Odyssée (page 9)
326 » Enfin je vois Maira, Clymène, et l'odieuse Ériphyle, qui sacrifia son époux pour de l'or éclatant. — Mais je ne puis ni dire ni nommer toutes les épouses et toutes les filles de héros qui s'offrirent à ma vue ; car avant la fin de mon récit la nuit divine se serait enfuie. Maintenant voici l'heure de me reposer, soit ici, soit près de mon navire avec mes compagnons. Je laisse donc aux dieux et à vous, nobles Phéaciens, le soin de mon départ. »
333 Ainsi parle Ulysse, et tous gardent un profond silence tant ils sont charmés d'entendre ces aventures dans les sombres palais d'Alcinoüs. Alors Arêté aux bras blancs, s'adressant aux convives, leur dit :
336 « Phéaciens, quelle pensée avez-vous de cet étranger, de sa taille, de son visage et de son esprit ? Sans doute il est mon hôte, mais aussi chacun de vous partage cet honneur. Ne renvoyé donc point cet infortuné et ne lui refusez pas vos dons, puisque dans vos demeures vous possédez, par la volonté des dieux, d'immenses richesses. »
342 Aussitôt le héros Échénus, le plus âgé des Phéaciens, leur adresse ces paroles :
« Ô mes amis, tout ce que vient de dire notre reine est conforme à notre pensée et à nos désirs ; obéissez donc à sa voix. Mais c'est Alcinoüs lui-même qui doit, le premier, nous montrer l'exemple. »
347 Alcinoüs lui répond en ces termes :
« Oui, cette parole s'accomplira si les dieux me conservent la vie, à moi qui règne sur les Phéaciens, navigateurs illustres. Quoique cet étranger désire revoir sa patrie, qu'il attende néanmoins jusqu'au lendemain afin que j'achève de rassembler tous les présents. Les habitants de cette île doivent s'occuper du départ d'Ulysse ; mais ce soin me regarde surtout, moi votre roi. »
354 Le prudent Ulysse lui dit aussitôt :
« Puissant Alcinoüs, toi le plus illustre des Phéaciens, si tu m'ordonnais de rester ici toute une année entière, j'y consentirais encore pourvu que tu voulusses bien préparer tout ce qu'il faut pour mon départ et me combler de dons magnifiques ; car il me serait agréable de rentrer dans ma douce patrie les mains remplies de présents. Je serais alors chéri et honoré de tous ceux qui me verraient revenir à Ithaque. »
362 Alcinoüs réplique en ces termes :
« Noble Ulysse, à ta voix nous ne te soupçonnons pas d'être un imposteur, ni un de ces fourbes, comme la terre en nourrit beaucoup, ni un de ceux qui sont toujours prêts à débiter des fables sur des pays que personne ne connaît ; il y a de la grâce dans tes paroles et de la sagesse dans tes discours. Semblable à un chanteur, tu nous as savamment raconté l'histoire des Achéens et tes propres infortunes. Dis-nous maintenant avec sincérité si tu n'as point vu quelques-uns de ces nobles compagnons qui te suivirent au siège de Troie et qui trouvèrent la mort en ces lieux. La nuit est encore bien longue, et l'heure du sommeil n'est point arrivée. Continue donc à nous raconter tes histoires merveilleuses. J'attendrai môme le retour de la divine Aurore, si tu consens à nous parler, dans ce palais, de tes nombreux malheurs. »
377 Le prudent Ulysse lui répond :
« Puissant Alcinoüs, il est un temps pour parler, mais il en est un aussi pour dormir. Si tu désires m'entendre, je ne m'y refuse point. Je vais te faire connaître des malheurs plus grands encore ; je vais te raconter les souffrances de ceux de mes amis qui, échappés à la guerre lamentable des Troyens, périrent au retour par les perfidies d'une femme odieuse.
385 » Lorsque la chaste Proserpine a dispersé les ombres des femmes illustres qui s'empressaient autour de moi, je vois arriver l'âme triste et désolée d'Agamemnon, fils d'Atrée. Les mânes des guerriers qui succombèrent avec lui dans le palais d'Égisthe sont à ses côtés. Aussitôt qu'Atride a bu le sang noir, il me reconnaît : ce guerrier pousse de longs gémissements, verse d'abondantes larmes, et me tend ses mains comme s'il voulait m'embrasser ; mais les forces lui manquent, et il n'a plus cette vigueur qui, jadis, animait ses membres flexibles. A sa vue je pleure, mon âme est touchée de compassion ; et je m'empresse de lui adresser ces rapides paroles :
397 « Glorieux fils d'Atrée, Agamemnon, roi des hommes, quel cruel destin t'a soumis au long sommeil de la mort ? Neptune t'a-t-il fait périr sur tes navires en t'envoyant le souffle impétueux des tempêtes ? Des ennemis t'ont-ils frappé sur la terre pendant que tu leur dérobais leurs bœufs et leurs riches troupeaux de brebis, et que tu combattais autour de leur ville pour t'emparer de leurs épouses ? »
404 » L'ombre d'Agamemnon me répond aussitôt :
«Noble fils de Laërte, ingénieux Ulysse, Neptune ne m'a point fait périr en excitant contre moi les horribles tempêtes. Des ennemis ne m'ont pas non plus frappé sur la terre. Mais Égisthe seul, qui méditait ma perte, m'a donné la mort, aidé par mon infâme épouse ! Il me fit venir dans son palais, m'offrit un somptueux festin et me tua comme ou tue les bœufs dans les étables ! Ainsi j'ai péri d'une mort ignominieuse ! Autour de moi tombèrent mes compagnons égorgés comme des sangliers aux blanches dents, qu'on immole soit pour les noces d'un homme opulent, soit pour ces repas où chacun apporte son tribut, soit enfin pour une fête splendide. — Ulysse, tu vis tomber jadis un grand nombre de héros morts en combattant ou dans les mêlées sanglantes ; mais tu aurais gémi plus profondément encore si tu nous avais vus étendus dans le palais au milieu des coupes remplies de vin et des tables chargées de mets, tandis que le plancher des salles était inondé de notre sang ! J'entendis la voix plaintive de la fille de Priam, Cassandre, que la perfide Clytemnestre tua auprès de moi. Quoique expirant, j'étendis les mains pour saisir un glaive ; l'odieuse Clytemnestre s'enfuit aussitôt, et elle ne voulut point fermer avec ses mains les lèvres et les paupières d'un homme qui descendait dans les sombres demeures de Pluton ! — Non, il n'est rien de plus méchant ni de plus horrible qu'une femme qui conçoit en son âme de tels forfaits ! Clytemnestre a commis un crime exécrable en méditant la mort de l'époux qui l'aima si tendrement dans sa jeunesse ! Hélas, je pensais en rentrant dans ma demeure être reçu avec joie par mes enfants et par mes serviteurs ; mais ma perfide épouse a déshonoré sa mémoire, elle a fait rejaillir sa propre honte sur son sexe et môme sur la femme la plus vertueuse ! »
435 » Je réponds à l'illustre Agamemnon :
« Jupiter poursuit toujours d'une haine implacable la race des Atrides à cause des perfidies de leurs épouses ! Que de héros ont péri pour Hélène ! Clytemnestre t'a dressé pendant ton absence de sinistres embûches !»
440 » Agamemnon réplique à ces paroles en disant :
« Ulysse, ne te laisse pas gouverner par ton épouse et ne lui confie pas les secrets que tu possèdes. Il est des choses qu'il faut dire, il en est d'autres qu'il faut taire. Noble héros, tu ne recevras point la mort des mains de celle qui partagea ta couche ; car la fille d'Icare, la vertueuse Pénélope, est douée d'une rare prudence, et elle renferme en son âme de sages pensées. Nous la laissâmes encore jeune épouse, quand nous partîmes pour Ilion, et son enfant était à la mamelle. Télémaque, jeune alors, siège maintenant parmi les hommes. Son père, de retour, va bientôt revoir son heureux fils, et, lui, ton enfant chéri, recevra son père comme les convenances l'exigent. Mais moi, je n'ai pu contempler mon fils bien-aimé ; car Clytemnestre m'a tué avant que je l'aie revu ! Ulysse, grave bien dans ton cœur les paroles que je vais t'adresser. Aborde en secret dans ta patrie, car il ne faut pas se confier aux femmes. — Dis-moi maintenant avec sincérité si mon fils est encore vivant, s'il habite Orchomène ou la sablonneuse Pylos, auprès de Ménélas, ou bien s'il réside dans la vaste Lacédémone ; car sans doute mon fils, le divin Oreste, n'est pas mort et il est toujours sur la terre fertile. »
462 » Je réponds à Agamemnon en ces termes :
« Atride, pourquoi m'interroges-tu ! J'ignore si ton fils est mort ou vivant. Je ne puis te répondre ; car il ne faut pas, tu le sais, proférer de vaines paroles.
465 » En nous livrant tous deux à ces douloureux entretiens, nous restons accablés de tristesse et nous répandons d'abondantes larmes. »
467 » J'aperçois ensuite les âmes d'Achille, fils de Pelée, de
Patrocle, de l'irréprochable Antiloque et d'Ajax, d'Ajax qui, par sa taille et sa beauté, l'emportait sur tous les Danaens, excepté sur l'illustre fils de Pelée. L'âme d'Eacide à la course légère me reconnaît aussitôt et m'adresse, en soupirant, ces rapides paroles :
473.« Divin fils de Laërte, téméraire Ulysse, quel dessein plus grand encore que tous ceux que tu as déjà conçus médites-tu donc en ton âme? Comment as-tu osé descendre dans ces ténébreuses demeures habitées par les ombres insaisissables, par les images des hommes qui ne sont plus ? »
477 » Je m'empresse de lui répondre par ces mots :
« Achille, fils de Pelée, toi le plus illustre d'entre les Achéens, je suis venu consulter Tirésias en ces lieux, afin qu'il me dise comment je pourrai retourner à Ithaque. Je n'ai point encore revu l'Achaïe ni touché aux terres paternelles, mais j'erre toujours sur les mers et je souffre mille douleurs. Noble Achille, nul homme n'a jamais été ni ne sera jamais plus heureux que toi. Durant ta vie nous t'honorions comme un immortel ; et maintenant que tu as cessé d'exister, tu règnes en ces lieux sur les âmes des morts. Noble Achille, ne t'afflige point d'être descendu dans les sombres demeures ! »
487 » Il me répond aussitôt :
« Illustre fils de Laërte, ne cherche point à me consoler du trépas ! J'aimerais mieux, simple cultivateur, servir sous, un homme pauvre qui ne posséderait qu'un faible bien, que de régner sur toutes ces ombres ! — Mais parle-moi maintenant de mon vaillant fils, et apprends-moi s'il s'est montré dans les combats aux premiers rangs des guerriers. Dis-moi si tu as entendu parler du vénérable Pelée ; dis-moi si ce héros gouverne encore avec honneur les nombreux Thessaliens, ou bien s'il est méprisé dans Hélas et dans Phthie parce que la vieillesse a affaibli ses membres. Je ne suis plus sur la terre pour le défendre comme autrefois lorsque j'immolais dans la vaste cité d'Ilion tout un peuple de guerriers en combattant pour les Argiens. Si, vivant encore, je rentrais dans le palais de mon père, oh ! alors je montrerais tout mon courage, et je ferais sentir la force de mes bras invincibles à tous ceux qui outragent le vénérable Pelée ou refusent de lui rendre les honneurs dus à son rang ! »
504 » Je réplique à ces paroles en disant :
« Je n'ai rien entendu dire du noble Pelée. Quant à Néoptolème ton fils, je puis t'en parler comme tu me le demandes ; car c'est moi qui l'ai conduit dans un navire de Scyros au milieu des Achéens aux belles cnémides. Toutes les fois que nous tenions conseil sous les murs d'Ilion, il parlait toujours le premier et jamais il ne s'écartait de ce qu'il fallait dire(08). Le divin Nestor et moi nous l'emportions seuls sur lui. Lorsque nous combattions avec l'airain dans les plaines de Troie, jamais il ne restait confondu dans la foule des soldats ; mais il les précédait tous, et par son courage il ne le cédait à personne. Néoptolème, ton fils, tua de nombreux ennemis au sein de l'ardente mêlée. Je ne pourrais point te dire les noms de tous ceux qu'il renversa dans la poussière en combattant pour les Argiens ; mais je te nommerai seulement le fils de Thélèphe, le héros Eurypyle qu'il frappa de son glaive : autour de ce guerrier troyen périrent de nombreux Cétéens venus pour épouser des femmes troyennes (09). Eurypyle était après le divin Memnon le plus beau de tous nos ennemis. Lorsque les chefs des Argiens entrèrent dans le cheval qu'avait construit Epéus, on me confia le soin d'ouvrir et de fermer cette vaste embuscade. Les chefs et les princes des Danaens essuyèrent leurs larmes, et tous leurs membres tremblèrent ; mais je ne vis jamais pâlir le beau visage de Néoptolème, et jamais il ne répandit de pleurs sur ses joues. Ce jeune héros me suppliait, au contraire, de le faire sortir de cette sombre retraite ; il saisissait souvent son glaive, sa lance chargée d'airain, et brûlait de porter la mort aux Troyens. Enfin quand nous eûmes ravagé la ville élevée de Priam, Néoptolème remonta dans son navire chargé de butin et de dons magnifiques ; il ne fut point frappé par les javelots ni parles lances, et il ne reçut aucune de ces blessures qui surviennent dans les combats lorsqu'au sein des mêlées Mars fait éclater ses fureurs. »
538 » A ces mots s'éloigne l'âme d'Ëacide à la course légère ; ce héros traverse à grands pas la prairie Asphodèle (10), charmé de m'entendre dire que son fils était un vaillant guerrier.
541 » D'autres ombres s'arrêtent tristes devant moi, et chacune d'elles me raconte ses douleurs. L'âme seule d'Ajax, fils de Télamon, se tient à l'écart. Ajax est encore irrité de la victoire que je remportai sur lui quand, près de nos navires, je lui disputai les armes d'Achille, que Thétis, sa vénérable mère, destina comme prix à celui qui en serait jugé digne par les fils des Troyens et par Minerve-Pallas (11). Plût aux dieux que je ne l'eusse point vaincu dans cette lutte ! C'est à cause de ces armes que la la terre renferme un si noble héros, cet Ajax qui par sa taille et ses exploits était le premier des Danaens après l'irréprochable fils de Pélée. J'adresse donc à ce guerrier ces douces et flatteuses paroles :
553 « Ajax, fils de l'illustre Télamon, tu ne veux donc pas après ta mort, oublier la colère que t'inspirèrent contre moi ces armes funestes que les dieux ont rendues fatales aux Argiens ? Toi, le rempart des Grecs, tu mourus à cause de ces armes ! Nous te regrettâmes comme Achille, fils de Pelée, et cependant il n'y eut que Jupiter qui fut l'auteur de tous ces maux ! Ce dieu, rempli de haine contre la belliqueuse armée des Danaens, fit peser sur toi la triste destinée ! — Approche-toi donc, Ajax, pour écouter mes paroles ; dompte enfin ta colère et ton cœur orgueilleux ! »
563 » Ajax, au lieu de répondre à mes paroles, s'enfuit dans l'Érèbe avec la foule des ombres. Cependant, malgré sa colère, il m'aurait parlé, ou, moi, je me serais approché de lui ; mais alors tout mon désir était de voir les autres âmes des morts.
567 » J'aperçois l'illustre fils de Jupiter, Minos, placé sur un trône ; il tenait son sceptre d'or et jugeait les mânes des humains. Toutes les ombres assises ou debout dans les vastes demeures de Pluton plaidaient leur cause devant le roi Minos.
572 » Je vois ensuite le grand Orion poursuivant à travers la prairie Asphodèle les monstres qu'il immola jadis sur des montagnes désertes. Orion tenait encore dans ses mains vigoureuses sa forte massue d'airain qu'aucun effort ne peut briser.
576 » Tityus, fils de l'auguste Terre, se présente alors à ma vue ; il est étendu sur le sol et couvre de son corps neuf arpents de terrain, deux vautours lui rongent le foie en plongeant leurs becs dans ses entrailles. Tityus ne peut les repousser avec ses mains; car jadis il fit violence à l'épouse de Jupiter, Latone, lorsqu'elle traversait les riantes campagnes de Panope pour se rendre à Pytho.
582 » Puis j'aperçois Tantale, qui, souffrant d'amères douleurs, se tenait debout dans un lac ; l'eau touchait à son menton, et, malgré sa soif, Tantale n'en pouvait boire. Chaque fois que le vieillard se baissait pour se désaltérer l'onde fugitive tarissait aussitôt, et sous ses pieds il n'apercevait qu'un sable noir brûlé par un dieu cruel. De beaux arbres laissaient pendre au-dessus de la tête de Tantale des fruits magnifiques ; c'étaient des poiriers, des orangers, des pommiers superbes, de doux figuiers et des oliviers toujours verts ; mais dès que le vieillard se levait pour y porter la main, tout à coup le vent les enlevait jusqu'aux nues ténébreuses.
593 » Sisyphe, agité par de cruels tourments, s'offre à mes regards ; il roule un énorme rocher et le pousse avec ses pieds et ses mains jusqu'au sommet d'une montagne.
Mais dès que la roche est près d'atteindre à la cime, une force supérieure la repousse en arrière et l'impitoyable pierre retombe de tout son poids dans la plaine. Sisyphe recommence sans cesse à pousser la roche avec effort, la sueur coule de ses membres, et des tourbillons de poussière s'élèvent au-dessus de sa tête.
601 » Après Sisyphe, je vois le vigoureux Hercule, ou plutôt son image; car ce dieu assis parmi les immortels goûte les joies du festin, et il possède Hébé aux jolis pieds, Hébé, la fille du puissant Jupiter et de Junon aux brodequins d'or. Autour de cette ombre les morts s'agitent avec bruit comme des oiseaux épouvantés qui fuient do toutes parts. Hercule, semblable à la nuit sombre, jette de farouches regards; il tient son arc et il appuie le trait sur le nerf comme un guerrier prêt à lancer une flèche : un baudrier terrible, formé d'un tissu d'or, étincelle sur sa poitrine ; sur ce baudrier sont tracés de merveilleux travaux, des ours, des sangliers sauvages, des lions aux regards terribles, des combats, des mêlées, des meurtres, des homicides. L'ouvrier habile qui mit son art à façonner ce magnifique baudrier n'a jamais rien enfanté et n'enfantera jamais rien de semblable. Bientôt Hercule me reconnaît; il me contemple attentivement, et, plein de compassion, il m'adresse ces paroles :
617 « Noble fils de Laërte, ingénieux Ulysse, tu es donc aussi sous le poids du terrible destin, comme je l'étais moi-même lorsque je voyais encore la brillante clarté du soleil ! Moi, fils de Jupiter, je fus accablé de maux sans nombre : je servis un homme bien inférieur à moi, et ce faible mortel m'imposa les plus rudes travaux ; il m'envoya même en ces lieux pour enlever le chien gardien des enfers, car il ne connaissait pas d'entreprise plus périlleuse. Pourtant je saisis le monstre et je le conduisis hors des sombres demeures : Mercure et Minerve avaient guidé mes pas. »
627 » En achevant ces mots, Hercule (12) disparaît dans le ténébreux séjour. Moi je reste là pour voir s'il viendrait encore quelques-uns des vaillants héros morts autrefois. J'aurais peut-être aperçu Thésée, Pirithoüs (13), et quelques guerriers de la noble race des dieux ; mais tout à coup la foule des morts se rassembla en poussant des cris bruyants, la peur s'empara de moi, et je craignis que Proserpine ne m'envoyât la tête de l'horrible Gorgone ! — Soudain je retourne à mon vaisseau, j'ordonne à mes compagnons de s'embarquer et de délier les cordages ; mes guerriers m'obéissent et se placent sur les bancs des rameurs. Bientôt le navire est porté par les flots rapides à travers le fleuve Océan ; il est d'abord poussé par les rames, et ensuite un vent favorable le dirige.
Notes, explications et commentaires
(01) Par Cimmériens il faut entendre les peuples voisins du lac Averne, aujourd'hui Lago Averno, entre Baies et Cumes. Selon Hesycbius, le nom de Cimmériens fut donné à ces peuples parce qu'ils habitaient une contrée ténébreuse. Voelker fait dériver ce mot de χειμέριος (hiver) ; Voss au contraire le fait venir du mot phénicien kamar, kimmer (chaleur et obscurité). (vers 15)
(02) Homère dit : ἐμὲ δὲ χλωρὸν δέος ἥιρει (vers 43) (la pâle crainte me nuisit) ; mais il nous a été impossible de rendre cette phrase eu français : on n'aurait point compris la personnification de la Crainte et l'épithète que lui donne le poète.
(03) Dugas-Montbel fait remarquer que l'expression ἀθηρηλοιγὸν (vers 128) employée ici pour exprimer un van, dérive de λοιγὀς (perte, destruction), et de ἀθήρ ἀθέρος (la barbe de l'épi, la balle qui enveloppe le grain). Dans l’Iliade, ajoute cet auteur, un van se dit πτύον ; ce devaient être deux objets différents. Le πτύον de l'Iliade devait avoir quelque rapport avec cet instrument d'osier fait en coquilles et avec deux anses, dans lequel on agite le grain, comme semble l'indiquer la phrase même de l’Iliade : du large van s'élancent les pois, tandis que celui dont il est question est tout simplement une pelle de bois pour jeter le blé en l'air et eu détacher la menue paille. On conçoit très-bien qu'une rame puisse être prise pour cet instrument par des hommes qui n'avaient aucune idée de navigation ; car, disaient les anciens, le van de la mer, c'est la rame ; et la rame de la terre, c'est le van.
(04) On est partagé à l'endroit de l'épithète ἱππιοχάρμης (vers 259), Clarke la rend par gaudens-equis ; Dubner dit equestris-bellator, et Voss la traduit par : der Tummler der Rosse (qui lance les chevaux). Les auteurs du Dictionnaire des Homérides la traduisent par qui aime à combattre sur un char, qui prend plaisir au combat des chars.
(05) Jupiter accorda l'immortalité à Pollux et lui permit de la partager avec son frère ; c'est pourquoi ils sont alternativement dans l'Olympe et dans l'Enfer. Une tradition ultérieure les fait naître d'un oeuf de cygne, et les transporte parmi les étoiles pour être les dieux protecteurs des nautoniers. — Knight pense que ces vers doivent être supprimés, parce que, dit il, les fils de Tyndare n'étaient pas des divinités aux yeux d'Homère.
(06) On prétend que la coudée grecque avait 43 centimètres, et la brasse 1 mètre 80 centimètres.
(07) Clarke, Dugas-Montbel et Voss, sans tenir compte de l’esprit placé sur l'omicron, ont lu ὀλοόφρων, au lieu de ὁλοόφρων (vers 323), et ont traduit cette épithète, le premier par prudent, le second par sage, et le troisième par allererfahrein (expérimenté). Dubner seul l'a bien rendue par exitiosus.
(08) Pour l'explication de ce passage nous avons suivi la traduction de Dubner, et nous nous sommes écarté des interprétations données par MM. Theil et Hallez-d'Arros et par tous les traducteurs français.
(09) Le texte porte : γυναίων εἵνεκα δώρων (vers 521) (à cause des dons féminins).
Nous suivons, pour la traduction de ce passage, Dugas-Montbel, qui dit : « Faute de mieux, je m'en suis tenu à l'explication qui suppose que cette expression se rapporte à la promesse qu'avait faite Priam à Eurypyle de lui donner une de ses filles en mariage. » Mais, dit Strabon, de quelque manière qu'on explique cette phrase, elle n'en reste pas moins une énigme.
(10) La prairie Asphodèle était, aux Enfers, le lieu où se tenaient les ombres des héros. L'Asphodèle est une plante liliacée ; les bulbes de sa racine servaient autrefois de nourriture aux pauvres.
(11) Les petites Scholies nous apprennent qu'Agamemnon, ne voulant pas prendre sur lui de décider entre tous les héros qui se disputaient les armes d'Achille, s'en rapporta au jugement des prisonniers troyens.
(12) On prétend que le passage relatif à Hercule appartient à une époque plus moderne. Dugas-Montbel fait observer à ce sujet que toutes ces idées appartiennent à une mythologie posthomérique, de même que la doctrine des châtiments après la mort ; de sorte que les passages relatifs aux supplices de Tityus, de Tantale, de Sisyphe, etc., paraissent être d'évidentes interpolations.
(13) Plutarque prétendait que le vers où il est question de Pirithoüs avait été ajouté par Pisistrate. Knight supprime ce vers, et il motive sa suppression en disant : « Le vers de ce passage aura sans doute été intercalé par un rhapsode athénien. Le nom de Thésée n'était pas en grand honneur dans les temps homériques, car il n'en est jamais question dans l’Iliade, si ce n'est dans le vers 265 du premier chant, vers évidemment interpolé, et seulement une fois dans l’Odyssée, v. 321 de ce chant. De là on peut conclure que Thésée avait plutôt la réputation d'un chef de bande que d'un général. »
Homère, Odyssée, Chant 12 (traduction française)
Homère
Odyssée
Pour d'autres traductions françaises
LIVRE ΧΙΙ
texte grec
chant 11
chant 13
Livre XII
CHARYBDE - SCYLLA.
orsque notre navire a quitté les courants du fleuve Océan, il rentre dans les flots de la vaste mer et touche à l'île d'Ea, où sont le palais et les chœurs de la divine Aurore et le lever de l'éblouissant Soleil. Mes compagnons tirent alors le vaisseau sur le sable, puis ils s'endorment près des bords de la mer, en attendant l'aube du jour.
8 » Le lendemain, dès que brille la matinale Aurore aux doigts de rose, j'envoie mes guerriers Sans les demeures de Circé pour en rapporter le cadavre d'Elpénor. Nous abattons les arbres qui couronnent le lieu le plus élevé du rivage, et nous ensevelissons Elpénor en versant d'abondantes larmes. Quand les flammes ont consumé son corps et ses armes, nous élevons à notre malheureux compagnon un tombeau surmonté d'une colonne, et nous plaçons au sommet du monument une rame bien polie.
16 » Quand nous avons accompli ces devoirs, Circé, instruite de notre retour, arrive élégamment parée ; ses suivantes nous apportent du pain, des mets nombreux, et un vin étincelant aux rouges couleurs. La déesse, se tenant debout au milieu de nous, prononce ces paroles :
21 « Malheureux
! quoique vivants encore, vous êtes descendus dans les sombres demeures de Pluton ! Vous êtes donc deux fois mortels, puisque tous les autres hommes ne meurent qu'une fois ! Maintenant goûtez ces mets, buvez ce vin, et reposez-vous ici tout le jour. Demain au lever de l'Aurore vous voguerez de nouveau sur les flots. Je vous indiquerai votre route et je vous signalerai tous les dangers, afin que, fuyant les écueils, vous n'éprouviez aucun malheur sur la terre ni sur la mer. »
28 » Ainsi parle la déesse, et nous cédons volontiers à ses avis. Pendant tout le jour et jusqu'au coucher du soleil, nous mangeons des viandes succulentes et nous savourons un délicieux nectar. Quand le soleil est couché et que les ténèbres se sont répandues sur la terre, mes compagnons s'abandonnent au repos près des amarres de notre navire. Alors la déesse, me prenant par la main et me tirant à l'écart loin de mes guerriers, me fait asseoir à ses côtés ; elle m'interroge, me demande ce qui m'est arrivé pendant mon voyage, et moi je lui raconte tout avec détail. Puis l'auguste Circé me tient ce discours :
37 « Ulysse, toutes ces choses se sont donc passées ainsi. Maintenant écoute-moi, et plus tard un dieu te rappellera le souvenir de mes paroles. — D'abord tu rencontreras les Sirènes, séductrices de tous les hommes qui s'approchent d'elles : celui qui, poussé par son imprudence, écoutera la voix des Sirènes, ne verra plus son épouse ni ses enfants chéris qui seraient cependant charmés de son retour ; les Sirènes couchées dans une prairie captiveront ce guerrier de leurs voix harmonieuses. Autour d'elles sont les ossements et les chairs desséchées des victimes qu'elles ont fait périr.
47 Fuis ces bords et bouche les oreilles de tes compagnons avec de la cire molle, de peur qu'aucun d'eux ne les entende. Toi-même, si tu le désires, tu pourras écouter les Sirènes, mais laisse-toi auparavant attacher les pieds et les mains au mât de ton navire rapide ; laisse-toi charger de liens, afin que tu puisses te réjouir en écoutant la voix de ces Sirènes enchanteresses. Si tu implores tes guerriers, si tu leur ordonnes de te délier, qu'ils te retiennent alors par de nouvelles chaînes.
» Lorsque tes compagnons auront fui ces rivages, je ne puis t'enseigner quelle route tu auras à suivre. Tu ne prendras conseil que de toi-même. Cependant je vais t'indiquer les chemins qui s'ouvrent des deux côtés. Là sont des roches saillantes, autour desquelles grondent les flots azurés d'Amphitrite ; elles sont appelées par les dieux fortunés roches errantes. Aucun oiseau ne peut les franchir, pas même les colombes timides qui portent l'ambroisie au puissant Jupiter. La roche unie ravit toujours une de ces colombes ; alors le fils de Saturne en envoie une autre pour compléter leur nombre. Les vaisseaux qui s'approchent de ces immenses rochers périssent en ces lieux ; les débris des navires et les corps des nautonniers sont emportés par les flots de la mer et dévorés par le feu du ciel. Le navire Argo, célébré par tous les chanteurs, fut le seul qui, en revenant des contrées d'Aétès, franchit ce passage ; il se serait même brisé contre ces rochers s'il n'eût été conduit par la belle Junon, car Jason était cher à cette déesse.
73. » La pointe aiguë de l'un de ces deux écueils touche aux vastes deux ; elle est environnée d'un nuage sombre qui ne se dissipe jamais, et la sérénité ne brille point à son sommet, ni dans l'été, ni dans l'automne. Nul homme ne pourrait y monter et n'en pourrait descendre, eût-il même vingt bras et vingt pieds, tant cette roche est lisse et semble être soigneusement polie. Au milieu du rocher se trouve une caverne obscure tournée vers le couchant, du côté de l'Érèbe ; c'est là, noble Ulysse, qu'il faut diriger ton vaisseau. Un homme, jeune encore, qui, de son creux navire, lancerait une flèche contre cette grotte, n'en atteindrait pas le fond. Scylla pousse d'affreux rugissements, sa voix est semblable à celle d'un jeune lion ; et personne ne se réjouit à la vue de ce monstre terrible, pas même un dieu ! Scylla possède douze griffes horribles et six cous d'une longueur démesurée ; à chacun d'eux est attachée une tète effrayante où paraît une triple rangée de dents serrées et nombreuses, sur lesquelles siège le noir trépas. Le milieu de son corps est plongé dans la vaste caverne, ce monstre ne fait sortir du gouffre que ses têtes hideuses ; il les promène autour de l'écueil, puis saisit et dévore les dauphins, les chiens de mer et les énormes baleines que nourrit par milliers la bruyante Amphitrite. Aucun nautonnier ne se glorifie d'avoir échappé sain et sauf aux fureurs de ce monstre terrible, car Scylla saisit toujours un homme par chacune de ses têtes et l'enlève de son navire à la proue azurée.
101 » Ulysse, l'autre écueil que tu verras est plus bas, très-près de l'autre, et à la portée des flèches. A son sommet s'élève un figuier chargé de feuilles ; au-dessous de ce figuier est la formidable Charybde, qui engloutit sans cesse l'onde noire : trois fois par jour et elle la rejette,
et trois fois encore elle l'avale en poussant des mugissements effroyables. Qu'il ne t'arrive donc point de passer en ces lieux lorsque Charybde absorbe les eaux de la mer ; car nul ne pourrait t'arracher à la mort, pas même le puissant Neptune. Rapproche-toi de Scylla et dirige ton navire en effleurant l'écueil. Il vaut mieux regretter six compagnons que de les voir périr tous ensemble. »
111 » J'adresse aussitôt à
Circé ces paroles :
« Déesse, dis-moi toute la vérité. Si j'évite la funeste Charybde, pourrai-je combattre l'autre monstre quand il attaquera mes guerriers ? »