Odyssée (page 23)

Homère · Lettres

Texte français, domaine public · Source : http://remacle.org/bloodwolf/poetes/homere/odyssee/livre1.htm … livre24.htm · 50 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

ÉVOCATION DES MORTS. (suite)

342 Aussitôt le héros Échénus, le plus âgé des Phéaciens, leur adresse ces paroles :

« Ô mes amis, tout ce que vient de dire notre reine est conforme à notre pensée et à nos désirs ; obéissez donc à sa voix. Mais c'est Alcinoüs lui-même qui doit, le premier, nous montrer l'exemple. »

347 Alcinoüs lui répond en ces termes :

« Oui, cette parole s'accomplira si les dieux me conservent la vie, à moi qui règne sur les Phéaciens, navigateurs illustres. Quoique cet étranger désire revoir sa patrie, qu'il attende néanmoins jusqu'au lendemain afin que j'achève de rassembler tous les présents. Les habitants de cette île doivent s'occuper du départ d'Ulysse ; mais ce soin me regarde surtout, moi votre roi. »

354 Le prudent Ulysse lui dit aussitôt :

« Puissant Alcinoüs, toi le plus illustre des Phéaciens, si tu m'ordonnais de rester ici toute une année entière, j'y consentirais encore pourvu que tu voulusses bien préparer tout ce qu'il faut pour mon départ et me combler de dons magnifiques ; car il me serait agréable de rentrer dans ma douce patrie les mains remplies de présents. Je serais alors chéri et honoré de tous ceux qui me verraient revenir à Ithaque. »

362 Alcinoüs réplique en ces termes :

« Noble Ulysse, à ta voix nous ne te soupçonnons pas d'être un imposteur, ni un de ces fourbes, comme la terre en nourrit beaucoup, ni un de ceux qui sont toujours prêts à débiter des fables sur des pays que personne ne connaît ; il y a de la grâce dans tes paroles et de la sagesse dans tes discours. Semblable à un chanteur, tu nous as savamment raconté l'histoire des Achéens et tes propres infortunes. Dis-nous maintenant avec sincérité si tu n'as point vu quelques-uns de ces nobles compagnons qui te suivirent au siège de Troie et qui trouvèrent la mort en ces lieux. La nuit est encore bien longue, et l'heure du sommeil n'est point arrivée. Continue donc à nous raconter tes histoires merveilleuses. J'attendrai môme le retour de la divine Aurore, si tu consens à nous parler, dans ce palais, de tes nombreux malheurs. »

377 Le prudent Ulysse lui répond :

« Puissant Alcinoüs, il est un temps pour parler, mais il en est un aussi pour dormir. Si tu désires m'entendre, je ne m'y refuse point. Je vais te faire connaître des malheurs plus grands encore ; je vais te raconter les souffrances de ceux de mes amis qui, échappés à la guerre lamentable des Troyens, périrent au retour par les perfidies d'une femme odieuse.

385 » Lorsque la chaste Proserpine a dispersé les ombres des femmes illustres qui s'empressaient autour de moi, je vois arriver l'âme triste et désolée d'Agamemnon, fils d'Atrée. Les mânes des guerriers qui succombèrent avec lui dans le palais d'Égisthe sont à ses côtés. Aussitôt qu'Atride a bu le sang noir, il me reconnaît : ce guerrier pousse de longs gémissements, verse d'abondantes larmes, et me tend ses mains comme s'il voulait m'embrasser ; mais les forces lui manquent, et il n'a plus cette vigueur qui, jadis, animait ses membres flexibles. A sa vue je pleure, mon âme est touchée de compassion ; et je m'empresse de lui adresser ces rapides paroles :

397 « Glorieux fils d'Atrée, Agamemnon, roi des hommes, quel cruel destin t'a soumis au long sommeil de la mort ? Neptune t'a-t-il fait périr sur tes navires en t'envoyant le souffle impétueux des tempêtes ? Des ennemis t'ont-ils frappé sur la terre pendant que tu leur dérobais leurs bœufs et leurs riches troupeaux de brebis, et que tu combattais autour de leur ville pour t'emparer de leurs épouses ? »

404 » L'ombre d'Agamemnon me répond aussitôt :

«Noble fils de Laërte, ingénieux Ulysse, Neptune ne m'a point fait périr en excitant contre moi les horribles tempêtes. Des ennemis ne m'ont pas non plus frappé sur la terre. Mais Égisthe seul, qui méditait ma perte, m'a donné la mort, aidé par mon infâme épouse ! Il me fit venir dans son palais, m'offrit un somptueux festin et me tua comme ou tue les bœufs dans les étables ! Ainsi j'ai péri d'une mort ignominieuse ! Autour de moi tombèrent mes compagnons égorgés comme des sangliers aux blanches dents, qu'on immole soit pour les noces d'un homme opulent, soit pour ces repas où chacun apporte son tribut, soit enfin pour une fête splendide. — Ulysse, tu vis tomber jadis un grand nombre de héros morts en combattant ou dans les mêlées sanglantes ; mais tu aurais gémi plus profondément encore si tu nous avais vus étendus dans le palais au milieu des coupes remplies de vin et des tables chargées de mets, tandis que le plancher des salles était inondé de notre sang ! J'entendis la voix plaintive de la fille de Priam, Cassandre, que la perfide Clytemnestre tua auprès de moi. Quoique expirant, j'étendis les mains pour saisir un glaive ; l'odieuse Clytemnestre s'enfuit aussitôt, et elle ne voulut point fermer avec ses mains les lèvres et les paupières d'un homme qui descendait dans les sombres demeures de Pluton ! — Non, il n'est rien de plus méchant ni de plus horrible qu'une femme qui conçoit en son âme de tels forfaits ! Clytemnestre a commis un crime exécrable en méditant la mort de l'époux qui l'aima si tendrement dans sa jeunesse ! Hélas, je pensais en rentrant dans ma demeure être reçu avec joie par mes enfants et par mes serviteurs ; mais ma perfide épouse a déshonoré sa mémoire, elle a fait rejaillir sa propre honte sur son sexe et môme sur la femme la plus vertueuse ! »

435 » Je réponds à l'illustre Agamemnon :

« Jupiter poursuit toujours d'une haine implacable la race des Atrides à cause des perfidies de leurs épouses ! Que de héros ont péri pour Hélène ! Clytemnestre t'a dressé pendant ton absence de sinistres embûches !»

440 » Agamemnon réplique à ces paroles en disant :

« Ulysse, ne te laisse pas gouverner par ton épouse et ne lui confie pas les secrets que tu possèdes. Il est des choses qu'il faut dire, il en est d'autres qu'il faut taire. Noble héros, tu ne recevras point la mort des mains de celle qui partagea ta couche ; car la fille d'Icare, la vertueuse Pénélope, est douée d'une rare prudence, et elle renferme en son âme de sages pensées. Nous la laissâmes encore jeune épouse, quand nous partîmes pour Ilion, et son enfant était à la mamelle. Télémaque, jeune alors, siège maintenant parmi les hommes. Son père, de retour, va bientôt revoir son heureux fils, et, lui, ton enfant chéri, recevra son père comme les convenances l'exigent. Mais moi, je n'ai pu contempler mon fils bien-aimé ; car Clytemnestre m'a tué avant que je l'aie revu ! Ulysse, grave bien dans ton cœur les paroles que je vais t'adresser. Aborde en secret dans ta patrie, car il ne faut pas se confier aux femmes. — Dis-moi maintenant avec sincérité si mon fils est encore vivant, s'il habite Orchomène ou la sablonneuse Pylos, auprès de Ménélas, ou bien s'il réside dans la vaste Lacédémone ; car sans doute mon fils, le divin Oreste, n'est pas mort et il est toujours sur la terre fertile. »

462 » Je réponds à Agamemnon en ces termes :

« Atride, pourquoi m'interroges-tu ! J'ignore si ton fils est mort ou vivant. Je ne puis te répondre ; car il ne faut pas, tu le sais, proférer de vaines paroles.

465 » En nous livrant tous deux à ces douloureux entretiens, nous restons accablés de tristesse et nous répandons d'abondantes larmes. »

467 » J'aperçois ensuite les âmes d'Achille, fils de Pelée, de Patrocle, de l'irréprochable Antiloque et d'Ajax, d'Ajax qui, par sa taille et sa beauté, l'emportait sur tous les Danaens, excepté sur l'illustre fils de Pelée. L'âme d'Eacide à la course légère me reconnaît aussitôt et m'adresse, en soupirant, ces rapides paroles :

473.« Divin fils de Laërte, téméraire Ulysse, quel dessein plus grand encore que tous ceux que tu as déjà conçus médites-tu donc en ton âme? Comment as-tu osé descendre dans ces ténébreuses demeures habitées par les ombres insaisissables, par les images des hommes qui ne sont plus ? »

477 » Je m'empresse de lui répondre par ces mots :

« Achille, fils de Pelée, toi le plus illustre d'entre les Achéens, je suis venu consulter Tirésias en ces lieux, afin qu'il me dise comment je pourrai retourner à Ithaque. Je n'ai point encore revu l'Achaïe ni touché aux terres paternelles, mais j'erre toujours sur les mers et je souffre mille douleurs. Noble Achille, nul homme n'a jamais été ni ne sera jamais plus heureux que toi. Durant ta vie nous t'honorions comme un immortel ; et maintenant que tu as cessé d'exister, tu règnes en ces lieux sur les âmes des morts. Noble Achille, ne t'afflige point d'être descendu dans les sombres demeures ! »

487 » Il me répond aussitôt :

« Illustre fils de Laërte, ne cherche point à me consoler du trépas ! J'aimerais mieux, simple cultivateur, servir sous, un homme pauvre qui ne posséderait qu'un faible bien, que de régner sur toutes ces ombres ! — Mais parle-moi maintenant de mon vaillant fils, et apprends-moi s'il s'est montré dans les combats aux premiers rangs des guerriers. Dis-moi si tu as entendu parler du vénérable Pelée ; dis-moi si ce héros gouverne encore avec honneur les nombreux Thessaliens, ou bien s'il est méprisé dans Hélas et dans Phthie parce que la vieillesse a affaibli ses membres. Je ne suis plus sur la terre pour le défendre comme autrefois lorsque j'immolais dans la vaste cité d'Ilion tout un peuple de guerriers en combattant pour les Argiens. Si, vivant encore, je rentrais dans le palais de mon père, oh ! alors je montrerais tout mon courage, et je ferais sentir la force de mes bras invincibles à tous ceux qui outragent le vénérable Pelée ou refusent de lui rendre les honneurs dus à son rang ! »

504 » Je réplique à ces paroles en disant :

« Je n'ai rien entendu dire du noble Pelée. Quant à Néoptolème ton fils, je puis t'en parler comme tu me le demandes ; car c'est moi qui l'ai conduit dans un navire de Scyros au milieu des Achéens aux belles cnémides. Toutes les fois que nous tenions conseil sous les murs d'Ilion, il parlait toujours le premier et jamais il ne s'écartait de ce qu'il fallait dire(08). Le divin Nestor et moi nous l'emportions seuls sur lui. Lorsque nous combattions avec l'airain dans les plaines de Troie, jamais il ne restait confondu dans la foule des soldats ; mais il les précédait tous, et par son courage il ne le cédait à personne. Néoptolème, ton fils, tua de nombreux ennemis au sein de l'ardente mêlée. Je ne pourrais point te dire les noms de tous ceux qu'il renversa dans la poussière en combattant pour les Argiens ; mais je te nommerai seulement le fils de Thélèphe, le héros Eurypyle qu'il frappa de son glaive : autour de ce guerrier troyen périrent de nombreux Cétéens venus pour épouser des femmes troyennes (09). Eurypyle était après le divin Memnon le plus beau de tous nos ennemis. Lorsque les chefs des Argiens entrèrent dans le cheval qu'avait construit Epéus, on me confia le soin d'ouvrir et de fermer cette vaste embuscade. Les chefs et les princes des Danaens essuyèrent leurs larmes, et tous leurs membres tremblèrent ; mais je ne vis jamais pâlir le beau visage de Néoptolème, et jamais il ne répandit de pleurs sur ses joues. Ce jeune héros me suppliait, au contraire, de le faire sortir de cette sombre retraite ; il saisissait souvent son glaive, sa lance chargée d'airain, et brûlait de porter la mort aux Troyens. Enfin quand nous eûmes ravagé la ville élevée de Priam, Néoptolème remonta dans son navire chargé de butin et de dons magnifiques ; il ne fut point frappé par les javelots ni parles lances, et il ne reçut aucune de ces blessures qui surviennent dans les combats lorsqu'au sein des mêlées Mars fait éclater ses fureurs. »

538 » A ces mots s'éloigne l'âme d'Ëacide à la course légère ; ce héros traverse à grands pas la prairie Asphodèle (10), charmé de m'entendre dire que son fils était un vaillant guerrier.

541 » D'autres ombres s'arrêtent tristes devant moi, et chacune d'elles me raconte ses douleurs. L'âme seule d'Ajax, fils de Télamon, se tient à l'écart. Ajax est encore irrité de la victoire que je remportai sur lui quand, près de nos navires, je lui disputai les armes d'Achille, que Thétis, sa vénérable mère, destina comme prix à celui qui en serait jugé digne par les fils des Troyens et par Minerve-Pallas (11). Plût aux dieux que je ne l'eusse point vaincu dans cette lutte ! C'est à cause de ces armes que la la terre renferme un si noble héros, cet Ajax qui par sa taille et ses exploits était le premier des Danaens après l'irréprochable fils de Pélée. J'adresse donc à ce guerrier ces douces et flatteuses paroles :

553 « Ajax, fils de l'illustre Télamon, tu ne veux donc pas après ta mort, oublier la colère que t'inspirèrent contre moi ces armes funestes que les dieux ont rendues fatales aux Argiens ? Toi, le rempart des Grecs, tu mourus à cause de ces armes ! Nous te regrettâmes comme Achille, fils de Pelée, et cependant il n'y eut que Jupiter qui fut l'auteur de tous ces maux ! Ce dieu, rempli de haine contre la belliqueuse armée des Danaens, fit peser sur toi la triste destinée ! — Approche-toi donc, Ajax, pour écouter mes paroles ; dompte enfin ta colère et ton cœur orgueilleux ! »

563 » Ajax, au lieu de répondre à mes paroles, s'enfuit dans l'Érèbe avec la foule des ombres. Cependant, malgré sa colère, il m'aurait parlé, ou, moi, je me serais approché de lui ; mais alors tout mon désir était de voir les autres âmes des morts.

567 » J'aperçois l'illustre fils de Jupiter, Minos, placé sur un trône ; il tenait son sceptre d'or et jugeait les mânes des humains. Toutes les ombres assises ou debout dans les vastes demeures de Pluton plaidaient leur cause devant le roi Minos.

572 » Je vois ensuite le grand Orion poursuivant à travers la prairie Asphodèle les monstres qu'il immola jadis sur des montagnes désertes. Orion tenait encore dans ses mains vigoureuses sa forte massue d'airain qu'aucun effort ne peut briser.

576 » Tityus, fils de l'auguste Terre, se présente alors à ma vue ; il est étendu sur le sol et couvre de son corps neuf arpents de terrain, deux vautours lui rongent le foie en plongeant leurs becs dans ses entrailles. Tityus ne peut les repousser avec ses mains; car jadis il fit violence à l'épouse de Jupiter, Latone, lorsqu'elle traversait les riantes campagnes de Panope pour se rendre à Pytho.

582 » Puis j'aperçois Tantale, qui, souffrant d'amères douleurs, se tenait debout dans un lac ; l'eau touchait à son menton, et, malgré sa soif, Tantale n'en pouvait boire. Chaque fois que le vieillard se baissait pour se désaltérer l'onde fugitive tarissait aussitôt, et sous ses pieds il n'apercevait qu'un sable noir brûlé par un dieu cruel. De beaux arbres laissaient pendre au-dessus de la tête de Tantale des fruits magnifiques ; c'étaient des poiriers, des orangers, des pommiers superbes, de doux figuiers et des oliviers toujours verts ; mais dès que le vieillard se levait pour y porter la main, tout à coup le vent les enlevait jusqu'aux nues ténébreuses.

593 » Sisyphe, agité par de cruels tourments, s'offre à mes regards ; il roule un énorme rocher et le pousse avec ses pieds et ses mains jusqu'au sommet d'une montagne.

Mais dès que la roche est près d'atteindre à la cime, une force supérieure la repousse en arrière et l'impitoyable pierre retombe de tout son poids dans la plaine. Sisyphe recommence sans cesse à pousser la roche avec effort, la sueur coule de ses membres, et des tourbillons de poussière s'élèvent au-dessus de sa tête.

601 » Après Sisyphe, je vois le vigoureux Hercule, ou plutôt son image; car ce dieu assis parmi les immortels goûte les joies du festin, et il possède Hébé aux jolis pieds, Hébé, la fille du puissant Jupiter et de Junon aux brodequins d'or. Autour de cette ombre les morts s'agitent avec bruit comme des oiseaux épouvantés qui fuient do toutes parts. Hercule, semblable à la nuit sombre, jette de farouches regards; il tient son arc et il appuie le trait sur le nerf comme un guerrier prêt à lancer une flèche : un baudrier terrible, formé d'un tissu d'or, étincelle sur sa poitrine ; sur ce baudrier sont tracés de merveilleux travaux, des ours, des sangliers sauvages, des lions aux regards terribles, des combats, des mêlées, des meurtres, des homicides. L'ouvrier habile qui mit son art à façonner ce magnifique bau­drier n'a jamais rien enfanté et n'enfantera jamais rien de sem­blable. Bientôt Hercule me reconnaît; il me contemple atten­tivement, et, plein de compassion, il m'adresse ces paroles :

617 « Noble fils de Laërte, ingénieux Ulysse, tu es donc aussi sous le poids du terrible destin, comme je l'étais moi-même lorsque je voyais encore la brillante clarté du soleil ! Moi, fils de Jupiter, je fus accablé de maux sans nombre : je servis un homme bien inférieur à moi, et ce faible mortel m'imposa les plus rudes travaux ; il m'envoya même en ces lieux pour enlever le chien gardien des enfers, car il ne connaissait pas d'entreprise plus périlleuse. Pourtant je saisis le monstre et je le conduisis hors des sombres demeures : Mercure et Minerve avaient guidé mes pas. »

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