Le Porche du mystère de la deuxième vertu (page 12)

Charles Péguy · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Le Porche du mystère de la deuxième vertu · 14 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Pourquoi y allez-vous de vous-mêmes.

Toujours, et la vingtième fois plus couramment que la première.

C’est qu’au fond vous savez très bien ce qu’elle est.

Ce qu’elle fait. Et qu’elle nous trompe.

Vingt fois.

Parce qu’elle est la seule qui ne nous trompe pas.

Et qu’elle nous déçoit

Vingt fois

Toute la vie

Parce qu’elle est la seule qui ne déçoit pas

Pour la Vie.

Et c’est ainsi qu’elle est la seule à ne point nous décevoir.

Car ces vingt fois qu’elle nous fait faire le même chemin

Sur terre pour la sagesse humaine ce sont vingt fois qui se redoublent

Qui se recommencent, qui sont la même

Qui sont vingt fois vaines, qui se superposent

Parce qu’elles conduisaient par le même chemin

Au même endroit, parce que c’était le même chemin.

Mais pour la sagesse de Dieu

Rien n’est jamais rien. Tout est nouveau. Tout est autre.

Tout est différent.

Au regard de Dieu rien ne se recommence.

Ces vingt fois qu’elle nous a fait faire le même chemin pour arriver au même point

De vanité.

Pour le regard humain c’est le même point, c’est le même chemin, ce sont les vingt mêmes fois.

Mais c’est cela qui trompe.

C’est cela qui est le faux calcul et le faux compte

Étant le compte humain.

Et voici ce qui ne déçoit point : Ces vingt fois ne sont pas la même. Si ces vingt fois sont vingt fois d’épreuve(s) et si ce chemin est un chemin de sainteté

Sur le même chemin la deuxième fois fait le double de la première

Et la troisième en fait le triple et la vingtième en fait le vingtuple.

Qu’importe d’arriver ici ou là, et toujours au même endroit

Qui est un endroit de déception

Terrestre.

C’est le chemin qui importe, et quel chemin on fait, et quel étant on le fait

Comment on le fait.

C’est le trajet seul qui importe.

Si le chemin est un chemin de sainteté

Au regard de Dieu, un chemin d’épreuves

Celui qui Ta fait deux fois est deux fois plus saint

Au regard de Dieu et celui qui l’a fait trois fois

Trois fois plus saint et celui qui l’a fait

Vingt fois vingt fois plus saint. C’est comme ça que Dieu compte.

C’est comme ça que Dieu voit.

Le même chemin, deuxième n’est plus le même.

Tous les jours, dites-vous, tous vos jours sont les mêmes

Sur terre, sont le même.

Partant des mêmes matins vous acheminent aux mêmes soirs.

Mais ils ne vous conduisent point aux mêmes soirs éternels.

Tous les jours, dites-vous, se ressemblent. — Oui, tous les jours terrestres.

Mais rassurez-vous, mes enfants, ils ne ressemblent point

Au dernier jour, à celui qui ne ressemble à nul autre.

Tous les jours, dites-vous, se recommencent. — Non ils s’ajoutent

Au trésor éternel des jours.

Le pain de chaque jour au pain de la veille.

La souffrance de chaque jour

(Quand même elle recommencerait la souffrance de la veille)

Au trésor éternel des souffrances.

La prière de chaque jour

(Quand même elle recommencerait la prière de la veille)

Au trésor éternel des prières.

Le mérite de chaque jour

(Quand même il recommencerait le mérite de la veille)

Au trésor éternel des mérites.

Sur terre tout se recommence. Dans la même matière.

Mais au ciel tout compte

Et tout s’additionne. La grâce de chaque jour

(Quand même elle recommencerait la grâce de la veille)

Au trésor éternel des grâces. Et c’est pour cela que la jeune Espérance

Seule ne ménage rien. Quand Jésus travaillait chez son père

Tous les jours il faisait la même journée.

Il n’avait pas une seule histoire

Excepté une fois.

C’est pourtant le tissu, dans ces mêmes jours,

C’est le réseau de ces mêmes journées

Qui constitue, qui éternellement constitue

la Vie admirable de Jésus avant sa prédication

Sa vie privée

Sa vie parfaite, sa vie modèle.

Celle qu’il offre en exemple, en Modèle inimitable à imiter

À tout le monde, sans aucune exception, ne laissant qu’à quelques-uns

À quelques rares élus (et encore c’est en outre et non pas au contraire)

Les exemples de sa vie publique à imiter

Les modèles inimitables de sa Prédication

Et de sa Passion et de sa Mort.

(Et de sa Résurrection).

Pareillement, ensemble avec lui, à l’imitation de lui

Sur terre, sur nos chemins de la terre nos pas effacent nos pas.

Car les chemins de la terre ne peuvent pas garder plusieurs couches de traces.

Mais les chemins du ciel gardent éternellement toutes couches de traces

Toutes traces de pas.

Sur nos chemins de la terre il n’y a qu’une seule matière, la terre,

Nos chemins de la terre ne sont jamais faits que de la même terre,

Et c’est elle qui sert tout le temps, et elle ne peut servir qu’une fois

À la fois.

C’est la même terre qui sert tout le temps.

Elle ne garde jamais qu’une couche de traces à la fois.

Pour en recevoir une il faut qu’elle en sacrifie une autre.

La précédente. Toujours la précédente.

Une trace efface l’autre. Un pas efface un pas. Un pied efface un pied.

C’est pour cela que nous disons que nous faisons le même chemin.

C’est que ce même chemin est un chemin, un même chemin de la même terre.

Dans la même terre.

Mais les chemins du ciel reçoivent éternellement des empreintes

Neuves.

Et celui qui passe à la onzième heure dans les chemins du ciel (Un homme avait deux fils)

Pour aller à son travail et celui qui revient de son travail

Imprime dans le sol une empreinte neuve

éternelle

Qui est son empreinte propre et éternellement il laisse

Intactes les empreintes de tous ceux

Qui sont passés avant lui. Qui sont passés depuis la première heure.

Et même et pareillement

Intactes ses propres empreintes à lui

Qui est passé avant lui.

C’est le miracle même du ciel, le miracle de tous les jours du ciel, mais sur terre

Celui qui suit efface les traces de celui qui précède.

Les pas effacent les pas

Dans le même sable.

Celui qui marche derrière efface les pas de celui qui marche devant.

Et nous-mêmes quand nous faisons,

Quand nous recommençons vingt fois le même chemin,

Quand vingt fois nous nous marchons derrière nous-mêmes,

Nous-mêmes nous effaçons la trace de nos (propres) pas.

De nos anciens pas.

C’est pourtant ce que Jésus a fait

Trente ans.

À son imitation c’est pourtant ce que Jésus, ce que Dieu nous demande

À ceux qui n’ont point reçu de vocations propres

Publiques.

Et même aux autres.

À nous qui n’avons point reçu de vocations propres

Extraordinaires,

Publiques,

Toute la vie.

Et même à ceux qui ont reçu des vocations propres

Extraordinaires

Publiques

Pendant toute leur vie privée, et même ailleurs, et même après

Pendant les trente ans de leur vie privée, et même en autre temps

Car dans la vie publique même les jours ressemblent aux jours.

Parlant des mêmes matins vers les acheminements des mêmes soirs.

Car dans toute vie il y a bien peu de jours qui ne ressemblent pas à tous les jours.

Mais tous ces jours comptent. Dans la vie même de Jésus, dans la vie publique même

Dans la prédication combien de jours n’étaient-ils pas les mêmes.

Combien de prédications n’étaient-elles pas les mêmes et temporellement ne se recommençaient-elles pas.

Il n’y a eu qu’un jour de l’Institution de la Cène. Et un jour de la Crucifixion. Et un jour de la Résurrection.

(Et il n’y aura qu’un jour du Jugement).

Pendant trente et pendant trois ans tous les autres jours se ressemblaient.

Mais tous ces jours comptent. Car sur terre vingt fois nous effaçons nos propres traces

Et nous faisons vingt chemins qui se superposent le même.

Mais dans le ciel ils ne se superposent point. Ils se mettent bout à bout. Et ils font le pont

Qui nous fait arriver de l’autre côté.

Un seul était trop court. Un seul chemin. Mais vingt bout à bout

(Bien que chacun des vingt soit le même que l’autre)

Sont assez longs. Ainsi quand nous disons que l’espérance nous trompe.

Et quand en même temps secrètement dans notre cœur nous nous faisons ses complices

Pour qu’elle nous trompe,

Au fond nous savons très bien ce que tout cela veut dire.

Et que cette sourde complicité que nous avons avec elle

Pour qu’elle nous trompe

Est ce que nous avons en nous

De plus agréable à Dieu.

Or elle nous traite comme elle.

Comme elle se traite elle-même.

Comme si nous étions comme elle.

C’est-à-dire comme si nous étions infatigables.

Et elle nous fait faire vingt fois ce chemin.

Qui n’est pas le même.

Comme si nous étions infatigables.

Les enfants ne pensent même pas à la fatigue.

Ils courent comme des petits chiens. Ils font le chemin vingt fois.

Et par conséquent vingt fois plus de chemin qu’il n’en faut.

Qu’est-ce que ça leur fait. Ils savent bien que le soir

(Mais ils n’y pensent pas)

Ils tomberont de sommeil

Dans leur lit ou même à table

Et que le sommeil est la fin de tout.

Voilà leur secret, voilà le secret d’être infatigable.

Infatigable comme les enfants.

Infatigable comme l’enfant Espérance.

Et de recommencer toujours le lendemain.

Les enfants ne peuvent pas marcher, mais ils savent très bien courir.

L’enfant ne pense pas même, ne sait pas qu’il dormira le soir.

Que le soir il tombera de sommeil. C’est pourtant ce sommeil

Toujours prêt, toujours disponible, toujours présent,

Toujours en dessous, comme une bonne réserve,

Celui d’hier et celui de demain, comme une bonne nourriture d’être,

Comme un renforcement d’être, comme une réserve d’être,

Inépuisable. Toujours présente.

Celui de ce matin et celui de ce soir

Qui lui met cette force dans les jarrets.

Ce sommeil d’avant, ce sommeil d’après

C’est ce même sommeil sans fond

Continu comme l’être même

Qui passe d’une nuit à une nuit, d’une nuit à l’autre, qui continue d’une nuit à l’autre

En passant par dessus les jours

En ne laissant les jours que comme des jours, comme des ouvertures.

C’est ce même sommeil où les enfants ensevelissent leur être

Qui leur maintient, qui leur fait tous les jours ces jarrets nouveaux,

Ces jarrets neufs.

Et ce qu’il y a dans des jarrets neufs : ces âmes neuves.

Ces âmes nouvelles, ces âmes fraîches.

Fraîches le matin, fraîches à midi, fraîches le soir.

Fraîches comme les roses de France.

Ces âmes au col non ployé. Voilà le secret d’être infatigables.

C’est de dormir. Pourquoi les hommes n’en usent-ils pas.

J’ai donné ce secret à tout le monde, dit Dieu. Je ne l’ai pas vendu.

Celui qui dort bien, vit bien. Celui qui dort, prie.

(Aussi celui qui travaille, prie. Mais il y a temps pour tout. Et le sommeil et le travail

Et le travail et le sommeil sont les deux frères. Et ils s’entendent très bien ensemble.

Et le sommeil conduit au travail et le travail conduit au sommeil.

Celui qui travaille bien dort bien, celui qui dort bien travaille bien.

Il faut, dit Dieu, qu’il y ait une accointance,

Qu’il se soit passé quelque chose

Entre ce royaume de France et cette petite Espérance.

Il y a là un secret. Ils y réussissent trop bien. Pourtant on me dit

Qu’il y a des hommes qui ne dorment pas.

Je n’aime pas celui qui ne dort pas, dit Dieu.

Le sommeil est l’ami de l’homme.

Le sommeil est l’ami de Dieu.

Le sommeil est peut-être ma plus belle création.

Et moi-même je me suis reposé le septième jour.

Celui qui a le cœur pur, dort. Et celui qui dort a le cœur pur.

C’est le grand secret d’être infatigable comme un enfant.

D’avoir comme un enfant cette force dans les jarrets.

Ces jarrets neufs, ces âmes neuves

Et de recommencer tous les matins, toujours neuf,

Comme la jeune, comme la neuve

Espérance. Or on me dit qu’il y a des hommes

Qui travaillent bien et qui dorment mal.

Qui ne dorment pas. Quel manque de confiance en moi.

C’est presque plus grave que s’ils travaillaient mal mais dormaient bien.

Que s’ils ne travaillaient pas mais dormaient, car la paresse

N’est pas un plus grand péché que l’inquiétude

Et même c’est un moins grand péché que l’inquiétude

Et que le désespoir et le manque de confiance en moi.

Je ne parle pas, dit Dieu, de ces hommes

Qui ne travaillent pas et qui ne dorment pas.

Ceux-là sont des pécheurs, c’est entendu. C’est bien fait pour eux. Des grands pécheurs. Ils n’ont qu’à travailler.

Je parle de ceux qui travaillent et qui ne dorment pas.

Je les plains. Je parle de ceux qui travaillent, et qui ainsi

En ceci suivent mon commandement, les pauvres enfants.

Et qui d’autre part n’ont pas le courage, n’ont pas la confiance, ne dorment pas.

Je les plains. Je leur en veux. Un peu. Ils ne me font pas confiance.

Comme l’enfant se couche innocent dans les bras de sa mère ainsi ils ne se couchent point

Innocents dans les bras de ma Providence.

Ils ont le courage de travailler. Ils n’ont pas le courage de ne rien faire.

Ils ont la vertu de travailler. Ils n’ont pas la vertu de ne rien faire.

De se détendre. De se reposer. De dormir.

Les malheureux ils ne savent pas ce qui est bon.

Ils gouvernent très bien leurs affaires pendant le jour.

Mais ils ne veulent pas m’en confier le gouvernement pendant la nuit.

Comme si je n’étais pas capable d’en assurer le gouvernement pendant une nuit.

Celui qui ne dort pas est infidèle à l’Espérance.

Et c’est la plus grande infidélité.

Parce que c’est l’infidélité à la plus grande Foi.

Pauvres enfants ils administrent dans la journée leurs affaires avec sagesse.

Mais le soir venu ils ne se résolvent point.

Ils ne se résignent point à en confier le gouvernement à ma sagesse

L’espace d’une nuit à m’en confier le gouvernement.

Et l’administration et tout le gouvernement.

Comme si je n’étais pas capable, peut-être, de m’en occuper un peu.

D’y veiller.

De gouverner et d’administrer et tout le tremblement.

J’en administre bien d’autres, pauvres gens, je gouverne la création, c’est peut-être plus difficile.

Vous pourriez peut-être sans grand(s) dommage(s) me laisser vos affaires en mains, hommes sages.

Je suis peut-être aussi sage que vous.

Vous pourriez peut-être me les remettre l’espace d’une nuit.

L’espace que vous dormiez

Enfin

Et le lendemain matin vous les retrouveriez peut-être pas trop abîmées.

Le lendemain matin elles ne seraient peut-être pas plus mal.

Je suis peut-être encore capable de les conduire un peu,

Je parle de ceux qui travaillent

Et qui ainsi en ceci suivent mon commandement.

Et qui ne dorment pas, et qui ainsi en ceci

Refusent tout ce qu’il y a de bon dans ma création,

Le sommeil, tout ce que j’ai créé de bon,

Et aussi refusent tout de même ici mon commandement même.

Pauvres enfants quelle ingratitude envers moi

Que de refuser un aussi bon,

Un aussi beau commandement.

Pauvres enfants ils suivent la sagesse humaine.

La sagesse humaine dit Ne remettez pas au lendemain

Ce que vous pouvez faire le jour même.

Et moi je vous dis Celui qui sait remettre au lendemain

Est celui qui est le plus agréable à Dieu.

Celui qui dort comme un enfant

Est aussi celui qui dort comme ma chère Espérance.

Et moi je vous dis Remettez à demain

Ces soucis et ces peines qui aujourd’hui vous rongent

Et aujourd’hui pourraient vous dévorer.

Remettez à demain ces sang-lots qui vous étouffent

Quand vous voyez le malheur d’aujourd’hui.

Ces sanglots qui vous montent et qui vous étranglent.

Remettez à demain ces larmes qui vous emplissent les yeux et la tête.

Qui vous inondent. Qui vous tombent. Ces larmes qui vous coulent.

Parce que d’ici demain, moi, Dieu, j’aurai peut-être passé.

La sagesse humaine dit : Malheureux qui remet à demain.

Et moi je dis Heureux, heureux qui remet à demain.

Heureux qui remet. C’est-à-dire Heureux qui espère. Et qui dort.

Et au contraire je dis Malheureux.

Malheureux celui qui veille et ne me fait pas confiance.

Quelle défiance de moi. Malheureux celui qui veille. Et traîne.

Malheureux celui qui traîne sur les soirs et sur ses nuits.

Sur les avancées du soir et sur les tombées de la nuit.

Comme une traînée d’escargot sur ces belles avancées.

Mes créatures.

Comme une traînée de limace sur ces belles tombées.

Mes créatures, ma création.

Les lents ressouvenirs des soucis quotidiens.

Les cuissons, les morsures.

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