Le Porche du mystère de la deuxième vertu (page 10)
Et qu’ils oublient instantanément les jours mauvais.
À mesure. Aussitôt.
Presque avant. Presque d’avance.
Qu’ils étouffent pour ainsi dire comme d’avance dans leur mémoire les jours mauvais
Qu’ils absorbent les jours mauvais presque avant qu’ils soient passés.
Avant qu’ils soient écoulés.
Avant qu’ils soient échus.
Avant qu’ils soient tombés.
Comme une terre ardente qui absorberait les ingratitudes du ciel.
Qu’ils boivent les jours mauvais pour ainsi dire plus vite que les jours mauvais ne pleuvent.
Plus tôt.
Les jours mauvais qui pleuvent comme une pluie d’automne.
Comme une pluie grise, comme une infatigable pluie,
Impitoyable,
Tombant, descendant d’un ciel rayé.
Plus que d’un ciel gris.
Comme une oblique pluie infatigable.
Qu’ils absorbent tout ce qui tombe comme une bonne terre de Lorraine,
Comme une terre généreuse et saine,
Bien juste, bien à point, bien meuble,
boit tout ce qui tombe et ne se laisse pas envahir en
marais et en marécages.
Et en mares et en bas fonds et en marécages pleins de
boue et de vase,
Et du limon de l’âme et de plantes poisseuses
Et vaseuses.
Et de bêtes visqueuses. Gluantes.
Mais qu’au contraire de tout ce qui tombe et des innombrables pluies et des jours mauvais innombrables
Aussitôt, instantanément, presque avant ils fassent une eau courante.
Une eau vive, une eau claire, une eau douce.
Une belle eau transparente.
Une eau pure et qui jaillit et qui coule en ces prés
Aux rives de Meuse.
Une belle eau lorraine, une âme d’une belle eau et la source même de l’espérance.
Que ce soit juste avec cette matière, avec ces innombrables jours mauvais qui pleuvent et qui pleuvent
Qu’ils fassent, qu’ils jaillissent, qu’ils fassent sortir, qu’ils fassent jaillir cette source même de l’espérance.
Cette innombrable source et ce fleuve innombrable.
Ce fleuve le plus grand de tous mes fleuves.
Le seul grand.
Voilà ce que j’admire, moi, qui m’y connais pourtant.
Et qui connais ma création. Et l’œuvre des Six Jours.
Et le repos du Sept.
Voilà ce qui m’étonne. Et pourtant je ne suis pas facile à étonner.
Je suis si vieux. J’en ai tant vu. J’en ai tant fait.
Voilà ce qui me passe et je n’en reviens pas moi-même.
Et il faut que ma grâce soit tellement grande.
Les jours mauvais pleuvent ; sans se presser ; sans se lasser ; l’heure après l’heure, le jour après le jour.
Les jours mauvais pleuvent.
Et de toute cette eau qui glisse inlassable du ciel, (d’un ciel qu’ils pourraient dire mauvais),
De toute cette eau qui glisse par terre, de toute cette pluie oblique,
D’autres en feraient des marais et des marécages pleins de fièvres et tout peuplés de sales bêtes dégoûtantes).
Mais eux, la bonne terre, ma terre meuble et bien cultivée.
Bien aménagée.
Ma bonne terre d’âmes, bien labourée par mon Fils depuis des siècles et des siècles,
Ma bonne terre saine de Lorraine ils recueillent toute cette eau qui tombe.
Et merveille ils n’en font point des marais et des boues et des vases.
Et des algues et des scolopendres et des plantes bizarres.
Mais merveille c’est cette eau même qu’ils recueillent et ils n’en sont point embarrassés.
Car merveille c’est de cette eau même qu’ils font jaillir la source.
C’est cette eau, c’est la même eau qui court au ras des prés.
C’est la même eau saine qui monte aux tiges du blé pour le Pain.
C’est la même eau saine qui monte aux sarments pour le Vin.
C’est la même eau saine qui monte en l’un et l’autre bourgeon, en l’un et l’autre bourgeonnement.
En l’une et l’autre Loi.
C’est la même eau, recueillie, c’est la même eau, saine, assainie, qui fait le tour du monde.
Qui revient, qui reparaît, qui a fait tout le tour de ma création.
C’est la même eau recueillie qui rejaillit, qui ressource.
Dans la nouvelle fontaine, dans le rejaillissement jeune.
Dans la source et le ressourcement de l’espérance.
Vraiment, dit Dieu, mon Fils m’a fait de très bons jardiniers
Depuis quatorze siècles qu’il ameublit cette terre d’âmes.
Depuis quatorze siècles que mon Fils laboure et cultive cette terre.
Il m’a fait de très bons laboureurs et cultivateurs.
Et des moissonneurs et des vignerons. Des fins vignerons.
Ces jours mauvais qui pleuvent et qui pleuvent et qui partout ailleurs empoisonneraient des pays entiers.
Des nations, des peuples entiers, des créations entières.
Ces pluies et ces pluies qui partout ailleurs envahiraient,
Envaseraient d’un limon crasseux la terre végétale,
Noieraient toute pousse et bourgeonnement
Sous les varechs et les vers de vase.
Tous ces jours mauvais qui pleuvent et pleuvent
Partout ailleurs inonderaient, noieraient, de souillures, de bavures,
La bonne terre végétale,
Enliseraient, couvriraient de pestilences
Toute ma création.
Mais ici, dit Dieu, dans cette douce France, ma plus noble création,
Dans cette saine Lorraine,
Ici ils sont bons jardiniers.
C’est des vieux jardiniers finis, des fins jardiniers depuis quatorze siècles qu’ils suivent les leçons de mon Fils.
Ils ont tout canalisé, tout ameubli dans les jardins de l’âme.
De l’eau qui sert à inonder, à empoisonner (riant) eux ils s’en servent pour arroser.
Peuple de mon Fils, peuple plein de grâce, éternellement plein de jeunesse et de grâce.
Les eaux mêmes du ciel, tu les détournes ; pour tes merveilleux jardins.
Ma colère même, tu la détournes ; pour tes mystérieux, pour tes merveilleux jardins.
Les pestilences mêmes tu les détournes et elles ne t’atteignent pas et elles ne te servent que de fumier
Pour tes mystérieux, pour tes merveilleux jardins.
Ô peuple tu as bien appris les leçons de mon Fils.
Qui était un grand Jardinier.
Peuple secrètement aimé c’est toi qui as le mieux réussi.
Peuple jardinier toujours une eau saine arrosera tes terres.
Peuples ; peuple qui ne recules devant aucunes pestilences.
Ô mon peuple français, ô mon peuple lorrain. Peuple pur, peuple sain, peuple jardinier.
Peuple laboureur et cultivateur.
Peuple qui laboures le plus profondément
Les terres et les âmes.
Toujours tes eaux seront des eaux vives.
Et tes sources toujours des fontaines jaillissantes.
Toujours tes rivières seront des eaux courantes et tes fleuves.
Et tes secrètes sources dans tes mystérieux.
Dans tes merveilleux, dans tes douloureux jardins.
Toujours une eau courante, une eau saine arrosera tes prés.
Toujours une eau saine montera dans ton Blé.
Toujours une eau saine, rare, abondante, une eau précieuse, toujours une eau saine montera dans ta Vigne.
Peuple qui fais le Pain, peuple qui fais le Vin.
Ô ma terre lorraine, ô ma terre française,
Peuple qui suis le mieux, qui as le mieux pris les leçons de mon fils.
Peuple accointé à cette petite Espérance.
Qui jaillit partout dans cette terre.
Et dans les mystérieux.
Dans les merveilleux, dans les très douloureux jardins des âmes
Peuple jardinier qui as fait pousser les plus belles fleurs
De sainteté
Par la grâce de cette petite Espérance.
Peuple qui fais reculer les pestilences
Par l’ordre. Par la propreté, par la probité ; par la clarté.
Par une vertu qui est en toi, par une vertu propre, par une vertu unique.
Peuple jardinier, qui laboures et qui herses,
Qui bêche et qui ratisse,
Qui ameublit la création même.
Et je le dis, dit Dieu, je le déclare : Rien n’est aussi profond qu’un labour.
Et rien n’est aussi beau, je m’y connais,
Rien n’est aussi grand dans ma création
Que ces beaux jardins d’âmes bien ordonnés comme en font les Français.
Toutes les sauvageries du monde, on peut m’en croire, je le sais peut-être,
Toutes les sauvageries du monde ne valent pas un beau jardin à la française.
Car c’est là qu’il y a le plus d’âme et le plus de création.
C’est là qu’il y a de l’âme.
Jardins mystérieux, jardins merveilleux,
Jardins très douloureux des âmes françaises.
Toutes les sauvageries du monde ne valent pas un beau jardin français.
Honnête, modeste, ordonné.
C’est là que j’ai cueilli mes plus belles âmes.
Toutes les sauvageries du monde ne valent pas une belle ordonnance.
Peuple honnête, peuple de jardiniers c’est lui qui fait pousser les plus belles âmes
De sainteté.
Très douloureux jardins des âmes ont poussé là
Qui ont souffert sans rompre l’alignement
Le plus dur martyre
Et c’est ça qui est difficile ; c’est ça qui est rare
Le plus recreusé martyre
Sans rompre l’ordonnance.
Et ça je sais ce que ça coûte.
Très douloureux jardins des âmes ont poussé là que j’ai cueillies
Douloureuses.
Toutes les sauvageries du monde ne valent pas un bon jardin de presbytère.
Avec ses tournesols.
Que les enfants appellent des soleils.
Et c’est des soleils, si je veux.
Un bon jardin de curé.
Bien requiet ; bien requois.
C’est là que j’ai cueilli mes plus belles âmes
Silencieuses.
Les sauvages diront que ce jardin n’est pas grand et qu’il n’est pas profond.
Mais moi je sais, (dit Dieu), que rien n’est grand comme l’ordre et que rien n’est profond comme le labour
Français.
Peuple honnête, plein de jeunesse,
Plein de ma jeunesse et de ma grâce.
Les eaux du ciel, tu n’en es point intimidé.
Tu n’en es point embarrassé, les eaux du ciel tu les détournes.
Les jours mauvais pleuvent et pleuvent, ils ne te corrompent point.
Au contraire, peuple qui assainis tout.
France ma fille aînée.
Les jours mauvais tu n’en fais point des corruptions et des pestilences.
Des eaux corrompues, des eaux mortes.
Les jours mauvais tu n’en fais point des mortes eaux.
Toutes glaireuses.
Mais jardinier, peuple jardinier tu en fais ces beaux ruisselets d’eau vive
Qui arrosent les plus beaux jardins
Qu’il y ait jamais eu au monde.
Qui arrosent les jardins de ma grâce, les éternels jardins.
Moi je sais, dit Dieu, jusqu’où un Français peut se taire.
Sans rompre l’alignement,
Je sais jusqu’où un Français peut ne pas rompre une ordonnance.
Et ce qu’ils souffrent en dedans, et jusqu’où,
Quelles épreuves ils portent, sans bouger d’une ligne,
Comme un beau pont, comme une belle voûte bien juste.
Quels sacrifices ils m’apportent, (en secret), nul sacrifice n’est si profond
Qu’un labour français.
Une eau pure, une eau saine, une eau courante monte
Dans les tiges de la loi du Pain.
Une eau saine, une eau courante monte, une eau rare
Dans les sarments de la loi du Vin.
Une eau lorraine, une eau française monte dans le bourgeonnement
De l’une et l’autre loi.
Français, dit Dieu, c’est vous qui avez inventé ces beaux jardins des âmes.
Je sais quelles fleurs merveilleuses croissent dans vos mystérieux jardins.
Je sais quelles épreuves
Infatigables vous portez.
Je sais quelles fleurs et quels fruits vous m’apportez en secret.
C’est vous qui avez inventé le jardin.
Les autres ne font que des horreurs.
Vous êtes celui qui dessine le jardin du Roi.
Aussi je vous le dis en vérité c’est vous qui serez mes jardiniers devant Dieu.
C’est vous qui dessinerez mes jardins de Paradis.
Il a dû y avoir quelque chose, dit Dieu, entre nos Français et cette petite Espérance.
Ils y réussissent si merveilleusement.
Peuple laborieux, peuple du plus profond labeur.
Ce n’est pas lui qui stagne et croupit dans les marais de la paresse.
Dans les mares stagnantes, dans les fosses, dans les mares croupissantes.
Dans les croupissements et dans les boues de la paresse.
Dans les croupissements du désespoir.
Dans les croupissements et dans les boues du péché.
Peuple alerte, peuple jardinier les jours mauvais
Ils ne déposent point, chez lui ne s’extravasent point
En mares croupissantes mais peuple maraîcher
Des marais mêmes il fait les plus beaux jardins.
Il fait pousser les plus beaux légumes, les plus beaux fruits.
Et son âme est toujours une eau courante et une eau vive.
Et son travail est toujours une eau courante.
Et sa prière, je le sais, est toujours une eau courante.
Singulier peuple, il faut, dit Dieu, qu’il y ait eu quelque accointance.
Quelque accointement.
Qu’il se soit fait quelque accointance entre ce peuple et cette petite Espérance.
Ils y réussissent trop bien.
Et il n’y a qu’eux qui y réussissent.
Il faut qu’ils aient fait entre eux une espèce d’adoption.
Ils ont adopté l’espérance et l’espérance les a adoptés.
Non point certes comme un père une fille et comme une fille un père.
Mais plus familièrement.
D’une accointance, d’une adoption plus familière.
Ils sont avec elle, (je connais les familles
Des hommes), comme un oncle avec sa nièce.
Dans les maisons où il y a un oncle il a avec les enfants
Et ensemble les enfants ont avec lui
Une liberté, une familiarité propre
Que le père n’aura jamais.
Une connivence, une entente secrète, non déclarée.
Mais ils n’ont pas besoin de la déclarer.
Ils n’ont pas besoin de la déclarer à eux-mêmes.
De la voir.
Elle y est.
Le père est l’ascendant direct, il a le front sourcilleux, les yeux froncés, il est tout chargé d’une responsabilité directe.
Et les enfants le sentent bien.
Il est au-dessus.
Et les enfants le sentent bien.
Le lien du père au fils est un lien sacré, qui pèse, un lien direct.
Et les enfants le sentent bien.
L’oncle a une liberté, (et l’âge en même temps, et l’expérience), il fait tout ce qu’il veut, il est pour les enfants
Tout l’amusement de la vie.
Les enfants le savent. Avec lui seul avec lui de lui les propos sont amusants, de lui avec lui seul avec lui les jeux sont amusants.
Lui seul est familier.
C’est ainsi que ces Français se sont mis avec cette petite Espérance.
Elle ne se plaît qu’avec eux.
Elle écoute tous leurs propos. Il n’y en a que pour eux.
Tout ce qu’ils disent est bien. Elle se reconnaît en eux.
Il n’y a que leurs histoires qui sont bonnes. Elle ne quitte pas leurs genoux. Elle se les fait conter vingt fois.
Voilà comment ces Français se sont mis avec cette enfant Espérance.
Singulier peuple toute eau leur est une source vive.
Toute eau qui tombe leur devient une eau courante.
Par le ministère de l’espérance.
Toute eau, toute eau mauvaise leur devient une eau potable.
Les eaux mauvaises les rendent souvent malades.
Les eaux mauvaises ne les empoisonnent jamais.
Ils boivent impunément de tout.
Par cette accointance qu’ils ont avec cette petite Espérance.
On se demande, on dit : Mais comment que ça se fait
Que cette fontaine Espérance éternellement coule
Qu’elle jaillit éternellement, qu’elle source éternellement,
Qu’elle coule éternellement,
Éternellement jeune, éternellement pure.
Éternellement fraîche, éternellement courante.
Éternellement vive.
Où cette enfant prend-elle tant d’eau pure et tant d’eau claire.
Tant de jaillissement et tant de ressourcement.
Est-ce qu’elle les crée ? À mesure ?
— Non, dit Dieu, il n’y a que moi qui crée.
— Alors où prend-elle toute cette eau.
Pour cette fontaine jaillissante.
Comment que ça se fait que cette éternelle fontaine
Éternellement jaillisse.
Que cette éternelle source
Éternellement source.
Il doit y avoir un secret là-dedans.
Quelque mystère.
Pour que cette source éternellement ne se trouble point aux lourdes, aux épaisses pluies d’automne.
Pour qu’éternellement elle ne tarisse point aux ardentes ardeurs de juillet.
— Bonnes gens, dit Dieu, ça n’est pas malin.
Son mystère n’est pas malin.
Et son secret n’est pas difficile.
Si c’était avec de l’eau pure qu’elle voulût faire des sources pures,
Des sources d’eau pure,
Jamais elle n’en trouverait assez, dans (toute) ma création.
Car il n’y en a pas beaucoup.
Mais c’est justement avec les eaux mauvaises qu’elle fait ses sources d’eau pure.
Et c’est pour cela qu’elle n’en manque jamais.
Mais aussi c’est pour cela qu’elle est l’Espérance.
Maintenant comment elle s’y prend pour faire de l’eau pure avec de l’eau mauvaise,
De l’eau jeune avec de l’eau vieille.
Des jours jeunes avec des vieux jours.
De l’eau neuve avec de l’eau usée.
Des sources avec de la vieille eau.
Des âmes fraîches avec des vieilles âmes.
Des sources d’âme avec de la vieille âme.
De l’eau fraîche avec de l’eau tiède.
Malheur à celui qui est tiède.
Des matins jeunes avec des vieux soirs.
Des âmes claires avec des âmes troubles.
De l’eau claire avec de l’eau trouble.
De l’eau, des âmes enfants avec des âmes usées.
Des âmes levantes avec des âmes couchantes.