Contre Celse (Contra Celsum) (page 2)

Origène · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : remacle.org — Contre Celse (8 livres) · 17 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Avant de lui répondre, il faut remarquer qu'en matière d'histoire, quelque véritable qu'elle soit, il serait le plus souvent très difficile et même quelquefois impossible d'en établir la vérité par des preuves convaincantes. Si quelqu'un niait, par exemple, qu'il y eût jamais eu de guerre de Troie, se fondant principalement sur l'impossibilité de certains faits particuliers, comme sur ce qu'il est incroyable qu'il y ait eu un Achille, fils de la déesse de la mer et d'un homme nommé Pelée, un Sarpédon, fils de Jupiter, un Ascalaphe et un Jalmène, fils de Mars, et un Enée, fils de Vénus ; comment pourrions-nous le convaincre et nous démêler de tout cet embarras de fables qui se trouvent, je ne sais comment, enchâssées dans une histoire aussi universellement reçue qu'est celle de la guerre des Grecs avec les Troyens? Si quelque autre révoquait en doute les aventures d'Œdipe et de Jocaste et celles d'Etéocle et de Polynice, leurs enfants, à cause du conte qu'on y mêle de je ne sais quel monstre demi-femme qu'on nomme sphinx, comment lui en prouverions-nous la vérité? J'en dis autant de la seconde guerre de Thèbes qu'entreprirent les enfants de ceux qui étaient morts à la première ; bien qu'il n'y ait point de telles fictions dans le récit qu'on nous en fait ; du retour des Héraclides dans le Péloponnèse et d'une infinité d'autres vieux événements. Ainsi donc, ceux qui lisent les histoires sans avoir pour but de contredire, mais qui veulent aussi se garder d'être trompés, doivent faire un juste discernement des choses pour connaître celles auxquelles on doit ajouter foi, celles qu'il faut expliquer allégoriquement, suivant l'intention de celui qui les a inventées, et celles qu'il faut rejeter comme écrites par complaisance on par flatterie. J'ai pris occasion de dire cela par avance sur toute l'histoire de la vie de Jésus, non pour demander aux personnes éclairées qu'elles croient aveuglément et sans examen; mais pour faire voir que quand on lit les Evangiles, il est nécessaire d'y apporter une grande application, avec une âme vide de préjugés et d'entrer, pour le dire ainsi, dans l'esprit de nos auteurs, afin de juger dans quelle vue ils ont écrit chaque chose. Je réponds maintenant, en premier lieu, que si celui qui refuse de croire l'apparition du Saint-Esprit en forme de colombe, était quelque disciple d'Epicure, de Démocrite ou d'Aristote, cette incrédulité serait plausible à son égard, puisqu'elle serait conforme au caractère de la personne. Mais Celse, avec toutes ses lumières, n'a pas même pris garde qu'il fait faire son objection par un Juif, à qui les écrits des prophètes ont persuadé une infinité de choses beaucoup plus surprenantes que n'est l'apparition de la colombe; car l'on pourrait dire à ce Juif, qui fait ici l'incrédule, et qui prétend faire passer la vision de Jésus pour un conte fait à plaisir ; mais dites-nous de grâce, vous-même, comment nous prouveriez-vous que Dieu ait dit à Adam, ou à Eve, ou à Caïn, ou à Noé, ou à Abraham, ou à Isaac, ou à Jacob, toutes les choses que vos Ecritures rapportent qu'il leur a dites ? Et pour opposer histoire à histoire, je lui demanderais : votre Ezéchiel n'écrit-il pas aussi que les cieux furent ouverts et qu'il eut une vision de Dieu? Et après l'avoir racontée, n'ajoute-t-il pas, c’est là la vision dans laquelle me fut représentée la gloire du Seigneur: et il me dit, etc., (Ezéch., I, 28 ; II, 1 ] ? Si l'histoire de l'apparition du Saint-Esprit et de la voix venue du ciel doit passer pour fausse, parce que nous n'avons pas, à votre avis, de quoi en prouver clairement la vérité qui n'est attestée que par Jésus seul, et par un misérable supplicié, comme porte votre remarque ; n'y a-t-il pas encore plus de sujet de dire que ce n'est aussi que pour étonner les simples par un miracle supposé, qu'Ezéchiel écrit que les cieux furent ouverts, etc. ? Et lorsqu'Isaïe dit, qu’il vit le dieu des armées assis sur un trône haut élevé, autour duquel se tenaient les séraphins, ayant chacun six ailes, etc. (Is., VI, 1), comment êtes-vous assuré de la vérité de celle vision? Car vous qui êtes Juif, vous ne doutez pas qu'elle ne soit véritable et que ce ne soit l'esprit de Dieu qui, non seulement l'a fait voir au prophète, mais qui a aussi conduit sa langue et sa plume dans le récit qu'il en a fait. A qui est-il plus juste d'ajouter foi, quand ils nous disent que les cieux leur ont été ouverts, qu'ils ont entendu une voix, qu'ils ont vu le Dieu des armées assis sur un trône haut élevé, qui, dis-je, faut-il plutôt croire d'Isaïe et d'Ezéchiel, qui n'ont rien fait de fort extraordinaire, ou de Jésus dont la vertu et la puissance ont non seulement éclaté pendant qu'il a paru sur la terre, revêtu de notre chair, mais se déploient magnifiquement jusqu'à cette heure dans la conversion et dans la correction de ceux qui croient en Dieu par lui ? Car que ce soit encore à Jésus que soit due toute la gloire de ces conversions, cela paraît manifestement de ce que, comme il l’avait prédit et comme l'expérience le justifie, y ayant si peu d'ouvriers pour travailler à la moisson des âmes (Matth. X, 37), elle est néanmoins si riche et si abondante dans toutes les aires de Dieu qui sont ses églises. Au reste, lorsque je parle ainsi au juif, ce n'est pas qu'étant chrétien comme je le sais, je veuille révoquer en doute le témoignage d’Isaïe ou d'Ezéchiel ; mais c'est pour le convaincre par des principes qui lui sont communs avec nous ; et pour lui faire comprendre que Jésus est beaucoup plus digne de foi que les prophètes, dans sa déposition et dans le récit qu'on doit supposer qu'il fit à ses disciples de la vision qu'il avait eue et de la voix qu'il avait ouïe. On pourrait peut-être encore dire, que tous ceux qui nous ont rapporté cet événement dans leurs écrits, ne l'avaient pas appris de Jésus : mais que le même esprit, qui a donné à Moïse la connaissance d'une histoire beaucoup plus ancienne que le temps auquel il vivait, et qui l'a instruit de ce qui s'était passé depuis la création du monde jusqu'à Abraham, l'auteur de sa race, a aussi révélé aux évangélistes le miracle qui arriva au baptême de Jésus. Pour ce qui regarde la cause de l'ouverture des cieux, de l'apparition de la colombe et du choix que fit le Saint-Esprit de la figure de cet oiseau plutôt que d'un autre ; on pourra l'apprendre de ceux qui ont reçu de Dieu cette grâce, qui est nommée le don de sagesse (I Cor., XII, 8). Notre dessein ne demande pas que nous nous y arrêtions à présent. Il ne s'agit que de faire voir que Celse a fort mal pris ses mesures, d'avoir mis de telles raisons en la bouche d'un juif, pour lui faire rejeter une histoire qui a beaucoup plus de vraisemblance que celles qu'il reçoit lui-même. Et il me souvient là-dessus, que disputant un jour en présence de plusieurs témoins, contre de certains docteurs juifs du nombre de ceux qu'on nomme sages, je leur fis ce raisonnement : Dites-moi un peu, je vous prie ; deux personnes de qui on raconte des choses fort extraordinaires et fort au-dessus de la nature humaine, ayant paru dans le monde ; savoir, Moïse votre législateur qui a lui-même écrit son histoire, et Jésus notre maître qui n'a rien écrit de ce qu'il a fait, mais à qui ses disciples rendent témoignage dans leurs évangiles ; sur quelle raison fondez-vous la distinction que vous mettez entre eux, de vouloir qu'on tienne Moïse pour sincère, sans s'arrêter à ce que les Egyptiens lui reprochent, qu'il était un imposteur, qui n'a rien fait de surprenant que par le moyen de ses illusions, et qu'on regarde Jésus comme un fourbe sur les accusations dont vous le chargez. Car on voit qu’ils sont soutenus chacun par un grand peuple ; Moïse par les Juifs, et Jésus par les Chrétiens qui font profession de croire tout ce que ses disciples nous disent de ses miracles; mais qui laissent, d'ailleurs, à Moïse son caractère de prophète, se servant même de son autorité pour appuyer leur sentiment. Si vous voulez que nous vous rendions raison de notre foi sur le sujet de Jésus, rendez-nous auparavant, raison de la vôtre sur le sujet de Moïse, qui l’a précédé; et nous vous satisferons ensuite. Mais si vous reculez et que vous n'osiez entreprendre de nous donner des preuves démonstratives de votre créance, trouvez bon que nous vous imitions pour le présent, et que nous ne vous en donnions point non plus de la nôtre. Ou, afin que nous n'usions pas de tout notre droit, avouez que vous n'avez point de démonstrations pour Moïse, et écoutez celles que nous tirons pour Jésus de votre loi et de vos prophètes.

Ce qu'il y a de merveilleux, c'est qu'en prouvant par la loi et par les prophètes, que Jésus est le Christ, nous prouverons en même temps que Moïse et les prophètes ont été véritablement inspirés de Dieu. Leurs écrits, au reste, sont pleins d'événements extraordinaires, de même nature que celui de la colombe qui parut, et de la voix qui fut entendue au baptême de Jésus. Mais une preuve convaincante que ce fut le Saint-Esprit qui se fit voir alors sous la forme d'une colombe, ce sont sans doute les miracles que Jésus a faits, que Celse veut faire passer pour des secrets appris en Egypte. Et non seulement les miracles de Jésus, mais encore ceux de ses apôtres nous peuvent ici, à bon droit, servir de preuves ; car si la prédication des apôtres, n'eût pas été accompagnée d'actions miraculeuses, elle n'eût jamais porté ceux qui l'entendaient à renoncer aux opinions de leurs pères, pour embrasser une nouvelle doctrine, dont la profession ne les exposait pas à moins qu'à la mort. Il reste même encore parmi les chrétiens, des traces de cet Esprit, qui parut en forme de colombe. Car ils chassent es démons, ils guérissent diverses maladies, et par les lumières qui leur viennent d'en haut, quand il plaît à Dieu, ils voient quelquefois clair dans l'avenir. Et quand Celse ou son juif se devraient moquer de ce que je vais dire, je dirai pourtant qu'il y en a plusieurs qui se sont faits chrétiens comme malgré eux ; un esprit secret faisant tout à coup sur le leur une impression si vive et si puissante, soit en songe, soit en vision, et produisant en eux un tel changement, que d'ennemis du christianisme, ils en devenaient les défenseurs et les martyrs : nous en avons vu divers exemples, et si nous voulions les rapporter, nous à qui la vérité en est connue par le témoignage de nos propres yeux, nous donnerions beau champ aux railleries, des infidèles, qui ne manqueraient pas de nous traiter comme ils traitent nos auteurs, et de dire que nous prenons plaisir comme eux, à conter des fables. Dieu qui voit notre conscience sait pourtant que notre dessein, n'est pas d'établir la doctrine de Jésus par des narrations fabuleuses; mais d'en prouver la divinité par l'évidence de plusieurs raisons différentes. Après tout, puisque c'est un juif qui doute de la vérité de ce que les évangélistes nous disent de la descente du Saint-Esprit sur Jésus, en forme de colombe, on lui pourrait demander qui est celui qui dit dans Isaïe : .Maintenant le Seigneur m'a envoyé, et son esprit aussi (Is., XLVIII, 16); car ces paroles pouvant avoir un double sens, savoir, ou que le Père et le Saint-Esprit ont envoyé Jésus, ou que le Père a envoyé et le Christ et le Saint-Esprit ; c'est au denier qu'il s'en faut tenir. Et comme notre Sauveur a été envoyé le premier, et le Saint-Esprit ensuite, pour l'accomplissement de la prophétie, et qu'il fallait que les siècles à venir eussent connaissance de cet accomplissement, c'est pour cela que les disciples de Jésus nous en ont fait le récit.

Je voudrais encore avertir Celse qui, au sujet du baptême de Jésus, fait en quelque sorte reconnaître à son juif la mission de Jean pour baptiser, qu'un auteur qui vivait peu de temps après Jésus et après Jean, reconnaît expressément la même chose. C'est Josèphe qui, au xviiie livre de son Histoire des Juifs, témoigne que Jean était revêtu de l'autorité de baptiser, et qu'il promettait la rémission des péchés à ceux qui recevaient son baptême. Le même auteur, bien qu'il ne reconnaisse pas Jésus pour le Christ, recherchant la cause de la prise de Jérusalem et de la destruction du temple, ne dit pas véritablement comme il eût dû faire, que ce fut l'attentat des Juifs contre la personne de Jésus qui attira sur eux ce malheur, pour punition d'avoir fait mourir le Christ qui leur avait été promis : mais il approche pourtant de la vérité, et lui rendant témoignage comme malgré soi, il attribue la ruine de ce peuple à la vengeance que Dieu voulut faire de la mort qu'ils avaient fait souffrir à Jacques le Juste, pomme de grande vertu, frère de Jésus, nommé Christ. C’est ce Jacques que Paul, le vrai disciple de Jésus, alla visiter, ainsi qu'il le dit lui-même, le considérant comme frère du Seigneur (Gal., I. 19) : qualité qui lui était moins due pour la liaison du sang ou pour la société de l'éducation, que pour la conformité des mœurs et de la doctrine. Si donc cet auteur dit que ce fut à cause de Jacques que la ville de Jérusalem fut détruite, ne peut-on pas dire avec beaucoup plus de raison, que ce fut à cause de Jésus, le Christ, dont la divinité est attestée par tant d'églises, composées de personnes qui ont renoncé à la corruption générale, pour s'attacher au service du Créateur et pour dépendre uniquement de sa volonté?

Mais quand le juif abandonnerait Ezéchiel et Isaïe, dont nous faisons voir que la cause est la nôtre, puisque nous trouvons dans leurs écrits et dans ceux de quelques autres prophètes, des choses semblables aux. cieux qui furent ouverts en faveur de Jésus, et à la voix qu'il en entendit sortir; nous ne laisserions pas de nous défendre nous-mêmes de notre mieux, et nous dirions alors, que comme tous ceux qui admettent la providence reconnaissent qu'il y a souvent des songes qui, frappant l'imagination d'un homme endormi, y impriment ou des idées distinctes ou des images énigmatiques, tantôt de choses surnaturelles, tantôt d'événements à venir qui regardent les affaires de la vie ; il n'est pas difficile de concevoir que cette vertu qui agit sur l'esprit pendant que l'on dort, peut aussi pendant que l'on veille y agir tout de même, soit pour l'avantage particulier de celui sur qui elle se déploie, soit pour l'utilité de ceux à qui il doit faire part de sa révélation. Et comme, durant le sommeil, nous nous imaginons voir et entendre effectivement, quoique rien ne frappe ni nos yeux ni nos oreilles, et que le tout se passe dans notre esprit : ainsi rien n'empêche de croire que la même chose est arrivée aux prophètes, lorsqu'il est dit qu'ils ont eu quelque vision surprenante, qu'ils ont ouï la voix du Seigneur ou qu'ils ont vu les cieux ouverts; car je ne pense pas qu'il faille poser que les cieux se soient réellement fendus, ni qu'il se soit fait une ouverture dans leur substance pour donner lieu à Ezéchiel de l'écrire. Et je m'assure que ceux qui lisent les Evangiles avec discernement, avoueront que c'est aussi de la sorte qu'il faut entendre la vision de notre Sauveur. Je sais bien que cela peut choquer les simples qui, prenant tout à la lettre, ne craignent point de faire un si étrange remuement dans le monde, ni de fendre un corps aussi vaste et aussi solide qu'est celui des cieux. Mais ils pourront apprendre de ceux qui approfondissent la chose, que selon l'Ecriture, il y a en général un certain sentiment divin qui n'est que pour les seuls bienheureux, et duquel parle Salomon, lorsqu'il dit : Vous trouverez moyen d'acquérir le sentiment divin (Prov., II, 5); et que les espèces de ce sentiment sont : une vue capable de voir des objets d'une nature plus excellente que la corporelle, tels que sont les chérubins et les séraphins ; une ouïe propre pour d'autres voix que pour celles qui se forment dans l'air ; un goût qui savoure le pain vivant, le pain qui est descendu du ciel et qui donne la vie au monde (Jean. VI, 33) ;

un odorat qui flaire cette bonne odeur de Jésus-Christ à Dieu dont parle S. Paul (II Cor., II, 15), et un toucher tel que celui qui a fait dire à S. Jean, Nous avons touché de nos mains la parole de vie (I Jean, I, 1). Les bienheureux prophètes ayant donc acquis ce sentiment divin, voyant, entendant et goûtant, flairant même, pour parler ainsi d'une manière divine, où il n'y avait rien de corporel ; touchant aussi la parole par leur foi et recevant en eux-mêmes son impression, qui les purifiait; c'est ainsi qu'ils voyaient et qu'ils entendaient ce qu'ils nous disent avoir vu et entendu, et qu'ils avaient les autres sentiments semblables dont ils nous parlent ; comme quand ils disent qu'ils ont mangé un livre qui leur avait été donné (Ezéch., III, 2). C'est de cette manière qu'Isaïe sentit la bonne odeur des vêtements divins de son fils, et qu'il en prit occasion de lui donner une bénédiction spirituelle : Voici, dit-il, l’odeur de mon fils, telle que l'odeur d'un champ fertile que le Seigneur a béni (Gal., I, 19). C'est encore à peu près de la même sorte, et plus à l'égard de l'esprit qu'à regard du corps, que Jésus toucha le lépreux (Matth.,VIII, 3) pour lui faire, à mon avis, une double grâce et pour le nettoyer non seulement comme la plupart l'entendent, de sa lèpre corporelle par un attouchement sensible, mais principalement de sa lèpre intérieure par un attouchement vraiment divin. C'est donc aussi dans le même sens que Jean témoigne, qu'il vit le Saint-Esprit descendre du ciel, comme une colombe, et demeurer sur Jésus. Pour moi, dit-il, je ne le connaissais point : mais celui qui m'a envoyé pour baptiser d'eau, m'avait dit: Celui sur qui tu verras descendre et demeurer le Saint-Esprit, est celui qui baptise du Saint-Esprit. Je l'ai vu et j’ai rendu témoignage qu'il est le Fils de Dieu. Lorsque les cieux furent ouverts à Jésus, l'Ecriture ne dit pas que ce fut en présence d'autre que de Jean : mais notre Sauveur prédit à ses disciples, qu'eux aussi les verraient ouverts : En vérité, je vous dis que vous verrez le ciel ouvert, et les anges de Dieu monter et descendre sur le Fils de l'homme (Jean, I, 32). C'est ainsi que S. Paul fut ravi au troisième ciel ; l'ayant auparavant vu ouvert puisqu'il était du nombre des disciples de Jésus. A l'égard de ce qu'il dit, si ce ne fut en corps, ou sans corps, je ne sais, Dieu le sait (II Cor., XII, 2) ; ce n'est pas ici le lieu de l'examiner.

J'ajouterai seulement que Celse, posant comme il fait, sans y être autorisé par l'Ecriture, que ce fut Jésus qui raconta lui-même le miracle arrivé en sa faveur sur les bords du Jourdain, ne prend pas garde, tout habile homme qu'il est, que celui qui disait à ses disciples au sujet de sa transfiguration : Ne parlez à personne de cette vision jusqu'à ce que le Fils de l'homme soit ressuscité d'entre les morts (Matth.

XVII, 9), n'a pas dû être d'humeur à leur réciter ce que Jean avait vu et entendu en le baptisant. Il n y a rien de plus ordinaire dans l'histoire de l'Evangile que devoir Jésus éviter avec soin de parler avantageusement de lui-même jusqu'à dire: Si je parle de moi-même, mon témoignage n'est, pas véritable (Jean, V, 31).

Et c'est parce qu'il en usait ainsi et qu'il aimait mieux se déclarer le Christ par ses actions que par ses paroles, que les Juifs lui disaient : Si tu es le Christ, dis-le-nous clairement (Jean, X, 24.). Il faut encore faire voir à Celse que rien ne convient, moins à son juif que la manière dont il lui fait faire son objection contre la vérité de la descente du Saint-Esprit sur Jésus en forme de colombe. Elle n'est attestée, lui fait-il dire, que par vous seul ; et, si l'on vous en veut croire, par un misérable supplicié comme vous.

Car les Juifs n'associent pas Jean avec Jésus, et ils ne regardent pas le supplice de l'un de la même manière que celui de l'autre. Ce qui est une nouvelle preuve que cet homme qui sait tout, n'a pas su comment il devait faire parler un juif à Jésus.

Après cela il nous présente lui-même, et il nous abandonne je ne sais comment l'argument le plus fort que nous ayons poux Jésus, savoir, qu'il a été prédit par les prophètes des Juifs, par Moïse et par ceux qui sont venus après Moïse, et par ceux mêmes qui l'ont précédé. Je crois que Celse en use ainsi parce qu'il ne savait que nous répondre sur ce consentement général, tant des Juifs que de tous les hérétiques dont aucun ne nie que le Christ n'ait été prédit par les anciens prophètes ; peut-être aussi ne savait-il pas ces prophéties. En effet, s'il avait su que les chrétiens disent qu'il y a eu plusieurs prophètes qui ont prédit la venue de notre Sauveur, il n'aurait pas mis en la bouche de son juif des paroles qui auraient meilleure grâce en celle d'un Samaritain ou d'un Saducéen ; et il ne lui aurait pas fait dire : Mon prophète disait autrefois dans Jérusalem que le Fils de Dieu devait venir pour faire justice aux gens de bien et pour punir les méchants : car il y a bien plus d'un prophète qui parle du Christ. Ce n'est pas que quand ce seraient des Samaritains ou des Sadducéens qui parleraient de ce qui se trouve touchant le Christ dans les livres de Moïse qui sont les seuls livres qu'ils reçoivent, ils pussent dire que la prophétie aurait été prononcée à Jérusalem dont le nom n'était pas encore connu du temps du Moïse. Plût à Dieu que tous les ennemis de notre doctrine fussent aussi ignorants dans l'Ecriture, non seulement à l'égard des choses, mais à l'égard même de la lettre et des simples faits ! Leurs objections contre le christianisme n'ayant aucune couleur, elles ne seraient pas capables de faire impression sur les esprits les moins fermes ni d'ébranler, je ne dirai pas la foi, mais la légère persuasion de ceux qui ne croient que pour un temps. Un juif, au reste, n'avouera jamais que quelque prophète ait dit que le Fils de Dieu devait venir. Ce que les Juifs disent, c'est que le Christ de Dieu doit venir. Et ils ne disputent presque jamais contre nous, qu'ils ne nous demandent d'abord qui est ce Fils de Dieu : comme s'il n'y en avait point, et que les prophètes n'en dissent rien. Pour moi, je n'ai garde de dire que les prophètes n'en ont pas parlé : mais je dis qu'un juif qui le nie n'eût pas dû être introduit tenant ce discours : Mon prophète disait autrefois dans Jérusalem que le Fils de Dieu devait venir.

Il ajoute : Pour faire justice aux gens de bien et pour punir les méchants :

comme si c'était la seule chose qui en fût prédite, et qu'il ne fût rien dit ni du lieu de sa naissance, ni du supplice que les Juifs devaient lui faire souffrir, ni de sa résurrection, ni des grands miracles qu'il devait faire. Et c'est là-dessus qu'il lui demande : Pourquoi vouloir que ce soit de vous qu'il faille entendre cette prophétie plutôt que d'un million d'autres qui sont venus depuis la prédiction? Et que voulant montrer ensuite qu'il y en a bien d'autres à qui l'on pourrait avec autant de vraisemblance rapporter la prophétie, il avance je ne sais sur quel fondement, qu'il y a des fanatiques et des imposteurs qui s’attribuent aussi le nom du Fils de Dieu descendu du ciel, car nous ne voyons pas que l'on demeure d'accord qu'il soit rien arrivé de pareil parmi les Juifs. Il faut donc lui répondre premièrement qu'il y a plusieurs prophètes qui ont fait diverses prédictions touchant le Christ, les uns en énigmes, les autres en allégories ou autrement, et quelques-uns en termes formels. Et puisque ci-après dans le discours que le juif adresse à ceux de sa nation qui ont embrassé la foi chrétienne, Celse lui fait dire que les prophéties qu'on rapporte aux aventures de Jésus peuvent être également appliquées à d'autres sujets : témoignant en cela sa passion et sa malignité : il sera bon d'en produire quelques-unes que vous choisirons entre plusieurs autres. S'il y a quelqu'un qui les veuille combattre, qu'il emploie ici tous ses efforts pour voir s'ils seront capables de triompher de la foi de ceux qui n'ont pas cru sans connaissance de cause.

Touchant le lieu de la naissance du Christ, il est dit que le prince devait sortir de Bethléem. Voici les paroles du prophète : Et toi, Bethléem, ville d'Ephrata, tu n'es pas trop petite pour tenir rang entre les communautés de Juda ; puisque c'est de toi que nous verrons sortir celui qui doit être prince en Israël, et qui a aussi une issue d'où il sort de tout temps dis l'éternité (Mich. V, 2). Cette prophétie ne saurait être appliquée à aucun de ces fanatiques ou de ces imposteurs qui, si nous en croyons le juif de Celse, disent qu'ils sont descendus du ciel; à moins qu'on ne fasse voir clairement qu'il soit né à Bethléem, ou si l'on veut, qu'il soit sorti de Bethléem pour être le chef du peuple. A l'égard de Jésus, que Bethléem soit le lieu de sa naissance, si quelqu'un en veut encore d'autres preuves après la prophétie de Michée et le rapport des évangélistes, il n'a qu'à considérer que conformément à l'histoire de l'Evangile, l'on montre encore aujourd'hui dans Bethléem la grotte où Jésus naquit, et dans la grotte, la crèche où il fut emmailloté (Luc, VII, 2). Et cette vérité est tellement reconnue sur les lieux que les ennemis mêmes du nom chrétien disent tous les jours : C'est ici la grotte où naquit ce Jésus qui est l'objet de l'admiration et de l'adoration des Chrétiens. Et je ne doute pas qu'avant la venue du Christ les sacrificateurs et les docteurs, voyant cette prophétie si claire et si formelle, n'enseignassent au peuple que le Christ devait naître à Bethléem, ni que la plupart des Juifs n'en eussent connaissance. De là vient que quand Hérode interrogea là-dessus les principaux sacrificateurs et les docteurs du peuple, il nous est dit qu'ils lui répondirent que le Christ devait naître à Bethléem ville de la tribu de Juda, d'où était David (Matth. II, 5) : et que dans l'Evangile selon S. Jean il nous est aussi rapporté que les Juifs disaient que le Christ devait naître à Bethléem, d'où était David (Jean, VII, 43). Mais depuis sa venue, ceux qui n'ont rien oublié pour ôter de l'esprit des hommes que sa naissance ait été prédite par les prophètes de Dieu, ont banni cet enseignement du nombre de ceux qu'ils donnent leur peuple : se montrant par là dignes frères de ceux dont il nous est dit qu'ils gagnèrent les soldats qui, étant à la garde de son sépulcre, l'avaient vu ressusciter d'entre les morts, et qu'ils leur donnèrent cette instruction « Dites que ses disciples sont venus la nuit pendant que vous dormiez, et l'ont dérobé. Et si le gouverneur vient à le savoir, nous l'apaiserons et nous vous tirerons de peine (Matth. XXVIII, 13). Car, les préjugés et l'envie de contredire ont un étrange pouvoir pour faire qu'on résiste aux vérités les plus claires plutôt que d'abandonner des sentiments qui sont comme nés avec nous, et dont notre âme est pour ainsi dire toute pénétrée. Il est même beaucoup plus aisé de se défaire de toutes les autres habitudes, quelque enracinées qu'elles soient, que de renoncer à une opinion dont notre esprit est revenu : quoiqu’en général il n'y ait point d'habitudes qui ne nous donnent de la peine à vaincre. C'est ainsi que nous ne pouvons nous résoudre à quitter les pays ni les villes, les maisons ni les personnes auxquelles nous sommes accoutumés. Et c'est aussi pour cette raison que Jésus trouva la plupart des Juifs si obstinés à ne se rendre ni à l'évidence des prophéties qui parlaient de lui, ni à l'éclat des miracles qu'ils lui virent faire, ni à tout ce qui nous est dit des circonstances extraordinaires soit de sa vie, soit de sa mort. Pour reconnaître, au reste, que c'est là une des faiblesses de la nature humaine, il ne faut que considérer avec combien de difficulté on arrache les sentiments les plus honteux de l'esprit de ceux qui y ont été nourris par leurs pères, ou qui les ont pris de la tradition de leur pays. Il est rare, par exemple, qu'un Egyptien, se laissant désabuser de la croyance dans laquelle il a été élevé, cesse de regarder quelques brutes comme des dieux, et d'avoir une telle répugnance pour la chair de certains animaux, qu'il mourra plutôt que d'en manger. Je me suis un peu étendu sur ce sujet à l'occasion de Bethléem et de son oracle ; et j'ai cru que cela était nécessaire pour répondre à ceux qui nous pourraient demander pourquoi, si les prophéties des Juifs désignent si clairement Jésus, les Juifs n'ont pas reçu sa doctrine lorsqu'il s'est présenté à eux, et pourquoi ils n'ont pas pris la bonne voie qu'il leur montrait. Pour nous, qui croyons en lui, que l'on ne nous reproche pas que ce soit par un aveuglement semblable, puisque notre foi trouve des défenseurs qui font voir qu'elle est appuyée sur des raisons très solides.

S'il faut produire encore quelque prophétie, du nombre de celles qui me paraissent les plus formelles pour Jésus, j'en produirai une, écrite plusieurs centaines d'années avant sa naissance. C'est celle qui nous est rapportée par Moïse, lorsqu'il dit que Jacob, étant au lit de la mort, prophétisa à chacun de ses enfants quelle serait leur condition, et qu'entre les autres choses, il dit à Juda : Le prince ne cessera point d'être pris de Juda, ni le chef du peuple de sortir de sa postérité, qu'on no voie venir celui à qui il est réservé de l’être (Gen. XLIX, 10). Cette prophétie qui, dans la vérité, est beaucoup plus ancienne que Moïse, mais dont un incrédule peut soupçonner que Moïse soit l'auteur, doit donner à tous ceux qui la lisent un juste sujet d'admirer comment, y ayant douze tribus parmi les Juifs, Moïse a pu prédire que les rois que devaient gouverner tout le corps de la nation seraient de la tribu de Juda : comme en effet ils en ont été; à cause de quoi, le peuple entier a été nommé le peuple des Juifs, du nom de la tribu dominante. Ce qu'on y doit encore admirer, si l'on n'a pas l'esprit prévenu, c'est que Moïse, après avoir dit que les princes et les chefs du peuple seraient de la tribu de Juda, ait de plus marqué le terme de la durée de leur autorité, disant que le prince ne cesserait point d'être pris de Juda, ni le chef du peuple de sortir de sa postérité, qu'on ne vit venir celui à qui il était réservé de l'être; qui serait aussi l'attente des nations. Car celui à qui l'empire était réservé, le Christ de Dieu, le prince que Dieu avait promis, est effectivement venu; et c'est lui seul, à l'exclusion de tous ceux qui ont été avant lui et de tous ceux mêmes je ne craindrai point de le dire, qui viendront après lui, qu'on peut véritablement appeler l’attente des nations, puisqu'il n'y a point de nation où il n'ait fait à Dieu des fidèles ; et que toutes les nations espèrent en son nom, selon qu'Isaïe l'avait prédit. Toutes les nations, avait-il dit, espéreront en son nom (Is., XLII, 4). C'est lui encore qui a publié la liberté aux captifs, qui étaient dans les liens de leurs péchés, comme le sont tous les hommes; et qui a dit à ceux qui étaient dans les ténèbres de l'ignorance, qu'ils vinssent a la lumière de la vérité. Ce qui avait aussi été prédit en ces termes : Je t'ai établi pour chef de mon alliance avec les nations, afin que tu répares la terre, et que tu possèdes l'héritage du désert ; que tu dises à ceux qui sont dans les chaînes, Sortez de prison ; et à ceux qui sont dans les ténèbres. Venez à la lumière (Is., XLIX, 8). Le grand nombre de ceux qui crurent en lui à sa venue, et qui reçurent sa doctrine avec docilité, par toutes les parties de la terre, fit encore voir l'accomplissement de la suite de cet oracle : Ils paîtront dans tous les chemins, et leurs pâturages seront le long de tous les sentiers (Is., XLIX, 9).

Mais puisque Celse, qui prétend ne rien ignorer de ce que nous enseignons, insulte à notre Sauveur sur sa passion, comme si le Père n'avait pas voulu le secourir, ou que lui-même n'eût pu se défendre ; il le faut faire souvenir que cette passion du Sauveur avait été prédite, et que la cause en avait été marquée; savoir, que ce serait une chose avantageuse aux hommes qu'il mourût pour eux, étant traité comme un criminel condamné au supplice. Il avait encore été prédit que les Gentils, à qui les prophètes ne s'étaient point adressés, ne laisseraient pas de le connaître, et qu'il se ferait voir aux hommes sous une forme qui leur paraîtrait méprisable. La prophétie est exprimée en ces termes : Sachez que mon serviteur sera rempli d'intelligence, de majesté et de gloire: qu'il sera extrêmement élevé. Tu seras un sujet d'étonnement à plusieurs par l'excès au mépris où ta beauté et ta gloire seront parmi les hommes. Mais aussi divers peuplée seront dans l'admiration à cause de lui, à cause, dis-je, de mon serviteur; et les rois se tiendront devant lui dans le silence, parce que ceux à qui on ne l'avait point découvert le verront, et que ceux gui n'avaient point entendu parler de lui le connaîtront (Is., LII, 13, etc.). O Dieu ! qui a cru à notre prédication, et à qui le bras du Seigneur a-t-il été révélé? Nous avons publié qu'il est devant le Seigneur comme un enfant, comme une racine dans une terre aride ; il n'y a en lui aucun éclat ni aucune gloire. Nous l'avons vu, il n'avait au dehors ni beauté, mais son extérieur était méprisable et abject, plus que d'aucun autre d'entre les hommes. C'est un homme tout noirci de coups, et qui sait ce que c'est que de souffrir, car il s'est vu réduit à n'oser lever les yeux; on lui a fait les plus grands outrages, on l'a traité avec le dernier mépris. C’est lui qui porte nos péchés et qui est dans les tourments à cause de nous. Nous n'avions de lui d'autre pensée, sinon qu'il était dans le travail, dans la peine et dans la souffrance ; mais c'était à cause de nos péchés qu.il était frappé, et à cause de nos iniquités qu'il était accablé de douleurs. Le châtiment qui nous procure la paix est tombé sur lui, et c’est par sa blessure que nous avons été guéris. Nous nous étions tous égarés comme des brebis errantes, et chacun s'était détourné pour suivre sa propre voie; mais le Seigneur l'a donné pour porter la peine des péchés, sans qu'il ait jamais ouvert la bouche pour les maux qu'on lui a faits. Il a été mené à la mort comme une brebis que l'on va égorger, et il s'est tenu dans le silence comme un agneau qui demeure muet devant celui qui le tond. Au plus fort de son abaissement l'arrêt de sa condamnation a été cassé. Mais qui pourra faire le récit, et suivre le fil de sa durée, puisque sa vie a été bannie de la terre, qu'il a été mené à la mort à cause des iniquités de mon peuple (Is., LIII, 1, etc.) ? Il me souvient qu'en une dispute que j’eue un jour avec ceux qui portent le nom de sages parmi les Juifs, je me servis de ces prophéties. Le juif me disait que ces choses devaient s'entendre de toute la nation, qui ne fait qu'un corps, et, comme les Juifs ont été dispersés parmi diverses nations, il prétendait que le peuple ainsi répandu avait été frappé, afin d'amener par là plusieurs prosélytes à la connaissance de Dieu. C'est de la sorte qu'il expliquait ces paroles : Ta beauté sera en mépris parmi les hommes ; et celles-ci : Ceux à qui on ne l'avait point découvert le verront; et celles-ci encore : C’est un homme tout noirci de coups. J'alléguai alors plusieurs raisons, pour faire voir à ceux contre qui je disputais, que c'était à tort qu'ils appliquaient à tout le peuple une prophétie qui se rapportait manifestement à une seule personne. Je leur demandais de qui étaient ces paroles : C’est lui qui porte nos péchés, et qui est dans les tourments à cause de nous; et ces autres : C'était à cause de nos péchés qu'il était frappé, et à cause de nos iniquités qu'il était accablé de douleur; et de qui encore étaient celles-ci : C’est par sa blessure que nous avons été guéris; car ceux qui parlent ainsi dans ce passage sont évidemment tous ceux, soit d'entre les Juifs, soit d'entre les Gentils, qui étant travaillés de leurs péchés en ont été guéris par la passion du Sauveur. C'est en la personne tant des uns que des autres que le prophète, éclairé par le Saint-Esprit, s'exprime dès lors comme nous voyons qu'il fait ; mais je ne leur alléguai rien qui, à mon avis, les pressât tant que ces dernières paroles : Il a été mené à la mort à cause des iniquités de mon peuple; car si c'est au peuple juif qu'il faut rapporter toute la prophétie, comme ils le prétendent, comment peut-on expliquer ce qui est dit, qu'il a été mené à la mort à cause des iniquités du peuple de Dieu, si l'on ne l'entend de quelque personne différente de ce peuple ? Et de quelle personne peut-on l'entendre, sinon de Jésus-Christ, parla blessure duquel nous avons été guéris, nous qui croyons en lui, et qui savons qu'il a désarmé les principautés et les puissances qui nous tyrannisaient, et qu'il a publiquement triomphé d'elles sur la croix (Col., Il, 15)? Expliquer maintenant cette prophétie en détail, et n'y rien laisser sans examen, le dessein n'en serait pas de saison. Je m'y suis même beaucoup étendu, mais j'ai cru le devoir faire pour repousser les attaques du juif de Celse.

Au reste, ce qui trompe et Celse et son juif, et tous ceux qui ne croient pas en Jésus, c'est qu'ils ne savent pas que les prophètes nous parlent de deux venues du Christ. La première, où il devait paraître dans la bassesse et s'assujettir à toutes les infirmités des hommes; afin que vivant avec eux, il leur enseignât la voie qui conduit à Dieu, et ne laissât a qui que ce soit aucun lieu de s'excuser sur l'ignorance du jugement à venir. La seconde qui serait seule glorieuse et divine, sans aucun mélange des faiblesses humaines. Il serait trop long de rapporter les prophéties : il suffira, pour celle heure, d'alléguer celle du psaume 44, qui est un cantique pour le Bien-Aimé, comme porte le titre entre autres choses, et où notre Sauveur est expressément nommé Dieu. La grâce (Ps. XL1V ou XLV, 3, 7), dit le texte sacré, est répandue sur tes lèvres, à cause de quoi Dieu t’a béni pour jamais. Mets ton épée à ton côté, vaillant prince, pour rehausser ton éclat et ta beauté. Pousse tes desseins, fais-les réussir, et règne à cause de ta fidélité, de ta douceur et de ta justice : ta main t'ouvrira le chemin à de merveilleux exploits. Tes dards sont aigus, vaillant prince, ils feront tomber les peuples sous toi : et le cœur des ennemis du roi en sera percé. Prenez garde soigneusement à ce qui suit, où le nom de Dieu lui est donné : Ton trône, ô Dieu, est ferme éternellement : le sceptre de ton règne est un sceptre d'équité. Tu as aimé la justice, et tu as haï l'iniquité ; c'est pourquoi Dieu, ton Dieu, t'a oint d'une huile de joie, au-dessus de tes compagnons. Remarquez comme le prophète qui adressant la parole à Dieu, dit que son trône est ferme éternellement, et que le sceptre de son règne est un sceptre d'équité, ajoute ensuite que ce Dieu, à qui il s'adresse, a été oint par Dieu qui est son Dieu, et qu'il a été oint parce qu'il a aimé la justice, et qu'il a haï l'iniquité plus que l’ont fait ses compagnons. Il me souvient que citant un jour cet oracle à un de ces juifs qu’on nomme sages, je l'embarrassai extrêmement. Ne sachant qu'y répondre, il eut recours à une défaite, conforme aux principes de sa créance. Il me dit que c'était au grand Dieu que s'adressaient ces paroles : Ton trône, ô Dieu, est ferme éternellement, le sceptre de ton règne est un sceptre d'équité; et que celles-ci s'adressaient au Messie : Tu as aimé la justice, et tu as haï l'iniquité : pour cette cause Dieu, ton Dieu, t'a oint ; et ce qui suit.

Le juif de Celse objecte encore ceci à notre Sauveur : Si, comme vous dites, tous ceux qui naissent par les ordres de la Providence, sont enfants de Dieu, quel avantage avez-vous au-dessus des autres ? Nous répondons, qu'à la vérité tous ceux qui ne sont plus menés par la crainte, comme parle saint Paul, mais qui aiment la vertu à cause d'elle-même, sont enfants de Dieu. Mais qu'il y a bien de la différence et bien de la disproportion, entre ceux qui ne sont nommés enfants de Dieu, qu'à cause qu'ils aiment la vertu, et celui qui est comme la source et le principe de tout le bien qui est en eux. Voici le passage de saint Paul : Car vous n'avez point reçu l'esprit de servitude pour vivre encore dans la crainte; mais vous avez reçu l'esprit d'adoption des enfants de Dieu, par lequel nous crions Abba, c'est-à-dire mon Père (Rom., VIII, 15).

Le juif ajoute : Qu'il y a une infinité de gens qui accuseront Jésus de témérité, et qui soutiendront que c'est à eux que se doivent rapporter toutes les prophéties qu'il s'applique. Je ne sais si Celse a entendu parler de ceux qui ont voulu faire dans le monde quelque chose d'approchant de ce que Jésus y a fait, et s'y faire appeler le Fils ou la vertu de Dieu. Mais comme en lui répondant nous n'avons que la vérité en vue, nous ne ferons point de difficulté de dire, qu'avant la naissance de Jésus, il parut parmi les Juifs un certain Theudas, qui prétendait être quelque chose de grand; mais qui ne fut pas plus tôt mort, que ceux qu'il avait séduits se dissipèrent (Act. V, 36). Quelque temps après, lorsque l’on fit le dénombrement du peuple, celui-là même, si je ne me trompe, pendant lequel naquit Jésus, il s'éleva un certain Galiléen, nommé Judas, qui attira à sa suite grand nombre de Juifs, par la sagesse qu'il affectait et par l'amour qu'on a pour la nouveauté (Act. V, 37) ; mais ayant aussi été puni comme il méritait, sa doctrine fut éteinte ou renfermée parmi quelque peu de personnes sans nom. Depuis Jésus, Dosithée de Samarie voulut tout de même faire croire aux Samaritains qu'il était le Messie prédit par Moïse, et il sembla le persuader à quelques-uns. Mais on peut fort justement appliquer ici la sage maxime de ce Gamaliel, dont il est parlé dans le livre des Actes des apôtres, pour faire voir que tous ces gens-là n'avaient rien de commua avec la promesse de Dieu, el qu'ils n'étaient ni ses enfants ni, sa vertu, au lieu que Jésus-Christ est véritablement son fils. Si cette entreprise et cette doctrine vient des hommes, disait-il, elle se détruira, comme en effet tous les desseins de ceux-là se sont évanouis arec eux; mais si elle vient de Dieu vous ne sauriez la détruire, et vous vous mettriez même en danger de combattre contre Dieu (Act. V, 38). Simon, magicien de Samarie, voulut pareillement se faire des sectateurs par ses arts magiques, et il y réussit pour un temps; mais à présent je crois qu'à peine trouverait-on dans le monde trente de ses disciples, encore en dis-je peut-être plus qu'il y en a, et ce petit nombre demeure caché aux environs de la Palestine, pendant que son nom n'est presque pas connu dans tout le reste de la terre, où il prétendait de le rendre célèbre à jamais. Car ceux qui le connaissent ne le connaissent que par l'histoire des Actes des apôtres (Act., VIII, 9). Ainsi, sans les chrétiens, on ne parlerait plus de lui, et l'expérience a bien fait voir qu'il n'y avait rien de divin en sa personne.

Après cela, le juif de Celse, au lieu des mages dont il est parlé dans l'Evangile, dit que des Chaldéens, à ce que prétend Jésus, vinrent, par un sentiment secret de sa naissance, pour l’adorer comme Dieu, qu'il n'était encore qu'un enfant : et qu'en ayant dit la nouvelle à Hérode le Tétrarque, il envoya massacrer tous les enfants de ce même âge, dans le dessein de faire périr Jésus avec eux, de peur que si on le laissait vivre, il ne s'emparât du royaume. Remarquez donc ici, d'abord, la méprise de notre homme, qui confond les mages avec les Chaldéens, ne prenant pas garde à la différence de leur profession, et qui falsifie ainsi le texte de l'Evangile. Je ne sais, au reste, d'où vient qu'il a passé sous silence la cause de ce sentiment secret des mages, et qu'il n'a pas dit que ce fut, comme il nous est rapporté, la vue de l'étoile qui leur apparut en Orient (Matth., II, 2). Voyons néanmoins ce qu'il y a à dire sur ce sujet. Je crois que l'étoile qui parut en Orient était d'une nouvelle espèce, et qu'elle n'avait rien de semblable à celles que nous voyons, soit dans le firmament, soit dans les orbes inférieurs : mais qu'elle était à peu près de même nature que les comètes, et les autres feux qui paraissent de temps en temps, tantôt sous la figure d'une poutre, tantôt sous celle d'un tonneau ; tantôt avec une longue chevelure, et tantôt sous d'autres formes, que les Grecs, marquent par les noms qu'ils jugent à propos de leur donner. Voici les preuves de mon opinion. On a observé que dans les grands événements et dans les changements les plus remarquables qui arrivent sur la terre, il paraît de ces sortes d'astres, qui présagent ou des révolutions d'empires, ou des guerres, ou d'autres tels accidents capables de causer du remuement dans le monde. J'ai même lu dans le Traité des comètes, composé par le stoïcien Chérémon, qu'il en a quelquefois paru à la veille de quelque événement favorable ; et il en rapporte des exemples. S'il est donc vrai qu'à l'établissement de quelque nouvelle monarchie, ou à l'occasion de quelque autre telle vicissitude des affaires humaines, on voit paraître des comètes ou quelque autre astre de même nature, faut-il s'étonner qu'il ait paru une nouvelle étoile à la naissance d'une personne qui devait causer un si grand changement parmi les hommes, et répandre sa doctrine non seulement parmi les Juifs et parmi les Grecs, mais au milieu même de plusieurs nations barbares? A l'égard des comètes, je puis bien dire qu'on n'a jamais vu qu'aucun oracle ait marqué qu'il en paraîtrait une certaine en tel temps, ou à l'établissement de tel empire : mais pour celle qui parut à la naissance de Jésus, Balaam l'avait prédite en ces termes, selon que Moïse nous le rapporte : Une étoile se lèvera de Jacob, et un homme sortira d'Israël (Nomb., XXIV, 17). S'il faut maintenant examiner ce qui nous, est dit touchant les mages et touchant l'apparition de cette étoile, j'en raisonnerai avec les Grecs sur un principe, et avec les Juifs sur un autre. Je dirai aux Grecs que les mages, qui ont commerce avec les démons, et qui s en servent pour faire ce qu'il leur plaît, selon que les règles de leur art le leur apprennent, ont le succès qu'ils désirent, pendant que rien de plus divin et de plus puissant que les démons qu'ils évoquent, ou que les paroles qu'ils emploient pour les évoquer, n'empêche l'effet de leur conjuration. Mais si quelque puissance plus divine vient à se montrer, ou s'il arrive que quelques paroles plus fortes soient prononcées, alors les démons demeurent sans aucun pouvoir, et sont contraints de se cacher devant la lumière de la Divinité, dont ils ne peuvent soutenir l'éclat. Il est donc croyable que, puisqu'à la naissance de Jésus une grande troupe de l'armée céleste (comme S. Luc le raconte, et comme j'en suis persuadé) loua Dieu en disant, Gloire à Dieu au plus haut des cieux, paix sur la terre, et grâce aux hommes (Luc, II, 13), tout l'art et tout le pouvoir des démons en fut déconcerté, leurs prestiges rendus vains, et leurs forces détruites. Ce qui ne fut pas seulement l'effet de la présence de ces anges que la naissance de Jésus avait fait descendre vers la terre ; mais qui doit aussi être attribué à l'âme de Jésus même, et à la Divinité qui était en lui. Les mages donc voulant faire leurs opérations accoutumées, et n'y pouvant réussir ni par leurs conjurations, ni par leurs autres sortilèges, en cherchèrent la cause, qu'ils jugèrent devoir être extraordinaire. Voyant aussi, au même temps, un signe divin dans le ciel, ils en voulurent examiner la signification ; et ayant sans doute les prophéties de Balaam, qui avait été fort expert en leur profession, ces mêmes prophéties, dis-je, que Moïse nous a laissées, ils y trouvèrent l’oracle de l'étoile, avec ces autres paroles : Je le lui ferai voir, mais non pas si tôt, j'en célèbre le bonheur, mais il n'est pas proche (Nomb., XXIV, 17). D'où ils conjecturèrent que cet homme, dont la naissance était prédite avec l'apparition de l'étoile, devait être venu au monde: et le jugeant dès lors plus puissant que les démons et que tous ces esprits qui avaient accoutumé de leur apparaître et de les servir, ils voulurent l'adorer. A ce dessein ils vinrent dans la Judée, tout persuadés qu'un grand roi y était né ; mais ne sachant pas quelle devait être la nature de son royaume, ni le lieu de sa naissance. Après qu'on leur eut appris où il devait naître, ils allèrent lui offrir les présents qu'ils avaient apportés, et qui paraissaient destinés pour un sujet composé, s'il faut ainsi parler, d'un Dieu et d'un homme mortel : savoir, de l'or, comme à un roi ; de la myrrhe, comme à une personne qui devait mourir; et de l'encens, comme à un Dieu (Matth., II, 11).

Comme donc en la personne de ce Sauveur du genre humain, il y avait un Dieu maître des anges qui s'emploient pour le secours des hommes, la piété des mages, qui étaient venus adorer Jésus, fut récompensée par l'avertissement divin qu'un ange leur donna, de n'aller point trouver Hérode, mais de s'en retourner en leur pays par un autre chemin (Matth., II, 12). Pour ce qui est des embûches par lesquelles Hérode voulut faire périr l'enfant, on ne doit pas s'en étonner, bien que le juif de Celse révoque en doute la vérité de l'histoire. La malice des hommes est si aveugle, que, comme si elle était plus forte que le destin, elle entreprend de le vaincre. C'est ce qui arriva à Hérode, qui persuadé que le roi des Juifs était né, se mit dans l'esprit un dessein tout opposé a cette persuasion : ne considérant pas, ou que c'était effectivement ce roi qui était né, et qu'ainsi il régnerait quoi qu'où pût faire, ou que celui qui était né ne règnerait point, et que par conséquent il ne fallait pas se mettre en peine d'avancer sa mort. Il entreprit donc de le faire mourir, formant par sa passion des pensées contradictoires, et suivant la suggestion du diable aveugle et malin, qui, dès le commencement, dressa lui-même des embûches à notre Sauveur, prévoyant qu'il serait un jour, comme il était déjà, quelque chose de grand et d'illustre. Mais un ange avertit Joseph de se retirer en Egypte avec l'enfant et sa mère (Matth., II, 13) : et l'ange ne fit en cela rien qui ne soit dans l'ordre, quoi que Celse en veuille dire. Cependant Hérode fit tuer tous les enfants qui étaient dans Bethléem et dans tout le pays d'alentour, espérant de faire périr avec eux le roi des Juifs qui était né (Matth., II, 16). Car il ne voyait pas celle puissance qui veille continuellement pour la défense de ceux qui sont dignes de sa protection et de ceux dont la conservation est importante pour le salut des hommes entre lesquels Jésus tient le premier rang, puisqu'il surpasse infiniment tous les autres en honneur et en dignité. Il devait être roi, non d'un royaume tel qu'Hérode se l'imaginait; mais tel qu'il était juste que Dieu le formât lui-même, pour celui qui, au lieu d'un bonheur de la nature des choses indifférentes, comme on parle, devait procurer à ses sujets une félicité parfaite, les gouvernant et les conduisant par des lois vraiment divines. C'est i quoi Jésus avait égard, lorsque niant qu'il fût roi au sens qu'on l'entend d'ordinaire, et montrant en même temps l'excellence de ton royaume, il disait : Si mon royaume était de ce monde, mes gens combattraient pour empêcher que je ne fusse livré aux Juifs : mais mon royaume n'est point de ce monde (Jean. XVIII, 36). Celse ne parlerait pas comme il fait, s'il avait considéré cela. Si Hérode a eu peur, dit-il, que venant en âge de régner vous ne régnassiez en sa place, pourquoi, y étant venu, ne régnez-vous pas ?

Il fait beau voir le fils de Dieu faire le coureur et le vagabond, se cachant honteusement comme un criminel que l'on poursuit, et ne sachant presque où donner de la tête. Mais il n'y a point de honte à user de prudence pour éviter les périls ; et si Jésus ne les a pas affrontés, ce n'est pas qu'il craignit la mort; c'est qu'étant venu au monde dans la vue de s'y rendre utile, il voulait y demeurer, pour cela, jusqu'à ce que le temps fût arrivé, ou il fallait que, puisqu'il avait pris la nature humaine, il mourût aussi comme un homme, pour le bien et pour l'avantage des hommes. C'est ce que reconnaîtront aisément ceux qui savent que Jésus n'est mort que pour le salut du genre humain; comme je l'ai montré ci-dessus, autant que j'en ai été capable.

Celse fait voir ensuite, qu'il ne sait pas même le nombre des apôtres : s'étant accompagné, dit-il, de dix ou onze scélérats, de publicains et de mariniers, les plus perdus de tous les hommes, il se mit avec eux à courir le monde, quêtant sa vie comme un misérable et comme un infâme. Examinons pourtant avec soin ce qu'il en dit; et ne laissons pas cet article sans réponse. Il semble que Celse n'ait jamais lu l'histoire de l'évangile ; car pour peu qu'on ait de connaissance, on sait que les apôtres, que Jésus choisit, étaient au nombre de douze (Matth. X, 1); et qu'entre ces douze il n'y avait que Matthieu de publicain (Marc, III, 14; et Luc, VI, 13). Par les mariniers, qu'il renferme dans son expression générale, il peut entendre Jacques et Jean (Matth.. X, 3), puisque pour suivre Jésus ils quittèrent leur barque, et Zébédée leur père (Marc, I, 20). Car pour les deux frères Pierre et André (Matth.. IV, 18), qui se servaient de leurs filets comme d'un moyen de se nourrir, on ne doit pas les compter entre les mariniers, mais entre les pécheurs (Marc, II, 14), qui est aussi le nom que l'Ecriture leur donne. Si l'on veut encore mettre Lévi le publicain au nombre de ceux qui suivaient Jésus, à la bonne heure : mais du moins n'était-il pas du nombre de ses apôtres; si ce n'est que l'on veuille suivre quelques exemplaires de l'évangile selon saint Marc (Marc, III, 18). Pour ce qui est d'autres, nous ne savons pas quelle était la profession à laquelle ils vaguaient leur vie avant que de s'attacher à Jésus. Mais nous pouvons bien dire que qui considérera d'un esprit tranquille et sincère quels étaient les apôtres de Jésus, sera contraint d'avouer que le succès avec lequel ils prêchaient le christianisme et soumettaient es hommes à la parole de Dieu ne pouvait être que l'effet d'une vertu divine. Ce n'était ni par la force de leur éloquence, ni par la netteté de leur méthode, ni par les autres artifices de la rhétorique ni de la dialectique, qu'on apprend dans les écoles des Grecs, qu'ils se rendaient maîtres de l'esprit de leurs auditeurs. Si Jésus avait choisi pour prédicateurs de sa doctrine des personnes qui eussent eu dans le monde une grande réputation de sagesse, et dont les pensées et les discours eussent été capables de plaire au peuple, on aurait eu raison, à mon avis, de soupçonner sa conduite d'être conforme à celle de ces philosophes, qui ont voulu être fondateurs de quelque secte. Ainsi sa doctrine n'aurait plus eu ce caractère de divinité qu'il lui attribuait; étant alors soutenue par tout ce que l'art d'arranger les mots et de chatouiller l'oreille a de plus propre, à persuader : et la foi qu'on y aurait ajoutée, comme celle que les philosophes du monde ont pour leurs dogmes, aurait été fondée sur la sagesse des hommes, et non sur la puissance de Dieu. Mais quand on voit des publicains et des pécheurs, qui n'avaient pas la moindre teinture des lettres (car c’est ainsi que l'évangile nous les décrit, et qu'ils se représentent eux-mêmes : et Celse ne fait pas difficulté de recevoir leur témoignage sur ce point) : quand on les voit, dis-je, disputer hardiment contre les Juifs, de la foi que l'on doit à Jésus; et porter même, avec succès, leur prédication au milieu des autres peuples; peut-on s'empêcher de demander d'où leur venait cette vertu de gagner l'esprit? Car elle n'était pas de même nature, que celle qu'on voit ordinairement dans les autres. Et n'est-on pas forcé de la regarder comme un effet de cette promesse : Suivez-moi, et je vous ferai pécheurs d'hommes (Matth. IV, 19) ; de laquelle Jésus faisait voit l'accomplissement dans ses apôtres avec une puissance divine? C'est à cette occasion que saint Paul disait, comme nous l'avons rapporté ci-dessus : Je n'ai pas employé, en vous parlant et en vous prêchant, les discours dont la sagesse humaine se sert pour persuader, mais la démonstration de l’esprit et de la puissance :

afin que votre foi ne soit pas fondée sur la sagesse des hommes, mais sur la puissance de Dieu (I Cor.

II, 4 et 5). Car comme en parlent les prophètes, qui prédisaient dès leur temps, la prédication de l'Evangile : Le Seigneur a donné la parole aux messagers des bonnes nouvelles, qui les publient avec une grande force. C'est le roi des armées : il conduit celles de son bien-aimé (Ps.

LXVII ou LXVIII, 12). Afin que celle autre prophétie fût aussi vérifiée : Sa parole court avec vitesse (Ps. CXLVII, 4, ou 15). Nous voyons en effet que la prédication des apôtres de Jésus s'est répandue par toute la terre, et que le bruit de leur voix est parvenu jusqu'au bout du monde (Ps. XVIII, ou XIX, 5). Aussi les auditeurs de cette doctrine sont-ils eux-mêmes remplis de la vertu qui en accompagne la prédication ; d'une vertu qu'ils font paraître et dans les dispositions de leur âme, et dans toutes les actions de leur vie, et dans la constance avec laquelle ils soutiennent la vérité jusqu'à la mort. Mais il y en a quelques-uns qui, quelque attachement qu'ils témoignent pour la parole de Dieu, et quelque profession qu'ils fassent de croire en Dieu par Jésus-Christ, sont pourtant tout vides de cette vertu divine et n'en ont jamais senti l'impression dans leur cœur. J'ai déjà allégué ce que disait notre Sauveur dans l'Evangile; mais il y a lieu de le répéter ici, pour faire voir comment il avait divinement prévu quelle devait être la prédication de sa doctrine ; et pour montrer encore combien est puissante la divine vertu de cette parole, qui sans l'aide des docteurs persuade invinciblement ceux qui croient. ; moisson est grande, disait-il, mais il y a peu d'ouvriers ; priez donc le Seigneur de la moisson, qu'il envoie des ouvriers en sa moisson (Matth. IX, 37).

Mais puisque Celse parle des apôtres comme de scélérats, disant que Jésus s'accompagna de publicains et de mariniers, les plus perdus de tous les hommes, nous lui répondons à cela, qu'on dirait que pour trouver quelque prétexte de décrier notre profession, il ajoute foi, quand il lui plaît, aux écrits des évangélistes ; mais qu'il rejette aussi, quand il veut, l'autorité de ces mêmes livres, pour n'être pas obligé de recevoir le témoignage qu'ils rendent à la divinité de ce qu'ils enseignent. Au lieu que, voyant avec quelle sincérité nos auteurs rapportent les choses qui leur sont les moins avantageuses, cette considération devait l'obliger à les croire sur le reste, et à prendre pour divin ce qu'ils nous représentent comme tel. Nous lisons dans l'épître catholique de Barnabé (et c'est de là, peut-être, que Celse a pris ce qu'il nous dit des apôtres, lorsqu'il les traite de scélérats, et de gens perdus) : Que Jésus choisit pour ses apôtres des hommes injustes au delà de toute injustice. Et dans l'Evangile selon saint Luc, Pierre disait à Jésus : Seigneur, retire-toi de moi, car je suis un pécheur (Luc, V, 8). Paul qui dans la suite, fut aussi l'un des apôtres de Jésus, disait tout de même, écrivant à Timothée : C'est une vérité certaine que Jésus-Christ Dieu est venu au monde pour sauver les pécheurs, entre lesquels je suis le premier (I Tim. I, 15). Et je ne sais comment Celse a oublié, ou a négligé de dire quelque chose de ce Paul, qui après Jésus est celui qui a fondé les églises chrétiennes. Il a vu apparentent que ce n était pas un sujet favorable pour sa cause; et qu'il aurait à rendre raison comment cet homme, après avoir persécuté l'Eglise de Dieu (Act. XIX, 1), et fait une cruelle guerre aux fidèles, jusqu'à vouloir faire traîner au supplice les disciples de Jésus, comment, dis-je, il a pu tellement changer (Rom. XV, 19), qu'il ait porté et établi l'évangile de Jésus-Christ, depuis Jérusalem jusqu'en Illyrie, prenant à tâche, lorsqu'il le prêchait, de ne point bâtir sur le fondement d'autrui, mais de choisir les lieux où l'évangile de Dieu n'avait en aucune manière été encore annoncé au nom de Jésus-Christ. Faut-il donc s'étonner, que Jésus voulant montrer à tout les hommes, combien sont puissants les remèdes qu'il leur offre pour la guérison de leurs âmes, ait pris des scélérats et des gens perdus, et les ait fait devenir des exemples de toutes sortes de vertus à ceux qui embrassaient son évangile par leur ministère?

Si l'on voulait que des personnes, qui se sont corrigées de leurs vices, fussent encore responsables des désordres de leur vie passée, il faudrait faire le procès à Phédon, dans le temps même qu'il vivait en philosophe ; puisque l'histoire nous apprend que Socrate le retira d'un lieu infâme, pour lui faire embrasser l'étude de la sagesse. Il faudrait, encore, reprocher à la philosophie les débauches de Polémon, successeur de Xénocrate : au lieu qu'il faut avouer, qu'à cet égard même, elle mérite des louanges, d'avoir eu assez de force, en la bouche de deux de ses sectateurs, pour persuader des esprits si mal disposés et pour les porter au bien, malgré la profonde impression que le vice avait faite en eux. Dans les écoles des Grecs, au reste, nous ne voyons qu'un Phédon et un Polémon et quelque autre encore, tout au plus, qui aient renoncé à la débauche pour suivre la philosophie : mais dans l'école de Jésus, outre ces douze premiers, de qui nous venons de parler, nous en voyons toujours, depuis, un beaucoup plus grand nombre, qui étant devenus une troupe de personnes sages et vertueuses, parlent ainsi de leur condition passée : Nous étions aussi nous-mêmes autre fois, insensés, désobéissants, égarés du chemin de la vérité, asservis à une infinité de passions et de voluptés, menant une vie toute pleine de malignité et d'envie, dignes d'être haïs et nous haïssant les uns les autres : Mais depuis que la bonté de Dieu notre sauveur et son amour pour les hommes a paru dans le monde, nous sommes devenus tels que nous sommes maintenant, ayant été lavés pour renaître et renouvelés par l'esprit qu'il a répandu sur nous avec une riche effusion (Tit., III, 3). Car comme dit le prophète, dans le livre des psaumes ; Dieu a envoyé sa parole et les a guéris ; il les a tirés de la corruption où ils étaient (Ps. CVI ou CVII, 20). Je pourrais encore ajouter à ce que je viens de dire, que Chrysippe, dans son art de guérir les passions, voulant essayer de vaincre celles qui troublent notre repos, les combat par les différents principes de chaque secte ; sans se mettre en peine quels principes sont les plus conformes à la vérité, pourvu qu'il réussisse dans son dessein. Si l'on veut, dit-il, que la volupté soit le souverain bien, il faut combattre les passions par ce principe : Si l'on veut qu'il y ait trois genres de biens, il faut, en le supposant, tâcher de bannir le désordre de nos âmes. Mais les accusateurs du christianisme ne voient-ils pas combien de passions sont calmées, combien de vices sont corrigés et combien d'esprits féroces sont adoucis, à l'occasion de celle doctrine ? Certainement, elle devrait être pour eux un sujet d'admiration et de reconnaissance, par la considération des divers avantages qu'elle procure et du grand nombre de ceux qui profitent de la nouvelle méthode dont elle se sert pour la correction de nos mœurs. S'ils ne veulent pas reconnaître qu'elle est véritable, du moins faudrait-il qu'ils demeurassent d'accord de l'utilité que tout le genre humain en retire.

Jésus, qui ne roulait pas que ses disciples fussent des factieux ni des téméraires, leur faisait cette leçon : Si l'on vous persécute dans une ville, fuyez dans une autre, et si la persécution continue dans celle-ci, fuyez encore ailleurs (Matth., X, 23)

Et pour leur servir de modèle, il joignit à ce précepte, l'exemple d'une vie égale et ennemie du trouble; ne s'exposant pas imprudemment aux dangers, mais prenant soin de les éviter, lorsque le temps et la raison le lui permettaient. Celse prend de là occasion de calomnier encore Jésus, qu'il accuse, par la bouche de son juif, d'avoir couru le monde avec ses disciples. Mais sur cette accusation, dont il charge Jésus et ses disciples, nous lui dirons qu'on peut trouver un fait tout semblable dans l'histoire d'Aristote, qui se voyant près d'être condamné comme impie, à cause de quelques-uns de ses dogmes, qui, au jugement des Athéniens, sentaient le libertinage, sortit d'Athènes et transporta ses exercices à Chalcis; disant à ses amis, pour raison de sa retraite : Quittons Athènes, de peur que nous ne donnions lieu aux Athéniens de se rendre coupables d'un crime pareil à celui qu'ils ont déjà commis en la personne de Socrate, et de commettre une nouvelle impiété contre la philosophie. Celse ajoute que Jésus, courant le monde avec ses disciples, quêtait sa vie, comme un misérable et comme un infâme (Luc, VIII, 3). Mais qu'il nous dise qui lui a donné sujet d'en parler ainsi. L'Evangile nous apprend bien que quelques femmes qui avaient été guéries de leurs maladies et du nombre desquelles était Susanne, fournissaient, de leurs biens à ses disciples ce qui leur était nécessaire pour vivre. Mais qui, d'entre les philosophes et d'entre ceux qui donnaient leur temps à instruire les personnes de leur connaissance, n'a pas reçu d'elles ce dont il pouvait avoir besoin? Est-ce que quand ceux-ci l'ont fait, ils n'ont rien fait que de bienséant et d'honnête : mais quand les disciples de Jésus font la même chose, ils méritent d'être traités de misérables et d'infâmes ?

Le juif continuant à jouer son personnage, dit encore à Jésus : Pourquoi fallut-il que, pour vous sauver de l’épée, on vous emportât en Egypte peu de temps après votre naissance ? Un Dieu devait-il craindre la mort? Un ange vint du ciel, vous ordonner, à vous et aux vôtres, de prendre la fuite, de peur qu'étant surpris, vous ne périssiez. Mais le grand Dieu ne pouvait-il pas garantir son propre fils dans le lieu même, lui qui avait déjà envoyé deux anges pour l'amour de vous? Celse s'imagine que nous croyons, non qu'il y avait quelque chose de divin dans le corps et dans l'âme de Jésus, mais que son corps même était à peu près semblable à ceux qu'Homère attribue à ses divinités fabuleuses. C'est ce qui donne lieu à la raillerie qu'il fait du sang que Jésus versa sur la croix, dont il dit, Que n'était pas une liqueur pareille à celle

Qui roule doucement dans les veines des dieux.

Mais ce que nous croyons, c'est ce que Jésus témoigne lui-même, disant de la divinité qui était en lui, Je suis la voie, la vérité, et la vie (Jean, XIV, 6) ; et d'autres telles choses; et montrant aussi, par ces paroles, qu'il avait un corps humain, mais maintenant vous cherchez à me faire mourir, moi qui suis un homme qui vous ai dit la vérité (Jean,, VIII, 40). Nous disons donc que Jésus était quelque chose de composé, et qu'ainsi étant venu au monde à dessein d'y vivre comme un homme, il fallait qu'il ne se mît pas lui-même hors de saison, en danger de mort; il fallait encore qu'il se laissât conduire à ceux qui avaient le soin de son éducation et aux ordres qu'un ange leur apporta de la part de Dieu. Joseph, fils de David, dit d'abord l'ange, ne crains point de prendre avec toi Marie, ta femme, car ce qui -est engendré en elle a été formé par le Saint-Esprit (Matth.

I, 20) : et ensuite, Lève-toi, prends l'enfant et sa mère, et t'enfuis en Egypte, et n'en pars point que je ne te le dise, car Hérode cherchera l'enfant pour le faire périr (Matth. II, 13). Je ne vois pas même ce qu'il y a là-dedans de si incroyable; car ce qui est dit dans l'un de ces endroits de l'Écriture, que ce fut en songe que Joseph reçut de l'ange ces avertissements, est une chose qui arrive à plusieurs autres à qui, soit un ange, soit une autre puissance, apprend ce qu'ils doivent faire, le leur découvrant par le moyen des idées qu'il imprime dans leur esprit. Est-il donc étrange que Jésus, ayant une fois pris la nature humaine, se soit gouverné en homme pour éviter le danger? Non qu'il ne le pût éviter d'une autre façon, mais parce qu'il fallait que son salut lût ménagé avec la conduite et l'ordre convenable. En effet, il valait beaucoup mieux que, pour garantir l'enfant des embûches qu'on lui dressait, ceux qui le nourrissaient se retirassent avec lui en Egypte, jusqu'à la mort de son ennemi, que si la Providence, qui veillait en sa faveur, eût arrêté la fureur d'Hérode, qu'elle eût couvert Jésus de ce que les poètes appellent le casque de Pluton (Hom.

Iliad. V, v. 845), ou de quelque autre chose semblable, ou qu'elle eût frappé ceux qui seraient venus pour le perdre, d'un aveuglement pareil a celui dont les habitants de Sodome furent frappés. Car un secours si peu ordinaire et si éclatant, n'eût pas été propre pour le dessein qu'il avait d'enseigner au monde, comme un homme autorisé par le témoignage de Dieu ; que dans cet homme que l'on voyait, il y avait quelque chose de divin; savoir, le propre Fils de Dieu, Dieu le Verbe, la puissance et la sagesse de Dieu, celui qui est appelé le Christ. Mais ce n'est pas ici le lieu de parler de ce composé, ni d'examiner ce qu'il y eut de joint ensemble dans la personne de Jésus, après qu'il se fut fait homme, y ayant entre les fidèles une question particulière, et, s'il faut ainsi parler, une dispute domestique sur ce sujet.

Après cela, le juif de Celse, parlant comme s'il avait étudié parmi les Grecs, et qu'il eût l'esprit rempli de leurs idées, Les anciennes fables, dit-il, qui attribuent une naissance divine à Persée, à Amphion, à Eaque et à Minos, bien qu'en cela même elles ne disent rien à quoi nous ajoutions foi, y gardent du moins la vraisemblance, en nous représentant les actions de ces gens-là comme grandes, merveilleuses et véritablement plus qu'humaines. Mais vous, ajoute-t-il, vous ne nous sauriez rien produire de remarquable ni d'extraordinaire, soit dans vos actions, soit dans vos discours, quoique l'on vous ait assez sollicité, dans le temple, de faire voir, par quelque preuve convaincante, que vous étiez fils de Dieu. Pour lui répondre, il ne faut que demander aux Grecs que parmi les actions de quelqu'un de ceux dont il s'agit, ils nous en montrent qui, par leur éclat, par l'étendue et par la durée de leur utilité, et par leurs autres caractères, ayant été capables de persuader aux générations suivantes que la naissance de ces hommes ait été telle que les fables la décrivent. Ils n'y sauraient rien marquer qui ne soit beaucoup au-dessous de ce qu'a fait Jésus, si ce n'est que nous renvoyant à ces contes fabuleux qu'ils débitent, ils nous veuillent obliger à les croire sans raisonner, et à rejeter nos histoires, nonobstant toute leur évidence. Nous disons donc que la vertu et la force de Jésus s'est assez fait connaître par toute la terre où sont répandues les églises de Dieu qu'il a formées, après avoir retiré ceux qui les composent d un nombre infini de vices et de désordres. Le nom de Jésus soulage même encore ceux qui ont l'esprit troublé, il chasse les démons, et il guérit les maladies. Il n'y a rien enfin de si admirable que la modération, la retenue, la douceur, la bonté, l'humanité, que sa doctrine produit en ceux qui ne se contentent pas d'en faire une feinte profession, pour quelques considérations humaines, ou pour quelques avantages temporels mais qui croient sincèrement ce qu'elle enseigne touchant Dieu et le Christ, et le jugement à venir.

Celse prévoyant ensuite qu'on ne manquerait pas d’alléguer en faveur de Jésus les grands miracles qu'il a faits, dont nous n'avons rapporté qu'une très petite partie, nous accorde, par supposition, qu’il n'y ait rien que de véritable dans ce qu'on lit des malades que Jésus a guéris, des morts qu'il a ressuscités, du peu de pain dont il a nourri de grosses troupes qui en laissaient même plus de reste qu'il n'y en avait d'abord, et dans toutes les autres choses semblables qui dans le fond ne sont, à ce qu'il prétend, que des fictions des disciples de Jésus. Supposons, si vous voulez, dit-il, que vous ayez fait toutes ces choses. Mais au même temps qu'il nous l'accorde, il met ces actions de Jésus au rang de celles des magiciens qui se vantent d'en faire encore de plus admirables. Il les compare avec ce que font au milieu des places publiques ceux qui ont étudié en Egypte, qui, pour quelques oboles, vous étalent toutes les merveilles de leur science, chassant les démons hors du corps des hommes, guérissant les malades en soufflant dessus, évoquant les âmes des héros, dressant des tables qui semblent toutes couvertes de mets exquis, quoique en effet il n'y ait rien, et faisant mouvoir, comme si c'était des animaux de certaines figures qui n'en ont pas l'apparence. Après quoi il demande si lorsqu’on leur voit faire cela, on doit conclure qu'ils sont les enfants de Dieu, ou s'il ne faut pas plutôt les prendre pour des misérables et pour des méchants. Vous voyez qu'en parlant ainsi, il avoue, en quelque façon, le pouvoir de la magie ; je ne sais cependant si ce n'est point lui qui a écrit plusieurs livres pour prouver qu'il n'y en a point. Quoi qu'il en soit, il a cru qu'il lui était avantageux, dans la dispute présente, de soutenir que les actions de Jésus sont semblables aux effets de la magie; ce qu'on pourrait dire, si Jésus s'était contenté de faire une vaine parade de ses miracles, comme les magiciens; car ceux-ci quelque chose qu'ils fassent, n'ont jamais pour but d'obliger ceux qui le voient et qui l'admirent, à changer leurs mauvaises habitudes et à craindre Dieu, ni de leur persuader que, devant l'avoir pour juge, il faut qu'ils règlent leur vie sur ses lois. Ils ne veulent point se mettre en peine de la correction des hommes, et ils ne sont pas capables d'y travailler, étant eux-mêmes tout remplis de vices honteux et abominables. Mais pour Jésus, qui n'a rien fait d'extraordinaire qu'en vue de corriger les mœurs de ceux qui étaient les témoins de ses miracles, oserait-on nier qu'il n'ait donné en sa personne l'exemple d'une vie toute parfaite, tant à ses premiers disciples qui ont porté proprement ce nom, qu'à tous les autres, afin que ceux-là se missent en état d'enseigner aux hommes la volonté de Dieu; et que ceux-ci, apprenant d'eux à bien vivre, plus par l'excellence de la doctrine et par la beauté des exemples, que par l'éclat des miracles, ne se proposassent, dans toute leur conduite, que de plaire au Dieu souverain ? Si donc la vie de Jésus a été telle, comment peut-on le comparer avec des magiciens, et ne pas reconnaître qu'étant Dieu, comme il l'assurait, il se montrait aux hommes dans un corps humain, pour leur bien et pour leur salut? Celse confond ensuite les choses : et pour former une nouvelle accusation contre la doctrine céleste que nous professons, il attribue à tous les chrétiens, des sentiments qui sont particuliers à une certaine secte. Le corps d'un Dieu, dit-il, ne serait pas fait comme le vôtre. Mais mous lui répondons, que Jésus venant au monde, a pris un corps humain, tel qu'une femme le lui pouvait donner, et sujet à la mort, comme celui des autres hommes. C'est ainsi que nous parlons : et c'est à l'égard de ce corps humain que nous disons, entre autres choses, que Jésus a soutenu de grands combats, ayant été tenté en toutes choses (Héb., IV, 15), de la même manière que tous les hommes, non pourtant avec péché, comme eux mais entièrement sans péché (I Pierre, II, 22).

Car nous voyons clairement qu'il n'a point commis de péché, et que jamais aucune parole trompeuse n'est sortie de sa bouche (Is., LIII, 9; Pierre, II, 22); et c'est à cause qu'il n'a point connu le péché, que Dieu l'a livré à la mort pour tous les pécheurs, comme une victime pure et sainte.

Le corps d'un Dieu, continue-t-il, n'aurait pas été formé comme le vôtre l'a été (II Cor., V, 21). Mais il ne peut nier que si la naissance de Jésus a été telle qu'elle nous est décrite, son corps n'ait quelque chose de plus divin que les autres, et ne puisse même, en un sens, être appelé le corps d'un Dieu aussi ne veut-il pas avouer ce que l'Ecriture nous dit de la conception de Jésus par la vertu du Saint-Esprit (Matth., I, 20); et il prétend qu'il soit né de l'adultère d'un certain Panthère avec la Vierge. C'est ce qui lui fait dire : Le corps d'un Dieu n'aurait pas été formé comme le vôtre l'a été. Mais nous en avons amplement parlé ci-dessus.

Il ajoute, comme s'il pouvait montrer, par l'histoire de l'Evangile, que Jésus se nourrissait, et de quoi il se nourrissait: Le corps d'un Dieu ne se nourrit pas de la manière dont le vôtre s'est nourri ? Mais soit : je veux, comme on le dira sans doute, que Jésus faisant la pâque avec ses disciples, ne se soit pas contenté de dire : J’ai eu un désir extrême de manger cette vaque avec vous (Luc, XXII, 15) ; mais qu'il l'ait mangée en effet: je veux qu'étant pressé de la soif, il ait bu à la fontaine de Jacob (Jean, IV, 6) ; que fait cela à ce que nous disons de son corps. Nous savons qu'il est dit expressément, qu'après être ressuscité, il mangea du poisson (Luc, XXIV, 43). Aussi disons-nous qu'il avait pris un corps, tel qu'il le devait avoir, ayant été formé d'une femme (Gal., IV, 4).

Le corps d'un Dieu, dit-il encore, ne se sert pas d'une voix pareille à la vôtre, et il n'emploie pas de tels moyens pour persuader. Mais il n'y a rien de plus faible, ni de plus digne de mépris, que cette objection ; car on lui dira qu’Apollon, qui passe pour Dieu parmi les Grecs, sous les noms de Pythien, et de Didymée, se sert bien d'une voix pareille toutes les fois qu'il fait parler la Pythie ou la prêtresse de Milet : et que cependant les Grecs n'en prennent point occasion de lui disputer sa divinité, et n'en adorent pas moins, ni lui ni les autres dieux du pays, qui comme lui, sont attachés à de certains lieux, où ils rendent leurs oracles. N'était-il pas incomparablement plus digne de Dieu (Matth, VII, 29) de se servir d'une voix, qui étant accompagnée d'autorité et de vertu (Jean, VII, 46), portait avec foi une secrète persuasion dans le cœur de ceux qui l'entendaient?

Il en vient ensuite aux injures contre la personne de Jésus; et il dit, lui qui pour son impiété et pour ses dogmes détestables, est s'il faut ainsi parler, haï de Dieu ; que ce sont là les actions d'un homme haï de Dieu, et d'un détestable imposteur. Quoiqu'à bien examiner la nature des choses et la signification des mots, il soit impossible qu'il y ait proprement aucun homme haï de Dieu ; car Dieu aime tous les êtres : il ne hait rien de ce qu'il a fait ; et il ne l’aurait pas fait, s'il l’avait haï. (Gen., I, 31; Sag., XI, 25]. S'il y a quelques expressions semblables dans les écrits des prophètes, il les faut expliquer par cette règle générale, Que l’Ecriture, parlant de Dieu, se sert d'expressions prises des mouvements et de la coutume des hommes (Gen., VI, 6; I Sam., XV, 11, etc.).

Je ne lui réponds point, au reste sur cet article : car quelle réponse pourrait-on faire à un homme qui, dans un discours où il ne nous promettait que des raisons solides et des preuves convaincantes, a cru qu'il lui était permis d'user d'injures et d'invectives, et de traiter Jésus de détestable imposteur? C'est là agir, non en philosophe, qui cherche la vérité ; mais en homme de la lie du peuple, qui se laisse emporter à ses passions. Ce qu'il fallait faire, c'était d'établir nettement la question de l'examiner, ensuite d'un esprit tranquille et d'alléguer, sans s'éloigner du sujet, les meilleures raisons dont on aurait pu s'aviser, en faveur du parti que l'on aurait pris. Mais puisque Celse finit ici le discours de son juif à notre Sauveur, nous y finirons aussi notre premier livre : et si Dieu nous accorde les lumières de sa vérité, qui détruit tous les artifices du mensonge, selon cette parole, détruis-les par la vérité (Ps. LIII ou LIV.7) ; nous commencerons dans le livre suivant, l'examen de la seconde prosopopée, où Celse introduit le Juif disputant contre ceux qui croient en Jésus.

Origène : contre Celse, livre II

ORIGÈNE

CONTRE CELSE

LIVRE II

Oeuvre numérisée et mise en page par Marc Szwajcer et PhIlippe Remacle

LIVRE I

LIVRE SECOND.

Comme notre premier livre contre l'écrit de Celse, qui a pour titre Discours véritable, s'est trouvé d'une juste longueur, nous l'avons fini où finit la prosopopée du juif disputant contre Jésus. Nous allons maintenant dans celui-ci entreprendre la réfutation de ce que le même juif objecte à ceux de sa nation qui ont cru en notre Sauveur. Et il y a d'abord lieu d'être surpris que si Celse voulait faire des prosopopées, il n'ait pas plus tôt fait disputer son Juif contre les Gentils qui ont cru, que de lui faire attaquer des Juifs. Car un discours de cette sorte pourrait être dans la vraisemblance, si c'était à nous, Gentils, qu'il fût adressé, au lieu que de la manière dont s'y prend cet homme, qui se vante de savoir tout, on dirait qu'il ne sait pas les règles de la prosopopée. Voyons pourtant ce qu'il dit des Juifs qui ont cru. Il dit que, s'étant ridiculement laissé surprendre par les tromperies de Jésus, ils ont abandonné la loi de leurs pères et ont changé de nom et de manière de vivre. Mais il ne prend pas seulement garde que les Juifs qui croient en Jésus n'ont pas abandonné la loi de leurs pères, et qu'ils l'observent toujours; ce qui leur a fait donner un nom pris de la pauvreté du sens littéral de la loi. Car Ebion, en hébreu, signifie pauvre (Gal. IV, 9), et ceux des Juifs qui reçoivent Jésus pour le Christ sont nommés Ebionites. Il paraît même que saint Pierre a longtemps observé les coutumes judaïques prescrites par la loi de Moïse, n'ayant pas encore appris de Jésus à s'élever du sens littéral au sens spirituel. Car nous lisons dans le livre des Actes des apôtres {Act. X, 9), que le lendemain de la vision qu'eut Corneille, dans laquelle l'ange de Dieu lui ordonna d'envoyer à Joppé pour faire venir Simon, surnommé Pierre, Pierre monta au haut du logis, vers la sixième heure, pour prier, et qu'ayant faim, il voulut manger. Mais pendant qu'on lui en apprêtait, il lui survint un ravissement d'esprit, et il vit le ciel ouvert, et comme une grande nappe liée par ¡et quatre coins, qui descendait du ciel en terre, où il y avait de toutes sortes d'animaux à quatre pieds, de reptiles et d'oiseaux. Et il ouït une voix qui lui dit: Lève-toi, Pierre, tue et mange. Mais il répondit : J'en ai garde. Seigneur: car je n'ai jamais rien mangé qui fut impur et souillé. Et la voix lui parlant encore une seconde fois, lui dit : N'appelle pas impur ce que Dieu a purifié. Vous voyez comme Pierre nous est là représenté observant encore la distinction judaïque des viandes, en pures et en impures (Act. X, 34); et il paraît, par la suite, qu'il ne lui avait pas moins fallu qu'une vision pour l'obliger à expliquer les matières de la foi devant Corneille, qui n'était pas de la race d'Israël, et devant ceux qu'il avait assemblés chez lui; car Pierre étant encore juif, et vivant encore selon les traditions des Juifs, il méprisait ceux qui n'étaient pas dans le judaïsme. Saint Paul nous apprend aussi, dans l'Épître aux Galates (Gai., II, 12], que Pierre craignait encore tellement d'offenser les Juifs, qu'après l'arrivée de Jacques, il cessa de manger avec les Gentils, et se sépara d'avec eux; ce que firent pareillement les autres Juifs et Barnabé même. El il y avait quelque raison que ceux qui étaient destinés à prêcher l'Évangile parmi les Juifs, retinssent les coutumes judaïques. Car lorsque ceux qui paraissaient comme les colonnes de l'Église donnèrent à Paul et à Barnabé la main de société et d'union, afin que ceux-ci allassent prêcher l'Évangile aux Gentils, ils prirent eux-mêmes le parti de l'aller prêcher aux Juifs (Gal. II,9). Mais, que dis-je, que ceux qui prêchaient aux Juifs se retiraient et se séparaient d'avec les Gentils ? Paul lui-même vivait avec les Juifs comme Juif (I Cor. IX, 20), pour gagner les Juifs : et ce fut pour leur persuader qu'il n'avait pas renoncé à l'observation de la loi, qu'il fil une offrande sur l'autel, comme il nous est raconté dans le livre des Actes des apôtres (Act. XXVII, 26). Si Celse avait su toutes ces choses, son faux juif n'aurait pas dit aux Juifs convertis : D'où vient, enfants de nos patriarches, que vous avez ainsi abandonné la loi de vos pères, et que vous laissant ridiculement

surprendre par les tromperies de celui à qui nous parlions tout à l'heure, vous nous avez quittés pour changer de nom et de manière de vivre ?

Mais puisque nous sommes tombés sur le sujet de Pierre et des autres qui ont prêché l'Evangile aux Juifs, je crois qu'il ne sera pas hors de propos de rapporter et d'expliquer en ce lieu quelques paroles de Jésus, qui se lisent dans l'Évangile selon saint Jean ( Jean, XVI, 12) : J'ai encore, disait-il, beaucoup de choses à vous dire que vous ne sauriez porter maintenant : mais quand l'Esprit de vérité sera venu, il vous fera entrer dans toute la vérité; car il ne parlera pas de lui-même, mais il dira tout ce qu'il aura entendu. L'on demande quelles sont toutes ces choses que Jésus avait à dire à ses disciples, et qu'ils ne pouvaient porter alors. N'est-ce point que, comme ils étaient Juifs et qu'ils avaient été nourris dans l'intelligence littérale de la loi de Moïse, Jésus avait à leur apprendre quelle était la véritable loi, à quelles vérités du ciel répondaient les ombres et les figures des cérémonies judaïques (Héb., VIII,, et de quels biens à venir l'économie ancienne avait l'esquisse dans la distinction de ses viandes et dans l'observation de ses fêtes, de ses nouvelles lunes et de ses sabbats (Hébr. X, 1)? C'étaient là, sans doute, toutes ces choses qu'il avait à leur dire. Mais voyant combien il est difficile d'arracher d'une âme des opinions qui sont comme nées avec elle et qui se sont de plus en plus enracinées avec l'âge, surtout quand on est persuadé qu'elles sont fondées sur la révélation divine, et qu'il y aurait de l'impiété à y toucher : voyant, dis-je, combien il était difficile de convaincre des gens prévenus de telles opinions, et de leur faire sentir qu'au prix de la haute connaissance de Jésus-Christ, c'est-à-dire delà vérité, elles ne sont qu'une perte et que des ordures ( Philipp., Ill, 8 ) ; il voulut attendre un temps plus propre et différer jusqu'après sa mort et sa résurrection. En effet, une vérité comme celle-là, enseignée hors de saison, et avant qu'ils eussent l'esprit disposé à la recevoir, eut été capable de leur faire perdre l'impression qu'ils avaient déjà touchant Jésus, qu'ils regardaient comme le Christ et comme le Fils du Dieu vivant (Matth. XVI, 16). Voyez si le sens n'est pas juste, lorsqu'on explique ainsi ces paroles : J'ai encore beaucoup de choses à vous dire que vous ne sauriez porter maintenant. Car il est certain que l'intelligence spirituelle de la loi renferme beaucoup de le choses, et que les disciples étaient alors en quelque sorte incapables de les porter, étant nés et ayant jusque là été nourris parmi les Juifs. Et, si je ne me trompe, c'est parce que ces choses n'étaient que des types et que des figures, dont la vérité se devait trouver dans ce que le Saint-Esprit leur révélerait qu'il est ajouté : Quand l'Esprit de vérité sera venu, il vous fera entrer dans toute la vérité; comme pour dire, dans toute la vérité des choses, dont, n'ayant eu jusqu'ici que les figures, vous croyiez pourtant rendre à Dieu le véritable service qui lui est dû. Saint Pierre vit l'effet de cette promesse de Jésus, quand l'Esprit de vérité loi présenta en vision toutes sortes d'animaux à quatre pieds, de reptiles et d'oiseaux, el qu'il lui dit : Lève-toi, Pierre, tue a mange. Il avait encore alors l'esprit si rempli de superstition, qu'il répondit à la voix céleste: Je n'ai garde, Seigneur ; car je n'ai jamais rien mangé qui fut impur ou souillé. Mais elle lui apprit à juger des viandes selon la vérité et selon l'esprit, quand elle ajouta : N'appelle pas impur ce que Dieu a purifié. Et ensuite de la vision, l'Esprit de vérité faisant entrer Pierre dans toute la vérité, il lui enseigna toutes les choses qu'il ne pouvait encore porter, pendant que Jésus était avec lui selon la chair. Mais nous aurons occasion de parler ailleurs de ceux qui s'attachent au sens littéral de la loi de Moïse : il s'agit maintenant de justifier que Celse est fort mal instruit des sentiments des Israélites qui croient en Jésus, d'introduire un juif qui dit à ceux de sa nation : D'où vient que vous avez ainsi abandonné la loi de vos pères ? Caг comment auraient-ils abandonné la loi de leurs pères, eux qui font ce reproche à ceux qui l'étudient pas avec assez de soin : Dites-moi, je vous prie, vous qui lisez la loi, n'entendez-vous point ce que dit la loi? Car il est écrit qu'Abraham a eu deux fils (Gai., IV, 21) ; et ce qui suit, jusqu'à ces paroles : C'est une allégorie, etc. (Gai. IV, 24) ? Comment auraient-ils abandonné la loi de leurs pères, eux qui l'allèguent dans tous leurs discours, et qui raisonnent ainsi : La loi même ne confirme-t-elle pas ce que je dis? Car il est écrit dans la loi de Moïse : Vous ne lierez point ¡a bouche au bœuf qui foule les grains ( I Cor., IX, 8). Est-ce donc que Dieu se met en peine de ce qui regarde les bœufs? Et n'est-ce pas plutôt pour nous-mêmes qu'il a fait cette ordonnance ? C'est pour nous, sans doute, que cela a été écrit, etc. (Deut., XXV, 4) ? Mais le juif de Celse aime mieux confondre tout que de garder la vraisemblance, comme il aurait pu faire, en disant : Il y en a d'entre nous qui ont renoncé à nos coutumes, sous prétexte de sens figuré et d'allégories. Il y en a d'autres qui recevant le sens spirituel, dont vous parlez tant, ne laissent pas d'observer les cérémonies de la loi. Et il y a enfin qui sans chercher d'autres sens que le littéral, et y renfermant toute l'intelligence spirituelle, font profession de reconnaître Jésus pour celui que les prophètes ont prédit, et veulent aussi en même temps pratiquer, comme leurs pères, les ordonnances de Moïse. Mais comment Celse se serait-il donné la peine d'examiner les choses avec tant de soin, lui qui, dans la suite, fait mention de diverses hérésies pleines d'impiété, qui s'éloignent entièrement de Jésus, dont quelques-unes mêmes rejettent le Créateur du monde, et qui cependant ne connaît point d'Israélites qui croient en Jésus, sans avoir abandonné la loi de leurs pères? Cela ne peut venir que de ce qu'il n'a pas eu pour but de chercher sincèrement la vérité, el de l'embrasser où il la trouverait ; mais qu'il ne s'est propose que d'agir avec nous en ennemi, prêt à combattre sans autre examen tout ce qui se présenterait à lui sous l'idée de quelqu'un de nos dogmes.

Son juif dit ensuite aux autres Juifs devenus chrétiens : Il n'y a que trois jours que nous avons puni l'imposteur qui nous abusait : et ce n'est que de ce temps-là que vous avez abandonné la loi de vos pères. En quoi il n'y a rien d'exact ni de juste, comme nous venons de le faire voir; mais ce qu'il ajoute est d'un caractère un peu plus fort : Votre doctrine, dit-il, n'est fondée que sur notre loi : et pouvez-vous bien, après avoir commencé par nos cérémonies, vous porter maintenant à les décrier? Car il est certain que les cérémonies de la loi, et les écrits des prophètes sont la première introduction au christianisme, et que quand on y est une fois entré par leur moyen on s'y avance de plus en plus, en les approfondissant, pour les bien entendre, et en étudiant la révélation de ce mystère qui, ayant été caché de tout temps, dans les oracles des prophètes, a été découvert par la manifestation de Notre-Seigneur Jésus-Christ (Rom. XVI, 25). Mais il n'est pas vrai qu'en s'avançant, les chrétiens se portent, comme vous dites, à décrier les ordonnances de la loi : au contraire, il les élèvent à un plus haut degré d'honneur, faisant voir quelle profondeur de sagesse et quelle sublimité de sens est renfermée dans ces écrits, où les Juifs ne la peuvent découvrir, parce qu'en les lisant, ils s'arrêtent grossièrement à l'écorce. On ne doit pas s'étonner, au reste, que notre doctrine, c'est-à-dire l'Évangile, soit fondée sur la loi ; puisque Jésus-Christ Notre-Seigneur, disait lui-même à ceux qui le rejetaient : Si vous croyiez Moïse, vous me croiriez aussi, car il a écrit de moi : mais si vous ne croyez pas ce qu'il a écrit, comment croirez-vous ce que je vous dis (Jean, V, 46) ? Et saint Marc, l'un des évangélistes, commence ainsi son Évangile : Le commencement de l'Évangile de Jésus-Christ, comme il est écrit dans le prophète Isaïe : Voici, j'envoie mon messager devant toi, pour te préparer le chemin (Marc, I, 1), montrant par là que les Écritures des Juifs sont le commencement de l'Évangile. Que veut donc dire le juif de Celse, avec cette objection qu'il nous fait : Car si quelqu'un vous a prédit que le Fils de Dieu devait venir au monde, ç'a été l'un de nos prophètes, inspiré par notre Dieu? Et que peut-il inférer contre le christianisme, de ce que Jean, qui baptisa Jésus-Christ, était juif. Car de ce qu'il était Juif, il ne s'ensuit pas que tous ceux qui embrassent l'Evangile, tant Juifs que Gentils, doivent observer la loi de Moïse à la lettre.

Ce qu'il ajoute, Que Jésus fut puni par les Juifs, comme ses crimes l'avaient mérité, n'est qu'une vaine répétition : et nous ne nous y arrêterons pas maintenant, y ayant déjà suffisamment répondu. Mais pour ce qu'il fait dire à son juif, d'une manière pleine de mépris touchant la résurrection des morts, et le jugement de Dieu, la récompense destinée aux bons, et le feu préparé pour les méchants, que ce ne sont que de vieux contes ; par où il prétend que puisque les chrétiens ne disent la rien de nouveau, il n'en faut pas davantage pour renverser le christianisme : nous lui répondons à cela, que notre Jésus, voyant que les actions des Juifs n'étaient nullement conformes aux enseignements de leurs prophètes, les avertit, en paraboles, que le royaume de Dieu leur serait ôté. et qu'il serait donné aux Gentils ( Matth. XXI, 43). Aussi voyons-nous que, suivant cette prédiction, les Juifs d'aujourd'hui n'ayant pas la lumière nécessaire pour l'intelligence des Écritures, ne se repaissent plus que de fables et de rêveries : pendant que les chrétiens possèdent la vérité, seule capable d'éclairer l'esprit, et d'élever l'âme, et vivent, non comme membres de quelque république de la terre, pareille à celle des Juifs charnels; mais plutôt comme citoyens du ciel (Philipp. Ill, 20). Ce qui paraît en ceux qui s'appliquent à pénétrer les profonds mystères de la loi et des prophètes, et à les découvrir aux autres.

Que Jésus ait pratiqué, si l'on veut, toutes les cérémonies des Juifs, jusqu'à celles d« leurs sacrifices que fait cela pour empêcher qu'on ne le reçoive comme le Fils de Dieu ? Jésus est le Fils de ce même Dieu qui a donné la loi et envoyé les prophètes : et nous, qui composons son Église, nous ne violons point la loi ; nous rejetons les fables des Juifs, et nous travaillons à nous instruire et à nous perfectionner, en cherchant le sens mystique de la loi et des prophètes. Les prophètes eux-mêmes nous apprennent que le dehors de leurs histoires el de leurs préceptes n'est pas tout ce qu'il y faut considérer; qu'ayant a raconter des histoires, ils se servent de cette préface : J'ouvrirai ma bouche pour parler en paraboles, je publierai les secrets des siècles passés ( PS. LXXVII, ou LXXVIII, 2) : et que parlant des préceptes de la loi comme d'une chose obscure qu'ils n'étaient pas capables d'entendre sans l'assistance divine, ils font cette prière à Dieu : Dévoile mes yeux, et je contemplerai les merveilles de ta loi (Ps. CXVI11, ou CXIX, 18).

Qu'on nous montre, au reste, la moindre trace de vanité dans aucune des paroles de Jésus. Mais comment l'accuser de vanité, lui qui disait : Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez le repos de vos âmes ( Matth. XI, 29 ) : Lui qui après le souper, quitta ses vêtements devant ses disciples, et ayant pris un linge, s'en ceignit, puis ayant mis de l'eau dans un bassin, leur lava à tous les pieds (Jean, XIII, 4), et reprit ainsi l'un d'eux, qui ne voulait pas souffrir qu'il les lui lavât : Si je ne te lave, tu n'auras point de part avec moi (Ibid. 8) ? Lui qui disait à ses disciples : Je suis parmi vous, comme celui qui sert, et non comme celui qui est à table ( Luc, XXII, 27 )? Qu'on nous montre encore quelles faussetés Jésus a avancées; et qu'on nous explique ce que c'est qu'une grande et une petite fausseté, pour le convaincre ensuite d'en avoir avancé de grandes. Mais, à parler exactement, et c'est une autre réponse à ce reproche, les faussetés ne sont ni plus faussetés ni plus grandes faussetés les unes que les autres : comme à l'opposite, une vérité n'est ni plus vérité, ni plus grande vérité que l'autre. Qu'on nous montre enfin quelles sont les impiétés de Jésus ; et que le juif de Celse, en particulier, nous les fasse voir. Est-ce une impiété d'avoir aboli la circoncision corporelle, le choix cérémonie! des viandes, l'observation charnelle des fêtes, des nouvelles lunes et des sabbats, pour élever l'âme au sens spirituel et véritable de la loi, qui est le seul digne de la majesté de Dieu? Ce qui n'empêche pas, an reste, que ceux qui font la charge d'ambassadeurs pour Jésus-Christ, ne vivent avec les Juifs, comme Juifs pour gagner les Juifs ( II Cor. V, 20 ); et avec ceux qui sont sous la loi, comme s'ils étaient eux-mêmes sous la loi, pour gagner ceux qui sont sous la loi (I Cor. IX, 20).

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