Odes (page 2)

Pindare · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Petits poèmes grecs, Pindare · 10 pages

Ô Jupiter sauveur ! toi qui foules aux pieds les nues (9), qui habites le Cronium et te plais sur les bords majestueux de l’Alphée et dans l’antre (10) sacré de l’Ida, que mes chants, mêlés aux accords des flûtes (11) lydiennes, s’élèvent jusqu’à toi ! Daigne illustrer à jamais cette cité par les plus éclatantes vertus ! et toi, vainqueur olympique, si fier de tes coursiers rivaux de ceux de (12) Neptune, puisses-tu, entouré de tes enfans, couler une heureuse et paisible vieillesse.

Le mortel qui joint une santé florissante à la richesse et à la gloire doit se garder d’envier le sort des dieux.

VI.

À AGÉSIAS SYRACUSAIN (1),

Vainqueur à la course des chars (2).

Quand un architecte habile élève un somptueux édifice, il en soutient les portiques sur des colonnes d’or : ainsi donnons à mes vers un début brillant et pompeux, surtout si le sujet de nos chants est un vainqueur d’Olympie, un prêtre (3) de l’autel fatidique de Jupiter (4), un fondateur de la puissante Syracuse. Quel hymne assez magnifique sera digne de ce héros, que déjà ses concitoyens ont célébré tant de fois sans envie dans leurs éloges ?

Fils de Sostrate, c’est à toi que conviennent des chants (5) aussi sublimes. La gloire acquise sans péril dans les batailles et sur l’élément perfide n’est d’aucune valeur aux yeux des mortels. Est-elle le prix de pénibles travaux, elle vit éternellement dans leur mémoire. Ô Agésias ! tu es digne de l’éloge qu’Adraste jadis adressa au fils d’Oïclée, au devin (6) Amphiaraüs, lorsque la terre l’eut englouti avec ses blancs coursiers.

Après que sept bûchers embrasés eurent consumé les corps des guerriers des (7) sept chefs, le triste fils de Talaüs prononça ces paroles : « Je pleure l’ornement et la gloire de mon armée, un sage devin, un vigilant et courageux capitaine. » Eh bien ! l’illustre Syracusain que je célèbre mérite aussi cet éloge. Oui, quoique je sois ennemi des paroles de défiance et de contradiction, je ne craindrai pas de l’affirmer avec serment, oui, je le jure, et les Muses, qui n’inspirent jamais que des chants pleins de douceur, me pardonneront ce serment.

Ô Phintis (8) ! attelle-moi promptement ces mules rapides ; je vais parcourir aujourd’hui une brillante carrière et raconter l’origine des ancêtres d’Agésias. Ces mules couronnées à Olympie ne sont pas indignes de trouver place dans mes chants : elles peuvent mieux que tout autre guide me conduire à l’instant dans le palais (9) de Pitane, sur les bords de l’Eurotas.

Unie à Neptune, fils de Saturne, Pitane donna le jour à la belle Évadné aux cheveux d’ébène. Son sein cacha quelque temps le fruit de ses amours ; mais le neuvième mois étant arrivé, elle confia à ses esclaves ce dépôt précieux pour le porter au vaillant fils (10) d’Élatus, qui dans (11) Phésane régnait sur les enfans de l’Arcadie, aux rives de l’Alphée.

Élevée en ces lieux charmans (12), Évadné goûta dans les bras d’Apollon les premières faveurs de Cypris ; mais elle ne put longtemps échapper aux soupçons d’Épytus : cet époux infortuné comprit qu’elle portait dans ses flancs un germe divin. Cependant il renferme dans son cœur le feu de la colère qui le dévore et se rend à Delphes en toute hâte pour consulter l’oracle sur un avenir dont il ne peut supporter la pensée. Alors Évadné dépose sa ceinture de pourpre et son aiguière d’argent ; et avec les secours des Parques et de la bienfaisante (13) Lucine qu’Apollon lui a envoyées, elle enfante, à l’ombre d’épais feuillages, un fils en qui respire la divinité.

Ainsi Jamus sortit du sein maternel sans peine et sans efforts. Sa mère, en proie aux plus vives alarmes, le laissait étendu à terre lorsque, par l’ordre des immortels, deux dragons aux regards étincelans, viennent lui prodiguer leurs caresses et le nourrir du (14) suc délicieux des abeilles.

Le roi bientôt a de nouveau franchi les sommets escarpés sur lesquels s’élève la ville d’Apollon ; il rentre dans son palais, et demande à chacun des siens quel enfant Évadné a mis au monde : « Phébus, leur dit-il, m’a révélé qu’il en est le père, qu’entre tous les mortels il l’a choisi pour rendre sur la terre les oracles du ciel, et que sa postérité sera éternelle. » Ainsi parle Épytus. Tous répondent qu’ils n’ont rien aperçu, rien entendu. Cinq jours néanmoins s’étaient écoulés depuis que le fils d’Évadné avait reçu la vie ; on l’avait tenu caché parmi les joncs et les bosquets touffus, où les violettes (15) purpurines avaient parfumé de leurs suaves odeurs ses membres délicats.

C’est pourquoi sa mère voulut qu’il portât à jamais l’immortel nom de (16) Jamus. Et quand le duvet du jeune âge eut orné ses joues de sa blonde couronne, il descend la nuit au milieu de l’Alphée, et invoquant Neptune son aïeul, dont la puissance s’étend au loin, et celui dont l’arc redoutable protège Délos (17), ouvrage de ses mains, il les prie de lui accorder un de ces honneurs qui contribuent au bonheur des peuples. Alors son père lui fait entendre sa voix fatidique en ces termes : « Lève-toi, mon fils, et suis-moi dans cette contrée où se rendent toutes les nations : c’est là que s’accompliront pour toi mes (18) premiers oracles. »

Ils arrivent ensemble au sommet escarpé du Cronium : là le dieu lui donne le double trésor de la divination. D’abord il recueille les paroles véridiques d’Apollon ; ensuite, quand Hercule, le noble rejeton des (19) Alcaïdes, eut institué en l’honneur de son père ces combats illustres, ces jeux célèbres par l’affluence de tous les peuples, Apollon voulut que Jamus établît un oracle sur l’autel même de Jupiter. Dès lors la race des Jamides devint célèbre dans toute la Grèce ; dès lors s’accrurent ses richesses et sa puissance.

Quiconque s’honore de la vertu mérite de briller aux yeux des mortels, et chacun se reconnaît à ses œuvres ; mais l’envie s’efforce toujours de suspendre le blâme sur la tête de ceux qui, après avoir fourni douze fois la carrière, ont le bonheur de ceindre leur front de l’olivier triomphal.

S’il est vrai, ô Agésias ! que tes ancêtres maternels, pieux habitans du mont Cyllène, aient souvent offert des sacrifices au céleste messager des dieux qui préside au succès des combats et à la distribution des couronnes, à Mercure, protecteur de l’Arcadie féconde en troupeaux, c’est à lui, n’en doute pas, fils de Sostrate, c’est à son père, au dieu de la foudre, que tu dois la félicité dont tu jouis… Mais quel dieu commande à ma langue ?⋅ Les sons harmonieux des instrumens m’inspirent des chants sublimes : ainsi crie l’acier sous les frottemens de la pierre.

Métope (20), fille de Stymphale, est mon aïeule maternelle ; Métope donna le jour à Thèbes, célèbre par ses coursiers, Thèbes que (21) j’habite aujourd’hui et dont j’immortalise par mes hymnes les enfans valeureux. Ô Énée (22) ! excite les compagnons à chanter d’abord Junon (23) Parthénienne, et à montrer si nous méritons encore cet ancien et injurieux surnom (24) pourceau de Béotie. Tu es le fidèle interprète des Muses aux beaux cheveux, et de ta bouche coulent des sons plus doux que la liqueur de la coupe du festin.

Ordonne-leur encore de chanter Syracuse et (25) Ortygie, heureuses sous la domination du sage Hiéron, le fidèle adorateur de (26) Cérès, d’Hiéron dont la présence embellit les fêtes (27) de Proserpine et (28) les pompes du puissant Jupiter Ætnéen. Que de fois ma lyre et mes vers n’ont-ils pas déjà répété la louange de ce prince !… Puisse le temps ne jamais troubler sa félicité ! Puisse Hiéron lui-même recevoir avec bienveillance cet hymne consacré au triomphe d’Agésias ! Il quitte aujourd’hui Stymphale, cette reine de l’Arcadie si riche en troupeaux, et rentre à Syracuse, son heureuse patrie. Ainsi, pendant une nuit orageuse (29), deux ancres assurent souvent le salut d’un esquif léger.

Quelque part que le sort te porte, ô Agésias, que les dieux t’accordent d’illustres destinées ! Puissant maître des mers, époux d’Amphitrite (30) à la quenouille d’or, donne à mon héros une heureuse navigation, et accrois de plus en plus la gloire de mes chants.

VII.

À DIAGORAS (1) DE RHODES (2),

Vainqueur au pugilat (3).

Tel qu’on voit un père magnifique dans ses largesses, remplir d’un vin pétillant une coupe d’or massif, le plus riche ornement de sa table, l’effleurer de ses lèvres, et, l’offrant au jeune époux de sa fille, comme un présent digne d’être transmis de famille en famille, honorer par ce don l’alliance qu’il contracte et rendre ses amis jaloux d’un hymen si fortuné : ainsi je me plais à abreuver du nectar des Muses les athlètes victorieux, et par les doux fruits de mon génie, j’enivre de joie les héros couronnés à Delphes et à Olympie.

Oh ! qu’heureux sont les mortels dont la renommée publie au loin la gloire ! Tour à tour la victoire jette sur eux un regard favorable, et les grâces de la poésie mêlées aux tendres accords de la lyre et de mille instrumens sèment de fleurs le sentier de leur vie.

Je vais donc te chanter aujourd’hui au son éclatant des flûtes, aux douces mélodies de ma lyre, fille de Vénus (4), Rhodes, puissante reine des mers et épouse du Soleil.

J’unirai ton éloge à celui de Diagoras en célébrant les trophées de cet (5) invincible athlète, que viennent d’ennoblir la palme du pugilat, sur les bords de l’Alphée, et celles qu’on décerne aux (6) sources sacrées de Castalie.

Mes chants n’omettront point Démagète, son père, dont (7) l’équité est bénie en cent lieux. Tous deux habitent cette île aux (8) trois florissantes cités qui s’élèvent sur les côtes de la vaste Asie, non loin du promontoire (9) où se réfugia l’élite des enfans d’Argos.

Je veux, en commençant leur commun éloge, remonter jusqu’à Tlépolème, issu du grand Hercule.

Par son père, le sang même de Jupiter coule dans leurs veines ; du côté d’Astydamie, leur mère, ils sont de la race d’Amyntor.

Mais pourquoi faut-il que l’erreur assiège sans cesse le cœur des faibles mortels ! Et quel est celui qui, parvenu au terme de sa carrière, peut se glorifier de s’être toujours arrêté au parti le plus avantageux ? Fondateur de cette colonie, on le vit jadis à Tirynthe, dans un transport de colère (10), tuer d’un coup de massue Licymnius, frère d’Alcmène, issu de la Phrygienne Médée.

Hélas ! des passions tumultueuses peuvent donc à ce point égarer l’âme d’un sage.

Il part aussitôt pour consulter l’oracle. Le dieu à la blonde chevelure, du fond de son sanctuaire odorant, lui commande de quitter le rivage de Lerne et de diriger sa course vers (11) cette terre que la mer environne de toutes parts, où le souverain puissant des dieux fit tomber une pluie d’or lorsque, par le secours de l’industrieux Vulcain, Minerve s’élança de son cerveau en poussant un cri qui fit frémir et la terre et les cieux.

À la vue de ce prodige, le dieu qui verse la lumière, le dieu (12) fils d’Hypérion ordonna à ses enfans d’acquitter à l’avenir une dette à jamais sacrée, d’élever aussitôt un autel et d’honorer (13) les premiers, par d’augustes sacrifices, le puissant Jupiter et sa fille à la lance frémissante. Le respect que les hommes ont pour la volonté des dieux est le garant de leurs vertus et de leur bonheur.

Cependant un oubli funeste des ordres du divin Apollon aveugla l’esprit des Rhodiens et les écarta de la route qu’ils auraient dû suivre : ils font de leur citadelle un temple et immolent des victimes sans avoir le feu sacré (14) pour les consumer. Soudain Jupiter les enveloppe d’une nuée lumineuse et verse sur eux une abondante pluie d’or.

Dès cet instant, la déesse satisfaite leur accorda le don de surpasser (15) par leur adresse tous les autres peuples ; dès lors leurs places publiques furent ornées de statues magnifiques semblables à des hommes vivans ; dès lors enfin leur gloire s’étendit par toute la terre.

L’homme habile a d’autant plus de talent qu’il n’a pas recours à de vains (16) artifices.

Écoutons maintenant l’antique tradition des peuples. Quand les dieux se partagèrent l’univers, Rhodes n’apparaissait point encore au milieu des flots ; elle était cachée dans les profonds abîmes de la mer. Le Soleil fut exclu du partage, il était absent. Ainsi aucune région ne lui fut spécialement consacrée.

Le dieu du jour le rappelle à Jupiter, qui consent à diviser de nouveau le monde ; mais Apollon s’y oppose : « Je vois, dit-il, sortir du sein des ondes écumantes une île féconde en moissons et en excellens pâturages. »

Il ordonne aussitôt à Lachésis, dont le front est ceint d’une chaîne d’or, de lever la main et de jurer avec le fils de Saturne, par le serment redoutable des dieux (17), que cette terre qui vient d’apparaître à la lumière sera désormais son apanage.

Cet inflexible arrêt fut exécuté selon ses désirs ; et du milieu des flots surgit à l’instant cette île renommée. Depuis lors, elle appartint au dieu qui lance les rayons perçans du jour et dont les coursiers soufflent au loin (18) la flamme.

Uni à la nymphe Rhodes, le divin Apollon donna la vie à sept fils, sages législateurs des premiers habitans de cette île. L’un d’eux engendra d’abord Jalysus, ensuite Camire et Lindus. Ainsi le territoire divisé en trois parties forma trois villes qui prirent, dans la suite des âges, le nom de leurs fondateurs.

C’est là que le chef des Tirynthiens (19), Tlépolème, trouva un adoucissement à ses malheurs ; là on lui (20) offrit, comme à un dieu, de pompeux sacrifices et l’on célébra des jeux en son honneur.

Deux fois Diagoras y a triomphé ; trois fois l’Isthme le vit vainqueur, et la forêt de Némée, et la puissante (21) Athènes l’ont aussi vu voler de triomphe en triomphe.

Le bouclier (22) d’airain, récompense que donne Argos ; les magnifiques ouvrages de l’art que décernent (23) l’Arcadie et Thèbes, les combats fameux de la Béotie attestent sa valeur.

Six fois (24) Égine et Pellène ont proclamé sa victoire, et jamais le nom d’un athlète n’orna si souvent la colonne (25) sur laquelle Mégare inscrit le nom des vainqueurs.

Grand Jupiter qui règnes sur les sommets de (26) l’Atabyre, daigne accueillir mes chants et jeter un regard propice sur ce héros dont Olympie vient de couronner les mâles vertus.

Que sa gloire éclate et dans sa patrie et dans tout l’univers, puisqu’il suit les traces de ses héroïques ancêtres et qu’il marche d’un pas ferme dans les sentiers de la justice.

Dieu puissant, ne permets pas que la race de Callianacte se perde avec sa gloire dans l’obscurité. Ta patrie, ô Diagoras, célèbre aujourd’hui par ses pompes, la prospérité présente des Ératides ; mais hélas ! le souffle inconstant de la fortune ne peut-il pas nous rendre en un instant le jouet de ses caprices ?

VIII.

AU JEUNE ALCIMÉDON (1),

Vainqueur à la lutte (2).

Ô tendre mère ! qui te plais à orner de brillantes couronnes le front de tes athlètes, Olympie, prête l’oreille à mes accens !

Sanctuaire (3) de la vérité, c’est dans ton enceinte que d’augustes sacrificateurs demandent aux entrailles fumantes (4) des victimes les volontés du maître du tonnerre, sur ces hommes que de pénibles travaux conduisent aux vertus les plus sublimes et au repos, digne récompense de leurs succès ; et Jupiter, sensible à leur piété et à leurs prières, leur manifeste ses décrets.

Et toi, verdoyant Altis, dont l’épais ombrage embellit le cours de l’Alphée, reçois cet (5) hymne et ces couronnes. Quelle gloire n’est pas réservée au mortel assez heureux pour obtenir une de tes palmes ! Mais les mêmes biens ne sont pas réservés à tous les hommes, et les dieux dans leur bonté ont ouvert mille chemins pour aller au bonheur.

C’est ainsi, ô Timosthènes ! que la fortune a attiré sur ton frère et sur toi les bienfaits de Jupiter, souche de ta race, en te faisant remporter la victoire à Némée et en donnant à Alcimédon la palme d’Olympie, au pied de la colline de Saturne. Qu’il faisait beau le voir ! et combien sa valeur prêtait de charmes aux grâces de son visage ! Vainqueur à la lutte, il a couvert de gloire (6) sa patrie puissante sur les mers Égine, où Thémis, conseillère de Jupiter Hospitalier, est honorée d’un culte solennel.

Il est sans doute bien difficile de juger avec sagesse au milieu de tant de passions et d’intérêts divers. Mais les dieux, par un décret spécial, ont voulu que cette terre s’élevât comme une colonne au milieu des flots et que les (7) étrangers y trouvassent un égal appui. Ah ! que le temps dans son vol rapide ne l’ébranle jamais !

Égine fut gouvernée par les Doriens (8), depuis Éaque, que le fils de Latone et le puissant Neptune associèrent à leurs travaux lorsqu’ils s’apprêtaient à achever les murailles de Troie. Ainsi l’avait arrêté le Destin pour que les remparts d’Ilion pussent s’écrouler au milieu de noirs tourbillons de fumée et des ravages sanglans de la guerre. À peine le mur fatal est-il achevé que trois (9) dragons s’élancent contre ces nouveaux retranchemens : deux tombent et roulent au pied des tours où ils expirent épouvantés ; mais le troisième se jette dans la ville et pousse d’horribles sifflemens. Alors Apollon, méditant sur ce funeste présage, fait entendre ces paroles : « Je vois Pergame prise par cet endroit même que tes mains viennent de fortifier (10), ô Éaque ! ainsi me l’expliquent les prodiges que nous envoie le fils de Saturne, le puissant maître du tonnerre. Tes enfans ne sont point étrangers à cette catastrophe : je vois (11) les fils la commencer et tes arrière-neveux la consommer. »

À ces mots, interprète des volontés du Destin, Apollon s’éloigne et va parcourir les bords du (12) Xanthe ; puis il se retire chez les belliqueuses Amazones et dans les régions que l’Ister arrose. Le dieu dont les mains sont armées du trident laisse Éaque retourner à Égine et dirige ses coursiers brillans d’or vers les hauteurs de Corinthe, pour (13) contempler les jeux qu’on y célèbre en son honneur.

Jamais on ne peut plaire également aux mortels. Que l’envie ne s’irrite donc point contre moi si je célèbre par mes hymnes la gloire que recueille (14) Milésias des succès de ses jeunes élèves : Némée le vit aussi se distinguer lui-même ; plus tard, dans l’âge viril, la victoire couronna ses efforts au combat du pancrace. Instruire est chose facile pour un maître habile ; mais enseigner sans avoir la connaissance de son art est la plus grande des folies : tout précepte qui n’est pas fondé sur l’expérience est inutile et vain.

Qui mieux que Milésias peut apprendre par quels travaux doit se former l’athlète qui brûle de remporter la victoire dans nos combats sacrés. Ah ! combien il est maintenant récompensé de ses soins pour Alcimédon ! ce jeune héros vient de cueillir une palme que trente autres avant lui durent aux leçons de Milésias. La fortune, à la vérité, lui prodigua ses faveurs ; mais ne doit-il pas à son courage d’avoir imprimé sur les membres de quatre jeunes rivaux les marques de leur défaite et de les avoir forcés à cacher leur honte dans l’obscurité et le silence ? La joie qu’en ressentit son aïeul (15) rajeunit ses vieux ans, car la prospérité et la gloire font aisément oublier à l’homme la mort et le sombre empire…

Mais, en célébrant la victoire d’Alcimédon, ne dois-je pas rappeler le souvenir des Blepsiades (16). Jadis leurs mains cueillirent aussi les palmes du triomphe : aujourd’hui leur digne rejeton ajoute une sixième couronne à celles qu’on leur vit mériter dans nos combats. Ainsi la gloire des vivans rejaillit sur ceux qui ne sont plus, et la poussière du tombeau ne déshérite point les enfans de la gloire de leurs enfans.

Ô Iphion (17) ! dès que la Renommée, fille de Mercure, t’aura apporté aux enfers la nouvelle de la victoire de ton fils, hâte-toi d’en instruire Callimaque ; qu’il apprenne qu’un athlète sorti de son sang s’est montré digne de la faveur de Jupiter et des honneurs d’Olympie.

Puisse ce dieu favorable combler toujours de ses bienfaits les descendans des Blepsiades ! Puisse-t-il chasser loin d’eux les (18) maladies promptes et cruelles ! Puisse-t-il forcer Némésis (19) à ne jamais leur envier une félicité qu’ils ne doivent qu’à leurs vertus, leur accorder une vie exempte de maux et accroître leur bonheur et la prospérité de leur patrie !

IX (1).

À ÉPHARMOSTE (2) D’OPONTE (3),

Vainqueur à la lutte.

Loin de moi cet hymne d’Archiloque qu’Olympie entend souvent répéter (4), ce triple refrain bruyant : Gloire au vainqueur ! Il a pu suffire pour guider les pas d’Épharmoste et les chœurs de ses amis près du mont de Saturne.

Mais aujourd’hui, ô Muse ! c’est à toi de faire entendre d’autres concerts ; que nos accens soient dignes du puissant maître de la foudre et des sommets (5) de l’Élide, que Pélops, le héros de la Lydie, conquit par sa bravoure et assura pour dot à la belle Hippodamie.

Dirige d’abord ton vol heureux vers la ville d’Apollon : ne crains pas de ramper ; tu célèbres aux accords de ta lyre un illustre enfant d’Oponte, qui vient de s’immortaliser à la lutte. Chante donc et le fils et la mère, chante Oponte, séjour fortuné de Thémis (6) et sa fille la glorieuse Eunomie.

Les sources (7) de Castalie et les bords de l’Alphée sont également témoins de la valeur d’Épharmoste ; et les lauriers de sa couronne rehaussent aujourd’hui la gloire de cette patrie des Locriens, si fameuse par sa fertilité.

O cité chérie, puissé-je, par l’éclat de mes chants, répandre au loin ta gloire avec plus de vitesse que le coursier rapide ou que le vaisseau léger qui fend l’onde ! Pourvu qu’une main divine daigne m’introduire dans le jardin des Grâces et m’aide à y cueillir quelques fleurs. Les Grâces seules donnent la beauté, de même que les dieux distribuent aux mortels la force et la sagesse. Et comment Hercule, lorsqu’il attaqua (8) Pylos, aurait-il pu, sans autres armes que sa massue, résister au trident de Neptune, braver (9) Apollon, qui épuisa contre lui les traits de son arc d’argent, et rendre (10) immobile dans la main de Pluton cette baguette fatale avec laquelle il conduit dans le séjour des ombres les victimes de la mort ?...

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