Odyssée (page 47)
PÉNÉLOPE RECONNAIT ULYSSE. (suite)
[209] « Ne sois point irrité contre moi, cher Ulysse, toi le plus prudent des hommes.
Les dieux nous ont accablés tous deux de chagrins ; ils nous ont envié le bonheur de passer nos jeunes années l'un près de l'autre et d'atteindre ensemble le seuil de la vieillesse ! Ne me blâme pas, cher époux ; pardonne-moi, je t'en conjure, si, dès que je t'ai vu, je ne me suis pas jetée dans tes bras. Je craignais toujours d'être trompée par les paroles mensongères de quelque voyageur : ils sont nombreux, ceux qui conçoivent dans leur âme des projets funestes ! Jamais l'Argienne Hélène, fille de Jupiter, ne se fût unie d'amour à un homme étranger si elle avait su que les belliqueux fils des Achéens la ramèneraient un jour dans sa patrie ! Mais une divinité de l'Olympe lui inspira le désir de commettre cette action indigne. La belle Hélène ne prévit pas d'abord les suites de cette coupable erreur qui fut la première cause de tous nos maux. Maintenant, cher époux, je te reconnais ; car tu m'as clairement expliqué les signes de notre couche, que nul mortel n'a vue, si ce n'est toi, moi et la suivante Actoris, que m'a donnée mon père quand je vins habiter ce palais, et qui a toujours gardé avec le plus grand soin les portes de la chambre nuptiale. Ulysse, tu as touché mon cœur quoiqu'il soit insensible (4) ! »
A ces mots, le divin Ulysse verse des larmes de tendresse et embrasse avec transport son épouse fidèle et chérie. Telle au milieu d'un naufrage, la terre paraît agréable aux nautoniers dont Neptune a brisé le solide navire dans l'Océan, en excitant contre eux les flots et les tempêtes, et qui, couverts d'écume, échappent en nageant à la mer blanchissante et atteignent bientôt le rivage tant désiré, après avoir fui le trépas : tel, et plus agréable encore, paraît Ulysse à Pénélope, qui entoure de ses bras blancs le cou de son époux bien-aimé. Sans doute l'Aurore aux doigts de rosé les eût trouvés encore se tenant embrassés et pleurant, si Minerve, la déesse aux yeux d'azur, n'avait conçu d'autres pensées. Elle arrête la Nuit dans sa course, retient au milieu des flots de l'Océan la divine Aurore assise sur son trône d'or, et ne lui permet point d'atteler à son char ses coursiers rapides, Lampus et Phaéton, qui portent la lumière aux humains. Alors l'ingénieux Ulysse dit à Pénélope :
[248] « Chère épouse, nous ne sommes point parvenus au terme de nos travaux : il me reste encore une longue carrière de peines à parcourir. Ainsi me le prédit l'ombre de Tirésias le jour où je descendis dans le ténébreux empire pour consulter ce devin sur les moyens de retourner dans ma patrie avec mes compagnons. Chère épouse, allons maintenant sur notre couche, goûter ensemble les douceurs du sommeil. »
La chaste Pénélope lui répond aussitôt :
[257] « Ulysse, ta couche sera prête quand tu le désireras, puisque les dieux t'ont permis de revoir tes belles demeures et ta chère patrie. Mais puisque tu sais, par la volonté des dieux, quelles sont les peines que tu as encore à souffrir, dis-les-moi ; car si je dois les connaître un jour, il vaut mieux que je les apprenne à l'instant. »
L'ingénieux Ulysse réplique en ces termes :
[264] « Infortunée ! pourquoi veux-tu que je te révèle ces tristes prédictions ? Cependant, puisque tu le désires, je te dirai tout, et je ne te cacherai rien. Mais j'affligerai sans doute ton cœur : le mien, chère épouse, est déjà déchiré ! —Tirésias m'a ordonné de parcourir de nombreuses cités, en tenant à la main une rame brillante, jusqu'à ce que je trouve des peuples qui ne connaissent point la mer, des peuples qui ne se nourrissent point d'aliments salés et qui ne possèdent ni navires aux rouges parois, ni rames éclatantes, qui servent d'ailes aux vaisseaux. Il m'a donné un signe certain pour reconnaître ces peuples, et je ne te le cacherai pas. Quand un voyageur, s'offrant à ma vue, me demandera pourquoi je
porte un van sur mes brillantes épaules, je dois alors planter ma rame dans la terre et sacrifier à Neptune de belles victimes, un bélier, un sanglier mâle et un taureau ; puis m'en retourner dans ma patrie et offrir des hécatombes sacrées à tous les immortels habitants de l'Olympe. Longtemps après, la Mort, sortant du sein des mers, me ravira doucement le jour au milieu d'une paisible vieillesse, et je laisserai après moi des peuples heureux. — Voilà ce que m'a prédit Tirésias, et il a ajouté que cet oracle s'accomplirait. »
La prudente Pénélope répond aussitôt en disant :
[286] « Si les dieux te promettent une longue vieillesse, nous devons espérer que tu échapperas encore à tous ces maux. »
Tandis qu'Ulysse et Pénélope s'entretiennent ainsi, Eurynome et Euryclée se hâtent de préparer, à la lueur des flambeaux, la couche nuptiale, et de la recouvrir d'étoffes fines et moelleuses. Quand ces apprêts sont terminés, Euryclée se retire et s'abandonne au doux sommeil. Eurynome, une torche brillante à la main, conduit les deux époux à leur appartement ; puis elle s'éloigne. Pénélope et Ulysse s'approchent joyeusement de leur ancienne couche (5).
Télémaque et les deux pasteurs font cesser les danses ; ils ordonnent aux femmes de se retirer chez elles, et ils vont eux-mêmes goûter les charmes du sommeil dans le sombre palais.
[300] Les deux époux, après s'être livrés aux doux épanchements de leur mutuelle tendresse, se plaisent à se raconter réciproquement leurs peines. D'abord, la plus noble des femmes apprend à Ulysse tout ce qu'elle souffrit dans sa propre demeure en voyant la foule des orgueilleux prétendants égorger, sous le prétexte d'obtenir sa main, ses nombreux troupeaux de bœufs et de brebis, et boire son vin aux sombres couleurs. Le divin héros redit à son épouse tous les maux qu'il fit endurer à ses ennemis et toutes les souffrances qu'il supporta lui-même. Pénélope, ravie de l'entendre, ne ferme les paupières que lorsque son époux lui a raconté toutes ses aventures.
[310] Ulysse commence par la défaite des Ciconiens, et dit à Pénélope comment il vint dans le fertile pays des Lotophages ; il lui fait connaître les cruautés du Cyclope et la vengeance qu'il exerça sur ce monstre impitoyable pour le punir d'avoir dévoré ses braves compagnons. Il lui apprend son arrivée chez Éole, qui l'accueillit avec bienveillance et lui donna les moyens de retourner dans sa patrie ; mais il ne devait pas encore revoir ses paisibles foyers : car les tempêtes, l'enlevant de nouveau, le jetèrent, malgré ses gémissements, au milieu de la mer poissonneuse. Il lui raconte son entrée dans la spacieuse Lestrygonie, où périrent ses vaisseaux, ses guerriers aux belles cnémides, et comment lui seul échappa au trépas sur son navire sombre(6). Il lui dit les ruses et les enchantements de Circé ; sa descente au ténébreux empire, sur un solide vaisseau, pour y consulter l'ombre du Thébain Tirésias ; comment il y trouva ses valeureux amis et celle qui lui donna le jour et le nourrit pendant son enfance. Il lui parle des accents mélodieux des nombreuses Sirènes ; lui décrit les roches errantes et les horribles écueils de Charybde et de Scylla qu'aucun homme n'a jamais pu approcher sans périr. Il lui dit que ses guerriers immolèrent les bœufs consacrés au Soleil, et que Jupiter, qui roule son tonnerre dans les nues, punit cette odieuse impiété en lançant sa foudre éclatante sur son vaisseau rapide et en précipitant tous ses rameurs à la mer : lui seul fut encore sauvé. Il lui raconte aussi qu'il aborda dans l'île d'Ogygie, habitée par la nymphe Calypso ; que cette déesse le retint longtemps dans sa grotte profonde pour qu'il devînt son époux ; qu'elle le combla de biens, lui promit l'immortalité et une éternelle jeunesse ; mais que rien ne put fléchir son cœur. Enfin, il termine son récit en disant qu'il vint, après avoir supporté bien des peines, chez les Phéaciens, qui l'accueillirent avec bienveillance, l'honorèrent comme un immortel, lui donnèrent en abondance de l'airain, de l'or et des vêtements richement tissés, et le ramenèrent heureusement dans sa chère patrie. A peine a-t-il prononcé ces dernières paroles que le doux sommeil, qui délie les membres et chasse les soucis de l'âme, s'empare de lui.
Minerve, la déesse aux yeux d'azur, médite de nouveaux desseins. Quand elle pense que le héros a suffisamment goûté les charmes de l'amour et les douceurs du repos, elle appelle la fille du matin, lui ordonne de sortir des flots de l'Océan, de briller sur son trône d'or et de porter la lumière aux humains. Alors le divin Ulysse abandonne sa couche moelleuse, et dit à Pénélope :
[350] « Chère épouse, nous avons beaucoup souffert tous les deux, toi en pleurant un époux que tu n'espérais plus revoir, moi en supportant, par la volonté céleste, des maux sans nombre et en restant, maigre mon désir, éloigné de ma chère patrie. Maintenant que nous venons de reposer sur cette couche tant désirée, prends soin des richesses que je possède encore dans mon palais. Les troupeaux de bœufs et de brebis que les prétendants m'ont dévorés seront remplacés par ceux que j'enlèverai moi-même aux peuples étrangers, et par ceux que les Achéens me donneront afin que mes étables soient toutes remplies. Je pars à présent pour revoir nos fertiles campagnes et mon vénérable père, qui me regrette toujours et gémit sans cesse. Mais, avant de te quitter, voici ce que je te recommande, quoique pourtant je connaisse ta prudence : le soleil n'aura pas plutôt commencé sa carrière que le bruit de la mort des prétendants se répandra dans la ville ; alors monte, suivie de tes femmes, à tes appartements, et ne regarde ni n'interroge personne. »
En parlant ainsi, il couvre ses épaules d'une riche armure; il réveille Télémaque ainsi que les deux pasteurs, et leur ordonne de prendre des armes de guerre. Ceux-ci s'empressent d'obéir ; ils revêtent l'airain, et, précédés d'Ulysse, ils franchissent les portes et s'éloignent du palais. — Déjà le soleil commençait à éclairer la terre, lorsque Minerve les enveloppa d'un nuage épais et les conduisit rapidement hors de la ville.
Notes, explications et commentaires
(1) Il y a dans le texte : τὸν τεκόμεσθα· (vers 61) (que nous avons engendré, ou à qui nous avons donné le jour). Madame Dacier traduit ces deux mots par cette phrase : « qui est le seul fruit de notre mariage ; » Bitaubé, qui a imité eu partie la traduction de madame Dacier, rend ce passage par : « le seul fruit de notre hymen. »
ἀτέραμνον (vers 167) signifie aussi : cœur qui ne peut pas être cuit. Les Scholies ambrosiennes disent que cette métaphore était prise d'une erreur populaire accréditée chez les anciens, qui leur faisait supposer que toute semence tombée sur les cornes d'un bœuf produisait un grain tellement sec qu'il ne pouvait plus être amolli par la cuisson.
(3) Tous ces détails d'intérieur et d'ameublements, dit Dugas-Montbel, sont exprimés par des phrases consacrées qui n'avaient pas besoin alors d'explications, mais qui, dans la suite, ont perdu leur sens convenu avec les usages qu'elles exprimaient. Tout ce qu'on peut raisonnablement conclure des paroles du poète, c'est qu'Ulysse, après avoir coupé l'olivier à un pied environ de la racine, forma le lit avec la partie du tronc qui avait été détachée, la creusa entièrement, et la réunit ensuite, avec de fortes chevilles, à la partie qui était restée au sol ; si bien que, pour déplacer le lit, il aurait fallu couper le pied de l'olivier à fleur de terre.
ἐόντα (vers 230) (quoiqu'il soit très-dur), que les versions latines rendent par : durus licet valde sit.
(5) Homère dit :
(vers 295/296)
Ce passage a été diversement entendu par les traducteurs. Clarke et Dubner le rendent par : Illi quidem deinde lubentes lectiantiqui ritibus accesserunt.
Madame Dacier dit : « Le roy et la reyne revirent avec une joye extresme leur ancienne couche et en remercièrent les dieux »
Bitaubé : « Ulysse conduit son épouse vers la couche ancienne et révérée » et Dugas-Montbel : « Heureux alors, tous deux retrouvent la place sacrée de l'ancienne couche. »
Les auteurs du Dictionnaire des Homérides traduisent ainsi ce passage : Ils retournèrent à l'habitude du vieux lit, de l'ancienne couche et ces auteurs ajoutent. « Telle est l'explication de presque tous les interprètes ; nous aimerions mieux prendre ici θεσμὸν dans le sens primitif de place, endroit, et dire : Ils allèrent à l'endroit où était leur ancienne couche. »
Voss n'est pas plus exact que les autres traducteurs en disant : Jene beslieyen freudig ihr altes Lager, der keuschen Liebe geheilight (Ceux-ci montèrent sur leur ancienne couche, consacrée au chaste amour).
(6) Dugas-Montbel dit à ce sujet : « Ce vers, qui ne se trouve pas dans deux manuscrits de Vienne qu'avait consultés. Alter, est à bon droit renfermé par Wolf entre deux parenthèses. D'abord, ainsi que l'a remarqué Rochefort, il est assez extraordinaire qu'Ulysse se nomme en parlant de lui-même... Il n'est pas vrai non plus de dire que tous les vaisseaux et tous les compagnons d'Ulysse périrent dans le port de Lestrygonie ; et certainement le mot πάντας (vers 320), qui commence ce vers, a été ajouté en marge par quelque copiste étourdi, sans réfléchir aux événements antérieurs. »
Homère, Odyssée, Chant 24 (traduction française)
Homère
Odyssée
Pour d'autres traductions françaises
texte grec
chant 23
Livre XXIV
LES LIBATIONS.
ercure Cyllénien (01) évoque les âmes des prétendants en tenant dans sa main droite une belle verge d'or avec laquelle il peut, à son gré, fermer les yeux des humains ou dissiper le sommeil éternel ; il les chasse et les conduit avec cette verge, et les âmes le suivent en poussant de faibles cris. De même que des oiseaux nocturnes, voltigeant dans un antre obscur et sacré, font entendre des sons perçants et lugubres lorsque l'un d'eux est tombé du haut de la roche où ils étaient tous réunis : de même les âmes des morts font entendre un bruit semblable en voltigeant dans les ténèbres et en sentiers. Elles franchissent les flots de l'Océan, le rocher de Leucade, les portes du Soleil, la demeure des Songes, et elles arrivent bientôt à la prairie Asphodèle où résident les âmes qui ne sont que les ombres des morts.
15 Elles aperçoivent bientôt l'âme d'Achille, fils de Pelée, celles de Patrocle, de l'irréprochable Antiloque et d'Ajax, d'Ajax qui, par sa taille et sa beauté, l'emportait sur tous les Danaens, excepté sur l'illustre fils de Pelée. Tous ces héros sont réunis autour d'Achille. En ce moment arrive, accablée de tristesse, l'âme d'Agamemnon ; elle est suivie des ombres de tous les guerriers qui succombèrent dans le palais d'Égisthe, avec le fils d'Atrée. Alors le vaillant Achille s'écrie :
24 « Agamemnon, nous pensions que le dieu qui se plaît à lancer la foudre te protégerait entre tous les héros, parce que tu commandais à de braves et nombreux guerriers dans les plaines de Troie où les Achéens ont souffert des maux sans nombre ! Cependant toi, l'un des premiers, tu as été victime de cette destinée funeste à laquelle nul mortel ne peut échapper ! Ah ! que n'as-tu péri au milieu des Troyens et dans tout l'éclat de ton triomphe ! Les Grecs auraient élevé une tombe à ta mémoire, et tu aurais laissé à ton fils une gloire immortelle ! Mais le destin t'a réservé la mort la plus déplorable ! »
L'âme d'Atride lui répond aussitôt :
36 « Heureux fils de Pelée, Achille semblable aux dieux, toi , du moins, tu succombas devant Ilion, et loin d'Argos, ta patrie ! Les plus braves d'entre les Grecs et les Troyens tombèrent autour de toi en se disputant ton cadavre ! Tu gisais noblement sous des tourbillons de poussière; car déjà tu avais oublié l'art de conduire les chevaux et les chars ! Nous combattîmes tout le jour pour défendre ton corps, et peut-être nous n'eussions point cessé de combattre, si Jupiter ne nous eût forcés de nous retirer en nous envoyant une horrible tempête. Nous t'enlevâmes du champ du combat ; nous te portâmes sur un de nos vaisseaux, et, après avoir baigné et parfumé d'essences ton beau corps, nous le déposâmes sur un lit funèbre. Tous les fils de Danaus, réunis autour de ce lit, fondaient en larmes et coupaient leur belle chevelure. En apprenant cette fatale nouvelle, ta mère, accompagnée des nymphes des eaux, sortit du sein de l'Océan : les vagues s'agitèrent avec bruit et remplirent d'une telle crainte les guerriers achéens, qu'ils se seraient éloignés sur leurs creux navires si Nestor, le plus sage de tous les héros, Nestor, dont on avait toujours admiré l'expérience et les conseils, ne les eût retenus en leur disant avec bienveillance :
54 « Arrêtez-vous, nobles Argiens ! Ne fuyez donc point, vaillants fils des Grecs ! C'est la mère d'Achille et les nymphes immortelles de la mer qui sortent du sein des ondes pour rendre les derniers honneurs au divin fils de Pelée. »