Notre Jeunesse (page 3)

Charles Péguy · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Notre Jeunesse · 8 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Faut-il noter une fois de plus qu’il y eut, qu’il y a dans cette affaire Dreyfus, qu’ils y aura longtemps en elle, et peut-être éternellement, une vertu singulière. Je veux dire une force singulière. Nous le voyons bien aujourd’hui. À présent que l’affaire est finie. Ce n’était pas une illusion de notre jeunesse. Plus cette affaire est finie, plus il est évident qu’elle ne finira jamais. Plus elle est finie plus elle prouve. Et d’abord il faut noter qu’elle prouve qu’elle avait une vertu singulière. Dans les deux sens. Une singulière vertu de vertu tant qu’elle demeura dans la mystique. Une singulière vertu de malice aussitôt qu’elle fut entrée dans la politique. C’est un des plus grands mystères qu’il y ait dans l’histoire et dans la réalité, et naturellement aussi, naturellement donc l’un donc de ceux sur qui l’on passe le plus aveuglément, le plus aisément, le plus inattentivement, le plus sans sauter, que cette espèce de différence absolue, (irrévocable, irréversible, comme infinie), qu’il y a dans le prix des événements. Que certains événements soient d’un certain prix, aient un certain prix, un prix propre ; que des événements différents du même ordre ou d’ordres voisins, ayant la même matière ou des matières du même ordre et de même valeur, ayant la même forme ou des formes du même ordre et de même valeur, aient pourtant des prix, des valeurs infiniment différentes ; que chaque événement, opérant une même matière, faisant devenir une même matière, sous une même forme, dans une même forme, que tout événement ait pourtant un prix propre, mystérieux, une force propre en soi, une valeur propre, mystérieuse ; qu’il y ait des guerres et des paix qui aient une valeur propre, qu’il y ait des affaires qui aient une valeur propre, absolue ; qu’il y ait des héroïsmes qui aient une valeur propre ; qu’il y ait des saintetés même qui aient une valeur propre, c’est assurément un des plus grands mystères de l’événement, un des plus poignants problèmes de l’histoire ; qu’il y ait non seulement des hommes (et des dieux) qui comptent plus que d’autres, infiniment plus, mais qu’il y ait des peuples, qui sont comme marqués, qu’il y ait comme une destination, comme une évaluation, comme une mesure non pas seulement des hommes et des dieux, mais des peuples mêmes ; qu’il y ait des peuples tout entiers qui aient un prix, une valeur propre, qui soient marqués pour l’histoire, pour toute l’histoire temporelle, et (par suite) peut-être sans doute pour l’autre, et que des peuples tout entiers, tant d’autres peuples, l’immense majorité des peuples, la presque totalité soient marqués au contraire pour le silence et l’ombre, pour la nuit et le silence, pour tomber dans un silence, ne se lèvent que pour tomber, c’est un mystère que nous ne voyons pas, comme tous les plus grands mystères, précisément parce que nous y baignons, comme dans tous les plus grands mystères ; enfin qu’il y ait non seulement des hommes et pour ainsi dire des dieux temporellement élus, mais des peuples entiers temporellement élus et peut-être plus, c’est certainement peut-être le plus grand mystère de l’événement, le plus poignant problème de l’histoire. Qu’il y ait même comme des événements élus. C’est le plus grand problème de la création. Nous ne manquerons point, nous n’éviterons point de le considérer, de le méditer longuement dans les études que nous avons commencées de la situation faite à l’histoire et à la sociologie dans la philosophie générale du monde moderne.

Il faut donc le dire, et le dire avec solennité : l’affaire Dreyfus fut une affaire élue. Elle fut une crise éminente dans trois histoires elles-mêmes éminentes. Elle fut une crise éminente dans l’histoire d’Israël. Elle fut une crise éminente, évidemment, dans l’histoire de France. Elle fut surtout une crise éminente, et cette dignité apparaîtra de plus en plus, elle fut surtout une crise éminente dans l’histoire de la chrétienté. Et peut-être de plusieurs autres. Ainsi par un recoupement, par une élection peut-être unique elle fut triplement critique. Elle fut triplement éminente. Elle fut proprement une affaire culminante. Pour moi, si je puis continuer ces études que nous avons commencées de la situation faite à l’histoire et à la sociologie dans la philosophie générale du monde moderne, suivant cette méthode que nous gardons de ne jamais rien écrire que de ce que nous avons éprouvé nous-mêmes, nous prendrons certainement cette grande crise comme exemple, comme référence de ce que c’est qu’une crise, un événement qui a une valeur propre éminente.

Ce prix, cette valeur propre de l’affaire Dreyfus apparaît encore, apparaît constamment, quoi qu’on en ait, quoi qu’on fasse. Elle revient malgré tout, comme un revenant, comme une revenante. Ce qui double la preuve, ou plutôt ce qui fait la preuve, c’est qu’elle ne se manifeste pas seulement dans un sens, dans l’un des deux sens, mais ce qui fait la preuve (rien ne prouve autant que le mal), c’est hélas qu’elle prouve, qu’elle se manifeste également dans tous les deux sens. Elle a dans le bon sens, dans le sens mystique, une force incroyable de vertu, une vertu de vertu incroyable. Et dans le mauvais sens, dans le sens politique, elle a une force, une vertu de vice incroyable. Aujourd’hui encore, aujourd’hui comme toujours, aujourd’hui plus que jamais on ne peut pas en parler à la légère, on ne peut pas en traiter légèrement, on ne peut pas en parler d’un air détaché. On ne peut pas en parler sans se passionner, aussitôt. Aujourd’hui comme jamais tout propos qui se tient, tout article de revue ou de journal, tout livre, tout cahier qui s’écrit de l’affaire Dreyfus a en lui, porte en lui on ne sait quel virus, quel point de virus qui nous travaille infatigable. On n’en peut point toucher un mot qui ne soit nocif et sacré. Nous n’en souffrons que trop, quelquefois, aux cahiers, le jeudi. Mais c’est la marque même et le signe de la valeur, du prix propre, le signe de l’élection.

Pour moi si ayant achevé une œuvre infiniment plus grave je viens à l’âge des Confessions, qui est, comme on sait, cinquante ans révolus, à neuf heures du matin, c’est ce que je me proposerai certainement d’y représenter. J’essaierai, reprenant, achevant mon ancienne décomposition du dreyfusisme en France de donner non pas une idée, mais j’essaierai de donner une représentation de ce que fut dans la réalité cette immortelle affaire Dreyfus. Elle fut, comme toute affaire qui se respecte, une affaire essentiellement mystique. Elle vivait de sa mystique. Elle est morte de sa politique. C’est la loi, c’est la règle. C’est le niveau des vies. Tout parti vit de sa mystique et meurt de sa politique. C’est ce que j’essaierai de représenter. J’avoue, je commence à croire que ce ne sera pas inutile. Je soupçonne qu’il y a sur cette affaire Dreyfus de nombreux malentendus. J’avoue que je ne me reconnais pas du tout dans le portrait que Halévy a tracé ici même du dreyfusiste. Je ne me sens nullement ce poil de chien battu. Je consens d’avoir été vainqueur, je consens (ce qui est mon jugement propre) d’avoir été vaincu (ça dépend du point de vue auquel on se place), je ne consens point d’avoir été battu. Je consens d’avoir été ruiné, (dans le temporel, et fort exposé dans l’intemporel), je consens d’avoir été trompé, je consens d’avoir été berné. Je ne consens point d’avoir été mouillé. Je ne me sens point ce poil de chien mouillé. Je ne me reconnais point dans ce portrait. Nous étions autrement fiers, autrement droits, autrement orgueilleux, infiniment fiers, portant haut la tête, infiniment pleins, infiniment gonflés des vertus militaires. Nous avions, nous tenions un tout autre ton, un tout autre air, un tout autre port de tête, nous portions, à bras tendus, un tout autre propos. Je ne me sens aucunement l’humeur d’un pénitent. Je hais une pénitence qui ne serait point une pénitence chrétienne, qui serait une espèce de pénitence civique et laïque, une pénitence laïcisée, sécularisée, temporalisée, désaffectée, une imitation, une contrefaçon de la pénitence. Je hais une humiliation, une humilité qui ne serait point une humilité chrétienne, l’humilité chrétienne, qui serait une espèce d’humilité civile, civique, laïque, une imitation, une contrefaçon de l’humilité. Dans le civil, dans le civique, dans le laïque, dans le profane je veux être bourré d’orgueil. Nous l’étions. Nous en avions le droit. Nous en avions le devoir. Non seulement nous n’avons rien à regretter. Mais nous n’avons rien, nous n’avons rien fait dont nous n’ayons à nous glorifier. Dont nous ne puissions, dont nous ne devions nous glorifier. On peut commencer demain matin la publication de mes œuvres complètes. On pourrait même y ajouter la publication de mes propos, de mes paroles complètes. Il n’y a pas, dans tous ces vieux cahiers, un mot que je changerais, excepté quatre ou cinq mots que je connais bien, sept ou huit mots de théologie qui pourraient donner matière à un malentendu, être interprétés à contresens, parce qu’ils sont au style indirect et que l’on ne voit pas assez dans la phrase qu’ils sont au style indirect. Non seulement nous n’avons rien à désavouer, mais nous n’avons rien dont nous n’ayons à nous glorifier. Car dans nos plus ardentes polémiques, dans nos invectives, dans nos pamphlets nous n’avons jamais perdu le respect du respect. Du respectable respect. Nous n’avons, nous n’avons à avoir ni regret ni remords. Dans ces confessions d’un dreyfusiste qui feront une part importante de nos Confessions générales, il y aura, je l’ai promis, de nombreux cahiers qui s’intituleront Mémoires d’un âne ou peut-être, plus platement, mémoires d’un imbécile. Il n’y en aura aucun qui s’intitulera mémoires d’un lâche, ou d’un pleutre (nous laisserons ceux-ci à faire à M. Jaurès et ils ne seront certainement pas mal faits). (Il est si bon maquignon.) Il n’y en aura aucun qui s’intitulera cahiers, mémoires d’un faible ; d’un repentant. Il n’y en aura aucun qui s’intitulera mémoires d’un homme politique. Ils seront tous, dans le fond, les mémoires d’un homme mystique.

On peut publier demain matin nos œuvres complètes. Non seulement il n’y a pas une virgule que nous ayons à désavouer, mais il n’y a pas une virgule dont nous n’ayons à nous glorifier.

C’est bien l’idée de Halévy, qu’en effet je ne m’y reconnaisse pas. Plusieurs fois il nous le dit expressément. Mais je ne sais pas si son lecteur voit bien toujours que c’est son idée.

Notre collaborateur a bien marqué, dans tout son cahier, qu’en effet il ne s’agit point de nous. Ce qu’il a voulu faire, ce qu’il a si parfaitement réussi à nous donner, c’est bien plutôt l’histoire du dreyfusisme, le portrait du dreyfusisme que le portrait du dreyfusiste ; que l’histoire ou le portrait d’un dreyfusiste ; ou encore ce serait, je crois, dans sa pensée, le portrait, l’histoire et le portrait d’un dreyfusiste moyen ; ou plutôt c’est l’histoire et le portrait d’un parti, du parti dreyfusiste ; ou plus exactement d’un dreyfusiste qui était dans le parti dreyfusiste. Mais je crois qu’il y a un abîme entre l’histoire et le portrait d’un dreyfusiste qui était dans le parti dreyfusiste et l’histoire et le portrait d’un dreyfusiste qui n’était pas dans le parti dreyfusiste. C’est pour cela que quand je lisais en épreuves le cahier de notre collaborateur je voyais venir ce malentendu, je voyais prendre corps ce contre-sens. Je voyais poindre ce double sens et la confusion de ce double sens. C’est pour cela que j’avais une sourde révolte, sourde naturellement parce que je ne suis pas éloquent. Je ronchonnais, je marmonnais, je marmottais, tout en lisant mes épreuves, et plus je trouvais que le cahier est beau, plus je trouvais qu’il est bon, plus je me révoltais. Parce que plus je pensais qu’il serait écouté. Plus je pensais qu’il porterait. C’est pourquoi ce que je veux contester à notre collaborateur, c’est la proportion, c’est la quotité même, la quotité respective, dans l’ensemble du dreyfusisme et du parti dreyfusiste, de ceux que son cahier habille, et de ceux qu’il n’habille pas. De ceux à qui son cahier convient, et de ceux à qui il ne convient pas. Il a bien pensé lui-même, il a fait une réserve, il a fait une distinction utile en marquant bien qu’il fallait mettre à part ceux des dreyfusistes qui n’étaient point entrés dans les démagogies politiques, notamment dans la démagogie combiste. Mais où je conteste à notre collaborateur, c’est quand il paraît admettre que nous ne représentons pas le dreyfusisme et que les autres le représentent, quand il nous classe et nous met à part comme une exception, comme une sorte d’exception, quand toute son attention se porte sur les autres, sur ceux que nous sommes autorisés à nommer les politiciens. Nous prétendons au contraire que nous les mystiques nous sommes et nous fûmes, que nous avons toujours été le cœur et le centre du dreyfusisme, et que nous seuls nous le représentons.

Halévy a quelquefois l’air de dire que les autres auraient comme suivi une courbe légitime et que nous autres nous serions des sauvages, presque comme des fantaisistes, que nous aurions fait une rupture, brusque, un saut illégitime. Ce seraient les autres qui seraient pour ainsi dire de droit et nous qui serions comme de travers. Ce seraient les autres qui seraient la règle, le commun, l’ordinaire, le naturel, et nous qui serions non pas seulement l’extraordinaire, mais l’exception, et surtout une exception artificielle. On veut toujours que ce soit la faiblesse et la dégradation qui soit la règle, l’ordinaire, le commun, qui soit comme de droit, qui aille de soi. C’est précisément ce que je conteste dans tous les ordres, au moins pour cette race française. En France le courage et la droiture vont très bien de soi.

Sans doute les apparences donneraient raison à Halévy, les apparents seraient pour lui. Je veux dire que si l’on (ne) considère (que) les dreyfusistes apparents, les hommes en vue, journalistes, publicistes, conférenciers, Universités Populaires, parlementaires, candidats, hommes politiques, tout ce qui parle et tout ce qui cause, tout ce qui écrit et tout ce qui publie, l’immense majorité des hommes en vue, la presque totalité des apparents s’empressèrent d’entrer dans les démagogies dreyfusistes, je veux dire dans les démagogies politiques issues de la mystique dreyfusiste. Mais ce que je conteste précisément, ce que je nie, c’est que ceux qui sont apparents pour l’histoire (et que l’histoire, en retour, saisit avec tant d’empressement) aient une grande importance dans les profondeurs de la réalité. Atteignant donc à des réalités profondes, seules importantes, je prétends que tous les dreyfusistes mystiques sont demeurés dreyfusistes, qu’ils sont demeurés mystiques, et qu’ils sont demeurés les mains pures. Qu’importe que tous les apparents, tous les phénomènes, tous les officiels, tous les avantageux aient abandonné, aient raillé, aient renié, aient trahi cette mystique pour la politique issue, pour toutes sortes de politiques, pour toutes les démagogies politiques. Cela, mon cher Halévy, vous l’avez dit vous-même : C’est le niveau des vies. Qu’importe qu’ils nous raillent. Seuls nous représentons et eux ils ne représentent pas. Qu’importe qu’ils nous tournent en dérision. Eux-mêmes ils ne vivent que par nous, ils ne sont que par nous. Les vanités mêmes qu’ils sont, sans nous ils ne le seraient pas.

Et non seulement je prétends que les dreyfusistes mystiques sont demeurés dreyfusistes et qu’ils sont demeurés mystiques. Mais j’atteste en plus, en surcroît, qu’ils étaient le nombre et qu’ils sont demeurés le nombre. Même au grossier point de vue, non plus de la qualité, de la vertu, mais de la quotité même et de la quantité, c’est eux qui comptaient, c’est eux qui comptent.

La politique se moque de la mystique, mais c’est encore la mystique qui nourrit la politique même.

Car les politiques se rattrapent, croient se rattraper en disant qu’au moins ils sont pratiques et que nous ne le sommes pas. Ici même ils se trompent. Et ils trompent. Nous ne leur accorderons pas même cela. Ce sont les mystiques qui sont même pratiques et ce sont les politiques qui ne le sont pas. C’est nous qui sommes pratiques, qui faisons quelque chose, et c’est eux qui ne le sont pas, qui ne font rien. C’est nous qui amassons et c’est eux qui pillent. C’est nous qui bâtissons, c’est nous qui fondons, et c’est eux qui démolissent. C’est nous qui nourrissons et c’est eux qui parasitent. C’est nous qui faisons les œuvres et les hommes, les peuples et les races. Et c’est eux qui ruinent.

Le peu même qu’ils sont, ils ne le sont que par nous. La misère, la vanité, le vide, l’infirmité, la frivolité, la bassesse, le néant qu’ils sont, cela même ils ne le sont que par nous.

C’est pour cela qu’il ne s’agit point qu’ils nous regardent comme des inspecteurs (comme eux-mêmes étant des inspecteurs). Il ne s’agit point qu’ils nous examinent et nous jugent, qu’ils nous passent en revue et en inspection. Qu’ils nous demandent des comptes, eux à nous, vraiment ce serait risible. Tout le droit qu’ils ont, avec nous, c’est de se taire. Et de tâcher de se faire oublier. Espérons qu’ils en useront largement.

Ce que je prétends, c’est que tout le corps mystique du dreyfusisme est demeuré intact. Qu’importe que les politiciens aient trahi cette mystique. C’est leur office même.

Après vous me direz que ni les États-Majors ni les comités, ni les ligues n’étaient donc de cette mystique. Naturellement qu’ils n’en étaient pas. Vous n’auriez tout de même pas voulu qu’ils en fussent. Qu’importe toute la Ligue des Droits de l’Homme ensemble, et même du Citoyen, que représente-t-elle, en face d’une conscience, en face d’une mystique. Qu’importe une politique, cent politiques, au prix d’une mystique. Tout détestables qu’ils soient, ils ne sont encore que par nous, ils sont encore et toujours nos débiteurs. Toute mystique est créancière de toutes politiques.

Leur détestation même est de nous, est notre œuvre, nous parasite.

Vous ajouterez que la victime elle-même n’était donc point de sa mystique. De sa propre mystique. Cela est devenu évident. Nous fussions morts pour Dreyfus. Dreyfus n’est point mort pour Dreyfus. Il est de bonne règle que la victime ne soit point de la mystique de sa propre affaire.

C’est le triomphe de la faiblesse humaine, le couronnement de notre vanité, la plus grande preuve ; le plus grand effort, le chef-d’œuvre, la démonstration la plus haute, suprême, culminante de notre infirmité.

Il fallait que ce fût ainsi pour que le chef-d’œuvre de notre misère fût achevé, pour que toute l’amertume fût bue, pour que l’ingratitude fût vraiment couronnée.

Pour que ce fût complet. Pour que le désabusement fût achevé.

L’affaire Dreyfus, le dreyfusisme, la mystique, le mysticisme dreyfusiste fut une culmination, un recoupement en culmination de trois mysticismes au moins : juif, chrétien, français. Et comme je le montrerai ces trois mysticismes ne s’y déchiraient point, ne s’y meurtrissaient point, mais y concouraient au contraire par une rencontre, par un recoupement, en une rencontre, en un recoupement peut-être unique dans l’histoire du monde.

Je suis en mesure d’affirmer que tous les mystiques dreyfusistes sont demeurés mystiques, sont demeurés dreyfusistes, sont demeurés les mains pures. Je le sais, j’en ai la liste aux cahiers. Je veux dire que tout ce qu’il y avait de mystique, de fidèle, de croyant dans le dreyfusisme s’est réfugié, s’est recueilli aux cahiers, dès le principe et toujours, guidés par un instinct sûr, par le plus profond des instincts, comme dans la seule maison qui eût gardé le sens et la tradition, le dépôt, sacré pour nous, et peut-être pour l’histoire, de la mystique dreyfusiste. Tel fut le premier fond, le premier corps de nos amis et de nos abonnés. Beaucoup déjà sont morts. Tous ceux qui ne sont pas morts nous sont restés invariablement fidèles. Ou plutôt ce fut ce premier fond, ce premier corps, tout ce qu’il y avait de mystique, de fidèle, de croyant dans le dreyfusisme qui fut, qui devint non point seulement nos amis et nos abonnés, mais nos cahiers mêmes, le corps et l’institution de nos cahiers. Je puis donc le dire. Les hommes qui se taisent, les seuls qui importent, les silencieux, les seuls qui comptent, les tacites, les seuls qui compteront, tous les mystiques sont restés invariables, infléchissables. Toutes les petites gens. Nous enfin. J’en ai encore eu la preuve et reçu le témoignage aux vacances de Pâques, aux dernières, et à ces vacances de la Pentecôte, où tant de nos amis et de nos abonnés des départements, notamment des professeurs, nous ont fait l’amitié de venir nous voir aux cahiers. Ils sont comme ils étaient, ce qu’ils étaient, ils sont les mêmes hommes qu’il y a dix ans. Qu’il y a douze ans. Qu’il y a quinze ans. Et moi aussi j’ose dire qu’ils m’ont trouvé le même homme qu’il y a dix ans. Douze ans. Quinze ans. Ce qui est peut-être plus difficile.

Ceux qui se taisent, les seuls dont la parole compte.

Voilà quel était le cœur et la force du dreyfusisme. Ce cœur, ce centre, cette force est demeurée intacte.

Il s’était même créé un honneur dreyfusiste, ce qui est la marque même et la consécration d’une mystique, de la création d’une mystique. Quand une mystique en vient à créer un honneur, son honneur, un honneur propre, particulier, c’est qu’elle existe bien, comme mystique. Elle a donné, elle a trouvé sa marque. Cet honneur, dreyfusiste, est demeuré intact.

Cette fidélité même que nos amis et que nos abonnés nous ont gardée depuis quinze ans à travers tant d’épreuves, à travers toutes les misères, toutes les détresses, à travers, dessous tous les malentendus politiques, toutes les hontes politiques, cette amitié impeccable, cette fidélité d’un autre âge, cette fidélité ancienne, antique, d’un autre temps, cette amitié, cette fidélité unique dans tout le monde moderne ne s’explique elle-même que comme une amitié, une fidélité de l’ordre mystique. Elle nous récompense nous-mêmes d’une fidélité toute mystique à notre mystique.

Il n’est pas mort, pour lui ; mais plusieurs sont morts pour lui. Cela fait, cela consacre, cela sanctionne une mystique.

D’autres sont morts pour lui.

Il ne s’est pas ruiné pour lui-même. Il ne se ruinera pour nul autre. Mais beaucoup se sont ruinés pour lui. Beaucoup ont sacrifié pour lui leur carrière, leur pain, leur vie même, le pain de leurs femmes et de leurs enfants. Beaucoup se sont jetés pour lui dans une misère inexpiable. Cela fait, cela consacre, cela sanctionne une mystique.

La misère, le seul incurable des maux.

D’autres se sont ruinés, se sont temporellement perdus pour lui.

Le plus grand de tous, Bernard-Lazare, quoi qu’on en ait dit, quoi qu’on en ait, plus lâchement, laissé dire, a vécu pour lui, est mort pour lui, est mort pensant à lui.

Ce qu’il y a de plus fort, c’est que cette mystique, que nos amis ont ignorée, plus que méconnue, ignorée, (nos amis, j’entends ici ce mot au sens politique, au sens des combats politiques, nos amis politiques, nos politiciens, nos parasites), nos adversaires eux-mêmes l’ont soupçonnée. M. Barrès a fort bien noté plusieurs fois que le mouvement dreyfusiste fut un mouvement religieux. Il a même écrit, et il y a longtemps, qu’il fallait regretter que cette force religieuse fût perdue. Sur ce point au moins nous sommes en mesure de le rassurer. Cette force religieuse ne sera point perdue. Aux reconstructions qui s’imposent, aux restitutions, nous avons dit le mot aux restaurations qui s’annoncent nous venons la tête haute, fiers et tout pleins de notre passé, battus de tant d’épreuves, forgés par nos misères mêmes. Aux restaurations qui s’annoncent nous venons la mémoire pleine, le cœur plein, les mains pleines et pures.

Moi-même si depuis bientôt quinze ans (en comptant tout) mal doué de ressources, mal doué de forces de tout ordre, mal doué de talents, à travers des difficultés de toutes sortes, à travers des traverses sans nombre j’ai pu tenir le coup, si j’ai pu continuer cette œuvre, persévérer dans cette œuvre, dans cette opération incessante, c’est certainement que je suis attaché à ces cahiers, à cette institution, à cette œuvre d’un attachement, d’une liaison qui est de l’ordre mystique.

Je le disais précisément à Isaac pendant les vacances de Pâques. Nous déjeunions ensemble, une fois par an. Je lui disais : Vous croyez, vous dites que nous sommes purs, que nous avons les mains pures. Vous le croyez, vous le dites. Mais vous ne savez pas ce que vous dites. Vous ne pouvez pas mesurer ce que vous croyez. Il faut vivre à Paris, dans ce que l’on a fait de la République, pour savoir, pour mesurer ce que c’est que d’être pur.

J’ai la certitude en effet que nos amis de province nous font confiance. Mais ils ne peuvent pas savoir, ils ne peuvent pas soupçonner de quoi ils nous font confiance, quelle est la matière, le terrain de la confiance qu’ils nous font.

L’affaire Dreyfus fut un recoupement, une culmination de trois mystiques au moins. Premièrement elle fut sur le chemin de la mystique hébraïque. Pourquoi le nier. Ce serait le contraire au contraire qui serait suspect.

Il y a une politique juive. Pourquoi le nier. Ce serait le contraire au contraire qui serait suspect. Elle est sotte, comme toutes les politiques. Elle est prétentieuse, comme toutes les politiques. Elle est envahissante, comme toutes les politiques. Elle est inféconde, comme toutes les politiques. Elle fait les affaires d’Israël comme les politiciens républicains font les affaires de la République. Elle est surtout occupée, comme toutes les politiques, à étouffer, à dévorer, à supprimer sa propre mystique, la mystique dont elle est issue. Et elle ne réussit guère qu’à cela.

Loin donc qu’il faille considérer l’affaire Dreyfus comme une combinaison, politique, un agencement, comme une opération de la politique juive, il faut au contraire la considérer comme une opération, comme une œuvre, comme une explosion de la mystique juive. Les politiciens, les rabbins, les communautés d’Israël, pendant des siècles et des siècles de persécutions et d’épreuves, n’avaient que trop pris l’habitude, politique, le pli de sacrifier quelques-uns de leurs membres pour avoir la paix, la paix du ménage politique, la paix des rois et des grands, la paix de leurs débiteurs, la paix des populations et des princes, la paix des antisémites. Ils ne demandaient qu’à recommencer. Ils ne demandaient qu’à continuer. Ils ne demandaient qu’à sacrifier Dreyfus pour conjurer l’orage. La grande majorité des Juifs est comme la grande majorité des (autres) électeurs. Elle craint la guerre. Elle craint le trouble. Elle craint l’inquiétude. Elle craint, elle redoute plus que tout peut-être le simple dérangement. Elle aimerait mieux le silence, une tranquillité basse. Si on pouvait s’arranger moyennant un silence entendu, acheter la paix en livrant le bouc, payer de quelque livraison, de quelque trahison, de quelque bassesse une tranquillité précaire. Livrer le sang innocent, elle sait ce que c’est. En temps de paix elle craint la guerre. Elle a peur des coups. Elle a peur des affaires. Elle est forcée à sa propre grandeur. Elle n’est conduite à ses grands destins douloureux que forcée par une poignée de factieux, une minorité agissante, une bande d’énergumènes et de fanatiques, une bande de forcenés, groupés autour de quelques têtes qui sont très précisément les prophètes d’Israël. Israël a fourni des prophètes innombrables, des héros, des martyrs, des guerriers sans nombre. Mais enfin, en temps ordinaire, le peuple d’Israël est comme tous les peuples, il ne demande qu’à ne pas entrer dans un temps extraordinaire. Quand il est dans une période, il est comme tous les peuples, il ne demande qu’à ne pas entrer dans une époque. Quand il est dans une période, il ne demande qu’à ne pas entrer dans une crise. Quand il est dans une bonne plaine, bien grasse, où coulent les ruisseaux de lait et de miel, il ne demande qu’à ne pas remonter sur la montagne, cette montagne fût-elle la montagne de Moïse. Israël a fourni des prophètes innombrables ; plus que cela elle est elle-même prophète, elle est elle-même la race prophétique. Tout entière, en un seul corps, un seul prophète. Mais enfin elle ne demande que ceci : c’est de ne pas donner matière aux prophètes à s’exercer. Elle sait ce que ça coûte. Instinctivement, historiquement, organiquement pour ainsi dire elle sait ce que ça coûte. Sa mémoire, son instinct, son organisme même, son corps temporel, son histoire, toute sa mémoire le lui disent. Toute sa mémoire en est pleine. Vingt, quarante, cinquante siècles d’épreuves le lui disent. Des guerres sans nombre, des meurtres, des déserts, des prises de villes, des exils, des guerres étrangères, des guerres civiles, des captivités sans nombre. Cinquante siècles de misères, quelquefois dorées. Comme les misères modernes. Cinquante siècles de détresses, quelquefois anarchistes, quelquefois masquées de joies, quelquefois masquées, maquillées de voluptés. Cinquante siècles peut-être de neurasthénie. Cinquante siècles de blessures et de cicatrices, des points toujours douloureux, les Pyramides et les Champs-Élysées, les rois d’Égypte et les rois d’Orient, le fouet des eunuques et la lance romaine, le Temple détruit et non rebâti, une inexpiable dispersion leur en ont dit le prix pour leur éternité. Ils savent ce que ça coûte, eux, que d’être la voix charnelle et le corps temporel. Ils savent ce que ça coûte que de porter Dieu et ses agents les prophètes. Ses prophètes les prophètes. Alors, obscurément, ils aimeraient mieux qu’on ne recommence pas. Ils ont peur des coups. Ils en ont tant reçu. Ils aimeraient mieux qu’on n’en parle pas. Ils ont tant de fois payé pour eux-mêmes et pour les autres. On peut bien parler d’autre chose. Ils ont tant de fois payé pour tout le monde, pour nous. Si on ne parlait de rien du tout. Si on faisait des affaires, de(s) bonnes affaires. Ne triomphons pas. Ne triomphons pas d’eux. Combien de chrétiens ont été poussés à coups de lanières dans la voie du salut. C’est partout pareil. Ils ont peur des coups. Toute l’humanité a généralement peur des coups. Au moins avant. Et après. Heureusement elle n’a quelquefois pas peur des coups pendant. Les plus merveilleux soldats peut-être du grand Napoléon, ceux de la fin, ne provenaient-ils pas généralement de bandes de déserteurs et d’insoumis que les gendarmes impériaux avaient poussés, menottes aux mains, avaient refoulés comme un troupeau jusqu’en cette île de Walcheren. De là sortit pourtant Lutzen, Bautzen, la Bérésina, le glorieux Walcheren-Infanterie, 131ème de l’arme.

Ils ont tant fui, tant et de telles fuites, qu’ils savent le prix de ne pas fuir. Campés, entrés dans les peuples modernes, ils voudraient tant s’y trouver bien. Toute la politique d’Israël est de ne pas faire de bruit, dans le monde (on en a assez fait), d’acheter la paix par un silence prudent. Sauf quelques écervelés prétentieux, que tout le monde nomme, de se faire oublier. Tant de meurtrissures lui saignent encore. Mais toute la mystique d’Israël est qu’Israël poursuive dans le monde sa retentissante et douloureuse mission. De là des déchirements incroyables, les plus douloureux antagonismes intérieurs qu’il y ait eu peut-être entre une mystique et une politique. Peuple de marchands. Le même peuple de prophètes. Les uns savent pour les autres ce que c’est que des calamités.

Les uns savent pour les autres ce que c’est que des ruines ; toujours et toujours des ruines ; un amoncellement de ruines ; habiter, passer dans un peuple de ruines, dans une ville de ruines.

Je connais bien ce peuple. Il n’a pas sur la peau un point qui ne soit pas douloureux, où il n’y ait un ancien bleu, une ancienne contusion, une douleur sourde, la mémoire d’une douleur sourde, une cicatrice, une blessure, une meurtrissure d’Orient ou d’Occident. Ils ont les leurs, et toutes celles des autres. Par exemple on a meurtri comme Français tous ceux de l’Alsace et de la Lorraine annexée.

C’est bien mal connaître la politique juive, au moment même qu’on en parle, que de supposer que ce soit la politique juive et le parti juif qui aient jamais soulevé une affaire comme l’affaire Dreyfus. Au contraire. Ce ne sont jamais eux qui soulèvent les tumultes. Ils ne demandent, ils ne recherchent que le silence. Ils ne demandent qu’à se faire oublier. Sauf quelques écervelés, ils ne recherchent que l’ombre et le silence.

En fait et dans le détail même c’est ne pas connaître un mot de l’affaire Dreyfus et du dreyfusisme et notamment de la manière dont elle a commencé que de croire, que de s’imaginer qu’elle est comme une invention, une fabrication, une forgerie du parti juif, de la politique juive, que le parti juif, la politique juive ait vu de bon cœur poindre le commencement de cette affaire. C’est très exactement le contraire. Ils ne savaient pas bien, mais ils se méfiaient. Ils avaient raison de se méfier. Au point de vue des intérêts. Cette affaire, somme toute, et sous des victoires apparentes, sous des aspects de conquête(s), sous des surfaces de triomphe, leur a fait (beaucoup) plus de mal que de bien.

Au point où en est tombée aujourd’hui la courbe de l’histoire de cette affaire, nous pouvons dire en effet aujourd’hui qu’une première fois nous fûmes vainqueurs des antidreyfusistes dreyfusistes ; qu’une deuxième fois nous fûmes vaincus par les antidreyfusistes dreyfusistes ; qu’aujourd’hui enfin nous sommes en train d’être vaincus par les deux ensemble.

Ils se méfiaient. Prévoyaient-ils ce tumulte énorme, cet énorme ébranlement. On ne prévoit jamais tout. En tout cas ils n’aiment pas soulever des tumultes.

Quand donc la famille de M. Dreyfus, pour obtenir une réparation individuelle, envisageait un chambardement total de la France, et d’Israël, et de toute la chrétienté, non seulement elle allait contre la politique française, mais elle n’allait pas moins contre la politique juive qu’elle n’allait évidemment contre la politique cléricale. Une mystique peut aller contre toutes les politiques à la fois. Ceux qui apprennent l’histoire ailleurs que dans les polémiques, ceux qui essaient de la suivre dans les réalités, dans la réalité même, savent que c’est en Israël que la famille Dreyfus, que l’affaire Dreyfus naissante, que le dreyfusisme naissant rencontra d’abord les plus vives résistances. La sagesse est aussi une vertu d’Israël. S’il y a les Prophètes il y a l’Ecclésiaste. Beaucoup disaient à quoi bon. Les sages voyaient surtout qu’on allait soulever un tumulte, instituer un commencement dont on ne verrait peut-être jamais la fin, dont surtout on ne voyait pas quelle serait la fin. Dans les familles, dans le secret des familles on traitait communément de folie cette tentative. Une fois de plus la folie devait l’emporter, dans cette race élue de l’inquiétude. Plus tard, bientôt tous, ou presque tous, marchèrent, parce que quand un prophète a parlé en Israël, tous le haïssent, tous l’admirent, tous le suivent. Cinquante siècles d’épée dans les reins les forcent à marcher.

Ils reconnaissent l’épreuve avec un instinct admirable, avec un instinct de cinquante siècles. Ils reconnaissent, ils saluent le coup. C’est encore un coup de Dieu. La ville encore sera prise, le Temple détruit, les femmes emmenées. Une captivité vient, après tant de captivités. De longs convois traîneront dans le désert. Leurs cadavres jalonneront les routes d’Asie. Très bien, ils savent ce que c’est. Ils ceignent leurs reins pour ce nouveau départ. Puisqu’il faut y passer ils y passeront encore. Dieu est dur, mais il est Dieu. Il punit, et il soutient. Il mène. Eux qui ont obéi, impunément, à tant de maîtres extérieurs, temporels, ils saluent enfin le maître de la plus rigoureuse servitude, le Prophète, le maître intérieur.

Le prophète, en cette grande crise d’Israël et du monde, fut Bernard-Lazare. Saluons ici l’un des plus grands noms des temps modernes, et après Darmesteter l’un des plus grands parmi les prophètes d’Israël. Pour moi, si la vie m’en laisse l’espace, je considérerai comme une des plus grandes récompenses de ma vieillesse de pouvoir enfin fixer, restituer le portrait de cet homme extraordinaire.

J’avais commencé d’écrire un portrait de Bernard-Lazare. Mais pour ces hommes de cinquante siècles il faut bien peut-être un recul de cinquante ans. D’énormes quantités d’imbéciles, et en Israël et en Chrétienté, croient encore que Bernard-Lazare fut un jeune homme, un homme jeune, on ne sait pas bien, un jeune écrivain, venu à Paris comme tant d’autres, pour s’y pousser, pour y faire sa fortune, dans les lettres, comme on disait encore alors, dans le théâtre, dans les contes, dans les nouvelles, dans le livre, dans la nouvelle, dans le recueil, dans le conte, dans le fatras, dans le journal, dans la politique, dans toute la misère temporelle, venu au quartier, comme tous les jeunes gens de ces pays-là, un jeune juif du Midi, d’Avignon et de Vaucluse, ou des Bouches du Rhône, ou plutôt du Gard et de l’Hérault. Un jeune juif de Nîmes ou de Montpellier. Je ne serais pas surpris, j’ai même la certitude que le jeune Bernard-Lazare le croyait lui-même. Le prophète d’abord ne se connaît point. On trouverait encore des gens qui feraient tout un travail sur Bernard-Lazare symboliste et jeune poète ou ami des symbolistes ou ennemi des symbolistes. On ne sait plus. Et dans l’affaire Dreyfus même je ne serais pas surpris que l’État-Major dreyfusiste, l’entourage de Dreyfus, la famille de Dreyfus et Dreyfus lui-même aient toujours considéré Bernard-Lazare comme un agent, que l’on payait, comme une sorte de conseil juridique, ou judiciaire, non pas seulement dans les matières juridiques, comme un faiseur de mémoires, salarié, comme un publiciste, comme un pamphlétaire, à gages, comme un polémiste et un polémiqueur, comme un journaliste sans journal, comme un avocat officieux, honoré, comme un officieux, comme un avocat non plaidant. Comme un faiseur, comme un établisseur de mémoires et dossiers, comme une sorte d’avocat consultant en matières juridiques et surtout en matières politiques, enfin comme un folliculaire. Comme un écrivain professionnel. Par conséquent comme un homme que l’on méprise. Comme un homme qui travaillait, qui écrivait sur un thème. Qu’on lui donnait, qu’on lui avait donné. Comme un homme qui gagnait sa vie, qui gagnait ce qu’il pouvait, qui gagnait ce qu’il gagnait. Par conséquent comme un homme que l’on méprise. Comme un homme à la suite. Peut-être comme un agent d’exécution. Israël passe à côté du Juste, et le méprise. Israël passe à côté du Prophète, le suit et ne le voit pas.

La méconnaissance des prophètes par Israël et pourtant la conduite d’Israël par les prophètes, c’est toute l’histoire d’Israël.

La méconnaissance des saints par les pécheurs et pourtant le salut des pécheurs par les saints, c’est toute l’histoire chrétienne.

La méconnaissance des prophètes par Israël n’a d’égale, n’a de comparable, bien que fort différente, que la méconnaissance des saints par les pécheurs.

On peut même dire que la méconnaissance des prophètes par Israël est une figure de la méconnaissance des saints par les pécheurs.

Quand le prophète passe, Israël croit que c’est un publiciste. Qui sait, peut-être un sociologue.

Si on pouvait lui faire une situation en Sorbonne. Ou plutôt à l’École (pratique (?) (!) des Hautes Études. Quatrième section. Ou cinquième. Ou troisième. Enfin section des sciences religieuses. À la Sorbonne, au bout de la galerie des Sciences, escalier E, au premier étage. On pourra toujours. On est si puissant dans l’État français.

L’un des documents les plus effrayants de l’ingratitude humaine, (ici ce fut particulièrement de l’ingratitude juive, mais généralement aussi ce fut l’ingratitude de tant d’autres, sinon la nôtre, une ingratitude commune), fut la situation faite à Bernard-Lazare aussitôt après le déclenchement et le triomphe apparent, le faux triomphe de l’affaire Dreyfus. La méconnaissance totale, l’ignorance même, la solitude, l’oubli, le mépris où on le laissa tomber, où on le fit tomber, où on le fit périr. Où on le fit mourir.

— C’est de sa faute aussi s’il est mort, disent-ils dans leur incroyable, dans leur incurable bassesse, dans leur grossière promiscuité révoltante. Il ne faut jamais mourir. On a toujours tort de mourir. — Il faut donc dire, il faut donc écrire, il faut donc publier que comme il avait vécu pour eux, littéralement il est mort par eux et pour eux. Oui, oui, je sais, il est mort de ceci. Et de cela. On meurt toujours de quelque chose. Mais le mal terrible dont il est mort lui eût laissé un délai, dix, quinze, vingt ans de répit sans l’effroyable surmenage qu’il avait assumé pour sauver Dreyfus. Tension nerveuse effrayante et qui dura des années. Effroyable surmenage de corps et de tête. Surmenage de cœur, le pire de tous. Surmenage de tout.

Tous les livres