Odyssée (page 49)

Homère · Lettres

Texte français, domaine public · Source : http://remacle.org/bloodwolf/poetes/homere/odyssee/livre1.htm … livre24.htm · 50 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

LES LIBATIONS. (suite)

400 « Cher maître, puisque vous êtes enfin revenu selon nos désirs (pourtant nous n'espérions plus vous revoir) ; puisque les dieux vous ont ramené dans votre patrie, soyez heureux ; réjouissez-vous, et que les immortels vous comblent de félicités ! Mais dites-moi si votre épouse, la chaste Pénélope, est instruite de votre retour, ou si nous devons lui annoncer cette heureuse nouvelle. »

L'ingénieux Ulysse lui répond aussitôt :

407 « Vieillard, Pénélope sait mon arrivée ; ainsi ne t'occupe pas du soin de la prévenir (13). »

Il dit, et Dolius s'assied sur un siège magnifique. Les fils du vieillard adressent à leur tour de respectueuses paroles au divin Ulysse, et lui baisent les mains ; puis ils se placent auprès de leur père. Alors tous les convives se livrent aux plaisirs du festin dans la demeure du vieux Laërte.

Cependant la Renommée, prompte messagère, parcourt la ville en annonçant la triste fin des prétendants. Les habitants d'Ithaque accourent de toutes parts, s'assemblent devant le palais d'Ulysse, en poussant des cris horribles et d'effroyables gémissements. On enlève les morts restés sous les portiques et on leur donne la sépulture ; les cadavres des prétendants qui étaient venus des îles voisines sont ramenés dans leur patrie par des pêcheurs qui les emportent sur leurs rapides navires ; et le peuple, accablé de tristesse, se rend à la place publique. Quand l'assemblée est formée et que tous les habitants sont réunis, Eupithée, inconsolable de la mort de son fils Antinous, qui était tombé le premier sous les coups du divin Ulysse, se lève et dit en versant des torrents de larmes :

426 « Ô mes amis, cet homme a toujours commis parmi nous d'horribles forfaits ! Il entraîna jadis sur ses navires de nombreux et vaillants guerriers, et il perdit à la fois les guerriers et les navires. Maintenant qu'il est revenu dans sa patrie, il immole les plus braves des Céphalléniens ! Mes amis, partons avant qu'il se retire à Pylos ou dans la divine Élide, gouvernée par les Épéens. Marchons, ou nous serons tous couverts d'un opprobre éternel qui rejaillira sur nos descendants. Si nous ne punissons pas à l'instant les assassins de nos enfants et de nos frères, la vie n'aura plus aucun charme pour moi, et j'irai bientôt rejoindre ceux qui ne sont plus ! Marchons donc, afin que nos ennemis ne puissent nous échapper ! »

En parlant ainsi, des pleurs s'échappent de ses paupières, et tous les Achéens sont émus de pitié. — Médon et Phémius, qui viennent de s'arracher au sommeil, sortent du palais d'Ulysse et entrent dans l'assemblée : le peuple, en les voyant, est frappé d'étonnement. Le sage Médon prend la parole et dit :

443 « Habitants d'Ithaque, écoutez-moi. Ce n'est point contre la volonté des dieux qu'Ulysse a immolé les prétendants : j'ai vu moi-même un des immortels qui, sous les traits de Mentor, était près du héros. Tantôt cette divinité se tenait devant Ulysse et fortifiait son courage ; tantôt elle se précipitait dans la foule des jeunes princes, les dispersait dans la salle du festin ; et ils tombaient tous les uns sur les autres. »

Il dit, et les habitants d'Ithaque pâlissent d'effroi. Le fils de Mastor, Halitherse, vénérable héros, qui seul connaissait le passé, le présent et l'avenir, se lève, et, plein d'affection pour le peuple, il s'exprime en ces termes :

454 « Habitants d'Ithaque, écoutez ce que je vais vous dire ! C'est à votre imprudence et à votre timidité seules que vous devez tous vos maux. Vous n'avez pas voulu suivre mes conseils ni ceux de Mentor, pasteur des peuples, lorsque nous vous conjurions de réprimer l'insolence de vos fils, de ces insensés qui dévoraient les richesses d'Ulysse et outrageaient l'épouse de cet homme vaillant qu'ils croyaient perdu sans pas contre Ulysse, si vous ne voulez point attirer sur vous-mêmes de plus grands malheurs encore ! »

A ces mots, plus de la moitié du peuple se retire en poussant de grands cris ; les autres habitants de la ville demeurent sur la place sans vouloir suivre les conseils d'Halitherse, et se déclarent pour Eupithée. Ils se couvrent de leurs armures, et lorsque l'airain étincelle sur leur poitrine, ils se rassemblent en foule devant la spacieuse ville d'Ithaque. Eupithée, qui veut venger le trépas de son fils, se met à leur tête. L'insensé ! il ignore qu'il ne doit plus revoir ses foyers, et que la mort l'attend au milieu de ces plaines ! — La déesse Minerve, s'adressant à Jupiter, fils de Saturne, lui dit :

473 « Ô mon père, toi le plus puissant des dieux, réponds-moi. Quel dessein caches-tu dans ton âme ? Veux-tu rallumer encore la guerre cruelle et faire naître de nouveaux combats, ou bien veux-tu cimenter l'alliance entre les deux partis ? »

Jupiter , le dieu qui rassemble les nuages, lui répond :

478 « Ô ma fille, pourquoi m'interroger ? N'est-ce point par tes propres conseils que le divin Ulysse, de retour dans sa patrie, s'est vengé des prétendants ? Agis donc selon ta volonté. Cependant jeté dirai ce qu'il me semble le plus convenable de faire. Puisque le fils de Laërte a puni ces jeunes princes de leur audace, qu'une alliance se forme entre les deux partis, et qu'Ulysse reste roi d'Ithaque. Nous, bannissons de la mémoire du peuple le meurtre de ses enfants et de ses frères. Que tous s'aiment, se chérissent comme auparavant, et que la paix et l'abondance règnent désormais dans cette île. »

Ces dernières paroles excitent la déesse, qui désire depuis longtemps mettre fin à tous ces maux ; elle se précipite des sommets de l'Olympe et descend dans les plaines d'Ithaque.

Lorsque les convives ont pris leur repas dans la demeure de Laërte, l'ingénieux Ulysse prend la parole et dit :

491. « Que l'un de nous aille voir si nos ennemis ne marchent pas contre nous. »

Un des fils de Dolius se lève, et du seuil de la porte il voit tout le peuple qui s'avance. Aussitôt il crie à Ulysse :

495 « Nos ennemis approchent; armons-nous promptement. »

A ces mots tous se lèvent et s'emparent de leurs armes. Ulysse, Télémaque , Eumée , Philétius et les six fils de Dolius se couvrent de leurs armures. Laërte et son serviteur, quoique tous deux courbés sous le poids des ans et blanchis par l'âge, sont aussi forcés de combattre. Quand l'airain étincelle sur leurs poitrines, ils sortent du palais et s'avancent dans la plaine : Ulysse est à leur tête.

Minerve, la fille de Jupiter, se tient près d'eux sous les traits de Mentor. Ulysse, en l'apercevant, éprouve une douce joie ; il dit à son fils chéri :

506 « Télémaque, quand tu te trouveras au milieu des combats où se distinguent toujours les plus vaillants guerriers, j'espère que tu ne déshonoreras point tes aïeux, qui ont acquis l'admiration des hommes par leur force et par leur courage. »

Le prudent Télémaque lui répond aussitôt :

511 « Tu verras, ô mon père, si tel est ton désir, que je ne flétrirai point la gloire de mes ancêtres. »

Le vieux Laërte, ravi d'entendre de telles paroles sortir de la bouche de Télémaque, s'écrie :

514 « Grands dieux ! quelle joie pour moi ! Que je suis heureux ! Mon fils et mon petit-fils se disputent le prix de courage ! »

La divine Minerve s'approche du vieillard et lui dit :

517 « Ô fils d'Arcésius, toi le plus aimé de tous ceux que je protège, implore Jupiter et sa fille aux yeux d'azur, puis agite ton javelot(14) et lance-le sur tes ennemis. »

En disant ces mots, Minerve-Pallas donne une force nouvelle au vieux Laërte, qui implore aussitôt la fille du puissant Jupiter ; puis il brandit et lance son long javelot qui va frapper Eupithée le trait impétueux que rien n'arrête traverse avec rapidité le casque d'airain du père d'Antinoüs. Eupithée tombe privé de la vie, et le bruit de ses armes retentit au loin. Ulysse et son illustre fils se précipitent sur les premiers rangs des ennemis, frappent de l'épée et de la lance leurs nombreux combattants. Ils vont immoler tous les habitants venus à leur rencontre et les priver de revoir leur chère cité ; mais Minerve arrête le peuple en criant :

531 « Ithaciens, cessez de combattre ; épargnez le sang humain et séparez-vous à l'instant. »

A ces paroles ils pâlissent tous d'effroi : les armes échappent de leurs mains tremblantes, et les épées tombent sur le sol. Ils abandonnent le champ du combat et fuient vers la ville pour sauver leurs jours. Ulysse, poussant des cris terribles, rassemble ses forces et fond sur eux comme un aigle au vol rapide qui se précipite du haut des nues. En ce moment le puissant Jupiter lance des sommets de l'Olympe sa foudre éclatante qui tombe aux pieds de sa fille chérie. Minerve dit alors à Ulysse :

542 « Noble fils de Laërte, cesse de combattre, si tu ne veux pas que Jupiter s'irrite contre toi. »

Ulysse, joyeux, obéit à l'instant. Bientôt la fille du dieu qui tient l'égide, Minerve-Pallas, sous les traits de Mentor, forme, pour l'avenir, une alliance sacrée entre le peuple et le roi.

Notes, explications et commentaires

FIN DE L'ODYSSÉE

(vers 1) donnée ici à Mercure pour la première fois, a fait supposer aux anciens critiques que ce vingt-quatrième livre n'était point d'Homère. D'autres vont plus loin encore, car ils font finir le poème de l'Odyssée au vers 296 du livre précédent. Aristarque, Eustathe et les criti­ques d'Alexandrie font remarquer que Mercure n'est jamais considéré dans l'Iliade, et même dans l’Odyssée, comme une divinité infernale, et n'a jamais la mission de conduire les âmes ; ils ajoutent qu'Homère ne donne jamais le nombre des Muses, et qu'il est contre la tradition homérique d'admettre les âmes dans les enfers avant que les corps aient reçu la sépulture. Rochefort, qui rapporte ces différents opinions, pense que le commencement du vingt-quatrième livre de l’Odyssée a été interpolé ; il dit, en parlant des moyens que Pénélope emploie pour se soustraire aux poursuites des prétendants : « Cet épisode offre pour la troisième fois le long récit d'un artifice fameux de Pénélope ; la première fois que ce, récit paraît dans l’Odyssée, c'est au chant II, où Antinoüs, s'adressant à Télémaque, veut rejeter sur Pénélope les désordres qui se commettent dans le palais, et raconte à ce prince les artifices dont use sa mère pour retarder ce choix. La seconde fois, ce même récit n'est pas moins naturel ni moins important que la première. Pénélope raconte à son époux, qu'elle ne reconnaît pas encore, tout ce qu'elle a fait pour éviter de se déclarer. Ainsi les convenances sont parfaitement bien observées, et les lecteurs qui ont lu les poèmes d'Homère avec quelque attention savent que jamais poète n'a poussé si loin cet art des convenances. Il n'en faudrait pas davantage que l'inutilité de ce récit, répété pour la troisième fois, pour nous persuader qu'une pareille faute ne doit pas être attribuée à Homère. »

(02) Si nous avions traduit littéralement ἄμβροτα εἵματα (vers 59) (vêtements ambrosiens), on ne nous aurait point compris. Le mot ambrosien n'est usité dans notre langue que dans ces locutions : chant ambrosien, chant de l'office divin qui est attribué à saint Ambroise, et messe ambrosienne, messe selon le rit de l'église de Milan, dont saint Ambroise fut évêque.

Tous les livres