Odes (page 3)

Pindare · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Petits poèmes grecs, Pindare · 10 pages

Silence, ma bouche ! loin de toi de semblables récits ! Médire des dieux est une fausse et odieuse sagesse et le symptôme de la folie. Cesse (11) donc de proférer d’imprudentes paroles et de nous représenter les immortels déchirés par les dissensions et les combats.

Chante plutôt la cité de (12) Protogénie où, par l’ordre de Jupiter-Tonnant, Deucalion et Pyrrha, descendant du ciel, trouvèrent leur premier asyle, où, sans suivre les lois de la nature, ils propagèrent leur race et firent sortir des pierres (13) un peuple dont le nom seul rappelle l’origine. Consacre-leur des chants harmonieux, mais nouveaux ; car si la vieillesse est louable dans la liqueur de Bacchus, la nouveauté prêta toujours des charmes aux accens de la poésie.

Je dirai donc qu’à cette époque, un déluge engloutit la terre sous la profondeur de ses ondes ; mais que bientôt les flots, refoulés au loin, rentrèrent dans les abîmes creusés par la puissante main de Jupiter.

Ce couple illustre, ô Épharmoste ! fut la souche de tes magnanimes aïeux ; ainsi les héros de ton sang sont également issus des filles de Japhet et des fils valeureux de Saturne, qui régnèrent toujours dans Oponte, leur berceau et le tien.

Jadis le puissant roi de l’Olympe enleva de la terre (14) des Éphéens la fille d’Oponte, et s’unit à elle sur les sommets du (15) Ménale : puis il la rendit à Locrus son époux, afin que la mort ne le vînt point surprendre sans postérité.

Protogénie portait dans son sein un gage de la tendresse de son divin ravisseur ; et Locrus fut transporté de joie en voyant naître cet enfant, dont il n’était que le père adoptif. Il voulut que ce fils, depuis si célèbre par sa beauté et ses vertus, prît le nom de son aïeul maternel, et qu’il régnât sur la ville et les peuples d’Oponte.

Bientôt des émigrés d’Argos (16), de Thèbes, d’Arcadie et de Pise accourent se ranger sous ses lois. Mais, de tous ces étrangers celui qu’il honora le plus fut le fils d’Actor et d’Égine, le vaillant Ménétius. Il était père de ce guerrier qui accompagna les Atrides dans la contrée où régna Teuthras (17), et qui soutint seul avec Achille le choc des bataillons troyens, lorsque Télèphe (18) repoussait les enfans de Danaüs et les forçait à se retirer en désordre dans leurs vaisseaux.

Dès ce jour on connut la valeur de Patrocle ; dès ce jour le fils de Thétis ne voulut plus que ce brave s’exposât aux hasards des combats meurtriers, sans être protégé de sa lance redoutable aux mortels.

Qui m’inspirera maintenant des chants sublimes, et me rendra digne de m’asseoir sur le char des Muses ! C’est là que la hardiesse (19) sera donnée à mes pensées et la force à mes paroles.

Chantre de l’hospitalité et de nobles exploits, je viens célébrer le triomphe que Lampromaque (20) et Épharmoste ont remporté en un même jour aux jeux isthmiques. Déjà deux victoires les avaient signalés aux portes de Corinthe ; le nom d’Épharmoste a depuis été proclamé dans la forêt de Némée. Argos (21) lui a décerné la couronne des hommes faits, et Athènes (22) celle de l’enfance.

Mais de quelle gloire ne se couvrit-il pas à Marathon (23) lorsque, dédaignant de combattre des rivaux de son âge, il enlevait à des athlètes vigoureux la coupe d’argent, prix du triomphe ; et, qu’après les avoir vaincus par son agilité et son adresse, il parcourait la lice aux bruyantes acclamations des spectateurs. Dieux ! que de noblesse répandaient sur sa personne les grâces du jeune âge, rehaussées par son héroïque valeur !

Partout il a paru digne d’admiration, et aux peuples de Parrhasie (24) dans les fêtes publiques de Jupiter Lycéen, et à Pellène (25), où il obtint, pour prix de sa bravoure, un manteau que ni les vents, ni les frimas ne sauraient pénétrer. Le tombeau d’Iolas (26) et la maritime Éleusis (27) ont été aussi témoins de ses exploits.

C’est de la nature que nous vient tout ce qui est parfait. Cependant combien de mortels s’efforcent d’acquérir de la gloire par des vertus empruntées à l’art et aux préceptes ; mais tout ce qu’on entreprend contre nature et sans la divinité, il est peu important que la renommée le publie ou le laisse dans l’oubli du silence. Ainsi, il est certaines routes qu’il n’est pas donné à tout homme de parcourir ; car les mêmes désirs ne les enflamment pas tous, et la sagesse exige les plus grands efforts.

Maintenant, ô ma Muse ! offre à Épharmoste cet hymne qui doit immortaliser sa victoire, et publie à haute voix qu’issu d’un sang divin, ce héros fut doué dès sa naissance d’une souplesse, d’une dextérité et d’une force extraordinaires. Cet éloge est bien dû à celui dont la main victorieuse a naguère couronné au milieu des banquets sacrés l’autel (28) de l’invincible Ajax, fils d’Oïlée.

X (1).

À AGÉSIDAME (2) LOCRIEN ÉPIZÉPHYRIEN,

Vainqueur au pugilat.

Ô Muses ! rappelez à mon cœur le souvenir du fils d’Archestrate, qu’Olympie a couronné. Je lui devais le tribut de mes chants, comment ai-je pu l’oublier (3) ?… et toi, fille de Jupiter, céleste Vérité (4), que tes mains pures éloignent de moi le reproche odieux d’avoir voulu tromper un hôte et un ami. Si le temps qui s’est écoulé depuis enlève de son prix à mon hommage, ne puis-je pas, en payant ma dette avec usure (5), éviter les traits de la satire et de l’envie ?

Je vais donc le chanter maintenant ; mes chants feront disparaître le blâme, comme les ondes engloutissent le caillou qu’elles roulent dans leurs cours (6). Ainsi, cet hymne consacré à Agésidame et à sa patrie n’en sera pas moins digne d’eux et de l’amitié dont ils m’honorent : car la vérité règne dans la cité de Locres (7), et ses citoyens excellent également dans l’art divin de Calliope (8) et dans les travaux de Mars.

Jadis Hercule, malgré sa force, fut contraint à reculer (9) devant Cycnus ; et toi, que vient d’illustrer une victoire remportée à Olympie, Agésidame, rends des actions de grâces à Ilas (10), comme autrefois Patrocle en rendit à Achille. La voix du courage enflamme un cœur généreux, et l’élève au faîte de la gloire, avec la protection du ciel ; mais combien peu de mortels ont acquis sans de grands travaux cette renommée, qui répand tant d’éclat sur la vie.

Docile aux lois de Jupiter, je veux aussi chanter ces antiques jeux que le vaillant Hercule institua près du tombeau de Pélops, après avoir immolé à sa vengeance les deux fils de Neptune, le brave Cléatus (11) et son frère Eurytus. Il voulait forcer Augias à lui payer le salaire promis à ses travaux ; et ce roi parjure le lui refusait. Déjà les audacieux enfans de Molione avaient défait l’armée du héros de Tirynthe dans les défilés de l’Élide, où elle s’était arrêtée. Mais à son tour, il leur tend des embûches dans les bois que domine Cléone, et les fait tomber sous ses coups. Bientôt le perfide roi des Épéens voit son opulente patrie ravagée par le fer et le feu, s’engloutir dans un abîme de maux ; tant il est difficile d’échapper à la vengeance d’un plus puissant que soi ! Lui-même réduit au désespoir par le sac de sa ville, se montre le dernier aux regards d’Hercule, et ne peut éviter une mort cruelle.

Après sa victoire, le magnanime fils de Jupiter rassemble à Pise ses guerriers et les dépouilles qui sont le prix de sa valeur ; puis il dédie à son père, le puissant roi des dieux, un temple magnifique ; trace dans une vaste plaine l’enceinte sacrée de l’Altis, et veut que l’espace qui l’environne soit destiné à recevoir les tables des festins. Enfin il honore l’Alphée et les douze grands dieux, et appelle Colline de Saturne ce tertre qui, sous le règne d’Œnomaüs, était sans nom et toujours couronné de neiges et de frimas.

À cette inauguration première assistèrent les Parques et le Temps, père de la Vérité. C’est lui qui nous a appris comment Hercule partagea les dépouilles de ses ennemis, et consacra les prémices de sa victoire par l’institution des solennités olympiques, qui se renouvellent tous les cinq ans. Muse, dis-moi quels furent les premiers qui s’ouvrirent la carrière de la gloire, en obtenant la couronne, soit par la force de leurs bras, soit par l’agilité à la course ou la rapidité des chars.

Celui qui d’un pied léger parcourut le plus rapidement toute la longueur du stade fut le fils de Licymnius (12), Œonus, venu de Midée, à la tête d’une armée valeureuse. Échémus (13) illustra Tégée, sa patrie, par le prix de la lutte, et Doryclus (14) de Tirynthe par celui du pugilat. Le fils d’Halirotius, Samus de Mantinée, fut vainqueur à la course du char attelé de quatre coursiers. Le javelot de Phrastor frappa le but ; Énicéus, après avoir d’un bras vigoureux fait tourner rapidement son énorme disque de pierre, le lança à une prodigieuse distance, et vit sa victoire saluée des acclamations unanimes de ses rivaux. Le soir de ce grand jour, la pleine lune versa sur la lice les rayons de sa douce lumière, et l’enceinte sacrée de toutes parts retentit de la joie des festins et des louanges des vainqueurs. Fidèles à ces rites antiques, nos chants de victoire vont célébrer, en l’honneur du héros qu’Olympie a couronné, le dieu (15) qui fait gronder son tonnerre, et qui, d’une main terrible, lance au loin la foudre, dont les éclats proclament sa puissance.

Ô Agésidame, les accords de la flûte seconderont la délicieuse harmonie de mes accens ; et, quoiqu’ils aient retenti après un trop long délai sur les bords de la célèbre Dircé (16), ces chants n’en seront pas moins pour toi ce que la naissance d’un fils est pour un père dans sa vieillesse. De quel amour son cœur paternel ne brûle-t-il pas pour ce tendre objet de ses désirs ! car rien n’est plus douloureux pour un mortel, sur le seuil de la tombe, que de voir ses richesses devenir la proie d’un étranger.

De même, ô Agésidame ! quelque gloire qu’un vainqueur ait cueillie, s’il descend au palais de Pluton sans que les chants des poètes aient consacré ses hauts faits, il s’est fatigué longtemps pour ne jouir que d’un instant de bonheur. Mais toi, les doux accords de la lyre et les modulations de la flûte célèbrent ton triomphe, et les Piérides (17), filles de Jupiter, en éternisent la mémoire.

Pour moi, qui partage leurs divins transports, j’ai chanté l’illustre nation des Locriens, j’ai répandu la louange de mes vers, comme un miel délicieux, sur leur cité féconde en héros, et j’ai payé un juste tribut d’éloges au fils d’Archestrate. Je l’ai vu près des autels d’Olympie remporter la victoire, par la force de son bras, à cet âge de grâces et de jeunesse où était Ganymède (18) lorsque, avec le secours de Cypris, il repoussa la mort.

XI (1).

AU MÊME AGÉSIDAME.

Comme le souffle des vents est nécessaire au pilote ; comme les douces rosées du ciel, filles des nues, réjouissent le laboureur, ainsi les hymnes, par leur harmonie, récompensent les travaux et les succès de l’athlète victorieux, le rendent l’objet de l’entretien des siècles à venir et sont la preuve assurée de ses immortelles vertus.

Les hymnes que chante ma bouche en l’honneur des vainqueurs olympiques n’ont point à craindre les traits de l’envie : telle est la faveur que les dieux accordent au génie et à la sagesse.

Fils d’Archestrate (2), je vais, pour célébrer ta victoire au pugilat, ajouter l’ornement de mes vers à ta couronne d’olivier (3), mille fois plus précieuse que l’or, et mes chants seront un nouveau témoignage de l’intérêt que je porte au peuple de la Locride.

Volez, Muses, volez vers la cité qu’il habite ; mêlez-vous à ses chœurs et à ses fêtes. Vous trouverez, j’en suis garant, un peuple hospitalier, sage, belliqueux et ami des arts. Vit-on jamais le lion intrépide (4) et le renard adroit dépouiller le caractère dont la nature les a doués ?

XII (1).

À ERGOTÈLE (2) D’HIMÈRE,

Vainqueur au dolichodrome (3).

Fille de Jupiter-Libérateur (4), Fortune (5) conservatrice des cités, accorde, je t’en conjure, la protection divine à la florissante Himère.

C’est toi qui fais voler sur les ondes les vaisseaux légers ; c’est toi qui présides aux combats sanglans et aux sages délibérations des mortels. Tu te joues de leurs espérances trompeuses : tantôt tu les portes au sommet de la roue, tantôt tu les en précipites.

Jamais aucun d’eux ne reçut des immortels un présage certain de son avenir : leur esprit, enveloppé de ténèbres, ne peut porter ses regards au delà du présent. Souvent des malheurs imprévus trompent leur attente et leurs désirs, tandis que d’autres, battus par la tempête, voient le bonheur tout à coup leur sourire, et leur destin changer en un instant.

Ainsi, toi-même, ô fils de Philanor ! si une sédition allumée parmi tes concitoyens ne t’eût pas arraché à Gnosse, ton ancienne patrie, réduit comme le coq belliqueux à des combats ignorés, tu aurais vu s’évanouir dans une honteuse inaction cette gloire que tu viens d’acquérir à la course.

Au lieu que maintenant, couronné à Olympie, deux fois vainqueur à Delphes et à l’Isthme, tu vas, ô Ergotèle ! rendre célèbres les bains chauds des Nymphes (6), près desquels tu as établi tes paisibles foyers.

XIII (1).

À XÉNOPHON DE CORINTHE (2),

Vainqueur à la course et au pentathle.

En célébrant une illustre famille trois fois victorieuse aux jeux olympiques, bienveillante pour ses concitoyens et officieuse envers ses hôtes, je redirai la gloire de l’heureuse Corinthe (3), vestibule de Neptune-Isthmien et féconde en jeunes héros. C’est dans ses murs qu’habite Eunomie avec ses sœurs, la Justice, ferme appui des cités, et la Paix, sa fidèle compagne. Ces trois célestes filles de Thémis aux conseils salutaires dispensent aux mortels la richesse et le bonheur, et écartent loin d’eux l’Insolence (4), mère audacieuse de la Satiété.

Une noble hardiesse délie ma langue, mon génie me fait sentir sa puissance irrésistible et m’inspire des chants sublimes en l’honneur de Corinthe. Mille fois, ô valeureux enfans d’Alétès (5) ! a rejailli sur vous l’éclat des triomphes que vos aïeux, athlètes indomptables, remportèrent à nos jeux solennels ! et les Heures (6), qui sèment les fleurs sur leurs traces, vous ont donné cette adresse admirable qui brille dans les chefs-d’œuvre sortis de vos mains. Tout inventeur a le droit de revendiquer son ouvrage. Ainsi, qu’on nous dise où naquit, sous l’inspiration des Grâces (7), le bruyant dithyrambe consacré à Bacchus ? qui donna de justes proportions aux rênes des coursiers ? qui plaça sur les temples des dieux (8) la double figure de l’oiseau de Jupiter ?

C’est dans Corinthe que fleurissent les Muses aux délicieux accords ; c’est là que Mars embrase une jeunesse intrépide de l’ardeur des combats.

Grand Jupiter, qui règnes en souverain dans Olympie, sois propice à mes chants ! mets à l’abri de tout danger le peuple de Corinthe et dirige toi-même la destinée de Xénophon au souffle de la prospérité. Daigne aussi agréer l’éloge solennel par lequel j’immortalise la couronne que, dans les champs de Pise, il mérita pour prix de sa victoire au pentathle et à la course, couronne que jamais aucun mortel ne ceignit avant lui.

Deux fois Xénophon parut aux jeux isthmiques, et deux fois le sélinum (9) au vert feuillage orna son front ; Némée lui accorda aussi le même honneur. Les bords de l’Alphée ont été témoins de la gloire que Thessalus, son père, s’est acquise par la légèreté de ses pieds. Un même soleil éclaira son triomphe aux jeux pythiques, où il remporta le prix de la course et celui du double stade.

Trois fois dans le même mois, Athènes, au sol pierreux, le ceignit de couronnes magnifiques ; sept fois les jeux hellotiques (10) le virent triompher ; et, dans ces lieux célèbres que Neptune (11) environne presque de ses flots, des chants de victoire répétèrent avec les noms de Terpsias et d’Éritime (12), celui de Ptœodore, qui lui donna le jour. Que de palmes, ô Corinthiens ! ont illustré votre bravoure, à Delphes et dans la forêt qui servit de retraite au lion furieux. Je défie cent voix de les énumérer ; non, il serait plus facile de compter les sables de la mer. Mais chaque chose a ses bornes (13) ; le mérite, c’est de les fixer avec discernement. Ainsi, en chantant la victoire d’un seul (14) de vos concitoyens, je célébrerai votre gloire nationale et la sagesse et les vertus héroïques de vos ancêtres, sans rien dire de Corinthe qui puisse blesser la vérité.

Sisyphe fut semblable à un dieu par sa prudence et son adresse. Médée s’engagea malgré son père dans les nœuds de l’hyménée et sauva le navire Argo et les héros qu’il portait. On vit sous les murs de Dardanus les Corinthiens, partagés entre les deux partis, dont l’un, commandé par les fils d’Atrée, redemandait Hélène, et l’autre, avec les Troyens, s’obstinait à la retenir, signaler également leur valeur dans les deux armées.

Glaucus (15), venu de Lycie, jeta l’épouvante dans le camp des Grecs : fier de l’opulence de ses palais et des richesses que lui avaient léguées ses aïeux, il se glorifiait encore d’être fils de Bellérophon, qui régna jadis dans la cité qu’arrose Pyrène (16). Bellérophon brûlait du désir de dompter Pégase qui devait le jour à l’une des Gorgones aux cheveux hérissés de serpens ; mais ses efforts furent inutiles jusqu’au moment où la chaste Pallas lui apporta un frein enrichi de rênes d’or.

Réveillé en sursaut d’un sommeil profond, il la voit apparaître à ses yeux et l’entend prononcer ces paroles : « Tu dors, roi, descendant d’Éole (17) ! Prends ce philtre, seul capable de rendre les coursiers dociles ; après l’avoir offert à Neptune ton père, immole un superbe taureau à ce dieu si habile à dompter les coursiers. »

La déesse à la noire égide ne lui en dit pas davantage au milieu du silence de la nuit. Bellérophon se lève aussitôt, et, saisissant le frein merveilleux, le porte au fils de Cœramus, le devin de ces contrées. Il lui raconte la vision qu’il a eue ; comment, docile à ses oracles, il s’est endormi pendant la nuit sur l’autel de la déesse, et comment cette fille du dieu à qui la foudre sert de lance lui a donné elle-même ce frein d’or sous lequel doit plier Pégase. Le devin lui ordonne d’obéir sans retard à ce songe et d’élever un autel à Minerve Équestre (18), après avoir immolé un taureau au dieu qui de ses ondes environne la terre.

C’est ainsi que la puissance des dieux rend facile ce que les mortels jureraient être impossible et désespéreraient même d’exécuter jamais. Tressaillant d’allégresse, l’intrépide Bellérophon saisit le cheval ailé : tel qu’un breuvage calmant, le frein dont il presse sa bouche modère sa fougue impétueuse ; alors, s’élançant sur son dos, Bellérophon, revêtu de ses armes, le dresse au combat en se jouant. Bientôt, transporté avec lui dans le vide des airs sous un ciel glacé, il accable de ses traits les Amazones (19) habiles à tirer de l’arc, tue la Chimère qui vomissait des flammes et défait les Solymes (20). Je ne parlerai point de la mort de Bellérophon (21) : je dirai seulement que Pégase fut reçu dans les étables de l’immortel roi de l’Olympe.

Mais pourquoi tant de traits que ma main lance toujours au but iraient-ils frapper au-delà ? Je vais donc, inspiré par les Muses aux trônes resplendissans, chanter la victoire des Oligéthides (22) à l’Isthme et à Némée ; je vais tracer rapidement leurs nombreux triomphes et affirmer avec serment que soixante fois l’agréable voix du héraut les a proclamés vainqueurs dans ces deux lices.

Ma lyre a déjà célébré les palmes qu’ils ont cueillies dans les champs d’Olympie : celles qu’ils cueilleront à l’avenir je les chanterai aussi, et ce bonheur leur est sans doute réservé, j’en ai l’espérance, quoiqu’il dépende encore de la divinité. Si toutefois le génie qui veille sur Xénophon l’abandonnait, c’est à Jupiter, c’est à Mars que je confierais le soin de sa gloire.

Combien de victoires n’a-t-il pas déjà remportées sur les sommets du Parnasse (23), à Argos et à Thèbes ! Combien de couronnes ne lui a pas décernées l’Arcadie (24) ! L’autel vénérable de Jupiter Lycéen est témoin de sa gloire, Pellène (25), Sicyone (26), Mégare (27), le bois sacré des Æacides (28), Éleusis, l’opulente Marathon, les cités florissantes (29) qui s’élèvent auprès de l’Etna, l’Eubée (30), tous les peuples de la Grèce enfin l’ont vu remporter plus de couronnes que l’esprit ne peut en concevoir.

Ô puissant Jupiter ! fais que mon héros achève (31) heureusement sa carrière ; et avec la modestie accorde-lui la douce prospérité, mère de la joie.

XIV (1).

AU JEUNE ASOPICHUS (2) D’ORCHOMÈNE,

Vainqueur à la course.

Ô vous, augustes reines du Céphise et d’une cité fameuse par ses coursiers, Grâces (3) ! illustres protectrices de la fertile Orchomène (4) et de l’antique race de Mynias, écoutez-moi, je vous adresse mes vœux !

Tous les biens, tous les plaisirs dont jouissent les mortels sont des bienfaits de votre bonté ; et si quelque homme a en partage (5) la beauté, la sagesse ou la gloire, c’est encore à vous qu’il le doit. Jamais, sans les Grâces décentes (6), les festins et les chœurs ne plairaient aux dieux. Dispensatrices augustes de tous les plaisirs du ciel, assises sur des trônes auprès d’Apollon à l’arc d’or, vous offrez sans cesse d’éternels hommages à votre père, l’immortel roi de l’Olympe.

Charmante Aglaé, Euphrosyne amie des chants des poëtes, filles du plus puissant des dieux, prêtez l’oreille à mes accens ; et vous, Thalie, pour qui la musique a tant de charmes, jetez un regard favorable sur cet hymne qui vole d’une aile légère (7) dans ce jour heureux et prospère.

Plein d’une ardeur poétique, jeune Asopichus, je suis venu chanter sur le mode lydien (8) la victoire olympique et la gloire dont tu illustres aujourd’hui la ville des Myniens. Volez, Écho, volez vers les sombres demeures de Proserpine ; portez à Cléodame l’agréable nouvelle de la victoire de son fils ; annoncez-lui qu’au sein de la glorieuse Pise, le laurier triomphal a couronné son jeune front.

FIN DES OLYMPIQUES.

I.

À HIÉRON,

Vainqueur à la course des chars.

Ô toi qui fais les délices d’Apollon et des Muses à la noire chevelure ! lyre d’or, tes sons mélodieux règlent la mesure de la danse, source de la joie. Fais-tu entendre ces préludes ravissans qui précèdent les chœurs, soudain les chantres t’obéissent, les feux éternels de la foudre s’éteignent, le roi des airs, l’aigle de Jupiter s’endort sous le sceptre du maître des dieux ; son aile rapide des deux côtés s’abaisse, une douce vapeur obscurcit sa paupière et courbe mollement sa tête appesantie, il dort… et son dos assoupi par la volupté, tressaille au gré de tes accords. Mars lui-même, le cruel dieu des combats, oubliant ses armes, s’enivre de ton harmonie. Il n’est enfin aucun des immortels qui ne soit sensible aux accords divins d’Apollon et des Muses.

Mais ceux que Jupiter poursuit de son courroux sur la terre et sur l’immensité des ondes, frémissent d’horreur à la voix des filles de Piérus. Tel frémit gisant au fond du Tartare ténébreux, cet ennemi des dieux, ce Typhée aux cent têtes, que vit naître jadis l’antre fameux de Cilicie. Maintenant enchaîné sous le rivage des mers qui s’étendent au-delà de Cume, il expie son audace téméraire ; la Sicile pèse sur sa poitrine hérissée, et l’Etna, cette colonne du ciel et l’éternel nourricier des frimas, l’écrase de tout son poids.

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