Odes (page 9)
Ainsi, ô Thiéus ! tu te montres le digne émule de la gloire que dans tant de combats acquirent tes ancêtres maternels, avec l’aide des Grâces et des fils de Tyndare. Ah ! s’il m’était donné comme à toi d’être le descendant d’un Thrasyclès, d’un Antias, avec quel orgueil me verrait-on promener mes regards dans Argos !
Combien d’autres couronnes ont illustré la cité de Prœstus, nourrice d’agiles coursiers ! Quatre fois Némée, quatre fois le rivage corinthien ont entendu proclamer son nom. Que de riches coupes, que de vases d’argent ses athlètes rapportèrent-ils de Sicyone dans leur patrie ! Combien de fois le tissu moelleux que Pellène donne au vainqueur flotta-t-il sur leurs épaules ! qui aurait assez de loisir pour compter tous les ornemens d’airain que leur distribuèrent à l’envi et Clitor et Tégée, et les villes de l’Argolide et le Lycée, où la victoire couronna la force de leurs bras et la légèreté de leurs pieds, dans la carrière consacrée à Jupiter !
Faut-il s’étonner que la nature ait fait naître tant d’intrépides athlètes dans l’antique famille d’Ulius, depuis que Pamphas, un de ses ancêtres, eut reçu dans sa demeure hospitalière Castor et son frère Pollux, héros tutélaires de Sparte, qui de concert avec Mercure et Hercule sont chargés du soin de ces jeux florissans où leur bienveillance protège les hommes justes. Ces deux enfans des dieux tour à tour passent un jour auprès de Jupiter, leur père chéri, et l’autre au sein de la terre, dans la vallée de Thérapnée. Ainsi s’accomplit le vœu de Pollux, qui préféra volontiers ce partage alternatif à une immortalité sans bornes dont il eût seul joui dans le ciel, à jamais séparé de son frère immolé par la lance d’Idas.
Castor venait de lui enlever ses génisses. Assis sur le tronc d’un chêne, Lyncée, celui de tous les mortels qui avait l’œil le plus perçant, l’aperçoit du sommet du Taygète, sur-le-champ il appelle Idas, son frère, et ces deux fiers enfans d’Apharée, animés par la vengeance fondent sur le fils de Léda et le tuent. Mais Jupiter va leur faire éprouver le poids de son courroux. Pollux accourt et les met en fuite : ils s’arrêtent cependant près du tombeau de leur père. Là, saisissant une statue de Pluton, faite de marbre poli, ils la lancent contre la poitrine de Pollux. Loin de reculer, le héros n’est pas même ébranlé d’un tel choc ; alors saisissant promptement un javelot, il fond sur Lyncée, et le lui enfonce dans le flanc. Au même instant Jupiter lance sur Idas sa foudre vengeresse, et dans un tourbillon de flamme et de fumée consume les restes mortels des deux frères : tant il est téméraire de mesurer ses forces avec un plus puissant que soi ! Cependant le généreux fils de Tyndare accourt auprès de Castor ; il le trouve respirant à peine, et près d’exhaler le dernier souffle de sa poitrine glacée. Il l’arrose de ses larmes et, dans l’excès de sa douleur, il s’écrie : « Fils de Saturne, ô mon père ! quel sera le terme de mon malheur ? fais-moi mourir avec mon frère ; quel charme peut avoir la vie pour celui qui a perdu ce qu’il a de plus cher ! » (Dévouement admirable ! Combien peu de mortels consentiraient ainsi à partager les maux de l’amitié malheureuse !)
Ainsi Pollux exhalait ses regrets amers. Soudain Jupiter se présente à lui : « Tu es mon fils, lui dit-il ; ton frère est né d’un mortel que l’hymen fit entrer après moi dans la couche de ta mère. Je laisse néanmoins deux partis à ton choix : consens ou à partager la demeure des dieux avec Minerve et Mars à la lance sanglante, exempt de la mort et des ennuis de la vieillesse, ou, par amour pour ton frère, à l’associer à sa mortelle destinée, passant tour à tour comme lui la moitié de ta vie dans la nuit du tombeau et l’autre moitié dans le palais resplendissant de l’Olympe. » Ainsi parle Jupiter, et Pollux ne balance point. Aussitôt Castor au casque d’airain ouvre de nouveau les yeux à la lumière, et sa voix commence à se faire entendre.
XI.
À ARISTAGORAS, FILS D’ARCÉSILAS, PRYTANE DE TÉNÉDOS.
Fille de Rhée, protectrice de nos prytanées, Vesta sœur du puissant Jupiter et de Junon qui partage avec lui le trône de l’Olympe, reçois avec bonté dans ton sanctuaire et sous ton sceptre tutélaire Aristagoras et ses collègues. Dévoués à ton culte, ces citoyens vertueux gouvernent Ténédos et y font fleurir la justice. Souvent leurs mains reconnaissantes t’offrirent des libations comme à la première des déesses, souvent la graisse de leurs victimes fuma sur tes autels. Leurs lyres et leurs chants répètent ton auguste nom dans ces festins qu’un respectable usage consacre pendant toute l’année à Jupiter hospitalier. Déesse bienfaisante, daigne en retour accorder à Aristagoras de passer sans amertume et avec gloire les douze mois de sa magistrature.
Combien je t’estime heureux, Arcésilas, d’avoir donné le jour à un fils, en qui la nature a réuni le courage aux qualités extérieures du corps ! Mais que celui à qui la fortune a prodigué soit les richesses de l’opulence, soit les charmes de la beauté, et qui a donné des preuves éclatantes de sa force et de son courage dans nos combats, n’oublie pas que ses membres ne sont qu’une enveloppe mortelle, et que la terre sera le dernier vêtement de notre faible humanité. Cependant il est utile et honorable d’entendre ses louanges répétées par ses concitoyens et célébrées par les chants harmonieux des Muses.
Seize victoires éclatantes remportées à la lutte et au pancrace dans les villes voisines de Ténédos ont illustré Aristagoras et la cité qui l’a vu naître. Ah ! si la timide sollicitude de ses parens ne l’eût point empêché d’aller à Pytho ou à Olympie courir les chances du combat, auprès de Castalie ou du mont de Saturne aux verdoyantes forêts, il se fût présenté à ces luttes qu’institua Hercule et qui se renouvellent tous les cinq ans, je le jure et j’en ai la conviction, il en serait sorti vainqueur de ses rivaux, le front ceint d’une brillante couronne d’olivier et accompagné des chants de la victoire.
Mais tel est le sort des mortels ; les uns par une aveugle présomption se privent des doux fruits que procurent nos luttes glorieuses ; les autres par une timidité déplacée n’osent aspirer au triomphe que leur assurent leur force et leur vigueur. Eh ! pouvait-il ne pas compter sur la victoire, le noble rejeton de Mélanippe, qui habitait les bords de l’Ismène, le descendant du Spartiate Lisandre qu’Oreste conduisit d’Amyclée à Ténédos avec ses guerriers éoliens.
Les antiques vertus s’altèrent à travers les générations ; mais souvent elles reprennent leur éclat primitif. Les champs ne se couvrent pas tous les ans de fertiles moissons ; chaque printemps, les arbres ne se chargent pas de fleurs odorantes, ni chaque automne de fruits abondans : ils ont tantôt plus, tantôt moins de fécondité. Ainsi par l’ordre du Destin s’efface et se renouvelle la gloire des mortels. Jupiter ne nous promet point de succès assuré ; cependant nous méditons avec orgueil les plus vastes projets : une audacieuse espérance nous y entraîne sans cesse avec force et nous fait rejeter les conseils de la prévoyance.
Sachons donc borner notre ambition : c’est un funeste délire que de soupirer après ce qu’on ne peut atteindre.
fin des néméennes.
I
À HÉRODOTE, THÉBAIN
Thèbes au bouclier d’or, ô ma mère ! je quitte tout lorsqu’il s’agit de toi. Pardonne, pierreuse Délos, si je suspends les chants que je t’ai destinés ; les gens de bien ont-ils rien de plus cher, rien de plus vénérable que leurs parents ? Modère donc ton impatience, île chérie d’Apollon ; bientôt avec l’aide des dieux j’aurai accompli ma double promesse ; bientôt à la tête d’un chœur que formeront les habitans de la maritime Céos, je chanterai Phébus à la longue chevelure et l’isthme de Corinthe qui, semblable à une digue, s’élève fièrement au milieu des deux mers. Déjà l’isthme, dans ses jeux solennels, a ceint de six couronnes le front des enfans de Cadmus : leurs victoires ont étendu au loin la gloire de ma patrie, de cette illustre Thèbes, où Alcmène mit au monde ce fils intrépide, qui fit trembler jadis le chien terrible de Géryon.
Maintenant je vais célébrer la gloire d’Hérodote qui, sans le secours d’une main étrangère, a conduit à la victoire son char attelé de quatre coursiers agiles ; et pour que mes louanges lui soient plus honorables, je veux le chanter à l’égal de Castor et d’Iolas. Héros fameux, tous deux habiles à diriger un char rapide, ils firent également la gloire de Lacédémone et de Thèbes, leurs patries. Mille fois on les vit triompher aux jeux solennels de la Grèce et orner leurs demeures de trépieds, de vases et de coupes d’or, fruits délicieux de leurs victoires. Ce fut dans ces luttes glorieuses qu’ils firent admirer leur adresse et leur courage, tantôt nus au milieu de rudes combats, tantôt à la course, revêtus d’une pesante armure ou couverts d’un bouclier retentissant.
Avec quelle impétuosité leurs bras nerveux lançaient-ils le javelot rapide ou le disque de pierre ! Alors les cinq jeux n’étaient point réunis sous le nom de pentathle, un prix particulier récompensait chaque genre de combat. Que de couronnes de feuillage ombragèrent leurs fronts près de la fontaine de Dircé et sur les bords de l’Eurotas, lieux à jamais célèbres, qui virent naître le fils d’Iphiclès (1), issu du même sang que les enfans de Sparte, et le fils de Tyndare, descendant de ces Achéens qui peuplèrent le sol escarpé de Théraphé.
Héros immortels ! agréez mon hommage. En consacrant cet hymne à Neptune Isthmien et aux rives d’Oucheste qui lui est chère, j’unirai les louanges d’Hérodote à celles d’Asopodore, son illustre père. Je veux aussi célébrer Orchomène, berceau de ses aïeux, qui l’accueillit si bien lui-même lorsque, après un naufrage sur une mer orageuse, il fut réduit à la plus horrible détresse. Maintenant son heureux destin lui a rendu sa première prospérité.
Le mortel qui s’est instruit par les leçons de l’adversité a acquis pour l’avenir une sage prévoyance. Quand la vertu doit sa gloire à d’honorables dépenses ou à de nobles efforts, il est juste de ne lui point envier ses succès et de lui accorder les louanges qu’elle a méritées. D’autant plus qu’il est si facile au sage de récompenser les pénibles travaux des athlètes par un éloge dont la patrie partage également l’honneur. Il est pour les mortels différentes récompenses de leurs fatigues : le berger, le laboureur, le chasseur, le nautonier n’ambitionnent pas la même ; tous cependant font les mêmes efforts pour repousser la misère et la faim. Mais celui qui est sorti victorieux de la lice ou des combats meurtriers reçoit sa plus douce récompense s’il entend ses concitoyens et les étrangers répéter son nom et ses exploits.
En célébrant la victoire que vient d’obtenir à la course des chars un ami, un concitoyen, il faut aussi rendre de solennelles actions de grâces au fils de Saturne, au puissant Neptune qui ébranle la terre et qui préside à ces nobles exercices. Je n’oublierai pas non plus tes fils, ô Amphitryon ! le golfe de Minya, le bois d’Éleusis consacré à Cérès et l’Eubée, lieux témoins des victoires d’Hérodote à la course. Enfin je rappellerai, ô Protésilas ! le monument que, près de Pylacé, érigèrent en ton honneur les belliqueux Achéens. Mais c’est en vain que je voudrais embrasser dans les bornes étroites d’un hymne toutes les victoires que Mercure, arbitre de nos jeux, a accordées aux coursiers et au char d’Hérodote : ce qu’on est obligé de taire n’en est pas moins honorable.
Puisse-t-il, élevé au plus haut point de gloire sur les ailes brillantes des Muses à la voix éclatante, déposer un jour dans Thèbes aux sept portes ces palmes qu’il aura cueillies aux champs de Pytho ou à Olympie, sur les bords rians de l’Alphée ! Mais si l’homme jaloux d’enfouir dans sa maison d’obscurs trésors, par un rire moqueur insulte à mes chants, qu’il sache que son âme descendra sans gloire dans la nuit de l’Érèbe.
NOTES SUR LES ISTHMIQUES.
ISTHMIQUE Ire.
1. Hérodote était fils d’Asopodore et originaire d’Orchomène. Quelques dissensions civiles l’obligèrent à quitter Thèbes et à se retirer à Orchomène ; mais peu après il revint à Thèbes, et il occupa un rang honorable parmi ses concitoyens.
2. Le scholiaste raconte que Pindare, ayant été engagé par les habitants de l’île de Cos à composer un hymne en l’honneur de la naissance d’Apollon à Délos, suspendit son travail pour célébrer la victoire remportée par son compatriote Hérodote.
3. De Géryon. Géryon, roi d’Érythie (que l’on croit avoir été en Espagne) était un géant à trois corps régis par une seule âme. Il nourrissait ses bœufs de chair humaine. Le poëte a mis le pluriel pour le singulier en parlant de son chien, car la fable ne fait mention que d’un seul chien de Géryon ; mais ce chien, nommé Orthrus, avait deux têtes.
4. L’Eurotas coulait à Lacédémone.
5. Le fils d’Iphiclès. C’était Iolas.
6. Le fils de Tyndare. C’est-à-dire Castor.
7. Oucheste, ville de Béotie, consacrée à Neptune ; elle était située sur le bord méridional du lac Céphise. Homère en parle au 2e chant de l’Iliade : "Et la divine Oucheste consacrée à Neptune."
8. Orchomène, autre ville de Béotie, célèbre par ses richesses ; elle était située sur le bord oriental du Céphise.
Oud’ os es Orchomenon potinessetai, oud’ osa Thêbas Aiguptias othi pleista domois en ktêmata keitai … Oud’ ei moi tosa dolê. . (Iliade, ch. 9-382.) "Me donnât-il tout ce que le commerce apporte de richesses dans Orchomène ou dans Thèbes, la capitale de l’Égypte, dont les maisons sont remplies d’immenses trésors…"
9. Orchomène nommée par Homère la Minyenne, pour la distinguer des autres villes du même nom ou parce que ce fut dans cette Orchomène que le roi Minyas et ses descendants fixèrent leur résidence.
10. Éleusis, ville de l’Attique, entre Athènes et Mégare.
11. L’Eubée (aujourd’hui Nègrepont), grande île de la mer Égée, à l’ouest de la Béotie.
12. Protésilas, fils d’Iphiclès. Il périt au siège de Troie, et on lui éleva un tombeau à Phylacée en Arcadie, près la source de l’Alphée.
13. Horace a dit :
Nullus argenta color est avaris Abditae terris, inimice lamnae Crispe Salusti ; nisi temperato Splendent usu (Horace, Ode 2, liv. 2)
II.
À XÉNOCRATE(1) D’AGRIGENTE
Quand les poètes des jours anciens, ô Thrasybule ! assis sur le char des Muses à la chevelure d’or, faisaient résonner sous leurs doigts la lyre harmonieuse, leurs hymnes aussi doux que le miel chantaient de jeunes favoris, dont les charmes, tels qu’un fruit mûri par l’automne, appelaient les voluptés de l’aimable Vénus. La Muse n’était pas avide alors ; ses chants n’étaient point mercenaires, et Terpsichore n’avait pas encore vendu au poids de l’or la mélodie de ses accens.
Maintenant plus indulgente, elle nous permet d’adopter la maxime franche et véridique de cet Argien qui, n’ayant plus ni amis ni richesses, s’écriait : L’argent, l’argent ! voilà tout l’homme.
Tu es sage, ô Thrasybule ! et tu comprends comment ces paroles peuvent se rattacher aux chants par lesquels je célèbre la victoire isthmique que Neptune vient d’accorder aux coursiers de Xénocrate. C’est à l’Isthme que ce dieu s’est plu à orner sa tête d’une couronne de sélinum dorien pour honorer en lui le vaillant écuyer et le flambeau d’Agrigente. À Crisa, le puissant Apollon jeta sur lui un regard favorable et le combla de gloire. À Athènes, accueilli avec honneur par les enfans d’Érechtée, il n’eut qu’à se louer de la rapidité avec laquelle Nicomaque fit voler ses coursiers et dirigea son char dans la carrière.
Dés son entrée dans la lice olympique, les prêtres de Jupiter Éléen, chargés de proclamer l’ouverture des jeux solennels, reconnurent en lui ce citoyen généreux qui leur avait donné l’hospitalité ; ils le saluèrent avec affection, lorsqu’au sein de leur terre natale, ils le virent se prosterner devant la statue d’or de la Victoire, dans l’auguste enceinte de Jupiter Olympien, où les fils d’Énésidame furent environnés d’honneurs immortels. Ces demeures sacrées, ô Thrasybule ! ne vous sont point inconnues à tous deux ; elles retentissent sans cesse du chant des hymnes et des plus mélodieux concerts.
Il n’est ni écueil, ni sentier difficile au poëte qui porte à des familles illustres le juste tribut des sœurs de l’Hélicon. Puissé-je, semblable à l’athlète qui lance au loin son disque, élever mes chants à la hauteur où Xénocrate lui-même s’est élevé, en surpassant ses concitoyens par l’affabilité de ses mœurs ! Objet des respects de tout le monde, il sait cependant se confondre dans la foule ; fidèle à l’usage des enfans de la Grèce, il a rassemblé de toutes parts de vigoureux coursiers, et prend soin de les nourrir. Avec quelle magnificence ne se plaît-il pas à orner les festins célébrés en l’honneur des dieux ! Jamais le souffle de l’adversité ne l’a contraint à couvrir sa table hospitalière du voile de la parcimonie ; et il sait si bien réunir dans sa maison toutes les jouissances de la vie, qu’on y goûte, l’été, la fraîcheur des rives du Phase, et l’hiver, la douce température des bords du Nil.
Que la crainte d’exposer ton père à l’envie qui assiège le cœur de l’homme ne te porte pas, ô Thrasybule ! à laisser dans l’oubli ses vertus. Hâte-toi de publier mes hymnes ; ma Muse ne les a point inspirés pour qu’ils demeurent immobiles. Et toi, Nicasippe, quand tu seras auprès de mon hôte, répète-lui ce chant consacré à la gloire de sa famille.
ISTHMIQUE II.
14. Cette ode composée en l’honneur de Xénocrate est adressée à son frère Thrasybule. Callistrate raconte que Xénocrate ayant offert à Pindare une somme peu proportionnée à son travail, celui-ci s’en vengea en adressant son hymne à Thrasybule. Le début semble confirmer ce récit.
15. Aristodème était de Sparte. Pindare l’appelle Argien peut-être parce qu’il regarde Argos comme la capitale de tout le Péloponnèse ou bien parce que les Argiens avaient comme les Lacédémoniens le mérite de la concision.
16. Érechtée était roi d’Athènes et père de Cécrops.
17. Nicomaque, écuyer de Xénocrate.
18. Les fils d’Énésidame, Théron et Dinomène.
19. Le Phase, fleuve de la Scythie, pays très froid.
20. Le Nil, fleuve d’Égypte coulant sous un ciel brûlant.
21. Nicasippe était sans doute un messager dépêché tout exprès par le poëte vers Thrasybule pour lui remettre son hymne.
III.
À MÉLISSUS, THÉBAIN,
Vainqueur à la course des chevaux.
Si jamais un mortel fut digne d’entendre célébrer son nom par ses concitoyens, ce fut celui qui, comblé par le sort des dons de la fortune et de la victoire, sut préserver son cœur de l’orgueil, fils insolent de la Satiété. Ô Jupiter ! c’est de toi que les hommes reçoivent les grandes vertus ; mais la prospérité, dont les fondements s’appuient sur une sage prévoyance, ne peut que s’accroître et durer, tandis que celle qui découle de la perversité du cœur n’a que l’éclat d’une fleur passagère.
Quant à l’athlète courageux, nos hymnes sont la plus digne récompense de ses belles actions, et le poëte, secondé par les Grâces, se plaît à l’immortaliser dans ses chants. Ainsi deux victoires que la fortune a accordées à Mélissus ont mis le comble à sa joie ; vainqueur à la course des chevaux, il vient d’être couronné dans les vallées de l’Isthme, et naguère il a entendu proclamer le nom de Thèbes, sa patrie, non loin de la sombre forêt qu’habita jadis le lion si redouté.
Non, Mélissus n’a point dégénéré de la vertu de ses ancêtres. Vous savez tous, Thébains, quelle gloire acquit jadis son aïeul Cléonyme à la course des chars ; à quel degré d’honneur et de prospérité parvinrent par leurs travaux et leurs victoires les Labdacides, ses aïeux maternels ! Mais le Temps qui, dans sa course, entraîne les jours, amène d’étranges changements : il élève l’un, abaisse l’autre ; les seuls enfans des dieux sont à l’abri de ses coups.
ISTHMIQUE III.
22. Mélissus descendait d’OEdipe par sa mère.
23. Les Labdacides, descendants de Labdacus père de Laius, qui donna naissance à OEdipe.
IV.
AU MÊME MÉLISSUS
De quelque côté que ma Muse tourne ses regards, ô Mélissus ! partout se présente à elle l’immense carrière de gloire qu’il a plu aux dieux d’ouvrir à tes pas. Si d’abord je commence par chanter ta victoire récente aux jeux de l’Isthme, soudain mon génie s’enflamme au souvenir des vertus dont la bonté divine a orné les Cléonymides, tes aïeux, jusqu’au dernier terme de leur vie. Ils ne furent cependant pas exempts de revers, car le souffle de l’inconstante Fortune tantôt conduit les mortels au bonheur, tantôt les précipite dans un abîme de maux.
Ainsi tes ancêtres furent autrefois honorés à Thèbes, et comme hôtes des Amphictyons, et comme ennemis de la discorde et de l’injure. La Renommée, qui d’un vol infatigable annonce à l’univers la gloire des morts et des vivans, atteste que l’héroïsme de la vertu s’étendit en eux jusqu’aux colonnes d’Hercule ; ils ne pouvaient le porter au-delà. J’ajouterai qu’ils se distinguèrent également dans les travaux de Mars au cœur d’airain, et dans l’art de former de vigoureux coursiers. Mais hélas ! en un seul jour le cruel tourbillon de la guerre enleva quatre héros à cette famille jusqu’alors si fortunée.
Maintenant, par la faveur des dieux, elle refleurit de nouveau sous nos yeux, semblable à la terre qui, après les mois inconstans d’un hiver nébuleux, se pare du vif incarnat de ses roses. Le dieu dont le trident ébranle le rivage, qui se plaît dans Oucheste et à l’Isthme, rempart des flots, a ranimé devant les murs de Corinthe l’antique renommée de leurs exploits, qui semblait plongée dans l’oubli, et a rendu cette illustre maison digne de mes magnifiques accens. Assoupie quelques moments, sa gloire se réveille entourée de toute sa splendeur, et non moins éclatante que l’étoile du matin au milieu des astres de la nuit.
Les poëtes qui florissaient alors trouvèrent une ample matière à leurs chants lorsque le héraut eut proclamé tes ancêtres vainqueurs, ô Mélissus ! soit dans la fertile Athènes, soit à Sicyone, dans les combats institués par Adraste. Leurs chars disputèrent toujours le prix dans les grands jeux de la Grèce ; toujours ils se firent remarquer par le luxe et la beauté de leurs coursiers. Il n’en est pas ainsi de ceux qui n’ont point tenté les combats : le silence et l’oubli, voilà leur partage.
Cependant le succès de la lutte est incertain jusqu’au moment de la victoire ; et plus d’une fois l’artifice et la ruse de l’homme faible triomphent de la valeur du héros.
Témoin le redoutable Ajax qui, vaincu par Ulysse, se perça de son glaive au milieu de la nuit et mérita ainsi le blâme de tous les enfans de la Grèce accourus devant Troie. Mais Homère l’a vengé aux yeux de l’univers ; il proclame sa valeur et en immortalise la mémoire dans ces chants divins que doit répéter la postérité.
Ainsi la gloire des héros marche à l’immortalité avec les chants des poëtes qui l’ont célébrée dans leurs vers : c’est un rayon que rien ne peut obscurcir et qui fait briller leurs actions sur la terre et au-delà des mers.