Odyssée (page 24)
ÉVOCATION DES MORTS. (suite)
627 » En achevant ces mots, Hercule (12) disparaît dans le ténébreux séjour. Moi je reste là pour voir s'il viendrait encore quelques-uns des vaillants héros morts autrefois. J'aurais peut-être aperçu Thésée, Pirithoüs (13), et quelques guerriers de la noble race des dieux ; mais tout à coup la foule des morts se rassembla en poussant des cris bruyants, la peur s'empara de moi, et je craignis que Proserpine ne m'envoyât la tête de l'horrible Gorgone ! — Soudain je les cordages ; mes guerriers m'obéissent et se placent sur les bancs des rameurs. Bientôt le navire est porté par les flots rapides à travers le fleuve Océan ; il est d'abord poussé par les rames, et ensuite un vent favorable le dirige.
Notes, explications et commentaires
(01) Par Cimmériens il faut entendre les peuples voisins du lac Averne, aujourd'hui Lago Averno, entre Baies et Cumes. Selon Hesycbius, le nom de Cimmériens fut donné à ces peuples parce qu'ils habitaient une contrée ténébreuse. Voelker fait dériver ce mot de χειμέριος (hiver) ; Voss au contraire le fait venir du mot phénicien kamar, kimmer (chaleur et obscurité). (vers 15)
ἥιρει (vers 43) (la pâle crainte me nuisit) ; mais il nous a été impossible de rendre cette phrase eu français : on n'aurait point compris la personnification de la Crainte et l'épithète que lui donne le poète.
(03) Dugas-Montbel fait remarquer que l'expression ἀθηρηλοιγὸν (vers 128) employée ici pour exprimer un van, dérive de λοιγὀς (perte, destruction), et de ἀθήρ ἀθέρος (la barbe de l'épi, la balle qui enveloppe le grain). Dans l’Iliade, ajoute cet auteur, un van se dit πτύον ; ce devaient être deux objets différents. Le πτύον de l'Iliade devait avoir quelque rapport avec cet instrument d'osier fait en coquilles et avec deux anses, dans lequel on agite le grain, comme semble l'indiquer la phrase même de l’Iliade : du large van s'élancent les pois, tandis que celui dont il est question est tout simplement une pelle de bois pour jeter le blé en l'air et eu détacher la menue paille. On conçoit très-bien qu'une rame puisse être prise pour cet instrument par des hommes qui n'avaient aucune idée de navigation ; car, disaient les anciens, le van de la mer, c'est la rame ; et la rame de la terre, c'est le van.
(04) On est partagé à l'endroit de l'épithète ἱππιοχάρμης (vers 259), Clarke la rend par gaudens-equis ; Dubner dit equestris-bellator, et Voss la traduit par : der Tummler der Rosse (qui lance les chevaux). Les auteurs du Dictionnaire des Homérides la traduisent par qui aime à combattre sur un char, qui prend plaisir au combat des chars.
(05) Jupiter accorda l'immortalité à Pollux et lui permit de la partager avec son frère ; c'est pourquoi ils sont alternativement dans l'Olympe et dans l'Enfer. Une tradition ultérieure les fait naître d'un oeuf de cygne, et les transporte parmi les étoiles pour être les dieux protecteurs des nautoniers. — Knight pense que ces vers doivent être supprimés, parce que, dit il, les fils de Tyndare n'étaient pas des divinités aux yeux d'Homère.
(06) On prétend que la coudée grecque avait 43 centimètres, et la brasse 1 mètre 80 centimètres.
(07) Clarke, Dugas-Montbel et Voss, sans tenir compte de l’esprit placé sur l'omicron, ont lu ὀλοόφρων, au lieu de ὁλοόφρων (vers 323), et ont traduit cette épithète, le premier par prudent, le second par sage, et le troisième par allererfahrein (expérimenté). Dubner seul l'a bien rendue par exitiosus.
(08) Pour l'explication de ce passage nous avons suivi la traduction de Dubner, et nous nous sommes écarté des interprétations données par MM. Theil et Hallez-d'Arros et par tous les traducteurs français.
δώρων (vers 521) (à cause des dons féminins).
Nous suivons, pour la traduction de ce passage, Dugas-Montbel, qui dit : « Faute de mieux, je m'en suis tenu à l'explication qui suppose que cette expression se rapporte à la promesse qu'avait faite Priam à Eurypyle de lui donner une de ses filles en mariage. » Mais, dit Strabon, de quelque manière qu'on explique cette phrase, elle n'en reste pas moins une énigme.
(10) La prairie Asphodèle était, aux Enfers, le lieu où se tenaient les ombres des héros. L'Asphodèle est une plante liliacée ; les bulbes de sa racine servaient autrefois de nourriture aux pauvres.
(11) Les petites Scholies nous apprennent qu'Agamemnon, ne voulant pas prendre sur lui de décider entre tous les héros qui se disputaient les armes d'Achille, s'en rapporta au jugement des prisonniers troyens.
(12) On prétend que le passage relatif à Hercule appartient à une époque plus moderne. Dugas-Montbel fait observer à ce sujet que toutes ces idées appartiennent à une mythologie posthomérique, de même que la doctrine des châtiments après la mort ; de sorte que les passages relatifs aux supplices de Tityus, de Tantale, de Sisyphe, etc., paraissent être d'évidentes interpolations.
(13) Plutarque prétendait que le vers où il est question de Pirithoüs avait été ajouté par Pisistrate. Knight supprime ce vers, et il motive sa suppression en disant : « Le vers de ce passage aura sans doute été intercalé par un rhapsode athénien. Le nom de Thésée n'était pas en grand honneur dans les temps homériques, car il n'en est jamais question dans l’Iliade, si ce n'est dans le vers 265 du premier chant, vers évidemment interpolé, et seulement une fois dans l’Odyssée, v. 321 de ce chant. De là on peut conclure que Thésée avait plutôt la réputation d'un chef de bande que d'un général. »
Homère, Odyssée, Chant 12 (traduction française)
Homère
Odyssée
Pour d'autres traductions françaises
texte grec
chant 11
chant 13
Livre XII
CHARYBDE - SCYLLA.
orsque notre navire a quitté les courants du fleuve Océan, il rentre dans les flots de la vaste mer et touche à l'île d'Ea, où sont le palais et les chœurs de la divine Aurore et le lever de l'éblouissant Soleil. Mes compagnons tirent alors le vaisseau sur le sable, puis ils s'endorment près des bords de la mer, en attendant l'aube du jour.
8 » Le lendemain, dès que brille la matinale Aurore aux doigts de rose, j'envoie mes guerriers Sans les demeures de Circé pour en rapporter le cadavre d'Elpénor. Nous abattons les arbres qui couronnent le lieu le plus élevé du rivage, et nous ensevelissons Elpénor en versant d'abondantes larmes. Quand les flammes ont consumé son corps et ses armes, nous élevons à notre malheureux compagnon un tombeau surmonté d'une colonne, et nous plaçons au sommet du monument une rame bien polie.
16 » Quand nous avons accompli ces devoirs, Circé, instruite de notre retour, arrive élégamment parée ; ses suivantes nous apportent du pain, des mets nombreux, et un vin étincelant aux rouges couleurs. La déesse, se tenant debout au milieu de nous, prononce ces paroles :
21 « Malheureux ! quoique vivants encore, vous êtes descendus dans les sombres demeures de Pluton ! Vous êtes donc deux fois mortels, puisque tous les autres hommes ne meurent qu'une fois ! Maintenant goûtez ces mets, buvez ce vin, et reposez-vous ici tout le jour. Demain au lever de l'Aurore vous voguerez de nouveau sur les flots. Je vous indiquerai votre route et je vous signalerai tous les dangers, afin que, fuyant les écueils, vous n'éprouviez aucun malheur sur la terre ni sur la mer. »
28 » Ainsi parle la déesse, et nous cédons volontiers à ses avis. Pendant tout le jour et jusqu'au coucher du soleil, nous mangeons des viandes succulentes et nous savourons un délicieux nectar. Quand le soleil est couché et que les ténèbres se sont répandues sur la terre, mes compagnons s'abandonnent au repos près des amarres de notre navire. Alors la déesse, me prenant par la main et me tirant à l'écart loin de mes guerriers, me fait asseoir à ses côtés ; elle m'interroge, me demande ce qui m'est arrivé pendant mon voyage, et moi je lui raconte tout avec détail. Puis l'auguste Circé me tient ce discours :
37 « Ulysse, toutes ces choses se sont donc passées ainsi. Maintenant écoute-moi, et plus tard un dieu te rappellera le souvenir de mes paroles. — D'abord tu rencontreras les Sirènes, séductrices de tous les hommes qui s'approchent d'elles : celui qui, poussé par son imprudence, écoutera la voix des Sirènes, ne verra plus son épouse ni ses enfants chéris qui seraient cependant charmés de son retour ; les Sirènes couchées dans une prairie captiveront ce guerrier de leurs voix harmonieuses. Autour d'elles sont les ossements et les chairs desséchées des victimes qu'elles ont fait périr. 47 Fuis ces bords et bouche les oreilles de tes compagnons avec de la cire molle, de peur qu'aucun d'eux ne les entende. Toi-même, si tu le désires, tu pourras écouter les Sirènes, mais laisse-toi auparavant attacher les pieds et les mains au mât de ton navire rapide ; laisse-toi charger de liens, afin que tu puisses te réjouir en écoutant la voix de ces Sirènes enchanteresses. Si tu implores tes guerriers, si tu leur ordonnes de te délier, qu'ils te retiennent alors par de nouvelles chaînes.
» Lorsque tes compagnons auront fui ces rivages, je ne puis t'enseigner quelle route tu auras à suivre. Tu ne prendras conseil que de toi-même. Cependant je vais t'indiquer les chemins qui s'ouvrent des deux côtés. Là sont des roches saillantes, autour desquelles grondent les flots azurés d'Amphitrite ; elles sont appelées par les dieux fortunés roches errantes. Aucun oiseau ne peut les franchir, pas même les colombes timides qui portent l'ambroisie au puissant Jupiter. La roche unie ravit toujours une de ces colombes ; alors le fils de Saturne en envoie une autre pour compléter leur nombre. Les vaisseaux qui s'approchent de ces immenses rochers périssent en ces lieux ; les débris des navires et les corps des nautonniers sont emportés par les flots de la mer et dévorés par le feu du ciel. Le navire Argo, célébré par tous les chanteurs, fut le seul qui, en revenant des contrées d'Aétès, franchit ce passage ; il se serait même brisé contre ces rochers s'il n'eût été conduit par la belle Junon, car Jason était cher à cette déesse.
73. » La pointe aiguë de l'un de ces deux écueils touche aux vastes deux ; elle est environnée d'un nuage sombre qui ne se dissipe jamais, et la sérénité ne brille point à son sommet, ni dans l'été, ni dans l'automne. Nul homme ne pourrait y monter et n'en pourrait descendre, eût-il même vingt bras et vingt pieds, tant cette roche est lisse et semble être soigneusement polie. Au milieu du rocher se trouve une caverne obscure tournée vers le couchant, du côté de l'Érèbe ; c'est là, noble Ulysse, qu'il faut diriger ton vaisseau. Un homme, jeune encore, qui, de son creux navire, lancerait une flèche contre cette grotte, n'en atteindrait pas le fond. Scylla pousse d'affreux rugissements, sa voix est semblable à celle d'un jeune lion ; et personne ne se réjouit à la vue de ce monstre terrible, pas même un dieu ! Scylla possède douze griffes horribles et six cous d'une longueur démesurée ; à chacun d'eux est attachée une tète effrayante où paraît une triple rangée de dents serrées et nombreuses, sur lesquelles siège le noir trépas. Le milieu de son corps est plongé dans la vaste caverne, ce monstre ne fait sortir du gouffre que ses têtes hideuses ; il les promène autour de l'écueil, puis saisit et dévore les dauphins, les chiens de mer et les énormes baleines que nourrit par milliers la bruyante Amphitrite. Aucun nautonnier ne se glorifie d'avoir échappé sain et sauf aux fureurs de ce monstre terrible, car Scylla saisit toujours un homme par chacune de ses têtes et l'enlève de son navire à la proue azurée.
101 » Ulysse, l'autre écueil que tu verras est plus bas, très-près de l'autre, et à la portée des flèches. A son sommet s'élève un figuier chargé de feuilles ; au-dessous de ce figuier est la formidable Charybde, qui engloutit sans cesse l'onde noire : trois fois par jour et elle la rejette,
et trois fois encore elle l'avale en poussant des mugissements effroyables. Qu'il ne t'arrive donc point de passer en ces lieux lorsque Charybde absorbe les eaux de la mer ; car nul ne pourrait t'arracher à la mort, pas même le puissant Neptune. Rapproche-toi de Scylla et dirige ton navire en effleurant l'écueil. Il vaut mieux regretter six compagnons que de les voir périr tous ensemble. »
111 » J'adresse aussitôt à Circé ces paroles :
« Déesse, dis-moi toute la vérité. Si j'évite la funeste Charybde, pourrai-je combattre l'autre monstre quand il attaquera mes guerriers ? »
115. » La plus noble des déesses me répond en ces termes :
« Malheureux, tu songes donc encore aux fatigues et aux périls de la guerre ! Quoi ! tu ne veux point le céder aux dieux mêmes ! Sache donc alors que Scylla ne peut être privée de la vie : elle est immortelle. Scylla est un monstre terrible, sauvage, cruel, qu'on ne peut combattre ; il est impossible de se défendre contre elle, et le plus sûr est de fuir. Si tu restes auprès de Scylla pour lutter avec elle, je crains bien que, s'élançant de nouveau, elle n'engloutisse autant de guerriers qu'elle a de têtes. Navigue donc avec vitesse, en implorant la mère de Scylla, Cratais, qui donna le jour à ce fléau ; elle empêchera peut-être le monstre de s'élancer sur vous tous.
127 » Puis vous atteindrez l'île de Thrinacrie. Là paissent sept troupeaux de chacun cinquante génisses, et sept autres troupeaux de chacun cinquante brebis consacrés au dieu du jour. Ces animaux ne se reproduisent point, ils ne meurent jamais, et les déesses les gardent : ce sont deux nymphes à la belle chevelure, Phaétuse et Lampétie, que conçut du Soleil la divine Nééra. Lorsque leur vénérable mère les eut élevées, elle les envoya dans l'île de Thrinacrie, leur confia les brebis de leur père et ses bœufs aux cornes tortueuses. Si, songeant à ton retour, tu respectes ces troupeaux, tu pourras, après avoir bien souffert, revoir ta patrie ; mais, si, au contraire, tu attaques ces animaux, je te prédis la perte de ton navire et la mort de tous tes compagnons. Ulysse, si tu échappes au trépas, tu rentreras malheureux dans Ithaque, après avoir longtemps erré sur la mer et perdu tous tes guerriers. »
142 » Elle dit, et bientôt paraît la divine Aurore au trône d'or. La plus noble des déesses s'éloigne en traversant son île, et moi je retourne au rivage. J'ordonne à mes compagnons de monter dans le navire et de délier les cordages ; ils obéissent aussitôt, se placent sur les bancs, et tous assis en ordre frappent de leurs rames la mer blanchissante. Circé, la puissante déesse à la voix mélodieuse (01) et aux cheveux ondoyants, nous envoie un vent favorable qui guide notre navire à la proue azurée et gonfle nos voiles. Lorsque nous avons disposé les agrès, nous nous asseyons tous et nous voguons au gré du pilote et des vents.
153. »
Alors, quoique affligé, j'adresse ces paroles à mes compagnons :
« Ô mes amis, je vais vous faire connaître les prédictions de la divine Circé ; afin que vous sachiez tous si nous périrons, ou si nous échapperons à la mort qui nous menace. Circé nous défend d'écouter les harmonieux accents des Sirènes ; elle nous ordonne de fuir leurs prairies émaillées de fleurs, et elle ne permet qu'à moi d'entendre leurs chants. Mais aussi vous devez m'attacher avec des cordes et des chaînes au pied du mât élevé pour que j'y reste immobile. Si je vous implore et si je vous commande de me délier, alors entourez-moi de nouveaux liens.»
165 » Tandis que j'apprenais à mes compagnons tous ces détails, nous apercevons l'île des Sirènes ; car notre navire était poussé par un vent favorable. Mais tout à coup le vent s'apaise, le calme se répand dans les airs, et les flots sont assoupis par un dieu. Les rameurs se lèvent, plient les voiles, et les déposent dans le creux navire ; puis ils s'asseyent sur les bancs et font blanchir l'onde de leurs rames polies et brillantes. Aussitôt je tire mon glaive d'airain et je divise en morceaux une grande masse de cire que je presse fortement entre mes mains ; la cire s'amollit en cédant à mes efforts et à la brillante lumière du soleil, fils d'Hypérion, puis j'introduis cette cire dans les oreilles de tous mes guerriers. Ceux-ci m'attachent les pieds et les mains au mât avec de fortes cordes ; ils s'asseyent et frappent de leurs rames la mer blanchissante. Quand, dans sa course rapide, le vaisseau n'est plus éloigné du rivage que de la portée de la voix et qu'il ne peut plus échapper aux regards des Sirènes, ces nymphes font entendre ce chant mélodieux :