Le Porche du mystère de la deuxième vertu (page 11)

Charles Péguy · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Le Porche du mystère de la deuxième vertu · 14 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Des âmes courantes avec des âmes stagnantes.

Comment elle y réussit, comment elle s’y prend,

Ça, mes enfants, c’est mon secret.

Parce que je suis son Père.

Des âmes neuves avec des âmes qui ont déjà servi.

Des jours neufs avec des jours qui ont déjà servi.

Des âmes transparentes avec des âmes troubles.

Des âmes levantes avec des âmes couchées.

Des jours transparents avec des jours troubles.

Si c’était avec des jours transparents qu’elle fît des jours transparents.

Si c’était avec des âmes, avec de l’eau claire qu’elle fît des sources.

Avec de l’eau claire qu’elle fît de l’eau claire.

Si c’était avec de l’âme pure qu’elle fît de l’âme pure,

Parbleu, ça ne serait pas malin. Tout le monde pourrait en faire autant. Et il n’y aurait là aucun secret.

Mais c’est avec une eau souillée, une eau vieillie, une eau fade.

Mais c’est d’une âme impure qu’elle fait une âme pure et c’est le plus beau secret qu’il y ait dans le jardin du monde.

Si c’était avec de l’eau pure qu’elle fît de l’eau pure, elle sait bien ce qu’elle fait, elle est maline.

Si c’était avec de l’eau pure, si c’était de l’eau pure qu’elle fît jaillir en source d’eau pure,

Elle en manquerait tout de suite.

Elle n’est pas si bête, elle sait bien qu’elle en manquerait tout de suite.

Mais c’est des eaux mauvaises qu’elle fait une source éternelle.

Elle sait bien qu’elle n’en manquera jamais.

La source éternelle de ma grâce même.

Elle sait bien qu’elle n’en manquera jamais.

Et il faut que ma grâce soit tellement grande.

C’est d’une eau mauvaise qu’elle fait ses fontaines.

Aussi elle n’en manquera jamais.

Ses fontaines parfaitement pures.

C’est du jour impur qu’elle fait le jour pur.

Elle n’en manquera jamais.

C’est de l’âme impure qu’elle fait l’âme pure.

Elle n’en manquera jamais.

Il y avait une grande procession. C’était la procession de la Fête-Dieu. On portait le Saint-Sacrement. Aussi en tête les trois Théologales

Marchaient. Voyez, dit Dieu, cette petite, comme elle marche.

Regardez-moi voir un peu.

Les autres, les deux autres marchent comme des grandes personnes, ses deux grandes sœurs. Elles savent où elles sont. Elles sont décentes. Elles savent qu’elles sont dans une procession.

Surtout une procession de la Fête-Dieu.

Où l’on porte le Saint-Sacrement.

Elles savent ce que c’est qu’une procession.

Et qu’elles sont à la procession, à la tête de la procession.

Elles vont à la procession. Elles se tiennent bien. Elles s’avancent comme des grandes personnes.

Sérieuses. Qui sont toujours un peu fatiguées.

Mais elle elle n’est jamais fatiguée. Voyez voir un peu.

Comment elle marche.

Elle va devant vingt fois, comme un petit chien, elle revient, elle repart, elle fait vingt fois le chemin.

Elle s’amuse avec les guirlandes de la procession.

Elle joue avec les fleurs et les feuilles

Comme si ce ne fussent point des guirlandes sacrées.

Elle jouerait à sauter par dessus les feuillages

Frais coupés, frais cueillis. Jonchés.

Elle n’écoute rien. Elle ne tient pas en place dans les reposoirs.

Elle voudrait tout le temps marcher. Aller de l’avant.

Sauter. Danser. Elle est si heureuse.

(Ô peuple, peuple jardinier, qui pour les processions

Fais pousser les roses de France.

Jardinier du roi, jardinier de fleurs et de fruits, jardinier d’âmes

Peuple tu es mon jardinier.

Jardinier dans le verger, jardinier dans le potager, jardinier dans le jardin.

Jardinier dans le champ même.

Peuple jardinier, peuple honnête, peuple propre.

Peuple probe.

Tes forêts sont plus propres que le parc même du roi.

Tes bois (les plus sauvages) sont plus propres que le verger du roi.

Tes champs et tes vallons sont plus propres que le jardin du roi.

Dans tes champs les plus étendus je ne vois pas une seule mauvaise herbe.

Peuple laborieux j’ai beau regarder tes champs sont purs comme un beau jardin.

Et tes vallons au loin qui se recourbent mollement.

Pleins de fécondité. Bien gonflés sous la main. Avec des recreux de secret.

Peuple diligent la charrue et la herse et le rouleau, la bêche et le râteau et la pioche et la houe et le plantoir et le cordeau

Ne s’ennuient pas dans tes mains.

Ne chôment pas dans tes mains.

Tu n’as pas peur d’y toucher. Tu ne les regardes pas de loin avec des cérémonies.

Mais la charrue et la herse et le rouleau et la pelle et la pioche et la bêche et la houe.

Tu en fais des bonnes honnêtes ouvrières, des outils d’honnête homme.

Tu n’as pas peur de les approcher.

La paume de ta main polit le manche de l’outil, lui donne un beau luisant de bois.

Le manche de l’outil polit la paume de ta main, lui donne un beau luisant de cuir.

Jaune.

Tes outils tu en fais des outils alertes. Des outils diligents. Des outils honnêtes.

Des outils qui vont vite. Et ils sont bien emmanchés.

Peuple premier, tu es le premier dans le potager.

Le premier dans le verger. Le premier dans le jardin.

Le premier dans le champ.

Tu es le seul dans tout cela.

Tu fais pousser les plus beaux légumes et les plus beaux fruits.

Tu cueilles les plus beaux légumes, tu cueilles les plus beaux fruits.

Tu cueilles les plus belles feuilles mêmes.

C’est toi qui couches les plus belles jonchées de feuillages.

Aux pieds des trois Théologales.

Aux pieds graves de ma fille la Foi tu couches les plus beaux, les plus sérieux feuillages

Jonchés, couchés.

Aux pieds saignants de mon ardente fille, de ma fille la Charité tu couches les plus beaux, les plus tendres feuillages

Jonchés, couchés

Les plus frais au pied.

Si frais que la fraîcheur vous en remonte au cœur et jusqu’aux lèvres

Sèches. Feuillages frais

Et qui sont comme un baume au cœur endolori.

Car ils sont comme un baume au pied endolori

Au pied saignant, au pied ensanglanté. Aux pieds de Cendrillon de cette enfant ma petite Espérance

Peuple tu jettes les plus jaillissants feuillages

Jonchés, couchés. Des feuillages plein les rues. Et aux pieds des grandes Processions,

Peuple, et aux pieds du grand Saint-Sacrement,

Aux pieds du Très Grand peuple tu sèmes les roses de France.

Peuple qui couches aux pieds des grandes Processions

Les plus grandes Fleurs, les plus grandes Feuilles.

Les plus belles, les plus grandes fleurs de la terre charnelle.

Les plus grandes fleurs du monde

Terrestre.

Les plus grandes fleurs de terre et d’âme.

Les plus grandes fleurs de race et de terre.

Nourries d’eau.

Et de terre.

Peuple qui as fait de ton royaume un jardin.

Jardinier du roi. Royaume du roi.

Peuple qui as fait de tes champs un jardin.

Peuple qui sans compter aux pieds du Très-Haut

Jettes les fleurs, jettes les âmes,

Sachant qu’il en poussera toujours.

Que tu en feras toujours pousser.

Peuple, peuple, le seul qui ne comptes jamais avec moi.

Peuple du roi, peuple roi, je te le dis, je te prendrai au roi.

Moi aussi je suis roi je te prendrai au roi pour mon royaume.

Jardinier du roi je te prendrai au roi

Le jour du Couronnement

Pour dessiner mes jardins

Dans mon royaume de Paradis.

Peuple je te ferai mon peuple jardinier.

Peuple ami du cordeau et du plantoir.

Et tu me feras de ces belles roses de France.

Et de ces beaux lys blancs de France

Qui portent un col non ployé.

Peuple de pépiniéristes, pays de roseraies, peuple scrupuleux.

Peuple patient, qui as la patience (et le goût) de désherber.

Peuple qui ne cesses point de désherber. Plus vite et plus constant et plus infatigable que la nature même.

Plus penché sur la terre, plus courbé, plus penché à désherber, toi qui vas plus vite et qui es plus constant et plus infatigable à désherber

Que la mauvaise herbe à pousser (et ce n’est pas peu dire)

Que la mauvaise nature même à faire pousser la mauvaise herbe

Peuple qui suffis plus à arracher la mauvaise herbe que la mauvaise nature à la faire pousser.

(Et ce n’est pas peu dire. Si quelqu’un le sait, c’est moi).

Peuple plus opiniâtre, plus patient, plus recommençant que la mauvaise nature même.

Quand je regarde tes champs j’ai beau regarder je n’y vois pas une mauvaise herbe.

Ni un chardon pour les ânes. Ni cette ivraie que mon Fils nommait la zizanie

Et qui lui servit beaucoup pour ses similitudes. Un homme avait deux fils.

Et que vous autres vous nommez de l’ivraie et du chiendent.

Peuple laborieux quand je regarde tes champs.

Ni dans tes moissons cette affreuse maladie.

Quand les blés ont la maladie. Et surtout les seigles.

Cet ergot, cette carie du seigle, cette affreuse

Pourriture sèche qui empoisonne

Qui ose empoisonner le pain même.

Quand je regarde vos champs, Français,

Puissiez-vous désherber ainsi

Vos âmes aussi

De toute cette mauvaise herbe du péché.

De cette carie, de cette odieuse qui ronge

Le Pain Éternel

Peuple qui jettes par brassées

Les beaux lys de France au col non ployé,

Couchés,

Jonchés,

Fauchés,

Aux pieds de la Très Sainte et de l’Immaculée.

Voyez cette petite, dit Dieu, comme elle marche.

Elle sauterait à la corde dans une procession.

Elle marcherait, elle avancerait en sautant à la corde, par quelque gageure.

Tellement elle est heureuse

Seule de toutes)

Et tellement elle est sûre de ne jamais se fatiguer.

Les enfants marchent tout à fait comme des petits chiens.

(D’ailleurs ils jouent aussi comme les petits chiens)

Quand un petit chien se promène avec ses maîtres

Il va, il vient. Il repart, il revient. Il va en avant, il revient.

Il fait vingt fois le chemin.

Vingt fois le trajet.

C’est qu’en effet il ne va pas quelque part.

Ce sont les maîtres qui vont quelque part.

Lui il ne va nulle part.

Et ce qui l’intéresse, c’est précisément de faire le chemin.

Pareillement les enfants. Quand vous faites une course avec vos enfants

Une commission

Ou quand vous allez à la messe ou aux vêpres avec vos enfants

Ou au salut

Ou entre messe et vêpres quand vous allez vous promener avec vos enfants

Ils trottent devant vous comme des petits chiens. Ils avancent, ils reculent. Ils vont, ils viennent. Ils s’amusent. Ils sautent.

Ils font vingt fois le trajet.

C’est qu’en effet ils ne vont pas quelque part.

Ça ne les intéresse pas d’aller quelque part.

Ils ne vont nulle part.

Ce sont les grandes personnes qui vont quelque part

Les grandes personnes, la Foi, la Charité.

Ce sont les parents qui vont quelque part.

À la messe, aux vêpres, au salut.

À la rivière, à la forêt.

Aux champs, au bois, au travail.

Qui s’efforcent, qui se travaillent pour aller quelque part

Ou même qui vont se promener quelque part.

Mais les enfants ce qui les intéresse ce n’est que de faire le chemin.

D’aller et de venir et de sauter. D’user le chemin avec leurs jambes.

De n’en avoir jamais assez. Et de sentir pousser leurs jambes.

Ils boivent le chemin. Ils ont soif du chemin. Ils n’en ont jamais assez.

Ils sont plus forts que le chemin. Ils sont plus forts que la fatigue.

Ils n’en ont jamais assez (Ainsi est l’espérance) Ils courent plus vite que le chemin.

Ils ne vont pas, ils ne courent pas pour arriver. Ils arrivent pour courir. Ils arrivent pour aller. Ainsi est l’espérance. Ils ne ménagent pas leurs pas. L’idée ne leur viendrait même pas

De ménager quoi que ce fût.

Ce sont les grandes personnes qui ménagent.

Hélas elles sont bien forcées. Mais l’enfant Espérance

Ne ménage jamais rien.

Ce sont les parents qui ménagent. Triste vertu, hélas qu’ils ne s’en fassent point une vertu.

Ils sont bien forcés. Si solide que soit ma fille la Foi,

Ferme comme un roc elle est bien forcée de ménager.

Si ardente que soit ma fille la Charité

Brûlante comme un beau feu de bois

Qui réchauffe le pauvre dans la cheminée

Le pauvre et l’enfant et le mourant de faim.

Elle est bien forcée de ménager.

La seule enfant Espérance

Est la seule qui ne ménage jamais rien.

Elle ne ménage pas ses pas, la petite bougresse, elle ne ménage pas les nôtres.

Comme elle ne ménage point les fleurs et les feuilles aux grandes Processions,

Et les roses de France et les beaux lys de France

Au col non ployé,

Ainsi dans la petite, dans la longue procession, dans la dure procession de la vie elle ne ménage rien

Ni ses pas ni les nôtres

Dans l’ordinaire, dans la grise, dans la commune procession

De tous les jours

(Car ce n’est pas tous les jours la Fête-Dieu).

Elle ne ménage pas ses pas, et comme elle nous traite comme elle

Elle ne ménage pas non plus les nôtres.

Elle ne se ménage pas ; et pareillement, ensemble elle ne ménage pas non plus les autres.

Elle nous fait recommencer vingt fois la même chose.

Elle nous fait aller vingt fois au même endroit.

Qui est généralement un endroit de déception

(Terrestre).

Ça lui est bien égal. Elle est comme une enfant. Elle est une enfant.

Ça lui est bien égal de faire marcher les grandes personnes.

La sagesse terrestre n’est point son affaire.

Elle ne calcule point comme nous.

Elle calcule, ou enfin elle ne calcule pas, elle compte (sans s’en apercevoir) comme une enfant.

Comme une qui a toute la vie devant soi.

Ça lui est bien égal de nous faire marcher.

Elle croit, elle compte que nous sommes comme elle.

Elle ne ménage point nos peines. Et nos travails. Elle compte

Que nous avons toute la vie devant nous.

Comme elle se trompe. Comme elle a raison

Car n’avons-nous point toute la Vie devant nous.

La seule qui compte. Toute la vie Éternelle.

Et le vieillard n’a-t-il pas autant de vie devant soi que l’enfant au berceau.

Sinon plus. Car pour l’enfant au berceau la Vie éternelle,

La seule qui compte est masquée par cette misérable vie

Qu’il a devant lui. D’abord. Qui est devant. Par cette misérable vie terrestre.

Il faudra qu’il traverse. Il faudra qu’il passe par toute cette misérable vie terrestre

Avant d’arriver, avant d’atteindre, pour atteindre à la Vie

À la seule vie qui compte. Mais le vieillard il a de la chance.

Prudent il a mis derrière lui cette misérable vie

Qui lui masquait la Vie éternelle

À présent il est débarrassé. Il a mis derrière lui ce qui était devant.

Il voit clair. Il est plein de vie. Entre la vie et lui il n’y a plus rien. Il est au bord de la lumière.

Il est sur le rivage même. Il est à plein. Il est au bord de la vie éternelle.

On a bien raison de dire que les vieillards sont prudents.

Ainsi comme cette enfant avait raison de compter

Que nous sommes comme elle.

Que nous avons toute la vie devant nous.

Nous l’avons autant qu’elle. Que lui importe

De nous faire faire vingt fois le même trajet.

Elle a raison. Ce qui importe

(Et de nous faire aller vingt fois au même endroit

Qui est généralement un endroit de déception

Terrestre) ce qui importe

Ce n’est pas d’aller ici ou là, ce n’est pas d’aller quelque part

D’arriver quelque part

Terrestre. C’est d’aller, d’aller toujours, et (au contraire) de ne pas arriver.

C’est d’aller petitement dans la petite procession des jours ordinaires,

Grande pour le salut. Les jours vont en procession

Et nous nous allons en procession dans les jours. Ce qui importe

C’est d’aller. D’aller toujours. Ce qui compte. Et comme on va.

C’est le chemin qu’on fait. C’est le trajet lui-même. Et comme on le fait.

Vous faites vingt fois le même chemin terrestre. Pour aboutir vingt fois.

Et vingt fois vous aboutissez, vous parvenez, vous atteignez

Péniblement, laborieusement, difficilement,

Peineusement

Au même point de déception

Terrestre.

Et vous dites : Cette petite Espérance m’a encore trompé.

J’aurais dû me méfier. C’est la vingtième fois qu’elle me trompe.

La sagesse (terrestre) n’est point son fait.

Je ne la croirai plus jamais. (Vous la croirez encore, vous la croirez toujours).

On ne m’y prendra plus jamais. — Sots que vous êtes.

Qu’importe cet endroit où vous vouliez aller.

Où vous croyiez aller.

Voyons, vous n’êtes pas des enfants, vous saviez bien

Que ce point où vous alliez serait un point de déception

Terrestre. Qu’il en était un d’avance. Alors pourquoi y êtes-vous allé.

Parce que vous comprenez très bien le manège de cette petite

Espérance.

Pourquoi suivez-vous toujours cette enfant de déception.

Pourquoi donnez-vous les mains au manège de cette petite.

Toujours, et la vingtième fois plus premièrement que la première.

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