Notre Jeunesse (page 7)

Charles Péguy · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Notre Jeunesse · 8 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Et dans le même numéro du Matin, pour que ce soit complet, cette extraordinaire nouvelle, cette extraordinaire annonce de Salonique : les bateliers juifs exerçant un boycottage turc des marchandises grecques. C’est assez bien. Le boycottage antigrec à Salonique. — Constantinople, 12 juin. — Les bateliers de Salonique, qui pour la plupart sont des israélites, (c’est encore moi qui souligne), ont décrété le boycottage des steamers grecs.

Ici cependant, l’agitation antigrecque semble devenir moins violente et on espère que le gouvernement prendra les mesures nécessaires pour empêcher toute nouvelle propagation du mouvement. (Times.) Singulier peuple, qui a toutes ses querelles, propres, et qui épouse les querelles des autres, qui a toutes ses infortunes propres et épouse les fortunes et les infortunes des autres.

Par un mouvement parallèle, comparable, analogue, assimilable à plusieurs mouvements que nous avons déjà trouvés, dans cette matière même, sur ce point même les antisémites sont beaucoup trop modernes. Ils sont beaucoup plus modernes que nous. Ils sont beaucoup plus modernes qu’ils ne le veulent. Ils sont beaucoup plus modernes qu’ils ne le croient. Ils sont beaucoup plus enfoncés dans le monde moderne qu’ils ne le veulent et qu’ils ne le croient et que nous ne le sommes, ils en sont beaucoup plus teintés. C’est faire beaucoup d’honneur au monde moderne, c’est aussi pour ainsi dire en un certain sens le méconnaître, méconnaître justement son modernisme, sa modernité, ce qu’il est, c’est en méconnaître le virus que de dire : Le monde moderne est une invention, une forgerie, une fabrication, le monde moderne est inventé, a été inventé, monté, de toutes pièces, par les Juifs sur nous et contre nous. C’est un régime qu’ils ont fait de leurs mains, qu’ils nous imposent, où ils nous dominent, où ils nous gouvernent, où ils nous tyrannisent ; où ils sont parfaitement heureux, où nous sommes, où ils nous rendent parfaitement malheureux.

C’est bien mal connaître le monde moderne, que de parler ainsi. C’est lui faire beaucoup d’honneur. C’est le connaître, c’est le voir bien superficiellement. C’est en méconnaître bien gravement, (bien légèrement), le virus, toute la nocivité. C’est bien en méconnaître toute la misère et la détresse. Premièrement le monde moderne est beaucoup moins monté. Il est beaucoup plus une maladie naturelle. Deuxièmement cette maladie naturelle est beaucoup plus grave, beaucoup plus profonde, beaucoup plus universelle.

Nul n’en profite et tout le monde en souffre. Tout le monde en est atteint. Les modernes mêmes en souffrent. Ceux qui s’en vantent, qui s’en glorifient, qui s’en réjouissent, en souffrent. Ceux qui l’aiment le mieux, aiment leur mal. Ceux mêmes que l’on croit qui n’en souffrent pas en souffrent. Ceux qui font les heureux sont aussi malheureux, plus malheureux que les autres, plus malheureux que nous. Dans le monde moderne, tout le monde souffre du mal moderne. Ceux qui font que ça leur profite sont aussi malheureux, plus malheureux que nous. Tout le monde est malheureux dans le monde moderne.

Les Juifs sont plus malheureux que les autres. Loin que le monde moderne les favorise particulièrement, leur soit particulièrement avantageux, leur ait fait un siècle de repos, une résidence de quiétude et de privilège, au contraire le monde moderne a ajouté sa dispersion propre moderne, sa dispersion intérieure, à leur dispersion séculaire, à leur dispersion ethnique, à leur antique dispersion. Le monde moderne a ajouté son trouble à leur trouble ; dans le monde moderne ils cumulent ; le monde moderne a ajouté sa misère à leur misère, sa détresse à leur antique détresse ; il a ajouté sa mortelle inquiétude, son inquiétude incurable à la mortelle, à l’inquiétude incurable de la race, à l’inquiétude propre, à l’antique, à l’éternelle inquiétude.

Il a ajouté l’inquiétude universelle à l’inquiétude propre.

Ainsi ils cumulent. Ils sont à l’intersection. Ils se recoupent sur eux-mêmes. Ils recoupent l’inquiétude juive, qui est leur, par l’inquiétude moderne, qui est nôtre et leur. Ils subissent, ils reçoivent ensemble, à cette intersection, l’inquiétude verticale et l’inquiétude horizontale ; l’inquiétude descendante verticale et l’inquiétude étale horizontale ; l’inquiétude verticale de la race, l’inquiétude horizontale de l’âge, du temps.

Dans cette âpre, dans cette mortelle concurrence du monde moderne, dans cette compromission, dans cette compétition perpétuelle ils sont plus chargés que nous. Ils cumulent. Ils sont doublement chargés. Ils cumulent deux charges. La charge juive et la charge moderne. La charge de l’inquiétude juive et la charge de l’inquiétude moderne. Le mutuel appui qu’ils se prêtent, (et que l’on a beaucoup exagéré, car il y a aussi, naturellement, des inquiétudes intérieures, des haines, des rivalités, des compétitions, des ressentiments intérieurs ; et pour prendre tout de suite un exemple éclatant, l’exemple culminant, la personne et la si grande philosophie de M. Bergson, qui demeurera dans l’histoire, qui sera comptée parmi les cinq ou six grandes philosophies, de tout le monde, ne sont point détestées, haïes, combattues par personne, dans le parti intellectuel, autant que par certains, par quelques professeurs juifs notamment de philosophie), le mutuel appui qu’ils se prêtent est amplement compensé, plus que compensé par cette effrayante, par cette croissante poussée de l’antisémitisme qu’ils reçoivent tous ensemble. Qu’ils ont constamment à repousser, à réfuter, à rétorquer tous ensemble. Combien n’ai-je point connu de carrières de juifs, de pauvres gens, fonctionnaires, professeurs, qui ont été brisées, qui sont encore brisées, pour toujours, par le double mécanisme suivant : pendant toute la poussée de l’antisémitisme victorieux et gouvernemental on a brisé leur carrière parce qu’ils étaient Juifs ; (et les chrétiens parce qu’ils étaient dreyfusistes). Et aussitôt après pendant toute la poussée du dreyfusisme victorieux mais gouvernemental on a brisé leurs carrières parce qu’on était combiste et qu’avec nous ils étaient demeurés dreyfusistes purs. C’est ainsi, par ce double mécanisme, qu’ils partagent avec nous, fraternellement, une misère double, une double infortune inexpiable.

Dans cette course du monde moderne ils sont comme nous, plus que nous ils sont lourdement, doublement chargés.

Les antisémites parlent des Juifs. Je préviens que je vais dire une énormité : Les antisémites ne connaissent point les Juifs. Ils en parlent, mais ils ne les connaissent point. Ils en souffrent, évidemment beaucoup, mais ils ne les connaissent point. Les antisémites riches connaissent peut-être les Juifs riches. Les antisémites capitalistes connaissent peut-être les Juifs capitalistes. Les antisémites d’affaires connaissent peut-être les Juifs d’affaires. Pour la même raison je ne connais guère que des Juifs pauvres et des Juifs misérables. Il y en a. Il y en a tant que l’on n’en sait pas le nombre. J’en vois partout.

Il ne sera pas dit qu’un chrétien n’aura pas porté témoignage pour eux. Il ne sera pas dit que je n’aurai pas témoigné pour eux. Comme il ne sera pas dit qu’un chrétien ne témoignera pas pour Bernard-Lazare.

Depuis vingt ans je les ai éprouvés, nous nous sommes éprouvés mutuellement. Je les ai trouvés toujours solides au poste, autant que personne, affectueux, solides, d’une tendresse propre, autant que personne, d’un attachement, d’un dévouement, d’une piété inébranlable, d’une fidélité, à toute épreuve, d’une amitié réellement mystique, d’un attachement, d’une fidélité inébranlable à la mystique de l’amitié.

L’argent est tout, domine tout dans le monde moderne à un tel point, si entièrement, si totalement que la séparation sociale horizontale des riches et des pauvres est devenue infiniment plus grave, plus coupante, plus absolue si je puis dire que la séparation verticale de race des juifs et des chrétiens. La dureté du monde moderne sur les pauvres, contre les pauvres, est devenue si totale, si effrayante, si impie ensemble sur les uns et sur les autres, contre les uns et contre les autres.

Dans le monde moderne les connaissances ne se font, ne se propagent que horizontalement, parmi les riches entre eux, ou parmi les pauvres entre eux. Par couches horizontales.

Pauvre je porterai témoignage pour les Juifs pauvres. Dans la commune pauvreté, dans la misère commune pendant vingt ans je les ai trouvés d’une sûreté, d’une fidélité, d’un dévouement, d’une solidité, d’un attachement, d’une mystique, d’une piété dans l’amitié inébranlable. Ils y ont d’autant plus de mérite, ils y ont d’autant plus de vertu qu’en même temps, en plus de nous, ils ont sans cesse à lutter contre les accusations, contre les inculpations, contre les calomnies de l’antisémitisme, qui sont précisément toutes les accusations du contraire.

Que voyons-nous. Car enfin il ne faut parler que de ce que nous voyons, il ne faut dire que ce que nous voyons ; que voyons-nous. Dans cette galère du monde moderne je les vois qui rament à leur banc, autant et plus que d’autres, autant et plus que nous. Autant et plus que nous subissant le sort commun. Dans cet enfer temporel du monde moderne je les vois comme nous, autant et plus que nous, trimant comme nous, éprouvés comme nous. Épuisés comme nous. Surmenés comme nous. Dans les maladies, dans les fatigues, dans la neurasthénie, dans tous les surmenages, dans cet enfer temporel j’en connais des centaines, j’en vois des milliers qui aussi difficilement, plus difficilement, plus misérablement que nous gagnent péniblement leur misérable vie.

Dans cet enfer commun.

Des riches il y aurait beaucoup à dire. Je les connais beaucoup moins. Ce que je puis dire, c’est que depuis vingt ans j’ai passé par beaucoup de mains. Le seul de mes créanciers qui se soit conduit avec moi non pas seulement comme un usurier, mais ce qui est un peu plus, comme un créancier, comme un usurier de Balzac, le seul de mes créanciers qui m’ait traité avec une dureté balzacienne, avec la dureté, la cruauté d’un usurier de Balzac n’était point un Juif. C’était un Français, j’ai honte à le dire, on a honte à le dire, c’était hélas un « chrétien », trente fois millionnaire. Que n’aurait-on pas dit s’il avait été Juif.

Jusqu’à quel point leurs riches les aident-ils. Je soupçonne qu’ils les aident un peu plus que les nôtres ne nous aident. Mais enfin il ne faudrait peut-être pas le leur reprocher. C’est ce que je disais à un jeune antisémite, joyeux mais qui m’écoute ; sous une forme que je me permets de trouver saisissante. Je lui disais : Mais enfin, pensez-y, c’est pas facile d’être Juif. Vous leur faites toujours des reproches contradictoires. Quand leurs riches ne les soutiennent pas, quand leurs riches sont durs vous dites : C’est pas étonnant, ils sont Juifs. Quand leurs riches les soutiennent, vous dites : C’est pas étonnant, ils sont Juifs. Ils se soutiennent entre eux. — Mais, mon ami, les riches chrétiens n’ont qu’à en faire autant. Nous n’empêchons pas les chrétiens riches de nous soutenir entre nous.

C’est pas facile d’être Juif. Avec vous. Et même sans vous. Quand ils demeurent insensibles aux appels de leurs frères, aux cris des persécutés, aux plaintes, aux lamentations de leurs frères meurtris dans tout le monde vous dites : C’est des mauvais Juifs. Et s’ils ouvrent seulement l’oreille aux lamentations qui montent du Danube et du Dnièpr vous dites : Ils nous trahissent. C’est des mauvais Français.

Ainsi vous les poursuivez, vous les accablez sans cesse de reproches contradictoires. Vous dites : Leur finance est juive, elle n’est pas française. — Et la finance française, mon ami, est-ce qu’elle est française.

Est-ce qu’il y a une finance qui est française.

Vous les accablez sans cesse de reproches contradictoires. Au fond, ce que vous voudriez, c’est qu’il n’existent pas. Mais cela, c’est une autre question.

Que n’aurait-on pas dit s’il avait été Juif. Ils sont victimes d’une illusion d’optique très fréquente, très connue dans les autres ordres, dans l’ordre de l’optique même. De l’optique propre. Comme on pense toujours à eux, à présent, comme on ne pense qu’à eux, comme l’attention est toujours portée sur eux, depuis que la question de l’antisémitisme est soulevée (et sur cette question même de l’antisémitisme il faudrait (en) faire toute une histoire, il faudrait en faire l’histoire, voir comment il vient pour un tiers d’eux, pour un tiers des antisémites, professionnels, et pour les deux autres tiers, comme disait un professeur, pour les deux autres tiers de mécanismes), depuis que la question de l’antisémitisme est ainsi posée, comme on ne pense qu’à eux, comme toute l’attention est toujours sur eux, comme ils sont toujours dans le faisceau de lumière, comme ils sont toujours dans le blanc du regard ils sont très exactement victimes de cette illusion d’optique bien connue qui nous fait voir un carré blanc sur noir beaucoup plus grand que le même carré noir sur blanc, qui paraît tout petit. Tout carré blanc sur noir paraît beaucoup plus grand que le même carré noir sur blanc. Tout ainsi tout acte, toute opération, tout carré juif sur chrétien nous paraît, nous le voyons beaucoup plus grand que le même carré chrétien sur juif. C’est une pure illusion d’optique historique, d’optique pour ainsi dire géographique et topographique, d’optique politique et sociale qu’il y aura lieu quelque jour d’examiner dans un plus grand détail.

Pour mesurer toute la valeur, toute la grandeur, toute l’amplitude, tout l’angle de cette illusion, pour corriger cet angle d’erreur, pour faire la correction, les corrections nécessaires, pour nous redonner, pour retrouver la ligne, la direction, pour nous redonner, pour retrouver la justice et la justesse, il est un exercice salubre, excellent pour la justice, pour la justesse, pour la bonne santé intellectuelle et morale, excellent pour l’hygiène intellectuelle et mentale, un exercice salutaire, une sorte de gymnastique suédoise de l’esprit, un Müller mental. Il consiste à faire la meilleure des preuves, qui est la preuve par le contraire. Est-ce Pesloüan, est-ce moi qui l’avons inventé. Les questions d’origine se perdent toujours dans la nuit des temps. C’est plutôt nous deux. Ce que je sais c’est que nous le pratiquons souvent ensemble, dans nos pourparlers d’expérience. Les résultats sont toujours merveilleux. Il consiste à faire le contraire. C’est un exercice d’assouplissement, de rectification merveilleux. Il consiste à retenir certains faits, nombreux, à mesure qu’ils passent, et à dire, à se demander, de l’auteur, ce que nous venons par exemple de nous demander une fois : Qu’est-ce qu’on dirait s’il était Juif. Non seulement cet exercice rend toujours, mais on est surpris de voir comme il rend, comme il rectifie. Combien il rend. On voit vite alors, on compte aisément que les plus grands scandales et les plus nombreux ne sont point des scandales juifs. Et il s’en faut.

Sans nous livrer délibérément ici à cet exercice, n’est-il pas frappant déjà, au premier abord, que nos grandes hontes, nos hontes nationales, Jaurès, Hervé, Thalamas, ne sont point juives, ne sont point des Juifs. Il est même très remarquable au contraire, une fois que l’on compte ainsi, combien peu de nos hontes sont juives, il est remarquable que parmi les protagonistes de nos hontes nationales il n’y a aucun Juif. Qu’est-ce que l’on dirait si Jaurès était juif. Qu’est-ce que l’on dirait, surtout, si Hervé était juif. C’est-à-dire, précisément, si un Juif avait été lâche le vingtième de ce que Jaurès l’a été, si un Juif avait dit contre la patrie, française, avait prononcé, contre notre patrie, le vingtième des monstruosités que notre compatriote Hervé a si superbement sorties, qu’est-ce qu’on aurait dit. Et pareillement qu’est-ce que l’on dirait si Thalamas était juif.

Pour prendre un exemple d’épisode, tout petit, mais d’autant mieux dessiné peut-être, d’autant mieux caractérisé, d’autant mieux (dé)limité, d’autant plus aisé, plus facile à saisir, qu’est-ce qu’on aurait dit dans un débat récent, dans un monde très spécial, si c’eût été M. Bataille qui eût été juif et madame Bernhardt qui ne l’eût pas été.

Dans l’affaire Dreyfus même, sans y revenir, ou plutôt sans y entrer, dans l’État-Major même du dreyfusisme et de l’affaire Dreyfus il est fort notable que ce sont les Juifs, les grands Juifs qui ont encore le moins faibli. L’exemple de M. Joseph Reinach est caractéristique. On peut dire que dans l’affaire Dreyfus, dans l’État-Major de l’affaire Dreyfus et du parti dreyfusiste il représentait en un certain sens, et même pour ainsi dire officiellement, ce que l’on a nommé le parti juif. Dans le parti politique dreyfusiste il représentait pour ainsi dire le parti politique juif. Seul en outre il était d’un volume politique et social, d’un ordre de grandeur au moins égal à celui d’un Jaurès. Or que voyons-nous. Il faut toujours dire ce que l’on voit. Surtout il faut toujours, ce qui est plus difficile, voir ce que l’on voit. Nous voyons que de tout notre État-Major il est le seul qui n’ait point faibli devant les démagogies dreyfusistes, devant les démagogies politiques issues de notre mystique dreyfusiste. Il est le seul notamment qui n’ait pas faibli, qui n’ait pas plié devant la démagogie combiste, devant la démagogie de la tyrannie combiste. Il est le seul nommément, et ceci est d’autant plus remarquable qu’il est par toute sa carrière un homme politique, il est le seul qui un des premiers se soit résolument opposé à la délation aux Droits de l’Homme, comme on le voit dans le dossier que nous avons constitué en ce temps. Si l’on voulait bien prendre la peine de lire les six ou sept gros volumes de son Histoire de l’affaire Dreyfus et si on ne laissait pas au seul M. Sorel tout le soin de les lire, on verrait aussitôt que nul (historien) ne fut aussi sévère que lui pour toutes les démagogies dreyfusistes, issues du dreyfusisme, pour toutes les déviations politiques, pour toutes les dégradations du dreyfusisme. On en est même surpris. Il y a là comme une sorte de stoïcisme politique assez curieux. Et même quelquefois comme une espèce de gageure. On est surpris, et c’est bien le plus grand éloge que je connaisse d’un homme, on est surpris que cet homme politique, riche et puissant, ait eu plusieurs fois les vertus politiques d’un pauvre. De quel non-Juif pourrait-on en dire autant.

De Dreyfus même, pour aller au cœur du débat, à l’objet, à la personne même, de Dreyfus il est évident que je n’ai rien voulu dire, que je n’ai rien dit ni rien pu dire qui atteignît l’homme privé. Je me rends bien compte de tout ce qu’il y a de tragique, de fatal dans la vie de cet homme. Mais ce qu’il y a de plus tragique, de plus fatal c’est précisément qu’il n’a pas le droit d’être un homme privé. C’est que nous avons incessamment le droit de lui demander des comptes, le droit, et le devoir de lui demander les comptes les plus sévères. Les plus rigoureux.

Autrement je saurais bien tout ce qu’il y a de tragique, de fatal dans la vie privée de cet homme. Ce que je sais de plus touchant de lui est certainement cet attachement profond, presque paternel, qu’il a inspiré à notre vieux maître M. Gabriel Monod. M. Monod me le disait encore aux cahiers il n’y a que quelques semaines. À peine. Dreyfus venait encore d’avoir un deuil, très proche, très douloureux, très fatal, dans sa famille. M. Monod nous le rapportait, nous le contait avec des larmes dans la voix. Il nous disait en même temps, ou plutôt il ne nous le disait pas, mais il nous disait beaucoup plus éloquemment que s’il nous l’eût dit, combien il l’aimait, nous assistions un peu surpris, un peu imprévus, un peu dépassés, parce qu’on ne le croit pas, on ne s’y attend pas, à cette affection profonde, à cette affection sentimentale, à cette affection privée, à cette affection quasi-paternelle, paternelle même qu’il a pour Dreyfus. Nous en étions presque un peu gênés, comme d’une découverte toujours nouvelle, et comme si on nous ouvrait des horizons nouveaux, comme si on nous avait fait entrer dans une famille sans bien nous demander notre avis, un peu inconsidérément, un peu indiscrètement, tant nous avons pris l’habitude de ne vouloir connaître en Dreyfus que l’homme public, de ne vouloir le traiter qu’en homme public, durement comme un homme public. Laissant de côté, non seulement devant une réalité, mais devant une aussi saisissante, aussi tragique, aussi poignante réalité laissant de côté tout l’appareil des méthodes prétendues scientifiques, censément historiques, laissant de côté tout l’appareil des métaphysiques métahistoriques notre vieux maître, assis, disait, avec des larmes intérieures : On dirait qu’il y a une fatalité. On dirait que c’est un homme qui est marqué d’une fatalité. Il ne sort point constamment du malheur. Je viens de le quitter encore. (Et il nous contait cette dernière entrevue, ce dernier deuil, cette sorte d’embrassement, ce deuil familial, privé). Je l’ai vu, nous disait-il, ce héros, ce grand stoïcien, cette sorte d’âme antique. (C’est ainsi qu’il parle de Dreyfus, une âme inflexible, un héros, douloureux, mais antique). Je viens de le voir. Cet homme héroïque, cette âme stoïque, ce stoïcien que j’ai vu impassible et ne jamais pleurer dans les plus grandes épreuves. Je viens de le voir. Il était courbé, il pleurait sur cette mort. Il me disait : « Je crois qu’il y a une fatalité sur moi. Toutes les fois que nous nous attachons à quelqu’un, que nous voyons un peu de bonheur, que nous pourrions un peu commencer d’être heureux, ils meurent. » Nous étions saisis, dans cette petite boutique, de cette révélation soudaine. Quand nous pourrions un peu commencer d’être heureux, n’était-ce point le mot même, le cri d’Israël, plus qu’un symbole, la destination même d’Israël. Et en outre nous voyions passer, venant d’un historien, passant par-dessus un historien, par-dessus les épaules d’un historien, rompant toutes les méthodes, rompant toutes les métaphysiques positivistes, rompant toutes les disciplines modernes, rompant toutes les histoires et toutes les sociologies nous voyions passer les au delà de l’histoire. L’arrière-pensée, l’arrière-intention, la mystérieuse arrière-inquiétude, arrière-pensée de tant de peuples, des peuples antiques nous était ramenée, la même, intacte, intégrale, toute neuve, nous était reconduite entière par le plus vieux maître vivant de nos historiens modernes, par le plus respecté, par le plus considéré. Et c’était toujours l’histoire, plus que l’histoire, la destination du peuple d’Israël. L’émotion des autres était décuplée pour moi par cette sorte d’affection presque filiale, par cette sorte de piété secrète que depuis mes années de normalien j’ai toujours gardée pour notre vieux maître. Affection, piété un peu rude, on l’a vu. Mais d’autant plus secrètement profonde. D’autant plus filiale, d’autant plus comme personnelle, d’autant plus jalousement gardée. Je me sentais dans son affection un peu frère en pensée de Dreyfus, frère en affection, et cela me gênait beaucoup. Nous étions là. Nous étions des hommes. Le même souffle nous courbait, qui courba les peuples antiques. Le même problème nous soulevait, qui souleva les peuples antiques. Ce problème, cet anxieux problème de la fatalité, qui se pose pour tout peuple, pour tout homme non livresque. Et associant dans sa pensée, dans sa parole, sans même s’en apercevoir, tant c’était naturel, tant on voyait que c’était l’habitude, son habitude, associant l’homme et l’œuvre, le héros et l’histoire, l’objet et l’entreprise, partant déjà il nous disait s’en allant : Quelle affaire, quel désastre. Quand on pense à tout ce qui pouvait sortir de bien de cette affaire-là pour la France. Et en effet on ne savait plus si c’était Dreyfus ou l’affaire Dreyfus qui était malheureuse, qui était fatale, qui était mal douée pour le bonheur, incapable de bonheur, marquée de la fatalité. Car c’étaient bien tous les deux ensemble, inséparablement, inséparément, indivisément, indivisiblement, l’un portant l’autre, l’une dans l’autre. Et déjà il partait, (il était venu acheter une Antoinette, dans l’édition des cahiers), et nous nous serrions la main, repartant vers nos travaux différents, vers nos soucis différents, vers nos préoccupations différentes. Et nous nous serrions bien la main comme à un enterrement. Nous étions les parents du défunt. Et même les parents pauvres.

La plus grande fatalité, c’est précisément que cet homme ait été cette affaire, qu’il ait été jeté irrévocablement dans l’action publique, et même la plus publique. Il avait peut-être toutes les vertus privées. Il aurait fait sans doute un si bon homme d’affaires. Qu’est-ce qu’il est allé faire capitaine. Qu’est-ce qu’il est allé faire dans les bureaux de l’État-Major. Là est la fatalité. Qu’est-ce qu’il est allé faire dans une réputation, dans une célébrité, dans une gloire mondiale. Victime malgré lui, héros malgré lui, martyr malgré lui. Glorieux malgré lui il a trahi sa gloire. Là est la fatalité. Invitus invitam adeptus gloriam. Parce qu’il était devenu capitaine, parce qu’il était entré dans les capitaines, parce qu’il était entré dans les bureaux de l’État-Major cet homme fut contraint de revêtir une charge, une gloire inattendue, une charge, une gloire inexpiable. Mystérieuse destination du peuple d’Israël. Tant d’autres, qui voudraient la gloire, sont forcés de se tenir tranquilles. Et lui, qui voudrait bien se tenir tranquille, il est forcé à la vocation, il est forcé à la charge, il est forcé à la gloire. Là est sa fatalité même. Voilà un homme qui était capitaine. Il pensait monter colonel ou peut-être général. Il est monté Dreyfus. Comment voulez-vous qu’il s’y reconnaisse. Il fallait pourtant qu’il s’y reconnût, il devait pourtant s’y reconnaître. On l’a improvisé pilote, gouverneur, gubernator d’un énorme bateau qu’il n’a pas su conduire, qu’il n’a pas su gouverner. Et pourtant il en est responsable. Là est la fatalité. Là est la mystérieuse destination d’Israël. Brusquement revêtu, revêtu malgré lui d’une énorme magistrature, d’une magistrature capitale, de la magistrature de victime, de la magistrature de héros, de la magistrature de martyr il s’en est lamentablement tiré. Et ce qu’il y a de fatal, ce qu’il y a de douloureux, ce qu’il y a de tragique, c’est que nous ne pouvons pas ne pas lui en demander compte.

Celui qui est désigné doit marcher. Celui qui est appelé doit répondre. C’est la loi, c’est la règle, c’est le niveau des vies héroïques, c’est le niveau des vies de sainteté. Investi victime malgré lui, investi héros malgré lui, investi victime malgré lui, investi martyr malgré lui il fut indigne de cette triple investiture. Historiquement, réellement indigne. Insuffisant ; au-dessous ; incapable. Impéritie et incurie. Incapacité profonde. Indigne de ce triple sacre, de cette triple magistrature. Et ce qu’il y a de pire, ce qu’il y a de fatal, ce qu’il y a de plus tragique, c’est qu’à moins d’entrer dans son crime et sous peine de participer de son indignité, de cette indignité même nous ne pouvons pas ne pas lui en demander compte. Quiconque a eu le monde en main, est responsable du monde. Nous ne pouvons pas entrer dans son jeu. Nous n’avons pas le droit d’entrer dans ses raisons, fussent-elles légitimes ; privément légitimes. Et c’est surtout si elles sont légitimes qu’il faut nous en défier. Car elles nous tenteraient. Nous devons tout oublier, le bien que nous savons de lui, l’affection que nous aurions pour lui, que nous serions tentés d’avoir pour lui, la touchante, la paternelle affection de ce vieil homme pour lui ; de ce vieil homme que lui-même nous respectons tant, que nous aimons tant. Nous devons tout oublier et nous ne pouvons que lui demander compte. Compte de cette immense bataille qu’il a perdue. Il s’est trouvé engagé sans le vouloir général en chef, plus que cela, drapeau d’une immense armée dans une immense bataille contre une immense armée. Et il a perdu cette immense bataille. Et nous ne pouvons lui parler que de cela. Nous n’avons le droit que de lui parler de cela. Nous n’avons le droit d’engager, d’accepter de lui, avec lui nulle autre conversation, aucun autre entretien. Nul autre propos.

Nous devons taire, nous devons faire taire tous nos autres sentiments. Il a été constitué un homme public. Il a été constitué un homme de gloire, d’un retentissement universel. Nous ne pouvons que lui demander compte de son action publique, de ses sentiments publics, de ce désastre public. Celui qui perd une bataille, en est responsable. Et il a perdu cette immense bataille. Nous ne pouvons que lui demander compte de tout ce qui était engagé dans cette bataille, dans cette action publique. Nous ne pouvons que lui demander compte des mœurs publiques, de la France d’Israël même, de l’humanité dont il fut un moment.

Singulière destinée. Il fut investi, institué malgré lui homme public. Tant d’autres ont voulu devenir hommes publics, et y ont mis le prix, et en ont été implacablement refoulés par l’événement. Il fut investi, institué malgré lui homme de gloire. Tant d’autres ont voulu la gloire, et y ont mis le prix, et en ont été implacablement refoulés par l’événement. Et lui il a eu tout cela. Il a eu tout malgré lui. Il a eu tout ce qu’il ne voulait pas. Mais il faut que celui qui est investi marche.

Tant d’hommes, des milliers et des milliers d’hommes, soldats, poètes, écrivains, artistes, hommes d’action, (victimes), héros, martyrs, tant d’hommes, des milliers et des milliers d’hommes ont voulu entrer dans l’action publique, devenir, se faire des hommes publics ; et ils y ont mis le prix. Tant d’hommes ont brigué la gloire, temporelle, des milliers et des milliers d’hommes, et d’être immortels, temporellement immortels dans la mémoire des hommes. Et ils y ont mis le prix. Ils y ont mis le génie, l’héroïsme, des efforts sans nombre, des efforts incroyables, des efforts effrayants ; des souffrances effrayantes ; des vies entières, et quelles vies, de véritables martyres. Et rien, jamais rien. Et lui, sans rien faire, malgré lui en quelques semaines il est devenu l’homme dont l’humanité entière a le plus retenti, son nom est devenu le nom, il est devenu l’homme dont tout le monde a le plus répété, a le plus célébré le nom depuis la mort de notre maître Napoléon. Ce que cent batailles avaient donné à l’autre, il l’a eu malgré lui. Et il n’en était pas plus fier. C’est bien pour cela que nous ne pouvons écrire et parler de lui que comme nous l’avons fait dans les deux premiers tiers de ce cahier.

Cette situation tragique me rappelle un mot de Bernard-Lazare. Il faut toujours en revenir, on en revient toujours à un mot de Bernard-Lazare. Ce mot-ci sera le mot décisif de l’affaire. Puisqu’il vient, puisqu’il porte de son plus grand prophète sur la victime même. Il est donc culminant par son point d’origine et par son point d’arrivée. Bernard-Lazare, né à Nîmes le 14 juin 1865 ; mort à Paris le premier septembre 1903. Il avait donc trente-huit ans. Parce qu’un homme porte lorgnon, parce qu’il porte un binocle transverse barrant un pli du nez devant les deux gros yeux, le moderne le croit moderne, le moderne ne sait pas voir, ne voit pas, ne sait pas reconnaître l’antiquité du regard prophète. C’était le temps où quand il rencontrait Maurice Montégut il disait. L’autre avait mal à l’estomac, comme tout le monde, comme tout pauvre mercenaire intellectuel. Et lui aussi il croyait avoir mal à l’estomac comme tout le monde. Il disait à Montégut : Hein, Montégut, en riant, car il était profondément gai, intérieurement gai : Eh bien, Montégut, hein ça va bien avant de déjeuner, quand on n’a rien dans l’estomac. On est léger. On travaille. Mais après. Il ne faudrait jamais manger. Dreyfus venait de revenir. Dreyfus était rentré et presque instantanément, aux premières démarches, aux premiers pourparlers, au premier contact tout le monde avait eu brusquement l’impression qu’il y avait une paille, que ce n’était pas cela, qu’il était comme il était, et non point comme nous l’avions rêvé. Quelques-uns déjà se plaignaient. Quelques-uns, sourdement, bientôt publiquement l’accusaient. Sourdement, publiquement Bernard-Lazare le défendait. Âprement, obstinément. Tenacement. Avec cet admirable aveuglement volontaire de ceux qui aiment vraiment, avec cet acharnement obstiné invincible avec lequel l’amour défend un être qui a tort, évidemment tort, publiquement tort. — Je ne sais pas ce qu’ils veulent, disait-il, riant mais ne riant pas, riant dessus mais dedans ne riant pas, je ne sais pas ce qu’ils demandent. Je ne sais pas ce qu’ils lui veulent. Parce qu’il a été condamné injustement, on lui demande tout, il faudrait qu’il ait toutes les vertus. Il est innocent, c’est déjà beaucoup.

Non seulement nous fûmes des héros, mais l’affaire Dreyfus au fond ne peut s’expliquer que par ce besoin d’héroïsme qui saisit périodiquement ce peuple, cette race, par un besoin d’héroïsme qui alors nous saisit nous toute une génération. Il en est de ces grands mouvements, de ces grandes épreuves de tout un peuple comme de ces autres grandes épreuves les guerres. Ou plutôt il n’y a pour les peuples qu’une sorte de grandes épreuves temporelles, qui sont les guerres, et ces grandes épreuves-ci sont elles-mêmes des guerres. Dans toutes ces grandes épreuves, dans toutes ces grandes histoires c’est beaucoup plutôt la force intérieure, la violence d’éruption qui fait la matière, historique, que ce n’est la matière qui fait et qui impose l’épreuve. Quand une grande guerre éclate, une grande révolution, cette sorte de guerre, c’est qu’un grand peuple, une grande race a besoin de sortir ; qu’elle en a assez ; notamment qu’elle en a assez de la paix. C’est toujours qu’une grande masse éprouve un violent besoin, un grand, un profond besoin, un besoin mystérieux d’un grand mouvement. Si le peuple, si la race, si la masse française eût eu envie d’une grande guerre il y a quarante ans, cette misérable, cette malheureuse guerre elle-même de 1870, si mal commencée, si mal engagée qu’elle fût, fût devenue une grande guerre, comme les autres, et en mars 1871 elle n’eût fait que commencer. Une grande histoire, je dis une grande histoire militaire comme ces guerres de la Révolution et de l’Empire ne s’explique aucunement que par ceci : un saisissement de besoin, un très profond besoin de gloire, de guerre, d’histoire qui à un moment donné saisit tout un peuple, toute une race, et lui fait faire une explosion, une éruption. Un mystérieux besoin d’une inscription. Historique. Un mystérieux besoin d’une sorte de fécondité historique. Un mystérieux besoin d’inscrire une grande histoire dans l’histoire éternelle. Toute autre explication est vaine, raisonnable, rationnelle, inféconde, irréelle. De même notre affaire Dreyfus ne peut s’expliquer que par un besoin, le même, par un besoin d’héroïsme qui saisit toute une génération, la nôtre, par un besoin de guerre, de guerre militaire, et de gloire militaire, par un besoin de sacrifice et jusque de martyre, peut-être, (sans doute), par un besoin de sainteté. Ce que nos adversaires n’ont pu voir que en face, de l’autre côté, de face, ce qu’ils n’ont pu recevoir que en creux, ce que nos chefs mêmes ont toujours ignoré, c’est à quel point nous marchâmes comme une armée, militaire. Comment tant d’espérance, tant d’entreprise a été brisée sans obtenir, sans effectuer une inscription historique, c’est précisément ce que j’ai essayé non pas seulement d’expliquer, mais de représenter à nos amis et à nos abonnés dans un cahier de l’année dernière sensiblement à la même date. Que si nous avons été, une fois de plus, une armée de lions conduite par des ânes, c’est alors que nous sommes demeurés, très exactement, dans la plus pure tradition française.

Nous avons été grands. Nous avons été très grands. Aujourd’hui ceux dont je parle, nous sommes des gens qui gagnons pauvrement, misérablement, miséreusement notre vie. Mais ce que je ne vois pas, ce soit que les Juifs pauvres, ici encore, se séparent de nous, qu’ils gagnent leur vie en un tour de main, qu’ils n’aient point de mal, qu’ils aient moins de mal que nous à gagner leur vie. Peut-être au contraire, car s’ils se soutiennent un peu entre eux, moins qu’on ne le croit, moins qu’on ne le dit, et quelquefois ils se combattent, et se trahissent, en revanche ils se heurtent à un antisémitisme aujourd’hui revenu, aujourd’hui croissant. Ce que je vois, c’est que juifs et chrétiens ensemble, juifs pauvres et chrétiens pauvres, nous gagnons notre vie comme nous pouvons, généralement mal, dans cette chienne de vie, dans cette chienne, dans cette gueuse de société moderne.

Mais dans cette misère même, et à cause de cette misère même, nous voulons avoir été grands, nous voulons avoir été très grands. Justement parce que nous n’aurons jamais une inscription historique. Si nous avions comme tant d’autres une inscription historique, si nous avions comme quelques-uns une grande inscription historique, si seulement nous avions une inscription historique assez mesurée à notre effort, à notre intention, à ce que nous fûmes en réalité, alors nous saurions la payer le prix, alors nous aurions mauvaise grâce à insister sur la considération qui nous est due. Nous sommes si attachés, nous mettons un tel prix à l’enregistrement historique dans la mémoire temporelle de l’humanité que la considération de l’histoire nous dispenserait de toute autre considération. Et nous y gagnerions encore. Nous croirions encore y gagner. Mais justement parce que nous sommes pauvres, pauvres de biens et pauvres d’histoire, justement parce que nous avons sur nous le mépris et la méconnaissance des riches, et de cette grande riche d’histoire, il faut qu’il soit bien entendu pour nous et entre nous que nous savons que nous fûmes très grands. Nous poune pas le dire aux autres, nous savons que les autres, s’ils veulent, n’ont pas à s’occuper de nous, nous pouvons ne pas le dire à l’histoire, nous savons que l’histoire, si elle veut, n’a pas à s’occuper de nous. Mais si nous ne le disons pas entre nous, et dans le secret de nos propos, c’est parce qu’il est bien entendu que nous le savons. Et surtout nous n’avons pas à dire le contraire et aux autres et à l’histoire.

Nous voulons bien avoir été bernés, mais nous voulons avoir été grands.

Voilà, cher Halévy, à quel point nous en sommes ; voilà, mon cher Halévy, ce que je nomme un examen de conscience. Voilà ce que je nomme exprimer des regrets, faire des (mes) excuses. Voilà ce que je nomme une amende honorable, faire amende honorable. M’infliger un désaveu. C’est ce que je nomme être timoré. C’est ma manière d’être timoré. C’est comme ça que je porte la chemise longue, et la corde au cou, la corde de chanvre. C’est comme ça que je tiens mon cierge. On parle toujours comme si dans une société d’ordre nous étions venus introduire un désordre. Arbitrairement. Gratuitement. Mais il faut tout de même voir qu’il y a des ordres apparents qui recouvrent, qui sont les pires désordres. Nous retrouvons ici ce que nous avons dit de l’égoïsme des riches dans le monde moderne, de la classe riche, de l’égoïsme bourgeois. Cet égoïsme porte sur leur entendement même. Sur leur vue. Même sur leur vue politique du monde politique. Il y avait un ordre sous Méline. C’était un ordre pourri, un ordre mou, un ordre apparent, un ordre purement bourgeois. Notre collaborateur Halévy l’a très bien marqué, c’était un ordre comme sous Louis-Philippe, comme sous Guizot, comme dans les huit, dix, douze dernières années de Louis-Philippe. Un ordre de surface, (comme aujourd’hui d’ailleurs), un ordre gangrené, mortifère, mort, une chair morte, (comme aujourd’hui). De toute façon une crise venait, comme elle vient aujourd’hui.

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