Odyssée (page 46)

Homère · Lettres

Texte français, domaine public · Source : http://remacle.org/bloodwolf/poetes/homere/odyssee/livre1.htm … livre24.htm · 50 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

TRÉPAS DES PRÉTENDANTS. (suite)

(21) On entend par θόλος un dôme, une voute, une coupole. Le θόλος, disent Eustathe et les petites Scholies, était un bâtiment rond, circulaire, où l'on déposait chaque jour les objets d'un usage habituel, comme les cratères, les coupes, etc. Toutes les versions françaises rendent θόλος par donjon, les versions latines par tholus, et Voss traduit ce mot par Küchengewoelbe (voûte de la cuisine). Le Dictionnaire des Homérides donne l'explication suivante du mot θόλος : « Dans l’Odyssée, c'est un pavillon situé entre la maison d'habitation et la cour ; on y gardait les ustensiles de cuisine, la vaisselle et les provisions de bouche de chaque jour. Ce bâtiment circulaire reposait sur des colonnes, puisqu'on voit Ulysse (c'est Télémaque qu'il fallait dire) attacher à une des colonnes et tendre tout autour de ce pavillon la corde destinée à pendre les servantes. ».

τανυήκεσιν (vers 443) (frappez-les de vos épées à la longue pointe). L'épithète τανυήκης, que le poète donne aux épées, et qui ne se trouve rendue ni dans les traductions françaises, ni dans la version de Voss, est selon nous d'une assez grande importance comme archéologie militaire pour ne pas être passée sous silence.

(23) Madame Dacier et Dugas-Montbel ne font nullement mention de l'épithète κυανοπρωρος (vers 465) (qui a la proue bleue), que le poète donne aux vaisseaux.

(24) Homère, en comparant des femmes pendues à des grives qui s'en retournent à leurs nids, ne nous paraît pas cette fois être aussi exact que de coutume ; mais ce passage a peut-être été défiguré par les diaskévastes ou les rhapsodes, et rendu inintelligible par des interpolations inutiles. Tous les traducteurs français, en voulant éclaircir cette comparaison, ont plutôt imité que traduit Homère. Nous avons, nous, suivi très-exactement le texte grec de Wolf Madame Dacier, qui a adouci (c'est son expression) la comparaison des grives et des colombes, ajoute fort naïvement en note : " Homère décrit au long cette exécution ; mais ce qui réussit dans sa langue paroistroit trop affreux dans la nostre" ; c'est pourquoy j'ay abrégé et adouci ce passage dans la traduction. »

(25) Théocrite fait allusion à cette phrase énergique du poète :

« Si je ne te frappe, que je devienne Mélanthius, au lieu d'être Comatas. » (Idyll. V)

(26) Dubner, dans son excellente version latine, a commis une faute en suivant la version de Clarke, et en traduisant ἀπέβη (vers 495) par ascendit. Le verbe αποβαίνω ne veut pas dire monter, mais descendre, s'en aller, se retirer. Clarke qui traduisait sur l'ancien texte grec non corrigé par Wolf, a très-fidèlement traduit en mettant ascendit, car son texte porte, non pas ἀπέβη, comme

Homère, Odyssée, Chant 23 (traduction française)

Homère

Odyssée

Pour d'autres traductions françaises

texte grec

chant 22

chant 24

Livre XXIII

PÉNÉLOPE RECONNAIT ULYSSE.

a vénérable Euryclée, transportée de joie, monte à l'appartement de Pénélope pour lui annoncer le retour de son époux bien-aimé : ses genoux font des efforts de jeunesse, et ses pieds vont avec une rapidité extrême. Elle se penche vers la tête de la reine et lui dit :

[5] « Réveille-toi, Pénélope, ma fille chérie, et viens voir de tes propres yeux celui que tu désires depuis tant d'années. Ulysse est de retour ; il est arrivé dans son palais après une si longue absence, et il a tué tous les prétendants qui consumaient ses biens, dévoraient ses richesses, et maltraitaient Télémaque, son glorieux fils. »

Pénélope se réveille aux paroles d'Euryclée.

[11] «Ma chère nourrice, lui dit-elle, les dieux t'ont ravi la raison : ils peuvent souvent du plus sage faire un insensé, et d'un insensé faire un sage. Sans doute ce sont eux qui t'ont frappée de folie, toi qui, jusqu'à présent, me paraissais être remplie de sagesse et de prudence. Pourquoi viens-tu me tromper dans mon affliction en m'annonçant une fausse nouvelle ? Pourquoi viens-tu m'arracher au doux sommeil qui avait enchaîné mes sens et fermé mes paupières ? Je ne m'étais pas encore endormie si profondément depuis qu'Ulysse était parti pour cette funeste ville de Troie dont on ne prononce jamais le nom sans gémir. Euryclée, descends maintenant et retourne à la salle des festins. Si toute autre de mes femmes était venue m'annoncer cette fausse nouvelle et m'arracher au sommeil, je l'aurais renvoyée avec outrage ; mais toi, nourrice, ton grand âge te protège. »

Euryclée réplique aussitôt :

[26] « Non, fille chérie, je ne te trompe point. Ulysse est de retour ; il est maintenant dans son palais, comme je viens de te l'annoncer : c'est l'étranger que les jeunes princes ont si honteusement outragé dans la salle. Télémaque savait depuis longtemps que son père était revenu dans sa patrie ; mais, par prudence, il cachait les desseins d'Ulysse, afin que ce héros pût châtier l'insolence des orgueilleux prétendants. »

Elle dit ; et la reine, ivre de bonheur, quitte promptement sa couche, embrasse Euryclée en versant des larmes, et lui dit :

[35] « Chère nourrice, parle-moi sincèrement ; dis-moi s'il est vrai que mon époux soit de retour, comme tu viens de me l'annoncer ; dis-moi comment, seul, il a pu vaincre ces effrontés prétendants qui étaient toujours en foule dans le palais. »

Euryclée lui répond en disant :

[40] « Je n'ai rien vu, et l'on n'a pas eu le temps de me rien apprendre. J'ai seulement entendu les cris et les gémissements des mourants ; car nous toutes, remplies de crainte et de frayeur, nous étions dans nos superbes appartements dont les portes avaient été fermées avec soin ; nous y restâmes jusqu'au moment où Télémaque, envoyé par son père, vint m'appeler. Je descendis aussitôt, et je trouvai le divin Ulysse entouré de cadavres gisant sur les pavés de la salle, Pénélope, tu aurais été bien joyeuse si tu avais vu ce héros, se tenant au milieu de ces corps inanimés, comme un lion souillé de sang et de poussière. Les cadavres de tous ces jeunes princes sont maintenant entassés près des portes de la cour. Ulysse, qui purifie avec du feu et du soufre la salle des festins, m'a envoyée vers toi pour t'engager à descendre. Suis-moi donc, afin que vous puissiez tous deux vous livrer au bonheur, vous qui avez enduré tant de chagrins et souffert tant de maux ! Ton plus grand désir est maintenant accompli : le divin Ulysse est rentré vivant dans ses foyers ; il te retrouve dans son palais avec son fils, et il s'est vengé d'une manière terrible de tous ces orgueilleux prétendants qui l'avaient si indignement outragé. »

La chaste Pénélope réplique en ces termes :

[59] « Ma chère nourrice, il ne faut pas te réjouir encore. Tu sais combien le retour d'Ulysse serait agréable à tous ceux de sa mai­son, et à moi surtout, ainsi qu'à Télémaque, notre fils (1) ; mais je ne puis croire à la vérité de tes paroles. Un immortel, irrité contre les fiers prétendants, les aura sans doute tués pour les punir de leurs insolences et de leurs crimes ; car ces jeunes princes ne respectaient personne, ni le méchant ni le juste, et n'accueillaient jamais avec bienveillance celui qui venait leur demander l'hospitalité. Quant à mon époux chéri, il a perdu, loin de l'Achaïe, tout espoir de retour! Ulysse n'est plus ! »

La nourrice Euryclée répond aussitôt en disant :

[70] « O ma fille, quelle parole s'est échappée de tes lèvres ! Ton époux est dans sa demeure, assis auprès du foyer, et tu dis qu il ne reviendra jamais! Mais ton esprit est donc toujours incrédule ? Eh bien ! je vais te donner une preuve plus certaine encore. Tandis que je baignais les pieds de ton époux, je reconnus la cicatrice de la blessure que lui fit jadis un sanglier aux dents d'ivoire ; je voulus d'abord tout te dire, mais il me mit aussitôt la main sur la bouche, et, par cette sage précaution, il m'empêcha de parler. Suis-moi donc, à présent, ô reine ; et si tu trouves que je t'ai trompée, je consens à mourir de la mort la plus triste et la plus déplorable.»

Pénélope l'interrompt et lui dit :

[81] « Chère nourrice, quoique tu saches bien des choses, il ne t'est cependant pas permis de pénétrer les desseins des dieux. Rendons-nous donc auprès de mon fils pour que je voie les prétendants qui sont morts et celui qui les a immolés. »

En disant ces mots, elle descend de ses appartements et se demande si elle interrogera son époux sans l'approcher, ou si elle se jettera dans ses bras et lui baisera les mains et le visage. Quand elle est entrée dans la salle, après avoir franchi le seuil de pierre, elle s'assied en face d'Ulysse, à la lueur de la flamme, contre le mur opposé. Son époux est appuyé contre une haute colonne, les regards baissés, attendant si son épouse, lorsqu'elle l'aura vu, lui adressera la parole. Pénélope reste morne, silencieuse , et son cœur est frappé d'étonnement ; elle regarde Ulysse : tantôt elle le reconnaît, et tantôt elle ne le reconnaît plus sous ses sales haillons. Alors Télémaque, s'adressant à Pénélope, lui dit :

[96] « O ma mère, mère cruelle dont le cœur est toujours insensible, pourquoi t'éloignes-tu ainsi de mon père ? Pourquoi ne t'approches-tu pas de lui pour l'interroger ? Non, sans doute, aucune femme ne s'éloignerait avec autant d'opiniâtreté de son époux, qui, ayant longtemps souffert, reviendrait enfin dans sa patrie après vingt années d'absence ! Mais ton cœur est plus dur que la pierre ! »

La chaste Pénélope lui répond aussitôt :

[105] « Mon fils, je suis tellement surprise, que je ne puis parler à cet homme, ni l'interroger, ni le regarder en face. Pourtant si c'est vraiment Ulysse qui est revenu dans son palais, nous avons pour nous reconnaître des signes qui ne sont connus que de nous seuls et que tous les autres ignorent. »

A ces mots, Ulysse sourit, et, s'adressant à son fils, il lui dit :

[113] « Télémaque, laisse ta mère me mettre à l'épreuve dans cette salle et bientôt elle me reconnaîtra. Comme je suis couvert de haillons et que je porte sur mon corps de hideux vêtements, elle me méprise et pense que je ne suis point son époux. — Réfléchissons maintenant au parti qui nous reste à prendre. Celui qui, parmi le peuple, n'immole qu'un seul homme, un homme pauvre, qui laisse peu de vengeurs après lui, est pourtant contraint de fuir, d'abandonner sa patrie et ses parents ; et nous, nous avons tué ceux qui étaient les remparts de la ville, les plus illustres des jeunes citoyens d'Ithaque. Songe donc, Télémaque, aux moyens d'échapper aux dangers qui nous menacent. »

Le prudent Télémaque dit aussitôt à Ulysse :

[124] « O mon père, il faut que tu y songes toi-même ; car tu es le plus sage des hommes, et aucun mortel n'ose se comparer à toi. Nous sommes prêts à te suivre et nul d'entre nous ne faiblira tant que ses forces ne l'auront pas abandonné. »

Alors l'ingénieux Ulysse répond à son fils :

[130] « Voici le parti qu'il faut prendre. D'abord baignez-vous tous, couvrez-vous de belles tuniques et ordonnez aux femmes de porter leurs parures. Qu'un chantre divin prenne sa lyre sonore et qu'il nous joue de joyeuses danses afin que les passants, les voisins, tous ceux enfin qui l'entendront du dehors pensent qu'on célèbre ici un hyménée, et que le bruit de la mort des prétendants ne se répande pas dans la ville avant que nous nous soyons rendus à la campagne. Là nous attendrons, à l'ombre des bois, ce que nous inspirera le puissant dieu de l'Olympe. »

Il dit ; et tous s'empressent d'obéir. Ils se baignent, se couvrent de belles tuniques, et les femmes portent leurs parures. Le chantre divin s'empare de sa lyre élégamment voûtée ; et, par ses mélodieux accords, il excite en eux le désir de se livrer aux charmes de l'harmonie et aux nobles danses. Bientôt tout le palais retentit des pas cadencés de ces hommes vigoureux et de ces femmes aux belles ceintures. Les passants, étonnés d'entendre ce bruit, se disent :

[149] « Sans doute la reine vient d'épouser un des jeunes princes. La malheureuse ! elle n'a pu conserver son palais jusqu'au

C'est ainsi que le peuple parlait, ne sachant pas encore ce qui était arrivé. — L'intendante Eurynome, après avoir baigné et parfumé d'essences le corps du magnanime Ulysse, le couvre d'une tunique et d'un manteau. Minerve répand la beauté sur les traits du fils de Laërte : sa taille devient plus grande et plus majestueuse, sa longue chevelure descend de sa tête et flotte sur ses épaules en boucles ondoyantes comme des fleurs d'hyacinthe. De même qu'un ouvrier habile, instruit dans tous les arts par Vulcain et par Minerve-Pallas, entoure d'or l'argent splendide pour créer de magnifiques chefs-d'œuvre : de même la déesse répand la grâce et la beauté sur les épaules d'Ulysse. Semblable à une divinité immortelle, le héros s'éloigne du bain ; il s'assied sur le siège qu'il occupait auparavant, et, placé en face de son épouse, il lui parle en ces termes :

[166] « Femme étrange, les dieux habitants de l'Olympe t'ont donné un cœur bien insensible (2) ! Non, sans doute, aucune mortelle ne s'éloignerait avec autant d'opiniâtreté de son époux, qui, ayant long-temps souffert, reviendrait enfin dans sa patrie après vingt années d'absence ! — Vénérable Euryclée, prépare-moi ma couche, pour que je repose seul ; car la reine renferme dans son sein un cœur de fer ! »

La chaste Pénélope lui répond aussitôt :

[174] « Homme étrange, je n'ai ni orgueil, ni mépris pour personne; mais je n'admire pas outre mesure. Je sais très-bien comment tu étais lorsque tu partis d'Ithaque sur tes navires aux longues rames. Euryclée, hâte-toi donc de préparer en dehors des appartements splendides la couche solide que mon époux construisit lui-même ; sors cette couche, et garnis-la de peaux de chèvres, de couvertures de laine et de riches tapis. »

Pénélope parle ainsi afin d'éprouver Ulysse. Le héros, blessé d'un tel discours, dit à sa chaste épouse :

[183] « Pénélope, tu viens de prononcer une parole qui m'a déchiré le cœur ! Qui donc a déplacé cette couche ? L'homme le plus habile et le plus fort n'aurait pu en venir à bout. Il n'y a qu'une divinité qui ait pu transporter facilement ma couche ailleurs : le mortel même le plus robuste ne pourrait la changer de place. Il existe des secrets merveilleux dans cette couche habilement travaillée : c'est moi seul qui l'ai construite, et nul autre n'y a mis la main. — Dans l'enceinte de la cour s'élevait jadis un superbe et. vigoureux olivier à l'épais feuillage, dont le tronc était aussi gros qu'une colonne. Autour de cet olivier je bâtis la chambre nuptiale avec des pierres étroitement unies ; je la couvris d'un toit et je la fermai par des portes qui se joignaient exactement. Je coupai ensuite le sommet de l'olivier, et, après avoir scié le tronc à partir de sa racine, je le polis tout autour avec l'airain, je l'alignai au cordeau, je le trouai de tous côtés avec une tarière, et j'en formai le pied de ma couche, que je façonnai avec le plus grand soin, et que j'enrichis d'or, d'argent et d'ivoire; puis je tendis en dessous des courroies de cuirs teintes en rouge. Voilà les secrets merveilleux dont je t'ai parlé. Maintenant j'ignore si ma couche est encore à l'endroit où je l'ai laissée, ou si quelqu'un l'a transportée ailleurs en coupant l'olivier à sa racine (3). »

Il dit. Pénélope sent ses genoux trembler et son cœur défaillir lorsqu'elle reconnaît les signes que lui décrit son époux avec tant d'exactitude ; elle se lève en pleurant, court à Ulysse, lui jette ses bras autour du cou, lui baise la tête et le visage, et lui dit :

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