Le Mystère de la charité de Jeanne d'Arc

Charles Péguy · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org · 19 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Charles Péguy Œuvres complètes Nouvelle Revue Française, 1918 (Tome 5, p. np-242).

Tome 5 le porche du mystère de la deuxième vertu le mystère de la charité de jeanne d’arc

Non seulement à la mémoire mais à l’intention de Marcel Antoine Baudouin, du samedi 25 juillet 1896

Jeannette, la fille à Jacques d’Arc, file en gardant les moutons de son père, sur un coteau de la Meuse. On voit au second plan, de la droite à la gauche, la Meuse parmi les prés, le village de Domremy avec l’église, et la route qui mène à Vaucouleurs. À la gauche au loin le village de Maxey. Au fond les collines en face : blés, vignes et bois ; les blés sont jaunes.

Jeannette continue de filer : puis elle se lève ; se tourne vers l’église ; dit le signe de la croix sans le faire :

Au nom du Père ; et du Fi ; et du Saint-Esprit ; Ainsi soit-il.

Notre Père qui êtes aux cieux ; que votre nom soit sanctifié ; que votre règne arrive ; que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel. Donnez-nous aujourd’hui notre pain de chaque jour ; pardonnez-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés ; ne nous laissez pas succomber à la tentation ; mais délivrez-nous du mal. Ainsi soit-il.

Je vous salue Marie, pleine de grâce ; le Seigneur est avec vous ; vous êtes bénie entre toutes les femmes ; et Jésus le fruit de vos entrailles est béni. Sainte Marie, mère de Dieu, priez pour nous pauvres pécheurs, maintenant et à l’heure de notre mort. Ainsi soit-il.

Saint Jean, mon patron ; sainte Jeanne, ma patronne ; priez pour nous ; priez pour nous.

Au nom du Père ; et du Fi ; et du Saint-Esprit ; Ainsi soit-il.

Notre père, notre père qui êtes aux cieux, de combien il s’en faut que votre nom soit sanctifié ; de combien il s’en faut que votre règne arrive.

Notre père, notre père qui êtes au royaume des cieux, de combien il s’en faut que votre règne arrive au royaume de la terre.

Notre père, notre père qui êtes au royaume des cieux, de combien il s’en faut que votre règne arrive au royaume de France.

Notre père, notre père qui êtes aux cieux, de combien il s’en faut que votre volonté soit faite ; de combien il s’en faut que nous ayons notre pain de chaque jour.

De combien il s’en faut que nous pardonnions nos offenses ; et que nous ne succombions pas à la tentation ; et que nous soyons délivrés du mal. Ainsi soit-il.

Ô mon Dieu si on voyait seulement le commencement de votre règne. Si on voyait seulement se lever le soleil de votre règne. Mais rien, jamais rien. Vous nous avez envoyé votre Fils, que vous aimiez tant, votre Fils est venu, qui a tant souffert, et il est mort, et rien, jamais rien. Si on voyait poindre seulement le jour de votre règne. Et vous avez envoyé vos saints, vous les avez appelés chacun par leur nom, vos autres fils les saints, et vos filles les saintes, et vos saints sont venus, et vos saintes sont venues, et rien, jamais rien. Des années ont passé, tant d’années que je n’en sais pas le nombre ; des siècles d’années ont passé ; quatorze siècles de chrétienté, hélas, depuis la naissance, et la mort, et la prédication. Et rien, rien, jamais rien. Et ce qui règne sur la face de la terre, rien, rien, ce n’est rien que la perdition. Quatorze siècles (furent-ils de chrétienté), quatorze siècles depuis le rachat de nos âmes. Et rien, jamais rien, le règne de la terre n’est rien que le règne de la perdition, le royaume de la terre n’est rien que le royaume de la perdition. Vous nous avez envoyé votre Fils et les autres saints. Et rien ne coule sur la face de la terre, qu’un flot d’ingratitude et de perdition. Mon Dieu, mon Dieu, faudra-t-il que votre Fils soit mort en vain. Il serait venu ; et cela ne servirait de rien. C’est pire que jamais. Seulement si on voyait seulement se lever le soleil de votre justice. Mais on dirait, mon Dieu, mon Dieu, pardonnez-moi, on dirait que votre règne s’en va. Jamais on n’a tant blasphémé votre nom. Jamais on n’a tant méprisé votre volonté. Jamais on n’a tant désobéi. Jamais notre pain ne nous a tant manqué ; et s’il ne manquait qu’à nous, mon Dieu, s’il ne manquait qu’à nous ; et s’il n’y avait que le pain du corps qui nous manquait, le pain de maïs, le pain de seigle et de blé ; mais un autre pain nous manque ; le pain de la nourriture de nos âmes ; et nous sommes affamés d’une autre faim ; de la seule faim qui laisse dans le ventre un creux impérissable. Un autre pain nous manque. Et au lieu que ce soit le règne de votre charité, le seul règne qui règne sur la face de la terre, de votre terre, de la terre votre création, au lieu que ce soit le règne du royaume de votre charité, le seul règne qui règne, c’est le règne du royaume impérissable, du péché. Encore si l’on voyait le commencement de vos saints, si l’on voyait poindre le commencement du règne de vos saints. Mais qu’est-ce qu’on a fait, mon Dieu, qu’est-ce qu’on a fait de votre créature, qu’est-ce qu’on a fait de votre création ? Jamais il n’a été fait tant d’offenses ; et jamais tant d’offenses ne sont mortes impardonnées. Jamais le chrétien n’a fait tant d’offense au chrétien, et jamais à vous, mon Dieu, jamais l’homme ne vous a fait tant d’offense. Et jamais tant d’offense n’est morte impardonnée. Sera-t-il dit que vous nous aurez envoyé en vain votre Fils, et que votre Fils aura souffert en vain, et qu’il sera mort. Et faudra-t-il que ce soit en vain qu’il se sacrifie et que nous le sacrifions tous les jours. Sera-ce en vain qu’une croix a été dressée un jour et que nous autres nous la redressons tous les jours. Qu’est-ce qu’on a fait du peuple chrétien, mon Dieu, de votre peuple. Et ce ne sont plus seulement les tentations qui nous assiègent, mais ce sont les tentations qui triomphent ; et ce sont les tentations qui règnent ; et c’est le règne de la tentation ; et le règne des royaumes de la terre est tombé tout entier au règne du royaume de la tentation ; et les mauvais succombent à la tentation du mal, de faire du mal ; de faire du mal aux autres ; et pardonnez-moi, mon Dieu, de vous faire du mal à vous ; mais les bons, ceux qui étaient bons, succombent à une tentation infiniment pire : à la tentation de croire qu’ils sont abandonnés de vous. Au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit, mon Dieu délivrez-nous du mal, délivrez-nous du mal. S’il n’y a pas eu encore assez de saintes et assez de saints, envoyez-nous en d’autres, envoyez-nous en autant qu’il en faudra ; envoyez-nous en tant que l’ennemi se lasse. Nous les suivrons, mon Dieu. Nous ferons tout ce que vous voudrez. Nous ferons tout ce qu’ils voudront. Nous ferons tout ce qu’ils nous diront de votre part. Nous sommes vos fidèles, envoyez-nous vos saints ; nous sommes vos brebis, envoyez-nous vos bergers ; nous sommes le troupeau, envoyez-nous les pasteurs. Nous sommes des bons chrétiens, vous savez que nous sommes des bons chrétiens. Alors comment que ça se fait que tant de bons chrétiens ne fassent pas une bonne chrétienté. Il faut qu’il y ait quelque chose qui ne marche pas. Si vous nous envoyiez, si seulement vous vouliez nous envoyer l’une de vos saintes. Il y en a bien encore. On dit qu’il y en a. On en voit. On en sait. On en connaît. Mais on ne sait pas comment que ça se fait. Il y a des saintes, il y a de la sainteté, et ça ne marche pas tout de même. Il y a quelque chose qui ne marche pas. Il y a des saintes, il y a de la sainteté et jamais le règne du royaume de la perdition n’avait autant dominé sur la face de la terre. Il faudrait peut-être autre chose, mon Dieu, vous savez tout. Vous savez ce qui nous manque. Il nous faudrait peut-être quelque chose de nouveau, quelque chose qu’on n’aurait encore jamais vu. Quelque chose qu’on n’aurait encore jamais fait. Mais qui oserait dire, mon Dieu, qu’il puisse encore y avoir du nouveau après quatorze siècles de chrétienté, après tant de saintes et tant de saints, après tous vos martyrs, après la passion et la mort de votre Fils.

Enfin ce qu’il nous faudrait, mon Dieu, il faudrait nous envoyer une sainte… qui réussisse.

Une voix monte de la vallée, vient, s’approche. C’est Hauviette qui vient. Elle monte du bourg par le sentier. Elle chante :

Mon Dieu, mon Dieu, nous serons bien sages, nous serons bien soumis, nous serons bien obéissants. Nous serons bien fidèles.

Mon Dieu, mon Dieu, nous sommes vos enfants, nous sommes vos enfants.

Entre Hauviette. Elle commence toute chantante, comme si ses paroles ne fussent que la suite naturelle de sa chanson, et ne redescend que par degrés à son propos ordinaire.

— Je faisais ma prière. Il y a tant de manque. Il y a tant à demander.

— Le bon Dieu sait bien ce qu’il nous faut, le bon Dieu sait bien ce qui nous manque.

Tu faisais ta prière. Ne t’en excuse pas. Ne t’en défends pas. Je ne te le reproche pas. Tu n’as pas besoin de t’en défendre. Il n’y a pas de mal à ça. Tu n’as pas besoin d’avoir honte.

— Je faisais ma prière. Toi aussi, Hauviette, tu fais ta prière.

— Moi je suis bonne chrétienne comme tout le monde, je fais ma prière comme tout le monde, je suis bonne paroissienne comme tout le monde. Hein, je fais ma prière tous les matins et tous les soirs, mon Notre Père et mon Je vous salue Marie, pour commencer et pour finir ma journée. Et puis ça m’emplit ma journée ; hein ça suffit pour m’emplir toute ma journée, pour me faire tenir ma journée ; ça me tient le cœur toute la journée. Ça me fait passer toute ma journée. Je suis une bonne chrétienne. On fait ses deux prières comme on fait ses trois repas. C’est aussi naturel. C’est la même chose. C’est ça qui fait la journée. On ne mange pas toute la journée. On ne fait pas sa prière toute la journée. Je suis une bonne paroissienne. Je fais aussi ma prière à l’Angelus du matin et à l’Angelus du soir, quand même que je ferais n’importe quoi, je m’arrête de le faire, naturellement, pour répondre à la cloche. Je suis une bonne paroissienne de la paroisse de Domremy. Je vais au catéchisme comme tout le monde. Et le dimanche je vais au bourg à la messe et à l’église comme tout le monde. Seulement, voilà, moi, il ne faut pas que le dimanche ressemble aux jours de la semaine et que les jours de la semaine ressemblent au dimanche. Et que les heures de la prière ressemblent aux autres heures de la journée et les autres heures de la journée aux heures de la prière. Sans ça, alors, autrement, c’est comme si il (n’)y avait pas de dimanche. Dans la semaine. Et pas d’heures de la prière. Dans la journée. Alors c’est pas la peine d’avoir un dimanche. Il ne faut pas travailler le dimanche. Mais alors il faut travailler (dans) la semaine. Il y a un jour pour le bon Dieu, et les autres jours c’est pour travailler. Travailler, c’est prier. Je vais au catéchisme le dimanche matin avant la messe. Il y a temps pour tout. À chaque heure suffit sa peine. Et son travail. Chaque chose en son temps. Travailler, prier, c’est tout naturel, ça, ça se fait tout seul.

Il faut que le dimanche ressorte dans la semaine et que l’Angelus et l’heure de la prière sorte dans la journée.

Oui Jeannette, ma belle, je fais ma prière, mais toi tu ne sors pas de la faire, tu la fais tout le temps, tu n’en sors pas, tu la fais à toutes les croix du chemin, l’église ne te suffit pas. Jamais les croix des chemins n’avaient tant servi…

— Ne te fâche pas, ma belle. Jamais les croix des chemins n’avaient tant servi…

— Hélas hélas une croix un jour a servi, une vraie croix, en bois, sur une montagne, a servi une fois… quelle fois.

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