Le Porche du mystère de la deuxième vertu (page 2)

Charles Péguy · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Le Porche du mystère de la deuxième vertu · 14 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Et s’il n’a pas de maison et de terre.

S’ils n’héritent pas sa maison et sa terre.

Au moins ils hériteront ses outils.

Ses bons outils.

Qui lui ont servi tant de fois.

Qui sont faits à sa main.

Qui ont tant de fois bêché la même terre.

Ses outils, à force de s’en servir, lui ont rendu la main

toute calleuse et luisante.

Mais lui, à force aussi de s’en servir, il a rendu poli et luisant

le manche de ses outils.

Et à force de travailler il a la peau aussi dure et aussi tannée

que le manche de ses outils.

Au manche de ses outils ses fils retrouveront, ses fils hériteront

la dureté de ses mains.

Mais aussi leur habileté, leur grande habileté.

Car il est un bon laboureur et un bon bûcheron.

Et un bon vigneron.

Et avec ses outils ses fils hériteront, ses enfants hériteront.

Ce qu’il leur a donné, ce que nul ne pourrait leur ôter.

(Presque pas même Dieu).

(Tant Dieu a donné à l’homme).

La force de sa race, la force de son sang.

Car ils sont sortis de lui.

Et ils sont Français et Lorrains.

Fils de bonne race et de bonne maison.

Or bonne race ne peut mentir.

Fils de bonne mère.

Et par dessus tout ce qui est par dessus tout avec ses outils et avec sa race et avec son sang ses enfants hériteront.

Ce qui vaut mieux qu’une maison et un morceau de terre

à laisser à ses enfants.

Car la maison et la terre sont périssables et périront.

Et la maison et la terre sont exposées au vent de l’hiver.

À cette bise aigre qui souffle dans cette forêt.

Mais la bénédiction de Dieu n’est soufflée par aucun vent.

Ce qui vaut mieux que les outils, ce qui est plus laborieux,

plus ouvrier que les outils.

Ce qui fait plus de travail que les outils.

Et les outils finissent tout de même par s’user.

Comme l’homme.

Ce qui vaut mieux, ce qui est plus durable que la race

et le sang.

Même.

Car la race même et le sang sont périssables et périront.

Excepté le sang de Jésus.

Qui sera versé dans les siècles des siècles.

Et la race même et le sang sont exposés au vent de l’hiver.

Et il peut y avoir un hiver des races.

Avec sa maison peut-être s’il en a une et sa terre.

Avec ses outils sûrement et sa race et son sang ses enfants

hériteront.

Ce qui est au dessus de tout.

La bénédiction de Dieu qui est sur sa maison et sur sa race.

La grâce de Dieu qui vaut plus que tout.

Il le sait bien.

Qui est sur le pauvre et sur celui qui travaille.

Et qui élève bien ses enfants.

Il le sait bien.

Parce qu’il l’a promis.

Et qu’il est souverainement fidèle dans ses promesses.

Ses trois enfants qui grandissent tellement.

Pourvu qu’ils ne soient pas malades.

Et qui seront certainement plus grands que lui.

(Comme il en est fier dans son cœur).

Et ses deux gars seront rudement forts.

Ses deux gars le remplaceront, ses enfants tiendront sa place

sur la terre.

Quand il n’y sera plus.

Sa place dans la paroisse et sa place dans la forêt.

Sa place dans l’église et sa place dans la maison.

Sa place dans le bourg et sa place dans la vigne.

Et sur la plaine et sur le coteau et dans la vallée.

Sa place dans la chrétienté. Enfin. Quoi.

Sa place d’homme et de chrétien.

Sa place de paroissien, sa place de laboureur.

Sa place de paysan.

Sa place de père.

Sa place de Lorrain et de Français.

Car c’est des places, grand Dieu, qu’il faut qui soient tenues.

Et il faut que tout cela continue.

Quand il n’y sera plus comme à présent.

Sinon mieux.

Il faut que la paysannerie continue.

Et la vigne et le blé et la moisson et la vendange.

Et le labour de la terre.

Et le pâtour des bêtes.

Quand il n’y sera plus comme à présent.

Sinon mieux.

Il faut que la chrétienté continue.

L’Église militante.

Et pour cela il faut qu’il y ait des chrétiens.

Toujours.

Il faut que la paroisse continue.

Il faut que France et que Lorraine continue.

Longtemps après qu’il ne sera plus.

Aussi bien comme à présent.

Sinon mieux.

Il pense avec tendresse à ce temps où il ne sera plus et

où ses enfants tiendront sa place.

Sur terre.

Devant Dieu.

À ce temps où il ne sera plus et où ses enfants seront.

Et quand on dira son nom dans le bourg, quand on parlera de lui, quand son nom sortira, au hasard des propos, ce ne sera plus de lui que l’on parlera mais de ses fils.

Ensemble ce sera de lui et ce ne sera pas de lui, puisque ce sera de ses fils.

Ce sera son nom et ce ne sera plus et ce ne sera pas son nom, puisque ce sera (devenu) le nom de ses fils.

Et il en est fier dans son cœur et comme il y pense avec tendresse.

Que lui-même ne sera plus lui-même mais ses fils.

Et que son nom ne sera plus son nom mais le nom de ses fils.

Que son nom ne sera plus à son service mais au service de ses fils.

Qui porteront le nom honnêtement devant Dieu.

Hautement et fièrement.

Comme lui.

Mieux que lui.

Et quand on dira son nom, c’est son fils qu’on appellera,

c’est de son fils qu’on parlera.

Lui il sera depuis longtemps au cimetière.

Entour de l’église.

Lui, c’est-à-dire son corps.

Côte à côte avec ses pères et les pères de ses pères.

Aligné avec eux.

Avec son père et son grand père qu’il a connus.

Et avec tous les autres tous ceux qu’il n’a pas connus.

Tous les hommes et toutes les femmes de sa race.

Tous les anciens hommes et toutes les anciennes femmes.

Ses ancêtres et ses aïeux.

Et ses aïeules.

Tant qu’il y en a eu depuis que la paroisse a été fondée.

Par quelque saint fondateur.

Venu de Jésus.

Son corps, car pour son âme il y a longtemps.

Qu’il l’a recommandée à Dieu.

La mettant sous la protection de ses saints patrons.

Il dormira, son corps ainsi reposera.

Parmi les siens, (attendant les siens).

Attendant la résurrection des corps.

Jusqu’à la résurrection des corps son corps ainsi reposera.

Il pense avec tendresse à ce temps où on n’aura pas besoin de lui.

Et où ça ira tout de même.

Parce qu’il y en aura d’autres.

Qui porteront la même charge.

Et qui peut-être, et qui sans doute la porteront mieux.

Il pense avec tendresse à ce temps où il ne sera plus.

Parce que n’est-ce pas on ne peut pas être toujours.

On ne peut pas être et avoir été.

Et où tout marchera tout de même.

Où tout n’en marchera pas plus mal.

Au contraire.

Où tout n’en marchera que mieux.

Au contraire.

Parce que ses enfants seront là, pour un coup.

Ses enfants feront mieux que lui, bien sûr.

Et le monde marchera mieux.

Plus tard.

Il n’en est pas jaloux.

Au contraire.

Ni d’être venu au monde, lui, dans un temps ingrat.

Et d’avoir préparé sans doute à ses fils peut-être un temps moins ingrat.

Quel insensé serait jaloux de ses fils et des fils de ses fils.

Est-ce qu’il ne travaille pas uniquement pour ses enfants.

Il pense avec tendresse au temps où on ne pensera plus guère à lui

qu’à cause de ses enfants.

(Si seulement on y pense quelquefois. Rarement.)

Quand son nom retentira (cordialement) dans le bourg,

C’est que quelqu’un appellera son fils Marcel ou son fils Pierre.

C’est que quelqu’un aura besoin de son fils Marcel ou de son fils Pierre.

Et les appellera, heureux de les voir. Et les cherchera.

Car c’est eux qui régneront alors et qui porteront le nom.

Car c’est eux qui régneront avec les hommes de leur âge et de leur temps.

C’est eux qui régneront sur la face de la terre.

Peut-être quelque temps encore un vieux qui se rappellera.

Dira.

Les deux gars Sévin c’est des braves gars.

Ça n’est pas étonnant.

Ils ont de qui tenir.

Le père était un si brave homme.

Et quelque temps les jeunes rediront de confiance.

Le vieux était un si brave homme.

Mais déjà ils n’en sauront rien.

Puis ils ne sauront plus et cela même, ce propos même se taira.

Il pense avec tendresse au temps où il ne sera plus même

un propos.

C’est à cela, c’est pour cela qu’il travaille, car n’est-ce pas pour ses enfants que l’on travaille.

Il ne sera plus qu’un corps dans six pieds de terre sous six pieds de terre sous une croix.

Mais ses enfants seront.

Il salue avec tendresse le temps nouveau où il ne sera plus.

Où il ne sera pas.

Où ses enfants seront.

Le règne de ses enfants.

Il pense avec tendresse à ce temps qui ne sera plus son temps.

Mais le temps de ses enfants.

Le règne (de temps) de ses enfants sur la terre.

Dans ce temps-là quand on dira les Sévin ce ne sera pas lui

mais eux.

Sans plus, sans explication.

Ses enfants porteront ce nom des Sévin.

(Ou ce nom des Chénin, ou ce nom des Jouffin, ou Damrémont ou tout autre nom de Lorraine)

Tout autre nom chrétien, français, lorrain.

À la pensée de ses enfants qui seront devenus hommes et femme.

À la pensée du temps de ses enfants, du règne de ses enfants.

Sur la terre,

À leur tour,

Une tendresse, une chaleur, une fierté lui monte.

(Mon Dieu ne serait-ce pas un orgueil.

Mais Dieu lui pardonnera.)

Comme ses fils dans la forêt seront vaillants, juste

Dieu.

Et des gars solides comme des chênes.

Dans la forêt quand soufflera la bise d’hiver.

La bise aigre.

Qui leur traversera les os.

Et fera des glaçons dans leur barbe.

Il rit en pensant à la tête qu’ils feront.

Il rit en lui-même et peut-être même en dessus.

En dehors.

Quand il pense à la tête qu’ils feront quand ils auront de la barbe.

Et il pense avec tendresse à sa fille qui sera une si bonne ménagère.

Parce que sûrement elle sera comme sa mère.

Il ne sera plus, lui c’est entendu il ne sera plus.

Il aura perdu le goût du pain.

Mais il y en aura d’autres, Dieu juste il y en aura d’autres,

Il faut l’espérer,

Qui ont déjà le goût du pain et qui sauront mordre dans une bonne miche de pain.

Qui mangeront de bon appétit.

Leur pain de chaque jour.

Qui mangeront de bon appétit leur pain de chaque jour et leur pain éternel.

(On se passera très bien de lui, et il ne sera plus à (la) table, car il faut se pousser à table quand les nouveaux venus viennent et poussent).

D’autres ses enfants qui vivront et qui mourront après lui si tout se passe dans l’ordre.

Et qu’il retrouvera en paradis.

Il y en aura d’autres, Dieu merci :

Il faut que France continue.

Ni France ne chômera, ni chrétienté ni Lorraine.

Et la paroisse ne chômera pas.

Ni ne chômera point la vigne ni le blé.

C’est l’ordre que le père meure avant les enfants.

Il pense à eux, par une grâce de Dieu, aussitôt le sang lui refoule

au cœur.

Et le réchauffe tellement.

Et lui reflue dans tous les membres jusqu’au bout des doigts.

Tellement que s’il avait bu un bon verre de vin de Meuse.

Des coteaux au-dessus de Cepoy.

Et cette onglée qu’il avait aux doigts, (et il avait beau souffler dans ses doigts).

Disparaît comme par enchantement.

Et il n’a plus qu’un tremblement de chaleur au bout des doigts.

Et la bise aigre.

Qui souffle toujours.

Parce qu’elle n’a pas d’enfants.

Parce qu’elle est une créature inanimée.

Et elle ne connaît pas toutes ces histoires-là.

La bise aigre dans la forêt.

Vient à présent lui glacer deux grosses larmes qui descendent bêtement sur ses joues.

Dans les sillons creusés de ses deux joues et qui viennent se perdre dans les broussailles de sa barbe.

Comme deux glaçons.

Alors lui, riant et honteux.

Riant en dedans et honteux en dedans et en dessus.

Et riant même tout haut.

Car il est doux et il est honteux de pleurer.

Pour un homme.

Alors le pauvre homme il veut faire le malin.

Celui qui n’a pas pleuré.

On veut toujours faire le malin.

Il regarde autour de lui sans avoir l’air de regarder si on ne le regarde pas.

Si on ne l’a pas vu.

Des fois.

Riant en lui-même et dans sa barbe à la dérobée.

Il se dépêche d’essuyer ces deux larmes sur sa joue.

Et de les effacer.

Il boit et lèche de la langue sur ses lèvres.

Au coin de ses lèvres l’eau salée de ses larmes.

Qui lui passe à travers la barbe.

Et aussi de sa main maladroitement.

Gauchement.

Obliquement.

De biais, en descendant.

Du revers de la souche du pouce il se dépêche d’effacer ses larmes et la trace de ses larmes.

Pour qu’on ne s’aperçoive pas.

Pour qu’on ne voye pas qu’il a pleuré.

Et qu’on n’aille pas se moquer de lui dans le bourg.

Parce qu’il ne faut pas qu’un homme pleure.

Et sa femme qui aujourd’hui est restée à la maison.

Mais qui d’autres fois d’habitude va aussi aux champs.

Qui est si bonne femme de ménage.

Et si bonne chrétienne.

Est-ce qu’elle aurait autant de courage à l’ouvrage.

Et à faire son ménage.

Si elle ne travaillait pas pour ses enfants.

Ainsi, non autrement tout le monde travaille pour la petite espérance.

Tout ce que l’on fait on le fait pour les enfants.

Et ce sont les enfants qui font tout faire.

Tout ce que l’on fait.

Comme si ils nous prenaient par la main.

Ainsi tout ce que l’on fait, tout ce que tout le monde fait on le fait pour la petite espérance.

Tout ce qu’il y a de petit est tout ce qu’il y a de plus beau et de plus grand.

Tout ce qu’il y a de neuf est tout ce qu’il y a de plus beau et de grand.

Et le baptême est le sacrement des petits.

Et le baptême est le sacrement le plus neuf.

Et le baptême est le sentiment qui commence.

Tout ce qui commence a une vertu qui ne se retrouve jamais plus.

Une force, une nouveauté, une fraîcheur comme l’aube.

Une jeunesse, une ardeur.

Un élan.

Une naïveté.

Une naissance qui ne se trouve jamais plus.

Le premier jour est le plus beau jour.

Le premier jour est peut-être le seul beau jour.

Et le baptême est le sacrement du premier jour.

Et le baptême est tout ce qu’il y a de beau et de grand.

S’il n’y avait pas le sacrifice.

Et la consommation du corps de Notre-Seigneur.

Il y a dans ce qui commence une source, une race qui ne revient pas.

Un départ, une enfance que l’on ne retrouve, qui ne se retrouve jamais plus.

Or la petite espérance

Est celle qui toujours commence.

Cette naissance

Perpétuelle.

Cette enfance

Perpétuelle. Qu’est-ce que l’on ferait, qu’est-ce que l’on serait, mon Dieu, sans les enfants. Qu’est-ce que l’on deviendrait.

Et ses deux grandes sœurs savent bien que sans elle elles ne seraient que des servantes d’un jour.

Des vieilles filles dans une chaumière.

Dans une cabane délabrée qui se démolit tous les jours davantage.

Qui s’use à mesure.

Des vieilles femmes qui vieillissent toutes seules et qui s’ennuient dans une masure.

Des femmes sans enfants.

Une race qui s’éteint.

Mais par elle au contraire elles savent bien qu’elles sont deux femmes généreuses.

Deux femmes d’avenir.

Deux femmes qui ont quelque chose à faire dans l’existence.

Et que par cette petite fille qu’elles élèvent elles tiennent tout le temps et l’éternité même dans le creux de leurs mains.

Ainsi ce sont les enfants qui ne font rien.

Ah les gaillards ils font semblant de ne rien faire,

Les mâtins,

Ils savent bien ce qu’ils font,

Les innocents.

Aux innocents les mains pleines.

C’est le cas de le dire.

Ils savent bien qu’ils font tout ; et plus que tout ;

Avec leur air innocent ;

Avec leur air de ne rien savoir ;

De ne pas savoir ;

Puisque c’est pour eux que l’on travaille.

En réalité.

Puisque on ne travaille que pour eux.

Et que rien ne se fait que pour eux.

Et que tout ce qui se fait dans le monde ne se fait que pour eux.

De là leur vient cet air assuré qu’ils ont.

Si agréable à voir.

Ce regard franc, ce regard insoutenable à voir et qui soutient tous les regards.

Si doux, si agréable à regarder.

Ce regard insoutenable à soutenir.

Ce regard franc, ce regard droit qu’ils ont, ce regard doux, qui vient tout droit de paradis.

Si doux à voir, et à recevoir, ce regard de paradis.

De là leur vient ce front qu’ils ont.

Ce front assuré.

Ce front droit, ce front bombé, ce front carré, ce front levé.

Cette assurance qu’ils ont.

Et qui est l’assurance même.

De l’espérance.

Leur front bombé, tout lavé encore et tout propre du baptême.

Des eaux du baptême.

Et cette parole qu’ils ont, cette voix si douce, et ensemble si assurée.

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