Le Mystère de la charité de Jeanne d'Arc (page 2)
— Tu vois, tu vois. Ce que nous savons, nous autres, tu le vois. Ce qu’on nous apprend, nous autres, tu le vois. Le catéchisme, tout le catéchisme, et l’église, et la messe, tu ne le sais pas, tu le vois, et ta pièce tu ne la fais pas, tu ne la fais pas seulement, tu la vois. Pour toi il n’y a pas de semaines. Et il n’y a pas de jours. Il n’y a pas de jours dans la semaine ; et pas d’heures dans la journée. Toutes les heures te sonnent comme la cloche de l’Angelus. Tous les jours sont des dimanches et plus que des dimanches et les dimanches plus que des dimanches et que le dimanche de Noël et que le dimanche de Pâques et la messe plus que la messe…
— Je suis une bonne paroissienne de la paroisse de Domremy en Lorraine, dans ma Lorraine de chrétienté. Voilà. C’est tout. Mais toi jamais les croix de ces pays-ci n’avaient autant servi depuis qu’elles étaient venues au monde, jamais les croix de pierre n’avaient autant servi, jamais les croix de chrétienté en par ici, les croix de ces pays-ci de chrétienté n’avaient reçu autant de prières, depuis tout le temps qu’elles étaient venues au monde, que depuis treize ans et demi que toi tu es venue au monde. Voilà ce que je sais. Et la croix qui est à la croisée du chemin de Maxey.
— Hélas, hélas, c’est que c’est le chemin qui mène aux ennemis, le chemin du bourg ennemi. Comment des chrétiens peuvent-ils être ennemis, enfants du même Dieu, frères de Jésus.
— Tellement que tu as honte, d’être toujours en prière, et que tu te caches. Tu dis le signe de la croix, au lieu de le faire, au commencement et à la fin de tes prières, pour qu’on ne te voie pas, parce que tu le ferais tout le temps.
— Tu veux être comme les autres. Tu veux être comme tout le monde. Tu ne veux pas te faire remarquer. Tu as beau faire. Tu n’y arriveras jamais.
— Je suis une bergère comme tout le monde, je suis une chrétienne comme tout le monde, je suis une paroissienne comme tout le monde.
— Tu auras beau faire, tu auras beau dire, tu auras beau croire : tu es notre amie, jamais tu ne seras comme nous.
Je ne t’en veux pas. Je suis dans la main du bon Dieu. Nous sommes dans la main du bon Dieu, tous, et la terre, entière, est dans la main du bon Dieu. Il faut de tout pour faire un monde. Il faut des créatures de toute sorte pour faire une création. Il faut des paroissiens de toute sorte pour faire une paroisse. Il faut des chrétiens de toute sorte pour faire une chrétienté.
— Il y a eu des saints de toute sorte. Il a fallu des saints et des saintes de toute sorte. Et aujourd’hui il en faudrait. Il en faudrait peut-être encore d’une sorte de plus.
— Tu es parmi nous, tu n’es pas comme nous, jamais tu ne seras comme nous. Moi quand je fais ma prière, je suis contente, pour le temps que ça dure. Pour le temps de la faire, et pour le temps que ça dure après. Jusqu’à la suivante. Jusqu’à la prochaine.
— Mais toi ça te laisse toujours sur ta faim, de faire ta prière. Et tu es toujours aussi malheureuse qu’avant. Après qu’avant. Écoute, Jeannette : Je sais pourquoi tu veux voir madame Gervaise.
— Personne encore ne l’a deviné, ni maman, ni ma grande sœur, ni notre amie Mengette.
— Je le sais, moi, pourquoi tu veux la voir, cette madame Gervaise.
— Malheureuse, malheureuse, je suis malheureuse quand c’est mon tour. C’est pas toujours mon tour. Seulement je suis une fille qui voit clair. Tu veux voir madame Gervaise à cause de cette détresse que tu as dans l’âme, jusqu’au fond, jusqu’au dernier fond de l’âme. On s’imagine ici, dans la paroisse, que tu es heureuse de ta vie parce que tu fais la charité, parce que tu soignes les malades et que tu consoles ceux qui sont affligés ; et que tu es toujours là avec ceux qui ont de la peine. Mais moi, moi Hauviette, je sais que tu es malheureuse.
— Je ne suis pas amie seulement, je suis une fille qui voit clair. De faire du bien aux autres, nous autres ça nous ferait du bien, si seulement on en faisait. Mais toi rien ne te fait du bien. Tout te fait du mal. Tout te laisse sur ta faim. Tu te consumes, tu te consumes, tu es consumée de tristesse, tu es perdue de tristesse, tu as, pauvre grande, tu as une fièvre, une fièvre de tristesse, et tu ne guéris point, tu ne te guéris jamais. Tu as une grande fièvre. Tu es pétrie de tristesse. Ton âme est pétrie de tristesse. Ton oncle est allé la chercher, hein.
— Il est vrai que mon âme est dans la tristesse. Tout-à-l’heure encore…
— Alors pourquoi faire semblant, pourquoi vouloir ressembler à tout le monde.
— La tristesse, la peur, la détresse. C’est une grande famille et il y en a beaucoup. On dirait que tu as consommé toute la tristesse de la terre.
— Comment une âme ne serait-elle pas noyée de tristesse. Tout-à-l’heure encore j’ai vu passer deux enfants, deux gamins, deux petits qui descendaient tout seuls par le sentier là-bas. Derrière les bouleaux, derrière la haie. Le plus grand traînait l’autre. Ils pleuraient, ils criaient : J’ai faim, j’ai faim, j’ai faim… Je les entendais d’ici. Je les ai appelés. Je ne voulais pas quitter mes moutons. Ils ne m’avaient pas vue. Ils sont accourus en criant comme des petits chiens. Le plus grand avait bien sept ans.
— Le plus petit avait bien trois ans. Des moucherons, des marmots. Je les connais très bien, tes nourrissons.
— Je les ai rencontrés en venant. Je montais, ils descendaient. Ils descendent toujours. Ils m’ont appelée madame. C’est rigolo. Oui, ils m’ont dit : (imitant) Bonjour, madame. C’est très rigolo. Ils m’ont dit aussi : Madame, il y a une madame bergère qui garde ses moutons là-haut au bout du chemin et qui fait de la laine. Oui, oui, c’est toi madame la bergère. Malicieusement. Ils avaient bonne mine, tes deux. Ils avaient très bonne mine. Ils étaient contents. Ils avaient l’air heureux de vivre.
— Ils sont accourus comme des petits chiens. Ils criaient : Madame j’ai faim, madame j’ai faim.
— Tu en oublies. Ils ont dû t’appeler, oui, oui, ils t’ont certainement appelée (saluant) madame la bergère. Ils y tenaient trop. Ils étaient trop contents de toi, après. Et ils étaient aussi trop contents de ça, de t’appeler comme ça. C’est pas comme moi.
— Toi tu n’y tiens pas. Tu as raison, petite sotte, petite peste. Ils m’ont appelée madame la bergère.
— Tu vois bien. Moi je n’y fais pas même attention. Je n’ai rien entendu.
— Ils criaient : Madame j’ai faim, madame j’ai faim. Ça m’entrait dans le ventre et dans le cœur, ça me broyait comme si des cris pouvaient broyer le cœur. Ça me faisait mal. Regardant brusquement Hauviette dans les yeux. Je ne suis peut-être pas la seule madame qui ne peut pas supporter les cris des enfants.
— Allons, tais-toi. Veux-tu te taire. Qui veux-tu dire ? De qui veux-tu parler ? Je ne la connais pas. Je n’en connais pas. Je n’en ai pas entendu parler. Non, non, je ne connais personne. Finis-la, ton histoire, et qu’on n’en parle plus. Je la connais, ton histoire. Tu m’embêtes avec ton histoire. C’est pas la peine de la finir. Je la connais, la fin de ton histoire. Tu leur as donné tout ton pain.
— Je leur ai donné tout mon pain, mon manger de midi et mon manger de quatre heures. Ils ont sauté dessus comme des bêtes, ils se sont jetés dessus comme des bêtes ; et leur joie m’a fait mal, encore plus mal, parce que tout d’un coup malgré moi j’ai saisi, ça m’a travaillé tout d’un coup dans ma tête, ça s’est éclairé tout d’un coup dans ma tête ; et malgré moi j’ai pensé ; j’ai compris ; j’ai vu ; j’ai pensé à tous les autres affamés qui ne mangent pas, à tant d’affamés, à des affamés innombrables ; j’ai pensé à tous les malheureux, qui ne sont pas consolés, à tant et tant de malheureux, à des malheureux innombrables ; j’ai pensé aux pires de tous, aux derniers, aux extrêmes, aux pires, à ceux qui ne veulent pas qu’on les console, à tant et tant qui ne veulent plus être consolés, qui sont dégoûtés de la consolation, et qui désespèrent de la bonté de Dieu. Les malheureux se lassent du malheur et ensemble de la consolation même ; ils sont plus vite fatigués d’être consolés que nous de les consoler ; comme s’il y avait au cœur de la consolation un creux ; comme si elle était véreuse ; et quand nous sommes encore toutes prêtes à donner, ils ne sont plus prêts à recevoir, ils ne veulent plus recevoir ; ils ne consentent plus ; ils n’ont plus faim de recevoir ; ils ne veulent plus rien recevoir ; comment donner à celui qui ne veut plus recevoir ; il faudrait des saintes ; il faudrait des nouvelles saintes, qui inventeraient des nouvelles sortes. Et j’ai senti que j’allais pleurer. Alors j’avais les yeux gonflés, j’ai tourné la tête, parce que je ne voulais pas leur faire de la peine, à ces deux-là, du moins.
— Oui, oui, vous avez inventé ça, aussi. Tout ça c’est très perfectionné. Vous avez un secret pour ça. Vous réussissez à souffrir plus que ceux qui souffrent eux-mêmes. Où les malheureux sont malheureux une fois, vous vous rendez malheureux cent fois, pour le même malheur. Quand les malheureux sont malheureux, vous êtes malheureux ; quand les malheureux sont heureux, vous êtes malheureux ; pour changer. Quand les malheureux sont malheureux, vous êtes malheureux avec eux ; quand les malheureux sont heureux, pour vous rattraper, vous êtes encore plus malheureux. Il faudra changer ça, ma fille, il faudra changer ça. Ou ça finira mal. Ils étaient heureux, ces deux gamins, pendant qu’ils mangeaient ton pain. Ça leur a toujours fait un quart d’heure de bon. Alors vous autres vous en profitez pour que ça vous fasse encore un quart d’heure de mauvais. C’est toujours ça de pris. Vous êtes malins. Vous ne perdez rien. Un quart d’heure de plus mauvais. Vous savez profiter, vous profitez de tout. Un quart d’heure de pire. C’est toujours autant de bon. C’est toujours autant de gagné. Vous êtes des profiteurs.
— Je leur ai donné mon pain : la belle avance ! Ils auront faim ce soir ; ils auront faim demain.