Odyssée (page 32)

Homère · Lettres

Texte français, domaine public · Source : http://remacle.org/bloodwolf/poetes/homere/odyssee/livre1.htm … livre24.htm · 50 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

ITHAQUE. (suite)

57. Après avoir prononcé ces paroles, il se tait (2). — Pénélope entre dans le bain ; puis elle se couvre de vêtements sans souillure et promet à tous les dieux de leur immoler de parfaites hécatombes, pour que Jupiter accomplisse l'œuvre de la vengeance.

61 Télémaque, armé de sa lance, s'éloigne du palais, et des chiens agiles suivent ses pas. Minerve répand sur lui une grâce divine, et tout le peuple admire le héros qui s'avance. Les illustres prétendants l'entourent en lui souhaitant mille félicités ; mais au fond de leur âme ils méditent contre lui des desseins funestes. Télémaque se dérobe à leurs empressements, et s'approche de Mentor, d'Antiphus et d'Halitherse, qui, dès l'origine, furent les compagnons de son père ; il s'assied auprès d'eux et ceux-ci l'interrogent sur son voyage. — Pirée, illustre par les exploits de sa lance, paraît alors en conduisant l'étranger, et Télémaque se place aussitôt près de lui. Pirée s'adressant au fils d'Ulysse lui dit :

75 « Télémaque, ordonne aux femmes de se rendre dans ma demeure pour y chercher les présents que t'a donnés Ménélas. »

77 Le prudent Télémaque lui répond aussitôt :

« Cher Pirée, nous ignorons comment toutes ces choses se termineront. Si les orgueilleux prétendants me tuent dans ma maison et se divisent mon patrimoine, j'aime mieux que ces trésors restent dans tes mains que dans les leurs. Mais si au contraire je parviens à les immoler à ma juste vengeance, tu auras le plaisir de me rapporter ces présents qui me combleront de joie. »

84. En achevant ces paroles, il emmène chez lui le malheureux étranger. Arrivés dans les belles et commodes demeures d'Ulysse, ils déposent leurs vêtements sur des sièges et sur des trônes, puis ils entrent dans des bains magnifiques ; des suivantes les baignent, les parfument d'essences et les couvrent de tuniques moelleuses et de riches manteaux ; ils quittent le bain et vont s'asseoir sur des sièges. Une esclave portant une belle aiguière d'or verse l'eau qu'elle contient dans un bassin d'argent; puis elle place devant le fils d'Ulysse une table polie et brillante. La vénérable intendante du palais dépose sur cette table du pain et des mets nombreux qu'elle offre avec largesse. — Pénélope, placée en face de son fils, était assise près de la porte, et elle filait une laine délicate. — Télémaque et l'étranger portent aussitôt les mains vers les mets qu'on leur a servis et préparés. Quand ils ont apaisé leur faim et leur soif, Pénélope prononce ces paroles :

101 « Télémaque, je vais remonter dans mes appartements et me reposer sur cette couche qui m'est devenue si douloureuse, et que j'arrose sans cesse de mes larmes, depuis le jour où mon époux est parti pour Ilion avec les Atrides ; car tu n'as pas osé me dire, avant l'arrivée des prétendants, ce que tu as appris touchant le retour d'Ulysse. »

106. Le prudent Télémaque lui répond aussitôt :

« Ma mère, je te dirai tout avec sincérité. — Nous sommes allés à Pylos, auprès de Nestor, pasteur des peuples ; ce héros m'a reçu dans son palais comme un père reçoit son enfant arrivant d'un pays étranger après une longue absence ; Nestor ainsi que ses glorieux fils m'ont prodigué tous les soins. Quant à l'intrépide Ulysse, le pasteur des peuples ne m'en a point parlé : il ignorait si mon père vivait encore ou s'il avait péri. Il m'envoya chez l'illustre Ménélas avec des coursiers rapides et un char magnifique. Là, je vis la belle Hélène, qui fit souffrir aux Achéens et aux Troyens des maux sans nombre. Ménélas à la voix sonore me demanda ce qui m'amenait dans la divine Lacédémone ; je lui répondis avec franchise, et il me dit :

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124 « Hélas ! c'est donc dans la couche de cet homme vaillant qu'ils ont voulu reposer, ces lâches insensés ! Mais, ainsi qu'un lion courageux, rentrant dans son antre, égorge sans pitié de jeunes faons encore à la mamelle, qu'a déposés au fond d'une caverneune biche qui parcourt les montagnes et paît dans les prairies : tel Ulysse, rentrant dans ses foyers, préparera une mort cruelle à tous ces prétendants ! Jupiter, Minerve, et Apollon, disait-il, écoutez-moi ! Pourquoi le vaillant Ulysse ne se montre-t-il pas à ces jeunes orgueilleux tel qu'il était autrefois dans la superbe Lesbos, lorsqu'après une querelle, se levant pour lutter avec Philoctète, il terrassa ce guerrier d'un bras vigoureux et combla de joie tous les Achéens ? Alors, pour chaque prétendant, quelle mort prompte et quel hymen rempli d'amertume ! Je répondrai sans détour aux questions que tu m'adresses, et je ne te tromperai point. Je n'oublierai pas non plus les prédictions que m'a faites l'infaillible vieillard de la mer ; enfin, je ne te cacherai rien. J'ai vu, ajoutait-il, ce héros souffrant mille douleurs dans l'île et dans les demeures de la nymphe Calypso, de cette déesse qui le retient malgré lui en ces lieux. Ulysse ne peut revoir sa terre natale ; car il ne possède ni vaisseaux, ni rameurs, ni compagnons, pour franchir le vaste dos de la mer. »

147 Tel fut le discours de l'illustre Ménélas. Après avoir entendu ces paroles, je quittai Lacédémone ; les immortels m'envoyèrent un vent favorable et me ramenèrent bientôt dans ma patrie. »

150. Ainsi parle Télémaque, et Pénélope est touchée de son récit. Alors Théoclymène, semblable aux dieux, prend la parole et dit :

162 «Vénérable épouse d'Ulysse, fils de Laërte, Ménélas ne savait pas tout ce qui est arrivé au père de Télémaque. Écoute-moi donc, car je vais t'annoncer l'avenir et je ne te cacherai rien. J'en atteste Jupiter, le plus puissant des dieux, ainsi que cette table hospitalière, et le foyer de l'irréprochable Ulysse, où j'ai trouvé un asile ; oui, le divin Ulysse est dans sa patrie ! Ce héros se tient à l'écart ou bien il marche secrètement vers ce palais pour connaître les crimes des prétendants et pour préparer à ces jeunes insensés un affreux trépas. Voilà ce qui me fut annoncé par le vol d'un oiseau lorsque j'étais encore dans le navire de Télémaque, fit je fis remarquer ce présage au jeune héros. »

162 La prudente Pénélope réplique en ces termes :

« Plût aux dieux, cher étranger, que telle fût la vérité ! tu connaîtrais alors mon amitié, et je te comblerais de tant de présents que chacun, en te voyant, vanterait ton bonheur. »

166 Pendant ce temps les prétendants, rassemblés devant le palais d'Ulysse, lançaient le disque et le javelot dans une arène où sou vent ils firent éclater leur insolence. Lorsque vint l'heure du repas, et qu'arrivèrent des champs les brebis conduites par les pasteurs, Médon prit la parole. Médon était de tous les hérauts celui qui plaisait le plus aux prétendants, et qui partageait leurs festins.

174 « Jeunes princes, leur dit-il, après vous être livrés aux charmes des jeux, rentrez maintenant dans le palais pour y préparer le repas. Il faut, chers prétendants, goûter les plaisirs des festins quand il en est temps. »

177 A ces mots tous les jeunes gens obéirent ; ils entrèrent dans les belles et commodes demeures d'Ulysse, et déposèrent leurs tuniques sur des trônes et sur des sièges ; puis ils immolèrent des brebis superbes et des chèvres grasses ; ils égorgèrent aussi des porcs bien nourris et un magnifique bœuf. — En ce moment Ulysse et le noble pasteur quittent les champs et se dirigent vers la ville. Alors Eumée dit à son hôte :

185 « Étranger, puisque tu désires te rendre à Ithaque comme mon maître l'a ordonné, hâtons-nous de partir. Certes, j'eusse préféré te laisser ici pour garder ces bergeries ; mais je respecte les ordres de Télémaque, et je craindrais que plus tard il n'irritât contre moi si je ne lui obéissais pas aujourd'hui. Les reproches des maîtres sont toujours sensibles aux serviteurs. Partons ; le jour est sur son déclin, et bientôt le froid du soir se fera sentir.

192 L'ingénieux Ulysse lui répond en disant :

« Je te comprends, cher pasteur ; tu ne parles point à un homme dépourvu de jugement et de raison. Soit, partons ; mais guide-moi pendant le voyage. Si tu as une branche séparée du tronc, donne-la-moi pour me soutenir ; car tu m'as dit que le chemin qui conduit à la ville est glissant. »

197 Ulysse jette sur ses épaules une pauvre besace toute déchirée, et une corde lui sert de bandoulière. Eumée lui donne le bâton que le héros désirait, et tous deux ils se mettent en route. Les bergers et les chiens restent seuls pour garder la bergerie. Le chef des pasteurs conduit à la ville son maître et son roi qui est maintenant semblable à un pauvre et vieux mendiant, qui s'appuie sur un bâton et qui est couvert de hideux vêtements !

204. Ils marchent longtemps dans des sentiers difficiles ; ils atteignent enfin une fontaine jaillissante où les citoyens venaient puiser de l'eau, et qui avait été construite par Ithacus, Nérite et Polyctor. Autour de la fontaine s'élevaient de hauts peupliers qui croissent au sein des ondes ; sa source pure et glacée se précipitait du haut d'un rocher, et à son sommet était l'autel des Nymphes où tous les voyageurs faisaient des sacrifices. C'est auprès de cette fontaine qu'Ulysse et Eumée sont rencontrés par le fils de Dolius, Mélanthius, qui conduisait les plus belles chèvres de son troupeau pour le repas des prétendants ; deux autres bergers suivaient ses pas. Aussitôt que Mélanthius aperçoit Eumée et l'étranger, il leur parle avec violence et leur adresse des injures.

217 « C'est maintenant, s'écrie Mélanthius, qu'on peut dire qu'un méchant en conduit un autre ! Les dieux associent toujours ceux qui se ressemblent. Misérable gardien de porcs, où mènes-tu donc cet affamé, ce mendiant importun, ce fléau des repas, lui qui de porte en porte va presser de ses épaules les lambris des palais pour demander les restes, mais non les bassins et les trépieds (3)? Encore si tu me le confiais pour garder la bergerie, pour nettoyer les étables et porter le feuillage aux chevreaux, je lui donnerais à boire du petit-lait pour que les flancs de ce mendiant en devinssent plus robustes. Il ne fait rien de bon ; il ne veut pas se soumettre aux travaux des champs, et il préfère sans doute mendier par les villes pour remplir son ventre insatiable ! Écoute-moi encore : si jamais ce vil étranger entre dans les demeures d'Ulysse, alors une grêle d'escabelles, s'échappant des mains des prétendants, tomberont sur son corps et lui meurtriront les membres. »

233. En parlant ainsi, il s'approche d'Ulysse, et dans sa fureur il lui donne un coup de pied dans les reins : le héros reste inébranlable et ne chancelle point. Cependant Ulysse se demande si, le frappant de son bâton, il ne lui arrachera pas la vie, ou si, l'enlevant du sol, il ne lui brisera pas le crâne contre la terre. Mais il supporte patiemment cet outrage et se contraint. Alors le gardien des porcs, jetant sur Mélanthius des regards irrités, fait éclater sa colère ; puis il élève les mains et adresse cette prière au ciel :

240 « Nymphes des fontaines, filles de Jupiter, si jamais Ulysse vous offrit des cuisses de brebis et de chèvres recouvertes d'une double couche de graisse, faites que mes vœux s'accomplissent ; faites que ce héros, ramené par une divinité, rentre dans sa patrie ! — Mélanthius, si le divin Ulysse paraissait, comme il te ferait bientôt repentir des forfanteries que par orgueil tu vas semer par les villes, tandis que de mauvais bergers laissent dépérir les troupeaux confiés à ta garde ! »

247 Mélanthius, le gardien des chèvres, lui répond en ces termes :

« Grands dieux ! comme parle cet impudent plein de fourberies! Mais je devrais l'envoyer sur un sombre et solide navire, loin d'Ithaque, pour qu'il pût me procurer une forte rançon. Puisse Télémaque périr aujourd'hui dans son palais, frappé par les flèches d'Apollon, ou tomber sous les coups des prétendants, comme il est vrai qu'il n'y a plus de retour possible pour Ulysse son père ! »

254 En disant ces mots, il s'éloigne. — Ulysse et le pasteur suivent lentement le gardien des chèvres, qui arrive bientôt dans les demeures du roi. Mélanthius s'assied parmi les prétendants, en face d'Eurymaque qu'il chérissait ; les serviteurs lui présentent des viandes, et la vénérable intendante lui apporte du pain. — Cependant Ulysse et le pasteur s'approchent de la demeure de Pénélope et s'arrêtent pour écouter les sons harmonieux de la lyre bruyante du divin Phémius qui commençait ses accords. Ulysse prend la main de son compagnon de voyage, et lui dit :

264 « Voilà sans doute le beau palais d'Ulysse : il est facile à reconnaître entre tous, car une partie des habitations est en dehors des autres (4). La cour du palais est entourée de murailles et de créneaux, et les portes solidement fermées sont à deux battants. Nul homme ne pourrait de vive force se rendre maître de cette demeure. Il me semble qu'un grand nombre de convives se livrent à la joie des festins ; l'odeur des viandes se répand autour de moi, et j'entends les sons de la lyre, que les dieux ont faite pour embellir et charmer les repas. »

272 Eumée lui répond aussitôt :

« Tu as facilement reconnu ce palais ; je vois, cher mendiant, que tu ne manques ni de jugement ni de raison. Voyons maintenant ce qu'il nous reste à faire. Si tu entres le premier dans ces belles et commodes demeures pour te présenter aux prétendants, moi je resterai en dehors ; mais si tu veux rester ici, je franchirai le premier le seuil de la porte. Ne tarde pas, de peur que quelqu'un, te trouvant en ces lieux, ne te frappe ou ne te chasse. Je t'engage donc à réfléchir sur ce que je te propose. »

280 Le divin Ulysse réplique en disant :

« Je te comprends, cher pasteur, et j'ai deviné ta pensée. Entre donc le premier, moi je resterai ici. Je ne suis cependant pas inhabile dans l'art de porter des coups de près ou de loin ; mon âme est patiente, et déjà j'ai supporté de nombreuses infortunes dans les combats et sur les flots ; advienne maintenant ce qu'il pourra ! Il est impossible, tu le sais, de dompter la faim cruelle et dévorante, source de tant de maux : c'est pour elle que l'on arme ces forts navires qui traversent la mer stérile pour porter au loin la guerre aux peuples étrangers.»

290 Ulysse et Eumée parlent ainsi. — Soudain un chien couché près d'eux lève sa tête et dresse ses oreilles : c'est Argus, que le vaillant Ulysse avait élevé lui-même ; mais ce héros ne put voir le succès de ses soins, car il partit trop tôt pour la ville sacrée d'Ilion. Jadis les jeunes chasseurs conduisaient Argus à la poursuite des chèvres sauvages, des cerfs et des lièvres ; mais depuis que son maître était parti, il gisait honteusement sur le vil fumier des mules et des bœufs, qui restait entassé devant les portes, jusqu'à ce que les serviteurs d'Ulysse vinssent l'enlever pour fumer les champs. C'est là que repose étendu le malheureux Argus tout couvert de vermine. Lorsqu'il aperçoit Ulysse, il agite sa queue en signe de caresses et baisse ses deux oreilles ; mais la faiblesse l'empêche d'aller à son maître. Ulysse, en le voyant, essuie une larme qu'il cache au pasteur, puis il prononce ces paroles :

306 « Eumée, je m'étonne que ce chien reste ainsi couché sur le fumier, car il est d'une grande beauté. Toutefois j'ignore si avec ses belles formes il est bon à la course, ou si ce n'est qu'un chien de table que les maîtres élèvent pour leur propre plaisir.»

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311 Le pasteur Eumée lui répond en disant :

« Hélas ! c'est le chien de ce héros qui est mort loin de nous ! S'il était encore tel qu'Ulysse le laissa quand il partit pour les champs troyens, tu serais étonné de sa force et de son agilité. Nulle proie n'échappait à sa vitesse lorsqu'il la poursuivait dans les profondeurs des épaisses forêts : car ce chien excellait à connaître les traces du gibier. Maintenant il languit accablé de maux; son maître a péri loin de sa patrie, et les esclaves, devenues négligentes, ne prennent aucun soin de ce pauvre animal ! C'est ainsi qu'agissent les serviteurs : dès qu'un maître cesse de les commander, ils ne veulent plus s'acquitter de leurs devoirs ; Jupiter ravit à l'homme la moitié de sa vertu quand il le prive de sa liberté. (5) »

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