Notre Jeunesse (page 8)
Un ordre mortel pour la fécondité, pour les intérêts profonds, pour les intérêts durables de la race et du peuple, de la patrie.
En réalité la véritable situation des gens que nous avions devant nous était pendant longtemps non pas de dire et de croire Dreyfus coupable, mais de croire et de dire qu’innocent ou coupable on ne troublait pas, on ne bouleversait pas, on ne compromettait pas, on ne risquait pas pour un homme, pour un seul homme, la vie et le salut d’un peuple, l’énorme salut de tout un peuple. On sous-entendait : le salut temporel. Et précisément notre mystique chrétienne culminait si parfaitement, si exactement avec notre mystique française, avec notre mystique patriotique dans notre mystique dreyfusiste que ce qu’il faut bien voir, et ce que je dirai, ce que je mettrai dans mes confessions, c’est que nous ne nous placions pas moins qu’au point de vue du salut éternel de la France. Que disions-nous en effet ? Tout était contre nous, la sagesse et la loi, j’entends la sagesse humaine, la loi humaine. Ce que nous faisions était de l’ordre de la folie ou de l’ordre de la sainteté, qui ont tant de ressemblances, tant de secrets accords, pour la sagesse humaine, pour un regard humain. Nous allions, nous étions contre la sagesse, contre la loi. Contre la sagesse humaine, contre la loi humaine. Voici ce que je veux dire. Qu’est-ce que nous disions en effet. Les autres disaient : Un peuple, tout un peuple est un énorme assemblage des intérêts, des droits les plus légitimes. Les plus sacrés. Des milliers, des millions de vies en dépendent, dans le présent, dans le passé, (dans le futur), des milliers, des millions, des centaines de millions de vies, le constituent, dans le présent, dans le passé, (dans le futur), (des millions de mémoires), et par le jeu de l’histoire, par le dépôt de l’histoire la garde d’intérêts incalculables. De droits légitimes, sacrés, incalculables. Tout un peuple d’hommes, tout un peuple de familles ; tout un peuple de droits, tout un peuple d’intérêts, légitimes ; tout un peuple de vies ; toute une race ; tout un peuple de mémoires ; toute l’histoire, toute la montée, toute la poussée, tout le passé, tout le futur, toute la promesse d’un peuple et d’une race ; tout ce qui est inestimable, incalculable, d’un prix infini, parce que ça ne se fait qu’une fois, parce que ça ne s’obtient qu’une fois, parce que ça ne se recommencera jamais ; parce que c’est une réussite, unique ; un peuple, et notamment nommément ce peuple-ci, qui est d’un prix unique ; ce vieux peuple ; un peuple n’a pas le droit, et le premier devoir, le devoir étroit d’un peuple est de ne pas exposer tout cela, de ne pas s’exposer pour un homme, quel qu’il soit, quelque légitimes que soient ses intérêts ou ses droits. Quelque sacrés même. Un peuple n’a jamais le droit. On ne perd point une cité, un cité ne se perd point pour un (seul) citoyen. C’était le langage même et du véritable civisme et de la sagesse, c’était la sagesse même, la sagesse antique. C’était le langage de la raison. À ce point de vue il était évident que Dreyfus devait se dévouer pour la France ; non pas seulement pour le repos de la France mais pour le salut même de la France, qu’il exposait. Et s’il ne voulait pas se dévouer lui-même, dans le besoin on devait le dévouer. Et nous que disions-nous. Nous disions une seule injustice, un seul crime, une seule illégalité, surtout si elle est officiellement enregistrée, confirmée, une seule injure à l’humanité, une seule injure à la justice et au droit, surtout si elle est universellement, légalement, nationalement, commodément acceptée, un seul crime rompt et suffit à rompre tout le pacte social, tout le contrat social, une seule forfaiture, un seul déshonneur suffit à perdre, d’honneur, à déshonorer tout un peuple. C’est un point de gangrène, qui corrompt tout le corps. Ce que nous défendons, ce n’est pas seulement notre honneur. Ce n’est pas seulement l’honneur de tout notre peuple, dans le présent, c’est l’honneur historique de notre peuple, tout l’honneur historique de toute notre race, l’honneur de nos aïeux, l’honneur de nos enfants. Et plus nous avons de passé, plus nous avons de mémoire, (plus ainsi, comme vous le dites, nous avons de responsabilité), plus ainsi aussi ici nous devons la défendre ainsi. Plus nous avons de passé derrière nous, plus (justement) il nous faut le défendre ainsi, le garder pur. Je rendrai mon sang pur comme je l’ai reçu. C’était la règle et l’honneur et la poussée cornélienne, la vieille poussée cornélienne. C’était la règle et l’honneur et la poussée chrétienne. Une seule tache entache toute une famille. Elle entache aussi tout un peuple. Un seul point marque l’honneur de toute une famille. Un seul point marque aussi l’honneur de tout un peuple. Un peuple ne peut pas rester sur une injure, subie, exercée, sur un crime, aussi solennellement, aussi définitivement endossé. L’honneur d’un peuple est d’un seul tenant.
Qu’est-ce à dire, à moins de ne pas savoir un mot de français, sinon que nos adversaires parlaient le langage de la raison d’État, qui n’est pas seulement le langage de la raison politique et parlementaire, du méprisable intérêt politique et parlementaire, mais beaucoup plus exactement, beaucoup plus haut qui est le langage, le très respectable langage de la continuité, de la continuation temporelle du peuple et de la race, du salut temporel du peuple et de la race. Ils n’allaient pas à moins. Et nous par un mouvement chrétien profond, par une poussée très profonde révolutionnaire et ensemble traditionnelle de christianisme, suivant en ceci une tradition chrétienne des plus profondes, des plus vivaces, des plus dans la ligne, dans l’axe et au cœur du christianisme, nous nous n’allions pas à moins qu’à nous élever je ne dis pas (jusqu’)à la conception mais à la passion, mais au souci d’un salut éternel, du salut éternel de ce peuple, nous n’atteignions pas à moins qu’à vivre dans un souci constant, dans une préoccupation, dans une angoisse mortelle, éternelle, dans une anxiété constante du salut éternel de notre peuple, du salut éternel de notre race. Tout au fond nous étions les hommes du salut éternel et nos adversaires étaient les hommes du salut temporel. Voilà la vraie, la réelle division de l’affaire Dreyfus. Tout au fond nous ne voulions pas que la France fût constituée en état de péché mortel. Il n’y a que la doctrine chrétienne au monde, dans le monde moderne, dans aucun monde, qui mette à ce point, aussi délibérément, aussi totalement, aussi absolument la mort temporelle comme rien, comme une insignifiance, comme un zéro au prix de la mort éternelle, et le risque de la mort temporelle comme rien au prix du péché, mortel, au prix du risque de la mort éternelle. Tout au fond nous ne voulions pas que par un seul péché mortel, complaisamment accepté, complaisamment endossé, complaisamment acquis pour ainsi dire notre France fût non pas seulement déshonorée devant le monde et devant l’histoire : qu’elle fût proprement constituée en état de péché mortel. Un jour, au point le plus douloureux de cette crise, un ami vint me voir, qui fortuitement passait par Paris. Un ami qui était chrétien. — Je ne connais pas cette affaire, me dit-il. Je vis dans le fond de ma province. J’ai assez de mal à gagner ma vie. Je ne connais rien de cette affaire. Je ne soupçonnais pas l’état où je trouve Paris. Mais enfin on ne peut pas sacrifier tout un peuple pour un homme. Je n’eus rien à lui répondre que de prendre un livre dans mon armoire, un petit livre cartonné, une petite édition Hachette — 27. lui dis-je. « Or vous demant-je, fist-il, lequel vous ameriés miex, ou que vous fussiés mesiaus, (mesiaus, c’est lépreux), ou que vous eussiés fait un pechié mortel ? » Et je, qui onques ne li menti, li respondi que je en ameroie miex avoir fait trente que estre mesiaus. Et quant li frere s’en furent parti, (c’étaient deux frères qu’il avait appelés), il m’appela tout seul, et me fist seoir à ses piez et me dist : « Comment me deistes-vous hier ce ? » Et je li diz que encore li disoie-je. Et il me dist : « Vous deistes comme hastis musarz ; car vous devez savoir que nulle si laide mezelerie n’est comme d’estre en pechié mortel, pour ce que l’ame qui est en pechié mortel est semblable au dyable : par quoy nulle si laide meselerie ne puet estre.
28. — « Et bien est voirs que quant li hom meurt, il est gueris de la meselerie dou cors ; mais quant li hom qui a fait le pechié mortel meurt, il ne sait pas ne n’est certeins que il ait eu en sa vie tel repentance que Diex li ait pardonnei : par quoy grant poour doit avoir que celle mezelerie li dure tant comme Diex yert en paradis. Si vous pri, fist-il, tant comme je puis, que vous metés votre cuer à ce, pour l’amour de Dieu et de moy, que vous amissiez miex que touz meschiez avenist au cors, de mezelerie et de toute maladie, que ce que li pechiés mortex venist à l’ame de vous. » On voit que si pour une présentation, dans une présentation récente, je me référais à ce grand chroniqueur ; à ce grand chroniqueur d’un autre grand saint ; et d’un autre grand saint français, j’avais pour le faire de multiples autorités de raison.
Mais tel est le jeu des partis. Les partis politiques, les partis parlementaires, tous les partis politiques ne peuvent tenir aucun propos que dans le langage politique, parlementaire, ils ne peuvent engager, soutenir aucune action que sur le terrain, sur le plan politique, parlementaire. Et surtout, et en outre, et naturellement ils veulent que nous en fassions autant. Que nous soyons constamment avec eux, parmi eux. De tout ce que nous faisons, de tout ce qui fait la vie et la force d’un peuple, de nos actes et de nos œuvres, de nos opérations et de nos conduites, de nos âmes et de nos vies ils effectuent incessamment, automatiquement, presque innocemment une traduction en langage politique, parlementaire, une réduction, un rabattement, une projection, un report sur le plan politique, parlementaire. Ainsi ils n’y entendent, ils n’y comprennent rien, et ils empêchent les autres d’y rien comprendre. Ils nous déforment, ils nous dénaturent incessamment et en eux-mêmes dans leur propre imagination et auprès de ceux qui les suivent, de ceux qui en sont, dans les imaginations de ceux qui les suivent. Tout ce que nous disons, tout ce que nous faisons, ils le traduisent, ils le trahissent. Traducunt. Tradunt. On ne sait jamais s’ils vous font plus de tort, s’ils vous dénaturent plus quand ils vous combattent ou quand ils vous soutiennent, quand ils vous combattent ou quand ils vous adoptent, car quand ils vous combattent ils vous combattent en langage politique sur le plan politique et quand ils vous soutiennent, c’est peut-être pire, car ils vous soutiennent, ils vous adoptent en langage politique sur le plan politique. Et dans ces tiraillements contraires ils ont également et contrairement tort, ils sont également et contrairement insuffisants. Ils sont également et contrairement des dénaturants. Ils ne présentent, ils ne se représentent, ils ne conçoivent également et contrairement qu’une vie diminuée, une vie dénaturée. Un fantôme, un squelette, un plan, une projection de vie. Quand ils sont contre vous, ils vous combattent et vous feraient un tort mortel. Quand ils sont pour vous, et qu’ils croient que vous êtes pour eux, ils vous accaparent et vous font certainement un tort mortel. Ils veulent alors vous endosser, et qu’on les endosse. Ils vous protègent. Quand ils vous combattent, ils combattent vos mystiques par des bassesses politiques, par de basses politiques. Quand ils vous soutiennent ils traduisent, ce qui est infiniment pire, ils traduisent vos mystiques par des bassesses politiques, par de basses politiques. Et ce que nous avons fait pour nos mystiques, l’ayant interprété pour leurs politiques, pour les politiques correspondantes, pour les politiques issues, c’est là-dessus précisément qu’ils se fondent, c’est là-dessus qu’ils arguënt pour nous lier à leurs politiques, à ces politiques, pour nous interdire les autres mystiques, transférant ainsi, transférant arbitrairement dans le monde des mystiques des oppositions, des contrariétés qui n’existent, qui ne se produisent, qui ne jouent que sur le plan politique.
C’est ainsi que les partis vous récompensent de ce que vous avez fait pour eux dans les moments où ils étaient en danger ; je veux dire de ce que vous avez fait pour les mystiques dont ils sont issus, pour les mystiques dont ils vivent, pour les mystiques qu’ils exploitent, qu’ils parasitent. C’est de cela précisément qu’ils prennent barre, qu’ils veulent prendre barre sur vous, c’est partant de cela qu’ils veulent vous lier à leurs politiques, vous interdire les autres mystiques.
Parce que depuis la dégradation de la mystique dreyfusiste en politique dreyfusiste, remontant tous les courants de toutes les puissances, remontant des épaules toutes les puissances de tyrannie, toutes les démagogies de tous nos amis (politiques) nous avons risqué, nous avons éprouvé quinze ans de misère pour la défense des libertés privées, des libertés profondes, des libertés chrétiennes, pour la défense des consciences chrétiennes, pour nous récompenser les politiques, les politiciens réactionnaires nous interdisaient volontiers d’être républicains. Et parce que nous avons mis non pas comme ces ouvriers des semaines et des mois mais quinze années de misère au service de la République, pour nous récompenser les politiques, les politiciens républicains nous interdiraient volontiers d’être chrétiens. Ainsi la République serait le régime de la liberté de conscience pour tout le monde, excepté précisément pour nous, précisément pour nous récompenser de ce que nous l’avons quinze ans défendue, de ce que nous la défendons, de ce que nous la défendrons encore. Pour nous récompenser d’avoir mis quinze ans de misère au service de la République, d’avoir défendu, d’avoir sauvé un régime qui est le régime de la liberté de conscience, on accorderait la liberté de conscience à tout le monde, excepté seulement à nous. Nous nous passerons de la permission de ces messieurs. Nous ne vivons pas, nous ne nous mouvons pas sur le même plan qu’eux. Leurs débats ne sont pas les nôtres. Les douloureux débats que nous avons, que nous soutenons parfois n’ont rien de commun avec leurs faciles, avec leurs superficielles polémiques.
La République serait le régime de la liberté de conscience pour tout le monde, excepté précisément pour les républicains.
Nous demanderons à ces messieurs la permission de nous passer de leur permission. Nos cahiers sont devenus, non point par le hasard, mais ils se sont constitués par une lente élaboration, par de puissantes, par de secrètes affinités, par une sorte de longue évaporation de la politique, comme une compagnie parfaitement libre d’hommes qui tous croient à quelque chose, à commencer par la typographie, qui est un des plus beaux art et métier. Malgré les partis, malgré les (hommes) politiques, malgré les politiciens contraires, (contraires à nous, contraires entre eux), c’est cela que nous resterons.
Voilà, mon cher Variot, quelques-uns des propos que j’eusse tenus aux cahiers le jeudi, si on y parlait moins haut, et si on m’y laissait quelquefois la parole. Dans ces cahiers de M. Milliet vous trouverez ce que c’était que cette mystique républicaine. Et vous monsieur qui me demandez qu’il faudrait bien définir un peu par voie de raison démonstrative, par voie de raisonnement de raison ratiocinante ce que c’est que mystique, et ce que c’est que politique, quid sit mysticum, et quid politicum, la mystique républicaine, c’était quand on mourait pour la République, la politique républicaine, c’est à présent qu’on en vit. Vous comprenez, n’est-ce pas.
Les papiers de M. Milliet que nous publierons donneront immédiatement l’impression d’avoir eux-mêmes été choisis d’un monceau énorme de papiers. On ne peut naturellement tout donner. À partir du moment où M. Milliet m’apporta les premiers paquets de sa copie, un grand débat s’éleva entre nous. Il voulait toujours, par discrétion, en supprimer. Mais j’ai toujours tout gardé, parce que c’était le meilleur. On en avait assez supprimé pour passer des textes à la copie, pour constituer la copie elle-même. — Cette lettre est trop intime, disait-il. — C’est précisément parce qu’elle est intime que je la garde. Il avait marqué au crayon les passages qu’il pensait que l’on pouvait supprimer. J’achetai une gomme exprès pour effacer son crayon. Il voulait s’effacer. Je lui dis : Paraissez au contraire. Un homme qui ne se propose plus que de se rappeler exactement, fidèlement, réellement sa vie et de la représenter est, devient lui-même le meilleur des papiers, le meilleur des monuments, le meilleur des témoins ; le meilleur des textes ; il apporte infiniment plus que le meilleur des papiers ; il est infiniment plus que le meilleur des papiers ; il apporte, à infiniment près, le meilleur des témoignages.
Vous remarquerez, Variot, vous entendrez le ton de ces mémoires. C’est le ton même du temps. Je ne serais pas surpris qu’un imbécile, et qui manquerait du sens historique trouvât ce ton un peu ridicule. Il est passé. Ces hommes, qui avaient ce ton, ont fait de grandes choses. Et nous ?
Le civisme aussi paraît aujourd’hui ridicule. Civique est un adjectif aujourd’hui qui se porte très mal. Il sonne en ique. Civique a l’air de rimer avec bourrique et avec atavique. Et même avec ataxique. Que des vieillards, que des malades, que des mourants se fissent (trans)porter aux urnes, évidemment ce n’est pas les cuirassiers de Morsbronn. Pourtant tous ceux qui ont vu Coppée se faire porter mourant à l’Académie pour assurer l’élection de M. Richepin ont trouvé que c’était très grand.
La seule valeur, la seule force du royalisme, mon cher Variot, la seule force d’une monarchie traditionnelle, c’est que le roi est plus ou moins aimé. La seule force de la République, c’est que la République est plus ou moins aimée. La seule force, la seule valeur, la seule dignité de tout, c’est d’être aimé. Que tant d’hommes aient tant vécu et tant souffert pour la République, qu’ils aient tant cru en elle, qu’ils soient tant morts pour elle, que pour elle ils aient supporté tant d’épreuves, souvent extrêmes, voilà ce qui compte, voilà ce qui m’intéresse, voilà ce qui existe. Voilà ce qui fonde, voilà ce qui fait la légitimité d’un régime. Quand je trouve dans l’Action française tant de dérisions et tant de sarcasmes, souvent tant d’injures, j’en suis peiné, car il s’agit d’hommes qui veulent restaurer, restituer les plus anciennes dignités de notre race et on ne fonde, on ne refonde aucune culture sur la dérision et la dérision et le sarcasme et l’injure sont des barbaries. Ils sont même des barbarismes. On ne fonde, on ne refonde, on ne restaure, on ne restitue rien sur la dérision. Des calembours ne font pas une restitution de culture. J’avoue que je n’arrive point à comprendre tout ce que l’on met, tout ce qu’il y a évidemment d’esprit dans cette graphie de Respubliquains que l’on nous répète à satiété. Cela me paraît un peu du même ordre que les sots de l’autre côté qui écrivent toujours le roy. Avec un y. Cet s et ce qu me paraissent du même alphabet que cet y. J’ai peur qu’il ne soit presque également sot de se moquer de l’un et de l’autre. Le roi a pour lui toute la majesté de la tradition française. La République a pour elle toute la grandeur de la tradition républicaine. Si on met cet s à Respubliquains on ne fait rien, on ne peut rien faire que de lui conférer un peu de la majesté romaine. Je suis plongé en ce moment-ci, pour des raisons particulières, dans le de Viris. J’avoue que respublica y est un mot d’une grandeur extraordinaire. D’une amplitude, d’une voûte romaine. Quant au changement de c en qu, au féminin de public en publique, il ne me paraît pas plus déshonorant que le féminin de Turc en Turque, et de Grec en Grecque, et de sec en sèche comme la grammaire (française) nous l’enseigne. On a le féminin qu’on peut. Quand je trouve dans l’Action française, dans Maurras des raisonnements, des logiques d’une rigueur implacable, des explications impeccables, invincibles comme quoi la royauté vaut mieux que la république, et la monarchie que la république, et surtout le royalisme mieux que le républicanisme et le monarchisme mieux que le républicanisme, j’avoue que si je voulais parler grossièrement je dirais que ça ne prend pas. On pense bien ce que je veux dire. Ça ne prend pas comme un mordant prend ou ne prend pas sur un vernis. Ça n’entre pas. Des explications, toute notre éducation, toute notre formation intellectuelle, universitaire, scolaire nous a tellement appris à en donner, à en faire, des explications et des explications, que nous en sommes saturés. Au besoin nous ferions les siennes. Nous allons au devant des siennes, et c’est précisément ce qui les émousse pour nous. Nous sortons d’en prendre. Nous savons y faire. Dans le besoin nous les ferions. Mais qu’au courant de la plume, et peut-être, sans doute sans qu’il y ait pensé dans un article de Maurras je trouve, comme il arrive, non point comme un argument, présentée comme un argument, mais comme oubliée au contraire cette simple phrase : Nous serions prêts à mourir pour le roi, pour le rétablissement de notre roi, oh alors on me dit quelque chose, alors on commence à causer. Sachant, d’un tel homme, que c’est vrai comme il le dit, alors j’écoute, alors j’entends, alors je m’arrête, alors je suis saisi, alors on me dit quelque chose. Et l’autre jour aux cahiers, cet autre jeudi, quand on eut discuté bien abondamment, quand on eut commis bien abondamment ce péché de l’explication, quand tout à coup Michel Arnauld, un peu comme exaspéré, un peu comme à bout, de cette voix grave et sereine, douce et profonde, blonde, légèrement voilée, sérieuse, soucieuse comme tout le monde, à peine railleuse et prête au combat que nous lui connaissons, que nous aimons en lui depuis dix-huit ans, interrompit, conclut presque brusquement : Tout cela c’est très bien parce qu’ils ne sont qu’une menace imprécise et théorique. Mais le jour où ils deviendraient une menace réelle ils verraient ce que nous sommes encore capables de faire pour la République, tout le monde comprit qu’enfin on venait de dire quelque chose.