dans les larges plaines de Troie en combattant pour les Atrides ! Plût aux dieux que je fusse mort et que j'eusse subi ma destinée le jour où les Troyens lancèrent contre moi leurs javelots d'airain, alors qu'on se battait autour du cadavre du fils de Pelée ! J'aurais obtenu de somptueuses funérailles, et les Achéens eussent célébré ma gloire ! Mais aujourd'hui je suis destiné à périr d'une mort ignominieuse ! »
313 Comme il parlait encore, une vague immense fond sur lui, et, se précipitant avec fureur, elle fait tourner le faible esquif. Tout à coup Ulysse est lancé loin de son radeau, et le gouvernail s'échappe de ses mains. Alors tous les vents forment un tourbillon qui brise le mât du radeau par le milieu : la voile et les antennes sont emportées avec violence dans la mer. Ulysse reste longtemps enseveli sous les eaux ; il cherche vainement à remonter au-dessus des vagues impétueuses : les lourds vêtements que lui avait donnés Calypso le retiennent au fond de l'Océan. Enfin il surgit, et rejette de sa bouche l'onde amère qui coule aussi à longs flots de sa tête. Malgré toutes ces peines, Ulysse n'oublie point son radeau : luttant contre les vagues mugissantes, bientôt il le saisit. Le héros s'assied au milieu de ce frôle esquif pour éviter le trépas, et son radeau est poussé de tous côtés au gré des vagues. De même que le Borée emporte à travers les campagnes des chardons liés les uns aux autres en épais faisceaux : de même les vents enlèvent ça et là sur la mer le radeau d'Ulysse. Tantôt le Notus le livre au Borée qui le rejette au loin ; tantôt l'Eurus l'abandonne au Zéphyr qui le chasse à son tour.
333 Mais Ulysse est aperçu par la fille de Cadmus, la belle Ino, qui, mortelle autrefois, parla le langage des hommes, et qui maintenant, sous le nom de Leucothée, partage sous les flots les honneurs dus aux dieux. Cette déesse prend pitié du héros errant sur la mer et souffrant mille douleurs (semblable à un oiseau plongeur, elle s'élance du gouffre des eaux) ; elle se place sur le radeau d'Ulysse et lui adresse ces paroles :
339. «
Malheureux ! pourquoi Neptune est-il si violemment irrité contre toi ? Pourquoi te prépare-t-il des maux si grands et si terribles ? Non, malgré son désir, il ne te perdra pas ! Fais ce que je vais te dire (car tu ne me parais point manquer de prudence). Quitte tes habits, abandonne aux vents ton radeau, et, gagne, en nageant avec force, le pays des Phéaciens où le destin veut que tu sois sauvé ; puis entoure ta poitrine de ce voile sacré, et désormais tu n'auras à craindre ni les souffrances, ni la mort. Lorsque tes mains auront touché la plage, détache ce voile, et jette-le loin des rives, dans la mer ténébreuse, en détournant le visage. (09) »
En disant ces mots elle lui donne un voile ; et, semblable à un oiseau plongeur, la déesse se précipite dans la mer : une vague noire la dérobe aussitôt aux regards d'Ulysse. L'intrépide héros réfléchit aux paroles de Leucothée ; et en soupirant il se dit :
356 « Infortuné que je suis ! Cette déesse me tend peut-être un piège en me conseillant d'abandonner mon radeau. Je n'obéirai point ; car la terre que j'ai aperçue et qui doit être mon refuge est encore loin de moi. Ce que je vais entreprendre est, selon moi, beaucoup plus sage. Tant que ces troncs seront réunis, je resterai sur mon radeau et je supporterai avec patience toutes les infortunes. Mais dès que mon frêle esquif sera brisé par les flots, alors mes bras lutteront contre les eaux de la mer, puisqu'il ne me reste plus aucune autre ressource. »
365 Tandis qu'il agite ces pensées dans son âme, Neptune, le dieu qui ébranle la terre, soulève et roule contre Ulysse une vague immense, terrible, menaçante et haute comme une montagne. Ainsi que le souffle impétueux des vents emporte un monceau de pailles desséchées qu'il disperse de toutes parts : ainsi les longues poutres du radeau d'Ulysse sont jetées ça et là sur les flots. Le héros s'élance sur une de ces poutres, il la dirige comme un coursier, et il quitte les lourds vêtements que lui avait donnés la divine Calypso. Puis il place le voile de Leucothée sur sa poitrine , étend ses bras, se précipite dans la mer, et nage avec ardeur. — Mais le puissant Neptune, l'apercevant, agite aussitôt sa tête immortelle et dit :
377 « Erre maintenant en proie à de nombreuses souffrances, au milieu des flots, jusqu'au moment où tu te trouveras parmi les Phéaciens issus de Jupiter. Mais alors j'espère que tu n'oublieras point tes malheurs. »
En disant ces mots, Neptune frappe ses coursiers à la belle crinière, et il se dirige vers la ville d'Aiguës, où sont placés ses magnifiques palais.
382 Cependant
Minerve, la fille de Jupiter, conçoit un autre dessein. Elle arrête le cours impétueux des vents, et leur ordonne à tous de se calmer et de s'assoupir. La déesse excite le rapide Borée, et elle brise devant Ulysse les flots de la mer pour que ce héros, échappé aux Parques et à la mort, puisse gagner les rivages des Phéaciens, de ces peuples qui se plaisent à naviguer.
Durant deux jours et deux nuits entières Ulysse erre sur les vagues épaisses, en songeant souvent au trépas. Mais dès que la déesse Aurore à la belle chevelure amène le troisième jour, le vent s'apaise et les flots deviennent calmes. Le héros, porté par les vagues immenses, jette au loin ses regards pénétrants, et il aperçoit tout près de lui la terre des Phéaciens. De môme que des enfants voient avec plaisir leur père, qui, malade d'abord, se consumait lentement en souffrant de cruelles douleurs, parce qu'une divinité hostile le poursuivait sans cesse ; mais qui, enfin, à la grande joie de tous, est délivré de ses maux par les dieux eux mêmes : de même Ulysse voit avec transport apparaître à ses yeux la terre et les forêts. Il nage avec ardeur, et de ses pieds il s'efforce de gagner la rive ; mais lorsqu'il en est assez près pour que sa voix puisse être entendue, son oreille est frappée par le bruit des flots qui se brisent contre les roches : des vagues énormes s'élancent avec un horrible fracas sur l'aride continent, et tout est couvert par l'écume des ondes. Sur cette plage il n'y avait aucun port capable de recevoir des navires, ni aucune rade favorable ; le rivage était tout hérissé de rochers et d'écueils. Alors le divin Ulysse sent ses forces l'abandonner et son cœur défaillir; il pousse des gémissements profonds et s'écrie :
408 « Hélas ! lorsque Jupiter m'accorde enfin d'apercevoir cette terre inespérée, lorsqu'après avoir fendu les ondes je me croyais au terme de mes fatigues, je ne vois maintenant aucune issue pour sortir de la mer blanchissante. Ici des écueils aigus contre lesquels se brisent les flots impétueux ; là des roches immenses lisses et nues ; autour de moi le gouffre profond de la mer ; nulle part enfin je ne puis placer mes pieds pour échapper au malheur! Si j'avance, je crains qu'une vague ne m'enlève et ne me pousse contre cet âpre rocher : alors j'aurai fait des efforts inutiles. Si je nage plus avant pour trouver un port ou un rivage facile à aborder (10), je crains que la tempête ne m'enlève de nouveau et ne me rejette, malgré mes gémissements, au milieu de la mer poissonneuse. Un dieu pourrait encore m'envoyer, du fond des eaux, un de ces monstres nombreux que nourrit la célèbre Amphitrite ; car je sais combien le puissant Neptune est courroucé contre moi ! »
424 Tandis qu'il agite ces pensées dans son âme, une vague énorme le jette contre l'âpre rivage. Là son corps eût été déchiré, et les roches eussent brisé ses os, si Minerve aux regards étincelants n'eût inspiré le divin Ulysse. Soudain le héros saisit le rocher de ses deux mains et s'y attache en soupirant jusqu'à ce que la vague ait passé sur sa tête : c'est ainsi qu'Ulysse fut sauvé. Mais la vague, à son retour, le frappe en se précipitant sur lui, et le rejette au loin dans la mer. Ainsi, lorsque le polype est arraché de sa demeure, des cailloux nombreux adhèrent à ses pieds : ainsi la peau des mains d'Ulysse reste attachée à la pierre, et l'onde amère couvre ce héros. Là, sans doute, malgré le destin, l'infortuné Ulysse aurait péri, si Minerve aux yeux d'azur rie lui eût donné toute sa sagesse. Il s'élève alors au-dessus des flots qui roulent vers le rivage,
et il s'avance à la nage, les regards fixés sur la terre pour trouver un port ou une plage favorable. Le héros, en nageant, arrive bientôt à l'embouchure d'un fleuve aux eaux limpides, et y trouve un abord sans rochers qui offre un abri contre les vents. Dès qu'Ulysse a reconnu ce fleuve, il lui adresse cette prière :
445 « Roi de cette onde, quel que soit ton nom, écoute-moi. Il y a longtemps que je désire m'approcher de tes eaux et que je fuis sur les mers le courroux de Neptune ! Certes, il doit être respecté, même par les dieux immortels, l'homme qui a tant erré ! Je viens près de toi, souverain puissant, pour embrasser tes genoux (11), après avoir souffert bien des maux. Prends donc pitié de moi, ô fleuve, puisque j'implore ton secours ! »
451 Il dit.
Aussitôt le dieu arrête son courant et apaise les vagues; puis il répand le calme autour du héros et sauve le malheureux Ulysse en le recevant à l'embouchure du fleuve. Le fils de Laërte sent tout à coup fléchir ses genoux et ses bras vigoureux : les eaux de la mer avaient épuisé ses forces. Le corps d'Ulysse est enflé de toutes parts ; l'onde amère jaillit abondamment de sa bouche et de ses narines, et bientôt l'infortuné tombe sans respiration et sans voix, tant il est accablé de fatigues. Mais, dès qu'il commence à respirer, il détache le voile de la déesse et le jette dans le fleuve qui apporte à la mer son onde limpide (12) ; les flots l'entraînent, et la belle Ino le reçoit entre ses mains. Ulysse, après être sorti du fleuve, se couche sur les roseaux et baise avec transport la terre féconde. Alors en soupirant il s'écrie :
465 « Hélas ! qu'ai-je encore à souffrir, et que va-t-il m'arriver ? Si je passe la nuit à pleurer sur les bords de ce fleuve, je crains que le froid pernicieux du matin et la tendre rosée n'éteignent mes forces déjà bien affaiblies par la souffrance : un air glacial s'élève toujours du sein des fleuves au lever de l'aurore. Si je me dirige vers les collines ombragées d'arbres pour dormir sous d'épais taillis ( quand même je n'éprouverais aucun froid ni aucune fatigue, et que le doux sommeil s'emparerait de moi), je crains d'être la proie et la pâture des bêtes sauvages.»
474 Ce dernier parti lui semble cependant préférable, et aussitôt il s'achemine vers un bois situé sur une éminence, près du fleuve. Là il se blottit sous deux arbustes qui croissaient ensemble : l'un était un olivier franc, l'autre un olivier sauvage ; jamais le souffle des vents impétueux et humides n'arriva sous cet ombrage ; jamais le brillant soleil ne le frappa de ses rayons, et jamais a pluie n'y pénétra, tant ces arbres étaient touffus et fortement entrelacés. Le divin Ulysse se glisse sous ces arbustes ; puis il prépare avec ses mains une large couche. Sur la terre se trouvaient des feuilles sèches en telle abondance, que, dans la saison d'hiver, deux et trois hommes auraient pu s'y cacher, même lorsque le froid sévissait le plus cruellement. Le patient Ulysse contemple ces feuilles avec joie, et, après les avoir amoncelées, il y repose ses membres fatigués. — De même que l'habitant d'un champ situé loin de tout voisinage ensevelit un tison dans la cendre grisâtre, afin de conserver le germe du feu ; car il ne pourrait ailleurs trouver une seule étincelle : de même le héros s'ensevelit dans les feuilles. — Alors Minerve répand un doux sommeil sur les yeux du divin Ulysse pour le délasser de ses pénibles travaux.
Notes, explications et commentaires
(01) Le mot άγχίθεος (vers 35) (presque dieu) a été expliqué de deux manières ; les le traduisent par : qui approche des dieux ; les autres par : qui ressemble aux dieux. Les versions latines disent : qui propinqui diis sunt ; et Voss écrit gœtternahen ( qui approche des dieux).
(02) Ce passage d'Homère : τῆισίν τε θαλάσσια ἔργα μέμηλεν (vers 67) a été rendu d'une manière obscure par tous les traducteurs, parce que les deux mots ἔργα μέμηλεν signifient tout ce qui se rattache à la mer, soit la navigation, soit la pêche. Ainsi les traducteurs latins, sans tenir compte de l'extension donnée par le poète grec à ces deux mots, ont traduit ce passage par : quibus utique marina opera curœ-sunt. Dugas-Montbel, en suivant les versions latines, a rendu ce même passage d'une manière incompréhensible par ces mots : qui se plaisent aux travaux de la mer. Voss a été beaucoup plus clair en disant : welche die Küste des Meers mit gierigem Blicke bestreifen (qui explorent d'un œil avide les côtes de la mer). (03) Le texte porte: ἀγανοῖς βελέεσσιν (vers 124) (de ses flèches douces); parce que les traits des dieux paraissaient doux, tant ils étaient lancés avec rapidité.
(04) Dugas-Montbel a fait un contre-sens eu traduisant ce passage : ἐπεὶ οὐκέτι ἥνδανε νύμφη (vers 153) par auquel la nymphe ne voulait pas consentir ; tandis qu'il faut dire : car la nymphe ne lui plaisait plus. Dugas-Montbel a suivi ici un mauvais texte (celui de Barnésius) lui n'a été adopté ni par Clarke, ni par Wolf, ni par Dubner, ni par Voss, ni enfin par les meilleurs commentateurs d'Homère.
(05) Le texte grec porte : μετὰ καὶ τόδε τοῖσι γενέσθω (vers 224) que les versions latines ont rendu par : post illa et hoc quoque fiat.
(06) Il y a dans le texte : ἀργύφεον φᾶρος μέγα ἕννυτο νύμφη (vers 230) (la Nymphe revét un grand pharos blanc). Selon Dugas-Montbel le pharos était une espèce de manteau de toile que les hommes mettaient par-dessus la tunique lorsqu'ils ne se servaient pas du manteau nommé χλαῖνα, qui était de laine. Le même auteur ajoute que le pharos des hommes est toujours caractérisé dans Homère par l'épithète πορφύρεον (teint de pourpre), et que celui des femmes a constamment pour épithète ὰργύφεν (blanc, ou d'une blancheur éclatante) ; parce que celui des hommes servait de signe dans les combats, et que la couleur était plus apparente. Le pharos des femmes était un simple manteau sans agrafe, retenu par une ceinture qui passait au-dessous du sein.
(07) Homère dit : σκέπαρνον ; mais comme on entend par ce mot une hache à deux tranchants, une doloire, une besaiguë, nous avons adopté cette dernière signification. La besaiguë est encore un outil en fer acéré aux extrémités, et portant un manche au milieu.
(08) Pour l'explication de ce passage difficile, nous avons suivi la traduction de Voss, les Commentaires de
MM. Theil et Hallez-d'Arros, et les explications de Nitzsch.
(09) Dugas-Montbel est, de tous les traducteurs français, celui qui a le plus mal compris ce passage : αὐτὸς δ᾽ ἀπονόσφι τραπέσθαι (vers 350) (toi-même tourne-toi à l'écart) en disant : puis reprenez votre route, Voss le traduit très-clairement par : mit abgewendetem Antlilz (avec le visage détourne). (10) Le texte grec porte ἠιόνας τε παραπλῆγας (vers 418) (rivage oblique ou incliné). Nous pensons que Dugas-Montbel a traduit trop librement ce passage par plage tranquille.
(11) Il ne faut pas être surpris de cette expression d'Homère les fleuves sont toujours personnifiés. (12) Nous avons traduit ποταμὸν ἁλιμυρήεντα (vers 460) par : fleuve qui apporte des eaux à la mer, parce que le mot ἁλιμυρήεις (qui se jette à la mer) vient de άλς (onde salée), et de μύρω (couler). En nous conformant à l'étymologie du mot ἁλιμυρήεις, nous avons évité les contre-sens commis par Clarke, qui écrit fluvium salsuginosum ; par Dugas-Montbel, qui dit : le fleuve à l'onde salée ; et par Voss, qui traduit ce passage par : salzige welle des flusses (l'onde salée du fleuve). — Dubner a parfaitement compris le sens de cette phrase en traduisant ποταμὸν ἁλιμυρήεντα par fluvium mari se miscentem.
Homère, Odyssée, Chant 6 (traduction française)
Homère
Odyssée
Pour d'autres traductions françaises
LIVRE VI
texte grec
chant 5
chant 7
ARRIVÉE D'ULYSSE CHEZ LES PHÉACIENS.
e divin et intrépide Ulysse reposait ses membres appesantis par la fatigue et par le sommeil, lorsque Minerve arriva dans la ville des Phéaciens. Ces peuples habitaient jadis les vastes plaines d'Ypérée, situées près des demeures des Cyclopes, de ces hommes orgueilleux et redoutables qui les accablaient de maux parce qu'ils leur étaient supérieurs en force. Nausithoüs, semblable aux dieux , après avoir engagé les Phéaciens à quitter leur pays, les conduisit dans l'île de Schérie, loin de tous les mortels (01). Il construisit une enceinte pour la ville,éleva des palais pour les hommes, des temples pour les dieux, et fit le partage des terres.
11 Mais ce héros, vaincu par le destin, est déjà descendu dans les sombres demeures de Pluton. Alcinoüs, instruit dans la sagesse par les dieux immortels, règne sur ces peuples. — C'est dans son palais que s'arrête Minerve, la déesse aux yeux d'azur, méditant en son âme le retour du courageux Ulysse. D'abord elle pénètre dans la superbe chambre où repose une jeune vierge que sa taille élégante et ses formes divines égalent aux immortelles, Nausica, la fille du magnanime Alcinoüs ; deux suivantes, qui reçurent des Grâces la beauté en partage, dorment à l'entrée de cette chambre dont les magnifiques portes sont étroitement fermées. Comme un souffle léger, Minerve s'approche du lit de la jeune vierge, se penche vers sa tête et lui parle en se montrant semblable à la fille du célèbre nautonier Dymante, compagne du même âge qu'elle et la plus chère à son cœur. Minerve aux yeux d'azur, sous les traits de la fille du nautonier, lui dit :
25 « Nausica, ta mère, en te donnant le jour, te rendit bien négligente ; car tes beaux vêtements sont jetés ça et là sans aucun ordre. Cependant le jour de ton mariage approche, ce jour où lu dois revêtir de riches parures, et en offrir à ceux qui te conduiront vers ton époux (02). Les vêtements somptueux font acquérir parmi les hommes une renommée qui rend joyeux un père et une mère vénérables. Nausica, dès que brillera la déesse Aurore, allons ensemble plonger ces vêtements dans les ondes du fleuve ; moi, je t'accompagnerai pour t'aider, afin que tout soit prêt promptement ; car tu ne seras pas longtemps vierge. Déjà les plus illustres d'entre les Phéaciens te recherchent en mariage, parce que toi, tu es aussi d'une noble origine. Ainsi donc, dès le lever de la matinale Aurore, engage ton glorieux père à faire préparer les mulets et le char qui doivent transporter tes ceintures, tes manteaux et tes riches vêtements. Il sied certainement mieux à une fille de roi d'aller sur un char plutôt que de se rendre à pied vers ce fleuve, qui est très-éloigné de la ville. »