Notre Jeunesse (page 2)
Et j’ajouterai, et ce ne sera pas seulement pour la symétrie, complémentairement j’ajoute : que les royalistes soient, demeurent des royalistes. Or c’est peut-être ce qu’ils ne font pas en ce moment-ci même, où très sincèrement ils croient le faire le plus, l’être le plus.
Vous nous parlez toujours de la dégradation républicaine. N’y a-t-il point eu, par le même mouvement, n’y a-t-il point une dégradation monarchiste, une dégradation royaliste parallèle, complémentaire, symétrique, plus qu’analogue. C’est-à-dire, proprement parlant, une dégradation de la mystique monarchiste, royaliste en une certaine politique, issue d’elle, correspondante, en une, en la politique monarchiste, en la politique royaliste. N’avons-nous pas vu pendant des siècles, ne voyons-nous pas tous les jours les effets de cette politique. N’avons-nous pas assisté pendant des siècles à la dévoration de la mystique royaliste par la politique royaliste. Et aujourd’hui même, bien que ce parti ne soit pas au pouvoir, dans ses deux journaux principaux nous voyons, nous lisons tous les jours les effets, les misérables résultats d’une politique ; et même, je dirai plus, pour qui sait lire, un déchirement continuel, un combat presque douloureux, même à voir, même pour nous, un débat presque touchant, vraiment touchant entre une mystique et une politique, entre leur mystique et leur politique, entre la mystique royaliste et la politique royaliste, la mystique étant naturellement à l’Action française, sous des formes rationalistes qui n’ont jamais trompé qu’eux-mêmes, et la politique étant au Gaulois, comme d’habitude sous des formes mondaines. Que serait-ce s’ils étaient au pouvoir. (Comme nous, hélas).
On nous parle toujours de la dégradation républicaine. Quand on voit ce que la politique cléricale a fait de la mystique chrétienne, comment s’étonner de ce que la politique radicale a fait de la mystique républicaine. Quand on voit ce que les clercs ont fait généralement des saints, comment s’étonner de ce que nos parlementaires ont fait des héros. Quand on voit ce que les réactionnaires ont fait de la sainteté, comment s’étonner de ce que les révolutionnaires ont fait de l’héroïsme.
Et alors il faut être juste, tout de même. Quand on veut comparer un ordre à un autre ordre, un système à un autre système, il faut les comparer par des plans et sur des plans du même étage. Il faut comparer les mystiques entre elles ; et les politiques entre elles. Il ne faut pas comparer une mystique à une politique ; ni une politique à une mystique. Dans toutes les écoles primaires de la République, et dans quelques-unes des secondaires, et dans beaucoup des supérieures on compare inlassablement la politique royaliste à la mystique républicaine. Dans l’Action française tout revient à ce qu’on compare presque inlassablement la politique républicaine à la mystique royaliste. Cela peut durer longtemps.
On ne s’entendra jamais. Mais c’est peut-être ce que demandent les partis.
C’est peut-être le jeu des partis.
Nos maîtres de l’école primaire nous avaient masqué la mystique de l’ancienne France, la mystique de l’ancien régime, ils nous avaient masqué dix siècles de l’ancienne France. Nos adversaires d’aujourd’hui nous veulent masquer cette mystique d’ancien régime, cette mystique de l’ancienne France que fut la mystique républicaine.
Et nommément la mystique révolutionnaire.
Car le débat n’est pas, comme on le dit, entre l’Ancien Régime et la Révolution. L’Ancien Régime était un régime de l’ancienne France. La Révolution est éminemment une opération de l’ancienne France. La date discriminante n’est pas le premier janvier 1789, entre minuit et minuit une. La date discriminante est située aux environs de 1881.
Ici encore les républicains et les royalistes, les gouvernements, les gouvernants républicains et les théoriciens royalistes font le même raisonnement, un raisonnement en deux, complémentaires, deux raisonnements conjugués, complémentaires, conjugués. Couplés ; géminés. Nos bons maîtres de l’école primaire nous disaient sensiblement : jusqu’au premier janvier 1789 (heure de Paris) notre pauvre France était un abîme de ténèbres et d’ignorance, de misères les plus effrayantes, des barbaries les plus grossières, (enfin ils faisaient leur leçon), et vous ne pouvez pas même vous en faire une idée ; le premier janvier 1789 on installa partout la lumière électrique. Nos bons adversaires de l’École d’en face nous disent presque : jusqu’au premier janvier 1789 brillait le soleil naturel ; depuis le premier janvier 1789 nous ne sommes plus qu’au régime de la lumière électrique. Les uns et les autres exagèrent.
Le débat n’est pas entre un ancien régime, une ancienne France qui finirait en 1789 et une nouvelle France qui commencerait en 1789. Le débat est beaucoup plus profond. Il est entre toute l’ancienne France ensemble, païenne (la Renaissance, les humanités, la culture, les lettres anciennes et modernes, grecques, latines, françaises), païenne et chrétienne, traditionnelle et révolutionnaire, monarchiste, royaliste et républicaine, — et d’autre part, et en face, et au contraire une certaine domination primaire, qui s’est établie vers 1881, qui n’est pas la République, qui se dit la République, qui parasite la République, qui est le plus dangereux ennemi de la République, qui est proprement la domination du parti intellectuel.
Le débat est entre toute cette culture, toute la culture et toute cette barbarie, qui est proprement la barbarie.
Le débat n’est pas entre les héros et les saints ; le combat est contre les intellectuels, contre ceux qui méprisent également les héros et les saints.
Le débat n’est point entre ces deux ordres de (la) grandeur. Le combat est contre ceux qui haïssent la grandeur même, qui haïssent également l’une et l’autre grandeurs, qui se sont faits les tenants officiels de la petitesse, de la bassesse, et de la vilenie.
C’est ce que l’on verra, ce qui éclate avec une évidence saisissante dans les papiers de cette famille républicaine fouriériste. Ou plutôt, car c’est un peu moins compact, un peu moins tassé, dans les cahiers de cette famille de républicains fouriéristes. Mon Dieu, s’il y a des lettres de Victor Hugo, eh bien, oui, nous les publierons. Nous ne serons pas méchants. Nous ne ferons pas exprès d’embêter cette grande mémoire. Mais ce que nous publierons surtout, ce sont les dossiers, ce sont les papiers des Milliet. On y verra comment le tissu même du parti républicain était héroïque, et ce qui est presque plus important combien il était cultivé ; combien il était classique ; en un mot, pour qui sait voir, pour qui sait lire, combien il était ancienne France, et, au fond, ancien régime.
On y verra ce que c’était que la pâte même dont le pain était fait.
Notre collaborateur M. Daniel Halévy a fort bien indiqué, dans ces cahiers mêmes, dans son dernier cahier, il a marqué seulement mais il a fort bien marqué que l’histoire de ce siècle ne va pas pour ainsi dire tout de go. Qu’elle n’est pas simple, unique, unilatérale, univoque, bloquée, blocarde, enfin elle-même qu’elle n’est pas un bloc ; qu’elle ne va point toute et toujours dans le même sens ; qu’elle n’est point d’un seul tenant. Il n’y a pas eu un ancien régime qui a duré des siècles ; puis un jour une révolution qui a renversé l’ancien régime ; puis des retours offensifs de l’ancien régime ; et une lutte, un combat, un débat d’un siècle entre la révolution et l’ancien régime, entre l’ancien régime et la révolution. La réalité est beaucoup moins simple. Halévy a fort bien montré que la République avait, était une tradition, une conservation, elle aussi, (elle surtout peut-être), qu’il y avait une tradition, une conservation républicaine. La différence, la distance entre les deux hypothèses, entre les deux théories se voit surtout, surgit comme d’elle-même naturellement à certains points critiques, par exemple aux coups d’État. Dans la première théorie, dans la première hypothèse, dans l’hypothèse du bloc et de la rigidité, les deux coups d’État sont des mouvements du même ordre, du même sens, du même gabarit, de la même teneur. C’est un mouvement, le même mouvement en deux fois. Le deuxième coup d’État est le recommencement, le double, la réduplication du premier. La reprise du premier. Décembre est comme une deuxième édition de Brumaire. Brumaire était la première édition de Décembre. C’est ce qu’enseignent par un double enseignement, conjugué, par le même enseignement, par un enseignement conjugué, géminé, d’une part les instituteurs, d’autre part les réactionnaires. Pour les instituteurs et dans l’enseignement des instituteurs (notamment de Victor Hugo) les deux coups d’État sont deux crimes, un même crime, redoublé, le même crime, en deux temps. Pour les réactionnaires et dans l’enseignement des réactionnaires les deux coups d’État sont deux opérations de police, deux heureuses opérations de police, renouvelées l’une de l’autre, recommencées l’une de l’autre, redoublées l’une de l’autre. Recommandées l’une de l’autre.
Un mouvement en deux temps. Brumaire et décembre. C’est la double idée de Hugo et des bonapartistes.
La réalité est beaucoup moins simple, beaucoup plus complexe et peut-être même beaucoup plus compliquée. La Révolution française fonda une tradition, amorcée déjà depuis un certain nombre d’années, une conservation, elle fonda un ordre nouveau. Que cet ordre nouveau ne valût pas l’ancien, c’est ce que beaucoup de bons esprits ont été amenés aujourd’hui à penser. Mais elle fonda certainement un ordre nouveau, non pas un désordre, comme les réactionnaires le disent. Cet ordre ensuite dégénéra en désordre(s), qui sous le Directoire atteignirent leur plus grande gravité. Dès lors si nous nommons, comme on le doit, restaurations les restaurations d’ordre, quel qu’il soit, d’un certain ordre, de l’un ou de l’autre ordre, et si nous nommons perturbations les introductions de désordre(s), le 18 Brumaire fut certainement une restauration (ensemble, inséparablement républicaine et monarchiste, ce qui lui confère un intérêt tout particulier, un ton propre, un sens propre, ce qui en fait une opération réellement très singulière, comparable à nulle autre, et qu’il faudrait étudier de près, à laquelle surtout il ne faut rien comparer dans toute l’histoire du dix-neuvième siècle français, et même et autant dans toute l’histoire de France, à laquelle enfin il ne faut référer, comparer nulle autre opération française, à laquelle on ne trouverait d’analogies que dans certaines opérations peut-être d’autres pays) ; (et surtout à qui il faut bien se garder de comparer surtout le 2 Décembre) ; 1830 fut une restauration, républicaine ; ah j’oubliais, on oublie toujours Louis XVIII ; la Restauration fut une restauration, monarchiste ; 1830 fut une restauration, républicaine ; 1848 fut une restauration républicaine, et une explosion de la mystique républicaine ; les journées de juin même furent une deuxième explosion, une explosion redoublée de la mystique républicaine ; au contraire le 2 Décembre fut une perturbation, une introduction d’un désordre, la plus grande perturbation peut-être qu’il y eut dans l’histoire du dix-neuvième siècle français ; il mit au monde, il introduisit, non pas seulement à la tête, mais dans le corps même, dans la nation, dans le tissu du corps politique et social un personnel nouveau, nullement mystique, purement politique et démagogique ; il fut proprement l’introduction d’une démagogie ; le 4 septembre fut une restauration, républicaine ; le 31 octobre, le 22 janvier même fut une journée républicaine ; le 18 mars même fut une journée républicaine, une restauration républicaine en un certain sens, et non pas seulement un mouvement de température, un coup de fièvre obsidionale, mais une deuxième révolte, une deuxième explosion de la mystique républicaine et nationaliste ensemble, républicaine et ensemble, inséparablement patriot(iqu)e ; les journées de mai furent certainement une perturbation et non pas une restauration ; la République fut une restauration jusque vers 1881 où l’intrusion de la tyrannie intellectuelle et de la domination primaire commença d’en faire un gouvernement de désordre.
C’est en ce sens, et en ce sens seulement, que le 2 Décembre fut le Châtiment, l’Expiation du 18 Brumaire, et que le Deuxième Empire fut le Châtiment du Premier. Mais loin d’être la réplique du premier le Second Empire fut en un sens tout ce qu’il y eut de plus contraire au premier. Le Premier Empire fut un régime d’ordre, d’un certain ordre. Il fut même, sous beaucoup d’indisciplines, même militaires, comme une sorte d’apothéose de la discipline, éminemment de la discipline militaire. Il fut un régime d’un très grand ordre et d’une très grande histoire. Le Deuxième Empire fut un régime de tous les désordres. Il fut réellement l’introduction d’un désordre, d’un certain désordre, l’introduction, l’installation au pouvoir d’une certaine bande, déconsidérée, très moderne, très avancée, nullement ancienne France, nullement ancien régime. Ou encore on peut dire que le Deuxième Empire est le plus gros boulangisme que nous ayons eu, et aussi le seul qui ait réussi.
La Révolution au contraire, la grande, avait été une instauration. Une instauration plus ou moins heureuse, mais enfin une instauration.
Une instauration, c’est-à-dire ce dont toute restauration même n’est déjà plus qu’une répétition, une image affaiblie, un essai de recommencement.
En d’autres termes encore, en un autre terme, le premier Empire ne fut point ce que nous nommons un césarisme. Le deuxième Empire fut ce que nous nommons un césarisme. Le boulangisme fut un césarisme. Il y eut beaucoup de césarisme dans l’antidreyfusisme. Il n’y en eut point dans le dreyfusisme. La domination combiste fut très réellement un césarisme, le plus dangereux de tous, parce que c’était celui qui se présentait le plus comme républicain. La domination radicale et radicale-socialiste est proprement un césarisme, nommément un multicésarisme de comités électoraux.
Il faut si peu suivre les noms, les apparences, les aspects, il faut tant se méfier des noms que de même que le Deuxième Empire, historiquement, réellement, ne continue pas l’Empire premier, de même la troisième République, historiquement, réellement, ne se continue pas elle-même. La suite, la continuation de la troisième République ne continue pas le commencement de la troisième République. Sans qu’il y ait eu en 1881 aucun grand événement, je veux dire aucun événement inscriptible, à cette date la République a commencé de se discontinuer. De républicaine elle est notamment devenue césarienne.
Il ne faut pas dire seulement : Tout s’explique, je dirai : Tout s’éclaire par là. Les difficultés incroyables de l’action publique et privée s’éclairent soudainement, d’un grand jour, d’une grande lumière, quand on veut bien donner audience pour ainsi dire, quand on veut bien considérer, quand on veut bien seulement faire attention à cette distinction, à cette récrimination, je veux dire à cette discrimination remontante que nous venons de reconnaître. Tous les sophismes, tous les paralogismes de l’action, tous les parapragmatismes, — ou du moins tous les nobles, tous les dignes, les seuls précisément où nous puissions tomber, les seuls que nous puissions commettre, les seuls innocents, — si coupables pourtant, — viennent de ce que nous prolongeons indûment dans l’action politique, dans la politique, une ligne d’action dûment commencée dans la mystique. Une ligne d’action était commencée, était poussée dans la mystique, avait jailli dans la mystique, y avait trouvé, y avait pris sa source et son point d’origine. Cette action était bien lignée. Cette ligne d’action n’était pas seulement naturelle, elle n’était pas seulement légitime, elle était due. La vie suit son train. L’action suit son train. On regarde par la portière. Il y a un mécanicien qui conduit. Pourquoi s’occuper de la conduite. La vie continue. L’action continue. Le fil s’enfile. Le fil de l’action, la ligne de l’action continue. Et continuant, les mêmes personnes, le même jeu, les mêmes institutions, le même entourage, le même appareil, les mêmes meubles, les habitudes déjà prises, on ne s’aperçoit pas que l’on passe par-dessus ce point de discernement. D’autre part, par ailleurs, extérieurement l’histoire, les événements ont marché. Et l’aiguille est franchie. Par le jeu, par l’histoire des événements, par la bassesse et le péché de l’homme la mystique est devenue politique, ou plutôt l’action mystique est devenue action politique, ou plutôt la politique s’est substituée à la mystique, la politique a dévoré la mystique. Par le jeu des événements, qui ne s’occupent pas de nous, qui pensent à autre chose, par la bassesse, par le péché de l’homme, qui pense à autre chose, la matière qui était matière de mystique est devenue matière de politique. Et c’est la perpétuelle et toujours recommençante histoire. Parce que c’est la même matière, les mêmes hommes, les mêmes comités, le même jeu, le même mécanisme, déjà automatique, les mêmes entours, le même appareil, les habitudes déjà prises, nous n’y voyons rien. Nous n’y faisons pas même attention. Et pourtant la même action, qui était juste, à partir de ce point de discernement devient injuste. La même action, qui était légitime, devient illégitime. La même action, qui était due, devient indue. La même action, qui était celle-ci, à partir de ce point de discernement ne devient pas seulement autre, elle devient généralement son contraire, son propre contraire. Et c’est ainsi qu’on devient innocemment criminel.
La même action, qui était propre, devient sale, devient une autre action, sale.
C’est ainsi qu’on devient innocent criminel, peut-être les plus dangereux de tous.
Une action commencée sur la mystique continue sur la politique et nous ne sentons point que nous passons sur ce point de discernement. La politique dévore la mystique et nous ne sautons point quand nous passons sur ce point de discontinuité.
Quand par impossible un homme de cœur discerne au point de discernement, s’arrête au point d’arrêt, refuse de muer à ce point de mutation, rebrousse à ce point de rebroussement, refuse, pour demeurer fidèle à une mystique, d’entrer dans les jeux politiques, dans les abus de cette politique qui est elle-même un abus, quand un homme de cœur, pour demeurer fidèle à une mystique, refuse d’entrer dans le jeu de la politique correspondante, de la politique issue, de la parasitaire, de la dévorante politique, les politiciens ont accoutumé de le nommer d’un petit mot bien usé aujourd’hui : volontiers ils nous nommeraient traître.
D’ailleurs ils nous nommeraient traître sans conviction, pour mémoire, pour les électeurs. Parce qu’il faut bien mettre quelque mot dans les programmes et dans les polémiques.
Qu’on le sache bien c’est ce traître que nous avons toujours été et que nous serons toujours. C’est ce traître, notamment, éminemment, que nous avons toujours été dans l’affaire Dreyfus et dans l’affaire dreyfusisme. Le véritable traître, le traître au sens plein, au sens fort, au sens ancien de ce mot, c’est celui qui vend sa foi, qui vend son âme, qui livre son être même, qui perd son âme, qui trahit ses principes, son idéal, son être même, qui trahit sa mystique pour entrer dans la politique correspondante, dans la politique issue, passant complaisamment par-dessus le point de discrimination.
Je ne suis pas le seul. Les abonnés de ces cahiers, même aujourd’hui, après douze ans de morts, et de renouvellements annuels, se composent aujourd’hui encore pour les deux tiers, sont encore pour les deux tiers des anciens dreyfusards, des nouveaux dreyfusards, des dreyfusards perpétuels, des dreyfusards impénitents, des dreyfusards mystiques, des hommes de cœur, des petites gens, généralement obscurs, généralement pauvres, quelques-uns très pauvres, pour ainsi dire misérables, qui ont sacrifié deux fois leur carrière, leur avenir, leur existence et leur pain : une première fois pour lutter contre leurs ennemis, une deuxième fois pour lutter contre leurs amis ; et combien n’est-ce pas plus difficile ; une première fois pour résister à la politique de leurs ennemis, une deuxième fois pour résister à la politique de leurs amis ; une première fois pour ne pas succomber à leurs ennemis, une deuxième fois pour ne pas succomber à leurs amis.
C’est ce traître-ci que nous entendons être.
Une première fois pour ne pas succomber à la démagogie de leurs ennemis, une deuxième fois pour ne pas succomber à la démagogie de leurs amis ; une première fois pour ne pas succomber à l’inimitié, une deuxième fois pour ne pas succomber à la plus difficile amitié.
Tous nous savons ce que ça nous a coûté. Et c’est pour cela que nous exigerons toujours de nos amis un respect que nos ennemis ne nous ont jamais refusé.
Les politiciens veulent que nous endossions leurs politiques, que nous marchions dans leurs politiques, dans leurs combinaisons, que nous entrions dans leurs vues, politiques, que nous trahissions nos mystiques pour leurs politiques, pour les politiques correspondantes, pour les politiques issues. Mais nous ne sommes pas sous leurs ordres.
Alors les politiciens veulent décerner l’honneur et le droit. Mais ils n’en sont peut-être pas maîtres.
Ils veulent décerner l’obéissance et l’obédience, confirmer la firme, distribuer l’honneur, déclarer la règle. Mais ils n’en sont peut-être pas maîtres.
Ils ne sont pas nos maîtres. Tout le monde n’est pas sous leurs ordres. Ils ne sont pas même leurs propres maîtres.
Parlons plus simplement de ces grands hommes. Et moins durement. Leur politique est devenue un manège de chevaux de bois. Ils nous disent : Monsieur, vous avez changé, vous n’êtes plus à la même place. La preuve, c’est que vous n’êtes plus en face du même chevau de bois. — Pardon, monsieur le député, ce sont les chevaux de bois qui ont tourné.
Il faut rendre d’ailleurs cette justice à ces malheureux qu’ils sont généralement très gentils avec nous, excepté la plupart de ceux qui sortant du personnel enseignant constituent le parti intellectuel. Tous les autres, les députés propres, les politiciens proprement dits, les parlementaires professionnels ont bien autre chose à faire que de s’occuper de nous, et surtout que de nous ennuyer ou de nous être désagréables : les concurrents, les compétiteurs, les électeurs, la réélection, les compétitions, les affaires, la vie. Ils aiment mieux nous laisser tranquilles. Et puis nous sommes si petits (en volume, en masse) pour eux. En masse politique et sociale. Ils ne nous aperçoivent même pas. Nous n’existons pas pour eux. Ne nous gonflons pas jusqu’à croire que nous existons pour eux, qu’ils nous voient. Ils nous méprisent trop pour nous haïr, pour nous en vouloir de nous être infidèles, je veux dire de ce qu’ils nous sont infidèles, à nous et à notre mystique, leur mystique, la mystique qui nous est commune, censément, réellement commune, (à nous parce que nous nous en nourrissons et qu’inséparablement nous vivons pour elle, à eux parce qu’ils en profitent et qu’ils la parasitent), pour même nous (en) tenir rigueur. Quand nous sollicitons, à notre tour de bêtes, ils mettent même souvent une sorte de dilection, secrète, un certain point d’honneur, d’un certain honneur, une coquetterie à nous rendre service. Ils ont l’air de dire : Vous voyez bien. Nous faisons ce métier-là. Nous savons très bien ce qu’il vaut. Il faut bien gagner sa vie. Il faut bien faire une carrière. Au moins rendez-nous cette justice que quand il le faut, quand on le peut, quand l’occasion s’en présente, nous sommes encore compétents, nous sommes encore capables de nous intéresser aux grands intérêts spirituels, de les défendre.
Ils ont raison. Et il faut que nous leur fassions cette justice. C’est une espèce de coquetterie qu’ils ont, fort louable, une dilection, (un remords), une sorte de garantie intérieure qu’ils prennent, un regret qui leur vient, comme une réponse qu’ils font à un avertissement secret. Ceux qui sont intraitables, ceux qui sont bien fermés, ce ne sont que les anciens intellectuels devenus députés, notamment les anciens professeurs, nommément les anciens normaliens. Ceux-là en veulent véritablement à la culture. Ils ont contre elle une sorte de haine véritablement démoniaque.
Il faut d’ailleurs bien faire attention. Quand on parle de parti intellectuel et de l’envahissement de la domination du primaire il faut prendre garde. Il ne suffit pas de dire primaire, primaire. Il faut bien voir aujourd’hui que le primaire n’est pas tout, (tout entier), dans le primaire. Il s’en faut. Il n’est point tant dans le primaire. Il s’en faut, et ce n’est même pas là qu’il est le plus. Il faut prendre garde que c’est sans aucun doute dans le supérieur aujourd’hui qu’il y a le plus de primaire, de contamination primaire, de domination primaire. Pour moi j’ai la conviction qu’il se distribue beaucoup plus de véritable culture, aujourd’hui même encore, dans la plupart des écoles primaires, dans la plupart des écoles des villages de France, entre les carrés de vignes, à l’ombre des platanes et des marronniers, qu’il ne s’en distribue entre les quatre murs de la Sorbonne. Voici quelle est à peu près aujourd’hui, dans la réalité, la hiérarchie des trois enseignements : Un très grand nombre d’instituteurs encore, même radicaux et radicaux-socialistes, même francs-maçons, même libre-penseurs professionnels, pour toutes sortes de raisons de situation et de race continuent encore d’exercer, généralement à leur insu, dans les écoles des provinces et même des villes un certain ministère de la culture. Ils sont encore, souvent malgré eux, des ministres, des maîtres de la distribution de la culture. Ils exercent cet office. L’enseignement secondaire donne un admirable exemple, fait un admirable effort pour maintenir, pour (sauve) garder, pour défendre contre l’envahissement de la barbarie cette culture antique, cette culture classique dont il avait le dépôt, dont il garde envers et contre tout la tradition. C’est un spectacle admirable que (celui que) donnent tant de professeurs de l’enseignement secondaire, pauvres, petites gens, petits fonctionnaires, exposés à tout, sacrifiant tout, luttant contre tout, résistant à tout pour défendre leurs classes. Luttant contre tous les pouvoirs, les autorités temporelles, les puissances constituées. Contre les familles, ces électeurs, contre l’opinion ; contre le proviseur, qui suit les familles, qui suivent l’opinion ; contre les parents des élèves ; contre le proviseur, le censeur, l’inspecteur d’Académie, le recteur de l’Académie, l’inspecteur général, le directeur de l’enseignement secondaire, le ministre, les députés, toute la machine, toute la hiérarchie, contre les hommes politiques, contre leur avenir, contre leur carrière, contre leur (propre) avancement ; littéralement contre leur pain. Contre leurs chefs, contre leurs maîtres, contre l’administration, la grande Administration, contre leurs supérieurs hiérarchiques, contre leurs défenseurs naturels, contre ceux qui devraient naturellement les défendre. Et qui les abandonnent au contraire. Quand ils ne les trahissent pas. Contre tous leurs propres intérêts. Contre tout le gouvernement, notamment contre le plus redoutable de tous, contre le gouvernement de l’opinion, qui partout est toute moderne. Pourquoi. Par une indestructible probité. Par une indestructible piété. Par un invincible, un insurmontable attachement de race et de liberté à leur métier, à leur office, à leur ministère, à leur vieille vertu, à leur fonction sociale, à un vieux civisme classique et français. Par un inébranlable attachement à la vieille culture, qui en effet était la vieille vertu, qui était tout un avec la vieille vertu, par une continuation, par une sorte d’héroïque attachement au vieux métier, au vieux pays, au vieux lycée. Pour quoi. Pour tâcher d’en sauver un peu. C’est par eux, par un certain nombre de maîtres de l’enseignement secondaire, par un assez grand nombre encore heureusement, que toute culture n’a point encore disparu de ce pays. Je connais, je pourrais citer moi tout seul, moi tout petit cent cinquante professeurs de l’enseignement secondaire qui font tout, qui risquent tout, qui bravent tout, même et surtout l’ennui, le plus grand risque, la petite fin de carrière, pour maintenir, pour sauver tout ce qui peut encore être sauvé. On trouverait difficilement cinquante maîtres de l’enseignement supérieur, et même trente, et même quinze, qui se proposent autre chose (outre la carrière, et l’avancement, et pour commencer précisément d’être de l’enseignement supérieur) qui se proposent autre chose que d’ossifier, que de momifier la réalité, les réalités qui leur sont imprudemment confiées, que d’ensevelir dans le tombeau des fiches la matière de leur enseignement.
Je citerais cent cinquante professeurs de l’enseignement secondaire qui font tout ce qu’ils peuvent, et même plus, pour essayer seulement de sauvegarder un peu, dans ce vieux pays, un peu de bon goût, un peu de tenue, un peu d’ancien goût, un peu des anciennes mœurs de l’esprit, un peu de ce vieil esprit de la liberté de l’esprit.
Les instituteurs ne font point tant partie du parti intellectuel. Ni tant qu’ils le croient. Ni tant qu’ils le voudraient bien. Ils ont tant d’autres attaches encore dans le pays réel, quoi qu’ils fassent. Ils sont beaucoup plus les agents de la culture qu’ils ne le voudraient. Les professeurs de l’enseignement secondaire n’en font pour ainsi dire aucunement partie, excepté les politiciens, les quelques-uns qui ont chauffé leur avancement, leur rapide acheminement sur Paris. Autrement, pour tout le reste, pour tous les autres, pour tout le corps, on peut dire, il faut dire que l’enseignement secondaire, tout démantelé qu’il soit, tout défait que l’on l’ait fait, est encore la citadelle, le réduit de la culture en France.
On fait quelquefois grand état, dans le supérieur, au moins dans le commencement, dois-je dire pour épater les nouveaux, les jeunes gens, de ce que les professeurs de l’enseignement secondaire font des classes, tandis que messieurs les maîtres et professeurs de l’enseignement supérieur au contraire font des cours. Il faut malheureusement le leur dire : Dans l’état actuel de l’enseignement c’est dans les classes que se distribue encore beaucoup de culture, et c’est dans les cours qu’il n’y en a plus.
Ceux qui sont acharnés surtout, comme parti politique, comme parti intellectuel, ceux qui sont forcenés, ce sont ces jeunes gens qui passent directement de l’ancienne et de la nouvelle École Normale au Parti Socialiste Unifié. Les dernières élections viennent de nous envoyer encore tout un paquet de ces jolis garçons. Les enfants de chœur, notamment celui qui est si joli et joufflu. Comme c’est son devoir d’enfant de chœur.
Notre première règle de conduite, ou, si l’on préfère, la première règle de notre conduite sera donc, étant dans l’action, de ne jamais tomber dans la politique, c’est-à-dire, très précisément, suivant une ligne de l’action, de nous défier, de nous méfier de nous-mêmes et de notre propre action, de faire une extrême attention à distinguer le point de discernement, et ce point reconnu, de rebrousser en effet à ce point de rebroussement. Au point où la politique se substitue à la mystique, dévore la mystique, trahit la mystique, celui-là seul qui laisse aller, qui abandonne, qui trahit la politique est aussi le seul qui demeure fidèle à la mystique, celui-là seul qui trahit la politique est aussi le seul qui ne trahit pas la mystique.
Au point de rebroussement il ne faut rien garder de la vieille analyse, de la vieille idée. De l’habitude. Il faut être prêt à recommencer, il faut recommencer de plano l’analyse.
Si notre première règle d’action, de conduite sera de ne point continuer aveuglément par-dessus le point de discernement une action commencée en mystique et qui finit en politique, pareillement, parallèlement notre première règle de connaissance, de jugement, de connaissement sera de ne point continuer aveuglément par-dessus le point de discernement un jugement, un connaissement sur une action commencée en mystique et qui finit en politique. Il faut avant tout et sur tout se défier, se méfier de soi, de son propre jugement, de son propre connaissement. Il faut sur tout se donner garde de continuer. Continuer, persévérer, en ce sens-là, c’est tout ce qu’il y a de plus dangereux pour la justice, pour l’intelligence même. Prendre son billet au départ, dans un parti, dans une faction, et ne plus jamais regarder comment le train roule et surtout sur quoi le train roule, c’est, pour un homme, se placer résolument dans les meilleures conditions pour se faire criminel.
Tout le fatras des propos et des conversations, les embarras, les apparentes contradictions, les embroussaillements, les inextricables difficultés du jugement, les apparentes incompréhensions et impossibilités de comprendre et de suivre, les bonnes fois contraires et les mauvaises fois entrelacées, les bonnes et les mauvaises fois adverses, le recommencement perpétuel et fatigant de la vanité des mêmes propos, la répétition, l’exécrable répétition des mêmes incohérents et infatigables propos seraient beaucoup éclairés si l’on faisait seulement attention de quoi on parle, si, sur toute action, dans chaque action, dans chaque ordre, on parle de la mystique ou, plus généralement, de la politique. Ainsi s’explique que dans tant de polémiques, dans tant de débats les deux adversaires, les deux ennemis paraissent avoir également raison, également tort. Une des principales causes en est que l’un parle de la mystique, et l’autre répond de la politique correspondante, de la politique issue. Ou l’un parle de la politique, et l’autre répond de la mystique antérieure. Ce n’est pas seulement la justice, dans l’ordre du jugement moral, qui demande que l’on compare toujours deux actions aux mêmes étages et non point en deux étages différents, la mystique à la mystique et la politique à la politique, et non point la mystique à la politique ni la politique à la mystique, c’est aussi la justesse, dans l’ordre du jugement mental, qui a exactement la même exigence.
Quand nos instituteurs comparent incessamment la mystique républicaine à la politique royaliste et quand tous les matins nos royalistes comparent la mystique royaliste à la politique républicaine, ils font, ils commettent le même manquement, deux manquements mutuellement complémentaires, deux manquement mutuellement contraires, mutuellement inverses, mutuellement réciproques, deux manquements contraires le même, un manquement conjugué ; ensemble ils manquent à la justice et à la justesse ensemble.
Une première conséquence de cette distinction, une première application de ce reconnaissement, de ce discernement, de cette redistribution, c’est que les mystiques sont beaucoup moins ennemies entre elles que les politiques, et qu’elles le sont tout autrement. Il ne faut donc pas faire porter aux mystiques la peine des dissensions, des guerres, des inimitiés politiques, il ne faut pas reporter sur les mystiques la malendurance des politiques. Les mystiques sont beaucoup moins ennemies entre elles que les politiques ne le sont entre elles. Parce qu’elles n’ont point comme les politiques à se partager sans cesse une matière, temporelle, un monde temporel, une puissance temporelle incessamment limitée. Des dépouilles temporelles. Des dépouilles mortelles. Et quand elles sont ennemies, elles le sont tout autrement, à une profondeur infiniment plus essentielle, avec une noblesse infiniment plus profonde. Par exemple jamais la mystique civique, la mystique antique, la mystique de la cité et de la supplication antique ne s’est opposée, n’a pu s’opposer à la mystique du salut comme la politique païenne s’est opposée à la politique chrétienne ; aussi grossièrement, aussi bassement, aussi temporellement, aussi mortellement que les empereurs païens se sont opposés aux empereurs chrétiens, et réciproquement. Et la mystique du salut aujourd’hui ne peut pas s’opposer à la mystique de la liberté comme la politique cléricale s’oppose par exemple à la politique radicale. Il est aisé d’être ensemble bon chrétien et bon citoyen, tant qu’on ne fait pas de la politique.
Les politiciens, au moment qu’ils changent la mystique en politique, une mystique en une politique, si on ne les suit pas, alors c’est eux qui vous accusent de changer.
Nous en avons eu un exemple éminent dans l’affaire Dreyfus continuée en affaire dreyfusisme. On peut dire que les politiciens introduisent et dans l’action et dans la connaissance (où déjà il y en a tant, où il y en a tant de naturelles), des difficultés artificielles, des difficultés supplémentaires, des difficultés surérogatoires, des difficultés plus qu’il n’y en a. Et il y en a déjà tant. Ils veulent toujours, quelquefois par politique, mais généralement par incompréhension naturelle, par insuffisance, par incapacité d’aller profondément, que les serviteurs des mystiques deviennent les agents des politiques. Ils introduisent partout, ils découpent des déchirures temporelles gratuites, des déchirures politiques artificielles. Comme si ce n’était pas assez déjà des grands déchirements mystiques. Ils créent ainsi des enchevêtrements.
Nous en avons eu un exemple éminent dans cette immortelle affaire Dreyfus continuée en affaire Dreyfusisme. S’il y en eut une qui sauta par dessus son point de discernement, ce fut celle-là. Elle offre, avec une perfection peut-être unique, comme une réussite peut-être unique, comme un exemple unique, presque comme un modèle un raccourci unique généralement de ce que c’est que la dégradation, l’abaissement d’une action humaine, mais non pas seulement cela : particulièrement, proprement un raccourci unique, (comme) une culmination de ce que c’est que la dégradation d’une action mystique en action politique passant (aveuglément ?) par dessus son point de rupture, par dessus son point de discernement, par dessus son point de rebroussement, par dessus son point de continuité discontinue.