Odyssée (page 31)

Homère · Lettres

Texte français, domaine public · Source : http://remacle.org/bloodwolf/poetes/homere/odyssee/livre1.htm … livre24.htm · 50 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

ULYSSE RECONNAIT TÉLÉMAQUE. (suite)

tout ce que Télémaque l'avait chargé de lui dire. Lorsque Eumée a exécuté cet ordre, il s'éloigne du palais et retourne auprès de ses troupeaux.

En apprenant cette nouvelle, la tristesse et l'effroi se répandent parmi les prétendants ; ils sortent aussitôt et s'asseyent devant les portes, tout près des murailles élevées de la cour. Alors Eurymaque, fils de Polybe, fait entendre ces paroles :

[346] « Mes amis, Télémaque vient d'accomplir heureusement ce voyage périlleux, et nous disions, nous, qu'il ne l'accomplirait pas ! Lançons donc à la mer notre meilleur navire, garnissons-le de rameurs habiles afin d'engager nos compagnons à revenir promptement à Ithaque. »

Amphinome, en se retournant, voit un navire entrer dans le port ; il aperçoit les nautonniers plier les voiles et tenir les rames dans leurs mains. Ce héros se met à sourire et dit à ses compagnons :

[355] « N'envoyons point de message, car nos amis entrent dans le port. Un dieu les aura prévenus sans doute, ou ils auront découvert le vaisseau qui a passé près d'eux, et ils n'auront pu l'atteindre. »

Ils se lèvent tous et se dirigent vers le rivage. On tire le navire sur le sable, et de courageux serviteurs emportent les agrès. — Les prétendants se rendent en foule sur la place publique et ils ne permettent ni aux jeunes gens, ni aux vieillards d'y prendre place. Antinoüs, fils d'Eupithée, prend alors la parole et dit :

[364] « Hélas, les dieux ont délivré cet homme d'un affreux péril ! Cependant le jour nous placions sur les montagnes des sentinelles qui se succédaient tour à tour ; la nuit, loin de dormir sur le rivage, nous voguions en attendant le lever de la divine Aurore, afin de pouvoir tuer Télémaque ; et voilà qu'un dieu l'a ramené dans sa demeure ! Préparons-lui donc une mort terrible ; veillons à ce qu'il ne nous échappe pas; car tant qu'il vivra, nos projets ne s'accompliront jamais. Ce jeune homme est plein de sagesse et de prudence, et les peuples ne nous sont nullement favorables. Agissons avant qu'il ne convoque les Achéens, parce qu'il ne nous accordera aucune trêve. Télémaque, animé de colère, dira que nous avons voulu lui donner la mort, et que nous n'avons point réussi ; le peuple d'Ithaque, en apprenant ces sinistres projets, nous punira, nous chassera de notre pays et nous exilera peut-être chez des peuples étrangers. Ainsi prévenons ces malheurs en tuant Télémaque aux champs, loin de la ville, ou bien sur le chemin qui y conduit. Nous garderons son héritage et ses richesses, que nous nous partagerons également ; puis nous laisserons sa mère habiter le palais d'Ulysse avec celui qu'elle épousera. Si cet avis vous déplaît, et si vous aimez mieux que Télémaque vive et qu'il garde son patrimoine, ne restons plus ici pour dévorer ses biens. Que chacun de nous, restant alors dans sa demeure, recherche par ses présents Pénélope en mariage, et que cette reine s'unisse à celui qui offrira les plus grandes richesses ou que le sort aura désigné pour être son époux. »

Il dit, et tous les prétendants gardent un profond silence. Pourtant Amphinome se lève : il était fils de Nisius, issu du roi Arétius ; il vint de Dulichium fertile en blés et riche en gras pâturages ; ce jeune guerrier plaisait à Pénélope par la sagesse de ses discours, car son âme était douée des plus nobles sentiments. Amphinome, plein de bienveillance, parle en ces termes :

[400] « Mes amis, je ne veux pas qu'on tue Télémaque. Il serait affreux d'exterminer ainsi un rejeton des rois. Consultons d'abord les dieux : si les arrêts du grand Jupiter nous sont favorables, moi-même j'immolerai ce héros et je vous inviterai tous à suivre mon exemple ; mais si les dieux nous sont contraires, je vous exhorte à cesser toute poursuite. »

Le discours d'Amphinome plaît aux prétendants ; ils se lèvent tous, se rendent au palais d'Ulysse, et s'asseyent sur des trônes brillants.

Cependant la sage Pénélope avait résolu de paraître devant ces hommes audacieux et violents ; elle venait d'apprendre par le héraut Médon, qui connaissait les desseins des prétendants, qu'ils voulaient tuer Télémaque dans la demeure d'Ulysse. Pénélope traverse le palais avec les femmes qui la servent ; elle s'arrête sur le seuil de la porte, et un léger voile couvre son visage. La plus noble des femmes, s'adressant à Antinoüs, lui dit :

[418] « Homme rempli d'insolence, vil artisan du crime, on prétend que tu l'emportes sur tous ceux de ton âge par ta sagesse et par tes discours ; va, tu n'es point tel qu'on te suppose ! Insensé, pourquoi trames-tu la mort de Télémaque et méprises-tu les suppliants dont Jupiter est le vengeur ? Il est odieux de se tendre mutuellement des pièges. Ne sais-tu pas que jadis ton père, redoutant la fureur du peuple, s'est réfugié dans ce palais ? On était irrité contre lui, parce que, s'étant joint à des brigands taphiens, il avait ravagé les champs des Thesprotes, qui étaient nos alliés. Les Thesprotes voulaient le tuer, lui arracher le cœur et s'emparer ensuite de ses immenses richesses ; mais Ulysse les empêcha d'exécuter leurs desseins. Cependant aujourd'hui tu dévores ignominieusement, toi, l'héritage du héros qui sauva ton père, tu prétends à la main de son épouse, tu veux égorger son fils et tu m'accables, moi, des plus violents chagrins ! Antinoüs, je te l'ordonne, mets fin à toutes ces fureurs et réprime l'insolence de tes compagnons ! »

Eurymaque, fils de Polybe, lui répond aussitôt :

[435] « Fille d'Icare, prudente Pénélope, rassure-toi. Que de telles craintes ne troublent plus ton âme. Tant que je vivrai et que mes yeux seront ouverts à la lumière aucun homme n'osera porter les mains sur ton fils Télémaque. S'il en était un (je le déclare, et ma promesse s'accomplira), son sang noir coulerait aussitôt le long de ma lance ! — Ulysse, le destructeur des cités, m'a souvent placé sur ses genoux, et souvent aussi il m'a donné des viandes succulentes et un vin délicieux. — Télémaque est de tous les hommes celui qui m'est le plus cher, et il ne périra point frappé par les prétendants. Mais nul ne peut éviter le trépas que nous envoient les dieux. »

Il parlait ainsi pour rassurer Pénélope, et cependant il songeait lui-même à faire périr Télémaque. La reine, après avoir entendu ces paroles, remonte dans ses riches appartements ; elle y pleure Ulysse, son époux chéri, jusqu'au moment où Minerve aux yeux d'azur répand un doux sommeil sur ses paupières.

Vers le soir le noble pasteur revient auprès de Télémaque et d'Ulysse. Ces deux héros préparaient le repas en immolant un jeune porc âgé d'un an. - Minerve s'était d'abord approchée du fils de Laërte ; elle l'avait frappé de sa baguette, pour le changer une seconde fois en vieillard, et pour couvrir son corps de hideux haillons, afin qu'Eumée ne le reconnût pas : la déesse craignait que le pasteur n'allât aussitôt porter cette nouvelle à la prudente Pénélope. - Télémaque prend le premier la parole ; et s'adressant à Eumée, il lui dit :

[461] « Te voilà donc de retour, cher Eumée ! Quelles nouvelles nous rapportes-tu d'Ithaque ? Les fiers prétendants sont-ils revenus au palais, ou m'attendent-ils toujours dans leur navire? »

Eumée lui répond en ces termes :

[465] « Je ne me suis point informé de toutes ces choses en traversant la ville ; tout mon désir était de porter promptement mon message, et de revenir ensuite ici (2). J'ai rencontré le héraut de vos compagnons de voyage, un messager rapide, qui le premier a porté la nouvelle de votre arrivée à votre chaste mère. Ce que je sais et ce qu'ont vu mes propres yeux, c'est qu'à mon retour, étant déjà

loin de la ville et m'approchant de la colline de Mercure, j'ai aperçu un vaisseau chargé d'hommes, de lances et de boucliers entrer dans le port. J'ai pensé que ce pouvait être la troupe des prétendants ; mais pourtant je ne puis l'assurer. »

Télémaque, évitant les regards du pasteur, jette les yeux sur son père et sourit.

Quand les travaux du jour sont terminés et que les mets sont servis, tous les bergers prennent leur repas, et chacun des convives reçoit une part égale. Puis ils se retirent en silence et vont goûter les charmes du repos.

Notes, explications et commentaires

(1) C'est-à-dire : « Cela dépend des dieux. » Selon Nitzch, l'idée de pouvoir était exprimé chez les anciens Grecs par celle de genoux.

(2) Knight termine ici le discours d'Eumée et retranche tout ce qui suit en se fondant sur ce que certains mots, qui se trouvent dans les passages supprimés, sont d'un âge postérieur à celui d'Homère ; il prétend que la colline de Mercure dont il est fait mention ici est une de ces dénominations que les anciens Grecs ne connaissaient point.

Pindare : Néméennes : Bilingue.

HOMERE

ODYSSEE

Traduction française : BARESTE.

ODYSSEE

ITHAQUE.

e lendemain, dès que brille la matinale Aurore aux doigts de rose, Télémaque, le fils chéri d'Ulysse, attache à ses pieds de riches brodequins, s'empare d'une lance solide qu'il maniait avec grâce, et dit au chef des pasteurs :

6 « Eumée, je me rends à la ville pour me présenter à ma mère, qui ne cessera de gémir que lorsqu'elle aura revu son fils. Je te recommande de conduire à Ithaque ce malheureux étranger pour qu'il mendie sa nourriture, et afin que chacun puisse lui donner un peu de pain et de vin. Quoiqu'il eu coûte à mon cœur (1), je ne puis soulager tous les pauvres étrangers. Si ce mendiant s'offensait de mes paroles, il ne s'en trouverait que plus mal encore. Moi, j'aime à parler avec franchise. »

16 L'ingénieux Ulysse répond à son fils :

« Ami, je ne voudrais pas moi-même rester plus longtemps en ces lieux. Il vaut mieux, pour un pauvre, mendier par la ville que de rester dans les champs ; là chacun me donnera selon ses désirs. Je ne suis plus assez jeune pour rester dans Cette bergerie et pour obéir aux ordres du maître. Vous pouvez partir ; ce pasteur sera mon guide lorsque j'aurai réchauffé mes membres à ce foyer, et que la chaleur du soleil se fera sentir. Comme je ne suis couvert que de vêtements déchirés, je craindrais d'être glacé par le froid du matin ; car on dit que cette étable est loin de la ville. »

26 Télémaque sort de la bergerie et s'éloigne à grands pas, en méditant la mort des prétendants. Arrivé près de ses belles demeures, il appuie sa lance contre une haute colonne ; puis il entre sous le portique et franchit le seuil de pierre.

31 Euryclée, sa vénérable nourrice, qui recouvrait les sièges de lapis magnifiques, aperçoit la première le jeune héros ; soudain elle accourt en versant des larmes, et les autres esclaves s'empressent autour de Télémaque ; elles le serrent avec tendresse, et lui baisent la tête et les épaules.

36. La sage Pénélope, semblable à Diane et à la blonde Vénus, sort de ses appartements, se présente à son fils, l'entoure de ses bras et verse d'abondantes larmes ; elle couvre de baisers la tête et les beaux yeux de Télémaque, et tout en pleurant elle laisse échapper de ses lèvres ces rapides paroles :

41 « Te voilà donc enfin, Télémaque, ma douce lumière ! Je n'espérais plus te revoir depuis le jour où, malgré moi, tu partis secrètement pour Pylos, afin d'entendre parler de ton père. Mais hâte-toi, mon cher fils, de me dire tout ce que tu as vu pendant ton voyage. »

45 Le prudent Télémaque lui répond en disant :

« Ô ma mère, ne renouvelle pas les peines et n'agite point l'âme de celui qui vient d'échapper à la mort ! Entre dans le bain ; prends d'autres vêtements, monte, suivie de tes femmes, dans les appartements supérieurs du palais, et promets à tous les dieux de leur immoler de parfaites hécatombes pour que Jupiter nous assure l'œuvre de la vengeance. Moi, je vais conduire à l'assemblée du peuple l'étranger qui m'a suivi dans mon navire. Je l'ai renvoyé d'abord avec mes nobles compagnons ; mais ensuite j'ai recommandé à Pirée de le recevoir chez lui, de l'accueillir avec soin, et de lui donner l'hospitalité jusqu'à mon

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