Contre Celse (Contra Celsum) (page 3)

Origène · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : remacle.org — Contre Celse (8 livres) · 17 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Le juif ajoute qu'il y en a plusieurs autres qui auraient pu paraître tels que Jésus à ceux qui auraient voulu se laisser séduire. Qu'il nous en montre donc, non plusieurs, non quelques-uns, mais un seul qui, comme Jésus, ait été capable de donner aux hommes des préceptes si utiles, et de leur enseigner une doctrine qui eût la vertu de les détourner des péchés où ils s'abandonnaient. Il dit encore, que ceux qui se sont faits chrétiens, reprochent aux Juifs de n'avoir pas voulu recevoir Jésus comme un dieu. Mais nous avons déjà dit ce qu'il y avait à dire là-dessus, faisant voir à quel égard nous considérons Jésus comme Dieu, et à quel égard nous en parlons comme d'un homme. Comment se pourrait-il faire, continue-t-il, que nous, qui avons appris à tous les hommes qu'il devait venir un juge au monde de la part de Dieu, pour punir les méchants, l'eussions traité si indignement à sa venue? Mais je ne pense pas qu'il soit raisonnable de s'arrêter à une objection qui l'est si peu. Car c'est comme qui dirait : Comment serait-il possible que nous, qui avons prêché la tempérance, nous nous fussions laissés aller à quel-que action de débauche? ou que nous, qui avons soutenu les intérêts de la justice, nous eussions fait quelque chose d'injuste ? Si l'on voit tous les jours arriver cela dans le monde, il n'est pas plus surprenant, que les Juifs, qui se vantent d'ajouter foi aux oracles des prophètes, où la venue du Christ est prédite, n'aient pas cru en lui lorsqu'il est venu, conformément à ces oracles. C'est une faiblesse humaine, ou, s'il faut chercher quelque autre cause de cet aveuglement, nous pouvons dire que les prophètes l'avaient aussi prédit; car Isaïe dit expressément: Vous entendrez, et en entendant vous ne comprendrez point; vous verrez, et en voyant vous ne connaîtrez point : car le cœur de ce peuple s'est appesanti, etc. (Is. VI, 9). Qu'on nous dise ce que c'est que les prophètes prédisent aux Juifs qu'ils entendraient sans le comprendre, et qu'ils verraient sans le bien connaître. Certainement, il est clair que c'est Jésus qu'ils ont vu, sans connaître ce qu'il était; et qu'ils ont entendu, sans comprendre que les choses qu'il leur disait leur devaient être des preuves de la divinité qui était en lui, et qui les allait priver de la grâce céleste . pour la transporter aux fidèles d'entre les Gentils. L'on voit, en effet, que depuis la venue de Jésus, les Juifs ont été entièrement abandonnés de Dieu, et qu'il ne leur est rien resté de ce qu'il y avait autrefois d'auguste dans leur religion : de sorte qu'ils n'ont pas même, à présent, de quoi faire voir qu'il y ait aucune divinité parmi eux. Ils n'ont plus ni prophètes, ni miracles. Au lieu que, parmi les chrétiens, les miracles n'ont pas encore tout à fait cessé. Il s'y en fuit même qui l'emportent sur ceux du premier temps : et si nous sommes fidèles, nous pouvons dire que nous en avons vu de plus grands nous-mêmes (Jean, XIV, 12).

Pourquoi donc, dit encore le juif de Celse, aurions-nous rejeté et maltraité celui que nous prédisions ? Est-ce afin que nous fussions punis plus sévèrement que les autres? L'on peut dire à cela qu'au jour du dernier jugement, que nous attendons, les Juifs seront sans doute punis plus sévèrement que les autres, et pour avoir rejeté le Christ, et pour lui avoir fait un grand nombre d'autres outrages. L'on peut dire même, qu'ils le sont dès maintenant. Car y a-t-il quelque autre peuple qui soit banni comme celui-là de sa ville capitale, et qui n'ait pas la liberté d'y aller rendre à son Dieu le culte qui est particulièrement attaché ? C'est là leur condition, digne des plus misérables de tous les hommes : et ce sont moins leurs autres péchés qui les y ont réduits, bien qu'ils e aient commis divers, que ceux dont ils se sont rendus coupables à l'égard de notre Jésus.

Le juif ajoute : Comment aurions-nous pris pour Dieu un homme qui, d'un côté, comme on le lui reprochait souvent, n'a rien fait de ce qu'il se vantait de faire ; et qui, de l'autre lorsque nous l'eûmes convaincu et condamné au supplice, fut réduit à se cacher honteusement, courant de lieu en lieu, pour s'empêcher d'être pris : ce qu'il ne put pourtant éviter :ceux qu'il appelait ses disciples . l'ayant eux-mêmes trahi ? Fallait-il qu'un Dieu s'enfuit, qu'il se laissât prendre et lier; qu'il se vît même abandonné et trahi par ceux avec qui il avait toujours vécu, pour qui il n'avait eu rien de caché, qui le regardaient comme leur maître et leur Sauveur, comme le fils et l'envoyé du grand Dieu (Matth. XVI, i; Jean VI, 30, etc.) ? Aussi ne croyons-nous pas que ce corps de Jésus, qu'on voyait et qu'on touchait alors, fût Dieu. Mais, que dis-je, que nous ne le croyons pas de son corps ? Nous ne le croyons pas même de son âme de laquelle il est dit qu'elle fut saisie d'une tristesse mortelle (Matth. XXVI, 38). Quand on lit dans les écrits des prophètes, Je suis le Seigneur, le Dieu de toute chair (Jérémie, XXXII, 27); ou Il n'y a point de Dieu avant moi, et il n'y en aura point après moi. ( Is. XLIII, 10) : les Juifs croient bien que c'est Dieu qui parle ainsi et qui se sert du corps et de l'âme du prophète, comme d'un organe, pour se faire entendre aux hommes. Les Grecs croient pareillement que c'est un Dieu, qui dit par la bouche de la Pythie,

Je sais compter le sable et mesurer la mer,

D'un muet j'entends le langage

(Hérodot. liv. I).

Nous aussi nous croyons tout de même que c'était Dieu le Verbe (la parole), fils du grand Dieu qui disait dans Jésus : Je suis la voie, la vérité et la vie; je suis la porte: je suis le pain vivant descendu du ciel (Jean, XlV, 6; X, 7 ; VI, 51 ); et s'il y a d'autres expressions semblables. C'est donc celui-là que nous reprochons aux Juifs de n'avoir pas reconnu pour Dieu, après tant de témoignages des prophètes qui le déclarent tel, au-dessous du Dieu souverain qui est son père, et dont il est la grande vertu. Car nous disons que c'est à lui que s'adresse ce commandement du Père dans l'histoire que Moïse fait de la création : Que la lumière soit faite; que le firmament soit fait; et ainsi du reste où la même expression est employée. Que c'est encore à lui que le Père dit : Faisons l'homme selon notre image et selon notre ressemblance (Gen., I, 3, 6 et 26). Et que ce fut lui aussi qui, pour obéir à ces commandements, fit toutes les choses que son Père lui ordonnait. Et ce que nous disons là, nous ne le disons pas sur de vaines conjectures que nous ayons formées nous-mêmes, mais sur le témoignage des prophéties reçues parmi les Juifs, où se trouvent ces propres paroles, sur le sujet de Dieu et de ses ouvrages : Il a parlé, et ils ont été faits (Ps. XXXII ou XXXVIII, 9, etc.}; il a commandé, et ils ont été créés (Ps. CXLVIII, 5). Car si Dieu a commandé et que ses ouvrages aient été créés, qui est-ce, dans l'intention de l'Esprit prophétique, qui a pu être capable d'exécuter ce commandement du Père, sinon celui qui est, pour parler ainsi, une parole animée, et qui est aussi la vérité? On peut faire voir au reste par divers passages que, selon les Évangiles mêmes, celui qui disait : Je suis la voie, la vérité et la vie (Jean, XIV, 6), n'était pas renfermé dans le corps et dans l'âme de Jésus, comme dans ses bornes ; mais ce que nous allons produire suffira pour le prouver. Jean-Baptiste prédisant que le Fils de Dieu était sur le point de paraître non dans l'enceinte de ce corps et de cette âme, mais comme présent partout, disait de lui : Il y en a un au milieu de vous, que vous ne connaissez pas, et c'est celui qui doit venir après moi (Jean, I, 26). S'il avait cru que le Fils de Dieu fût seulement où était le corps visible de Jésus, comment aurait-il dit : Il y en a un au milieu de vous, que vous ne connaissez pas? Jésus lui-même, voulant donner une plus haute idée du Fils de Dieu, leur disait : En quelque lieu que se trouvent deux ou trois personnes assemblées en mon nom, je m'y trouve au milieu d'elles (Matth., XVIII, 20). Et c'est encore en ce même sens qu'il promettait à ses disciples d'être toujours avec eux jusqu'à la fin du monde (Matth., XXVIII, 20). Ce que nous ne disons pas pour séparer le Fils de Dieu d'avec Jésus; car depuis le mystère de l'incarnation, le corps et l'âme de Jésus ont élu très étroitement unis avec le Verbe, pour ne faire qu'un tout avec lui. Et si, comme l'enseigne saint Paul, tous ceux qui savent ce que c'est que de s'attacher au Seigneur et qui demeurent attachés à lui, sont un même esprit avec le Seigneur (I Cor., VI, 17), à plus forte raison ce qui fut alors uni avec le Verbe ne doit-il pas cesser d'être un avec lui, mais d'une manière plus sublime et plus divine? Aussi les miracles dont les Juifs furent les témoins justifièrent-ils hautement que celui qui les faisait, était véritablement la vertu de Dieu, bien que Celse prenne ces miracles pour des illusions, et que les Juifs d'alors les attribuassent à Béelzébut, qu'ils connaissaient je ne sais pas d'où. Il chasse les démons, disaient-ils, par la vertu de Béelzébut, prince des démons (Matth. XII, 24). Mais notre Sauveur fit voir l'absurdité de cette pensée, en montrant que le règne de l'iniquité n'était pas encore fini. C'est ce que reconnaîtront ceux qui voudront lire avec soin cet endroit de l'Évangile, que ce n'est pas ici le lieu d'expliquer.

Que Celse nous dise donc maintenant en quoi Jésus a manqué de faire ce dont il se vantait, et qu'il nous donne quelque preuve de ce qu'il avance. Cela lui serait impossible, d'autant plus que tout ce qu'il s'imagine pouvoir alléguer contre Jésus et contre nous est tiré ou de quelques faits mal pris, ou de quelques passages de l'Évangile mal appliqués, ou de quelque histoire fabuleuse inventée par les Juifs. Mais puisque le juif ajoute encore que, Jésus fut convaincu avant d'être condamné, qu'on nous fasse voir comment il fut convaincu par des gens qui cherchaient de faux témoignages centre lui (Matth., XXVI, 59). Si ce n'est peut-être qu'on veuille faire passer pour une forte conviction ce que ses accusateurs rapportèrent qu'il avait dit : Je puis détruire le temple de Dieu et le rebâtir en trois jours (Matth. XXVI, 61). Il est vrai qu'il avait parlé en ces termes du temple de son corps (Jean, II, 21 ) : mais eux qui ne savaient pas prendre la chose selon l'intention de celui qui la disait, l'avaient entendu de leur temple de pierres, pour lequel ils avaient plus de vénération qu'ils n'en avaient, quelque obligés qu'ils y fussent, pour le véritable temple de Dieu, de Dieu le Verbe, la Sagesse et la Vérité. Qu'on nous dise encore comment Jésus fut réduit à se cacher honteusement. Que lui vit-on faire dont il dût avoir honte? Il fut pris, ajoute-t-on. Mais il ne l'a jamais été, si par être pris on entend une chose involontaire. Car quand le temps en fut venu, il ne se voulut pas empêcher de tomber entre les mains des hommes, étant comme il était, l'Agneau de Dieu, qui devait ôter le péché du monde ( Jean. I, 29 ). En effet sachant tout ce qui lui devait arriver, il sortit au-devant de ceux qui venaient pour le prendre, et leur dit : Qui cherchez-vous ? Ils lui répondirent : Jésus de Nazareth. Jésus leur dit: C'est moi. Judas qui le trahissait était aussi présent avec eux. Lors donc que Jésus leur eut dit. C'est moi. ils furent tout renversés et tombèrent par terre. Il leur demanda encore une fois : Qui cherchez-vous? Ils lui dirent : Jésus de Nazareth. Jésus leur répondit : Je vous ai déjà dit que c'est moi ; si c'est donc moi que vous cherchez, laissez aller ceux-ci (Jean.XVIII, 4). Il dit même à un de ses disciples qui l'ayant voulu secourir avait frappé un des gens du grand sacrificateur, et lui avait coupé l'oreille : Remets ton épée en son lieu, car tous ceux qui prendront l'épée périront par l'épée. Crois-tu donc que je ne puisse prier mon Père qui m'enverrait incontinent plus de douze légions d'anges? Comment donc s'accompliraient les Écritures, qui disent qu'il faut qu'il en arrive ainsi (Matth., XXVI, 52)? Si quelqu'un s'imagine que ce soient là des fictions de ceux qui ont écrit l'histoire de l'Évangile, combien y a-t-il plus de raison de prendre pour des fictions ce que l'on ne dit que par un motif de passion et de haine contre Jésus et les chrétiens, et de prendre au contraire pour des vérités ce qui a été écrit par des personnes qui, pour justifier leur sincérité ont mieux aimé souffrir toutes choses, que de renoncer à la doctrine de Jésus? Car il ne serait pas possible que les disciples de Jésus eussent témoigné jusqu'à la mort tant de fermeté et de constance s'ils avaient eux-mêmes inventé ce qu'ils nous disent de leur maître; et pour peu qu'on ait de bonne foi, on avouera comme une chose tout évidente, qu'il fallait qu'ils fussent bien persuadés de la vérité de ce qu'ils écrivaient, pour s'exposer à de si fréquentes et de si cruelles persécutions, par la profession qu'ils faisaient do reconnaître ce Jésus pour le Fils de Dieu.

Ce qui suit, Que Jésus fut trahi par ceux qu'il appelait ses disciples, le Juif l'a tiré des Évangiles : mais ce qu'ils ne disent que de Judas, il le dit en pluriel des disciples, pour rendre son objection plus considérable. Il ne fait point, au reste, les réflexions qu'il devrait faire sur toutes les circonstances qu'ils nous rapportent de l'action de Judas: comment il avait l'esprit agité et combattu par des pensées contraires les unes aux autres, ne s'étant pas tout à fait abandonné à persécuter son Maître, et n'ayant pas aussi conservé pour lui tout le respect qu'il lui devait, comme son disciple. Le traître, dit l'histoire de l'Évangile, avait donné ce signal à la troupe qui était venue pour prendre Jésus: Celui que je baiserai, c'est celui qu'on demande, saisissez-vous-en (Matth., XXVI, 48); ce qui fait voir qu'il avait encore quelque respect pour lui : car à moins que de cela, il l'eût trahi ouvertement, sans se mettre en peine de cacher son mauvais dessein sous la feinte douceur d'un baiser. Il n'y a donc personne qui ne doive inférer de là, que dans l'âme de Judas, parmi les mouvements d'avarice qui le portaient à trahir méchamment son Maître, il y avait encore des traces de l'impression que les discours de Jésus y avaient faite, ce qui y laissait, pour ainsi dire, l'apparence de quelque reste de bonté. En effet, l'Évangile nous apprend que Judas le voyant condamné, se repentit de l'avoir trahi, et que reportant les trente pièces d'argent aux principaux sacrificateurs et aux sénateur», il leur dit : J'ai péché d'avoir trahi le sang innocent : mais ils lui répondirent : Que nous importe, c'est ton affaire ( Matth. XXVII, 3). Alors, il jeta cet argent dans le temple ; et s'étant retiré, il se pendit (Jean, XII, 6). Si malgré l'avarice de Judas, qui lui faisait dérober aux pauvres ce qu'on mettait pour eux dans la bourse, son repentir eut la force de l'obliger à reporter aux principaux sacrificateurs et aux sénateurs leurs trente pièces d'argent ; on en doit conclure que les enseignements de Jésus étaient encore capables de toucher en quelque sorte le cœur du traître qui n'avait pu les bannir entièrement de sa mémoire, ni perdre tout le respect qu'il leur avait porté. Mais ces paroles, J'ai péché d'avoir trahi le sang innocent, ne sont-elles pas une assez ouverte confession de son crime? Et jugez combien vif et pressant dut être le sentiment qu'il en eut, puisqu'il ne put même supporter la vie ; mais qu'après avoir jeté l'argent dans le temple, il se retira et se pendit, se faisant lui-même son procès, et montrant assez par là que ni ses larcins, ni sa trahison, ni tous ses autres péchés, n'avaient pu effacer de son âme le souvenir des leçons que Jésus lui avait faites. Celse dira-t-il que s'il paraît que l'apostasie de Judas, quelque loin qu'il eût poussé les effets contre son Maître, n'était pas pourtant pleine et entière, c'est par des preuves qui sont de l'invention des évangélistes ; et ne recevant pour vrai que ce qu'ils nous disent de sa trahison, ajoutera-t-il à leur témoignage qu'elle ne fut suivie d'aucun remords? Ce serait un procédé fort injuste de consulter toujours sa passion, pour recevoir ou pour rejeter la déposition des mêmes témoins. Mais il suffit, pour confondre ceux qui nous objectent la trahison de Judas, de leur alléguer le psaume CVIII, qui n'est tout entier qu'une prophétie qui le regarde. Il commence de cette sorte : Ô Dieu, ne retiens pas ma gloire dans le silence, car le méchant et le perfide a ouvert la bouche contre moi (Ps. CVIII ou CIX, 1) : El il y est prédit, que Judas, s'étant par son crime retranché lui- même du nombre des apôtres, un autre devait être mis à sa place. Ce qui est ainsi exprimé : Que sa charge soit donner à un autre ( Vers. 8). Après tout, quand nous supposerions que Jésus aurait été trahi par quelqu'un de ses disciples encore plus mal disposé que Judas, et tellement endurci qu'il ne se sentit plus du tout des instructions de son Maître ; que ferait cela contre Jésus, et qu'en pourrait-on inférer contre la vérité du christianisme? Nous avons déjà répondu à ce qu'il ajoute de la prise de Jésus, lorsque nous avons fait voir qu'il ne fut pas pris en fuyant, mais qu'il se livra volontairement lui-même pour nous tous. D'où il suit encore, que s'il fut lié, il le fut parce qu'il le voulut bien être, afin de nous enseigner à souffrir de bon cœur la même chose, pour les intérêts de la piété. Il n'y a rien, à mon avis, de plus puéril que ce qu'il dit ensuite : Qu'un bon général qui commande une nombreuse armée, n'est jamais trahi par ses soldats ; que l'on ne voit pas même qu'un chef de voleurs, quelque méchant qu'il soit et quelque perdus que soient les gens qui le suivent, ait rien à craindre de leur part tant qu'ils trouvent leur compte à lui obéir ; mais que pour Jésus. que ses propres disciples ont trahi, il n'a pu ni s'en faire considérer, comme un bon général est considéré de son armée, ni trouver le secret et l'artifice de s'en faire aimer, pour ainsi dire, à la manière d'un chef de voleurs. On lui pourrait alléguer l'exemple de plusieurs généraux d'armée et de plusieurs chefs de voleurs qui ont été trahis, les uns et les autres par ceux qui leur avaient prêté serment de fidélité. Mais quand il serait vrai que jamais aucun général d'armée, ni aucun chef de voleurs, n'aurait été trahi par ses gens, serait-ce une chose qu'on dût reprocher à Jésus, de l'avoir été par un de ses disciples ? Celse fait profession de philosophie. On peut donc lui demander si l'on doit former une accusation contre Platon, sur ce qu'Aristote l'abandonnant, après vingt ans d'assiduité, se déclara contre l'immortalité de l'âme, qui était le sentiment de son maître, et ne traita ses idées que de rêveries. On peut encore lui demander si, après la désertion d'Aristote; la doctrine de Platon dut passer pour fausse, et lui pour un mauvais dialecticien qui ne savait pas défendre ses sentiments ; ou s'il se peut, au contraire, que l'honneur de Platon et de sa doctrine demeurant en son entier, ainsi que le prétendent ses sectateurs, Aristote doive être regardé comme un ingrat et comme un malin. Chrysippe, tout de même en plusieurs endroits de ses écrits, reprend l'opinion de Cléanthe, et établit de nouveaux dogmes, bien qu'en sa jeunesse, il eût appris de lui les principes de la philosophie. Cependant Aristote avait, à ce que l'on dit, étudié vingt ans entiers sous Platon ; et Chrysippe aussi avait été longtemps dans l'école de Cléanthe, au lieu que Judas n'avait pas été trois ans avec Jésus. Qui voudrait parcourir les Vies de philosophes, on y trouverait plusieurs choses semblables à celle que Celse reproche à Jésus, sur le sujet de Judas, et l'on y verrait comment les pythagoriciens bâtissaient des cénotaphes à ceux qui après s'être adonnés quelque temps à la philosophie, recommençaient à vivre comme le reste des hommes. On ne dira pas pourtant que la retraite de ces déserteurs doive rien faire conclure contre la solidité de la doctrine de Pythagore, ni contre la force des raisons de ses disciples.

Le juif de Celse ajoute qu'ayant plusieurs choses à dire, touchant Jésus, qui sont toutes très véritables, mais bien éloignées du récit de ses disciples, il les passe à dessein sous silence. Quelles sont donc ces vérités qu'il passe ainsi sous silence, et qui ne sont pas conformes aux écrits des évangélistes? Ne serait-ce point une figure de rhétorique, pour faire croire qu'il aurait grand nombre de faits constants et de preuves convaincantes à produire contre la personne et contre la doctrine de Jésus, quoiqu'en effet il ne puisse rien alléguer de véritable et de bien fondé, qui ne soit tiré des évangiles?

Il accuse les disciples de Jésus d'avoir avancé faussement que leur maître avait prévit et prédit toutes les choses qui lui arrivèrent. Mais nous lui soutenons qu'ils n'ont rien dit en cela que de véritable : et nous le prouverons, malgré qu'il en ait, par plusieurs autres événements que notre Sauveur a prédits, comme sont les choses dont il avertit les chrétiens, des siècles entiers avant qu'elles leur dussent arriver. Qui n'admirera, par exemple, cet avertissement qu'il leur donne, Qu'ils seraient conduits à cause de lui devant les gouverneurs et devant les rois, pour servir de conviction à eux et aux peuples (Matth., X, 18) : et les autres prophéties semblables, où il déclare que ses disciples devaient être persécutés? car, y a-t-il dans le monde quelque autre doctrine dont on punisse les sectateurs ? Y en a-t-il jamais eu, pour donner lieu aux ennemis de Jésus de pouvoir dire que, voyant combien les dogmes faux et impies étaient mal reçus, il s'est fait honneur de cela même, en prédisant ce qu'il était aisé de juger qui arriverait aux siens? S'il fallait tirer les hommes devant les gouverneurs et devant les rois à l'occasion de quelques dogmes, il n'y en a point qu'on y dût plutôt tirer que les épicuriens, qui nient absolument la Providence, et que les péripatéticiens mêmes qui se moquent des prières et des sacrifices que l'on prétend faire à la Divinité. On me dira peut-être que les Samaritains aussi sont persécutés pour leur religion ; mais je réponds que les lois, ne permettant l'usage de la circoncision qu'aux Juifs seulement, et ceux de la secte dont nous parlons ne laissant pas de la pratiquer, ils sont condamnés à la mort, pour la marque qu'ils se font au corps, contre la défense des lois. Et l'on ne verra point qu'un juge, lorsqu'il interroge quelqu'un de ces prétendus dévots, lui donne le choix, ou d'être conduit au supplice en persévérant dans sa religion, ou de se faire absoudre en l'abandonnant. Dès là qu'on les voit circoncis, il n'en faut pas davantage pour leur faire leur procès sur-le-champ. Il n'y a que les chrétiens qui, suivant cette prédiction de leur Sauveur, Vous serez conduits à cause de moi devant les gouverneurs et devant les rois (Matth., X, 18), soient pressés jusqu'au dernier soupir par leurs propres juges de renoncer au christianisme et de se procurer la liberté et le repos en faisant les sacrifices et les serments que les autres font. Voyez encore avec quelle autorité Jésus disait: Quiconque me confessera et me reconnaîtra devant les hommes, je le reconnaîtrai aussi devant mon père qui est dans le ciel; et quiconque me renoncera devant les hommes, etc. (Matth., X, 32).

Remontez un peu par la pensée jusqu'au temps auquel Jésus parlait ainsi ; et considérez que ce qu'il prédisait n'était pas encore arrivé. Il vous peut venir dans l'esprit qu'il ne mérite aucune créance; que

ses discours ne sont que des paroles en l'air, et que sa prédiction demeurera sans effet. Mais si, suspendant votre jugement, vous différez à recevoir sa doctrine, que vous voyiez l'accomplissement de sa prophétie, vous direz sans doute en vous-même: Si les discours de Jésus se trouvent véritables, et que, suivant sa prédiction, les gouverneurs et les rois entreprennent la ruine de ceux qui feront profession d'être ses disciples, nous croirons alors qu'il avait reçu de Dieu un pouvoir aussi grand qu'il le fallait pour répandre sa doctrine dans le monde, et qu'il n'a parlé comme il a fait, qu'étant assuré qu'il n'y aurait point d'obstacles qu'elle ne surmontât. Qui pourrait, sans les mêmes mouvements d'admiration, se remettre devant les yeux Jésus prédisant alors, Que son Évangile serait prêché dans tout le monde pour servir de conviction aux rois et aux peuples (Matth., XXIV, 14 ), et voir ensuite cet Évangile effectivement prêché par toute la terre, aux Grecs et aux Barbares, aux savants et aux ignorants? Car il n'y a point de sortes de personnes à qui cette prédication n'ait fait sentir sa vertu ; il n'y a point de condition dans le monde, qui ait pu exempter les hommes de se soumettre à sa doctrine de Jésus. Que le juif de Celse, qui refuse de croire que Jésus eut prévu toutes les choses qui lui arrivèrent, considère comment la ville de Jérusalem subsistant encore, et les Juifs y faisant toutes les cérémonies de leur religion, Jésus prédit ce qu'elle devait éprouver par les armes des Romains. On ne dira pas que ceux avec qui il avait vécu et qui avaient été ses plus familiers auditeurs, se soient contentés d'enseigner de vive voix les choses qui font la matière des évangiles, sans laisser par écrit à leurs disciples ce qu'ils avaient à leur apprendre sur le sujet de Jésus. C'est dans ces écrits, qui nous ont été laissés par eux, qu'on lit ces paroles : Quand vous verres les armées environner Jérusalem, sachez que sa désolation est proche (Luc., XXI, 20). Il n'y avait alors autour de Jérusalem aucune armée qui l'assiégeât ou qui la bloquât. Ce fut sous l'empereur Néron que les Romains commencèrent à l'attaquer, et ils ne la prirent que sous l'empire de Vespasien, dont le fils, Titus, la ruina de fond en comble, à cause de la mort de Jacques le juste, frère de Jésus, nommé Christ selon la pensée de Josèphe ; mais selon la vérité, à cause de la mort de Jésus, le Christ de Dieu.

Celse pouvait au reste en user sur le sujet des prédictions de Jésus, comme il en a usé sur le sujet de ses miracles. Il pouvait avouer ou du moins nous accorder que Jésus avait prévu les choses qui lui arrivèrent, et faire semblant ensuite de traiter cela de bagatelle, comme il a voulu faire passer les miracles pour des illusions. Il n'avait qu'à dire que l'art de connaître l'avenir par des présages n'est pas un si grand secret, qu'il n'y ait eu plusieurs personnes à qui la science des augures ou celle des auspices, les entrailles d'une victime ou les figures d'un horoscope, aient appris ce qui leur devait arriver. Mais il n'a pas voulu faire cet aveu, comme le jugeant d'une plus grande importance que l'autre, par lequel il reconnaît en quelque sorte, que Jésus a fait des miracles; quoiqu'il tâche en même temps de les rabaisser de la manière que nous avons dit. Cependant Phlégon, dans le treizième ou quatorzième livre de ses Chroniques, si je ne me trompe, attribue à Jésus-Christ la connaissance de quelques événements à venir ; et bien que par méprise il mette Pierre au lieu de Jésus, il rend pourtant témoignage à celui qui avait fait la prédiction que les choses étaient arrivées comme il les avait prédites. En quoi il demeure d'accord, comme malgré lui, que les premiers auteurs de la doctrine que nous professons, ayant ainsi prévu des événements éloignés, ont dû être remplis d'une vertu divine.

Celse dit encore, Que les disciples de Jésus ne pouvant déguiser une chose trop publique, se sont du moins avisés de dire que leur maître avait tout prévu. Mais il faut ou connaître fort mal nos auteurs, on ne leur vouloir pas rendre justice, pour douter de leur sincérité, qui paraît en ce qu'ils rapportent de si bonne foi ; cette prédiction de Jésus à ses disciples : Je vous serai à tous cette nuit une occasion de scandale (Matth., XXVI, 31); ce qui arriva effectivement : et cette autre encore qu'il fit à Pierre et qui ne se trouva pas moins véritable : Avant que le coq chante, tu me renonceras trois fois (Vers. 34). Car s'ils n'eussent pas été sincères et qu'ils eussent été d'humeur à nous déguiser la vérité, comme Celse les en soupçonne, ils n'eussent jamais parlé ni du renoncement de Pierre, ni du scandale des autres disciples. Qui aurait pu alors nous le reprocher ? Ce sont des aventures qui ne sont connues que par le récit qu'ils en font : et il semble que la prudence les devait obliger à de le point faire, puisqu'ils voulaient que leurs écrits apprissent aux hommes à mépriser la mort pour la profession du christianisme. Mais comme ils savaient avec quelle force la doctrine de l'Évangile agirait sur les cœurs, ils savaient aussi que ces exemples perdraient, je ne sais comment, ce qu'ils avaient de contagieux ; et ils n'ont par craint qu'on s'en fit un prétexte de révolte.

Il n'y a rien de plus ridicule que ce qu'il ajoute, que les disciples de Jésus n'ont écrit cela que pour mettre son honneur à couvert. C'est, dit-il, comme si . pour prouver qu'un homme est juste, on faisait voir qu'il commet des injustices; que, pour prouver qu'il est modéré, on fit voir qu'il est coupable d'un meurtre; que, pour prouver qu'il est immortel, on fit voir qu'il est mort: et qu'on nous voulût payer de cette raison, qu'il avait prédit toutes ces choses. On voit d'abord combien ses exemples sont mal appliqués; car il n'y a aucun inconvénient à dire que Jésus, ayant entrepris de se proposer lui-même aux hommes pour un modèle qui leur apprit comment il faut vivre, il ait aussi voulu leur montrer comment il faut mourir, quand c'est un devoir de piété. Ajoutez à cela que la mort qu'il a soufferte pour les hommes a été une chose utile à tout l'univers, comme nous l'avons fait voir dans notre premier livre. Celse s'imagine que c'est lui donner gain de cause, bien loin de répondre à ses objections, que d'avouer, de quelque manière que ce soit, la passion de Jésus; mais il ne se l'imagine que faute de savoir les profonds mystères que S. Paul nous y découvre, et les diverses prédictions que les prophètes nous en ont laissées dans leurs écrits. Il ne sait pas non plus qu'il y a quelque hérétique qui a soutenu que Jésus n'a pas souffert réellement, mais qu'il n'a souffert qu'en apparence. S'il le savait, il ne dirait pas : Vous ne prétendez point que sa passion n'ait été qu'une vaine apparence, qui ait trompé les yeux des impies ; mais vous confessez sans détour qu'il a effectivement souffert. Pour nous, nous n'avons garde de dire que Jésus-Christ n'a souffert qu'en apparence, de peur qu'il ne suive de là qu'il n'est ressuscité qu'en apparence non plus. Car qui est mort véritablement, il faut que, s'il est ressuscité, il soit ressuscité véritablement aussi ; mais qui n'est mort qu'en apparence, il ne peut être ressuscité véritablement. Je sais que les incrédules se moquent de cette résurrection de Jésus-Christ; et c'est pour cela que je leur veux alléguer ici ce que Platon écrit (Plat., liv. X, de la Républ.) touchant Er, fils d'Arménius, qui, au boni de douze jours, se releva de son bûcher, et raconta ce qu'il avait vu parmi les morts. L'histoire qu'Héraclide fait de cette femme, qui demeura si longtemps sans aucun signe de respiration, peut aussi avoir son usage en cet endroit, puisque c'est à des incrédules que nous avons affaire; et nous y pouvons encore joindre ce qu'on dit de plusieurs autres personnes qui sont sorties que Jésus disait lui- même dans l'Évangile selon S. Jean : Nul ne m'ôte mon âme. mais c'est de moi-même que je la quitte : j'ai le pouvoir de la quitter, et j'ai le pouvoir de la reprendre (Jean, X, 18j. Il se peut faire que ce que l'âme se hâta de sortir du corps, ce fut pour le conserver et pour empêcher qu'on ne lui rompit les jambes, comme on les rompit aux deux voleurs qui étaient crucifiés avec Jésus. Car les soldats rompirent les jambes du premier et de l'autre qui était aussi crucifié avec lui; mais étant tenus à Jésus et voyant qu'il était mort, ils ne lui rompirent point les jambes (Jean, XIX, 32). Ainsi, nous avons répondu à cette partie de l'objection de Celse : Comment nous persuaderez-vous qu'il l'ait prédit? A l'égard de cette autre : Comment nous ferez-vous croire qu'un mort soit immortel ? nous disons à qui le voudra entendre, que ce n'est pas celui qui est mort qui est immortel, mais celui qui est ressuscité d'entre les morts. Et non seulement ce n'est pas le mort qui est immortel ; ce n'est pas même ce Jésus non encore mort, composé de deux natures, et qui devait mourir ; car un homme qui doit mourir n'est pas immortel; pour être immortel, il faut n'être plus sujet à la mort. Et nous savons que Jésus-Christ, étant ressuscité d'entre les morts, ne mourra plus, et que la mort n'a plus désormais d'empire sur lui : quoi qu'en puissent dire ceux qui ne sont pas capables de le comprendre (Rom., VI, 9).

C'est avec aussi peu de raison que Celse dit : Quel dieu, quel démon, quel homme sage, sachant que de telles choses lui devaient arriver, n'aurait pas fait ce qu'il aurait pu pour s'en garantir, au lieu de se laisser surprendre par des malheurs qu'il aurait prévus? Socrate savait bien qu'il mourrait en buvant la ciguë ; et s'il eut voulu croire Criton, il se fût sauvé des prisons pour éviter la mort. Mais il ne jugea pas le devoir faire, et il aima mieux mourir en philosophe que de se conserver la vie par des moyens indignes d'un philosophe. Léonidas, chef des Lacédémoniens, savait bien aussi qu'il allait mourir aux Thermopyles avec ceux qui le suivaient; mais bien loin de préférer sa vie à son honneur, Dînons, leur dit-il, comme des gens qui doivent souper dans les enfers. On trouverait plusieurs autres histoires semblables, si l'on voulait se donner la peine de les ramasser. El faut-il s'étonner que Jésus n'ait pas évité des maux qu'il avait prévus, puisque S. Paul, son disciple, ayant été averti de ce qui lui devait arriver à Jérusalem, alla bien affronter le danger qui l'y menaçait, et blâma les larmes de ceux qui le voulurent détourner de son dessein (Act., XXI, 12)? Combien même y en a-t-il eu parmi nous qui, se voyant près de mourir pour la profession du christianisme, et sachant que, s'ils y renonçaient, on les remettrait en liberté et en la jouissance de leurs biens, ont méprisé leur vie et se sont volontairement abandonnés à la mort pour la piété?

La pensée de Celse n'est pas plus juste quand il fait dire à son Juif : S'il avait prédit et la trahison de l'un et le renoncement de l'autre, comment celui-ci a-t-il osé le renoncer et celui-là le trahir? Ne devaient-ils pas, tous deux, le craindre comme un Dieu, et ne lui point faire ces injures ? Mais cet homme si éclairé ne voit pas qu'il y a de la contradiction en ce qu'il pose : car si Jésus, étant Dieu, avait prévu ces événements et que sa prévision ne pût être fausse, il était impossible que celui dont il avait prévu la trahison ne le trahit, et que celui dont il avait prévu le renoncement ne le renonçât. S'il en avait pu arriver autrement et qu'il eût pu se faire qu'après en avoir été avertis, l'un ne l'eût pas trahi, et l'autre ne l'eût pas renoncé, il n'aurait pas dit la vérité lorsqu'il déclara que l'un le trahirait et que l'autre le renoncerait. Mais s'il prévit que Judas le trahirait, il prévit aussi la méchanceté qui l'y devait obliger, dont cette prévision ne pouvait pas entièrement changer la nature; s'il connut de même que Pierre le renoncerait, c'est qu'il connaissait la faiblesse qui en serait la cause, sans qu'une telle connaissance y pût remédier si promptement. Que veut dire le juif quand il ajoute qu'ils le trahirent pourtant et le renoncèrent, sans se soucier de lui? Nous avons déjà fait voir combien il s'en faut que cela ne soit vrai à l'égard de Judas, qui le trahit; et il n'est pas moins aisé d'en faire voir la fausseté à l'égard de Pierre, qui, après l'avoir renoncé, sortit dehors et pleura amèrement (Matth., XXVI, 75).

Ce qui suit est de même force que le reste: Si un homme découvre les embûches qu'on lui dresse et le fait connaître à ceux qui les lui dressaient, il les en détourne et les fait changer de pensée. Car on a vu souvent qu'on ne s'est point rebuté de dresser des embûches à des personnes qui s'en étaient aperçues. Enfin, pour conclusion, il raisonne de cette sorte : Il ne faut donc pas s'imaginer que ces choses soient arrivées parce qu'il les avait prédites ; cela ne se peut. De ce qu'elles sont arrivées, on doit conclure au contraire qu'il est faux qu'il les eût prédites : car il est impossible que des gens qui auraient été avertis, fussent encore capables de trahir et de renoncer. Mais ayant détruit ses principes, nous avons, par même moyen, détruit sa conséquence : Qu'il ne faut pas croire que ces choses soient arrivées parce qu'il les avait prédites. Nous disons qu'elles sont arrivées comme étant possibles, et que, puisqu'elles sont arrivées, il paraît que la prédiction était véritable; car c'est par l'événement qu'on juge de la vérité des choses à venir. C'est donc sans nul fondement que Celse conclut qu'il est faux qu'elles eussent été prédites, et qu'il est impossible que des gens qui auraient été avertis, fussent encore capables de trahir et de renoncer.

Voyons maintenant ce qu'il ajoute : Puisqu'il était Dieu, dit-il, et qu'il avait prédit ces choses, il fallait nécessairement qu'elles arrivassent. Un Dieu donc aura fait des impies et des scélérats, de ses disciples et de ses prophètes, avec qui il vivait dans la plus étroite familiarité, lui qui devait faire du bien à tout le monde, mais particulièrement à ceux qui mangeaient à sa table. A-t-on jamais ouï dire que des hommes, qui eussent ensemble une pareille liaison, se soient mutuellement dressé des embûches ? Mais voici un Dieu, que les droits de l'hospitalité ne peuvent mettre à couvert de celles des hommes ; et, ce qui est de plus étrange, un Dieu qui vient en dresser lui-même à ses plus intimes amis, dont il fait des traîtres et des lâches. Comme vous voulez que je suive Celse pied à pied, et que vous ne me permettez pas même de passer par-dessus ce qui me semble le plus digne de mépris dans ses objections, il faut bien que je réponde encore à celle-ci. Je dis donc que Celse s'imagine que quand une chose a été divinement prédite, elle n'arrive qu'en vertu de la prédiction. Mais nous, qui sommes d'un autre sentiment, nous ne croyons pas que celui qui prédit la chose, soit cause qu'elle arrive, parce qu'il a prédit qu'elle arriverait : nous croyons au contraire que la chose devant arriver, soit qu'on la prédise, ou qu'on ne la prédise pas, c'est elle qui donne occasion de la prédire à celui qui connaît l'avenir. Et il faut que celui qui prédit quelque événement, ait tout ceci dans la pensée : Telle chose pouvant arriver, ce sera telle autre qui arrivera; car nous ne S retendons nullement que les prophètes ôtent, ce qu'ils prédisent, la possibilité d'arriver ou de n'arriver pas; comme s'ils disaient: telle chose arrivera nécessairement et il est impossible qu'elle arrive d'une autre manière. Ce n'est que sous cet égard de possibilité qu'on a pu prévoir des choses du nombre de celles qui dépendent de la volonté de l'homme, telles qu'il s'en trouve des exemples, et dans l'Écriture sainte, et dans les histoires des Grecs. Selon les principes de Celse, ce raisonnement que les logiciens appellent vaine subtilité, ne serait pas un sophisme, bien que c'en soit un, dans les règles de la droite raison. Pour faire mieux entendre ce que je dis, je vais produire, de l'écriture, l'exemple des prophéties qui s'y trouvent, touchant Judas, conformes à la prédiction de notre Sauveur; et tirer, des histoires grecques, l'exemple de l'oracle rendu à Laïus ; car je yeux bien supposer ici que cet oracle soit véritable, cela ne pouvant faire aucun tort à mon sujet. Voyez le psaume CVIII où il est dit d'abord, en la personne de notre Sauveur, parlant de Judas : Ô Dieu, ne retiens pas ma gloire dans le silence, car le méchant et le perfide ont ouvert la bouche contre moi (Ps. CVIIl ou CIX, 1) : et considérez, dans toute la suite, que si la trahison de Judas y est marquée, il y est marqué aussi qu'elle aurait sa cause en lui- même, et qu'il se rendrait digne de toutes les malédictions qui lui sont dénoncées pour ses crimes. Qu'elles tombent sur lui, dit le prophète, parce qu'il a négligé les œuvres de miséricorde, et qu'il a persécuté l'homme pauvre et accablé de misère (Vers. 16). Il pouvait donc ne pas négliger les œuvres de miséricorde, et ne pas persécuter celui qu'il a persécuté. C'est parce qu'il l'a fait, quoiqu'il put ne le pas faire, c'est par la trahison dont il s'est rendu coupable, qu'il a mérité toutes les imprécations de ce psaume. L'oracle de Laïus, que j'allègue en faveur des Grecs, se trouve dans les tragédies d'un ancien poète, soit qu'il en rapporte les propres termes, ou qu'il en substitue d'équivalents :

Ne cherche point malgré la destinée,

A voir chez lui les doux fruits d'hyménée

Ils te seront un funeste poison.

Par les mains de celui qui te devra la vie,

La tienne le sera ravie,

Et l'on verra de sang regorger la maison.

(EURIP. dans les Phéniciennes).

Nous supposons que celui qui parle, avait la connaissance de l'avenir : et ce qu'il dit fait voir clairement qu'il ne tenait qu'a Laïus de s'empêcher d'avoir un fils; mais qu'à moins qu'il ne s'en empêchât, sa famille allait devenir le théâtre des aventures tragiques d'Œdipe, de Jocaste, et de leurs enfants. Pour ce qui est de ce que l'on nomme vaine subtilité, c'est cette espèce de sophisme qui se voit dans l'exemple du malade à qui l'on fait ce raisonnement captieux, pour le détourner d'appeler le médecin : si vous êtes destiné à relever de cette maladie, vous en relèverez, soit que vous appeliez le médecin, ou que vous ne l'appeliez pas; mais si vous êtes destiné à n'en pas relever, vous n'en relèverez point, soit que vous appeliez le médecin, ou que vous ne l'appeliez pas; soit donc que vous soyez destiné à relever de cette maladie, ou que vous soyez destiné à n'en pas relever, ce sera inutilement que vous appellerez le médecin. A cette manière de raisonner, on en oppose assez plaisamment une autre toute pareille : Si vous êtes destiné à avoir des enfants, vous en aurez, soit que vous preniez une femme, ou que vous n'en preniez pas; mais si vous êtes destiné à n'avoir point d'enfants, vous n'en aurez point, soit que vous preniez une femme ou que vous n'en preniez pas ; soit donc que vous soyez destiné à avoir des enfants, ou que vous soyez destiné à n'en point avoir, ce sera inutilement que vous prendrez une femme. Car comme, dans ce dernier exemple, il est absurde de conclure que c'est inutilement qu'on prend une femme, puisqu'à moins que d'en prendre il est impossible d'avoir des enfants : dans l'autre, tout de même, si c'est par le secours du médecin qu'on doit relever de la maladie, il est faux qu'il soit inutile d'appeler le médecin ; bien loin d'être inutile, il est absolument nécessaire de l'appeler. Voilà ce que j'ai été obligé de dire pour répondre à cette subtile objection de Celse ; Puisqu'il était Dieu, et qu'il avait prédit ces choses, il fallait nécessairement qu'elles arrivassent. Si par son nécessairement, il entend une nécessité de contrainte, nous lui nions ce qu'il avance ; car il était possible que la chose n'arrivât pas : mais s'il n'entend que la certitude de l'événement, laquelle n'ôte point à la chose cette possibilité de ne pas arriver, cela ne fait rien contre nous ; et l'on n'en saurait inférer que Jésus soit la cause de la lâcheté de l'un, et de la perfidie de l'autre, pour avoir prédit à celui-ci qu'il le trahirait, et à celui-là qu'il le renoncerait : car si Jésus, parlant de Judas, dit entre autres choses : Celui qui met avec moi la main dans le plat, me doit trahir (Matth. XXVI, 23), c'est que connaissant cette méchante âme, lui qui, selon nous, connaissait ce qui était dans l'homme, il vit bien que le respect qu'un disciple doit à son maître n'y était pas assez solidement établi, pour résister aux suggestions de l'avarice (Jean, II, 25).

Voyez encore s'il y a rien de plus vain, ni de plus manifestement faux, que ce que Celse dit : Que c'est une chose inouïe que des hommes qui mangent à même table se dressent mutuellement des embûches, et que si les hommes ne t'en dressent point, en de pareilles circonstances, il était encore moins vraisemblable qu'un Dieu en dût craindre de la part de ceux avec qui il vivait dans une si étroite société. Car qui ne sait qu'il y a une infinité de personnes qui, ayant entre elles ces sortes de liaisons, n'ont pas laissé pour cela de se dresser des embûches les unes aux autres ? Les histoires des Grecs et des Barbares sont pleines de pareils exemples ; et c'est le reproche que ce poète de Paros, si connu par ses vers ïambiques, faisait autrefois à Lycambe :

Les droits sacrés de la table et du sel

Devraient te faire abhorrer ton parjure.

(Archiloque.)

Si l'on veut avoir une plus ample confirmation de cette vérité, il ne faut que s'adresser à ceux qui s'appliquent à la science de l'histoire, et qui, pour s'y donner tout entiers, négligent une étude plus nécessaire, par laquelle ils apprendraient à bien vivre. Après cela, comme si tout ce qu'il dit était des démonstrations auxquelles il n'y eût rien à répliquer, il ajoute : Et ce qui est de plus étrange, voici un Dieu qui dresse lui-même des embûches à ses plus intimes amis, dont il fait des traîtres et des lâches. Mais si vous lui demandez d'où il paraît que Jésus ait dressé des embûches à ses disciples, ou qu'il en ait fait des traîtres et des lâches, il ne vous en saurait donner d'autres preuves que sa prétendue conséquence, dont les moins éclairés peuvent aisément montrer la nullité.

Il dit ensuite : S'il n'a souffert que parce qu'il l'avait ainsi résolu, pour obéir à son Père, il est évident qu'étant Dieu, exempt de contrainte, rien de tout ce qu'on lui a fait par sa propre volonté n'a dû lui causer ni peine ni douleur. Mais il ne voit pas que ce qu'il pose, se contredit manifestement : car si, comme il l'avoue, Jésus a souffert, parce qu'il l'avait ainsi résolu, pour obéir à son Père, nous n'en demandons pas davantage; Jésus a souffert : et s'il a souffert, il est impossible que ceux qui l'on fait souffrir ne lui aient causé de la douleur, la souffrance n'étant pas une chose agréable. Si rien de tout ce qu'on lui a fait par sa propre volonté n'a du lui causer ni peine ni douleur, comment Celse avoue-t-il qu'il a souffert? Ce qui le trompe, c'est qu'il ne considère pas que Jésus ayant voulu naître de la même manière que nous naissons, le corps qu'il a pris en naissant a dû nécessairement être susceptible des mêmes peines et de la même douleur que les nôtres : si par les peines et par la douleur on entend des choses fâcheuses à la nature. Comme donc il a voulu prendre une chair qui n'eût pas de différence essentielle d'avec celle des autres hommes, il l'a voulu prendre aussi avec toutes les faiblesses et tontes les incommodités auxquelles elle est sujette, de sorte que l'ayant une fois prise, il n'a plus été en son pouvoir de s'exempter de douleur, et ses ennemis ont eu celui de lui en causer. Il aurait bien pu s'empêcher de tomber entre leurs mains, comme nous l'avons fait voir ci-dessus, mais sachant combien la mort qu'il devait souffrir pour les hommes serait utile à tout l'univers, comme nous l'avons aussi prouvé, il se présenta volontairement à ceux qui venaient pour le prendre.

Celse continue : et pour montrer que ce que Jésus souffrait lui causait une douleur qu'il ne pouvait faire qui ne fût pas douleur, il ajoute : Pourquoi donc fait-il de telles plaintes et de telles lamentations, et pourquoi souhaite-t-il d'être délivré de cette mort qui faisait le sujet de sa crainte, s'exprimant ainsi, à peu près : Ô mon Père, s'il se pouvait que ce calice s'éloignât de moi ? C'est encore ici un trait de la malignité de Celse. Au lieu de reconnaître la sincérité des évangélistes, qui pouvaient passer sous silence tout ce qui sert de prétexte à ses reproches, mais qui ne l'ont pas voulu faire pour une infinité de raisons qu'on en donnerait, s'il était question d'expliquer les Évangiles, il abuse de ce qu'ils disent; et, pour avoir lieu de déclamer, il y mêle des choses qu'ils ne disent point. Car ils n'ont jamais parlé des lamentations qu'il veut que Jésus ait faites. Il rapporte bien, quoiqu'en des termes un peu différents, la prière que Jésus faisait à son Père : Mon Père, que ce calice s'éloigne de moi, s'il est possible (Matth., XXVI, 39); mais il ne rapporte point ce qui suit, où l'obéissance de Jésus et sa fermeté paraissent si visiblement: Qu'il en soit pourtant, non selon ma volonté, mais selon la tienne. Et il ne fait pas semblant non plus d'avoir lu ces autres paroles, où notre Sauveur achève défaire voir que, sur l'arrêt de sa passion, il était pleinement résigné à la volonté de son Père : Si ce calice ne peut passer sans que je le boive, que ta volonté soit faite (Matth., XXVI, 42). Celse imite en cela ces malheureux qui, faisant une ouverte profession d'impiété, tournent en un mauvais sens les passages de l'Écriture. Ils ont bien remarqué qu'elle dit, Je ferai mourir (Deut. XXXII, 39), et ils nous le reprochent souvent; mais ils ne se souviennent nullement qu'elle ajoute :Je ferai vivre, pour montrer, par ces deux expressions jointes ensemble, que si Dieu fait mourir ceux qui vivent dans l'iniquité et qui ne sont au monde que pour la ruine publique, il leur rend une vie beaucoup meilleure, et telle qu'il la donne à ceux qui meurent au péché. Ils ont bien encore pris garde qu'elle dit : Je frapperai (Is., LVII, 17. et 18): mais ils ne voient pas qu'elle ajoute : Je guérirai ; nous représentant Dieu comme un médecin qui fait de grandes et de douloureuses incisions à son malade, non dans le dessein de le défigurer ou de lui faire du mal, mais pour lui arracher du corps ce qui empêche sa guérison, et pour rétablir sa santé, qui est ce qu'il a en vue. Ils ne lisent pas non plus tout d'une suite : C'est lui qui fait la plaie, et c'est lui qui la consolide (Job, V, 18) ; mais ils s'arrêtent à ces premières paroles : C'est lui qui fait la plaie. Celse, ou son juif, tout de même, se contentant de faire dire à Jésus : Ô mon Père, s'il se pouvait que ce calice s'éloignât de moi; il supprime ce qui suit, où Jésus témoigne sa résignation et sa constance. Il y aurait ici beaucoup de choses à dire, qu'on puiserait dans la sagesse de Dieu, et qui seraient propres pour ceux que saint Paul nomme parfaits : Nous prêchons, dit-il, la sagesse aux parfaits (1 Cor., II, 6).

Mais il faut réserver cela pour une autre occasion, et se contenter maintenant de toucher en deux mots ce qui fait notre sujet.

Nous avons déjà remarqué ci-dessus que Jésus disait quelquefois des choses qu'il fallait rapporter à ce premier-né de toutes les créatures, qui était en lui, (Col., I, 15), comme par exemple :Je suis la voie, la vérité et la vie (Jean, XIV, 6), et les autres semblables; et qu'il en disait aussi quelquefois qui se devaient rapporter à l'homme qui paraissait au dehors, comme : Mais maintenant, vous cherches à me faire mourir, moi qui suis un homme qui vous ai dit la vérité, telle que je l'ai apprise de mon Père (Jean, VIII, 40). Dans cette rencontre, où il parle en tant qu'homme, il fait voir et la faiblesse de la chair humaine et la promptitude de l'esprit. La faiblesse de la chair, lorsqu'il dit : Mon Père, que ce calice s'éloigne de moi, s'il est possible; la promptitude de l'esprit, quand il ajoute : Qu'il en soit pourtant non selon ma volonté, mais selon la tienne. Et s'il faut faire considération de l'ordre de ses paroles, voyez de quelle sorte il commence par ce qui était, pour ainsi dire, un effet de la faiblesse de la chair, et comment il finit par les mouvements de l'esprit, qui sont même en plus grand nombre; car au lieu qu'il ne dit qu'une fois, Mon Père, que ce calice s'éloigne de moi, s'il est possible, il ne se contente pas de dire, Qu'il en soit pourtant, non selon ma volonté, mais selon la tienne ; il ajoute encore, Mon Père, si ce calice ne peut passer sans que je le boive, que ta volonté soit faite. Il faut remarquer de plus qu'il ne dit pas absolument. Que ce calice s'éloigne de moi, mais qu'il s'exprime ainsi, d'une manière pleine de piété et de retenue : Mon Père, que ce calice s'éloigne de moi, s'il est possible. Je pourrais encore expliquer ce passage comme je sais qu'il y en a qui l'expliquent : c'est que notre Sauveur voyant quels malheurs allaient fondre sur la ville de Jérusalem et sur toute la nation des Juifs, pour punition des outrages qu'ils lui feraient, a tant de bonté pour ce misérable peuple, que le désir de le conserver est le seul motif qui lui fait dire, Mon Père, que ce calice s'éloigne de moi, s'il est possible ; comme s'il disait : Puisqu'on buvant ce calice de souffrances, je dois être cause que tout un peuple perdra ta faveur, je te prie que ce calice s'éloigne de moi, s'il est possible, afin que les mauvais traitements qu'on me fera ne te donnent pas lieu d'abandonner tout à fait ton héritage. S'il était vrai, au reste, comme Celse le voudrait, que ce qu'on fit alors à Jésus n'eût dû lui causer ni peine ni douleur, comment ceux qui sont venus après lui auraient- ils pu le proposer en exemple aux autres hommes, pour les obliger à souffrit les maux qui accompagnent la piété, puisqu'il n'aurait point souffert comme eux, et que toute sa passion n'aurait été qu'une apparence trompeuse.

Le juif accusant toujours d'imposture les disciples de Jésus : Vous nous débitez des fables, leur dit-il, mais vous ne savez pas seulement leur donner de la vraisemblance. Je réponds à cela que si les disciples de Jésus eussent voulu user de déguisement, le plus court eût été de ne rien dire du tout de ce qu'on lui reproche. Car qui aurait pu nous objecter le discours qu'il tint dans le temps de son abaissement, si les évangiles ne nous les avaient conservés ? Celse ne prend pas garde qu'on ne peut attribuer aux mêmes personnes de s'être laissé séduire sur le fait de Jésus en le prenant pour un Dieu et pour celui qui avait été promis par les prophètes, et d'avoir été convaincues en leur conscience que ce qu'elles disaient de lui n'était autre chose que des fables dont elles étaient elles-mêmes les inventeurs. Il faut ou qu'elles n'aient point inventé ce qu'elles ont écrit, mais qu'elles aient dit sincèrement ce qu'elles crevaient véritable, ou que, si ce qu'elles ont écrit sont des fables de leur invention, elles ne se soient point laissé séduire sur le fait de Jésus et ne l'aient point pris pour un Dieu.

Il dit après cela qu'il y en a parmi nos fidèles qui, comme des gens à qui le vin fait faire des violences contre eux-mêmes, se portent à changer le premier texte de l'Évangile en trois ou quatre façons différentes, et autant de fois qu'ils le jugent à propos, afin qu'à la faveur de ces changements ils puissent nier les choses qu'on leur objecte. Pour moi, je n'en connais point d'autres qui entreprennent de changer le texte de l'Évangile que les disciples de Marcion et de Valentin, et ceux de Lucien aussi, à ce que je crois. Mais cette entreprise ne doit pas être imputée à la religion chrétienne : c'est le crime particulier de ceux qui ont l'audace d'altérer ainsi les Écritures. Et comme ce serait blesser l'équité que de reprocher à la philosophie les fraudes des sophistes elles faux dogmes, soit des épicuriens, soit des péripatéticiens, soit de telle ou telle autre secte où il s'en rencontre, il ne serait pas juste non plus de vouloir que le vrai christianisme fut responsable de la témérité de ceux qui corrompent les évangiles et qui donnent la naissance à des hérésies contraires à la doctrine de Jésus-Christ.

Mais puisque Celse fait encore faire par son juif un nouveau procès aux chrétiens sur l'usage qu'ils font des prédictions qui se trouvent pour Jésus dans les prophètes, il faut ajouter ici à ce que nous en avons déjà dit, que lui, qui veut qu'on le croie si soigneux d'instruire les hommes, devait se donner la peine de rapporter ces prophéties, avec l'explication des chrétiens, pour montrer ensuite par ce qu'il aurait jugé le plus convaincant que, quelque vraisemblable qu'elle paraisse, elle n'a pourtant rien de solide. Du moins n'aurait-il pas semblé qu'avec trois ou quatre petits mots il eût cru pouvoir décider en sa faveur une question de cette importance. Et comme il dit qu'il y a une infinité de personnes à qui l'on peut appliquer les prophéties avec beaucoup plus de vraisemblance qu'à Jésus, il était d'autant plus obligé de faire ferme sur cet article, qui étant un article capital et la plus forte démonstration des chrétiens, méritait bien qu'il s'y arrêtât, et qu'il fit voir sur chacune de ces prophéties en particulier, comment on peut l'appliquer à d'autres personnes avec beaucoup plus de vraisemblance qu'à Jésus. Mais Celse ne s'est pas même aperçu que ce qui aurait peut-être quelque couleur, étant dit contre les chrétiens par un homme qui rejetterait les écrits des prophètes, n'en avait aucune dans la bouche de son juif : car un juif ne demeurera jamais d'accord qu'il y ait une infinité de personnes à qui l'on puisse appliquer les prophéties avec beaucoup plus de vraisemblance qu'à Jésus. Il expliquera les passages à sa manière, s'efforçant de réfuter sur chacun l'explication des chrétiens, et s'il n'établit solidement ce qu'il avance, il tâchera du moins de le faire.

C'est une remarque que nous avons déjà faite ailleurs, que les prophètes parlent de deux venues du Christ : ainsi nous pouvons maintenant nous dispenser de répondre à ce que le juif dit ici : Que les prophètes parlent de celui qui devait venir comme d'un grand prince et d'un redoutable conquérant, qui devait être le maître de toute la terre et le roi de tous les peuples. Ce qu'il ajoute : Mais qu'ils n'ont point parlé d'une telle peste, est sans doute un effet de la bile judaïque ; et le juif ne pouvait jamais mieux jouer son personnage qu'en disant ainsi des injures à Jésus sans les appuyer ou du moins les colorer d'aucune preuve. Je défie et les Juifs, et Celse, et le monde tout entier avec eux, d'en alléguer qui justifient qu'on puisse donner le nom de peste à un homme qui relire tant de personnes de l'abîme des vices, pour les faire vivre conformément à la nature, dans la pratique de la tempérance et de toutes les autres vertus.

C'est avec la même témérité que Celse dit que ce n'est point là le caractère d'un Dieu ni d'un Fils de Dieu; qu'il n'y a personne qui le put reconnaître à des marques si dignes de mépris, et qu'on ne le prendra jamais pour tel sur la foi de quelques interprétations forcées. Il devait donc rapporter ces interprétations forcées et ces marques si dignes de mépris avec ce qu'il avait à dire contre les unes et contre les autres, afin que si ses objections méritaient qu'on y répondît, les chrétiens se missent en devoir de le faire. Ce qu'il voulait, au reste, qu'il arrivât à Jésus pour faire paraître sa grandeur lui est effectivement arrivé, et c'est un fait d'une vérité évidente, quoi que Celse ne la veuille pas voir. Il fallait, dit-il, qu'il en fût du Fils de Dieu comme du soleil qui faisant découvrir toutes choses par sa lumière, fait qu'on le découvre lui-même le premier. Aussi pouvons-nous dire que с'est ce qu'a fait Jésus. On a vu de son temps fleurir la justice et abonder la paix (Ps. LXXI ou LXXÏI, 7). Témoin cette paix profonde qui accompagna et qui suivit sa naissance ; Dieu qui roulait préparer les nations à recevoir la doctrine de son Fils, les ayant toutes assujetties à l'empire romain, de peur que le peu de liaison qu'ont entre eux des peuples qui vivent sous divers princes ne fût un obstacle aux apôtres de Jésus dans l'exécution de l'ordre qu'il leur avait donné d'aller instruire toutes les nations (Matth., XXVIII, 19). Tout le monde sait qu'il naquit sous l'empereur Auguste qui, ayant soumis à sa domination la plus grande partie des hommes, les avait comme ramassés en un seul corps. Il y avait encore un autre inconvénient à craindre pour les apôtres, si la terre, qu'ils devaient remplir de la doctrine de Jésus, avait été partagée en plusieurs états différents : c'est que les hommes ne fussent obligés de prendre les armes et de se faire la guerre les uns aux autres pour les intérêts de leur patrie; car il en était ainsi arrivé dans tous les siècles qui avaient précédé celui d'Auguste, et les démêlés des Athéniens avec les peuples du Péloponnèse doivent servir d'exemple de ce qui se passait ailleurs. Comment donc cette doctrine paisible, qui ne permet pas même aux hommes de repousser les injures de leurs ennemis, aurait-elle pu s'établir dans le monde si la venue de Jésus n'avait fait partout succéder le calme à l'orage?

Celse accuse ensuite les chrétiens d'user île surprise, lorsqu'en parlant du Fils de Dieu, ils l'appellent la propre parole de Dieu ; et il croit que son accusation est sans réplique, Parce, dit-il, qu'au lieu de cette parole pure et sainte qu'ils nous promettaient, ils nous présentent un misérable homme qui a fini sa vie sur une croix, le plus honteux de tous les supplices. Mais c'est une objection à laquelle nous avons déjà répondu en passant, lorsque, répondant aux précédentes, nous avons fait voir que le premier-né de toutes les créatures a pris le corps et l'âme d'un homme ; que Dieu, pour créer toutes les choses que nous voyons dans le monde, ne fît que commander qu'elles fussent; et que ce fut Dieu le Verbe (la Parole) qui reçut ce commandement. Puisque c'est un juif que Celse nous donne à combattre, nous pouvons bien encore lui alléguer ce passage dont nous nous sommes servis ci-dessus : Dieu a envoyé sa Parole et les a guéris ; il les a tirés de la corruption où ils étaient (Ps. CVI ou CVII, 20). Mais ce qu'il ajoute en la personne du même Juif : Que si c'était véritablement cette Parole qui, selon nous, fût le Fils de Dieu, ils approuveraient notre pensée, est une chose que je n'ai jamais entendu dire à aucun juif, quoique j'aie assez souvent disputé contre des plus savants de leurs sages.

Je ne crois pas qu'il soit nécessaire que nous nous arrêtions ici à montrer que Jésus ne peut être un fourbe rempli de vanité et qui ne se soutenait que par des prestiges. Nous l'avons suffisamment montre en un autre endroit; et ce ne serait jamais fait, si nous voulions imiter les vaines répétitions de Celse. Voyons plutôt ce qu'il dit contre la généalogie de notre Sauveur. Il ne l'attaque pas, comme font d'autres, par la différence qui s'y trouve, ni par les disputes qui sont entre les chrétiens mêmes sur ce sujet; car la vanité dont il est lui-même rempli et qui lui fait dire qu'il sait tous nos mystères, est si bien fondée, qu'il ne sait pas même former ses doutes avec jugement sur l'Écriture. Il dit donc que cette généalogie qui remonte jusqu'au premier homme, pour en faire descendre Jésus, par les rois des Juifs, n'est qu'un beau songe de ceux qui ont cru avoir intérêt à la dresser; et il s'imagine être bien fort, quand il ajoute que si la femme du charpentier avait été d'un sang si illustre, elle ne l'aurait pas ignoré. Mais que fait cela à la question? Posé qu'elle ne l'ait pas ignoré, qu'en peut-il conclure? Posé qu'elle l'ait ignoré, s'ensuit-il, de ce qu'elle l'ignorait, qu'elle ne fût pas descendue du premier homme, on qu'elle ne fût pas de la famille des anciens rois de Judée? Celse prétend-il que tous les ancêtres des pauvres aient nécessairement porté la besace, et tous ceux des rois, la couronne? Ce serait, je crois, mal employer son temps que de s'arrêter à faire voir l'absurdité d'une pareille prétention, puisqu'on sait que, dans notre propre siècle. il se trouve des personnes sorties d'une famille puissante et illustre qui sont encore plus pauvres que n'était Marie, pendant que d'autres dont la race n'a rien que d'abject, sont assis sur le trône et disposent de la fortune des peuples.

Qu'est-ce donc, dit-il, que ce Jésus a fait de grand et de noble pour témoigner qu'il fût Dieu Y A-t-il méprisé ses ennemis? s'est-il fait un jeu de leurs desseins, et s'est-il moqué de leurs embûches ? Mais comment répondrons-nous à cela, si nous ne lirons notre réponse des Évangiles? Et quand on nous demande, dans les aventures de Jésus, quelque chose de grand et de merveilleux, que pouvons-nous dire, si ce n'est que la terre a tremble, que les pierres se sont fendues, que les sépulcre se sont ouverts, que le voile du temple s'est déchiré depuis le haut jusqu'au bas, que le soleil s'est éclipsé et que les ténèbres ont couvert la terre en plein jour (Math, XXVll, 51 ; Luc, XXIII, 45 )? Si Celse ne veut admettre l'autorité des Évangiles que quand il croit qu'elle lui fournit quelqu'accusation contre les chrétiens, et s'il la rejette quand elle confirme la divinité de Jésus, il me semble qu'on peut le prier, ou de ne la recevoir en rien et de cesser de s'en servir contre nous, ou de la recevoir en tout et d'admirer avec nous ce Verbe de Dieu qui s'est fait homme pour le bien du genre humain. Ce n'est pas, au reste, une chose peu glorieuse à Jésus que son nom ait encore présentement la vertu de guérir ceux qu'il plait à Dieu. A l'égard de l'Église et des grands tremblements de terre qui arrivèrent sous l'empire de Tibère, dans le temps qu'on tient que Jésus fut crucifié, Phlégon en parle aussi dans le treizième livre du ses Chroniques, si je ne me trompe.

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