Odes (page 10)

Pindare · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Petits poèmes grecs, Pindare · 10 pages

Puissent les Muses m’enflammer de leur feu divin ! Puissent-elles rendre mes hymnes dignes de couronner la victoire que l’illustre rejeton de Télésius, Mélissus, a remportée au pancrace. Sa valeur et son audace sont égales à celles du lion rugissant, acharné à poursuivre sa proie, et son adresse, à celle du renard qui, renversé sur le dos, arrête l’impétuosité de l’aigle. Ruse ou valeur, tout est bon quand il s’agit de triompher d’un ennemi.

Le sort n’a point donné à Mélissus la haute stature d’Orion ; mais si son aspect n’offre rien d’imposant, sa force dans les combats n’en est pas moins formidable. Tel fut jadis le fils d’Alcmène : petit de taille, mais d’un courage inébranlable, il alla de la cité de Cadmus, dans la fertile Libye, dans le palais d’Antée pour terrasser ce fier géant, qui avait été assez cruel pour bâtir avec les crânes de ses hôtes un temple à Neptune. Maintenant ce héros, après avoir parcouru toute la terre, sondé les abîmes de la mer écumeuse et accoutumé les flots à porter des navires, habite l’Olympe assis auprès du dieu qui porte l’égide. Honoré des Immortels, gendre cher à Junon, il goûte dans un palais d’or le suprême bonheur entre les bras d’Hébé, son épouse.

Et nous enfans de Thèbes, ses concitoyens, c’est pour lui qu’aux portes d’Électre nous célébrons des festins solennels et couronnons nos autels de fleurs ; c’est à lui que nous immolons de nombreuses victimes pour consoler les mânes des huit enfans que lui donna Mégère, fille de Créon, et qui tous succombèrent sous un fer meurtrier. Depuis le coucher du soleil, une flamme éclatante s’élève jusqu’aux cieux, pendant toute la nuit, et répand dans les airs une odeur délicieuse.

Ce n’est que la deuxième aurore qui met fin à nos combats annuels, où de nombreux athlètes viennent à l’envi déployer les forces de leurs corps.

Deux fois le vainqueur que je chante s’est montré dans cette carrière le front ceint d’un myrte fleuri. Sa première couronne, il l’avait obtenue dans sa jeunesse par sa docilité aux conseils du prudent Orsée qui guidait son char. Qu’aujourd’hui cet habile écuyer partage la joie de Mélissus, en voyant son nom associé dans cet hymne à celui de son heureux disciple !

ISTHMIQUE IV

24. Les Kléonymides. Nom de la tribu à laquelle appartenait Mélissus.

25. Les ancêtres de Mélissus avaient disputé des prix aux grands jeux panagurioi, panellanês agônes, mais ils n’en avaient point obtenu.

26. Virgile suppose Orion d’une taille démesurée quand il dit :

. . . . . Quam Magnus Orion Cum pedes incedit medii per maxima Nerei Stagna viam scindens humero super eminet undas. 27. Oportet quidlibet facientem obscurare hostem. Tout est bon contre un ennemi. Virgile a dit : Dolus an virtus, quis in hoste requirat ?

28. Horace a dit :

Romulus et Liber pater et cum Castore Pollux Post ingentia facta, deorum in templa recepti Dum terras, etc. (Epist., lib. 2, 1.) Et ailleurs :

Dignum laude virum Musa vetat mori Caelo Musa beat ; sic Jovis interest Optatis epulis impiger Hercules. (Lib. 4, ode 8.) 29. La porte d’Électre. L’une des sept portes de Thèbes, près de laquelle les Thébains immolaient à Hercule des enfants de Mégare.

V.

À PHYLACIDAS, D’ÉGINE,

Vainqueur au pancrace.

Mère du soleil, ô Thia ! dont la puissance s’étend partout, c’est toi qui inspires aux mortels l’estime de l’or dont ils regardent la possession comme le plus précieux de tous les biens. C’est en ton honneur, puissante reine, que les vaisseaux combattent sur la plaine liquide, et que les coursiers excitent les applaudissemens en faisant voler les chars dans l’arène.

Il s’est acquis une gloire immortelle, celui qui dans nos combats a vu son front ceint de nombreuses couronnes, récompenses des triomphes que lui ont obtenus la vitesse de ses pieds, la vigueur de son bras. La force est un don que l’homme ne doit qu’à la bienveillance des dieux ; mais il est deux avantages dont nous pouvons tous jouir et qui seuls font épanouir et fécondent la fleur de notre vie : fortune et sagesse, vous avez tout si vous possédez ces deux biens. N’aspirez donc point à devenir un Jupiter ; mortel, contentez-vous de ce qui convient aux mortels.

Deux fois, ô Phylacidas ! les jeux de l’Isthme ont couronné ta valeur ; Némée t’a vu, ainsi que ton frère Pythéas, remporter la victoire au pancrace… Cependant mon cœur ne serait pas satisfait si je n’associais dans mes chants le nom des Éacides à vos noms glorieux ; ce sera encore en votre faveur, ô fils de Lampon ! que je viendrai à la suite des Grâces dans Égine, siège de la justice et des lois. Si les héros que cette illustre cité a produits ont constamment fait de la gloire, présent des dieux, le but de leurs efforts et de leurs vœux, pourquoi porterait-on envie aux chants que je leur adresse, comme la récompense de leurs nobles travaux ? La renommée fut de tout temps le prix après lequel ont soupiré les plus vaillans guerriers. Que leurs vertus aient été chantées au son des flûtes et des lyres, ils ont été satisfaits ; objets de vénération pour tous les mortels, ils ont fourni par la volonté de Jupiter une abondante matière aux louanges des sages.

C’est ainsi qu’aux pompeuses solennités de l’Étolie, on se plaît à nommer les valeureux enfans d’Œnée ; à Thèbes, Iolas habile à conduire les coursiers reçoit un public hommage ; Persée est honoré à Argos ; Castor et Pollux entendent célébrer leur valeur sur les bords de l’Eurotas ; dans Œnone, on exalte la magnanimité d’Éaque et de ses fils qui deux fois saccagèrent la cité de Troie, d’abord avec Hercule, ensuite sous la conduite des fiers Atrides.

Maintenant, ô ma Muse ! élance ton char au-dessus de la terre ; dis-moi sous quels coups succombèrent et Cycnus et Hector et l’intrépide Memnon, chef des Éthiopiens ; quel héros, sur les rives du Caïcus, perça de son javelot le vaillant Télèphe : rappelle-moi ces grands hommes à qui toutes les bouches publient qu’Égine donna le jour.

Depuis longtemps cette cité fameuse s’est élevée par ses vertus, comme une tour qui porte son faîte dans les nues ; aussi est-elle souvent le but vers lequel ma Muse, juste dispensatrice de la gloire, a mille traits à lancer. Salamine, berceau d’Ajax, sauvée par ses flottes, ne fut-elle pas témoin de la bravoure de ses peuples, dans ce terrible combat où une multitude aussi serrée qu’une pluie orageuse tomba sous leurs coups comme les feuilles sous les coups de la grêle.

Toutefois, ô ma Muse, que tes louanges soient réservées et circonspectes ; car c’est du puissant maître de toutes choses, c’est de Jupiter que viennent également aux mortels et leurs biens et leurs maux. Mais les victoires des athlètes et leurs combats, ma lyre peut les célébrer sans crainte ; les chants des poëtes sont, pour le triomphateur, aussi délicieux que le miel. Pourra-t-il se présenter dans l’arène et se flatter de l’espoir d’une couronne, l’athlète qui connaît la famille des Cléoniens ? Non : les travaux des héros qu’elle a produits ne sont point enveloppés de ténèbres ; et les trésors qu’a prodigués leur générosité ont mis pour jamais leurs espérances à l’abri des revers dans nos combats.

C’est à Pythéas, en finissant, que j’adresse mes louanges ; c’est lui qui, en maître habile, parmi tant de robustes athlètes, a exercé les membres de Philacidas et a développé en son disciple cette vigueur et cette égalité d’âme garantes de la victoire. Apporte donc, ô ma Muse ! la couronne et les bandelettes destinées au vainqueur ; et fais voler vers lui cet hymne que tu viens de m’inspirer en son honneur.

ISTHMIQUE V

30. Thias. Hésiode rapporte dans sa Théogonie que cette déesse unie à Hypérion donna naissance à la Lune et au Soleil. Son nom vient sans doute de theomai (je vois) ou de thea (spectacle).

31. Oïnée était roi de Calydon et père de Méléagre et de Tydée, fameux parmi les anciens héros de la Grèce.

32. Le Caïque. Fleuve de Mysie que les Grecs étaient obligés de traverser pour arriver à Troie. Télèphe leur refusa le passage, et les ayant attendus dans une embuscade, il les mit tous en fuite, à l’exception d’Achille et de Patrocle. Télèphe blessé de la main d’Achille consulta l’oracle de Delphes, qui lui répondit qu’il ne pouvait guérir que par le même javelot qui l’avait blessé. Cette réponse détermina le roi de Mysie à faire sa paix avec le fils de Pélée, qui appliqua sur la blessure la rouille de son javelot avec des simples que le centaure Chiron lui avait fait connaître.

33. Salamine, île du golfe Saronique, en face d’Athènes et près de laquelle se livra la fameuse bataille navale contre Xerxès. De tous les alliés d’Athènes les habitants d’Égine furent ceux qui fournirent un plus grand nombre de vaisseaux.

VI.

À PHYLACIDAS, À PYTHÉAS ET À EUTHYMÈNE LEUR ONCLE MATERNEL

Ainsi que dans un banquet splendide auquel vient s’asseoir la fleur des citoyens, vidons, ô ma Muse ! pour la race de Cléonicus, la seconde coupe du nectar de nos hymnes. La première te fut offerte dans Némée, ô Jupiter ! quand ses deux fils y reçurent les prémices de leur glorieux triomphe ; cette seconde, nous la destinons au puissant maître de l’Isthme et aux cinquante Néréides, maintenant surtout que Phylacidas, le plus jeune des deux, vient d’y être proclamé vainqueur. Puissions-nous un jour offrir la troisième en libation à Jupiter Sauveur, qu’Olympie adore, et faire encore une fois tressaillir Égine par la douce harmonie de nos chants !

Le mortel généreux qui consacre avec joie ses travaux et ses trésors à la recherche de la vertu, fille aimable du Ciel, recueille sous la protection des dieux une ample moisson de gloire, et, arrivant enfin au port où il tendait, y jette l’ancre au sein du bonheur et de la paix. Ainsi parvenu au comble de ses vœux, l’heureux fils de Cléonicus attend que la vieillesse blanchisse ses cheveux et le conduise au terme de sa carrière. Puisse Clotho, qui siège sur un trône d’or, puissent ses inflexibles sœurs ne pas repousser la prière d’un mortel qui nous est si cher ! Et vous nobles enfans d’Éaque, maintenant élevés sur un char éclatant, dites si jamais je touchai le rivage de cette île qui vous donna le jour sans éprouver le besoin sacré de chanter vos louanges. La gloire a ouvert devant vous une immense carrière ; vous l’avez parcourue en tous sens, et partout vos exploits ont laissé d’ineffaçables traces, depuis les sources lointaines du Nil jusqu’aux régions hyperboréennes. Non, il n’est point de ville si barbare, si étrangère à notre langage, qui n’ait entendu la Renommée publier la gloire de Pélée, époux de la fille des dieux, d’Ajax et de Télamon son père, que jadis le redoutable fils d’Alcmène conduisit sur ses vaisseaux avec les Tirynthiens contre la superbe Troie. Ce héros si terrible dans les combats, avait reconnu dans Télamon un guerrier courageux ; aussi l’associa-t-il aux travaux qu’il entreprit pour se venger du perfide Laomédon. Ce fut avec ce vaillant compagnon d’armes qu’il s’empara de Pergame, tailla en pièces des peuples entiers, et, dans les champs de Phlégra, terrassa le berger Alcyon, haut comme une montagne : jamais dans aucun combat la main d’Hercule ne tendit plus souvent son arc retentissant.

Sur le point de partir pour les rivages de Troie, il appelle le fils d’Éaque et lui ordonne de faire annoncer le départ de la flotte par la voix du héraut pendant que ses compagnons se livrent à la joie d’un festin. Déjà le fils d’Amphitryon se tient debout, couvert de la peau du lion de Némée ; le brave Télamon le presse de commencer les libations et lui présente une coupe d’or ciselée pleine d’un vin pétillant. Hercule aussitôt levant au ciel ses invincibles mains, s’écrie : « Ô Jupiter, ô mon père ! si jamais tu te montras propice à mes vœux, daigne je t’en supplie, écouter aujourd’hui mon ardente prière. Fais que de ce héros et d’Éribée, son épouse, naisse un fils courageux que je puisse un jour voir assis à ma table hospitalière ; que ses membres acquièrent dans les fatigues et les combats la dureté de la dépouille qui couvre mes épaules et que dans la forêt de Némée j’enlevai au monstre dont la défaite fut le premier de mes travaux ; qu’il soit enfin doué d’un courage et d’une force à toute épreuve ! »

Comme il achevait ces mots, Jupiter lui envoie du haut des airs l’aigle, le roi des oiseaux. À la vue de ce présage, le cœur du héros tressaille de joie ; d’une voix prophétique, il s’écrie : « Il naîtra de toi, ô Télamon ! cet enfant que tu désires ! Tu l’appelleras Ajax du nom de l’aigle qui vient de nous apparaître ; il sera terrible dans les combats, et sa valeur étendra au loin sa puissance. » Après avoir ainsi parlé, le héros s’assit.

Mais il serait trop long de rappeler ici tous les hauts faits des enfans d’Éaque. D’ailleurs c’est en l’honneur de Phylacidus, de Pythéas et d’Euthymène, ô ma Muse ! que tu viens aujourd’hui faire entendre tes hymnes et tes chants. Je dirai donc en peu de mots, à la manière des Argiens, que ces deux illustres frères et leur oncle ont signalé leur courage par de nombreuses victoires au pancrace ; qu’après avoir été proclamés dans les vallons ombragés de Némée, l’Isthme les a encore vus trois fois se ceindre de la couronne du triomphe.

Quel éclat leur gloire ne répand-elle pas sur nos hymnes ! Comme elle attire la douce rosée des Grâces sur la tribu des Psalychiades ! Quelle prospérité assure à la maison de leur aïeul Thémistius, leur présence en cette ville chérie des Immortels !

Par la vigilance et l’activité qu’il apporte à toutes ses entreprises, Lampon fait voir qu’il sait mettre en pratique la maxime d’Hésiode, que souvent il répète à ses fils ; ainsi il contribue à l’honneur de la cité qui lui donna le jour. Quoiqu’il borne son bonheur à la jouissance d’une douce médiocrité, il se fait chérir de ses hôtes par ses bienfaits, et jamais sa langue ne proféra d’autres paroles que celles qui lui sont inspirées par la droiture de son cœur. Enfin vous diriez à le voir parmi les autres athlètes qu’il est pour eux comme la pierre de Naxos 39, qui seule triomphe de la dureté du bronze.

Fontaine de Dircé, qu’aux portes de la cité de Cadmus firent autrefois jaillir les filles de Mnémosyne à la ceinture d’or, laisse-moi toujours abreuver ainsi de ton onde pure les athlètes que célèbrent mes chants.

ISTHMIQUE VI

34. Le fils de Cléonicus, c’est-à-dire Lampon.

35. Tu l’appelleras Ajax. Pindare suppose ici que le nom d’Ajax vient du mot aietos (aigle).

36. Les Argiens comme les Lacédémoniens (Voyez notes de la 2e Isthmique) passaient pour s’exprimer avec brièveté et concision.

37. La tribu des Psalychiades. Tribu d’Égine à laquelle appartenait Phylacidas.

38. Thémistius, un des ancêtres de Phylacidas.

39. La pierre de Naxos.

… Fungur vice cottis acutum Reddere quae ferrum valet, exors ipsa secandi. (HORACE. Art poét.) En effet Lamon par ses conseils et ses exemples aiguisait le courage des autres athlètes.

VII.

À STRÉPSIADE, THÉBAIN,

Vainqueur au pancrace

Heureuse Thèbes, de tous les titres de gloire dont s’enorgueillissent tes enfants, quel est celui que tu te plais davantage à rappeler à ton souvenir ? Est-ce la naissance du dieu à la flottante chevelure, de Bacchus, qui partage les honneurs bruyants des fêtes de Cérès ou la visite du puissant roi des cieux, que tu vis se métamorphoser en pluie d’or 40 et s’introduire, au milieu de la nuit, dans le palais d’Amphitryon pour jouir des embrassements d’Alcmène et donner la vie à Hercule ? Est-ce la sagesse du divin Tirésias ou l’habileté d’Iolas à diriger les coursiers ? ou ces héros qui naquirent tout armés des dents du dragon 41 ou bien la retraite du bouillant Adraste, qui, fuyant tes remparts, alla cacher sa honte dans Argos, abandonnant sur le champ de bataille ses nombreux compagnons d’armes ? Serais-tu plus fière encore d’avoir fondé dans Lacédémone une colonie dorienne, sous la conduite des Ægides 42 qui, par l’ordre du dieu Pytho, s’emparèrent d’Amyclée ?…

Sans doute ces titres antiques te sont chers, mais ils dorment ensevelis dans l’oubli. Les mortels en effet perdent bientôt la mémoire des faits auxquels la poésie n’a point imprimé le sceau de l’immortalité. Hâte-toi donc, ô cité chérie ! de former aux accens de ma voix des chœurs pour célébrer la victoire que Strépsiade a remportée au pancrace dans les solennités isthmiques. C’est là que ce puissant athlète a commandé l’admiration autant par sa force que par sa beauté, et qu’il a prouvé que ses vertus n’avaient point dégénéré de celles de ses ancêtres. Les Muses aux cheveux d’ébène ont répandu sur sa gloire le plus vif éclat ; elle rejaillit aussi sur Strépsiade, son oncle maternel, que le fer de l’impitoyable Mars enleva dans la carrière de l’honneur par une mort digne d’un héros.

Ainsi le guerrier qui repousse loin de sa chère patrie la tempête sanglante des combats, qui, par son courage, fait retomber sur les ennemis les calamités et la mort, accumule pour les siens et pour lui un trésor inépuisable de gloire dont il jouira pendant sa vie et au-delà du tombeau. Généreux fils de Diodatus, c’est ainsi que tu expiras au printemps de ta vie. Digne émule de la vaillance de Méléagre, d’Hector et d’Amphiaraüs, avec quelle intrépidité ne le vit-on pas te précipiter au milieu de la mêlée à la tête des braves qui, dans ce jour funeste, soutinrent en héros le choc de Bellone et que ta perte laissa inconsolables !

Mais Neptune, qui de ses humides bras resserre au loin le monde, a maintenant fait succéder le calme à l’orage ; je veux donc chanter le front couronné de laurier ; je veux chanter sans craindre que les dieux me voient d’un œil d’envie, jouir du bonheur, que chaque jour m’apporte, et marcher en paix vers la vieillesse et le terme fatal de ma carrière.

Nous sommes tous également sujets aux rigueurs du trépas, et tous également nous ignorons l’heure où doit cesser notre destinée. En vain l’homme aspirerait-il à de plus hautes destinées, en vain tenterait-il de s’élever jusqu’aux parvis d’airain qu’habitent les immortels : il éprouverait le sort de Bellérophon, que Pégase précipita sur la terre lorsqu’il prétendit pénétrer dans les célestes demeures et dans le conseil de Jupiter. Ainsi se change en amertume la douceur d’une jouissance injuste.

Mais toi, puissant Apollon, qui, dans ta course oblique 43, lances partout les rayons de ton disque éclatant, fais que dans les jeux de Pytho nous soyons couronnés du laurier qui t’est consacré !

ISTHMIQUE VII

40. Se métamorphoser en pluie d’or. Le poëte confond ici, peut-être à dessein, les amours de Jupiter tant avec Danaé qu’avec Alcmène.

41. Ou ces héros qui naquirent tout armés, etc. Spartôn vient de spéirô (semer). Il désigne donc les Thébains, dont les premiers étaient nés des dents du dragon semées par Cadmus.

42. Sous la conduite des AEgides, etc. La tribu des Aegides, originaire de Thèbes, s’était unie aux Héraclides partant pour la conquête du Péloponnèse et s’était distinguée dans cette expédition.

43. Dans ta course oblique. Loxias, surnom d’Apollon soit à cause de l’obscurité de ses oracles, soit à cause de l’obliquité de sa course.

VIII.

À CLÉANDRE, D’ÉGINE

Que l’un de vous, ô jeunes citoyens, jaloux de payer le tribut de louanges que mérite la victoire de Cléandre, dirige les chœurs de danse vers les portiques de Télésarque, qu’il y célèbre par cet hymne le double triomphe que son fils a remporté à l’Isthme et à Némée.

Je vais, malgré la douleur qui m’accable 44, ouvrir en sa faveur le trésor précieux des Muses ; il l’ordonne… Délivrés enfin de trop longues calamités, pourquoi laisserions-nous nos têtes dépouillées de couronnes ? pourquoi nos cœurs seraient-ils en proie à la tristesse ? Mettons enfin un terme à des regrets inutiles, et après tant d’afflictions, faisons entendre de nouveau les accens de l’allégresse.

L’orage qui devait écraser la Grèce, comme le roc qui menace Tantale, un dieu l’a repoussé. L’éloignement du danger a fait cesser ma crainte : ainsi, dans notre cœur mortel, le présent l’emporte toujours sur le passé. Le temps qui nous conduit dans le chemin de la vie est incertain et trompeur ; mais la liberté vient, comme un baume salutaire, guérir nos maux, surtout quand l’espérance d’un meilleur avenir n’a jamais cessé de luire à nos yeux.

Enfant de Thèbes aux sept portes, je dois offrir à Égine l’hommage des chants que m’inspirent les Grâces. Thèbes et Égine, nées d’un même père, les plus jeunes des filles d’Aropus 45, plurent à Jupiter qui règne sur tous les immortels : il confia à l’une le soin de gouverner, près des eaux limpides de Dircé, Thèbes, ma patrie, cité amie des chars ; l’autre, il la transporta dans l’île d’Œnopie (3) et la fit reposer à ses côtés. Bientôt elle donna pour fils au maître du tonnerre Éaque, le plus vénérable des mortels et l’arbitre des différends même des dieux. De ce héros naquirent des enfans semblables aux immortels, et une longue suite de descendans signalèrent leur courage et leur supériorité au milieu du tumulte de la guerre et des travaux de Mars, sources de tant de larmes et de deuil : à ces vertus, ils joignirent encore la tempérance et la sagesse.

Ainsi l’attesta jadis l’auguste assemblée des habitans des cieux, quand survint entre Jupiter et Neptune, son illustre frère, une querelle fameuse au sujet de Thétis : tous deux épris de cette déesse prétendaient l’avoir pour épouse ; mais l’immortelle sagesse des dieux ne permit pas une telle union. Les oracles furent entendus, et Thémis, au milieu du conseil céleste, fit entendre ces paroles :

« Il est écrit dans les destins que de la belle déesse de la mer doit naître un roi plus puissant que son père. Ainsi les traits que lancera le bras nerveux de ce fils seraient plus redoutables que la foudre, plus formidables que le trident si jamais elle s’unissait à Jupiter ou au frère de ce dieu puissant. Renoncez donc à vos rivalités, et que Thétis, en partageant sa couche avec un mortel, voie son fils, semblable à Mars par la force de son bras et à l’éclair par la vitesse de ses pieds, périr dans les combats. C’est à moi de prononcer dans cet hymen fixé par le Destin : l’honneur de cette alliance est réservé au vertueux fils d’Éaque, à Pélée, que nourrirent, dit-on, les champs d’Iolcos. Que cette nouvelle soit à l’instant portée vers l’antre sacré de Chiron ; que la fille de Nérée ne soit plus pour nous un sujet de discorde, et qu’aussitôt que Phébé montrera aux mortels son disque éclatant de lumière, elle accorde au héros les prémices de sa virginité. »

Ainsi parla Thémis. Les deux fils de Saturne applaudirent à ses paroles par un mouvement de leurs sourcils immortels. À l’instant s’accomplit la volonté du Destin, et le roi des cieux lui-même prit soin, dit-on, de mettre le sceau à l’hymen de Thétis. Bientôt la bouche des sages fit connaître au loin la vertu du jeune Achille et publia partout ses exploits. Les champs fertiles de la Mysie arrosés du sang de Télèphe, le retour des Atrides en Grèce, la délivrance d’Hélène, les phalanges troyennes taillées en pièces dans tant de combats meurtriers, le robuste Memnon, Hector et tant d’autres guerriers précipités aux sombres bords, tels sont les hauts faits par lesquels Achille a immortalisé la maison des Éacides et couvert de gloire Égine sa patrie. Les chants des poètes le suivirent au-delà du trépas ; les vierges de l’Hélicon vinrent pleurer sur sa tombe (4) et honorer ses cendres de leurs gémissements. Ainsi il plut aux dieux que le plus grand des héros fût encore après sa mort célébré dans les hymnes de ces déesses.

Porté maintenant sur le char des Muses jusqu’au tombeau de Nicoclès, je m’empresse d’honorer sa mémoire et de chanter la couronne de Sélinum, qu’à l’Isthme les Doriens lui décernèrent ; elle fut la noble récompense de ses victoires sur les athlètes voisins qui cédèrent à la violence de ses coups inévitables. Oncle paternel au vainqueur que je chante, Nicoclès compte donc en ce jour un descendant digne de lui.

Ô vous, jeunes compagnons de Cléandre ! chantez la victoire qu’il a remportée au pancrace et tressez-lui une brillante couronne de myrte pour ceindre sa tête ! Ainsi vous le reçûtes autrefois quand il revint victorieux des luttes d’Épidaure, instituées en l’honneur d’Alcathoüs (5). Il est bien digne des éloges de ses concitoyens l’athlète que l’on vit, toujours loin d’une obscure oisiveté, signaler sa jeunesse par les actions d’éclat qui forment les héros.

fin des œuvres de pindare

ISTHMIQUE VIII

44. Malgré la douleur qui m’accable. Cette ode fut composée immédiatement après la bataille de Salamine, où il est probable que Pindare avait perdu plusieurs de ses amis ou de ses proches.

45. Les plus jeunes des filles d’Asopus. Le fleuve Asopus eut vingt filles ; selon la fable, les plus jeunes furent Thèbes et Égine.

46. L’île d’OEnopie. "Les anciens la nommèrent OEnopie, mais Éaque changea ce nom en celui de la nymphe Égine, sa mère."

OEnopiam veteres appellavere, sed ipse Eacus, Aiginam genitricia nomine dixit. (Ovide, Métam. liv. 8.)

47. Les vierges de l’Hélicon vinrent pleurer sur sa tombe. (Voyez Homère, Odyssée, chant 24.)

48. En l’honneur d’Alcathoüs. Un lion furieux dévastait le Cithéron ; Alcathoüs, fils de Pélops, le tua et institua des jeux pour perpétuer le souvenir de sa victoire ; ils se célébraient à Épidaure.

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