Le Porche du mystère de la deuxième vertu (page 3)

Charles Péguy · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Le Porche du mystère de la deuxième vertu · 14 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Si douce à entendre, si jeune.

Cette voix de paradis.

Car elle a une promesse, une secrète assurance intérieure.

Comme leur jeune regard a une promesse, une secrète assurance intérieure, et leur front, et toute leur personne.

Leur petite, leur auguste, leur si révérente et révérende personne.

Heureux enfants ; heureux père.

Heureuse espérance.

Heureuse enfance. Tout leur petit corps, toute leur petite personne, tous leurs petits gestes, est pleine, ruisselle, regorge d’une espérance.

Resplendit, regorge d’une innocence.

Qui est l’innocence même de l’espérance.

Assurance, innocence unique.

Assurance, innocence inimitable.

Ignorance de l’enfant, innocence près de qui la sainteté même, la pureté du saint n’est qu’ordure et décrépitude.

Assurance, ignorance, innocence du cœur.

Jeunesse du cœur.

Espérance ; enfance du cœur.

Doux enfants, enfants inimitables, enfants frères de Jésus.

Jeunes enfants.

Enfants près de qui les plus grands saints ne sont que vieillesse et décrépitude.

Enfants c’est pour cela que vous êtes les maîtres et que vous commandez dans les maisons.

Nous savons bien pourquoi.

Un regard, un mot de vous fait plier les plus dures têtes.

Vous êtes les maîtres et nous le savons bien.

Nous savons bien pourquoi.

Vous êtes tous des enfants Jésus.

Et quel homme, quel fou, quel blasphémateur oserait se dire un homme Jésus.

Quel saint, le plus grand saint, oserait même y penser.

Et vous aussi vous savez bien que vous êtes les maîtres dans les maisons.

Votre voix le dit, votre regard le dit, et vos boucles de cheveux, et votre tête mutine.

Et quand vous demandez quelque chose, vous le demandez comme un qui rit parce qu’il est bien sûr de l’avoir.

Vous savez bien que vous l’aurez.

De l’imitation de Jésus. Vous enfants vous imitez Jésus.

Vous ne l’imitez pas. Vous êtes des enfants Jésus.

Sans vous en apercevoir, sans le savoir, sans le voir.

Et vous le savez bien.

Et l’homme, quel homme, le plus grand saint, quel saint ne sait qu’il est infiniment loin de Jésus.

Dans son imitation.

Perte irréparable, descente, chute, inévitable déperdition de la vie.

Et qui est l’existence et la vie et le vieillissement même.

À nos enfances nous joignons Jésus.

Et grandissants nous en sommes disjoints, nous nous en disjoignons pour toute la vie.

Enfants votre ignorance, votre assurance, votre innocence est l’ignorance même et la même innocence de Jésus, de l’enfant Jésus.

Et sa timide assurance.

Vous êtes des espérances comme l’enfant Jésus était une espérance.

Réellement vous êtes des enfants Jésus.

C’est pour cela, enfants, que nous sommes si heureux que vous êtes les maîtres et que vous commandez dans les maisons.

C’est le commandement même de l’espérance.

Votre règne est le règne propre de l’espérance.

Car nous autres hommes qu’est-ce que nous sommes,

Dans notre pauvre imitation.

Et votre commandement c’est le commandement même de Jésus.

Singulier sort, singulière destinée, destination de l’homme.

Quand nous sommes enfants, nous sommes des enfants Jésus, nous joignons Jésus enfant.

Et quand nous sommes hommes, disjoints qu’est-ce que nous sommes.

Beaux enfants, votre regard est le regard même de Jésus.

Votre regard bleu.

De Jésus enfant.

Votre beau regard.

Votre front est le front même de Jésus.

Votre voix est la voix même de Jésus.

Et nous qu’est-ce que nous sommes.

Avec notre regard voilé.

Notre front voilé.

Notre voix voilée.

Et au coin des lèvres le pli des amertumes.

Et au mieux aller le pli même de la contrition.

Nous ne sommes jamais que des innocences recouvrées.

Et eux ils sont l’innocence première.

Nous qu’est-ce que nous devenons.

Qu’est-ce que nous sommes devenus.

Qu’est-ce que nous savons.

Qu’est-ce que nous pouvons.

Qu’est-ce que nous faisons.

Qu’est-ce que nous avons.

Nous n’avons jamais que des innocences réparées.

Et eux ils ont l’innocence première.

Et en supposant le mieux, en allant au mieux, en mettant tout pour le mieux nous ne serions jamais que des innocences conservées.

Mais eux ils sont l’innocence première.

Et autant le fruit mûr, juste mûr, pris à l’arbre, l’emporte sur le fruit conservé.

Frais vaut mieux que le fruit conservé.

Autant l’innocence de l’enfant l’emporte sur l’innocence de l’homme.

Vaut mieux que ce que l’homme n’ose plus même nommer son innocence.

Il pense à ses trois enfants qui en ce moment-ci même jouent au coin du feu.

Jouent-ils, travaillent-ils, on n’en sait rien.

Avec les enfants.

Travaillent-ils avec leur mère.

On n’en sait jamais rien.

Les enfants ne sont pas comme les hommes.

Pour les enfants jouer, travailler, se reposer, s’arrêter, courir, c’est tout un.

Ensemble.

C’est le même. Ils ne font pas seulement la différence.

Ils sont heureux.

Ils s’amusent tout le temps. Autant quand ils travaillent, autant quand ils s’amusent.

Ils ne s’en aperçoivent même pas.

Ils sont bien heureux.

Aussi leur commandement est le commandement même de Jésus.

De Jésus enfant.

L’espérance aussi est celle qui s’amuse tout le temps.

Il pense à ses trois enfants qui jouent à c’t’heure au coin du feu.

Pourvu seulement qu’ils soient heureux.

N’est-ce pas tout ce qu’un père demande.

On vit pour eux, on demande seulement que ses enfants soient heureux.

Il pense à ses enfants qu’il a mis particulièrement sous la protection de la Sainte Vierge.

Un jour qu’ils étaient malades.

Et qu’il avait eu grand peur.

Il pense encore en frémissant à ce jour-là.

Qu’il avait eu si peur.

Pour eux et pour lui.

Parce qu’ils étaient malades.

Il en avait tremblé dans sa peau.

À l’idée seulement qu’ils étaient malades.

Il avait bien compris qu’il ne pouvait pas vivre comme cela.

Avec des enfants malades.

Et sa femme qui avait tellement peur.

Si affreusement.

Qu’elle avait le regard fixe en dedans et le front barré et qu’elle ne disait plus un mot.

Comme une bête qui a mal.

Qui se tait.

Car elle avait le cœur serré.

La gorge étranglée comme une femme qu’on étrangle.

Le cœur dans un étau.

La gorge dans des doigts ; dans les mâchoires d’un étau.

Sa femme qui serrait les dents, qui serrait les lèvres.

Et qui parlait rarement et d’une autre voix.

D’une voix qui n’était pas la sienne.

Tant elle avait affreusement peur.

Et ne voulait pas le dire.

Mais lui, par Dieu, c’était un homme. Il n’avait pas peur de parler.

Il avait parfaitement compris que ça ne pouvait pas se passer comme ça.

Ça ne pouvait pas durer.

Comme ça.

Il ne pouvait pas vivre avec des enfants malades

Alors il avait fait un coup (un coup d’audace), il en riait encore quand il y pensait.

Il s’en admirait même un peu. Et il y avait bien un peu de quoi. Et il en frémissait encore.

Il faut dire qu’il avait été joliment hardi et que c’était un coup hardi.

Et pourtant tous les chrétiens peuvent en faire autant.

On se demande même pourquoi ils ne le font pas.

Comme on prend trois enfants par terre et comme on les met tous les trois.

Ensemble. À la fois.

Par amusement. Par manière de jeu.

Dans les bras de leur mère et de leur nourrice qui rit.

Et se récrie.

Parce qu’on lui en met trop.

Et qu’elle n’aura pas la force de les porter.

Lui, hardi comme un homme.

Il avait pris, par la prière il avait pris.

(Il faut que France, il faut que chrétienté continue.)

Ses trois enfants dans la maladie, dans la misère où ils gisaient.

Et tranquillement il vous les avait mis.

Par la prière il vous les avait mis.

Tout tranquillement dans les bras de celle qui est chargée de toutes les douleurs du monde.

Et qui a déjà les bras si chargés.

Car le Fils a pris tous les péchés.

Mais la Mère a pris toutes les douleurs.

Il avait dit, par la prière il avait dit : Je n’en peux plus.

Je n’y comprends plus rien. J’en ai par dessus la tête.

Je ne veux plus rien savoir.

Ça ne me regarde pas.

(Il faut que France, il faut que chrétienté continue.)

Prenez-les. Je vous les donne. Faites-en ce que vous voudrez.

J’en ai assez.

Celle qui a été la mère de Jésus-Christ peut bien aussi être la mère de ces deux petits garçons et de cette petite fille.

Qui sont les frères de Jésus-Christ.

Et pour qui Jésus-Christ est venu au monde.

Qu’est-ce que ça vous fait. Vous en avez tellement d’autres.

Qu’est-ce que ça vous fait, un de plus un de moins.

Vous avez eu le petit Jésus. Vous en avez eu tant d’autres.

(Il voulait dire dans les siècles des siècles, tous les enfants des hommes, tous les frères de Jésus, les petits frères, et elle en aura tellement dans les siècles des siècles).

Il faut que les hommes en aient un aplomb, de parler ainsi.

À la Sainte Vierge.

Les larmes au bord des paupières, les mots au bord des lèvres il parlait ainsi, par la prière il parlait ainsi.

En dedans.

Il était dans une grande colère, Dieu lui pardonne, il en frémit encore (mais il est rudement heureux d’avoir pensé à ça).

(Le sot, comme si c’était lui qui y avait pensé, le pauvre homme.)

Il parlait dans une grande colère (que Dieu le garde) et dans cette grande violence et, en dedans, en dedans de cette grande colère et de cette grande violence avec une grande dévotion.

Vous les voyez, disait-il, je vous les donne. Et je m’en retourne et je me sauve pour que vous ne me les rendiez pas.

Je n’en veux plus. Vous le voyez bien.

Comme il s’applaudissait d’avoir eu le courage de faire ce coup-là.

Tout le monde n’aurait pas osé.

Il était heureux, il s’en félicitait en riant et en tremblant.

(Il n’en avait pas parlé à sa femme.

Il n’avait pas osé. Les femmes sont peut-être jalouses.

Il vaut mieux ne pas se faire d’affaires dans son ménage.

Et avoir la paix.

Il avait arrangé ça tout seul.

C’est plus sûr. Et on est plus tranquille.)

Depuis ce temps-là tout marchait bien.

Naturellement.

Comment voulez-vous que ça marche autrement-

Que bien.

Puisque c’était la sainte Vierge qui s’en mêlait.

Qui s’en était chargée.

Elle sait mieux que nous.

Et Elle, qui les avait pris, pourtant elle en avait avant ces trois-là.

(Il avait fait un coup unique.

Pourquoi tous les chrétiens ne le font-ils pas ?)

Il avait été rudement hardi.

Mais qui ne risque rien, n’a rien.

Il n’y a que les plus honteux qui perdent.

Il est même curieux que tous les chrétiens n’en fassent pas autant.

C’est si simple.

On ne pense jamais à ce qui est simple.

On cherche, on cherche, on se donne un mal, on ne pense jamais à ce qui est le plus simple.

Enfin on est bête, vaut mieux le dire tout de suite.

Et Elle, qui les avait pris, pourtant elle n’en manquait pas.

Elle en avait avant ces trois-là, elle en aurait, elle en avait après.

Elle en avait eu, elle en aurait dans les siècles des siècles.

Et Elle, qui les avait pris, il savait bien qu’elle les prendrait.

Elle n’aurait pas le cœur de les laisser orphelins.

(Comme il avait été lâche, tout de même).

Elle ne pouvait pas les laisser au coin d’une borne.

(C’est bien là-dessus qu’il comptait,

le gueux).

Elle était bien forcée de les prendre,

Elle qui les avait pris.

Il s’en félicitait encore.

Et pourtant on est si fier d’avoir des enfants.

(Mais les hommes ne sont pas jaloux).

Et de les voir manger et de les voir grandir.

Et le soir de les voir dormir comme des anges.

Et de les embrasser le matin et le soir, et à midi.

Juste au milieu des cheveux.

Quand ils baissent innocemment la tête comme un poulain qui baisse la tête.

Aussi souples comme un poulain, se jouant comme un poulain.

Aussi souples du cou et de la nuque. Et de tout le corps et du dos.

Comme une tige bien souple et bien montante d’une plante vigoureuse.

D’une jeune plante.

Comme la tige même de la montante espérance.

Ils courbent le dos en riant comme un jeune, comme un beau poulain, et le cou, et la nuque, et toute la tête.

Pour présenter au père, au baiser du père juste le milieu de la tête.

Le milieu des cheveux, la naissance, l’origine, le point d’origine des cheveux.

Ce point, juste au milieu de la tête, ce centre d’où tous les cheveux partent en tournant, en rond, en spirale.

Ça les amuse ainsi.

(Ils s’amusent tout le temps).

Ils s’en font un jeu. Ils se font un jeu de tout.

Ils chantonnent, ils chantent des chansons dont on n’a seulement pas idée et qu’ils inventent à mesure, ils chantent tout le temps.

Et du même mouvement ils reviennent en arrière sans s’être presque arrêtés.

Comme une jeune tige qui se balance au vent et qui revient de son mouvement naturel.

Pour eux le baiser du père c’est un jeu, un amusement, une cérémonie.

Un accueil.

Une chose qui va de soi, très bonne, sans importance.

Une naïveté.

À laquelle ils ne font seulement pas attention.

Autant dire.

C’est tellement l’habitude.

Ça leur est tellement dû.

Ils ont le cœur pur.

Ils reçoivent ça comme un morceau de pain.

Ils jouent, ils s’amusent de ça comme d’un morceau de pain.

Le baiser du père. C’est le pain de chaque jour. S’ils soupçonnaient ce que c’est pour le père.

Les malheureux. Mais ça ne les regarde pas.

Ils ont bien le temps de le savoir plus tard.

Ils trouvent seulement, quand leurs yeux rencontrent le regard du père.

Qu’il n’a pas l’air de s’amuser assez.

Dans la vie.

Et les enfants quand ils pleurent.

C’est infiniment plus mieux que quand nous rions.

Car ils pleurent en espérance.

Et nous ne rions qu’en foi et en charité.

Il a donc mis ses enfants en lieu suret il est content et il rit en lui-même et il rit même tout haut et il se frotte les mains.

Du bon tour qu’il a joué.

Je veux dire de la grande invention qu’il a eue. Qu’il a faite.

(C’est qu’aussi il ne pouvait plus durer).

Il a remis ses enfants, reposé entre les bras de la sainte Vierge.

Et il s’en est allé les bras ballants.

Il s’en est allé les mains vides.

Lui qui les avait remis.

Comme un homme qui portait un panier.

Et qui n’en pouvait plus et qui avait mal aux épaules.

Et qui a posé son panier par terre.

Ou qui l’a remis à une personne.

C’est le contraire d’un homme qui a loué ses enfants dans une ferme.

Car celui qui a loué ses enfants dans une ferme.

Il reste le propriétaire de ses enfants.

Et c’est le fermier qui en devient le locataire. Le fermier.

Lui au contraire il ne veut plus être que le locataire de ses enfants.

Il n’en a plus que l’usufruit.

Et c’est le bon Dieu qui en a la nue (et la pleine) propriété.

Mais c’est un bon propriétaire que le bon Dieu.

Admire comme cet homme est sage.

Cet homme qui ne veut plus être que le fermier de ses enfants.

Cet homme qui s’en va, qui s’en retourne les mains vides.

Car Dieu n’est point jaloux, ni la sainte Vierge.

Ils lui laisseront tranquillement toute la jouissance de ses enfants.

C’est agréable d’avoir Dieu comme propriétaire.

Il est malin cet homme-là, il a remis ses enfants aux bras de la sainte Vierge, aux mains de Dieu.

De Dieu leur créateur.

Et leur propriétaire.

Toute la création n’est-elle pas aux mains de Dieu.

Toute la création n’est-elle pas la propriété de Dieu.

Les enfants quand ils pleurent sont plus heureux que nous quand nous rions.

Et quand ils sont malades ils sont plus malheureux que tout au monde.

Et plus touchants.

Parce que nous sentons et qu’ils sentent bien que c’est déjà

Une diminution de leur enfance.

Et la première marque de leur vieillissement.

Vers la mort.

Temporelle.

Et elle, qui les avait pris, elle était

Si touchante et si belle. (Pendant que lui il s’en allait d’un cœur léger).

Et elle, qui les avait pris, elle était

Si touchante et si pure.

Non seulement toute en foi et en charité.

Mais toute en espérance même.

Pure et jeune comme l’espérance. (Pendant que lui il s’en allait les bras ballants.)

Et elle, qui les avait pris, elle était

Dans sa jeunesse tendre. (Pendant que lui il s’en allait les deux mains vides).

Et elle, qui les avait pris, elle était

Dans son éternelle jeunesse.

Il y a des jours dans l’existence où on sent qu’on ne peut plus se contenter des saints patrons.

Soit dit sans offenser personne.

(Et elle, qui les avait pris, elle était

Si chargée de famille).

On sent que les saints patrons ne suffisent plus.

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