Odyssée (page 8)
495 » Ces paroles me brisent le cœur. Je pleurais, étendu sur ma couche, et je ne voulais plus vivre ni revoir la lumière du soleil. Mais, après avoir soulagé mon âme en versant d'abondantes larmes et en me roulant sur le lit de la déesse, je prononce ces paroles :
500 « Ô Circé, qui m'enseignera cette route ? car nul, jusqu'à présent, n'est arrivé, sur un sombre navire, dans les ténébreuses demeures de Pluton ! »
502 » La déesse me répond aussitôt :
« Noble fils de Laërte, ne te mets pas en peine de trouver un guide. Dresse toi-même le mât de ton vaisseau, déploie les blanches voiles et assieds-toi : le souffle de Borée dirigera ton navire. Lorsque tu auras traversé l'Océan, tu trouveras une petite île (08) et le bois de Proserpine où croissent de hauts peupliers et des saules qui perdent leurs fruits ; alors tu tireras ton navire sur cette plage baignée par les eaux de la mer, et tu pénétreras dans les fangeuses demeures de Pluton. Là se précipitent dans l'Achéron le Pyriphlégéton et le Cocyte, le Cocyte qui s'échappe des eaux du Styx. Un rocher s'élève à l'endroit où ces fleuves mugissants se réunissent. Noble héros, quand tu seras près de ces bords, tu creuseras un fossé d'une coudée en tous sens ; autour de ce fossé tu feras des libations à tous les morts : la première sera faite avec le vin et le miel, la seconde avec un doux nectar, et la troisième avec de l'eau; puis tu répandras sur ces libations de la blanche farine. Implore ensuite les ombres légères des morts, en leur promettant, quand tu seras dans Ithaque, de leur immoler une génisse stérile, la plus belle que tu posséderas dons ton palais, et de brûler sur un bûcher des offrandes précieuses. Tu sacrifieras en outre au seul Tirésias un bélier entièrement noir, celui qui l'emportera sur tous ceux de tes troupeaux. Quand tu auras adressé tes prières à la foule célèbre des morts, immole en ces lieux mêmes un agneau et une brebis noire, en tournant leur têtes du côté de l'Erèbe; puis détourne tes regards et dirige-toi vers le courant du fleuve : c'est là que les âmes des morts arriveront en foule. Commande à tes compagnons de dépouiller et de brûler les victimes immolées par l'airain cruel, et d'implorer le formidable Pluton et la terrible Proserpine. Toi, tire le glaive aigu que tu portes à la hanche, et ne permets pas que les ombres des morts approchent du sang avant que tu n'aies consulté Tirésias. Dès que ce devin sera venu, ô Ulysse, il t'indiquera ta route, te dira la longueur du voyage, et comment tu reviendras dans ta patrie à travers la mer poissonneuse. »
540 » A peine a-t-elle achevé ces paroles, que brille dans les cieux Aurore au trône d'or. — Circé me couvre d'une tunique et d'un manteau, et elle-même jette sur son beau corps une robe blanche, parure élégante, faite d'un tissu délicat ; elle entoure ses reins d'une magnifique ceinture d'or, et elle place un voile sur sa tête. — Moi je parcours le palais en tous sens, je réveille mes compagnons et j'adresse à chacun d'eux ces douces paroles:
549. » Aussitôt ils s'empressent d'obéir à mes ordres. Mais je ne les emmenai point tous, car Elpénor, le plus jeune d'entre eux, Elpénor, qui n'était point vaillant à la guerre ni sain d'esprit, s'était éloigné de ses amis pour respirer la fraîcheur dans les demeures sacrées de la déesse. Il s'endormit la tête appesantie par les vapeurs du vin ; dès qu'il entendit le bruit que faisaient mes compagnons, il se réveilla en sursaut, et, dans le trouble de son esprit, au lieu de descendre par l'escalier, il se précipita du haut du toit : par cette chute, les vertèbres du cou furent rompues, et son âme s'envola vers les sombres demeures. — Quand les autres guerriers sont réunis, je leur adresse ce discours :
561 « Vous croyez sans doute partir pour votre chère patrie ; mais Circé nous a désigné une autre route, et nous devons nous rendre dans le ténébreux empire de Pluton et de la terrible Proserpine afin de consulter l'âme du Thébain Tirésias. »
565 » A ces mots ils sont brisés par la douleur ; ils s'asseyent tous en gémissant et ils s'arrachent leurs belles chevelures : mais les larmes ne donnent aucun secours aux malheureux affligés !
568. » Nous, tristes et versant des pleurs, nous retournons alors près de notre vaisseau, qui était resté sur les bords de la mer. La divine Circé, qui s'y était rendue, attache dans notre navire un agneau et une brebis noire ; puis elle se dérobe facilement à nos regards. Qui pourrait en effet suivre des yeux un immortel qui ne veut point être vu ? »
Notes, explications et commentaires
(01) On suppose qu'Ulysse arriva dans une des îles nommées aujourd'hui Éoliennes, et qui sont situées au nord de la Sicile. Madame Dacier pense que celle dont il s'agit ici est l'île de Lipara. Selon Strabon (lib. VI), l'île d'Eolie, dont parle Homère, était la plus grande de toutes ces îles.
(02) Dugas-Montbel n'a pas compris ce passage : καὶ εἴ πού τοι φίλον ἐστίν (vers 66) (si ailleurs il te plait d'aller), en le rendant par : retrouver tout ce gui vous est cher. Clarke et Dubner traduisent très-bien cette phrase par : et sicubi tibi gratum sit. Voss dit correctement : und wohin dir's beliebte (et parfont où il te plaît d’aller).
(03) Dans le texte de Wolf, le mot Τηλέπυλον (vers 82) est avec, un petit t, et, dans le texte suivi par Clarke, ce mot est avec un grand T ; mais nous adoptons les corrections de Wolf, la traduction de Dubner, et nous traduisons Τηλέπυλον Λαιστρυγονίην (vers 82) par la grande Lestrygonie. Dugas-Montbel dit Lestrygonie aux larges portes ; mais cet auteur aurait dû, ce nous semble, suivre la note qu'il a faite à ce sujet dans ses Observations, car τῆλε voulant dire loin, et πύλη porte, il faut dire alors dont les portes sont éloignées lus unes des autres, ou dont l'enceinte est grande, Voss, dans sa traduction de l’Odyssée, fait à tort de Τηλέπυλον un substantif, et dit : die vesteder Lestrygonen, Lamos, stadt Telepylos (la citadelle des Lestrygons, Lamos, ville de Telepylos).
(04) Ce passage, disent les savants auteurs du Dictionnaire des Homérides (p. 67), a été diversement entendu ; parmi les anciens interprétateurs, les uns l'entendaient du lieu (τοπικῶς), dans ce sens que les pâturages où l'on menait les troupeaux la nuit étaient près de ceux où on les menait le jour, c'est-à-dire également dans le voisinage de la ville. Ainsi, selon eux (Eustathe, par exemple), c'était à cause de cette proximité qu'un pâtre qui se serait passé de sommeil aurait pu aisément gagner double salaire, en faisant paître le jour les brebis et la nuit les bœufs, selon l'usage de ce temps-là. Selon les autres et Cratès est de ce nombre), cette proximité des voies de la nuit et du jour n'est qu'une expression figurée pour indiquer la brièveté des nuits et la longueur des jours. Voelcker (Geogr. d’Hom., § 116) adopte cette explication. « Les Lestrygons, dit-il, habitent une ville retirée sur une hauteur ; or, l'expérience avait appris aux Grecs que sur les hautes montagnes, sur l'Athos, par exemple, le soleil, pendant la nuit, ne disparaît que peu de temps derrière l'horizon ; et que, quand les derniers feux du soir ont à peine pâli à l'occident, déjà l'aurore se montre à l'orient : ils concluaient de là que ce peuple occidental pouvait, de ces hautes demeures, assister très-long-temps au coucher du soleil, puisqu'il était, dans leurs idées, le plus près possible du soleil couchant. C'est ainsi, ajoute-t-il, que les voies de la nuit et du jour se touchent, et qu'un pâtre qui ne dormirait point pourrait gagner un double salaire. » — L'auteur des notes de la traduction de Voss dit, au sujet de ce passage, que les Lestrygons faisaient paître les bœufs pendant la nuit et les brebis pendant le jour, afin de mettre les bœufs à l'abri d'une espèce d'insecte qui les aurait incommodés pendant le jour.
(05) C'est à ce passage que l'on doit la plaisanterie des petits cochons larmoyants attribuée à Zoïle et rapportée par Longin (voir les Réfléxions critiques de Boileau, t. II, p. 272, édit. de Daunou).
(06) On ne sait pas précisément quelle est cette plante nommée moly. Hippocrate prétend que c'est une espèce d'ail, et Buttmann que c'est une herbe sauvage. Théophraste, Pline et Dioscoride ont donné la description du moly, avec des circonstances qui ne se rapportent pas à la description qu'Homère fait de cette plante.
(07) L'auteur de la Théogonie dit que de cette union naquit un fils nomme Latinus. Dugas-Montbel fait observer à ce sujet que cet auteur est le seul qui donne ce nom au fils d'Ulysse et de Circé. Hygiuius l'appelle Télégonus, et il ajoute que Telégonus tua son père sans le connaître.
(08) Homère dit : ἀκτή τε λάχεια (vers 509) Eustathe et Apollonius expliquent λάχεια par : εὔγειος ἤ εὔσκαφος, et le dérivent de λάχαίνω (qui a de bonnes terres ou terres faciles à labourer). Mais Zénodote et Voss rendent ce mot par petite île, petit rivage. C'est l'opinion de ces deux derniers auteurs que nous avons suivie plus haut.
Homère, Odyssée, Chant 11 (traduction française)
Homère
Odyssée
Pour d'autres traductions françaises
LIVRE XI
texte grec
chant 10
chant 12
ÉVOCATION DES MORTS.
orsque nous sommes sur le rivage, nous lançons notre vaisseau à la mer, nous dressons le mât, nous déployons les voiles, et, après avoir placé les brebis dans notre esquif, nous y montons nous-mêmes, accablés de tristesse et en versant d'abondantes larmes. Bientôt notre navire à la proue azurée est poussé par un vent propice qui gonfle nos voiles, par ce vent, compagnon fidèle que nous envoie l'auguste Circé, déesse à la belle chevelure et aux mélodieux accents. Quand tous les agrès sont disposés, nous nous asseyons dans le vaisseau que dirigent les vents et le pilote. Pendant tout le jour nous voguons, les voiles étendues, à travers les mers. Mais enfin le soleil se couche, et l'immense surface des eaux est cachée dans l'ombre.
13 » Cependant nous arrivons aux limites du profond Océan. Là se trouve la ville et le peuple des Cimmériens (01), toujours enveloppés par les ténèbres et les brouillards ; jamais le brillant soleil ne les éclaire de ses rayons, soit qu'il monte vers la voûte étoilée, soit que du haut des cieux il se précipite sur la terre ; mais une nuit funeste couvre sans cesse ces mortels infortunés. Lorsque nous avons abordé, nous tirons le navire sur la plage, nous débarquons les victimes et nous parcourons les bords de l'Océan en cherchant l'endroit que nous avait enseigné la déesse Circé.
23 » Euryloque et Périmède s'emparent des animaux consacrés ; et moi, saisissant mon glaive aigu, je creuse un fossé d'une coudée en tous sens, puis je fais des libations aux morts : la première avec de l'eau et du miel, la seconde avec un délicieux nectar, et la troisième avec de l'eau, sur laquelle je répands de la blanche fleur de farine. J'invoque les ombres légères des morts en leur promettant d'immoler, quand je serai de retour à Ithaque, une génisse stérile, la plus belle de toutes, et de brûler sur un bûcher des offrandes précieuses. Je promets en outre de sacrifier à Tirésias seul un bélier entièrement noir, celui qui l'emportera sur tous les autres béliers. Après avoir adressé mes vœux et mes prières aux morts, je saisis les victimes, je les égorge dans le fossé ; et soudain un sang noir se répand sur les libations. Les âmes des morts s'échappent aussitôt de l'Erèbe et arrivent en foule. Je vois autour de moi des épouses, des jeunes gens, des vieillards accablés de misères, et des vierges déplorant leur fin prématurée ; je vois encore des guerriers qui furent blessés par des lances d'airain, et d'autres qui portent encore leurs armures ensanglantées et qui moururent au milieu des combats : ces mânes voltigent en foule aux bords du fossé et poussent de lamentables cris. A cette vue la crainte s'empare de moi (02);
j'ordonne à mes compagnons de dépouiller les victimes frappées par l'airain cruel, et de les brûler en adressant des prières au redoutable Pluton et à la terrible Proserpine. Moi je m'assieds en tirant mon glaive, et je ne permets point que les ombres légères des morts s'approchent du sang avant que je n'aie entendu la voix du Thébain Tirésias.
51 » L'âme qui arrive la première est celle de mon compagnon Elpénor ; ce guerrier n'avait point été enseveli dans la terre spacieuse, et nous avions laissé son corps sans sépulture, dans les palais de Circé, sans l'avoir arrosé de nos larmes ; car nous étions pressés de partir. En le voyant je répands des pleurs, et le cœur ému de pitié je lui adresse ces paroles :
57 « Cher Elpénor, comment es-tu venu dans le royaume des ténèbres ? Quoique étant à pied tu m'as devancé, moi qui suis arrivé sur un rapide navire. »
» Elpénor me répond en gémissant :
60. « Noble fils de
Laërte, généreux Ulysse, un destin cruel et l'excès du vin ont causé ma perte. Je me couchai dans le palais de Circé ; lorsque je me réveillai, je ne m'aperçus point que je devais retourner sur mes pas pour descendre par le grand escalier, et je me précipitai du haut du toit : les vertèbres de mon cou furent brisées, et mon âme descendit dans les sombres demeures de Plutôt. Maintenant je t'implore au nom de tous ceux que tu as laissés dans ta chère patrie, au nom de ton épouse bien-aimée, de ton père qui prit soin de tes jours, et de Télémaque enfin, du seul fils que tu laissas dans ta maison; car je sais qu'en quittant ce triste royaume tu dois ramener ton beau navire dans l'île d'Éa. Je te demande, ô roi puissant, de te souvenir de moi. N'abandonne point cette île avant d'avoir arrosé de larmes et enseveli le corps de ton compagnon, afin que je n'attire point sur toi le ressentiment des dieux. Brûle mon corps avec les armes qui me sont restées ; puis élève en mon honneur un tombeau sur les bords de la mer blanchissante, pour apprendre aux siècles futurs le sort d'un malheureux guerrier. Accomplis pour moi toutes ces choses, et dépose sur ma tombe la rame dont je me servais quand j'étais encore vivant au milieu de mes compagnons. »
» Ainsi parle Elpénor, et je lui réponds aussitôt :
80 « Oui sans doute, infortuné guerrier, je ferai tout ce que tu désires. »
» Tandis que nous échangions ces tristes paroles, j'étais assis en tenant mon glaive sur le sang, et plus loin se trouvaient les mânes du malheureux Elpénor.
84 » Alors se présente l'âme de ma mère Anticlée, fille du magnanime Autolycus, de ma mère morte pendant mon absence, et que je laissai vivante quand je partis pour la ville sacrée d'Ilion. En l'apercevant je répands des larmes, et mon cœur est ému de pitié. Cependant, malgré ma douleur, je ne permets point qu'elle approche du sang avant que Tirésias ne m'ait instruit. — Enfin l'âme du Thébain Tirésias s'avance en portant un sceptre d'or ; ce héros me reconnaît aussitôt et m'adresse ces paroles :
92 « Illustre fils de
Laërte, malheureux Ulysse, pourquoi as-tu quitté la brillante lumière du soleil pour venir ici visiter les morts et leur affreux séjour ? Éloigne-toi de ce fossé, retire ton glaive aigu afin que je boive le sang des victimes et que je te dise la vérité. »
97 » A ces mots je m'éloigne et je remets dans le fourreau mon glaive orné de clous d'argent. Quand le devin irréprochable a bu le sang noir, il me dit :
« Noble Ulysse, tu désires retourner heureusement dans ta patrie ; mais un immortel te rendra ce voyage difficile, et je ne pense pas que tu puisses jamais échapper au redoutable Neptune. Le dieu des flots, furieux de ce que tu as privé de la vue son fils chéri, est irrité contre toi. Pourtant tu arriveras dans Ithaque, après avoir souffert bien des maux, si tu peux réprimer tes désirs et ceux de tes compagnons, lorsque, échappé aux fureurs de la mer et dirigeant ton beau navire vers l'île de Trinacrie, tu trouveras les bœufs et les brebis de l'astre du jour, du Soleil qui voit et connaît toutes choses.
110 Si personne d'entre vous ne touche à ces troupeaux, vous reviendrez tous dans votre patrie et vous reverrez l'île d'Ithaque ; mais, si vous portez sur ces animaux une main sacrilège, je te prédis la perte de ton navire et la mort de tous tes guerriers. Si tu te sauves, ce ne sera que fort tard et après avoir perdu tes fidèles compagnons. Tu arriveras dans ta patrie sur un navire étranger, et là tu seras encore menacé par de nouveaux malheurs ; car tu trouveras des hommes orgueilleux qui consumeront tes richesses, et qui, désirant s'unir à ta chaste épouse, lui offriront les présents des fiançailles ; mais toi, tu puniras leur insolence. Lorsque tu auras frappé de ton glaive, soit par ruse, soit ouvertement, tous ces fiers prétendants, empare-toi d'une brillante rame et navigue jusqu'à ce que tu trouves des peuples qui n'ont aucune connaissance de la mer, des peuples qui ne se nourrissent point d'aliments salés et qui ne possèdent ni navires aux rouges parois, ni rames éclatantes qui servent d'ailes aux vaisseaux. Je vais encore te donner un signe certain afin que tu ne te trompes pas. Quand un voyageur te demandera pourquoi tu portes un van (03) sur tes brillantes épaules, plante alors ta rame dans la terre, sacrifie à Neptune de belles victimes, un bélier, un sanglier mâle et un taureau ; puis retourne dans ta patrie et offre des hécatombes sacrées à tous les immortels habitants de l'Olympe. Longtemps après, la Mort cruelle, sortant du sein des mers, te ravira le jour au milieu d'une paisible vieillesse, et tu laisseras après loi, noble Ulysse, des peuples heureux. — Je t'ai dit la vérité. »
138 Mais je lui réponds en disant :
« Tirésias, telle est donc la destinée que m'ont réservée les dieux éternels. Cependant parle-moi encore avec sincérité. J'aperçois l'ombre de ma mère, de ma mère morte pendant mon absence ; elle se tient silencieuse près du sang, et quoiqu'on présence de son fils elle n'ose ni le regarder, ni lui adresser la parole. Dis-moi donc, ô roi, comment elle pourra me reconnaître. »
145 » Tirésias réplique en ces termes :
« Je puis facilement te répondre, et je veux que mes paroles se gravent dans ton esprit. Les ombres que tu laisseras approcher du sang te diront la vérité ; mais celles que tu repousseras s'éloigneront de toi sans proférer un seul mot. »
150 » L'âme du roi Tirésias, après m'avoir prédit l'avenir, retourne dans les sombres demeures de Pluton. Moi je reste immobile sur les bords du fossé jusqu'au moment où ma mère arrive et boit le sang noir. Soudain elle me reconnaît, et m'adresse en gémissant ces rapides paroles :
155 « Ô mon fils, comment es-tu descendu vivant dans cet obscur séjour ? Il est difficile aux vivants de découvrir ces tristes demeures ; car pour y arriver il faut franchir des fleuves immenses, des courants impétueux, et surtout les eaux de l'Océan qu'on ne peut traverser à moins que l'on ne possède un solide navire. Viens-tu d'ilion après avoir erré longtemps sur les flots avec tes compagnons ? Est-ce que tu n'as pas encore été à Ithaque, ni revu dans ton palais ta chaste épouse ? »
163 » Je lui réponds aussitôt :
« Ô ma mère, la nécessité seule m'a conduit dans les demeures de Pluton pour consulter l'âme du Thébain Tirésias. Non, je ne suis point encore rentré dans l'Achaïe, et je n'ai point revu les lieux de ma jeunesse ; mais, en proie à de grandes souffrances, j'erre sans cesse depuis le jour où j'ai suivi le divin Agamemnon marchant vers Ilion fertile en coursiers, afin de combattre les Troyens. Mais parle-moi donc sincèrement. Quelle destinée t'a soumise à l'éternel sommeil de la mort ? Est-ce une longue maladie ? ou bien Diane, qui se plaît à lancer les traits, t'a-t-elle percée de ses douces flèches ? Parle-moi de mon père et du fils que j'ai laissés ; dis-moi si mes dignités leur appartiennent.
180 » Ma vénérable mère répond à mes questions en disant :
« Pénélope, le cœur brisé par les chagrins, reste toujours dans ton palais ; ses jours et ses nuits se consument dans la douleur et dans les larmes. Aucun homme, ô mon fils, ne possède tes dignités. Télémaque administre en paix tes beaux domaines ; il assiste, comme chef, à tous les festins, et chacun s'empresse de l'avoir pour convive. Ton père reste aux champs et ne vient jamais à la ville. Ce vieillard n'a point de lits somptueux ornés de manteaux et de tapis magnifiques ; l'hiver, il dort étendu sur la cendre auprès du foyer, comme les serviteurs de sa maison, et son corps est couvert de grossiers vêtements ; l'été et pendant la riche saison de l'automne, sa couche est formée par des feuilles amoncelées à terre, au pied de ses vignes fertiles. C'est ainsi que repose Laërte accablé de chagrins ; une douleur profonde s'accroît dans son âme en pleurant ton malheureux sort, et une pénible vieillesse s'appesantit sur lui. Moi aussi je suis morte sous le poids des années, et mon destin s'est accompli. Diane aux regards perçants ne m'a point frappée de ses douces flèches ; il ne m'est point survenu non plus de ces longues maladies qui, dans de cruels tourments, ôtent la force à nos membres ; mais le regret, l'inquiétude et le souvenir de tes bontés, noble Ulysse, m'ont seuls privée de la vie que nous chérissons tous. »
204 » A ces paroles je veux embrasser l'âme de ma mère chérie ; trois fois je m'élance, poussé par le désir, et trois fois elle s'échappe de mes mains comme une ombre légère ou comme un songe. Je me sens alors affligé, et j'adresse à ma mère bien-aimée ces rapides paroles :
210 « Pourquoi m'échappes-tu quand je désire te saisir ? Ne pourrions-nous pas, ô ma mère, dans les demeures de Pluton, nous entourer de nos bras et soulager nos cœurs par les larmes ? La divine Proserpine ne m'aurait-elle offert qu'un vain fantôme pour accroître encore mes chagrins et mes gémissements ? »
215 » C'est ainsi que je parle, et ma vénérable mère me répond en disant :
« Ô mon fils, toi le plus infortuné des hommes, Proserpine, la fille de Jupiter, ne s'est point jouée de toi. Telle est la destinée des humains lorsqu'ils sont morts : les nerfs ne lient plus les chairs et les os, car ils sont détruits par la puissante force des flammes aussitôt que la vie abandonne les os éclatants de blancheur, et l'âme légère s'envole comme un songe. Maintenant retourne au séjour de la lumière, et retiens bien toutes ces choses, afin que tu puisses, dans l'avenir, les raconter à ton épouse chérie. »
225 » Tandis que nous parlions, d'autres ombres envoyées par la divine Proserpine s'empressent d'accourir et de se rassembler en foule autour du fossé ; ces ombres furent jadis les épouses et les filles de héros illustres. Alors je me demande comment je pourrai les interroger toutes. Voici le parti qui me semble le plus sage. Je tire mon glaive aigu et je les empêche de venir toutes à la fois boire le sang noir. Elles s'approchent tour à tour pour me raconter leur origine, et moi je les interroge aussitôt les unes après les autres.
235 » La première qui s'offre à ma vue est Tyro, d'une illustre origine, et fille de l'irréprochable Salmonée : elle se glorifie d'avoir été l'épouse de Créthée, fils d'Éole. Jadis elle fut éprise du divin Énipée, le plus beau de tous les fleuves qui roulent leurs eaux sur la terre ; souvent elle se promenait auprès des ondes limpides de l'Énipée ; mais Neptune, en prenant la forme de cette divinité, s'unit avec Tyro à l'embouchure du fleuve sinueux : les flots pourpres s'arrondirent comme une montagne et enveloppèrent à la fois le dieu des mers et cette faible mortelle. Neptune délia la ceinture virginale de la jeune fille, et répandit sur ses beaux yeux le doux sommeil. Quand ses desseins amoureux furent accomplis, il prit la main de la belle Tyro et prononça ces paroles :
248 « Femme, réjouis-toi de mon amour. Dans le cours de l'année tu donneras le jour à deux magnifiques enfants, car les voluptueuses étreintes des dieux immortels ne sont jamais stériles. Tu nourriras ces enfants et tu les élèveras avec soin. Maintenant retourne à ta demeure, garde le silence et ne me nomme point. Sache pourtant que je suis Neptune, le dieu qui agite la terre.
253 » Il dit, et se replongea dans les ondles. Tyro devint enceinte et mit au monde Pélias et Nélée, qui tous deux furent les puissants ministres du grand Jupiter. Pélias, riche en troupeaux, demeura dans la vaste contrée d'Iolchos, et Nélée habita la sablonneuse Pylos. Tyro, la reine des femmes, donna encore à Créthée trois fils qui furent appelés Éson, Phérès et le cavalier Amithaon. (04)
260 » Après la belle Tyro, j'aperçois la fille d'Asopus, Antiope, qui se glorifie d'avoir reposé entre les bras de Jupiter. Antiope enfanta deux fils, Amphion et Zéthus, qui, les premiers, jetèrent les fondements de Thèbes aux sept portes et environnèrent cette ville de hautes tours. Malgré leur valeur, ces guerriers n'auraient jamais habité la vaste cité de Thèbes si elle n'avait point été munie de ville de hautes tours. Malgré leur valeur, ces guerriers n'auraient jamais habité la vaste cité de Thèbes si elle n'avait point été munie de remparts.
266 » Je vois ensuite l'épouse d'Amphitryon, Alcmène, qui, s'étant livrée à Jupiter, mit au monde l'invincible Hercule au cœur de lion. Près d'elle est Mégare, issue du magnanime Créon, et l'épouse du fils d'Amphitryon, qui fut toujours d'une force indomptable.
271 » J'aperçois la mère d'Oedipe, la belle Épicaste, qui, par imprudence, commit un exécrable forfait en s'unissant à son propre fils ; ce héros, après avoir tué son père, épousa sa mère, et les dieux révélèrent ce crime aux humains. Œdipe souffrit de grands maux dans l'agréable ville de Thèbes ; puis il régna sur les Cadméens par la funeste volonté des immortels. Épicaste, en proie à la douleur la plus vive, suspendit une longue corde à une poutre élevée et descendit dans les sombres et inébranlables demeures de Pluton, laissant après elle au malheureux Œdipe toutes les souffrances qu'exercèrent sur lui les Furies d'Épicaste !
281 » Je vois aussi la belle Chloris, que jadis Nélée prit pour épouse à cause de sa beauté, et qu'il obtint en échange d'immenses présents. Chloris était la plus jeune des filles d'Amphion, issu d'Iasus, et qui régna puissamment dans Orchomène, ville de Minias. Cette reine de Pylos donna au roi Nélée trois fils célèbres, Nestor, Chromion, et le magnanime Périclymène. Chloris enfanta aussi l'illustre Péro, admirée par tous les hommes, et que les princes voisins désiraient épouser; mais Nélée ne consentit à l'accorder qu'à celui qui ramènerait des champs de Phylacé les génisses au large front du puissant Iphiclus. Ce projet était difficile à exécuter ; cependant un devin irréprochable promit seul d'enlever ces troupeaux ; mais il en fut empêché par le destin, par des pâtres agrestes et par de pesants liens. Lorsque les mois et les jours furent accomplis, que l'année fut révolue, et que les heures arrivèrent avec une nouvelle année, alors le redoutable Iphiclus, délivra le devin qui lui avait expliqué les desseins des dieux. — Ainsi s'accomplit la volonté du fils de Saturne.
298 » Je vois aussi Léda, l'épouse de Tyndare, Léda qui donna à ce héros deux fils magnanimes, Castor, habile à dompter les coursiers, et Pollux, si plein de force au pugilat ; ces deux guerriers habitent encore la terre féconde, et ils sont même honorés par Jupiter jusque dans les sombres demeures. Castors et Pollux vivent et meurent à tour à tour, et on leur rend les mêmes honneurs qu'aux dieux immortels. (05)
305 » Après Léda j'aperçois l'épouse d'Aloée, Iphimédie, qui se glorifie d'avoir reposé entre les bras de Neptune. Iphimédie eut deux fils, le divin Otus, et l'illustre Éphialte, dont la vie fut de courte durée. Jamais la terre fertile ne nourrit, après le célèbre Orion, de héros aussi grands et aussi beaux que les deux fils d'Iphimédie ; car à neuf ans ils avaient neuf coudées de grosseur, et leur taille était de neuf brasses (06). Ces héros menacèrent les immortels d'apporter dans les cieux le tumulte de la guerre ; ils tentèrent même de placer le mont Ossa dans l'Olympe, et sur l'Ossa le Pélion chargé de forêts, afin d'escalader le ciel. Certes ils auraient réussi, s'ils eussent atteint l'âge de puberté ! Le fils de Jupiter et de Latone à la blonde chevelure les tua tous deux avant que sous leurs tempes fleurît un tendre duvet, et que leurs joues fussent couvertes d'une barbe naissante.
321 » J'aperçois ensuite Phèdre, Procris et la fille du fatal (07) Minos, la belle Ariane, que Thésée enleva de Crète pour l'emmener dans la ville sacrée d'Athènes ; mais il ne put s'unir à elle, car Diane, sur le témoignage de Bacchus, la perça de ses flèches dans l'île de Dia.