Odyssée (page 3)
41 En achevant ces paroles,
Minerve aux regards étincelants monte vers l'Olympe où, dit-on, est l'inébranlable demeure des dieux, séjour qui n'est pas agité par les vents, qui n'est point inondé par les pluies et où la neige ne tombe jamais ; mais où circule toujours un air pur, et où règne constamment une éblouissante clarté. Minerve, après avoir donné de sages conseils à la belle Nausica, se dirige vers les célestes demeures où les dieux fortunés se réjouissent sans cesse.
48 La déesse Aurore au trône éclatant parait aussitôt, et elle réveille Nausica aux riches parures. La jeune fille, toute surprise du songe qu'elle vient de faire, se hâte de traverser les appartements pour en prévenir sa mère et son père chéris, qu'elle trouve retirés dans l'intérieur du palais. — La reine, assise près du foyer, et entourée des femmes qui la servent, filait avec des laines teintes de pourpre. Alcinoüs était sur le seuil de la porte : il se rendait, appelé par les nobles Phéaciens, au conseil des illustres chefs de l'île de Schérie. — Nausica s'approche de son père et lui dit :
57 « Père chéri, ne me feras-tu point préparer un char élevé, un char aux belles roues, afin que je puisse plonger dans les eaux du fleuve mes riches vêtements tout couverts de poussière ? Lorsque tu délibères dans le conseil avec les premiers d'entre les Phéaciens, il faut que tu sois couvert de manteaux sans souillure. Eh bien ! mon père, tu as cinq fils dans ce palais : deux sont mariés, et les trois plus jeunes ne le sont pas encore ; ceux-ci veulent toujours, tu le sais, des tuniques d'une blancheur éclatante pour se rendre dans les chœurs et dans les danses, et le soin de préparer leurs tuniques repose sur ta fille chérie. »
Elle dit. Nausica, par prudence, n'osait parler à son père de son prochain mariage (03). Mais Alcinoüs pénétrant la pensée de sa fille lui répond par ces mots :
68 « Mon enfant, je ne te refuserai ni mes mules, ni rien de ce que tu me demandes. Va, mes serviteurs te prépareront un chariot élevé muni d'une corbeille habilement tressée. (04) »
Aussitôt il donne des ordres à ses esclaves, et tous s'empressent d'obéir. Les uns font sortir de la cour le chariot aux belles roues ; les autres conduisent les mules hors du palais et les attellent au chariot. La jeune fille apporte ses riches vêtements et les dépose sur l'élégant chariot. Sa mère place dans une corbeille des viandes de toute espèce, des mets délicieux, et verse du vin dans une outre de peau de chèvre ; (la jeune fille monte sur le char)
et la reine lui donne une huile ondoyante contenue dans une fiole d'or pour qu'après le bain elle puisse se parfumer avec les femmes qui l'accompagnent. Nausica saisit alors le fouet et les rênes brillantes ; elle frappe les mules pour les exciter à courir, et l'on entend aussitôt le bruit de leurs pas. Les mules s'avancent rapidement en emportant les riches vêtements de la jeune princesse suivie des femmes qui la servent.
85 Bientôt elles arrivent vers le limpide courant du fleuve ; là, dans des bassins intarissables, coule avec abondance une eau pure qui enlève rapidement toutes les souillures. Les suivantes de Nausica détellent les mules et les dirigent vers les rivages du fleuve pour qu'elles broutent les doux pâturages ; puis les femmes sortent du char les somptueux vêtements de la jeune fille, les plongent dans l'onde, et les foulent dans les bassins en luttant de vitesse les unes avec les autres. Lorsqu'elles ont ôté toutes les souillures qui couvraient ces riches étoffes, elles étendent les vêtements sur la plage en un lieu où la mer avait blanchi les cailloux ; elles se baignent ensuite, se parfument d'une huile onctueuse et prennent leur repas sur les rives du fleuve en attendant que les rayons du soleil aient séché les superbes parures de la belle Nausica. Quand elles ont apaisé leur faim, la jeune fille et ses suivantes quittent leurs voiles et jouent à la paume ; au milieu d'elles Nausica aux bras blancs dirige les jeux. Telle Diane, armée de ses flèches, se plaît à poursuivre dans les montagnes les sangliers et les cerfs rapides, soit sur l'aride Taygète, soit sur l'Érymanthe ; autour de la déesse jouent les nymphes des champs, filles de Jupiter qui tient l'égide, et Latone se réjouit dans son cœur, car au-dessus de toutes elle élève sa tête et son front, et on la reconnaît sans peine, elle la plus belle d'entre les belles : telle au milieu de ses suivantes s'élève Nausica libre encore du joug de l'hymen.
110 Mais, lorsque les suivantes se disposent à retourner au palais et qu'elles ont attelé les mules et plié les vêtements magnifiques, Minerve se demande comment Ulysse se réveillera et comment il pourra découvrir la vierge aux beaux yeux qui doit le conduire dans la ville des Phéaciens. En ce moment Nausica jette à l'une de ses suivantes une balle légère qui s'écarte et va tomber dans le gouffre profond du fleuve. Toutes les jeunes filles poussent alors des cris.
119. « Hélas ! chez quels peuples suis-je donc arrivé ? Sont-ce des barbares cruels et injustes, ou des hommes hospitaliers qui respectent au fond du cœur les dieux immortels ? Des voix de femmes ont frappé mon oreille ; mais ce sont peut-être celles des nymphes qui habitent les sommets élevés des montagnes, les sources des fleuves et les verdoyantes prairies. Serais-je près de quelques mortels à la voix humaine ? Levons-nous, et essayons de voir où nous sommes. »
127 En parlant ainsi, le divin
Ulysse sort de son taillis. Le héros de sa main vigoureuse rompt, dans le bois épais, une branche chargée de feuilles pour voiler son corps et sa pudeur ; il s'avance comme le lion nourri dans les montagnes, qui, se fiant à sa force, brave les pluies et les orages ; la flamme brille dans les yeux du lion, et il se précipite sur les bœufs, sur les brebis, sur les cerfs de la forêt ; mais la faim l'excite encore à fondre sur les troupeaux en pénétrant jusque dans leurs étables fermées de toutes parts : de même Ulysse marche vers ces jeunes filles, quoiqu'il soit sans vêtement ; car la nécessité l'y contraint. Souillé par l'onde amère, le héros leur apparaît si horrible qu'elles fuient de tous côtés sur les roches élevées qui bordent la mer. La fille d'Alcinoüs seule reste en ces lieux : Minerve a déposé dans l'âme de Nausica une audace nouvelle en bannissant toute crainte de son cœur. Tandis que la jeune vierge s'arrête avec courage en face du héros, Ulysse délibère en lui-même s'il saisira les genoux de la jeune fille, ou, se tenant éloigné, s'il la suppliera par de douces paroles de lui enseigner le chemin de la ville et de lui donner des vêtements ; il croit cependant préférable de se tenir loin de Nausica pour l'implorer, de peur qu'elle ne s'irrite s'il embrassait ses beaux genoux.
Aussitôt il lui adresse ce discours insinuant et flatteur :
149 « Je t'implore, ô reine, que tu sois ou déesse ou mortelle ! Si tu es une des divinités de l'Olympe, je ne puis mieux te comparer qu'à Diane, fille du puissant Jupiter, et par ta taille, ta beauté et les traits de ton visage. Si au contraire tu appartiens à la race des mortels, habitants de la terre, ô heureux, trois fois heureux ton père chéri, ta mère vénérable et tes frères bien aimés ; car ils doivent être ravis lorsqu'ils te contemplent, toi si jeune et si belle, traversant avec grâce les groupes des danseurs ! Mais le plus heureux de tous, c'est celui qui, t'offrant le cadeau des fiançailles, te conduira dans sa demeure ! Non, jamais je n'aperçus de mes propres yeux un être semblable à toi, ni parmi les hommes, ni parmi les femmes : à ton aspect je suis saisi d'admiration. —
162 Dans la ville de Délos, près de l'autel d'Apollon, je vis jadis s'élever dans les airs une tige nouvelle du célèbre et majestueux palmier (car autrefois je visitai cette île accompagné d'un peuple nombreux, et ce voyage fut pour moi la source de bien des maux) ; mais ainsi qu'à la vue de cet arbre, le plus beau de tous ceux qui croissent sur la terre, je restai, pendant longtemps, muet de surprise : de même, ô jeune fille, je t'admire avec étonnement et je crains même d'embrasser tes genoux. Cependant une grande douleur m'accable. Après vingt jours de souffrances, hier seulement j'échappai aux flots de la mer ténébreuse. Jusqu'alors je fus constamment poussé par les vagues impétueuses et par les violentes tempêtes loin de l'île d'Ogygie. Maintenant un dieu m'a jeté sur ce rivage, où peut-être vais-je éprouver de nouvelles infortunes ; je ne pense point qu'elles doivent cesser bientôt : les immortels me réservent sans doute encore de nombreux tourments.
175 Mais, ô reine, prends pitié de moi, puisque c'est toi que j'ai vue la première, et que je ne connais aucun des hommes qui habitent ces villes et ces contrées. Montre-moi le chemin de la cité et donne-moi quelques lambeaux de toile pour couvrir mon corps, si toutefois en venant ici tu as apporté les enveloppes de tes riches vêtements. Puissent les dieux t'accorder, ô jeune fille, tout ce que désire ton cœur ! Puissent-ils te donner un époux, une famille, et faire régner parmi vous l'heureuse concorde ! Non, il n'est point de bonheur plus grand, de bonheur plus désirable que celui de deux époux gouvernant leur maison animés par une seule et même pensée. Cette union fait le désespoir de leurs ennemis, la joie de leurs amis ; et les époux eux-mêmes sentent tout le prix de ce bonheur (05)! »
Nausica aux blanches épaules lui répond en disant :
187 « Étranger, tu n'es pas un homme vulgaire ni privé de raison. — Jupiter, le roi de l'Olympe, distribue comme il lui plaît la félicité à tous les mortels, aux bons comme aux mauvais : c'est lui qui t'a envoyé ces malheurs, et il faut, toi, que tu les supportes. — Mais, puisque tu es dans cette île, tu ne manqueras ni de vêtements, ni de tous les secours que l'on doit aux malheureux voyageurs qui viennent implorer notre pitié. Je t'enseignerai le chemin de la ville et je te dirai le nom du peuple qui l'habite. Les Phéaciens possèdent ce pays, et moi je suis la fille du magnanime Alcinoüs qui gouverne le royaume de ces peuples puissants. »
Ainsi parle Nausica ; puis elle dit à ses femmes à la belle chevelure :
199 « Arrêtez, ô mes compagnes
! Pourquoi fuyez-vous à la vue de cet étranger ? Pensez-vous donc que ce héros soit un de nos ennemis ? Non, il n'est point encore né, et il ne naîtra jamais, le mortel qui oserait venir dans le pays des Phéaciens pour y porter la guerre (06); car nous sommes chéris des dieux immortels. Nous habitons, séparés de tous, une île située vers les confins du monde, au sein de la mer mugissante ; et nul peuple ne vient nous visiter. Cet étranger est un infortuné dont nous devons prendre soin ; car il erre depuis longtemps sur les flots. Jupiter nous envoie tous les malheureux et tous les étrangers égarés par les tempêtes. Comme les dons les plus faibles sont toujours agréables à ceux qui souffrent, mes compagnes, offrez à cet homme les aliments et le breuvage ; puis baignez-le dans le fleuve, en un lieu qui soit à l'abri des vents. »
211 A ces mots les suivantes s'arrêtent et s'encouragent mutuellement. Elles conduisent Ulysse dans un endroit abrité comme l'avait ordonné Nausica, la fille du magnanime Alcinoüs ; elles déposent tout près de lui des vêtements, une tunique et un manteau ; elles lui donnent une huile onctueuse renfermée dans une fiole d'or, et elles l'engagent à se baigner dans le courant du fleuve. Alors le divin Ulysse parle en ces ternies aux compagnes de Nausica :
218 « Jeunes filles, éloignez-vous tandis que j'enlèverai l'onde amère qui couvre mes épaules et que je m'inonderai d'huile odorante. Depuis longtemps aucune essence n'a été répandue sur mon corps. Je n'oserai jamais me baigner devant vous ; et maintenant j'ai honte d'être nu en votre présence, ô jeunes filles à la belle chevelure ! »
223 Il dit ; les suivantes s'éloignent et rapportent ce discours à Nausica. — Le divin Ulysse enlève avec l'eau du fleuve la fange qui couvrait son dos et ses larges épaules ; puis il essuie sa tête souillée par l'écume de la mer stérile. Quand il s'est baigné et qu'il a répandu sur son corps l'huile odorante, il se revêt des
habits que lui avait donnés la jeune vierge, libre encore du joug de l'hymen. Soudain Minerve, fille de Jupiter, fait paraître Ulysse plus grand et plus majestueux ; la longue chevelure du héros descend de sa tête en boucles ondoyantes semblables à la fleur d'hyacinthe. De même qu'un ouvrier habile, instruit dans tous les arts par Vulcain et Minerve-Pallas, entoure d'or l'argent splendide pour créer de magnifiques chefs-d'œuvre : de même la déesse répand la grâce et la beauté sur la tête et les épaules d'Ulysse. Le héros, tout resplendissant de cette beauté nouvelle, va s'asseoir sur les bords de la mer. Nausica, en l'apercevant, est saisie d'admiration. Aussitôt elle adresse ces paroles à ses compagnes :
239 « Jeunes filles, écoutez ce que je vais dire. Non, ce n'est point contre la volonté de tous les immortels, habitants de l'Olympe, que cet étranger est venu parmi les Phéaciens, parmi ces peuples qui ressemblent aux dieux. D'abord il m'est apparu sous des formes vulgaires, et maintenant, par sa grâce, il est semblable aux divinités qui résident dans les vastes régions célestes. Puisse l'époux qui me sera choisi parmi tous les jeunes hommes de cette île égaler ce héros ! Puisse cet étranger se plaire et rester parmi nous! Maintenant, mes compagnes, offrez-lui des aliments et le breuvage. »
A ces mots toutes les suivantes s'empressent d'obéir. Elles apportent à l'étranger des aliments et le breuvage. Alors l'intrépide Ulysse mange et boit avec avidité ; car depuis longtemps il n'avait pris aucune nourriture.
251 Nausica aux bras blancs médite un autre projet. Elle plie les vêtements, les place sur le char, met sous le joug les mules aux pieds vigoureux, monte sur ce chariot, et encourage Ulysse par ces paroles :
255. « Étranger, lève-toi maintenant, et allons à la ville. Je vais te conduire dans le palais de mon père, où tu verras réunis les plus illustres d'entre les Phéaciens. Fais alors ce que je vais te dire, car tu ne me sembles pas manquer de prudence. Tant que nous parcourrons les champs labourés par les hommes, hâte-toi de suivre avec mes compagnes le char traîné par les mules ; moi je te servirai de guide. Quand nous serons près d'entrer dans la ville qu'entouré une haute muraille (dans cette ville qui, de chaque côté, possède un beau port dont l'entrée est étroite, et qui renferme cependant de nombreux navires rangés avec ordre : chaque Phéacien a, dans ce port, un abri particulier pour son vaisseau (07); dans cette ville où tout autour du magnifique temple de Neptune s'étend une place pavée de grosses pierres profondément enfouies dans le sol ; là on prépare les agrès des sombres navires, les cordages et, les câbles, et l'on polit les rames ;
270 les Phéaciens ne font ni arcs, ni carquois, mais ils construisent des mâts, des rames et des vaisseaux sur lesquels ils traversent avec joie les mers blanchissantes) ; quand, dis-je, nous approcherons de la ville, évitons les propos malveillants ; craignons que quelqu'un ne nous suive et ne nous raille, car il y a beaucoup d'insolents parmi le peuple. Si un homme d'origine obscure vient à nous rencontrer, il ne manquera pas de dire :
276 Quel est cet étranger si grand et si beau qui suit Nausica ? Où l'a-t-elle rencontré ? Serait-ce celui qui deviendra son époux ? Elle a peut-être recueilli cet homme poussé sur nos côtes avec son navire par les violentes tempêtes, puisqu'il n'existe aucun peuple voisin de notre île. Sans doute qu'aux prières de cette jeune fille un dieu ardemment désiré est descendu du ciel, et maintenant elle veut le retenir pour toujours auprès d'elle. Certes, elle a mieux fait d'aller elle-même chercher un époux ailleurs. Elle méprise, dit-on, les Phéaciens parmi lesquels cependant tant de nobles hommes la recherchent en mariage.
285 C'est ainsi qu'ils parleraient, et leurs paroles seraient outrageantes pour moi. Je blâmerais celle qui agirait de la sorte, et qui, sans l'aveu de son père et de sa mère, se mêlerait aux hommes avant d'avoir célébré publiquement son union. Étranger, écoute mes paroles afin que mon père t'accorde promptement tout ce qu'il te faut pour quitter cette île et retourner dans ta patrie. Tu trouveras sur les bords de la route un bois magnifique consacré à Minerve et planté de hauts peupliers. Là coule, au milieu d'une prairie verdoyante, une source limpide ; là se trouve le champ de mon père, florissant verger, qui n'est éloigné des habitations que de la portée de la voix. Repose-toi en ces lieux jusqu'à ce que moi et mes femmes nous soyons entrées dans la ville et que nous ayons atteint le palais de mon père. Alors dirige-toi aussi vers la cité et informe-toi de la demeure du magnanime Alcinoüs. Cette demeure est facile à trouver : un faible enfant pourrait t'y conduire, car parmi les palais des Phéaciens il n'en est point de comparable à celui d'Alcinoüs. Dès que tu auras franchi les cours et que tu seras sous les portiques, traverse les appartements pour arriver jusqu'à ma mère ; tu la trouveras assise près du foyer, appuyée contre une colonne et filant, devant la flamme éclatante, des laines teintes de pourpre d'une admirable beauté : derrière elle se tiennent les femmes qui la servent. Là, mon père, assis sur son trône placé en face du foyer, se verse du vin et se repose comme un immortel. Ne t'arrête point auprès de lui, mais embrasse les genoux de ma mère afin que bientôt tu puisses joyeusement revenir dans ta chère patrie, quelque éloignée qu'elle soit. (Oui, si cette reine a pour toi des sentiments de bienveillance, tu reverras tes amis, ta patrie et tes superbes palais) (08) »
316 En achevant ces mots,
Nausica pique les mules avec son fouet
celles-ci quittent les rives du fleuve et s'avancent rapidement à travers les plaines en frappant en cadence la terre de leurs pieds agiles. La jeune vierge retient les rênes et gouverne le fouet avec adresse pour que ses femmes et Ulysse puissent la suivre. — Le soleil se couchait (09) quand ils atteignirent le bois sacré de Minerve. — Le divin Ulysse se repose et bientôt il adresse cette prière à la fille du puissant Jupiter :
324 « Entends ma voix, fille invincible du dieu qui tient l'égide ! Exauce enfin les vœux de celui que tu n'écoutas jamais lorsque, battu par les tempêtes, il fut le jouet du redoutable Neptune ! Fais que les Phéaciens me reçoivent avec amitié, et qu'ils aient pitié de moi ! »
328 C'est ainsi qu'il priait, et Minerve l'entendit ; mais cette déesse ne voulut point paraître devant Ulysse, car elle craignait Neptune, le frère de son père. — Le puissant dieu des flots garda son ressentiment contre le divin fils de Laërte, jusqu'au jour où ce héros revint dans sa patrie.
Notes, explications et commentaires
(1) Homère dit : loin des hommes ingénieux (ἑκὰς ἀνδρῶν ἀλφηστάων) (vers 8)
(2) Dugas-Montbel, en voulant s'écarter des versions françaises et latines, a commis un non-sens en traduisant : τὰ δὲ τοῖσι παρασχεῖν, οἵ κέ σ᾽ ἄγωνται (vers 28) par : « et même eu offrir à celui qui sera votre époux. » Cet auteur, dans ses Observations, a voulu justifier sa traduction en s'appuyant sur ce qu'il appelle la syntaxe de la pensée ; nous pensons qu'il aurait mieux fait de s'appuyer sur la syntaxe de la grammaire ; car le passage d'Homère signifie textuellement : et en offrir des vêtements à ceux qui te conduisent. D'ailleurs, madame Dacier et Bitaubé, sans être très clairs, se sont un peu plus rapprochés du sens ; et Clarke, Oublier et Voss ont traduit très exactement le vers que nous venons de citer.
(3) Homère dit : θαλερὸν γάμον (vers 66) (mariage florissant). Il nous a été impossible de rendre en français le mot θαλερὸν. D'après le Dictionnaire des Homèrides, cette phrase signifierait « un mariage célébré dans la fleur de l’âge entre de jeunes fiancés. »
(4) Selon Dugas-Montbel, il faut distinguer dans Homère les chars destines à la guerre et aux voyages, et les chariots qui servaient à transporter toute espèce d'objet. Le char de bataille était nommé ἄρμα (τὀ), ὄχος (τὀ) δίφρος (ὸ). Le chariot de transport se nommait ἄμαξα (ἡ), ὰπήνη (ἡ). Le chariot appelé ὰπήνη était spécialement attelé de mules ; il avait quatre roues, et était construit de manière à pouvoir recevoir une corbeille ou un coffre dans lequel on plaçait les objets qu'on voulait transporter.
(5)
Nous avons rendu ce passage : μάλιστα δέ τ᾽ ἔκλυον αὐτοί (vers 185) par : et ils sentent eux-mêmes tout le prix de ce bonheur. Madame Dacier et Dugas-Montbel se sont tous deux écartés du véritable sens en disant, la première : « union qui est pour eux un trésor de gloire et de réputation » et le second : « eux surtout obtiennent une grande renommée. » Ce dernier auteur ajoute dans une note (Observat. sur l'Odyssée, chant VI, p. 100) qu'il avait d'abord traduit ce passage par : « eux seuls connaissent toute leur félicité » en suivant le sens indiqué par les scoliastes, qui rendent cette phrase par : eux seuls connaissent et jouissent de ce mutuel avantage, ou bien de leur mutuelle bienveillance ; mais plus tard, s'appuyant sur l'autorité d'Eustathe et sur celle de M. Boissonade, il pensa, avec ce dernier auteur, que μάλα κλύω correspondant à l'expression latine benè audire, lien entendre, être loué, il fallait traduire ce passage par : ils obtiennent, une bonne renommée. Avant d'aller plus loin, remarquons que cette analogie n'est point fondée ; car μάλιστα étant le superlatif de μάλα (fort beaucoup), n’a aucun rapport avec les mots prœclarè et optimè, mais signifie tout simplement maximè. Ainsi Dugas-Montbel a donc eu tort de dire que Barnès et Clarke avaient mal rendu la phrase grecque par : maxime vero sentiunt et ipsi, tandis qu'à tort il voulait, lui, qu'on la traduisît par : prœclarè audiunt et ipsi. D'ailleurs Dubner s'est entièrement conformé au texte de Clarke ; et Voss traduit ce passage par : und mehr noch geniessen sie selber (et eux-mêmes en jouissent encore davantage).
(6) Ce passage difficile a été rendu d'une manière plus ou moins obscure par les traducteurs français et latins. Nous avons suivi, nous, les explications de Nitzsch et la traduction de Voss. Les savants auteurs du Dictionnaire des Homérides, en citant Voss, disent que cet écrivain traduit ce passage par : il ne se meut pas encore, et il ne sera jamais, le mortel, etc. Il paraît alors que MM. Theil et Hallez d'Arros avaient sous les yeux une autre édition que celle que nous possédons, car, dans celle-ci, nous lisons : Certes, il ne vit pas encore, et il ne sera jamais, celui qui, etc. : Wahrlich der lebt noch nicht. und niemals wird er gelioren (Homer's Odyssée, von Joh. Heinr. Voss herausgegcbeu von Abraliain Voss. Leips., 1837 ; — sechsltr Gesang, v. 201).
(7)
Pour l'explication de ce passage difficile, qui n'a pas encore été rendu en français, nous avons suivi les judicieux Commentaires de Nitzsch et les savantes traductions de Dubner et de Voss.
(8) Ces trois derniers vers ne se trouvent, point dans un manuscrit de Vienne consulté par Aller ; Wolf les renferme entre deux parenthèses, et Knight les supprime.
(9) Les scoliastes observent ici que, par ces mots du texte : δύσετό τ᾽ ἠέλιος (vers 321) il faut entendre seulement que le soleil était sur son déclin, parce que, si le soleil avait été couché, Minerve n'aurait pas eu besoin d'envelopper Ulysse d'un nuage pour le dérober aux regards des Phéaciens.
Homère, Odyssée, Chant 7 (traduction française)
Homère
Odyssée
Pour d'autres traductions françaises
LIVRE VII
texte grec
chant 6
chant 8
Livre VII
ARRIVÉE D'ULYSSE CHEZ ALCINOÜS.
e divin et intrépide Ulysse suppliait ainsi la déesse Minerve. — Nausica arrive à la ville sur le chariot traîné par de fortes mules. Lorsque cette jeune fille est devant la superbe demeure de son père, elle s'arrête sous les portiques. Les frères de Nausica, semblables aux dieux, s'empressent autour d'elle ; les uns détellent les mules du chariot, les autres portent les riches vêtements dans l'intérieur du palais, et Nausica se dirige vers ses appartements. Une vieille femme d'Épire, la suivante Euryméduse, que naguère dix vaisseaux ballottés par les flots amenèrent en cette île, enflamme le bois dans le foyer : les Phéaciens choisirent Euryméduse pour l'offrir en présent au roi Alcinoüs que le peuple écoute comme un dieu ; ce fut elle qui jadis éleva dans le palais la belle Nausica. Maintenant Euryméduse Dispose le feu et prépare le repas.
Alors Ulysse se lève pour aller à la ville. Minerve-Pallas chérit ce héros, le couvre d'un épais nuage afin que sur sa route les magnanimes Phéaciens ne puissent ni le railler ni l'interroger. Quand Ulysse est près d'entrer dans cette agréable cité, Minerve, la déesse aux yeux d'azur, marche à sa rencontre sous les traits d'une jeune fille portant une urne ; elle s'arrête devant lui, et Ulysse lui parle en ces termes :
21 « Ô ma fille, pourrais-tu me conduire dans la demeure du héros Alcinoüs roi des Phéaciens ? Je suis un malheureux voyageur et je viens d'un pays éloigné. Je ne connais, moi, aucun des hommes qui habitent cette ville et cultivent ces champs. »
La déesse Minerve lui répond :
28 « Oui sans doute, vénérable étranger, je t'indiquerai la demeure que tu me demandes ; car le palais de mon irréprochable père touche à celui d'Alcinoüs. Mais marche toujours en silence, et je te montrerai le chemin : surtout ne regarde ni n'interroge personne. Les Phéaciens ne sont point favorables aux voyageurs, et ils accueillent sans bienveillance ceux qui viennent des pays lointains. Ces peuples, protégés par Neptune, se fient à leurs navires légers et rapides, et ils sillonnent sans cesse l'immense surface de la mer ; car leurs vaisseaux sont légers comme l'aile et rapides comme la pensée.»
37 Minerve ayant ainsi parlé précède le héros qui suit ses pas. — Les Phéaciens, navigateurs illustres, ne l'aperçurent point lorsqu'au milieu d'eux il traversa la ville : Minerve par amour pour Ulysse, l'avait enveloppé d'un nuage céleste (01). — Le héros, en s'avançant, admire le port rempli de navires égaux, la place publique où s'assemblent les chefs du peuple, les longues et hautes murailles garnies de gigantesques pieux : spectacle admirable à voir. Lorsqu'ils sont arrivés tous deux devant le magnifique palais du roi, la déesse aux yeux d'azur dit à Ulysse :
48 « Voilà, vénérable étranger, la demeure que tu m'as ordonné de t'indiquer. Tu trouveras dans ce palais les princes chéris de Jupiter rassemblés pour le festin. Entré donc sans crainte dans cette maison. L'homme intrépide réussit mieux en toute entreprise, lors même qu'il arrive d'un pays éloigné. D'abord, tu t'adresseras à la reine : son nom est Arété (02), et elle descend des mêmes ancêtres qui donnèrent le jour au roi Alcinoüs. Nausithoüs naquit du redoutable Neptune et de Péribée, la plus belle des femmes et la plus jeune d'entre les filles du magnanime Eurymédon qui régna jadis sur les géants orgueilleux ; ce héros anéantit pour jamais ce peuple criminel, et lui-même il trouva la mort au milieu des combats. Neptune s'unit donc à Péribée ; il eut avec elle le courageux Nausithoüs, roi des Phéaciens et père d'Alcinoüs et de Rhexenor. Ce dernier héros récemment uni n'eut point de fils : il mourut frappé dans son palais par les flèches d'Apollon, le dieu à l'arc d'argent. Rhexenor ne laissa qu'une seule fille, Arété, qu'Alcinoüs choisit pour épouse, et qu'il honore maintenant comme nulle autre femme n'est honorée sur la terre, même parmi toutes celles qui, soumises à leur époux, gouvernent avec sagesse leurs somptueuses demeures. Ainsi la noble Arété est chérie par ses enfants, par le roi Alcinoüs lui-même, et par tous les Phéaciens qui la contemplent comme une déesse et lui adressent de nombreuses bénédictions toutes les fois qu'elle se promène par la ville. Jamais son esprit n'a manqué de prudence ; et par de sages pensées elle termine les querelles qui s'élèvent parmi les hommes. Si cette reine a pour toi quelque bienveillance, tu reverras bientôt tes amis et ta terre natale. »
78 Telles sont les paroles que prononce Minerve aux yeux d'azur ; puis en s'élançant sur la mer stérile elle quitte la riante Schérie. La déesse traverse les plaines de Marathon, la ville aux larges rues des Athéniens, et elle se rend dans la superbe demeure d'Érechthée. — Ulysse s'avance vers le riche palais d'Alcinoüs, le cœur agité de mille pensées, et il s'arrête avant de franchir le seuil d'airain. — La haute demeure du magnanime Alcinoüs brille ainsi que la splendide clarté de la lune et l'éclatante lumière du soleil. Les murailles sont de toutes parts revêtues d'airain, depuis l'entrée du palais jusqu'au fond des appartements ; tout autour des murailles règne une corniche azurée. L'intérieur de cette demeure inébranlable est fermé par des portes d'or ; les montants d'argent reposent sur le seuil d'airain, et le linteau des portes est aussi en argent et l'anneau est en or. Aux extrémités des portes on aperçoit des chiens d'or et d'argent qu'avait forgés Vulcain avec un art merveilleux pour garder la demeure du magnanime Alcinoüs ; ces chiens sont immortels et pour toujours exempts de vieillesse (03). Dans l'intérieur du palais, depuis le seuil jusqu'à l'extrémité des vastes salles se trouvent des sièges rangés le long des murailles ; ces sièges sont recouverts de tissus finement travaillés par des mains de femmes : là s'asseyent les chefs des Phéaciens pour goûter les douceurs du repas, car ils ont chaque jour de nouvelles fêtes. Sur de magnifiques piédestaux s'élèvent des statues en or représentant des hommes encore jeunes tenant entre leurs mains des flambeaux allumés servant à éclairer pendant la nuit la salle des convives. Cinquante femmes esclaves servent dans ce palais ; les unes broient sous la meule le jaune froment ; les autres tissent la laine ou filent la toile, et les mains de ces femmes sont aussi mobiles que les feuilles d'un haut peuplier agité par le vent : une huile éclatante semble couler de ces magnifiques étoffes tissées avec tant d'habileté. Autant les Phéaciens surpassent tous les hommes dans l'art de diriger les rapides navires sur la mer ténébreuse, autant les Phéaciennes l'emportent sur les autres femmes et par leur adresse et par l'excellence de leurs tissus ; car Minerve leur accorda la faveur de produire des ouvrages merveilleux et d'avoir de sages pensées. — En dehors de la cour et tout près des portes se trouve un jardin de quatre arpents, fermé par une enceinte. Là croissent des arbres élevés et verdoyants, des poiriers, des grenadiers, des pommiers, des figuiers et des oliviers toujours verts ; ces arbres sont chargés de fruits toute l'année, et ils en portent pendant l'hiver comme pendant l'été : le souffle du zéphyr fait tantôt naître les uns et tantôt mûrir les autres. La poire vieillit auprès de la poire, la pomme auprès de la pomme, le raisin auprès du raisin et la figue auprès de la figue. — Là est aussi plantée une vigne dont les grappes sèchent aux rayons du soleil, dans une plaine unie et découverte ; d'autres sont cueillies par le laboureur, ou pressées dans la cuve, et a quelque distance on aperçoit encore de jeunes grappes : les unes sont en fleur, et les autres commencent à noircir. — A l'extrémité du jardin, des espaces réguliers sont remplis de diverses plantes potagères qui fleurissent constamment. En ces lieux coulent deux fontaines ; la première répand son onde limpide à travers le jardin ; la seconde serpente à l'entrée de la cour, près du palais élevé : c'est là que les Phéaciens viennent puiser l'eau. — Tels sont les présents splendides dont les dieux embellirent la demeure d'Alcinoüs.
133 A cette vue le divin Ulysse s'arrête étonné. Le héros, après avoir admiré toutes ces merveilles, franchit rapidement le seuil et pénètre dans l'intérieur du palais il trouve les princes et les chefs des Phéaciens offrant, avec leurs coupes, des libations à Mercure : c'est en l'honneur de ce dieu que l'on fait les derniers sacrifices quand ou songe au sommeil. L'intrépide Ulysse, toujours enveloppé par l'épais nuage, traverse la demeure et arrive auprès d'Alcinoüs et de la belle Arété. Il entoure de ses bras les genoux de la reine, et soudain le céleste nuage se dissipe. Tous les Phéaciens restent muets en apercevant cet étranger, et ils le contemplent avec admiration. Alors Ulysse fait entendre ces paroles suppliantes :
146 «Arété, fille du divin Rhexenor, écoute-moi. Après avoir beaucoup souffert, je viens me jeter à tes pieds et implorer ton époux et ses convives. Puissent les dieux vous accorder à tous des jours heureux ! Puisse aussi chacun de vous laisser à ses enfants les richesses de son palais et les honneurs qu'il reçut du peuple ! Mais, faites que je quitte cette île, et que je retourne bientôt dans ma patrie ; car, depuis longtemps, je supporte, loin de mes amis, d'amères douleurs ! »
153 En achevant ces mots, le héros va s'asseoir près du feu, sur la cendre du foyer(04), et tous les assistants gardent un profond silence. Tout à coup se lève le vieux guerrier Échénus, le plus âgé des Phéaciens, Échénus qui brillait par ses paroles et par sa connaissance des temps passés ; ce héros, plein de bienveillance, s'exprime en ces termes :
159 «Non, sans doute, Alcinoüs, il n'est point généreux ni convenable de laisser un étranger assis sur la cendre du foyer. Tu le vois, tous les convives se taisent et attendent tes ordres. Ordonne donc qu'il se lève ; fais-le asseoir sur un siège magnifique orné de clous d'argent, et commande à tes hérauts de verser le vin, afin que nous offrions des libations au dieu qui lance la foudre, à Jupiter qui toujours accompagne les suppliants placés sous la protection divine. Que ta vénérable intendante serve à cet étranger les mets qui sont renfermés dans ton palais. »
167 Alcinoüs, après avoir entendu ces paroles (05), présente la main au prudent et ingénieux Ulysse, le relève et le fait asseoir sur un siège brillant, sur celui que venait de quitter son fils bien-aimé, le brave Laodamas assis à ses côtés. Alors une esclave, portant une belle aiguière d'or, verse l'eau qu'elle contient dans un bassin d'argent pour qu'Ulysse baigne ses mains vigoureuses ; puis elle place devant l'étranger une table lisse et polie ; une vénérable intendante y dépose le pain et les nombreux aliments qu'elle offre ensuite avec largesse. Tandis que le divin Ulysse boit et mange selon ses désirs, le puissant Alcinoüs dit à l'un de ses hérauts :
179 « Pontonoüs , mêle le vin dans le cratère, et présente des coupes pleines à tous les convives, afin que nous offrions des libations à Jupiter qui toujours accompagne les suppliants placés sous la protection divine. »
182 Il dit. Pontonoüs mêle le doux nectar dans le cratère ; puis il verse le vin dans des coupes qu'il porte à ses lèvres, et qu'il distribue ensuite à tous les convives.
Quand ceux-ci ont bu et fait les libations, Alcinoüs se lève et prononce ce discours :
186 « Princes et chefs des Phéaciens, écoutez moi, pour que je vous dise tout ce que mon âme m'inspire. — Maintenant que le repas est terminé, retirez-vous dans vos demeures pour y goûter le repos. Demain nous rassemblerons en plus grand nombre les anciens du peuple ; nous traiterons somptueusement notre hôte ; nous offrirons aux dieux de pompeux sacrifices, et nous nous occuperons du départ de cet étranger. Je désire que, sans tourments et sans peines, il arrive promptement et joyeusement, sous notre conduite, dans sa chère patrie, fût-elle même très éloignée de cette île. Veillons à ce que dans son trajet il n'éprouve aucun malheur avant d'avoir atteint sa terre natale. Il subira là le sort que lui filèrent les impitoyables Parques lorsque sa mère le mit au jour ; mais si ce voyageur est un immortel descendu de l'Olympe, les dieux méditeront alors d'autres desseins. Jusqu'à présent les divinités se sont manifestées à nous lorsque nous leur avons offert d'illustres hécatombes ; elles-mêmes ont pris part à nos festins en se tenant assises au milieu de nous. Si jamais un Phéacien voyageant solitairement vient à rencontrer des immortels, ils ne se dérobent pas à lui car par notre origine nous nous rapprochons autant des dieux que les cyclopes et la race farouche des géants.(06) »
Le prudent Ulysse lui répond :
208 « Alcinoüs, écarte de pareilles pensées de ton esprit. Non, je ne suis point, ni par ma taille, ni par mes traits, semblable aux dieux qui habitent les vastes régions célestes ; mais je ressemblé aux faibles mortels, et je puis m'égaler à l'homme qui a le plus souffert. Je pourrais même te raconter les plus grandes infortunes si je te disais tout ce que j'ai enduré sur la terre et sur l'onde par la volonté des immortels ; mais permets que malgré ma tristesse j'achève mon repas : rien n'est plus horrible en effet que la faim, qui revient impérieusement et sans cesse dans la mémoire des hommes, de ceux qui sont affligés et souffrent les plus grandes douleurs. Ainsi, moi je suis dévoré par les chagrins, et cependant la faim me commande de manger et de boire ; elle me fait oublier tous les maux que j'ai soufferts, et elle ne demande qu'à être satisfaite.— Demain, au lever de l'aurore, hâte-toi, puissant Alcinoüs, de ramener dans sa patrie un infortuné qui a supporté tant de malheurs ! Que la vie m'abandonne ensuite lorsque j'aurai revu ma terre natale, mes serviteurs et mon superbe palais. »
226 Il s'arrête, et les Phéaciens l'applaudissent. Tous ces héros veulent qu'on ramène dans sa patrie qui vient de parler avec tant de sagesse. Quand les convives ont achevé les libations et bu selon leurs désirs, ils retournent dans leurs demeures pour y goûter le repos. Le divin Ulysse reste dans le palais ; et près de lui sont assis la reine Arété et le puissant Alcinous semblable à un dieu. Aussitôt les esclaves enlèvent les apprêts du festin. Alors Arété aux blanches épaules, ayant reconnu le manteau, la tunique et les riches vêtements qu'elle-même avait tissés avec ses femmes, adresse au voyageur ces rapides paroles :
237 « Étranger, qui es-tu ? Quels sont les peuples que tu viens de quitter ? Qui t'a donné ces riches vêtements ? N'as-tu pas dit qu'après avoir erré longtemps sur la mer, tu fus jeté par les tempêtes sur ce rivage ? »
Le prudent Ulysse lui répond en disant :
241. « Ô reine, il me serait difficile de te raconter toutes mes infortunes ; car les immortels m'ont sans cesse accablé de maux : cependant je vais te répondre. — Au loin dans la mer s'élève l'île d'Ogygie qu'habité la fille d'Atlas, l'artificieuse Calypso, puissante déesse à la belle chevelure, que fuient et les hommes et les dieux. Une divinité me conduisit seul dans sa demeure pour être son hôte infortuné, lorsque Jupiter eu lançant du haut des cieux sa foudre éclatante eut brisé mon navire, au sein de la mer ténébreuse. Tous mes braves compagnons perdirent la vie ; mais moi, saisissant entre mes bras la carène de mon vaisseau ballotté par les vagues, je fus pendant neuf jours porté sur les ondes. Le dixième jour, par une nuit obscure, les dieux me poussèrent vers les rivages de l'île d'Ogygie habitée par Calypso à l'ondoyante chevelure. La déesse m'accueillit avec empressement ; elle me combla de caresses, prit soin de mes jours, et me dit qu'elle me rendrait immortel en m'affranchissant à jamais de la vieillesse ; mais elle ne put fléchir mon cœur. Je demeurai sept années entières dans cette île, arrosant de mes larmes les vêtements sacrés que m'avait donnés la divine Calypso. Lorsque dans le cours du temps la huitième année fut arrivée, la déesse m'ordonna de tout préparer pour mon départ. Soit que Jupiter eût donné cet ordre, soit qu'elle-même eût changé de pensée, elle me renvoya sur un frêle radeau garni de liens ; elle me fit de nombreux présents, me donna du pain et du vin délicieux, me revêtit de magnifiques vêtements ; puis elle fit souffler un vent doux et propice. Pendant dix-sept jours je voguai sur la mer ; et le dix-huitième les montagnes ombragées d'arbres de votre pays m'apparurent. A cette vue je fus transporté de joie ; mais j'avais encore à souffrir de nouveaux malheurs ! Neptune, en déchaînant les vents, me ferma le chemin et bouleversa la mer ; la fureur des vagues ne me permit point de rester sur mon radeau ; et bientôt, malgré mes gémissements, il fut brisé par la tempête. Alors nageant avec effort, je fendis les ondes jusqu'au moment où les vents et les flots me poussèrent contre ces rivages.
278 J'allais toucher à la terre quand une vague me jeta contre un immense rocher, dans un lieu stérile, et là j'aurais été impitoyablement
englouti si, me retournant aussitôt, je n'eusse nagé jusqu'aux rives de cette île. Une plage favorable s'offrit à mes yeux, une plage unie, sans rochers et à l'abri des vents. Je gravis cette côte, et bientôt je tombai sur le sable privé de mouvement et de forces. La nuit divine descendit sur la terre, et moi, m'éloignant du fleuve formé par les eaux du ciel, je me couchai sous des arbustes ; je me couvris de feuilles sèches, et un dieu me plongea dans le plus profond sommeil. Là, quoique affligé de chagrins, je dormis toute la nuit sous ces feuilles et le lendemain même jusqu'au milieu du jour. Le soleil était près de terminer sa course quand le doux sommeil m'abandonna. C'est alors que j'aperçus les suivantes de ta fille jouant sur le rivage : Nausica, au milieu d'elles, paraissait semblable à une divinité. J'implorai son secours, et elle me répondit avec cet esprit de sagesse qu'on n'espère jamais rencontrer dans un âge aussi tendre ; car les jeunes gens manquent toujours de prudence. Ta fille m'offrit du pain en abondance, du vin aux sombres couleurs ; et, m'ayant fait baigner dans les eaux du fleuve, elle me donna de riches vêtements. — Maintenant, ô reine, je viens, malgré mon affliction, te raconter tout avec sincérité. »
Alors Alcinoüs dit à Ulysse :
299. « Étranger, ma fille a encore négligé un devoir important, puisqu'elle-même ne t'a point conduit dans mon palais ; cependant c'est elle que tu as imploré la première. »
Le prudent Ulysse réplique à ces paroles en disant :
302. « Vaillant héros, ne blâme point en ma présence ta fille irréprochable ; elle m'a ordonné de la suivre avec ses femmes; mais par respect je ne l'ai point voulu, craignant qu'à cette vue ta colère ne s'enflammât : car nous sommes tous soupçonneux, nous faibles habitants de cette terre. »
Le puissant Alcinoüs lui répond :
309 « Ma poitrine ne renferme pas un cœur qui s'irrite sans motif. Cependant je sais que l'honnêteté et la décence sont préférables à tout (07). Que Jupiter, Minerve et Apollon m'accordent la faveur qu'un homme tel que toi, et pensant comme je pense moi-même, épouse ma fille et reste en ces lieux ! — Étranger, je te donnerais un palais et de grandes richesses si seulement tu consentais à habiter cette demeure. Mais aucun Phéacien ne te retiendra malgré ton désir : une semblable pensée serait odieuse. Demain j'ordonnerai tout pour ton départ ; jusqu'à ce moment goûte en paix les douceurs du sommeil (08). Quelle que soit la terre où tu désires arriver, demain les Phéaciens sillonneront la mer tranquille pour te conduire dans ta patrie, fût-elle même au delà de l'Eubée (09). Ce pays est bien loin de nous, disent les Phéaciens qui l'ont visité lorsqu'ils se rendirent avec le blond Rhadamanthe(10) ; auprès de Tityus, fils de la Terre ; les compagnons de Rhadamanthe firent sans fatigue ce trajet en un jour ; puis ils revinrent dans leurs demeures. Étranger, tu jugeras toi-même de l'excellence de nos vaisseaux et de l'adresse de nos jeunes nautoniers habiles à frapper la mer avec la rame. »
A ces mots le divin Ulysse, transporté de joie, s'écrie en implorant les dieux :
331 « Puisses-tu accomplir tout ce que tu viens de prononcer ! Alcinoüs, tu obtiendras alors sur la terre une gloire immortelle, et moi je pourrai revoir enfin le sol chéri de ma patrie ! »
334 C'est ainsi qu'Ulysse et Alcinoüs discouraient ensemble. — Pendant ce temps, Arété aux bras blancs ordonne à ses femmes de dresser sous le portique un lit magnifique, d'y étendre de belles couvertures de pourpre, et d'y placer des tapis et des tissus fins et délicats ; les femmes sortent aussitôt en portant des flambeaux éclatants. Lorsque les suivantes ont préparé cette couche moelleuse, elles se tiennent devant Ulysse et lui adressent ces paroles :
342 « Étranger, venez dormir, votre couche est prête. »
Elles disent ; et le héros est joyeux de pouvoir enfin reposer ses membres fatigués. Le divin Ulysse s'endort dans le lit superbe placé sous le portique sonore. Alcinoüs se retire dans les appartements les plus reculés de son palais ; il se couche, et la reine son épouse repose auprès de lui.
Notes, explications et commentaires
(01) Le texte porte : ἀχλὺν θεσπεσίην κατέχευε (vers 41/42), que nous avons traduit par : enveloppé d'un nuage céleste. Buttmann (Lexil., 167) dit que θεσπέσιος provient de θεσς (Dieu) et de εἱπεῖν (dire), mais que la signification de ce dernier mot est perdue clans le composé, et que θεσπέσιος, étant maintenant synonyme de θεῖσς, n'est employé que pour exprimer tout phénomène grandiose émanant soit de l'homme, soit de la nature. Tout en reconnaissant la justesse de cette dernière observation, nous aimons cependant mieux faire dériver ce mot de θεσς (Dieu), et de πεσεῖν (tomber), et traduire ce passage par nuage céleste, ou nuage venant du ciel ou des dieux.
(02) Homère dit : Ἀρήτη δ᾽ ὄνομ᾽ ἐστὶν ἐπώνυμον (vers 54) (on lui a donné le nom d'Arété). Le mot ἐπώνυμος, signifiant ajouté au nom, surnom, les auteurs du Dictionnaire des Homérides font remarquer à ce sujet qu'il faut lire le passage que nous venons de citer : « Arété est son nom, et ce nom a la justesse d'un surnom ; c'est-à-dire, elle est bien nommée Arété, parce que αρήτη signifie la désirée. »
(03) Ces chiens étaient si bien travaillés, dit l'auteur des notes de la traduction de Voss, qu'ils semblaient vivre. En effet, dans la poésie, ces images vivent réellement, parce qu'un dieu les a formées et les a animées de son esprit vivifiant.
(04) Pope, dans sa traduction anglaise de l’Odyssée, rend ce passage en ces termes : And humbled in the ashes look his place ; et il ajoute ensuite en note que, chez les anciens Grecs, les suppliants avaient l'habitude de s'asseoir sur les cendres, parce que les foyers étaient sous la protection de Vesta.
(05) Le texte grec porte : αὐτὰρ ἐπεὶ τό γ᾽ ἄκουσ᾽ ἱερὸν μένος Ἀλκινόοιο, (vers 167) (dès que la sainte puissance d'Alcinoüs eut entendu). Cette forme se rencontre fréquemment dans Homère : la sainte puissance est souvent employée comme ici pour exprimer le héros lui-même.
(06) Homère dit : ἐπεί σφισιν ἐγγύθεν εἰμέν (vers 205) (parce que nous sommes prés d'eux) Ce passage étant très-obscur et ayant été rendu de diverses manières par les traducteurs français, latins, allemands et anglais, nous l'avons rendu ainsi par notre origine, nous nous rapprochant, etc...; car on ignore à quoi se rapporte le mot ἐγγύθεν.
(07) Knight termine ici le discours d'Alcinoüs, et supprime en outre la réponse d'Ulysse, ce qui comprend un retranchement de vingt-trois vers. « De tous les passages interpolés, dit-il, celui-ci est le plus absurde. Il répugne également au sens commun, à l'ensemble des faits et aux mœurs de ce siècle, qu'un roi consente à marier sa fille à un étranger, à un malheureux voyageur dont il ignore même le nom. Pourtant ce n'est pas seulement par ce motif que j'ai dû rejeter ce vers ; mais la première de οῖος, comme brève (vers 312), et l'expression ἔς· τῆμος (vers 318), qui ne se trouve nulle part, montrent assez la main maladroite de cette interpolation. » Dugas-Montbel, à ce sujet, fait observer fort judicieusement que Knight aurait pu ajouter qu'au vers 324 il est parlé de Tityus, fils de la Terre, et que jamais la terre n'est personnifiée dans Homère.
(08) Pour le sens de ce passage obscur, nous avons suivi les traductions de Pope et de Dugas-Montbel.
(09) L'Eubée (Εὔβοια ἡ) était une île de la mer Égée, séparée de la Béotie par l'Euripe ; l'Eubée s'appelle aujourd'hui Négrepont. Les auteurs du Dictionnaire des Homérides nous apprennent que les habitants de l'Eubée sont appelés Abantes par Homère, et que selon les mythographes cette île tenait son nom d'Eubée, fille d'Asopus, ou plus exactement de ses excellents pâturages pour les bœufs.
(10) Un traducteur dit, au sujet de Rhadamanthe, fils de Jupiter et d'Europe : « Il habitait les Champs-Elysées en Espagne, sur les bords de l'Océan. Alcinoüs, observe-t-on, veut faire entendre que son île est près de cet heureux séjour ; et, pour le persuader, il dit que Rhadamanthe se servit des vaisseaux phéaciens, à cause de leur grande légèreté. Il semble que ce trait, ainsi que plusieurs autres, devrait faire marquer une autre place à l'île des Phéaciens. Rhadamanthe était un prince très-juste, et Tityus un cruel tyran. Rhadamanthe l'alla voir, dit-on, pour le ramener à la raison. On voit qu'Homère, pour marquer la vitesse des vaisseaux phéaciens, épuise tout ce que la poésie a de plus hyperbolique. D'après la place qu'on assigne à la Phéacie, il était impossible que ce voyage se fit en un jour. Alcinoüs, comme bien d'autres personnages introduits par Homère, aimait à se vanter ; on le voit en plusieurs occasions semblables ; c'est ce qui peut disculper ici Homère de l'imputation d'une erreur géographique où il semble être tombé. (Bitaubé, Remarques sur le chant VII de l'Odyssée).
Homère, Odyssée, Chant 8 (traduction française)
Homère
Odyssée
Pour d'autres traductions françaises
LIVRE VIII
texte grec
chant 7
chant 9
Livre VIII
ULYSSE ET LES PHÉACIENS.
ès que la matinale Aurore aux doigts de rose a brillé dans les cieux, le puissant Alcinoüs sort de son lit. Le divin Ulysse, le destructeur des villes, abandonne aussi sa couche ; alors le roi des Phéaciens marche le premier pour se rendre auprès des vaisseaux, dans le lieu où se tiennent les assemblées publiques. Quand Ulysse et Alcinoüs y sont arrivés, ils s'asseyent l'un près de l'autre sur des sièges de marbre. — Minerve-Pallas, méditant un retour heureux au magnanime Ulysse, parcourt la ville sous les traits d'un héraut d'Alcinoüs, et elle adresse ces paroles à tous ceux qu'elle rencontre :