Le Porche du mystère de la deuxième vertu (page 13)

Charles Péguy · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Le Porche du mystère de la deuxième vertu · 14 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Les traces sales des soucis, des amertumes et des inquiétudes.

Des peines.

Les traces de limaces. Sur les fleurs de ma nuit.

En vérité je vous le dis celui-là fait offense

À ma chère Espérance.

Qui ne veut point me confier le gouvernement de sa vie.

Pendant qu’il dormirait.

Le sot.

Qui ne veut point me confier le gouvernement de sa nuit.

Comme si je n’avais pas fait mes preuves.

Qui ne veut pas me confier le gouvernement d’une nuit de lui.

Comme si plus d’un.

Qui avait laissé ses affaires très mauvaises en se couchant.

Ne les avait pas trouvées très bonnes en se levant.

Parce que peut-être j’avais passé par là.

Les nuits se suivent et se tiennent et pour l’enfant les nuits sont continues et elles sont le fond de son être même.

C’est là qu’il retombe. Elles sont le fond même de sa vie.

Elles sont son être même. La nuit est l’endroit, la nuit est l’être où il se baigne, où il se nourrit, où il se crée, où il se fait.

Où il fait son être.

Où il se refait.

La nuit est l’endroit, la nuit est l’être où il se repose, où il se retire, où il se recueille.

Où il rentre. Et il en sort frais. La nuit est ma plus belle création.

Or pourquoi l’homme n’en use-t-il pas. On me dit qu’il y a des hommes qui ne dorment pas la nuit.

La nuit est pour les enfants et pour ma jeune

Espérance ce qu’elle est réellement. Ce sont les enfants qui voient et qui savent. C’est ma jeune espérance

Qui voit et qui sait. Ce que c’est que l’être.

Ce que c’est que cet être la nuit. C’est la nuit qui est continue.

Les enfants savent très bien. Les enfants voient très bien.

Et ce sont les jours qui sont discontinus. Ce sont les jours qui percent, qui rompent la nuit

Et nullement les nuits qui interrompent le jour.

C’est le jour qui fait du bruit à la nuit.

Autrement elle dormirait.

Et la solitude, et le silence de la nuit est si beau et si grand

Qu’il entoure, qu’il cerne, qu’il ensevelit les jours mêmes.

Qu’il fait une bordure auguste aux agitations des jours.

Les enfants ont raison, ma petite Espérance a raison.

Toutes les nuits ensemble.

Se rejoignent, se joignent comme une belle ronde, comme une belle danse

De nuits qui se tiennent par la main et les maigres jours

Ne font qu’une procession qui ne se tient pas par la main.

Les enfants ont raison, ma petite Espérance a raison.

Les nuits toutes ensemble

Se rejoignent, se joignent par dessus les bords des jours, se tendent la main

Par dessus les jours, font une chaîne et plus qu’une chaîne,

Une ronde, une danse, les nuits se prennent la main

Par dessus le jour, du matin au soir

Du bord du matin à celui du soir, se penchant l’une vers l’autre.

Celle qui descend du jour précédent se penche en arrière

Celle qui monte

Du jour suivant

Se penche en avant

Et les deux se joignent, joignent leurs mains,

Joignent leur silence et leur ombre

Et leur piété et leur auguste solitude

Par dessus les bords difficiles

Par dessus les bords du laborieux jour.

Et toutes ensemble, ainsi se tenant la main,

Débordant par dessus les bords, les poignets liés

Aux poignets toutes les nuits l’une après l’autre

Ensemble forment la nuit et les jours l’un après l’autre

Ensemble ne forment pas le jour. Car ils ne sont jamais que des maigres jours

Qui ne se donnent pas la main. Or de même que la vie

Terrestre

En grand (si je puis dire) n’est qu’un passage entre deux bords

Une ouverture entre la nuit d’avant et la nuit d’après

Un jour

Entre la nuit de ténèbres et la nuit de lumière

Ainsi en petit chaque jour n’est qu’une ouverture.

Un jour.

Non pas seulement entre la nuit d’avant et la nuit d’après.

Entre les deux bords.

Mais comme les enfants le voient, comme les enfants le sentent, et ma jeune Espérance, comme les enfants le savent,

Dans la nuit, dans une seule et même,

Dans la seule et même nuit

Où se retrempe l’être.

En plein dans la nuit.

C’est la nuit qui est continue, où se retrempe l’être, c’est la nuit qui fait un long tissu continu,

Un tissu continu sans fin où les jours ne sont que des jours.

Ne s’ouvrent que comme des jours.

C’est-à-dire comme des trous, dans une étoffe où il y a des jours.

Dans une étoffe, dans un tissu ajouré.

C’est la nuit qui est ma grande muraille noire

Où les jours ne s’ouvrent que comme des fenêtres

D’une inquiète et d’une vacillante

Et peut-être d’une fausse lumière.

Où les jours ne s’ouvrent que comme des jours.

Où les jours ne s’ouvrent que comme des lucarnes.

Car il ne faut point dire que la chaîne des temps

Serait une chaîne sans fin

Où la maille suit la maille, où le chaînon suit le chaînon,

Où les jours et les nuits se suivraient égaux dans une même chaîne.

Un chaînon blanc, un chaînon noir, la nuit accrochant le jour, le jour accrochant la nuit.

Mais ils ne sont point égaux, ils n’ont point la même dignité dans cette chaîne.

C’est la nuit qui est continue. C’est la nuit qui est le tissu

Du temps, la réserve d’être

Et le jour n’ouvre là dessus que par de méchantes fenêtres et des poternes.

C’est le jour qui rompt et le jour n’ouvre là dessus

Que par de pauvres jours

De souffrance. C’est le jour qui crève et les jours sont comme des îles dans la mer.

Comme des îles interrompues qui interrompent la mer.

Mais la mer est continue et ce sont les îles qui ont tort.

Ainsi ce sont les jours qui ont tort et interrompus ils interrompent la nuit.

Mais ils ont beau faire et eux-mêmes

Ils baignent dans la nuit.

Comme la mer est la réserve d’eau ainsi la nuit est la réserve d’être.

C’est le temps que je me suis réservé. Tous ces jours fiévreux ont beau faire.

Comme en pleine mer, en plein dans la nuit ils baignent en pleine nuit.

Ce sont eux qui sont dispersés, ce sont eux qui sont brisés.

Les jours sont des Sporades et la nuit est la pleine mer

Où naviguait saint Paul

Et le bord qui descend de la nuit vers le jour

Est toujours un bord qui monte

Un bord abrupt et le bord qui remonte du jour vers la nuit

Est toujours un bord qui descend. Dans la pleine nuit.

Ô nuit, ma plus belle invention, ma création auguste entre toutes.

Ma plus belle créature. Créature de la plus grande

Espérance.

Qui donnes le plus de matière à l’Espérance.

Qui es l’instrument, qui es la matière même et la résidence de l’Espérance.

Et aussi, (et ainsi), au fond créature de la plus grande Charité.

Car c’est toi qui berces toute la Création

Dans un Sommeil réparateur.

Comme on couche un enfant dans son petit lit,

Comme sa mère le couche et comme sa mère le borde

Et l’embrasse (Elle n’a pas peur de le réveiller.

Il dort tellement bien).

Comme sa mère le borde et rit et le baise au front

En s’amusant.

Et lui aussi rit, lui rit en réponse en dormant.

Ainsi, ô nuit, mère aux yeux noirs, mère universelle,

Non plus seulement mère des enfants (c’est si facile)

Mais mère des hommes mêmes et des femmes, ce qui est si difficile,

C’est toi, nuit, qui couches et fais coucher toute la Création

Dans un lit de quelques heures.

(En attendant). Dans un lit de quelques heures

Image, faible image, et promesse et avant réalisation du lit de toutes les heures.

Réalisation anticipée. Promesse tenue d’avance

En attendant le lit de toutes les heures.

Où moi, le Père, je coucherai ma création.

Nuit tu es la nuit. Et tous ces jours ensemble

Ne sont jamais le jour, ils ne sont jamais que des jours.

Semés. Ces jours ne sont jamais que des clartés.

Douteuses, et toi, la nuit, tu es ma grande lumière sombre.

Je m’applaudis d’avoir fait la nuit. Les jours sont des îlots et des îles

Qui percent et qui crèvent la mer.

Mais il faut bien qu’ils reposent dans la mer profonde. Ils sont bien forcés.

Ainsi vous autres jours vous êtes bien forcés.

Il faut bien que vous reposiez dans la profonde nuit.

Et toi nuit tu es la mer profonde

Où naviguait saint Paul, non plus ce petit lac de Tibériade.

Tous ces jours ne sont jamais que des membres

Démembrés. Ce sont les jours qui émergent, mais il faut bien qu’ils soient assis dans la pleine eau.

Dans la nuit pleine. Nuit ma plus belle invention c’est toi qui calmes, c’est toi qui apaises, c’est toi qui fais reposer

Les membres endoloris

Tout démanchés du travail du jour.

C’est toi qui calmes, c’est toi qui apaises, c’est toi qui fais reposer

Les cœurs endoloris

Les corps meurtris, les membres meurtris du labeur, les cœurs meurtris du labeur

Et de la peine et du souci quotidien.

Nuit, ô ma fille la Nuit, la plus religieuse de mes filles

La plus pieuse.

De mes filles, de mes créatures la plus dans mes mains, la plus abandonnée.

Tu me glorifies dans le Sommeil encore plus que ton Frère le Jour ne me glorifie dans le Travail.

Car l’homme dans le travail ne me glorifie que par son travail.

Et dans le sommeil c’est moi qui me glorifie moi-même par l’abandonnement de l’homme.

Et c’est plus sûr, je sais mieux m’y prendre.

Nuit tu es pour l’homme une nourriture plus nourrissante que le pain et le vin.

Car celui qui mange et boit, s’il ne dort pas, sa nourriture ne lui profite pas.

Et lui aigrit, et lui tourne sur le cœur.

Mais s’il dort le pain et le vin deviennent sa chair et son sang.

Pour travailler. Pour prier. Pour dormir.

Nuit tu es la seule qui panses les blessures.

Les cœurs endoloris. Tout démanchés. Tout démembrés.

Ô ma fille aux yeux noirs, la seule de mes filles qui sois, qui puisses te dire ma complice.

Qui sois complice avec moi, car toi et moi, moi par toi

Ensemble nous faisons tomber l’homme dans le piège de mes bras

Et nous le prenons un peu par une surprise.

Mais on le prend comme on peut. Si quelqu’un le sait, c’est moi.

Nuit tu es une belle invention

De ma sagesse.

Nuit ô ma fille la Nuit ô ma fille silencieuse

Au puits de Rébecca, au puits de la Samaritaine

C’est toi qui puises l’eau la plus profonde

Dans le puits le plus profond

Ô nuit qui berces toutes les créatures

Dans un sommeil réparateur.

Ô nuit qui laves toutes les blessures

Dans la seule eau fraîche et dans la seule eau profonde

Au puits de Rébecca tirée du puits le plus profond.

Amie des enfants, amie et sœur de la jeune Espérance

Ô nuit qui panses toutes les blessures

Au puits de la Samaritaine toi qui tires du puits le plus profond

La prière la plus profonde.

Ô nuit, ô ma fille la Nuit, toi qui sais te taire, ô ma fille au beau manteau.

Toi qui verses le repos et l’oubli. Toi qui verses le baume, et le silence, et l’ombre

Ô ma Nuit étoilée je t’ai créée la première.

Toi qui endors, toi qui ensevelis déjà dans une Ombre éternelle

Toutes mes créatures

Les plus inquiètes, le cheval fougueux, la fourmi laborieuse,

Et l’homme ce monstre d’inquiétude.

Nuit qui réussis à endormir l’homme

Ce puits d’inquiétude.

À lui seul plus inquiet que toute la création ensemble.

L’homme, ce puits d’inquiétude.

Comme tu endors l’eau du puits.

Ô ma nuit à la grande robe

Qui prends les enfants et la jeune Espérance

Dans le pli de ta robe

Mais les hommes ne se laissent pas faire.

Ô ma belle nuit je t’ai créée la première.

Et presque avant la première

Silencieuse aux longs voiles

Toi par qui descend sur terre un avant goût

Toi qui répands de tes mains, toi qui verses sur terre

Une première paix

Avant-coureur de la paix éternelle.

Un premier repos

Avant-coureur du repos éternel.

Un premier baume, si frais, une première béatitude

Avant-coureur de la béatitude éternelle.

Toi qui apaises, toi qui embaumes, toi qui consoles.

Toi qui bandes les blessures et les membres meurtris.

Toi qui endors les cœurs, toi qui endors les corps

Les cœurs endoloris, les corps endoloris,

Courbaturés,

Les membres rompus, les reins brisés

De fatigue, de soucis, des inquiétudes

Mortelles,

Des peines,

Toi qui verses le baume aux gorges déchirées d’amertume

Si frais

Ô ma fille au grand cœur je t’ai créée la première

Presque avant la première, ma fille au sein immense

Et je savais bien ce que je faisais.

Je savais peut-être ce que je faisais.

Toi qui couches l’enfant au bras de sa mère

L’enfant tout éclairé d’une ombre de sommeil

Tout riant en dedans, tout riant secret d’une confiance en sa mère.

Et en moi,

Tout riant secret d’un pli des lèvres sérieux

Toi qui couches l’enfant tout en dedans gonflé, débordant d’innocence

Et de confiance

Au bras de sa mère.

Toi qui couchais l’enfant Jésus tous les soirs

Au bras de la Très sainte et de l’Immaculée.

Toi qui es la sœur tourière de l’espérance.

Ô ma fille entre toutes première. Toi qui réussis même,

Toi qui réussis quelquefois

Toi qui couches l’homme au bras de ma Providence

Maternelle

Ô ma fille étincelante et sombre je te salue

Toi qui répares, toi qui nourris, toi qui reposes

Ô silence de l’ombre

Un tel silence régnait avant la création de l’inquiétude.

Avant le commencement du règne de l’inquiétude.

Un tel silence régnera, mais un silence de lumière

Quand toute cette inquiétude sera consommée,

Quand toute cette inquiétude sera épuisée.

Quand ils auront tiré toute l’eau du puits.

Après la consommation, après l’épuisement de toute cette inquiétude

D’homme.

Ainsi ma fille tu es ancienne et tu es en retard

Car dans ce règne d’inquiétude tu rappelles, tu commémores, tu rétablis presque,

Tu fais presque recommencer la Quiétude antérieure

Quand mon esprit planait sur les eaux.

Mais aussi ma fille étoilée, ma fille au manteau sombre, tu es très en avance, tu es très précoce.

Car tu annonces, car tu représentes, car tu fais presque commencer d’avance tous les soirs

Ma grande Quiétude de lumière

Éternelle.

Nuit tu es sainte, Nuit tu es grande, Nuit tu es belle.

Nuit au grand manteau.

Nuit je t’aime et je te salue et je te glorifie et tu es ma grande fille et ma créature

Ô belle nuit, nuit au grand manteau, ma fille au manteau étoilé

Tu me rappelles, à moi-même tu me rappelles ce grand silence qu’il y avait

Avant que j’eusse ouvert les écluses d’ingratitude.

Et tu m’annonces, à moi-même tu m’annonces ce grand silence qu’il y aura

Quand je les aurai fermées.

Ô douce, ô grande, ô sainte, ô belle nuit, peut-être la plus sainte de mes filles, nuit à la grande robe, à la robe étoilée

Tu me rappelles ce grand silence qu’il y avait dans le monde

Avant le commencement du règne de l’homme.

Tu m’annonces ce grand silence qu’il y aura

Après la fin du règne de l’homme, quand j’aurai repris mon sceptre.

Et j’y pense quelquefois d’avance, car cet homme fait vraiment beaucoup de bruit.

Mais surtout, Nuit, tu me rappelles cette nuit.

Et je me la rappellerai éternellement.

La neuvième heure avait sonné. C’était dans le pays de mon peuple d’Israël.

Tout était consommé. Cette énorme aventure.

Depuis la sixième heure il y avait eu des ténèbres sur tout le pays, jusqu’à la neuvième heure.

Tout était consommé. Ne parlons plus de cela. Ça me fait mal.

Cette incroyable descente de mon fils parmi les hommes.

Chez les hommes.

Pour ce qu’ils en ont fait.

Ces trente ans qu’il fut charpentier chez les hommes.

Ces trois ans qu’il fut une sorte de prédicateur chez les hommes.

Un prêtre.

Ces trois jours où il fut une victime chez les hommes.

Parmi les hommes.

Ces trois nuits où il fut un mort chez les hommes.

Parmi les hommes morts.

Ces siècles et ces siècles où il est une hostie chez les hommes.

Tout était consommé, cette incroyable aventure

Par laquelle, moi, Dieu, j’ai les bras liés pour mon éternité.

Cette aventure par laquelle mon Fils m’a lié les bras.

Pour éternellement liant les bras de ma justice, pour éternellement déliant les bras de ma miséricorde.

Et contre ma justice inventant une justice même.

Une justice d’amour. Une justice d’Espérance. Tout était consommé.

Ce qu’il fallait. Comme il avait fallu. Comme mes prophètes l’avaient annoncé. Le voile du temple s’était déchiré en deux, depuis le haut jusqu’en bas.

La terre avait tremblé ; des rochers s’étaient fendus.

Des sépulcres s’étaient ouverts, et plusieurs corps des saints qui étaient morts étaient ressuscités.

Et environ la neuvième heure mon Fils avait poussé

Le cri qui ne s’effacera point. Tout était consommé. Les soldats s’en étaient retournés dans leurs casernes.

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