Vies parallèles (sélection : Lycurgue, Numa, Solon, Aristide, Périclès, les Catons, Alexandre, César, Cicéron) (page 15)

Plutarque · Corps & Gouvernance

Texte français, domaine public · Source : remacle.org — trad. Pierron · 18 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Aristide, aux batailles de Marathon et de Platée, n'était qu'un des dix généraux de la Grèce; Caton fut élu l'un des deux consuls, quoiqu'il eût un grand nombre de concurrents; puis l'un des deux censeurs, ayant été préféré à sept autres candidats, tous des plus illustres familles, et les premiers de la ville. Aristide, dans aucune de ses victoires, n'obtint les premiers honneurs : à Marathon, Miltiade remporta le prix de la valeur; à Salamine, Thémistocle; et c'est à Pausanias, suivant Hérodote, qu'on dut la glorieuse victoire de Platée. Le second prix fut même disputé à Aristide par les Sophanès, les Ami-nias, les Callimaque et les Cynégire, qui se signalèrent dans ces combats. Caton, au contraire, non-seulement dans la guerre d'Espagne, pendant son consulat, surpassa tous les autres capitaines en courage et en prudence , mais aux Thermopyles-, simple tribun des soldats, et sous les ordres d'un consul, il eut tout l'honneur 270 de la victoire : il ouvrit aux Romains, pour atteindre Antiochus, une large voie à travers les défilés, et vint par les derrières attaquer le roi, qui ne songeait qu'aux ennemis qu'il avait en face. Cette victoire, qui fut évidemment l'ouvrage de Caton, chassa l'Asie de la Grèce, et en fraya, par suite, le chemin à Scipion (33).

Ainsi, tous les deux ils ont été invincibles à la guerre; mais, dans le gouvernement, Aristide succomba aux intrigues de Thémistocle, qui le fit bannir par l'ostracisme. Caton, au contraire, ayant pour rivaux presque tous les plus puissants personnages et les plus considérables de Rome , et soutenant la lutte, comme un athlète, jusque dans une extrême vieillesse, se maintint toujours inébranlable. Souvent accusé, souvent accusateur devant le peuple, il fit condamner plusieurs de ses adversaires, et ne fut jamais condamné lui-même. Le rempart qui protégea sa vie, l'instrument qui fit ses succès, ce fut son éloquence : il lui dut, à mon avis, bien plus qu'à la Fortune ou à son bon Génie, la gloire de conserver jusqu'au bout sa dignité sans atteintes. Oui, c'est un glorieux témoignage qu'Antipater a rendu à Aristote, quand il a écrit, après la mort de ce philosophe, qu'il possédait, outre ses qualités, le talent de la persuasion. La vertu politique est, de l'aveu de tous, la plus parfaite que l'homme puisse posséder; et c'est une opinion presque générale que l'économie n'en est pas une des moindres parties. En effet, la cité n'est qu'un assemblage de maisons, un tout formé de plusieurs parties ; la chose publique tire donc sa force des facultés particulières des citoyens. Lycurgue lui-même, en bannissant de Sparte l'or et l'argent, pour les remplacer par une monnaie de fer altérée au feu, ne voulut point par là interdire l'économie à ses concitoyens : il ne fit que supprimer le luxe, la corruption et l'orgueil, 271 effets ordinaires de la richesse; mais il mit ses soins prévoyants, autant que pas un législateur au monde, à faire jouir en abondance tous les citoyens des choses nécessaires et utiles ; car ce qu'il redoutait pour la république, c'était bien plus un homme pauvre, sans feu ni lieu, qu'un citoyen opulent et superbe. Or, Caton n'administra pas moins bien, ce semble, sa maison que la république ; car il augmenta son bien et enseigna aux autres l'économie et l'agriculture, dans les ouvrages où il a rassemblé sur ces objets une foule d'observations utiles. Pour Aristide, il a, par sa pauvreté, diffamé la justice même; il a donné à croire qu'elle est la ruine des familles, la source de l'indigence, et qu'elle sert aux étrangers plutôt qu'à ceux qui la possèdent. Et pourtant Hésiode nous exhorte souvent à la justice et à l'économie, et il blâme la paresse, comme la source de l'injustice. Homère a dit sagement (34) :

... Ce que j'aimais, ce n'était ni le travail,

Ni ce soin de notre avoir, qui fournit à l'entretien de beaux enfants ;

J'aimais de tout temps les navires s'élançant sous l'effort des rames,

Et la guerre, et les javelots au bois poli, et les flèches;

faisant entendre que ceux qui négligent leurs affaires domestiques s'enrichissent d'ordinaire par des voies injustes. Les médecins disent que l'huile est bonne aux parties extérieures du corps, et nuit aux parties intérieures : on ne peut pas dire de même de l'homme juste, qu'utile aux autres, il n'a soin ni de lui-même ni de ce qui est à lui. Par conséquent, la vertu politique d'Aristide a, de ce côté, quelque chose de défectueux, s'il est vrai, comme on le dit généralement, qu'il ne laissa pas 272 de quoi doter ses filles et se faire enterrer lui-même. La maison de Caton a fourni à Rome, jusqu'à la quatrième génération, des généraux et des consuls ; ses petits-fils et ses arrière-petit-fils furent revêtus des dignités les plus considérables ; tandis que les descendants de cet Aristide qui avait tenu le premier rang dans la Grèce se virent réduits, par l'excès de leur indigence, les uns à se faire interprètes de songes, les autres à vivre d'aumônes publiques, et que nul d'entre eux ne fit jamais ni ne pensa rien de grand , et qui répondît à la réputation de leur illustre aïeul.

Mais ce point pourrait être sujet à la contestation. En effet, la pauvreté n'est pas honteuse par elle-même, mais uniquement là où elle est une preuve de paresse, d'intempérance, de prodigalité et de folie : chez un homme sage, laborieux, juste, courageux, qui, dans l'administration publique, fasse paraître toutes les vertus, la pauvreté n'est que la marque d'un esprit élevé et d'un cœur magnanime. Il est impossible de faire de grandes choses, quand la pensée est toute à des choses mesquines; ou de secourir les autres dans leurs besoins, quand on a soi-même des besoins de toute sorte. Une grande provision pour bien gouverner, ce n'est pas la richesse, mais la modération dans nos désirs : quand on sait se passer du superflu, on peut se livrer sans distraction au soin des affaires publiques. Dieu seul n'a absolument besoin de rien : la vertu humaine qui sait réduire le plus ses besoins, est donc la plus parfaite et la plus divine. Un corps bien constitué n'a besoin ni d'habits ni d'aliments superflus ; de même une vie et une maison saines s'entretiennent par les choses les plus communes. En général, il faut que notre avoir soit proportionné à nos besoins ; celui qui amasse beaucoup et dépense peu n'a donc pas ce qui lui suffit : s'il ne dépense pas ce qu'il possède, parce qu'il n'en a ni le besoin ni le désir, c'est folie ; s'il en a 273 le désir, et qu'il se prive de jouir par avarice, c'est misère.

Du reste, j'adresserais volontiers à Caton une demande. Si la richesse est faite pour qu'on en jouisse, pourquoi se vante-t-il, ayant amassé une grande fortune, de savoir se contenter de peu ? Mais s'il est beau, comme je n'en doute pas, de manger du pain le plus commun, de boire le même vin que ses ouvriers et ses domestiques, de n'avoir besoin ni d'étoffes de pourpre ni de maisons crépies à la chaux, alors ni Aristide, ni Epaminondas, ni Manius Curius, ni Caïus Fabricius n'ont en rien manqué à leur devoir, quand ils ont négligé d'acquérir des biens dont ils n'estimaient pas l'usage. Car, un homme qui trouvait les raves le meilleur des mets, et qui les faisait cuire lui-même, tandis que sa femme pétrissait son pain, un tel homme n'avait que faire de se tant tourmenter pour un as, ni d'écrire dans un livre par quelle industrie on peut s'enrichir le plus vite. C'est un grand bien que la simplicité qui se borne au nécessaire, parce qu'elle flte à la fois et le désir et le souci du superflu. De là le mot qu'on attribue à Aristide dans l'affaire de Callias : « On ne doit, dit-il, rougir de la pauvreté que lorsqu'elle est forcée ; mais ceux qui sont, comme moi, pauvres volontairement, doivent s'en glorifier. » Aussi bien serait-il ridicule d'attribuer à la paresse la pauvreté d'Aristide , quand il lui était si facile de s'enrichir, sans rien faire de honteux, en dépouillant seulement un Barbare, ou en prenant une tente des vaincus. Mais en voilà assez sur ce point.

Quant aux expéditions qu'ils ont commandées, celles de Caton ajoutèrent bien peu à la grandeur d'une puissance déjà prodigieuse ; tandis que celles d'Aristide offrent les victoires les plus belles, les plus éclatantes et les plus décisives qu'aient remportées les Grecs : Marathon, Salamine et Platée. Il ne serait pas juste non plus, 274 à coup sûr, de comparer Antiochus à Xerxès, ni ces villes d'Espagne démantelées par Caton, à tant de milliers de Perses qui périrent sur terre et sur mer. Aristide, dans ces batailles , ne le céda à personne en courage ; mais la gloire et les couronnes, il les abandonna, comme aussi For et les autres richesses des vaincus, à ceux qui en avaient plus besoin que lui, parce qu'il était supérieur à tous ses rivaux.

Je ne blâmerai pas Caton de se vanter sans cesse, et de se mettre au-dessus de tous les Romains, encore qu'il dise lui-même , dans un de ses écrits, qu'il est aussi ridicule de se louer soi-même que de se blâmer. Mais celui qui se loue lui-même à tout propos me paraît d'une vertu moins parfaite que celui qui n'a pas même besoin de la louange des autres. La modestie ne sert pas médiocrement à introduire la mansuétude dans les transactions politiques ; au contraire, l'orgueil rend difficile, c'est une source d'envie ; et l'orgueil n'entra jamais un instant dans l'âme d'Aristide, tandis que Caton y fut très-sujet. Aristide, en favorisant les plus grandes entreprises de Thémistocle, en servant, pour ainsi dire, de satellite à son autorité militaire, releva la prospérité d'Athènes ; et il ne tint pas à Caton qu'en se déclarant l'ennemi de Scipion il n'empêchât et ne fit manquer cette expédition contre les Carthaginois qui abattit l'invincible Annibal : il finit même, à force de soulever contre Scipion de nouveaux soupçons et de nouvelles calomnies, par le chasser de la ville ; et il fit condamner son frère sous l'accusation du crime honteux de péculat.

La tempérance, que Caton a relevée si souvent partant d'éloges et de si magnifiques, Aristide la conserva toujours pure et entière; mais ce second mariage de Caton, si indigne de lui, si peu convenable à son âge, a répandu sur lui, à cet endroit, une tache assez grande, et non sans raison. En effet, si vieux, et lorsqu'il avait chez 275 lui un fils et une bru, épouser la fille d'un appariteur, d'un homme qui servait en public pour un salaire, c'est manquera toute bienséance. Qu'il l'ait fait par volupté ou par colère, et pour se venger du mépris de son fils pour la femme avec laquelle il vivait, il y a de la honte et à l'action et au prétexte. Sa réponse ironique à son fils était destituée de toute vérité. S'il voulait avoir d'autres enfants aussi vertueux que celui-là, il devait prendre femme dans une noble famille, et s'y décider beaucoup plus tôt, et non point se contenter d'un commerce illicite, tant qu'il put le tenir caché , et, quand il fut découvert, choisir pour beau-père un homme qui ne pouvait le re¬fuser pour gendre, et non un homme dont l'alliance lui fût honorable.

(1) Ce mot vient de l'adjectif catus, sage, adroit, avisé.

(2) Manius Curius avait vaincu les Samnites et les Sabine, et le roi Pyrrhus, les premiers dans l'année 290 avant J.-C., l'autre quinze ans plus tard.

(3) II avait alors vingt-trois ans.

(4) Nudus ara, sere nudus. ( VIRG. )

(5) Environ quatre-vingt-dix francs de notre monnaie.

(6) Environ treize cent cinquante francs.

(7) Autrement Parthénon . temple de Minerve. Voyez la Vie de Périclès dans le premier volume

(8) Voyez la Vie de Thémistocle dans le premier volume.

(9) Le traité de Caton, de Re rustica, contient toutes ces prescriptions économiques dont Plutarque a parlé plus haut. L'esprit de ce traité est tout entier dans ces paroles : Patremfamilias vendacem, non emacem esse oportet.

(10) Voyez dans le Banquet de Platon le témoignage d'Alcibiade sur Socrate.

(11) C'est l'opinion de Cicéron, au moins dans le Brutus.

(12) Voyez la Vie de Thémistocle dans le premier volume.

(13) L'Ulysse d'Homère ne rentre pas dans la caverne. Il est probable, suivant la remarque de Clavier, que Caton fait allusion à quelque pièce bouffonne où Ulysse jouait un rôle un peu ridicule.

(14) C'est l'Espagne en deçà du Bétis, aujourd'hui Guadalquivir.

(15) Environ douze cent mille francs de notre monnaie.

(16) Au pied des Pyrénées, dans ce qu'on appelle aujourd'hui la Catalogne.

(17) Voyez plus loin dans ce volume.

(18) Au temps de l'invasion de Xerxès.

(19) Troupe» levées dans Firmum, aujourd'hui Firmo, près d'Ancône.

(20) C'est une erreur. Caton n'a vécu que quatre-vingt-cinq ans. Il n'avait, de l'aveu de Plutarque même, que dix-sept ans à une époque qui concorde avec la bataille de Cannes, 538 de Rome, et il est mort en 605.

(21) Ce qui est vrai, c'est que ce fut la dernière année de sa vie.

(22) De Senuct., 12 ; voyez Tite-Live, XXXIX, 42.

(23) Environ treize cent cinquante francs «le notre monnaie.

(24) Environ donne mille francs de notre monnaie.

(25) Voyez la Vie de Paul Emile dans ce volume.

(26) Cet écrit est perdu aujourd'hui.

(27) Environ trois millions de notre monnaie.

(28) Il n'en reste presque rien, sauf le de Re rustica.

(29) Odyssée, X, 495.

(30) Caton le jeune ou d'Utique, dont Plutarque a écrit aussi la Vie.

(31) Voyez la Vie de Solon dans le premier volume.

(32) Trente mille ou dix-huit mille francs environ de notre monnaie.

(33) Lucius, surnommé l'Asiatique.

(34) Odyssée, XV, 222.

(35)

(36)

(37)

(38) C'était le nom que les Lacédémoniens donnaient aux gouverneurs qu'ils établissaient dans les villes de leur obédience.

(39) Ainsi nommée du dème de Thrias, situé à peu de distance de la ville d'Eleusis.

(40) C'était le uom des lois fondamentales de Lacédemone. Voyez la Vie de Lycurgue.

(40b) On pense qu'il faut lire ici Tégyre, au lieu de Leuctres : cette correction est appuyée par plusieurs manuscrits , et d'ailleurs on va voir qu'Ëpaminondas , déjà célèbre par sa sagesse et ses vertus, n'était pas encore connu à cette époque par ses talents militaires.

(40c) Cette Vie n'existe plus.

(40d) Correspondant, pour la plus grande partie, à notre mois de juin.

(41) A peu près notre juillet.

(42) En I'an 371 avant J.-C.

(43) Au commencement de son Banquet.

(44) L'Eurotas.

(45) L'île de Cithère était a peu de distance des côtes de la Laconie.

(46) Environ cinquante-cinq miile francs de notre monnaie.

(47) Denys l'Ancien.

(48) En l'an 367 avant J.-C.

(49) En l'an 418, durant la guerre du Péloponnèse,

(50) Deux ans avant la bataille sans larmes

(51) Environ neuf cents francs de notre monnaie.

(52) En l'an 362 avant J.-C.

(53) Philosophe stoïcien, qui avait fait un traité sur la République de Sparte.

(54) Μαχαίρων vient de μάχειρα, épée.

(55) Plus de douze cent mille francs de notre monnaie.

(56) Situé dans la partie de l'Afrique appelée Marmarique, entre l'Egypte, à l'orient, et la Cyrénaïque, à l'occident.

(57) C'était en l'an 361 : Agésilas n'avait donc régné que trente-huit ou trente- neuf ans.

(58) Voyez la Vie d'Agis, la trente-neuvième de la collection.

DE PLUTARQUE

Caton devait la première illustration et la première gloire de sa famille à Caton, son bisaïeul, lequel devint, par sa vertu, un des hommes les plus renommés et les plus puissants de Rome, ainsi que je l’ai écrit dans sa Vie (1). Celui dont nous parlons maintenant resta orphelin de père et de mère, avec son frère Cépion et sa sœur Porcie (2). Il avait aussi une sœur utérine, nommée Servilia. Ils furent tous nourris et élevés dans la maison de Livius Drusus, leur oncle maternel, un de ceux qui menaient alors les affaires de l’État, homme distingué par son éloquence et par sa sagesse, et qui ne le cédait, pour la grandeur d’âme, à aucun des Romains.

On dit que Caton montrait, dès l’enfance, dans le son de sa voix, dans les traits de son visage, et jusque dans ses amusements, un caractère ferme, une âme constante et inflexible. Il se portait a tout ce qu’il voulait foire avec une ardeur au-dessus de son âge. Rude et revêche à ceux qui le flattaient, il se roidissait encore davantage contre ceux qui cherchaient à l’intimider. Il était difficile de l’émouvoir assez pour le faire rire ; et le sourire même n’égayait que rarement son visage. Il n’était ni co- 661 lère, ni prompt à s’emporter ; mais, une fois irrité, on ne l’apaisait qu’à grand’peine. Quand on le mit aux études, il avait l’esprit paresseux et lent à comprendre ; mais, ce qu’il avait saisi, il le retenait, et sa mémoire était sûre ; ce qui, au reste, est assez ordinaire. Car les esprits vifs oublient aisément ; et ceux qui n’apprennent qu’à force de travail et d’application retiennent mieux : chaque connaissance nouvelle est comme un feu qui embrase leur âme. Ce qui, d’ailleurs, augmentait pour Caton les difficultés de l’étude, c’était, à mon avis, la peine qu’il avait à croire : en effet, apprendre c’est recevoir une impression ; et ceux-là croient plus aisément, qui peuvent moins comprendre ce qu’on leur dit. Voilà pourquoi les jeunes gens se laissent plus facilement persuader quel es vieillards, et les malades que ceux qui se portent bien. En général, plus la faculté qui doute est faible, plus le consentement est prompt. Caton cependant obéissait, dit-on, à son gouverneur, et faisait tout ce qui lui était prescrit ; mais il demandait raison de chaque chose, et en voulait savoir le pourquoi. Il est vrai que son gouverneur était un homme de bonnes manières, et qui employait le raisonnement bien plus que la menace : il se nommait Sarpédon.

Caton était encore dans l’enfance, lorsque les alliés de Rome sollicitèrent le droit de cité romaine. Pompédius Silo, habile homme de guerre, et qui jouissait parmi eux de la plus grande considération, passa plusieurs jours chez Drusus, dont il était l’ami. Pendant le séjour qu’il y fit, il gagna l’amitié des neveux de Drusus. « Mes enfants, leur dit- il un jour, intercédez pour nous auprès de votre oncle, afin qu’il nous aide à obtenir le droit de cité. » Cépion lui fit en souriant un signe d’assentiment ;

mais Caton garda le silence, fixant sur les étrangers des regards durs et sévères. « Et toi, mon enfant, lui dit Pompédius, qu’en penses-tu ? ne parleras-tu pas à ton oncle en notre faveur, comme ton frère ? » Caton, sans 663 rien répondre davantage, fit connaître, par son silence et par l’air de son visage, qu’il repoussait la demande. Alors Pompédius l’enleva dans ses bras, et le tint suspendu hors de la fenêtre, comme s’il allait le précipiter : « Me le promets-tu ? disait-il, ou je te laisse tomber. » Il prononça ces mots d’un ton de voix rude, en le secouant plusieurs fois hors de la fenêtre. Caton resta dans cette position un assez long temps, sans articuler un seul mot, sans donner aucun signe d’étonnement ni de crainte. Pompédius, en le remettant à terre, dit tout bas à ses amis : « Quel bonheur pour l’Italie qu’il ne soit encore qu’un enfant ! S’il était aujourd’hui un homme fait, je ne crois pas que nous eussions un seul suffrage pour nous dans le peuple. »

Un jour, un de ses parents, qui célébrait l’anniversaire de sa naissance, le pria du festin, avec d’autres enfants qui, n’ayant rien à faire, se mirent à jouer tous pêle-mêle, grands et petits, dans un coin de la maison. Leur jeu représentait un tribunal, où ils s’accusaient les uns les autres ; et ils mettaient en prison ceux qui étaient condamnés. Un de ces derniers, enfant d’une jolie figure, fut conduit dans une chambre, par un autre plus âgé, qui l’y enferma : il appela Caton, qui, se doutant de ce qui se passait, courut à la porte de la chambre, écartant tous ceux qui se mettaient devant lui pour l’empêcher d’entrer ; il en tira l’enfant, et, tout en colère, il l’emmena chez lui, et les autres s’y rendirent avec eux.

Son renom était déjà tel parmi ceux de son âge, que, Sylla voulant donner au peuple le spectacle de la course sacrée des enfants à cheval, que l’on appelle Troie (3), et ayant rassemblé pour cela les enfants des meilleures maisons, afin de les exercer pour le jour du spectacle, des deux capitaines qu’il avait désignés, l’un fut agréé par 663 tous ses camarades, car il était fils de Mételïa, femme de Sylla ; mais ils repoussèrent l’autre, nommé Sextus, quoique neveu de Pompée, et ils déclarèrent qu’ils ne voulaient ni s’exercer sous lui ni le suivre. Sylla leur demanda quel était donc celui qu’ils voulaient pour chef ; et tous s’écrièrent : « Caton. » Sextus lui-même se retira, et céda cet honneur à Caton, comme au plus digne. Sylla, qui avait été l’ami particulier du père, faisait de temps en temps venir Caton et Cépion, pour converser avec eux : faveur qu’il n’accordait qu’à très-peu de personnes, à raison de la dignité de sa charge et de la grandeur de sa puissance. Sarpédon, gouverneur des jeunes gens, qui sentait de quelle conséquence pouvait être une telle distinction pour l’avancement et la sûreté de ses élèves, menait souvent Caton dans la maison de Sylla, pour qu’il fît sa cour au dictateur. Cette maison était une véritable image de l’enfer, par le grand nombre de personnes qu’on y amenait tous les jours pour les appliquer à la torture. Caton avait alors quatorze ans : il voyait emporter les têtes des personnages les plus illustres de Rome, et il entendait gémir en secret les témoins de ces horreurs. « Comment se fait-il qu’il n’y ait per sonne pour tuer cet homme ? » demanda-t-il à son gouverneur. « Mon enfant, dit Sarpédon, c’est qu’on le craint encore plus qu’on ne le hait. — Que ne m’as-tu donc donné une épée ? répliqua le jeune homme ; j’aurais délivré, en le tuant, ma patrie de l’esclavage. » Sarpédon, effrayé de ces paroles, et plus encore de l’air de colère et de fureur qui respirait dans les yeux et sur le visage de Caton, l’observa depuis avec un grand soin ; et le garda à vue, de peur qu’il ne se portât à quelque entreprise téméraire.

Un jour, comme il n’était encore qu’un petit enfant, on lui demanda quelle personne il aimait le plus : il répondit que c’était son frère. « Et après encore ? — Mon frère. » 664 Et il fit toujours la même réponse, jusqu’à ce qu’on fût las de répéter la question. Dans un âge plus avancé, l’affection qu’il portait à son frère ne fit que se fortifier de plus en plus : à vingt ans, il n’avait jamais soupe sans Cépion ; jamais il n’avait été à la campagne ni paru au Forum qu’avec lui. Mais, lorsque son frère se parfumait d’essences, il refusait de l’imiter ; et il suivait, dans tout le reste de sa vie, un régime dur et austère. Aussi Cépion, dont on admirait la tempérance et la frugalité, avouait que, comparé aux autres, il méritait l’éloge qu’on faisait de sa personne. « Mais, ajoutait-il, quand je compare ma vie à celle de Caton, je ne me trouve pas différent d’un Sippius. » Ce Sippius était un des hommes les plus décriés pour leur luxe et leur mollesse. Caton, ayant été nommé prêtre d’Apollon, prit son domicile à part, et emporta son lot des biens paternels, qui fut de cent vingt talents (4). Mais il resserra plus que jamais sa manière de vivre. Il se.lia intimement avec Antipater de Tyr, philosophe stoïcien, et fit sa principale étude de la morale et de la politique. Épris d’un vif amour pour toutes les vertus, comme s’il y fût porté par une inspiration divine, il préférait néanmoins à toutes les autres la justice, mais une justice sévère, et qui ne se prêtait jamais à la grâce ni à la faveur. Il se forma aussi à l’éloquence, afin de pouvoir, au besoin, s’adresser au peuple assemblé : persuadé qu’il faut, dans la philosophie politique comme dans une grande cité, entretenir des forces toujours prêtes pour le combat. Cependant il ne s’exerçait pas à l’éloquence avec d’autres ; et jamais on ne l’entendit déclamer publiquement dans les écoles. Un de ses camarades lui disait un jour : « Caton, on « blâme ton silence. — Je m’en console, répondit-il, pourvu qu’on ne blâme pas ma conduite. Je commen- 665 cerai à parler quand je saurai dire des choses qui ne méritent pas d’être tues. »

Le basilique Porcia était un édifice dont Caton l’ancien, durant sa censure, avait fait la dédicace. C’était là que les tribuns avaient coutume de donner leurs audiences ; et, comme il y avait une colonne qui nuisait à leurs sièges, ils voulurent l’ôter, ou la changer de place. Ce fut la première occasion qui amena Caton, malgré lui, dans une assemblée publique. Il s’opposa au dessein des tribuns ; et l’essai qu’il fit alors de son éloquence et de son courage souleva l’admiration universelle. Son discours ne sentait pas la jeunesse, et n’avait rien de recherché : il était serré, plein de sens et de force. Mais la brièveté des sentences y était relevée par une certaine grâce qui charmait les auditeurs : la sévérité des mœurs de Caton, et la gravité naturelle dont son style portait l’empreinte, étaient tempérées par je ne sais quel séduisant mélange de douceur et d’agrément. Sa voix, assez pleine pour se faire entendre aisément d’un peuple si nombreux, avait une vigueur et une force invincible et infatigable : souvent il parlait tout un jour sans qu’il se sentît épuisé. Cette première fois, il gagna sa cause ; puis il rentra dans le silence, et se renferma dans ses occupations ordinaires. Il voulut aussi endurcir son corps par des exercices pénibles : il s’accoutuma à supporter les plus grandes chaleurs, les neiges et les glaces, la tête découverte ; à voyager à pied en toute saison : les amis qui l’accompagnaient étaient à cheval ; et Caton s’approchait tour à tour de chacun d’eux pour converser, tout en s’avançant, lui à pied, eux sur leur monture. Il était, dans ses maladies, d’une patience et d’une tempérance admirables : lorsqu’il avait la fièvre, il passait les journées seul, sans recevoir personne, jusqu’à ce qu’il se sentît guéri et en pleine convalescence.

Dans ses repas, on tirait au sort à qui choisirait le pre- 666 mier les parts : quand le sort ne l’avait pas favorisé, ses amis lui déféraient le choix ; mais il s’y refusait, disant qu’il ne convenait pas de rien faire malgré Vénus (5). Au commencement, il n’aimait pas à tenir table longtemps : il ne buvait qu’un seul coup, après quoi il se levait ; mais, dans la suite, il prit plaisir à boire, et passait souvent à table la nuit entière. Ses amis alléguaient, pour l’excuser, les affaires du gouvernement, qui l’occupaient toute la journée, et qui lui ôtaient le loisir de converser. Il ne lui reste, disaient-ils, que le temps du souper et de la nuit pour s’entretenir avec les philosophes. Un certain Memmius ayant dit dans un. cercle que Caton ne faisait qu’ivrogner la nuit entière, Cicéron prenant la parole : « Mais tu n’ajoutes pas, dit-il, qu’il joue aux dés tout le jour. »

En somme, les mœurs d’alors, aux yeux de Caton, étaient si corrompues et avaient besoin d’une si complète réforme, qu’il fallait, selon lui, pour guérir le mal, tenir une route entièrement opposée à celle qu’on suivait. Comme il vit qu’on estimait plus particulièrement la pourpre la plus vive et la plus forte en couleur, il n’en porta que de sombre. Il sortait souvent après son dîner sans souliers et sans tunique, non qu’il cherchât à se distinguer par cette singularité, mais pour s’accoutumer à ne rougir que de ce qui est honteux en soi, sans s’embarrasser de ce qui ne l’est que dans l’opinion des hommes. Il lui était échu, par la mort de Caton, son cousin germain, une succession de cent talents (6) : il la réduisit en argent comptant, qu’il prêtait sans intérêt à ceux de ses amis qui en avaient besoin ; quelquefois même il leur donnait des terres et des esclaves pour les 667 engager au public, et il se portait caution de leurs engagements.

Lorsqu’il se crut en âge de se marier, et n’ayant encore eu commerce avec aucune femme, il voulut épouser Lépida, fiancée d’abord à Scipion Métellus, mais qui était libre alors, Scipion s’étant dédit et ayant rompu le contrat. Mais Scipion se ravisa, avant que Caton l’eût prise pour femme : il mit tout en œuvre pour renouer son mariage ; et il y parvint. Caton, vivement piqué de ce procédé, et brûlant de colère, voulait le poursuivre en justice : ses amis l’en dissuadèrent ; et il se borna à exhaler dans des ïambes le feu de sa jeunesse et de son ressentiment. Il versa sur Scipion toute l’amertume et tout le fiel d’Archiloque, sans se permettre cependant ni obscénités ni rien de puéril. Depuis il épousa Attilia, fille de Serranus, qui fut sa première femme, mais non pas la seule ; différant en cela de Lélius, l’ami de Scipion, qui, plus heureux, ne connut, durant le cours d’une longue vie, d’autre femme que la première qu’il avait épousée.

La guerre des esclaves, ou de Spartacus, comme on la nommait, éclata peu de temps après ; et Gellius fut chargé de cette expédition. Caton alla servir sous lui en qualité de volontaire, par attachement pour Cépion, son frère, qui commandait un corps de mille hommes ; mais il ne put faire paraître, autant qu’il l’aurait désiré, son ardeur et son courage, par suite de l’incapacité avec laquelle le général conduisit la guerre. Du reste, au milieu de la mollesse et-du luxe qui régnaient dans cette armée, il se signala par un tel amour de l’ordre et de la discipline, par tant de courage et de prudence, qu’on ne l’estimait nullement inférieur à l’ancien Caton. Gellius lui décerna des prix et des honneurs considérables ; mais il les refusa, disant qu’il n’avait rien fait qui méritât aucune distinction. Il se fit, par cette conduite, une réputation de bizarrerie.

On porta une loi qui défendait aux candidats d’avoir auprès 668 d’eux des nomenclateurs. Caton, qui briguait la charge de tribun des soldats, fut le seul qui obéit à la loi : il vint à bout, par un effort de mémoire, de saluer tous les citoyens en les appelant chacun par son nom. Il déplut par là à ceux mêmes qui l’admiraient : plus ils étaient forcés de reconnaître le mérite de sa conduite, plus il leur fâchait de ne pouvoir l’imiter.

Nommé tribun des soldats, il fut envoyé en Macédoine auprès du préteur Rubrius. Sa femme, au moment de la séparation, s’affligeait et versait des larmes : « Attilia, dit Munatius, un des amis de Caton, sois tranquille, je te garderai ton mari. — Ce sera très-bien fait, dit Caton. » Quand ils eurent fait un jour de marche, Caton, après le souper, dit à Munatius : « Pour tenir la promesse que tu as faite à Attilia, il faut que tu ne me quittes ni nuit ni jour. » Puis il ordonna qu’on tendît deux lits dans la même chambre, et voulut que Munatius couchât toujours près de lui ; de sorte que Munatius était gardé lui-même par Caton, qui s’en faisait un amusement.

Caton menait à sa suite quinze esclaves, deux affranchis, et quatre de ses amis qui voyageaient à cheval, tandis qu’il marchait toujours à pied, s’entretenant alternativement avec chacun d’eux. Quand il fut rendu au camp, qui était composé de plusieurs légions, le général lui en donna une à commander. Faire ses preuves de vertu personnelle à lui tout seul, c’était, à son avis, la moindre affaire : il ne voyait rien là de si royal ; mais il avait l’ambition de rendre ses soldats semblables à lui-même. Sans leur ôter la crainte que leur inspirait son autorité, il y ajouta le pouvoir de la raison ; et c’est de la raison qu’il se servait pour les persuader et les instruire, chaque fois qu’il en avait besoin, sans négliger d’ailleurs les récompenses. Et cette conduite eut un tel succès, qu’il serait difficile de décider s’il les rendit plus amis de la paix que belliqueux, et plus vaillants que justes : tant 669 ils se montrèrent redoutables aux ennemis, doux envers les alliés, timides à commettre l’injustice, ardents à mériter des louanges !

C’est ainsi que Caton acquit le plus ce qu’il cherchait le moins, gloire, crédit, honneurs insignes, affection des soldats. Ce qu’il commandait à d’autres, il était le premier à s’y soumettre ; et, dans sa manière de se vêtir, de vivre et de voyager, il se rapprochait bien plus des soldats que des capitaines ; mais la simplicité de ses mœurs, la noblesse de ses sentiments et la gravité de son éloquence le mettaient au-dessus de tout ce qui portait le nom d’officier et de général : aussi gagna-t-il insensiblement l’amour des soldats. Car le véritable zèle pour la vertu n’est, dans les âmes, que le fruit de l’affection et du respect que l’on porte à ceux qui en donnent l’exemple : louer les personnes vertueuses sans les aimer, c’est estimer leur gloire, mais non admirer ni estimer leur vertu.

Informé qu’Athénodore, surnommé Cordylion, philosophe très-instruit dans la doctrine des stoïciens, et déjà vieux, vivait retiré à Pergame, après avoir constamment repoussé les sollicitations de plusieurs généraux d’armée et de plusieurs rois, qui lui offraient leur amitié pour l’attirer auprès de leurs personnes, il jugea inutile de lui écrire et de lui envoyer quelqu’un. Profitant de deux mois de congé que la loi lui accordait, il s’embarque, et passe en Asie pour aller trouver le philosophe, comptant sur les bonnes qualités qu’il sentait en lui-même pour rendre sa chasse heu^use. Quand il fut auprès de lui, il combattit si bien ses motifs de refus, qu’il l’obligea de changer de résolution, et l’emmena dans son camp, ravi de joie, et tout fier d’une conquête bien plus belle, à ses yeux, et bien plus glorieuse que les exploits de Pompée et de Lucullus, qui en ce temps-là allaient subjuguant par les armes des peuples et des royaumes.

670 Il était encore à l’armée lorsque son frère, qui se rendait en Asie, tomba malade à Émis (7), ville de Thrace. On en écrivit aussitôt à Caton. La mer était agitée par une violente tempête ; et il n’y avait point dans le port de vaisseau d’une grandeur suffisante : Caton se jette dans un petit navire marchand, et part de Thessalonique avec deux de ses amis et trois esclaves. Il faillit être submergé ; et, ne s’étant sauvé que par un bonheur inespéré, il arriva à Énus comme son frère venait de mourir. Il ne soutint pas cette perte avec la fermeté d’un philosophe : il s’abandonna aux plaintes et aux gémissements ; il se jeta sur le corps de son frère, et le serra étroitement dans ses bras, avec toutes les démonstrations de la douleur la plus vive ; ce n’est pas tout : il fit, pour ses funérailles, des dépenses extraordinaires ; il prodigua les parfums, il brûla sur le bûcher des étoffes précieuses, et éleva sur la place publique d’Énus un tombeau de marbre de Thasos (8), qui coûta huit talents (9). Quelques personnes trouvèrent cette dépense répréhensible, comparée à la modération qu’observait Caton en toutes choses ; mais ils ne considéraient pas quelle douceur et quelle sensibilité il joignait à une fermeté que ne pouvaient ébranler ni voluptés, ni crainte, ni sollicitations impudentes.

Plusieurs villes et plusieurs princes lui envoyèrent de riches présents, pour honorer les obsèques de son frère. Caton n’accepta d’argent de personne, et ne prit que les parfums et les étoffes, dont même il paya le prix à ceux qui les avaient envoyés. Institué héritier avec la fille de Cépion, il ne porta en compte, dans le partage des biens, aucune des sommes qu’il avait dépensées pour les funérailles. Et, malgré ce désintéressement, il s’est trouvé un 671 homme (10) pour écrire que Caton avait passé dans un tamis les cendres du mort, pour en retirer l’or qui avait été fondu par le feu ; tant cet auteur se croyait permis de tout faire, non-seulement avec l’épée, mais encore avec la plume, sans avoir à en rendre compte, et sans craindre la censure !

Caton, à l’expiration de sa charge, quitta l’armée, accompagné non par des vœux et des louanges, vulgaires témoignages de bienveillance, mais par des larmes et des embrassements sincères. Partout où il passait, les soldats étendaient leurs vêtements sous ses pieds, et couvraient ses mains de baisers : honneurs que les Romains d’alors ne faisaient qu’à grand’peine à quelques-uns seulement de leurs généraux. Avant de retourner à Rome pour s’y occuper des affaires publiques, il voulut parcourir l’Asie, afin de s’instruire, et de connaître par lui-même les mœurs, les coutumes et les forces de chacune des provinces qui la composent. Il voulait aussi faire plaisir à Déjotarus, roi des Galates, lequel avait été lié avec son père par des nœuds d’amitié et d’hospitalité, et qui l’avait invité à le venir voir.

Voici quelle était sa manière de voyager. Dès le matin, il envoyait son boulanger et son cuisinier au lieu où il devait coucher. Ils y entraient modestement et sans bruit ; et, s’il n’y avait dans l’endroit aucun ami de famille de Caton, ni aucune personne de sa connaissance, ils allaient dans une hôtellerie, et lui préparaient ainsi à souper, sans se rendre à charge à personne. S’il n’y avait point d’hôtellerie, ils s’adressaient aux magistrats, et se contentaient du premier logement qu’on leur assignait. Souvent ou ne voulait pas croire à ce qu’ils disaient, et on les traitait avec mépris, parce qu’en parlant aux magistrats, ils n’employaient ni cris ni menaces ; et Caton, en arri- 672 vant, ne trouvait rien de prêt. Et, quand lui-même on le voyait rester assis sur son bagage sans proférer une parole, on tenait moins de compte encore de sa personne ; et on le prenait pour un homme bas et timide. Cependant il faisait venir les magistrats, et leur adressait d’ordinaire ces remontrances : « Malheureux ! quittez ces manières dures envers les étrangers : ce ne seront pas toujours des Catons que vous recevrez chez vous. Émoussez par vos prévenances le pouvoir d’hommes qui ne cherchent qu’un prétexte pour vous enlever de force ce que vous ne leur aurez pas donné de bon gré. »

Il lui arriva, dit-on, en Syrie, une plaisante aventure (11). Comme il approchait d’Antioche, il vit un grand nombre de personnes rangées en haie aux deux bords du chemin. Il y avait d’un côté des jeunes gens vêtus de robes blanches, et de l’autre des enfants magnifiquement parés. Quelques hommes étaient à leur tête, vêtus de blanc et portant des couronnes. Caton ne douta point que tout cet appareil ne le regardât, et que ce ne fût une réception que les villes lui avait préparée : il gronda ceux de ses gens qu’il avait envoyés devant lui, de ce qu’ils ne l’avaient pas empêché, fit descendre de cheval ses amis, et s’avança à pied avec eux. Quand ils furent près de la porte de la ville, celui qui conduisait la cérémonie et qui avait rangé en ordre cette multitude, homme déjà assez âgé, quitta les rangs, et vint au-devant de Caton, tenant dans sa main une baguette et une couronne ; et, sans même le saluer, il lui demanda où ils avaient laissé Démétrius, et et à quelle heure il arriverait. Or, Démétrius était un affranchi de Pompée ; et, comme tout l’univers, pour ainsi dire, avait les yeux fixés sur Pompée, on faisait la cour à Démétrius, qui jouissait auprès de son maître d’un crédit bien au-dessus de sa condition. A cette de- 673 mande, les amis de Caton éclatèrent de rire, sans pouvoir se contenir en traversant cette multitude. Caton tout confus : « Ô malheureuse république ! » s’écria-t-il, sans rien ajouter davantage. Mais, dans la suite, il ne pouvait s’empêcher de rire de cette aventure, toutes les fois qu’il la racontait, ou même qu’elle lui revenait en mémoire.

Quoi qu’il en soit, Pompée lui-même corrigea ceux qui, par ignorance, commettaient de pareilles fautes envers Caton. Celui-ci, en arrivant à Éphèse, alla saluer Pompée, qui était son aîné, et qui l’emportait de beaucoup sur lui par la réputation et commandait alors les plus puissantes armées de la république. Dès que Pompée l’eut aperçu, au lieu de l’attendre sur son siège, il se leva, et alla à sa rencontre, comme il eût fait pour un des plus grands personnages de Rome ; il le prit par la main et l’embrassa, loua sa vertu en sa présence, et en fit de plus grands éloges encore lorsqu’il se fut retiré.

Dès ce moment, tous les yeux se tournèrent vers Caton ;

et, en l’examinant de près, on en vint à admirer en sa personne les choses mêmes qui l’avaient d’abord fait mépriser, et l’on reconnut sa douceur et sa grandeur d’âme.

On s’aperçut que cet accueil empressé que lui avait fait Pompée venait plutôt de son estime que de son affection ;

et l’on vit clairement que Pompée, qui le comblait, pendant qu’il l’eut chez lui, de témoignages d’admiration et de respect, était bien aise de le voir partir : en effet, lui qui n’épargnait rien pour retenir les autres jeunes gens qui le venaient voir, et qui était enchanté de les faire rester auprès de lui, il ne fit aucun effort pour arrêter Caton ; et, comme si la présence de cet homme eût été une sorte de censure de l’usage qu’il faisait de son autorité, il vit son départ avec joie. Toutefois Pompée lui recommanda ses enfants et sa femme ; ce qu’il n’avait fait encore à aucun de ceux qui s’en retournaient à Rome :

il est vrai que les enfants et la femme de Pompée avaient 674 avec Caton un lien de parenté. Depuis ce temps, les villes s’empressèrent à l’envi de donner à Caton des banquets et des fêtes ; mais Caton priait ses amis de veiller sur lui, de peur que, sans y penser, il ne vérifiât le mot de Curion. Fâché de l’austérité de Caton, Curion, son ami et son familier, lui avait demandé un jour si, le temps de son emploi fini, il ne serait pas bien aise de visiter l’Asie. « Sans nul doute, répondit Caton.— Eh bien I tant mieux, reprit Curion : tu en reviendras plus doux et plus traitable. » C’est le sens du mot dont il se servit (12).

Déjotarus, le Galate, qui était déjà d’un grand âge, pria Caton de le venir voir, afin de lui recommander ses enfants et sa famille. Dès qu’il fut arrivé, Déjotarus lui envoya des présents de toute espèce, et employé les moyens les plus puissants, les instances les plus vives pour les lui faire accepter. Caton fut tellement irrité de ces obsessions, qu’il ne passa qu’une nuit dans le palais : il était arrive à la nuit tombante, et il repartit le lendemain matin à la troisième heure. En arrivant à Pessinunte (13), le soir du même jour, il y trouva des présents plus considérables encore qui l’attendaient, et des lettres du Galate, qui le conjurait de les agréer, ou, s’il persistait à les refuser, de les laisser au moins prendre à ses amis. « Ils méritent, disait Déjotarus, de recevoir du bien de toi ; mais tu n’es pas en état de les enrichir de ton patrimoine. » Mais Caton ne consentit pas même à cet arrangement, bien qu’il vît quelques-uns de ses amis qui n’eussent pas mieux demandé, et qui murmuraient de son refus. « Si une fois je me laissais gagner, leur dit-il, on ne manquerait jamais de prétexte pour se laisser corrompre ; du reste, je partagerai toujours avec mes amis ce que je posséderai justement, ce que j’aurai acquis par des voies 675 honnêtes. » Et il renvoya à Déjotarus tous ses présents.

Comme il allait s’embarquer pour Brundusium, ses amis lui conseillaient de mettre sur un autre vaisseau les cendres de Cépion. « Je me séparerais plutôt de mon âme que de ces restes précieux, » répondit Caton ; et il mit la voile. Le hasard fit, dit-on, que le vaisseau qu’il montait courut un grand danger dans la traversée, tandis que les autres la firent heureusement.

De retour à Rome, il passa tout son temps, ou dans sa maison à s’entretenir avec Athénodore, ou au Forum à défendre les intérêts de ses amis. Lorsqu’il fut en âge de briguer la questure, il ne voulut se mettre sur les rangs qu’après avoir lu les lois questoriales, après avoir consulté sur chaque objet les gens experts dans la matière, et s’être mis au fait de tous les droits du questeur. Aussi fit-il, dès son entrée en charge, de grandes réformes parmi les officiers et les greffiers du trésor public. Ces hommes, qui avaient toujours, entre les mains les registres publics et les lois, tiraient parti de l’inexpérience et de l’ignorance des jeunes questeurs, lesquels avaient besoin de maîtres pour être instruits de ce qu’ils avaient à faire : ils ne leur laissaient aucune autorité, et ils étaient eux-mêmes les véritables questeurs. Mais Caton prenait les affaires à cœur : ce n’était point assez pour lui du titre et des honneurs de la questure ; il voulait en avoir l’esprit, le courage et le ton : il réduisit les greffiers à n’être que ce qu’ils étaient en effet, des agents subalternes ; il gourmandait sévèrement tous les manquements au devoir, et relevait toutes les fautes d’ignorance. Comme leur impudence était extrême, et qu’ils flattaient les autres questeurs, pour mieux faire la guerre contre Caton, il chassa du trésor le premier d’entre eux qui fut convaincu de fraude dans le partage d’une succession. Il en mit un autre en justice pour supposition de testament. 676 Le censeur Lutatius Catulus se présenta pour le défendre ; homme qui tirait de sa charge une haute considération, et une plus haute encore de sa vertu, et qui avait le renom du plus juste et du plus sage de tous les Romains. Il était d’ailleurs un de ceux qui louaient Caton ; et, plein d’estime pour ses mœurs, il vivait familièrement avec lui. Obligé de céder à la force des preuves, Catulus demanda qu’on fit grâce au coupable, à sa considération. Caton le dissuadait de faire une pareille démarché ; mais, comme il redoublait ses instances : « Catulus, lui dit Caton, il est honteux à toi, qui es censeur, et qui dois faire une recherche exacte de notre conduite, de t’exposer à être chassé d’ici par nos licteurs. » A cette parole, Catulus porta les yeux sur Caton, comme prêt à lui répondre ; mais, soit colère, soit honte, il n’ouvrit pas la bouche, et se retira en silence. Néanmoins le coupable ne fut pas condamné : il y eut bien une voix de plus contre lui ; mais Catulus envoya chez Marcus Lollius, un des collègues de Caton, qui n’avait pu assister au jugement, retenu par une indisposition. Lollius, à la prière de Catulus, vint au secours de l’accusé. Il s’y fit porter en litière, et opina après tous les autres juges. Son suffrage fit renvoyer l’accusé absous ; mais Caton ne voulut plus se servir de cet homme pour greffier, ni lui payer ses gages ; il refusa même absolument de compter la voix de Lollius.

Ces exemples de sévérité ayant humilié les greffiers et les ayant rendus plus maniables, Caton eut les registres à sa disposition, et rendit, en peu de temps, la chambre du trésor plus respectable que le Sénat même. Aussi tous disaient-ils, et ils le pensaient, que Caton avait donné à la questure la dignité du consulat. Il avait trouvé d’anciennes dettes des particuliers au trésor et du trésor aux particuliers. Il se hâta de faire cesser cette double injustice : il exigea, avec la dernière rigueur, tout ce qui était 677 dû à la république ; et en même temps il paya, sans aucun délai et sans marchander, tout ce qu’elle devait. Le peuple conçut pour Caton un profond respect, quand il vit ceux qui avaient compté frustrer le trésor contraints de payer leurs dettes, et ceux qui avaient cru leurs créances perdues, exactement remboursés. Plusieurs se présentaient au trésor avec des acquits qui n’étaient pas en règle et de fausses ordonnances ; et les questeurs, avant lui, cédant aux prières des intéressés, ne manquaient guère de recevoir leurs pièces comme valides. Caton n’eut pour personne de pareilles complaisances. Il portait même si loin la vigilance à cet égard, que, doutant de la validité d’une ordonnance, quoique certifiée par plusieurs témoins, il ne se rendit point aux assurances qu’on lui donnait, et refusa d’allouer l’ordonnance, jusqu’à ce que les consuls fussent venus en affirmer par serment l’authenticité.

Il y avait plusieurs assassins dont Sylla s’était servi, dans sa seconde proscription, pour égorger les victimes, et qui avaient reçu, pour prix de chaque tête, jusqu’à douze mille drachmes (14). Tout le monde les détestait, comme des impies et des scélérats ; mais personne n’osait provoquer la punition de leurs crimes. Caton les cita l’un après l’autre devant les tribunaux, comme détenteurs des deniers publics : il leur fit rendre gorge, et leur reprocha, avec autant de vérité que d’indignation, les sacrilèges horreurs dont ils s’étaient rendus coupables. Accusés ensuite d’homicide, et déjà condamnés d'avance par l’ignominie de ce premier jugement, on les traduisait devant les juges, et on les livrait au supplice, à la satisfaction de tous les citoyens, qui croyaient voir effacer la tyrannie de ces temps affreux, et Sylla lui-même puni de ses forfaits.

678 Ce qui charmait encore la multitude, c’était l’infatigable assiduité de Caton dans les fonctions de son emploi : il arrivait au trésor avant tous ses collègues, et il en sortait le dernier. Il ne manquait jamais à aucune assemblée, soit du peuple, soit du Sénat. Toujours en garde contre ceux qui cherchaient à faire ordonner, en faveur de tels ou tels, des remises de dettes et d’impôts, ou des gratifications, il prévenait scrupuleusement tous les gaspillages. Par là il vint à bout de purger le trésor public des sycophantes, et de leur en fermer l’accès ; en même temps il le remplit d’argent, et prouva qu’une ville peut s’enrichir sans commettre d’injustice. Cette sévère exactitude l’avait d’abord rendu odieux et insupportable à ses collègues ; mais ils finirent par l’aimer, parce que Caton, en refusant d’accorder aucune largesse aux dépens du trésor public, et de rien faire par faveur, s’exposait seul pour tous à la haine des mécontents, et donnait aux autres questeurs une excuse envers ceux qui les importunaient de sollicitations. « Il nous est impossible, disaient-ils, de rien faire sans le consentement de Caton. » Le dernier jour de sa questure, une foule immense de citoyens lui faisaient cortège, pour le reconduire à sa maison. On vint lui dire que Marcellus était assiégé dans la chambre du trésor par un grand nombre d’amis et de personnes d’autorité, qui lui faisaient en quelque sorte violence pour obtenir le paiement de sommes qu’ils prétendaient leur être dues. Marcellus était ami de Caton depuis l’enfance ; et, quand ils étaient ensemble au trésor, il administrait avec exactitude son emploi ; mais, lorsqu’il y était seul, la honte l’empêchait de refuser ceux qui le sollicitaient, et il accordait facilement les grâces qui lui étaient demandées. Caton retourne donc aussitôt sur ses pas, et trouve que Marcellus, cédant à la violence, avait déjà écrit l’ordonnance de paiement. Il demande les tablettes, et efface l’ordonnance, en présence même de 679 Marcellus, lequel ne dit pas un seul mot. Puis, cela fait, il emmène Marcellus hors de la chambre, et le remet dans sa maison ; et, loin que Marcellus lui en fît aucune plainte, soit dans le moment, soit depuis, il continua de vivre avec lui jusqu’à sa mort, dans la même intimité et la même familiarité qu’auparavant. Caton, sorti de la questure, ne laissa point pour cela la chambre du trésor sans surveillants : il y faisait tenir de ses domestiques pendant tout le jour, pour prendre note de tous les actes ; et lui-même, ayant trouvé des registres qui contenaient un état de l’emploi des revenus publics, depuis l'époque de Sylla jusqu’à sa questure, il les avait achetés cinq talents (15). Il avait toujours ces registres entre les mains. Il était le premier à entrer au Sénat et le dernier à en sortir. Souvent, en attendant que les autres moins pressés se rendissent à l’assemblée, il s’asseyait à l’écart pour lire, en mettant sa robe devant son livre. Jamais il n’allait à la campagne les jours où le Sénat s’assemblait. Dans la suite, Pompée et ses partisans, perdant tout espoir de le déterminer, soit par la persuasion, soit par la force, à favoriser leurs injustes projets, cherchèrent à l’éloigner du Sénat, en l’occupant à défendre ses amis dans les tribunaux, à faire des arbitrages, à terminer d’autres affaires. Mais Caton s’aperçut bientôt du piège : il se refusa à tout ce qu’on lui proposait, et déclara formellement que, les jours de Sénat, il ne vaquerait à aucun autre soin quelconque. Car ce n’était ni par amour de la réputation, ni par le désir des richesses, ni par un effet du hasard, qu’il s’était jeté dans le gouvernement de la chose publique : il avait choisi, après mûre délibération, le métier d’homme d’État ; il le regardait comme l’apanage des gens de bien ; et il se croyait tenu de s’appliquer aux affaires communes avec 680 plus de soin que n’en met l’abeille à composer son miel. Il ne négligeait même pas de se faire envoyer, par les hôtes et les amis qu’il avait de toutes parts, tous les documents de quelque importance, actes, ordonnances, jugements, qui concernaient les gouvernements des provinces.

Un jour il s’éleva avec force contre Clodius le démagogue, qui jetait des semences de nouveautés dangereuses, et calomniait auprès du peuple les prêtres et les vestales, entre autres Fabia, sœur de Térentia, femme de Cicéron, laquelle courut un extrême danger. Caton couvrit Clodius de confusion, et l’obligea de sortir de la ville. Cicéron lui en faisait ses remercîments. « C’est Rome, dit Caton, que tu dois remercier ; car ce sont ses intérêts seuls que j’ai en vue, dans toutes les circonstances, dans tous mes actes politiques. » Telle était la considération qu’il s’était acquise par sa conduite, que, dans un procès où l’on ne produisait qu’un témoin, un orateur dit aux juges : « Il ne serait pas juste d’avoir égard à la déposition d’un seul témoin, fut-ce Caton lui-même. » Il était comme passé en proverbe de dire d’une chose extraordinaire et incroyable : « On ne pourrait le croire, quand Caton même le dirait. » Un homme débauché et prodigue avait fait, dans le Sénat, un long discours sur la simplicité et la tempérance. Annéus se leva : « Mon ami, lui dit-il, comment pourrait-on avoir la patience de t’écouter, toi qui, soupant comme Crassus, et bâtissant comme Lucullus, viens nous parler comme Caton (16)

? » Enfin, ceux qui, vicieux et déréglés dans leur conduite, étaient graves et austères dans leurs discours, on les appelait par ironie des Catons.

On le pressait de tous les côtés pour qu’il briguât le tribunat ; mais il ne croyait pas qu’il en fût temps encore : 681 « Il ne faut, disait-il, avoir recours à une charge dont l’autorité est si puissante, que dans une extrême nécessité, comme on emploierait une forte médecine. » Durant le grand loisir que lui laissaient alors les affaires publiques, il fit provision de livres, et, emmenant avec lui quelques philosophes, il se retirait en Lucanie, où il avait des terres dont le séjour n’était pas sans agrément. Il rencontra sur sa route un grand nombre de bêtes de somme avec un bagage considérable et un grand train. Il demanda à qui appartenaient ces équipages ; on lui répondit qu’ils étaient à Métellus Népos, qui retournait à Rome pour briguer le tribunat. A cette réponse, il s’arrêta sans rien dire ; et, après un moment de réflexion, il ordonna à ses gens de rebrousser chemin. Et, comme ses amis s’étonnaient de ce changement subit : « Ignorez-vous, leur « dit-il, que Métellus est déjà redoutable par sa folie ? Et maintenant qu’il va rentrer dans Rome, appelé par Pompée, il tombera sur le gouvernement comme la foudre, et mettra tout en feu. Ce n’est donc plus le moment de se reposer et d’aller à la campagne. Il faut dompter les fureurs de cet homme, ou mourir glorieusement en défendant la liberté. »

Cependant, sur les représentations que lui firent ses amis, il alla dans ses terres ; et, après y avoir passé très-peu de jours, il retourna à Rome. Il y arriva le soir ; et, le lendemain, dès la pointe du jour, il descendit au Forum, et demanda le tribunat, par le seul motif de s’opposer à Métellus. Car cette charge a plus de force pour empêcher que pour agir : quand tous les autres tribuns auraient rendu de concert un décret, l’opposition d’un seul, qui refuse son consentement, l’emporte sur leur avis unanime. Caton ne se vit d’abord soutenu que par un petit nombre d’amis ; mais, quand on eut su le motif qui le faisait agir, tous les bons citoyens, toutes les personnes dont il était connu, se rangèrent autour de lui, 682 et l’encouragèrent à persister. « Ce n’est point une grâce que tu reçois, disaient-ils ; la patrie, au contraire, et tout ce qu’il y a de gens honnêtes parmi les citoyens, t’auront la plus grande obligation, vu qu’ayant pu souvent obtenir cette charge dans un temps qui n’offrait aucune difficulté, tu la demandes aujourd’hui, que tu vas avoir à combattre, non sans périls, pour le soutien de la liberté et du gouvernement. » La foule qui se pressait autour de lui pour lui marquer son dévouement et son affection fut, dit-on, si grande, qu’il courut risque d’être étouffé, et qu’il eut bien de la peine à arriver jusqu’à la place.

Il fut donc nommé tribun, avec Métellus et d’autres collègues ; et, voyant qu’on achetait les voix pour l’élection au consulat, il en fit de vives réprimandes au peuple. Il prononça, en terminant son discours, le serment solennel de poursuivre en justice quiconque aurait donné de l’argent pour acheter les suffrages. Il excepta de ses poursuites Silanus, parce qu’il était son allié ; car Silanus était le mari de Servilia, sœur de Caton. Ce fut par ce motif qu’il ne fit aucune démarche contre lui ; mais il poursuivit en justice Lucius Muréna, qui avait répandu de l’argent parmi le peuple pour se faire nommer consul avec Silanus. Une loi autorisait l’accusé à donner un garde à l’accusateur, afin d’être instruit de toutes les preuves et de toutes les pièces rassemblées pour établir l’accusation. Le garde que Muréna avait mis auprès de Caton pour le suivre et l’observer, voyant qu’il n’usait ni de fraude ni d’injustice, mais qu’il procédait avec franchise et noblesse, et suivait sans détour la voie simple et droite de l’accusation, fut si charmé de sa générosité et de son caractère, qu’il venait tous les matins le trouver au Forum ou chez lui, pour s’informer s’il ferait ce jour-là quelque acte relatif à la procédure ; et, si Caton lui répondait que non, il s’en allait, ajoutant pleine foi à sa parole. Quand la cause fut plaidée, Cicéron, alors 683 consul, et qui détendait Muréna, ne cessa, pour faire peine à Caton, de railler et de brocarder les philosophes stoïciens, et tourna si agréablement en ridicule ceux de leurs dogmes qu’on appelle paradoxes, qu’il fit rire les juges. On prétend que Caton lui-même ne put s’empêcher de sourire, et qu’il dit à ceux qui étaient près de lui : « En vérité, mes amis, nous avons un consul bien plaisant ! » Muréna fut absous ; mais il ne se conduisit point envers Caton en homme méchant et déraisonnable : il prit ses conseils dans les affaires les plus importantes, et ne cessa point, tant qu’il fut consul, de l’honorer et d’avoir en lui toute confiance. Au reste, ce respect qu’inspirait Caton, il le devait à lui-même : sévère et redoutable seulement dans la tribune et au Sénat, il était, partout ailleurs, plein de douceur et d’humanité, avant son entrée en exercice dans le tribunat, il seconda le consul Cicéron de tout son pouvoir dans plusieurs circonstances ; et il l’aida à terminer heureusement les grandes et glorieuses actions qu’il avait commencées contre Catilina. Ce Catilina machinait un changement total dans le gouvernement, et la ruine de la république ; il soulevait partout des séditions et des guerres ; mais le complot fut dévoilé par Cicéron, et Catilina sortit précipitamment de Rouie. Lentulus, Céthégus et plusieurs autres complices de la conjuration, taxant Catilina de faiblesse et de pusillanimité dans l’exécution de ses projets audacieux, complotèrent eux-mêmes de mettre le feu à la ville pour la détruire de fond en comble, et de ruiner l’empire en soulevant les nations et en allumant des guerres étrangères. Leur conspiration fut découverte ; et Cicéron, comme je l’ai écrit dans sa Vie (17), porta l’affaire au Sénat. Silanus, qui opina le premier, déclara les conjurés dignes 684 du dernier supplice. Tous les autres sénateurs successivement, jusqu’à César, furent du même avis. Mais César, homme éloquent, et qui regardait tous les changements, tous les mouvements auxquels Rome serait en proie, comme un aliment aux desseins qu’il avait conçus lui-même, chercha à augmenter l’incendie bien plus qu’à l’éteindre : il se leva, et fit un discours plein d’adresse, et qui respirait l’humanité (18), alléguant qu’il serait injuste de faire mourir les accusés sans suivre les formes, et concluant à ce qu’on les retînt en prison jusqu’à ce que le procès fût instruit. Ce discours changea tellement les dispositions du Sénat, qui craignit le ressentiment du peuple, que Silanus lui-même rétracta son opinion. « Je n’ai pas opiné à la mort, dit-il, mais à la prison ; car c’est là pour un Romain le dernier des châtiments. » Ce revirement inattendu inclina ceux qui opinèrent ensuite au parti le plus doux et le plus humain. Pour Caton, il s’éleva fortement contre cet avis : il s’emporta dès les premiers mots avec colère et véhémence, reprochant à Silanus la lâcheté de son changement ; puis il s’attaqua à César, dénonçant ces manières populaires, ces discours pleins d’humanité, comme autant de manœuvres pour bouleverser la ville et jeter l’effroi dans le Sénat. « Tu dois plutôt, dit-il, craindre pour toi-même, et t’estimer heureux si tu peux paraître innocent de tout ce qui s’est fait, et te mettre à l’abri du soupçon, toi qui, sans déguisement et avec une telle audace, proposes d’arracher à la sévérité de la justice les ennemis de la patrie ; toi qui, indifférent au danger d’une ville si puissante mise à deux doigts de sa perte, réserves ta sensibilité et tes larmes pour des monstres qui n’auraient jamais dû naître ; toi, enfin, qui semblés craindre qu’on 685 ne délivre Rome, pur leur mort, des massacres, des périls affreux dont elle est menacée. »

De tous les discours que Caton a prononcés, c’est le seul, dit-on, qui ait été conservé : le consul Cicéron avait pris les copistes les plus habiles et les plus expéditifs, à qui il avait enseigné à se servir de notes qui, dans de petits caractères, renfermaient la valeur de plusieurs lettres, et il les avait répandus en divers endroits de la salle du Sénat. On ne s’était point encore servi de ces écrivains par notes ; et c’est alors que se fit le premier essai d’écriture abrégée.

L’avis de Caton prévalut, et ramena les autres sénateurs, de sorte que les conjurés furent condamnés à mort.

Comme les moindres traits servent à peindre les mœurs, et que c’est comme un portrait de l’âme que nous essayons d’esquisser, citons ici un fait propre à mon dessein. Pendant que César et Caton étaient dans toute la chaleur de la lutte et du débat, et fixaient l’attention de tous les sénateurs, on apporta un billet à César. Caton, à qui ce message parut suspect, se hâta de lui en faire un crime ; quelques sénateurs, qui partageaient ses soupçons, ordonnèrent qu’on fit tout haut la lecture de ce billet. César le remit à Caton, qui était auprès de lui ; et Caton lut une lettre amoureuse que Servilia, sa sœur, écrivait à César, lequel l’avait séduite et lui avait inspiré une passion violente ; il la rejette à César, en lui disant : « Tiens, ivrogne ; » et il reprend le fil de son discours.

Caton, en somme, ne parait pas avoir été fort heureux du côté des femmes qui lui appartenaient. Cette Servilia fut fort décriée par son commerce avec César ; la conduite de l’autre sœur de Caton, qui se nommait aussi Servilia, fut plus décriée encore : mariée à Lucullus, un des Romains les plus célèbres, et mère d’un fils, ses débauches la firent répudier ; mais, ce qu’il y eut de plus 686 humiliant pour Caton, c’est que sa femme Attilia ne fut pas elle-même exempte de corruption, et, qu’après en avoir eu deux enfants, il fut obligé de la chasser à cause de ses déportements. Il épousa ensuite Marcia, fille de Philippe, laquelle passa pour une femme honnête, et dont le renom ne fut pas sans éclat. Mais, dans cette partie de la vie de Caton, comme dans une pièce de théâtre, il y eut encore quelque chose de perplexe et de problématique. Voici ce que raconte à ce sujet l’historien Thraséas (19), sur la foi de Munatius, intime ami de Caton, et qui passait avec lui sa vie.

Caton avait une foule d’amis et d’admirateurs, entre lesquels on en distinguait quelques-uns qui faisaient éclater, d’une manière plus marquée, leurs sentiments pour lui. De ce nombre était Quintus Hortensius, homme qui jouissait d’une haute considération, et dont le caractère était des plus honorables. Hortensius, qui désirait d’être non-seulement l’ami et le compagnon assidu de Caton, mais encore son allié, et de mêler, à quelque prix que ce fût, sa maison et sa race avec celles de cet homme vertueux, lui demanda en mariage sa fille Porcia, déjà mariée à Bibulus, dont elle avait eu deux enfants. Hortensius la convoitait comme un excellent fonds, pour en avoir des fruits. « Ma proposition, disait-il, peut bien, dans l’opinion des hommes, paraître extraordinaire ; mais, à consulter la nature, il est aussi honnête qu’utile à la république qu’une femme belle, et qui est à la fleur de l’âge, ne reste pas inutile en laissant passer l’âge d’avoir des enfants : il ne faut pas non plus qu’elle soit à charge à son mari, et l’appauvrisse en lui donnant plus d’enfants qu’il ne veut en avoir ; or, en commu- 687 niquant les femmes aux citoyens honnêtes, la vertu se multiplie et se propage dans les familles ; par le moyen de ces alliances la ville se fond, pour ainsi dire, en un seul corps. Si Bibulus, ajouta-t-il, veut absolument conserver sa femme, je la lui rendrai dès qu’elle sera devenue mère, et que, par cette communauté d’enfants, je me serai plus étroitement uni à Bibulus et à Caton. » Caton répondit qu’il était tout dévoué à Hortensius, et qu’il prisait fort son alliance, mais qu’il trouvait étrange qu’Hortensius voulût épouser sa fille, déjà mariée à un autre. Alors Hortensius changea de langage, et ne craignit pas de demander ouvertement à Caton sa femme Marcia, qui était encore assez jeune pour avoir des enfants, alléguant que Caton avait déjà suffisante lignée. On ne peut pas dire qu’il fit cette proposition parce qu’il croyait que Caton n’aimait point sa femme ; car on dit qu’alors elle était enceinte. Caton, voyant la passion d’Hortensius, et son désir extrême d’avoir Marcia pour femme, ne refusa pas de la lui céder ; mais il voulut avoir le consentement de Philippe, père de Marcia. Philippe, qu’il alla consulter, apprenant que Caton avait donné son consentement, ne refusa pas le sien ; mais il ne voulut marier sa fille qu’en présence de Caton, et à condition qu’il signerait le contrat. Cet événement est bien postérieur à l’époque de la vie de Caton, où je suis maintenant ; mais, comme je parlais des femmes de Caton, j’ai cru pouvoir anticiper sur les temps.

Après le supplice de Lentulus et des autres conjurés, César, qui craignait l’effet des imputations qu’on avait avancées contre lui dans le Sénat, se mit sous la sauvegarde du peuple : il souleva, il attira à lui tous les membres vicieux et corrompus de la république. Caton, redoutant son ascendant sur la populace indigente, toujours prête à s’ameuter, persuada au Sénat de la mettre dans ses intérêts, en lui faisant une distribution de blé, dont 688 la dépense était par année de douze cent cinquante talents (20). Cette largesse, dictée par l’humanité, prévint les troubles dont la ville était menacée ; mais bientôt Métellus, étant entré dans l’exercice de son tribunat, forma des assemblées séditieuses, et proposa une loi qui rappelait en toute hâte le grand Pompée en Italie, avec ses troupes, pour garder et protéger Rome, à raison des dangers dont la menaçaient les complots de Catilina. Ce n’était qu’un prétexte spécieux : l’intention et le but de la loi étaient de mettre Pompée à la tête des affaires, et de l’investir d’une autorité absolue. Le Sénat s’assembla ; et Caton, au lieu de tomber sur Métellus avec sa violence ordinaire, ne lui fit que des représentations douces et modérées : il descendit même jusqu’aux prières, et loua la maison des Métellus, comme une de celles qui avaient toujours été du parti aristocratique. Cette modération ne fit qu’accroître l’audace de Métellus : méprisant Caton, comme un homme que la peur faisait céder, il se permit des menaces insolentes, d’impertinents discours, et déclara qu’il ferait, malgré le Sénat, tout ce qu’il avait résolu. Alors Caton change de contenance, de ton et de langage : il parle à Métellus avec beaucoup d’aigreur, et finit par protester que, lui vivant, Pompée n’entrera point en armes dans Rome. Le Sénat jugea que ni Caton ni Métellus ne se possédaient plus, et qu’ils ne faisaient point usage de leur raison. Mais la conduite de Métellus était d’un furieux, que l’excès de sa méchanceté portait à tout brouiller et à tout perdre ; tandis que Caton ne faisait que céder à cet enthousiasme de vertu qui l’animait pour la défense de l’honneur et de la justice.

Le jour que le peuple devait porter son suffrage sur cette loi, Métellus amena ses esclaves avec une troupe d’étrangers et de gladiateurs en armes, et les rangea en 689 bataille dans le Forum. Il était soutenu d’ailleurs par une grande partie du peuple, qui désirait le retour de Pompée, dans l’espoir d’un changement. Enfin César, alors préteur, l’appuyait de tout son crédit. Caton avait pour lui les premiers d’entre les citoyens : ils partageaient .toute son indignation ; mais ils encouraient le péril avec lui, bien plus qu’ils ne l’aidaient à le conjurer. Toute sa maison était dans la crainte et dans l’abattement ; quelques-uns de ses amis passèrent la nuit auprès de lui sans prendre de nourriture, incertains du parti qu’ils devaient lui conseiller ; sa femme et ses sœurs étaient en proie aux plus vives inquiétudes, et fondaient en larmes. Pour lui, impassible et plein d’assurance, il parlait à tous avec fermeté et les consolait. Il soupa à son ordinaire, et dormit profondément jusqu’au matin. Minucius Thermus, l’un de ses collègues au tribunat, vint le réveiller. Ils se rendirent ensemble au Forum, accompagnés de très-peu de inonde, et trouvèrent en chemin plusieurs personnes qui venaient au-devant d’eux, pour les avertir de se tenir sur leurs gardes.

En arrivant sur la place, Caton s’arrêta ; et, voyant le temple des Dioscures environné de gens armés, les degrés occupés par des gladiateurs, et, au haut de l’escalier, Métellus assis auprès de César, il se tourna vers ses amis, et leur dit : « Ο l’homme audacieux et lâche, qui, contre un homme nu et sans armes, a rassemblé tant de gens armés ! » En même temps il s’avance d’un pas ferme avec Thermus. Ceux qui gardaient les degrés lui ouvrent le passage ; mais ils le refusent à tous ceux qui l’accompagnaient ; et Caton ne put qu’à grand’peine faire monter Thermus avec lui, en le tirant par la main. Il fend la presse, et va s’asseoir entre Métellus et César, pour les empêcher de se concerter tout bas. Métellus et César ne savaient plus quel parti prendre ; mais les gens honnêtes, pleins d’admiration pour la fermeté, le courage 690 et l’audace de Caton, s’approchent en lui criant de ne rien craindre, et s’exhortent les uns les autres à tenir bon, à rester bien unis, et à ne pas abandonner la liberté, ni celui qui combat pour elle. A ce moment, le greffier prend en main la loi ; mais Caton l’empêche d’en faire la lecture. Métellus se saisit du papier, et se. met à le lire : Caton l’arrache des mains de Métellus. Alors Métellus, qui savait la loi par cœur, voulut la réciter. Thermus lui mit la main sur la bouche, et lui étouffa la voix. Enfin Métellus, qui voyait ces deux hommes décidés à soutenir opiniâtrement la lutte, et qui s’apercevait que le peuple se rendait à leurs raisons, recourut aux moyens décisifs : il ordonne aux satellites qui étaient en armes autour du temple d’accourir en poussant de grands cris, afin de jeter partout la terreur. Cet ordre est exécuté, et le peuple se disperse ; Caton demeure seul immobile au milieu d’une grêle de pierres et de bâtons qui pleuvaient d’en haut sur sa tête. Muréna, celui que Caton avait traduit en justice, et dont il s’était porté l’accusateur, ne l’abandonna pas dans ce danger : il le couvrit de sa toge, criant à ceux qui lui jetaient des pierres de s’arrêter. A force de représentations il détermine Caton à quitter la place, et, l’enlaçant de ses bras, il le fait entrer dans le temple des Dioscures.

Quand Métellus voit la tribune déserte, et ses adversaires fuyant à travers le Forum, il ne doute plus du succès : il fait retirer ses gens armés ; il s’avance d’un air modeste, et tâche de faire passer la loi. Mais les défenseurs de Caton, remis de leur effroi, reviennent avec de grands cris qui annoncent leur confiance. A cette vue, le trouble et la frayeur s’emparent de Métellus et de ses adhérents : persuadés que ceux du parti contraire ne montrent tant d’audace que parce qu’ils se sont procuré des armes, ils prennent eux-mêmes la fuite ; et pas un seul d’entre eux n’ose tenir bon près de la tribune. Ceux-ci 691 dispersés, Caton reparaît apportant des louanges, des paroles d’encouragement :

il fait prévaloir son avis ; et le peuple prend de concert avec lui tous les moyens d’opprimer Métellus. Le Sénat s’assemble, et ordonne qu’on vienne en aide à Caton, et qu’on s’oppose à une loi qui excitait la sédition dans Rome et la guerre civile, Métellus, qui ne rabattait rien de ses prétentions et de son audace, s’apercevant de l’effroi qu’inspirait à ses adhérents la fermeté de Caton, et qu’ils désespéraient de vaincre un tel homme, et de le forcer jamais, s’élance précipitamment au Forum, assemble le peuple, et fait son possible pour exciter contre Caton la haine publique. Ii s’écrie qu’il veut fuir la tyrannie de Caton, et ne prendre aucune part à cette conspiration contre Pompée, dont la ville ne tardera pas à se repentir, quand elle aura rejeté un tel homme ; et, au sortir de l’assemblée, il part pour l’Asie, et va rendre compte à Pompée de ce qui s’était passé. C’était une grande gloire pour Caton d’avoir délivré Rome du pesant fardeau du tribunat de Métellus, et détruit, en quelque sorte, dans sa personne, la puissance même de Pompée Mais l’estime qu’on lui portait s’accrut encore quand il s’opposa au dessein qu’avait le Sénat de noter Métellus d’infamie, et qu’il obtint, par ses prières, qu’on lui épargnât cet affront. Le peuple lui sut gré de traiter un ennemi avec cette modération et cette humanité, et de se contenter de l’avoir abattu par la force, sans vouloir encore le fouler aux pieds et le couvrir d’outrages. Les gens sensés jugèrent qu’il avait agi sagement et dans l’intérêt de tous, en évitant d’irriter Pompée.

Vers ce temps-là Lucullus revint d’Asie, où Pompée semblait lui avoir enlevé toute la gloire de ses exploits, en l’empêchant de les terminer. Il manqua d’être privé du triomphe. Caïus Memmius le chargea, devant le peuple, de plusieurs chefs d’accusation, bien moins par un sentiment de haine personnelle, que pour faire sa cour 692 à Pompée. Mais Caton, animé à la fois par l’alliance qui l’unissait avec Lucullus, mari de sa sœur Servilia, et par l’injustice de cette opposition, résista fortement à Memmius, et fut lui-même en butte aux calomnies et aux accusations ; mais il brava toutes les imputations de ses ennemis, qui lui reprochaient d’abuser tyranniquement du pouvoir de sa charge ; il l’emporta sur Memmius, et l’obligea de sortir de la lice, et de se désister de ses accusations. Lucullus, après avoir obtenu le triomphe, s’attacha plus que jamais à l’amitié de Caton, laquelle était pour lui comme un boulevard assuré contre la puissance de Pompée.

Cependant Pompée revenait de ses expéditions couvert de gloire ; et, persuadé, après la réception brillante qu’on lui avait faite, et l’affection qu’on lui avait partout témoignée, que les citoyens ne pouvaient lui rien refuser, il envoya devant lui quelques personnes, pour demander au Sénat de différer jusqu’à son arrivée les comices consulaires, afin qu’il y pût assister, et soutenir, par sa présence, la candidature de Pison. La plupart des sénateurs étaient disposés à le lui accorder ; mais Caton combattit leur sentiment : non point qu’il crût ce délai d’une grande conséquence ; mais.il voulait, en arrêtant cette première tentative, ruiner les espérances de Pompée. Ses représentations changèrent les dispositions du Sénat, et la demande fut rejetée.

Ce refus affecta vivement Pompée ; et, comme il sentait bien que, s’il n’avait Caton pour ami, il le trouverait souvent comme un écueil où se briseraient ses desseins, il fit venir auprès de lui Munatius, intime ami de Caton, et le pria de demander en mariage à Caton ses deux nièces, qui étaient nubiles, l’aînée pour lui-même et la seconde pour son fils. Suivant d’autres, ce ne furent pas les nièces de Caton, mais ses filles, dont il rechercha la main. Munatius fit la proposition à Caton, à sa femme et à ses sœurs :

693 celles-ci, ne considérant que la grandeur et la dignité du personnage, étaient charmées de cette alliance ;

mais Caton, sans prendre un moment de réflexion, frappé tout à coup des motifs de Pompée : « Va, Munatius, dit-il, va de ce pas retrouver Pompée, et dis-lui que ce n’est pas par les femmes qu’on peut prendre Caton. Je mets un grand prix à son amitié ; et, tant qu’il ne fera rien que de juste, il trouvera en moi un attachement plus solide que toutes les alliances. Mais je ne donnerai jamais à la gloire de Pompée des otages contre la patrie. » Les femmes ne furent guère satisfaites de ce refus ; ses amis mêmes blâmèrent la hauteur et l’incivilité de sa réponse. Du reste, quelque temps après, . Pompée, pour procurer le consulat à un de ses amis, fit distribuer de l’argent dans les tribus ; et l’on ignora si peu cette corruption, que l’argent se comptait dans les jardins mêmes de Pompée. « Eh bien ! dit alors Caton à sa femme et à ses sœurs, voilà des actions dont il nous eût fallu partager l’infamie, si je m’étais allié avec Pompée. » Elles convinrent qu’il avait été plus sage qu’elles, en repoussant cette alliance. Mais, à en juger par l’événement, Caton commit, ce semble, une très-grande faute en ne l’acceptant pas : c’était obliger Pompée de se tourner du côté de César, et de contracter un mariage qui, en réunissant la puissance de Pompée à celle de César, manqua de renverser l’empire de Rome, et perdit au moins la république. Ce malheur ne fût peut-être jamais arrivé, si Caton, pour avoir craint les fautes légères qu’avait commises Pompée, ne lui en eût pas laissé faire de plus considérables, en souffrant qu’il fortifiât comme il fit la puissance d’un autre.

Mais ceci ne devait avoir lieu que longtemps après.

.Il s’éleva une vive dispute entre Lucullus et Pompée au sujet des ordonnances par eux rendues dans le Pont : chacun des deux rivaux voulait que les siennes préva- 694 lussent. Caton prit la défense de Lucullus, à qui l'on faisait manifestement injustice ; et Pompée, ayant succombé dans le Sénat, proposa, pour mettre le peuple dans son parti, de faire aux soldats une distribution de terres. Caton s’opposa encore à cette loi, et la fit rejeter. Alors Pompée eut recours à Clodius, le plus audacieux de tous les démagogues de ce temps, et forma avec César une alliance dont Caton avait en quelque sorte fourni le prétexte. César, qui arrivait de son expédition d’Espagne, voulait tout à la fois briguer le consulat et solliciter le triomphe ; mais, arrêté par une loi, qui exigeait que les contondants aux charges fussent présents en personne, et que ceux qui aspiraient au triomphe restassent hors de la ville, il demandait au Sénat de pouvoir briguer le consulat par ses amis. La plupart des sénateurs penchaient à le lui accorder, mais Caton s’y opposa ; et, comme il s’aperçut qu’on allait se rendre au désir de César, il parla tout le reste du jour, et empêcha le Sénat de rien conclure.

César laissa donc la poursuite du triomphe. Il entra dans Rome aussitôt, et s’attacha de toutes ses forces à Pompée et au consulat. Il fut élu consul, et donna sa fille Julie en mariage à Pompée. Ils formèrent dès lors une ligue contre la république : l’un proposa des lois pour distribuer des terres, et l’autre se présenta pour appuyer ces lois. Lucullus et Cicéron s’entendirent, de leur côté, avec Ribulus, l’autre consul, pour en arrêter la promulgation ; Caton surtout fit une résistance désespérée ; car l’alliance de César et de Pompée lui était déjà suspecte, et leur ligue n’avait, à ses yeux, aucun motif de justice. « Ce n’est pas, disait-il, la distribution des terres que je redoute, mais la récompense qu’en demanderont ceux qui, par ces largesses, flattent et amorcent la multitude. » Les sénateurs se rendirent à ses remontrances ; et d’autres personnes, qui n’étaient point du 695 Sénat, se joignirent à lui en grand nombre, indignées de l’étrange conduite de César ; car les propositions faites par les plus insolents et les plus séditieux tribuns dans la vue de plaire au peuple, César les appuyait de son pouvoir consulaire, s’insinuant ainsi honteusement et bassement dans les bonnes grâces de la multitude.

Effrayés de cette résistance, César et Pompée eurent recours à la violence, et commencèrent par faire insulter Bibulus : comme il se rendait au Forum, on lui répandit sur la tête un panier d’ordures ; ensuite, la populace, s’étant jetée sur ses licteurs, mit les faisceaux en pièces ; on fit pleuvoir enfin dans la place une grêle de pierres et de traits : plusieurs personnes furent blessées, et tous les autres prirent la fuite. Caton se retira le dernier, marchant à pas lents, tournant souvent la tète, et maudissant de pareils citoyens.

César et Pompée ne se bornèrent point à faire passer la loi : ils firent décréter que le Sénat la confirmerait, et qu’il jurerait de la maintenir et de la défendre, en cas qu’on essayât d’y former opposition ; et l’on porta des peines sévères contre ceux qui refuseraient le serment. Tous les sénateurs jurèrent par nécessité, se souvenant de ce qui était arrivé à l’ancien Métellus, lequel, n’ayant pas voulu prêter le serment pour une loi semblable, fut banni de l’Italie, sans que le peuple s’en mit aucunement eu souci. La femme et les sœurs de Caton, les larmes aux yeux, le conjuraient de céder, et de prêter le serment ;

ses parents et ses amis lui faisaient aussi de vives instances ; mais l’homme qui réussit le mieux par ses représentations et ses conseils à emporter son assentiment, ce fut l’orateur Cicéron. « Il n’est pas bien sûr, disait Cicéron, que ce soit chose juste de résister seul à ce qui a été généralement, résolu ; mais, de s’exposer à un péril évident pour changer ce qui est déjà fait, et de tenter l’impossible, ce serait vraiment sottise et démence. Le dernier 696 des maux, c’est d’abandonner, de livrer à la discrétion d’hommes pervers, une ville à laquelle tu dévoues toute ta vie, et de donner à croire que tu es bien aise de n’avoir plus de combats à soutenir pour elle. Si Caton n’a pas besoin de Rome, Rome a besoin de Caton ; tous ses amis ont besoin de lui, et moi le premier, car je vois Clodius qui prépare ses intrigues pour me perdre, et qui marche ouvertement contre moi, armé de la puissance du tribunat. » Caton, amolli, dit-on, par ces discours et par toutes les prières dont il était assailli dans sa maison et au Forum, finit, à grand’peine, par se laisser forcer : il alla prêter le serment le dernier de tous, à l’exception de Favonius, un de ses intimes amis.

Enflé de cette victoire, César proposa une autre loi, pour partager aux citoyens pauvres et indigents la Campanie presque tout entière. Personne, hormis Caton, n’osa s’opposer à cette loi ; et César, l’ayant fait saisir par ses licteurs, le fit traîner de la tribune à la prison, sans que Caton rabattit rien de la franchise de son langage : il ne cessait, tout en marchant, de parler contre la loi, et d’exhorter le peuple à réprimer des hommes qui gouvernaient si mal. Le Sénat suivait ses pas avec un air consterné ; et la plus saine partie du peuple témoignait, par son silence, sa douleur et son indignation. César, malgré ce mécontentement manifeste, s’obstina néanmoins à faire emmener Caton, dans l’espérance qu’il en appellerait au peuple, et qu’il aurait recours aux prières. Mais Caton montra, par sa contenance, qu’il n’en ferait rien ; et César, vaincu par la honte et par l’indignité de son action, envoya secrètement un des tribuns, pour tirer Caton des mains des licteurs.

Le peuple, séduit par ces lois et par ces largesses, accorda, par un décret, à César, le gouvernement pour cinq ans des deux lllyries et de toute la Gaule, avec quatre légions ; et Caton prédit aux citoyens qu’ils éta- 697 blissaient, par leurs propres suffrages, le tyran dans la citadelle. On fit passer, au mépris des lois, Publius Clodius, de la famille patricienne à laquelle il appartenait, dans une famille plébéienne ; et on le nomma tribun, sur la promesse qu’il fit à César et à Pompée de se conduire en tout à leur gré, ne demandant pour cela d’autre salaire que le bannissement de Cicéron. Enfin, on choisit pour consuls, Calpurnius Pison, beau-père de César, et Aulus Gabinius, homme qui sortait du giron de Pompée, comme l’assurent ceux qui connaissaient ses mœurs et son genre de vie (21).

Maîtres des affaires, et dominant dans la ville par l’affection des uns et par la crainte des autres, César et Pompée ne laissaient pas de redouter Caton ; car, s’ils avaient eu l’avantage sur lui, c’était à force de difficultés et de peines ; et ce succès n’était pas sans honte : on savait que la violence seule avait pu leur réussir ; et c’était là ce qui leur fâchait, ce qu’ils trouvaient intolérable. D’ailleurs Clodius ne se flattait pas de chasser Cicéron de Rome, tant que Caton y serait. Tout occupé de son projet, il fut à peine entré en charge, qu’il envoya chercher Caton. « A mes yeux, lui dit Clodius, tu es, de tous les Romains, l’homme dont la conduite est la plus pure ; et je veux te prouver que j’ai réellement de toi cette haute idée. Rien des gens demandent, et avec de pressantes instances, qu’on les envoie commander en Cypre ; mais je te crois seul digne de ce gouvernement, et je me fais un plaisir de t’y nommer. » Caton se récria que cette proposition était un piège et une injure, plutôt qu’une grâce. « Eh bien ! reprit Clodius d’un ton fier et méprisant, si tu ne veux pas y aller de gré, tu partiras de force. » Et il se rendit aussitôt à l’assemblée du 698 peuple, et y fit passer le décret qui envoyait Caton en Cypre. A son départ, il ne lui donna ni vaisseaux, ni troupes, ni officiers publics, mais seulement deux greffiers, dont l’un était un voleur et un scélérat, et l’autre un client de Clodius. Et, comme si c’eût été petite affaire à Caton de chasser de Cypre le roi Ptolémée, Clodius lui imposa en outre la commission de ramener dans Byzance ceux qui en avaient été bannis : il voulait retenir, le plus longtemps qu’il pourrait, Caton hors de Rome, pendant son tribunat. Réduit à la nécessité d’obéir, Caton exhorta Cicéron, que poursuivait Clodius, à ne point exciter de sédition, mais à prévenir une guerre qui remplirait la ville de massacres, et à s’absenter pour un temps, afin d’être une seconde fois le sauveur de son pays. Caton envoya devant lui en Cypre Canidius, un de ses amis, pour engager Ptolémée à se retirer sans combat, en lui promettant qu’il ne manquerait jamais, sa vie durant, ni de richesses ni d’honneurs, et que le peuple romain lui conférerait la grande prêtrise de Vénus à Paphos. Quant à lui, il s’arrêta à Rhodes pour y faire ses préparatifs, et attendre les réponses de Ptolémée. Sur ces entrefaites, Ptolémée (22), roi d’Égypte, irrité d’un différend qu’il avait eu avec ses sujets, partit d’Alexandrie pour Rome, dans l’espérance que Pompée et César le ramèneraient en Égypte avec une puissante armée. Il désirait de voir Caton, et lui députa un de ses officiers, ne doutant pas que Caton ne lui vint faire visite. Lorsque le messager arriva, Caton était par hasard dans sa garde-robe ; et il répondit que, si Ptolémée avait affaire à lui, il pouvait venir. Quand le roi entra, Caton n’alla pas au-devant de lui ; il ne se leva point ; il le salua comme un simple particulier, et l’invita à s’asseoir : cet accueil 699 troubla d’abord Ptolémée, étonné de trouver, sous cet extérieur simple et populaire, tant de roideur et de fierté dans les manières. Mais, quand il eut commencé à l’entretenir de ses affaires, il entendit des discours pleins d’un bon sens profond et d’une entière franchise, Caton blâma la démarche qu’il faisait ; il lui représenta quelle félicité il abandonnait, pour aller se mettre dans un véritable esclavage, s’exposera des peines sans nombre, et se livrer à la corruption et à l’avarice des puissants de Rome, que l’Égypte tout entière, fut-elle convertie en or, pourrait à peine assouvir. Il lui conseilla de retourner en Égypte, et de se réconcilier avec ses sujets ; il lui offrit même de partir avec lui, et de l’aider à ménager le raccommodement. Rappelé à la raison par ces remontrances, comme d’un état de délire ou de fureur, le roi fut frappé de la sagesse de Caton et de la vérité de ses conseils ; et il se disposait à les suivre. Mais ses amis le ramenèrent à ses premiers sentiments ; et il se rendit à Rome, où, à la première fois qu’il se présenta à la porte d’un des magistrats, il eut bien à gémir de sa funeste résolution : il reconnut qu’il avait rejeté, non l’avis d’un homme sage, mais l’oracle même d’un dieu. Cependant le roi de Cypre, par un coup de bonne fortune pour Caton, prit du poison et se donna la mort. Comme il laissait des trésors immenses, Caton, qui avait dessein de faire voile pour Byzance, envoya en Cypre Brutus, fils de sa sœur, parce qu’il ne se fiait pas trop à Canidius. Après avoir réconcilié les bannis avec leurs concitoyens, et rétabli la concorde dans Byzance, il se rendit en Cypre, où il trouva des richesses prodigieuses et vraiment royales, en vaisselle d’or et d’argent, en tables précieuses, en pierreries, en étoffes de pourpre : il fallut tout vendre pour en faire de l’argent. Caton, jaloux que tout se passât dans les règles, et qui voulait faire monter les effets à leur plus haute valeur, assista 700 lui-même à la vente, et porta en compte jusqu’aux moindres sommes ; car il ne s’en tint pas aux formes ordinaires des encans : il avait pour également suspects les officiers, les crieurs, les enchérisseurs, et jusqu’à ses amis ; il s’adressait lui-même à chacun des acheteurs, et les poussait à mettre de plus hautes enchères ; et, de cette façon, tout fut vendu à sa juste valeur.

Les amis de Caton furent très-offensés de sa méfiance, surtout Munatius, le plus intime de tous, lequel en conçut un ressentiment presque implacable, jusque-là que, quand César écrivit son discours contre Caton, les détails que Munatius avait fournis sur cette vente tirent la partie la plus amère de cette satire. Toutefois Munatius raconte que sa colère venait, non de la méfiance de Caton, mais du peu d’égard que Caton lui témoignait, et d’une jalousie personnelle qu’il avait lui-même contre Canidius. Car Munatius a publié un écrit sur Caton ; et c’est celui que Thraséas a principalement suivi. Munatius y dit qu’arrivé le dernier en Cypre, on lui donna un logement que tout le monde avait dédaigné ; que, s’étant présenté à la porte de Caton, on lui en refusa l’entrée, parce que Caton était occupé dans l’intérieur à quelque besogne avec Canidius ; que, s’en étant plaint sans aigreur, il avait reçu une réponse qui n’était rien moins que modérée. « Une excessive amitié, lui aurait dit Caton, est souvent, à en croire Théophraste, une source de haine. Toi-même, parce que tu m’aimes beaucoup, et que tu ne crois pas que j’aie pour toi les égards convenables, te voilà fâché contre moi ; mais j’emploie Canidius plutôt que les autres, à cause de son expérience et de sa fidélité : il est arrivé ici des premiers, et il a toujours conservé ses mains pures. »

Il paraît que Caton fit confidence à Canidius de l’entretien qu’il avait eu en tête-à-tête avec Munatius, qui, en ayant été instruit, n’alla plus souper chez Caton, et ne se 701 rendit plus même au conseil lorsqu’il y était appelé. Caton le menaça de prendre chez lui des gages, comme on fait chez les récalcitrants (23) ; mais Munatius ne tint nul compte de ses menaces : il repartit pour Rome, et conserva longtemps son ressentiment. Mais, après une conversation qu’eut avec lui Marcia, qui était encore dans la maison de Caton, il fut prié à souper, avec Caton, chez Barca. Caton s’y rendit un peu tard ; et, comme tout le monde était déjà placé, il demanda où il se mettrait. « Où tu voudras, lui répondit Barca. » Il regarda de tous côtés, et dit qu’il se placerait auprès de Munatius. Il fit donc le tour de la table, et alla se mettre auprès de lui ; mais il ne lui donna pas d’autres marques d’amitié pendant tout le souper. Peu de jours après, à la prière de Marcia, Caton lui écrivit qu’il lui voulait parler : Munatius se rendit chez lui dès le matin, et Marcia le retint jusqu’à ce que toutes les personnes qui étaient avec Caton fussent sorties. Caton, en entrant dans la chambre de Marcia, se jette au cou de Munatius, l’embrasse tendrement, et lui donne tous les témoignages d’une amitié véritable.

Nous nous sommes étendus sur ces particularités, parce qu’elles ne jettent pas moins de lumière, à notre avis, sur les caractères et les mœurs des hommes, que les actions importantes accomplies à la face du ciel.

Caton rapporta de Cypre près de sept mille talents (24) ; et, comme il craignait les dangers d’une longue navigation, il fit faire plusieurs petites caisses, qui contenaient chacune deux talents cinq cents drachmes (25). Il fit atta- 702 cher à chaque caisse une longue corde, au bout de laquelle on mit une grande pièce de liège, afin que, si le vaisseau venait à se briser, les pièces de liège, nageant sur l’eau, indiquassent l’endroit où seraient les caisses. Tout cet argent, à peu de chose près, arriva heureusement à Rome. Caton avait écrit avec soin, dans deux registres, tout ce qu’il avait reçu et dépensé durant sa commission ; mais il ne conserva ni l’un ni l’autre. L’un était entre les mains d’un de ses affranchis nommé Philargyrus, lequel, s’étant embarqué à Cenchrée, fit naufrage, et perdit le registre avec tous les ballots. Caton garda l’autre avec lui jusqu’à Corcyre, où il fit dresser ses tentes sur la place publique. La nuit, les matelots ayant allumé de grands feux, parce qu’il faisait un froid piquant, le feu prit aux tentes, et le registre fut consumé dans cet incendie. Il est vrai que les officiers qui avaient eu la garde des richesses du roi de Cypre étaient présents, prêts à fermer la bouche aux ennemis de Caton et aux calomniateurs ; mais Caton n’en fut pas moins sensible à cette perte ; car il n’avait pas rédigé ces comptes en vue de prouver sa fidélité, mais pour donner aux autres l’exemple d’une sévère exactitude ; et la Fortune lui envia cette gloire.

Comme il approchait avec ses vaisseaux, les Romains, instruits de son arrivée, magistrats, prêtres, le Sénat en corps et la plus grande partie du peuple, tous enfin allèrent au-devant de lui le long du fleuve : les deux rives étaient couvertes de monde ; et, à voir cette flotte remonter le Tibre, au milieu de cette foule empressée, on eût dit un triomphe des plus splendides. Mais il y en eut qui accusèrent Caton d’avoir montré dans cette occasion une fierté déplacée : au lieu de descendre et de faire arrêter son vaisseau à l’endroit même où il rencontra les consuls et les préteurs, il continua de voguer sur une galère royale à six rangs de rames, et ne s’arrêta que lorsqu’il eut mis sa flotte à l’abri dans le chantier. Du reste, quand 703 on vit porter à travers le Forum ces sommes immenses d’or et d’argent, l’admiration du peuple fut extrême ; d’ailleurs le Sénat s’assembla, adressa à Caton des éloges convenables, et lui décerna une préture extraordinaire, avec le privilège d’assister aux jeux vêtu d’une robe bordée de pourpre. Caton refusa ces honneurs, et demanda seulement au Sénat la liberté de Nicias, intendant du feu roi Ptolémée, dont il attesta les soins et la fidélité. Philippe, père de Marcia, était alors consul ; et la dignité, la puissance consulaire rejaillirent en quelque sorte sur Caton ; car le collègue de Philippe n’honorait pas moins Caton pour sa vertu, que Philippe ne faisait pour son alliance avec lui.

Cicéron était revenu de l’exil auquel Clodius l’avait fait condamner ; et, comme il jouissait d’un grand crédit, il arracha et fit enlever de force, en l’absence de Clodius, les tables tribunitiennes que Clodius avait posées dans le Capitole, et qui contenaient tous les actes de son tribunat. Le Sénat s’étant assemblé à cette occasion, Clodius y dénonça la conduite de Cicéron, qui répondit que, Clodius ayant été nommé tribun contre les lois, tout ce qu’il avait fait ou écrit pendant l’exercice de sa charge était nul de soi, et ne pouvait sortir son effet. Mais Caton interrompit vivement ces explications ; puis, à la fin, il se leva, et prit la parole. Il convint que Clodius, durant son tribunat, n’avait rien fait de sain ni de bon : « Mais, « ajouta-t-il, si l’on annule tous les actes qu’il a faits comme tribun, on cassera aussi tout ce que j’ai fait en Cypre ; et ma commission, émanée d’un tribun créé contre les lois, deviendra illégale. La nomination de Clodius n’a pas été une infraction aux lois, puisqu’une loi l’autorisait à passer des rangs des patriciens dans une maison plébéienne : si, comme d’autres, il a prévariqué dans l’exercice de sa charge, il faut punir ses injustices, et non point les faire retomber sur la charge même, laquelle n’a que trop souffert de ses déportements. » Cicéron, irrité 704 de ce discours, en conserva un vif ressentiment contre Caton :

il cessa pendant un long temps de le traiter en ami ; mais enfin ils se réconcilièrent.

suite

(1) Cette Vie est dans le deuxième volume.

(2) Caton avait trois sœurs, mais seulement sœurs de mère. L’une d’elles eut pour fils Brutus, celui qui tua César, la seconde fui mariée à Lucullus, et la troisième à Junius Silanus.

(3) Voyez-en la description au cinquième livre de l’Enéide de Virgile.

(4) Plus de sept cent mille francs de notre monnaie.

(5) Allusion au coup de dé le plus favorable, qu’on appelait Vénus : c’était rafle de six.

(6) Environ six cent mille francs de notre monnaie.

(7) Autrefois nommée Absynlhe, près de l’embouchure de l’Hèbre.

(8) Thasos, île située près de la côte méridionale de la Thrace.

(9) Environ quarante-huit mille francs de notre monnaie.

(10) César, dans son Anti-Caton.

(11) Ce qui suit a déjà été raconté dans la Vie de Pompée.

(12)Ce mot est mansuetior.

(13) Ville de la Galatie ou Gallo-Grèce, près du fleuve Sangarius.

(14) Plus de dix mille francs de notre monnaie.

(15) Environ trente mille francs de notre monnaie.

(16) Dans la Vie de Lucullus, ce propos est attribué à Caton lui-même.

(17) Cette Vie est dans le quatrième volume.

(18) Ce discours, ou tout au moins l’abrégé de ce discours, est dans Salluste.

(19) C'est le fameux Thraséas, dont Tacite fait un si magnifique éloge au seizième livre des Annales. Il avait écrit la Vie de Caton d’après les Mémoires de Munatius.

(20) Plus de sept millions de francs.

(21) Cicéron, dans son discours pour Sextius, fait de Gabinius le portrait le plus affreux.

(22) Celui qui fut surnommé Aulétès ou le joueur de flûte.

(23) Quand on envoyait un huissier à un sénateur ou à quelque magistrat pour lui ordonner de se trouver au Sénat ou au conseil dont il devait faire partie, et qu’il refusait de s’y rendre, on faisait prendre chez lui quelque meuble, qui était comme un témoin de sa désobéissance. On appelait cela pignora capere, prendre des gages.

(24) Plus de quarante millions de francs.

(25) Un peu plus de douze mille francs de notre monnaie.

DE PLUTARQUE

Nous allons écrire, dans ce livre, la Vie du roi Alexandre et de César, celui qui défit Pompée, en nous bornant, pour tout préambule, vu le nombre infini des faits qui en sont la matière, à prier les lecteurs de ne pas nous blâmer si, au lieu d’exposer amplement et en détail chacun des événements, ou même telle ou telle des actions les plus mémorables, nous n’en donnons, pour la plus grande partie, qu’un simple sommaire. En effet, nous n’écrivons pas des histoires, mais des Vies ; d’ailleurs ce ne sont pas toujours les actions les plus éclatantes qui montrent le mieux les vertus ou les vices des hommes. Une chose légère, le moindre mot, un badinage, mettent souvent mieux dans son jour un caractère que des combats sanglants, des batailles rangées et des prises de villes. Aussi, comme les peintres, dans leurs portraits, cherchent à saisir au vif les traits du visage et le regard, où éclate sensiblement le naturel de la personne, sans se soucier des autres parties du corps ; de même nous doit-on concéder de concentrer principalement notre étude sur les signes distinctifs de l’âme, et de dessiner, d’après ces traits, la vie de ces deux personnages, en laissant à d’autres les grands événements et les combats.

C’est un fait tenu pour constant que, du coté paternel, Alexandre descendait d’Hercule par Caranus, et que, du côté de sa mère, il se rattachait aux Éacides, par Néopto- 438 lème (1).

On dit que Philippe, étant à Samothrace, tout jeune encore, y fut initié aux mystères avec Olympias, qui n’était guère non plus qu’une enfant, et orpheline de père et de mère. Il en devint amoureux, fit agréer sa poursuite à Arymbas, frère de la jeune fille, et l’obtint en mariage. La nuit qui précéda celle où les époux furent enfermés dans la chambre nuptiale, Olympias eut un songe. Il lui sembla qu’elle avait entendu un coup de tonnerre, et que la foudre l’avait frappée dans les entrailles : à ce coup, un grand feu s’était allumé, qui, après s’être brisé en plusieurs traits de flamme jaillissant çà et là, s’était bientôt dissipé. Philippe, de son côté, quelque temps après son mariage, songea qu’il marquait d’un sceau le ventre de sa femme, et que le sceau portait l’empreinte d’un lion. Le sens de ce songe, au dire des devins, c’est que Philippe devait prendre garde de fort près à sa femme ; mais Aristandre de Telmissus, l’un d’eux, affirma qu’il marquait la grossesse de la reine : « On ne scelle point, dit-il, les vaisseaux vides ; et Olympias porte dans son sein un fils qui aura un courage de lion. » On vit aussi, pendant qu’Olympias dormait, un dragon étendu à ses côtés ; et ce fut là, dit-on, le principal motif qui refroidit l’amour de Philippe et les témoignages de sa tendresse : il n’alla plus si souvent passer la nuit avec elle, soit qu’il craignît de sa part quelques maléfices ou quelques charmes magiques, soit que par respect il s’éloignât de sa couche, qu’il croyait occupée par un être divin.

Il y a encore sur ce sujet une autre tradition.

Les femmes de ce pays (2) sont généralement sujettes, de toute 439 ancienneté, à cette fureur divine qui transportes les adeptes du culte d’Orphée et de Bacchus : d’où leur vient leur nom de Clodones et de Mimallones ; elles ont à peu près les mêmes pratiques que les Édoniennes, et ces Thraciennes, voisines du mont Hémus, qui nous ont fait inventer, c’est du moins mon avis, l’expression thraciser (3), par laquelle nous désignons la pratique de cérémonies outrées et superstitieuses. Olympias, plus adonnée que les autres même à ces superstitions, et qui relevait encore ce fanatisme par un appareil tout barbare, traînait souvent après elle, dans les chœurs de danses, des serpents apprivoisés, qui se glissaient hors du lierre et des vans mystiques (4), s’entortillaient autour des thyrses de ces femmes, s’entrelaçaient à leurs couronnes, et jetaient l’effroi parmi les assistants.

Quoi qu’il en soit, Philippe envoya Chéron de Mégalopolis consulter l’oracle de Delphes sur le songe qu’il avait eu ; et Chéron rapporta, dit-on, pour réponse, qu’Apollon lui commandait de sacrifier à Ammon, et d’honorer particulièrement ce dieu. On ajoute qu’il perdit un de ses yeux, qu’il avait mis au trou de la porte d’où il avait vu Jupiter couché auprès de sa femme, sous la forme d’un serpent. Olympias, au rapport d’Ératosthène, découvrit au seul Alexandre, lorsqu’il partit pour l’expédition, le secret de sa naissance, et l’exhorta à montrer des sentiments dignes d’une telle origine. D’autres, au contraire, prétendent qu’elle rejetait bien loin ces contes, et qu’elle disait : « Alexandre ne cessera-t-il pas de me calomnier auprès de Junon ? »

Alexandre naquit le 6 du mois Hécatombéon (5), que les Macédoniens appellent Loûs ; auquel jour le temple de Diane fut brûlé à Éphèse. Hégésias de Magnésie fait, à ce propos, une exclamation si froide, qu’elle aurait suffi pour éteindre cet incendie (6) :

« Belle merveille, dit-il, que le temple ait été brûlé, puisque Diane était occupée aux couches de la mère d’Alexandre ! »Tous les mages qui se trouvaient alors à Éphèse, persuadés que l’embrasement était le présage d’un autre malheur encore, couraient çà et là, se frappant le visage, criant que ce jour avait enfanté un fléau redoutable, et qui porterait dans l’Asie le ravage et la destruction. Philippe, qui venait de se rendre maître de Potidée, reçut en un même temps trois heureuses nouvelles : la première, que Parménion avait défait les Illyriens dans une grande bataille ; la seconde, qu’il avait remporté le prix de la course des chevaux de selle, aux jeux olympiques ; la troisième, qu’Alexandre était né. La joie qu’il ressentait, comme on peut croire, de tous ces bonheurs, s’accrut encore par les paroles des devins : « Un enfant, assuraient-ils, dont la naissance concourait avec trois victoires, devait être lui-même invincible. »

Les statues qui représentent le mieux la forme du corps d’Alexandre sont celles de Lysippe, le seul sculpteur auquel il eût permis de sculpter son image (7). En effet, ces manières qu’affectèrent curieusement d’imiter dans la suite plu- 441 sieurs des successeurs et des amis d’Alexandre, comme l’attitude de son cou, qu’il penchait un peu sur l’épaule gauche, et la vivacité de ses yeux, l’artiste les a parfaitement exprimées. Apelles, qui le peignit en Jupiter foudroyant, ne put saisir la couleur de son teint : il la fit plus brune et plus sombre qu’elle n’était naturellement ; car Alexandre avait, dit-on, la peau blanche, et d’une blancheur que relevait un léger incarnat, particulièrement sur le visage et sur la poitrine. J’ai lu, dans les Mémoires d’Aristoxène, que sa peau sentait bon ; qu’il s’exhalait de sa bouche et de tout son corps une odeur agréable, et qui parfumait ses vêtements. Cela venait peut-être de la chaleur de son tempérament, qui était tout de feu ; car la bonne odeur est, selon Théophraste, le produit de la coction des humeurs par la chaleur naturelle. Aussi les pays les plus secs et les plus chauds de la terre sont-ils ceux qui produisent avec plus d’abondance les meilleurs aromates, le soleil attirant toute l’humidité qui nage sur la surface des corps, comme une matière de corruption. C’est sans doute cette chaleur du corps qui faisait le courage d’Alexandre et son goût pour le vin.

Sa tempérance dans les plaisirs s’annonça dès les premiers temps de sa jeunesse : impétueux etj ardent pour tout le reste, il était peu sensible aux voluptés, et n’en usait qu’avec modération ; au contraire, l’amour delà gloire éclatait déjà en lui avec une force et une élévation de sentiments bien supérieures à son âge. Mais, ce qu’il aimait, ce n’était pas une gloire quelconque, ni conquise partout indifféremment, comme Philippe, qui ambitionnait, avec une vanité de sophiste, le renom d’homme éloquent, et faisait graver sur ses monnaies les victoires qu’avaient remportées ses chars aux jeux olympiques. Alexandre, sondé par ses amis s’il n’irait pas disputer dans les jeux olympiques le prix de la course, car 442 il était d’une grande agilité : « Je m’y présenterais, dit-il, si je devais avoir des rois pour antagonistes. » En général, on le voit montrer de l’éloignement pour la race des athlètes ; puisque aussi bien lui qui proposa si souvent des prix à disputer entre les poètes tragiques, ou les joueurs de flûte et de lyre, ou même les rhapsodes (8) ; lui qui donna des combats de toute espèce d’animaux, et de lutteurs armés de bâtons, jamais il ne fit exécuter, du moins avec plaisir, les exercices du pugilat et du pancrace (9).

Il reçut un jour des ambassadeurs du roi de Perse, pendant que Philippe était absent : il leur fit bonne chère, et les charma par sa politesse et par ses questions, qui n’avaient rien d’enfantin ni de frivole : il s’informait de la distance où la Macédoine était de la Perse, et des chemins qui conduisaient aux provinces de la Haute-Asie ; il demandait comment le roi se comportait à la guerre, et quelles étaient la force et la puissance des Perses. Ce fut au point que les ambassadeurs émerveillés s’en allèrent convaincus que la tant vantée habileté de Philippe, n’était rien en comparaison de la vivacité d’esprit et des grandes vues de son fils. Aussi, toutes les fois qu’on annonçait que Philippe avait pris quelque ville considérable, ou avait remporté quelque mémorable victoire, Alexandre, loin d’en montrer de la joie, disait aux enfants de son âge : « Mes amis, mon père prendra tout ; il ne me laissera rien de grand et de glorieux à faire un jour avec vous. >» Passionné, comme il l’était, non pour la volupté et la richesse, mais pour la vertu et la gloire, il pensait que, plus l’empire qu’il hériterait 443 de son père aurait d’étendue, moins il aurait d’occasions de s’illustrer par lui-même ; et, dans l’idée que Philippe, en augmentant chaque jour ses conquêtes, dépensait ce qui lui revenait à lui-même de belles actions, ce qu’il désirait, c’était non point des richesses, du luxe et des plaisirs, mais de recevoir des mains de son père un royaume où il y eût des guerres à faire, des batailles à livrer, et de quoi se couvrir d’honneur.

Il avait auprès de lui, comme on peut penser, grand nombre de gens qui veillaient à son éducation, nourriciers, pédagogues, précepteurs, mais sous la direction de Léonidas, homme de mœurs austères, et parent d’Olympias. Comme Léonidas refusait le titre de pédagogue, bien que les fonctions eh soient aussi nobles qu’honorables, les autres, par égard pour sa dignité et pour sa parenté avec la reine, l’appelaient le nourricier et le gouverneur d’Alexandre. Le rôle et le titre de pédagogue étaient dévolus à Lysimachus l’Acarnanien, homme qui n’avait aucun agrément dans l’esprit, mais qui se rendait agréable, en se donnant à lui-même le nom de Phœnix, à Alexandre et à Philippe ceux d’Achille et de Pelée, et qui occupait la seconde place auprès du jeune homme.

Philonicus le Thessalien amena un jour à Philippe un cheval nommé Bucéphale, qu’il voulait vendre treize talents (10).

On descendit dans la plaine, pour essayer le cheval ; mais on le trouva difficile, et complètement rebours : il ne soutirait pas que personne le montât ; il ne pouvait supporter la voix d’aucun des écuyers de Philippe, et se cabrait contre tous ceux qui voulaient l’approcher. Philippe, mécontent, ordonna qu’on le remmenât, persuadé qu’on ne tirerait rien d’une bête si sauvage, et qu’on ne la saurait dompter. « Quel cheval ils perdent là ! s’écrie Alexandre, qui était présent ; c’est par 444 inexpérience et timidité qu’ils n’en ont pu venir k bout. » Philippe, qui l’entendait, ne dit rien d’abord ; mais, Alexandre ayant répété plusieurs fois la même chose, et témoigné le chagrin qu’il éprouvait : « Tu blâmes des gens plus âgés que toi, dit enfin le père, comme si tu étais plus habile qu’eux, et que tu fusses plus capable de dompter un cheval. — Sans doute, reprit Alexandre, je viendrais mieux qu’un autre bout de celui-là. — Mais, « si tu échoues, quelle peine porteras-tu pour ta présomption ? — Hé bien ! dit Alexandre, je paierai le prix du cheval. » Cette réponse fit rire tout le monde ; et Philippe convint avec son fils que celui qui perdrait paierait les treize talents.

Alexandre s’approche du cheval, prend les rênes, et lui tourne la tête en face du soleil, ayant observé apparemment qu’il était effarouché par son ombre, qui tombait devant lui et suivait tous ses mouvements. Tant qu’il le vit souffler de colère, il le flatta doucement de la voix et de la main ; ensuite, laissant couler son manteau à terre, il s’élance d’un saut léger, et l’enfourche en maître. D’abord il se contente de lui tenir la bride haute, sans le frapper ni le harceler ; mais, sitôt qu’il s’aperçoit que le cheval a rabattu de ses menaces, et qu’il ne demande plus qu’à courir, alors il baisse la main, et le lâche à toute bride, en lui parlant d’une voix plus rude, et en le frappant du talon. Philippe et tous les assistants regardaient d’abord avec une inquiétude mortelle, et dans un profond silence ; mais, quand Alexandre tourna bride, sans embarras, et revint la tête haute et tout fier de son exploit, tous les spectateurs le couvrirent de leurs applaudissements. Quant au père, il en versa, dit-on, des larmes de joie ; et, lorsque Alexandre fut descendu de cheval, il le baisa au front : « Ο mon fils ! dit-il, cherche un royaume qui soit digne de toi ; la Macédoine n’est pas à ta mesure. » 445 Philippe, observant que le caractère d’Alexandre était difficile à manier, qu’il résistait toujours à la force, mais qu’on le ramenait sans peine au devoir par la raison, s’appliqua lui-même à le gagner par la persuasion, bien plus qu’à lui imposer ses volontés. Et, comme il ne s’en fiait pas trop aux maîtres chargés de lui enseigner la musique et les arts libéraux, du soin de diriger et de perfectionner son éducation, œuvre dont il sentait toute l’importance, et qui exige, pour parler comme Sophocle, L’emploi de plus d’un frein et de plus d’un gouvernail ;

il fit venir Aristote, le plus célèbre et le plus savant des philosophes, et lui donna, pour prix de l’éducation de son fils, une flatteuse et honorable récompense (11). En effet, il rebâtit la ville de Stagire, patrie d’Aristote, qu’il avait lui-même ruinée, et la repeupla en y rappelant ses habitants, qui s’étaient enfuis, ou qui avaient été réduits en esclavage. Le lieu qu’il assigna au maître et au disciple, pour y faire leur séjour et vaquer à leurs études, était le Nymphéum (12), près de Miéza (13), où l’on montre encore de nos jours des bancs de pierre qu’on appelle les bancs d’Aristote, et des allées couvertes pour se promener à l’ombre.

Il parait qu’Alexandre ne se borna pas seulement à l’étude de la morale et de la politique, et qu’il s’appliqua aussi aux sciences les plus secrètes et les plus profondes, 446 que les disciples d’Aristote appelaient proprement acroamatiques et époptiques (14), et qu’ils ne communiquaient point au vulgaire. Ce qui le prouve, c’est la lettre qu’Alexandre écrivit à Aristote, pendant l’expédition d’Asie, quand il eut appris que son maître venait de publier des ouvrages où il traitait de ces sciences. Il l’en reprend avec une libre franchise, au nom de la philosophie, et s’exprime en ces propres termes : « Alexandre à Aristote, salut. Je n’approuve pas que tu aies donné au public tes traités acroamatiques. En quoi donc serons-nous supérieurs au reste des hommes, si les sciences que tu nous a enseignées deviennent communes à tout le monde ? J’aimerais mieux l’emporter par les connaissances sublimes que par la puissance. Adieu. » Aristote, pour consoler cette âme ambitieuse, et pour se justifier lui-même, lui répondit que ces ouvrages étaient publiés et qu’ils ne l’étaient pas. En effet, il est bien vrai que le traité de la Métaphysique n’a rien qui puisse aider seuls ni le disciple dans l’étude ni le maître dans l’enseignement, et n’a été écrit que pour rappeler les idées de ceux qui ont été instruits dans tous les secrets de la science (15). Il me semble aussi que ce fut Aristote qui lui inspira, plus que nul autre de ses maîtres, le goût de la médecine ; car Alexandre ne se borna pas seulement à la théorie de cette science : il secourait ses amis dans leurs maladies, et leur prescrivait certains remèdes et régimes, comme on en peut juger par ses lettres.

Il avait aussi un goût naturel pour la littérature : il aimait à étudier et à lire. Il regardait l’Iliade comme une provision pour l’art de la guerre ; et c’est ainsi qu’il l’ap- 447 pelait. Aristote lui donna l’édition de ce poëme qu’il avait corrigée, et qu’on nomme l’édition de la cassette. Alexandre, au rapport d’Onésicritus, la mettait toutes les nuits sous son chevet avec son épée. Comme dans les provinces de la Haute-Asie il ne lui était pas facile de se procurer des livres, il écrivit à Harpalus de lui en envoyer ; et Harpalus lui fit passer les œuvres de Philistus, un grand nombre de tragédies d’Euripide, de Sophocle et d’Eschyle, et des dithyrambes de Telestès et de Philoxénus.

Il témoigna, dans les commencements, une grande admiration pour Aristote : il ne l’aimait pas moins, di-sait-il, que son père, parce qu’il ne devait à celui-ci que la vie, et qu’il devait à Aristote de mener une vie vertueuse. Mais, dans la suite, il tint le philosophe pour suspect ; et, sans lui faire d’ailleurs aucun mal, il cessa de lui montrer ces marques d’une vive affection qu’il lui avait prodiguées jusqu’alors : signe certain de l’éloignement qu’il avait conçu pour lui. Mais ce changement de disposition ne bannit point de son âme cette passion, cet amour ardent de la philosophie, qu’il avait apporté en naissant, et qui avait grandi à mesure qu’il avançait en âge : j’en ai pour garants les honneurs qu’il rendit à Anaxarchus, les cinquante talents (16) qu’il envoya au philosophe Xénocrate, et la profonde estime qu’il fit de Dandamis et de Calanus (17).

Pendant que Philippe faisait la guerre aux Byzantins, Alexandre, âgé de seize ans, était resté en Macédoine, chargé seul du gouvernement, et dépositaire du sceau royal : il soumit les Médares (18) qui s’étaient révoltés, prit leur ville, et, à la place des Barbares, qu’il en chassa, il y 460 mit de nouveaux habitants tirés de divers peuples, et lui donna le nom d’Alexandropolis. Il paya de sa personne dans la bataille que Philippe livra contre les Grecs à Chéronée ; et ce fut lui, dit-on, qui chargea le premier le bataillon sacré des Thébains. On montrait encore, de mon temps, aux bords du Céphise, un vieux chêne appelé le chêne d’Alexandre, près duquel on avait tendu son pavillon dans cette journée ; et c’est dans le voisinage de ce lieu qu’est le cimetière où l’on enterra les Macédoniens. Tous ces exploits, comme on peut bien croire, portaient au comble la tendresse de Philippe pour son fds ; jusque-là qu’il était ravi d’entendre les Macédoniens donner à Alexandre le nom de roi, et à lui-même celui de général.

Mais les troubles que causèrent dans la maison royale les mariages et les amours de Philippe, ces agitations du gynécée dont la contagion se communiqua en quelque sorte à tout le royaume, soulevèrent entre lui et son fils de fréquents débats et des querelles violentes, que l’humeur hautaine d’Olympias, femme naturellement jalouse et vindicative, fomentait encore en aigrissant Alexandre. Attalus fit éclater l’orage, aux noces de Cléopâtre, dont Philippe s’était épris, malgré la disproportion de l’âge, et qu’il épousa toute jeune. Attalus, oncle de Cléopâtre, ayant bu, dans le festin, avec excès, invitait les Macédoniens à demander aux dieux qu’il naquît de Philippe et de Cléopâtre un héritier légitime de la royauté. « Et moi, scélérat, dit Alexandre, furieux de cet outrage, me prends-tu donc pour un bâtard ? » Et en même temps il lui jette sa coupe à la tête. Philippe se lève de table, et court sur son fils l’épée nue à la main ; mais, par bonheur pour l’un et pour l’autre, la colère et l’ivresse le firent chanceler, et il tomba. Alors Alexandre, insultant à sa chute : « Macédoniens, dit-il, voilà l’homme qui se préparait à passer d’Europe en Asie : il se laisse tomber en passant 449 d’un lit à un autre. » Après cette insulte, faite dans la chaleur du vin, il prit sa mère Olympias, qu’il conduisit en Épire, et se retira lui-même en Illyrie.

Sur ces entrefaites, Démaratus le Corinthien, un des hôtes de la famille, et qui avait son franc parler, vint visiter Philippe. Philippe, après les premiers témoignages d’amitié, lui demanda si les Grecs vivaient entre eux en bonne intelligence : « Vraiment, Philippe, lui répondit Démaratus, c’est bien à toi à t’inquiéter de la Grèce, quand tu as rempli ta propre maison de dissensions et de malheurs ! » Philippe, à ce reproche, rentra en lui-même ; et il envoya Démaratus auprès d’Alexandre, qui, à sa persuasion, retourna chez son père.

Cependant Pexodorus, satrape de Carie, qui voulait, à la faveur d’un mariage, se glisser dans une alliance offensive et défensive avec Philippe, avait formé le dessein de faire épouser l’aînée de ses filles à Arrhidée, fils de Philippe, et avait dépêché à ce sujet Aristocritus en Macédoine. Aussitôt les amis d’Alexandre et sa mère Olympias recommencent leurs propos et leurs accusations, insinuant que Philippe préparait à Arrhidée, par un mariage brillant, et par l’autorité dont il allait le revêtir, les voies au trône de Macédoine. Alexandre, troublé par ces soupçons, envoie en Carie Thessalus le tragédien, pour représenter à Pexodorus qu’il valait mieux laisser là le bàtard, qui d’ailleurs avait l’esprit aliéné, et prendre Alexandre à la place. Cette proposition souriait à Pexodorus bien plus que la première ; mais Philippe eut vent de l’intrigue : il prend avec lui Philotas, fils de Parménion, l’un des amis et des confidents d’Alexandre ; il va trouver celui-ci dans son appartement, et le réprimande dans les termes les plus vifs et les plus amers, le traitant de lâche, et qui se montrait indigne des grands biens qui lui étaient destinés, en recherchant l’alliance d’un Carien, de l’esclave d’un roi barbare. Il écrivit aux Corinthiens 458 de lui envoyer Thessalus chargé de chaînes, et bannit de Macédoine quatre des amis de son fils, Harpalus, Néarque, Phrygius et Ptolémée ; mais Alexandre les fit revenir dans la suite, et les combla d’honneurs.

Pausanias, ayant reçu, à l’instigation d’Attalus et de Cléopâtre, le plus sanglant outrage, sans en avoir pu obtenir justice, assassina Philippe. On attribua à Olympias la plus grande part dans ce meurtre : on l’accusait d’avoir excité le jeune homme, déjà irrité contre le roi. Alexandre lui-même ne fut pas à l’abri de tout soupçon : Pausanias, dit-on, était venu, après l’injure dont j’ai parlé, se lamenter près de lui ; et Alexandre lui avait cité ce vers de la Médée :

Et l’auteur du mariage, et l’époux et l’épouse (19).

Cependant il rechercha et punit sévèrement les complices de la conspiration, et témoigna son indignation à Olympias, qui avait exercé, pendant son absence, une vengeance cruelle sur Cléopâtre.

Alexandre avait vingt ans quand il succéda à son père, héritant une royauté de toutes parts environnée de jalousies furieuses, de haines terribles et de dangers. Car les nations barbares des pays voisins ne se résignaient point à la servitude, et regrettaient leurs rois naturels. D’un autre côté, Philippe, tout en ayant subjugué la Grèce par la force des armes, n’avait pas eu le temps de la dompter et de l’apprivoiser : il n’avait fait que troubler l’état des affaires, et les avait laissées dans une agitation violente, et sans qu’on eût pu encore se remettre du bouleversement. Les Macédoniens, qui redoutaient cette situation critique, conseillaient à Alexandre d’abandonner 451 entièrement la Grèce, et de renoncer à l’emploi des moyens violents : il fallait, disaient-ils, ramener par la douceur les Barbares qui s’étaient révoltés, et pacifier avec prudence les dissensions naissantes. Mais Alexandre prit un parti tout opposé, résolu de ne chercher que dans son audace et dans sa grandeur d’âme la sûreté de son empire, parce qu’il était convaincu que, pour peu qu’il laissât faiblir son courage, il exciterait contre lui un soulèvement général.

Il se porta donc précipitamment avec son armée sur les bords de l’Ister ; et il eut bientôt étouffé les mouvements des Barbares, et les guerres qui le menaçaient de ce côté. Il défit, dans un grand combat, Syrmus, roi des Triballes ; puis, comme on l’eut informé que les Thébains s’étaient révoltés, et que les Athéniens étaient d’intelligence avec eux, il voulut prouver qu’il était homme, et passa, sans perdre de temps, les Thermopyles avec son armée. « Démosthène, dit-il, m’a traité d’enfant quand j’étais en Illyrie et dans le pays des Triballes, et déjeune homme quand je suis entré en Thessalie ; je lui ferai voir, au pied des murailles d’Athènes, que je suis homme fait. » Arrivé devant Thèbes, il donna à cette ville le temps du repentir. Il demanda seulement qu’on lui livrât Phœnix et Prothytès, promettant d’ailleurs une pleine et entière sûreté à ceux qui retourneraient à lui. Mais les Thébains exigeaient, de leur côté, qu’il leur livrât Philotas et Aptipater ; ils invitaient, par des proclamations, ceux qui voulaient concourir à mettre la Grèce en liberté, à se ranger dans leur ligue. Alexandre, dès lors, ne pensa plus qu’a la guerre, et fit avancer contre eux ses Macédoniens.

Les Thébains se défendirent avec un courage et une ardeur au-dessus de leurs forces ; car les ennemis étaient infiniment supérieurs en nombre, et la victoire ne fut décidée qu’au moment où la garnison macédonienne qui 452 occupait la Cadmée vint les charger par derrière : alors, enveloppés de toutes parts, ils périrent presque tous en combattant. La ville fut prise, livrée au pillage, et détruite de fond en comble. Alexandre crut que cet exemple de rigueur jetterait la stupeur et l’effroi parmi les autres peuples de la Grèce, et les tiendrait en respect : toutefois il allégua, pour colorer d’un prétexte spécieux cette affreuse exécution, qu’il n’avait pu se refuser de faire droit aux plaintes des alliés. Il est vrai que les Phocéens et les Platéens avaient porté une accusation contre les Thébains. Alexandre excepta de la proscription les prêtres, et tous les hôtes des Macédoniens, et les descendants de Pindare, et ceux qui s’étaient opposés à la rébellion ; et il vendit tous les autres au nombre de trente mille : il en avait péri plus de six mille dans le combat. Durant les innombrables calamités que la ville eut à essuyer, quelques soldats thraces rasèrent la maison de Timocléa, femme également distinguée par sa naissance et par sa vertu. Ils pillèrent l’argent et les meubles ; et le capitaine, après l’avoir elle-même prise de force et déshonorée, lui demanda si elle avait de l’or ou de l’argent caché. Timocléa convint qu’elle en avait : elle le mène seul dans son jardin, et lui montre un puits : « C’est là, dit-elle, que j’ai jeté, au moment de la prise de Thèbes, tout ce que j’avais de plus précieux. » Le Thrace s’approche du puits, et se baisse pour y regarder ; Timocléa, qui était restée derrière lui, le pousse dans le puits, et l’y assomme sous une grêle de pierres. Garrottée et conduite devant Alexandre par les Thraces, le roi connut bien vite, à son air et à sa démarche, que c’était une femme de haute naissance et de grand courage ; car elle suivait les soldats sans montrer ni étonnement ni crainte. Il lui demanda qui elle était : « Je suis, répondit-elle, la sœur de Théagène, celui qui combattit contre Philippe pour la liberté des Grecs, et qui fut tué à Chéronée à la tête de 453 l’armée thébaine. » Alexandre admira sa réponse et l’action qu’elle avait faite, et ordonna qu’on la laissât aller en liberté, elle et ses enfants.

Il se réconcilia avec les Athéniens, malgré la profonde douleur qu’ils laissèrent paraître en apprenant le mal-heur des Thébains. Ils renoncèrent, en signe de deuil, à célébrer la fête des mystères, dont le jour était proche ; ils traitèrent avec toute sorte d’humanité les Thébains qui se réfugièrent dans leur ville. Mais, soit que la colère d’Alexandre, comme celle des lions, fût déjà assouvie, soit qu’il voulût opposer à une action si atroce et si sauvage un acte éclatant de douceur, non content d’oublier tous les sujets de plainte qu’il pouvait avoir, il invita la ville à s’occuper sérieusement des affaires. « Athènes est faite, dit-il, s’il m’arrivait malheur, pour donner la loi à la Grèce. » Il témoigna souvent dans la suite, à ce qu’on assure, un vif repentir, en songeant au malheur des Thébains ; et ce souvenir, en mainte occasion, adoucit sa colère. Il attribua même au ressentiment et à la vengeance de Bacchus (20) le meurtre de Clitus, qu’il tua dans l’ivresse, et la lâcheté des Macédoniens, qui refusèrent de le suivre dans les Indes, laissant imparfaites, si je puis dire, son expédition et sa gloire. Aussi n’y eut-il, depuis lors, aucun Thébain de ceux qui avaient survécu au désastre qui s’adressât inutilement à lui pour lui demander quelque grâce. Voilà pour ce qui regarde Thèbes.

Les Grecs étaient assemblés dans l’isthme, et avaient arrêté, par un décret, qu’ils se joindraient à Alexandre pour faire la guerre aux Perses : il fut nommé chef de l’expédition, et reçut la visite d’une foule d’hommes d’État et de philosophes qui venaient le féliciter du choix des Grecs. Il comptait que Diogène de Sinope (21), qui vivait 454 à Corinthe, en ferait autant. Mais, comme il vit que Diogène ne s’inquiétait nullement de lui, et se tenait tranquillement dans le Cranium (22), il alla lui-même le voir. Diogène était couché au soleil ; et, lorsqu’il vit venir à lui une foule si nombreuse, il se souleva un peu, et fixa ses regards sur Alexandre. Alexandre le salue, et lui demande s’il a besoin de quelque chose : « Oui, répond Diogène ; détourne-toi un peu de mon soleil. » Cette réponse frappa, dit-on, vivement Alexandre ; et le mépris que lui témoignait Diogène lui inspira une haute idée de la grandeur d’âme de cet homme ; et, comme ses officiers, en s’en retournant, se moquaient de Diogène : « Pour moi, dit-il, si je n’étais Alexandre, je voudrais être Diogène. »

Alexandre se rendit à Delphes pour consulter le dieu sur l’expédition d’Asie ; mais il se trouva qu’on était dans des jours malheureux, où il n’est pas permis à la prêtresse de rendre des oracles. Il commença par envoyer prier la prophétesse de venir au temple ; mais elle refusa, alléguant que la loi le défendait. Alors Alexandre va la trouver lui-même, et la traîne de force au temple. La prophétesse, vaincue, pour ainsi dire, par cette violence, s’écria : « Ο mon fils ! tu es invincible. » A cette parole, Alexandre dit qu’il n’a plus besoin d’autre oracle, qu’il a celui qu’il désirait d’elle. Au moment du départ de l’armée pour l’Asie, Alexandre reçut des dieux plusieurs présages. Dans la ville de Libèthres (23), entre autres, une statue d’Orphée, faite de bois de cyprès, se couvrit, durant ces jours-là, d’une sueur abondante ; et, comme tous s’effrayaient, le devin Aristandre déclara qu’on pouvait prendre bon courage : « Ce 455 signe annonce, dit-il, qu’Alexandre fera des exploits dignes d’être célébrés partout, et qui feront suer les poètes et les musiciens, par la peine qu’ils auront à les chanter. » Quant au nombre des soldats de l’armée d’expédition, ceux qui le font monter le moins haut comptent trente mille hommes de pied et cinq mille chevaux ; ceux qui le portent le plus haut, trente-quatre mille fantassins et quatre mille cavaliers. Aristobule prétend qu’il n’avait pas, pour l’entretien de son armée, plus de soixante-dix talents (24) ; selon Duris, il n’avait de vivres que pour un mois ; maie Onésicritus assure qu’il avait en outre emprunté deux cents talents (25).

Malgré des moyens si légers et si minces pour servir d’appui à son entreprise, il ne s’embarqua pas qu’il n’eût examiné où en étaient les affaires domestiques de ses amis, et donné à l’un une terre, à l’autre un village, à celui-ci le revenu d’un bourg ou d’un port. Comme ces largesses avaient absorbé tous les revenus de son domaine : « O roi, lui demanda Perdiccas, que te réserves-tu donc pour toi-même ? — L’espérance, répondit Alexandre. — Eh bien ! repartit Perdiccas, nous la partagerons avec toi, nous qui t’accompagnons à la guerre. » Et il refusa le don que le roi lui faisait. Quelques autres de ses amis suivirent l’exemple de Perdiccas ; toutefois Alexandre se fit un plaisir de bien traiter ceux qui acceptaient ou qui sollicitaient ses dons ; et il dépensa dans ces libéralités la plus grande partie du bien qu’il avait en Macédoine. Ce fut au milieu de ces pensées généreuses, et dans cette disposition d’esprit, qu’il traversa l’Hellespont. Il monta à Ilion, fit un sacrifice à Minerve, et des libations aux héros : il arrosa d’huile la colonne funéraire d’Achille, courut autour du tombeau, tout nu, suivant l’usage, avec 456 ses compagnons, y déposa une couronne, et félicita le héros d’avoir eu, pendant sa vie, un ami fidèle, et, après sa mort, un grand poète pour célébrer ses exploits. Il parcourut ensuite la ville pour voir ce qu’elle avait de curieux ; et, quelqu’un lui ayant demandé s’il voulait voir la lyre d’Alexandre (26)

: « Je me soucie peu de celle-là, dit-il ; mais j’aimerais à voir la lyre sur laquelle Achille chantait la gloire et les hauts faits des braves. »

Cependant les généraux de Darius avaient assemblé une année considérable, et, rangés en bataille sur les bords du Granique, ils se préparaient à lui en disputer le passage ; de sorte que c’était probablement une nécessité de combattre aux portes, pour ainsi dire, de l’Asie, afin de s’ouvrir une entrée, et de commencer la campagne. Presque tous craignaient la profondeur du fleuve, la hauteur et l’inégalité de la rive opposée, qu’on ne pouvait franchir que les armes à la main. Quelques-uns voulaient qu’on observât religieusement, par rapport aux mois, les antiques usages ; car il n’était pas dans l’habitude des rois de Macédoine de faire marcher leurs armées pendant le mois Désius (27). Alexandre réforma cette superstition en commandant que ce mois fût appelé le second Artémisius. Parménion le dissuadait de risquer le passage ce jour-là, parce qu’il était déjà tard. « Ce serait déshonorer l’Hellespont, dit Alexandre ; je l’ai traversé, et je craindrais de passer le Granique ! » En même temps il s’élance dans le fleuve, suivi de treize compagnies de cavalerie, et s’avance, au milieu d’une grêle de traits, vers l’autre bord, qui était très-escarpé et couvert d’armes et de chevaux. Il lutte avec effort contre la rapidité du courant, qui l’entraîne et le couvre de ses ondes ; conduisant ses troupes, eût-on dit, plutôt en furieux qu’en général 457 prudent.

Malgré ces difficultés, il s’obstine au passage, et gagne enfin le bord, avec beaucoup de peine et de fatigue, parce que la fange dont le rivage était couvert le rendait humide et glissant.

A peine eut-il passé le fleuve, qu’il fut obligé de combattre pêle-mêle, homme contre homme, assailli qu’il était par les ennemis qui étaient postés sur le rivage, et sans avoir eu le temps de se mettre en bataille. Les Perses tombèrent sur sa cavalerie, en jetant de grands cris ; et, la serrant de près, ils combattirent d’abord à coups de lance, puis à coups d’épée, quand les lances furent rompues. Une foule d’ennemis se précipitent sur Alexandre ; car on le reconnaissait à l’éclat de son bouclier et au panache de son casque, surmonté de deux ailes d’une blancheur éclatante et d’une merveilleuse grandeur. Il fut atteint d’A javelot, au défaut de la cuirasse ; mais le coup ne pénétra point. Rhœsacès et Spithridate, deux généraux de Darius, viennent ensemble l’attaquer ; mais il évite le dernier, et frappe de sa lance la cuirasse de Rhœsacès : la lance vole en éclats ; il met sur-le-champ l’épée à la main. Tandis qu’ils se chargent avec fureur, Spithridate s’approche, pour le prendre en flanc, et, se dressant sur son cheval, lui décharge sur la tête un coup de cimeterre qui lui abat le panache avec une des ailes. Le casque eut peine à soutenir la violence du coup, et le tranchant du cimeterre pénétra jusqu’aux cheveux. Spithridate s’apprêtait à assener un second coup, lorsqu’il fut prévenu par Clitus le Noir, qui le perça de sa javeline. En même temps Rhœsacès tomba mort d’un coup d’épée qu’Alexandre lui porta.

Pendant ce combat de cavalerie, si périlleux, si acharné, la phalange macédonienne traversa le fleuve ; et les deux corps d’infanterie commencèrent l’attaque Celle des Perses montra peu de vigueur, et ne fit pas une longue résistance ; elle fut bientôt mise en déroute, et 458 prit la fuite, excepté les mercenaires grecs, qui s’étaient retirés sur une colline, et demandaient qu’Alexandre les reçût à composition. Alexandre, emporté par la colère bien plus que par la raison, se jette le premier au milieu d’eux : il eut son cheval tué sous lui d’un coup d’épée dans le flanc ; mais c’était un autre que Bucéphale. Ce fut presque dans ce seul endroit qu’il eut des morts et des blessés, parce qu’on avait affaire à des hommes désespérés et pleins de bravoure.

On dit qu’il périt dans la bataille, du côté des Barbares, vingt mille hommes de pied et deux mille cinq cents cavaliers. Suivant Aristobule, il n’y eut, du côté d’Alexandre, que trente-quatre morts, dont neuf fantassins. Le roi leur fit ériger à tous des statues d’airain, de la main de Lysippe. Il associa les Grecs à l’honneur de sa victoire, en envoyant aux Athéniens en particulier trois cents bouliers, de ceux qu’il avait pris sur les ennemis, et en faisant graver, au nom de toute la Grèce, cette glorieuse inscription sur le reste des dépouilles : « Alexandre, fils de Philippe, et les Grecs, à l’exception des Lacédémoniens, ont remporté ces dépouilles sur les Barbares qui habitent l’Asie. » Pour la vaisselle d’or et d argent, les tapis de pourpre, et tous les meubles de ce genre pris sur les Perses, il ne s’en réserva qu’une petite partie, et envoya le reste à sa mère.

Ce combat eut bien vite, opéré un changement heureux et subit dans les affaires d’Alexandre ; jusque-là que Sardes, la capitale des provinces maritimes de l’empire des Perses, se rendit à lui, et, avec Sardes, tout le reste de la contrée. Les villes d’Halicarnasse et de Milet firent seules résistance, et furent prises de force, et tout leur territoire soumis. Alors Alexandre balança sur le parti qu’il devait prendre. Tantôt il voulait, sans aucun délai, marcher contre Darius, et tout mettre au hasard d’une bataille ; tantôt il croyait plus sûr de subjuguer d’abord les pays 459 maritimes, et de n’attaquer son ennemi qu’après s’être fortifié et enrichi par ces premières conquêtes. Il y a, près de la ville de Xanthe, dans la Lycie, une fontaine, qui déborda, dit-on, en ce temps-là, et détourna son cours sans aucune cause visible : il sortit du fond de son lit une tablette de cuivre, sur laquelle étaient gravés d’anciens caractères, qui portaient que l’empire des Perses finirait, renversé par les Grecs. Encouragé par cette promesse, Alexandre se hâta de nettoyer toutes les côtes maritimes, jusqu’à la Phénicie et à la Cilicie.

Sa course en Pamphylie a donné matière à plusieurs historiens d’exagérer les faits, et de les convertir en miracles, pour frapper les esprits : ils débitent que la mer, par une faveur divine, se retira devant Alexandre, quoiqu’elle soit d’ordinaire très-orageuse sur cette côte éternellement battue des vagues, et qu’elle laisse rarement à découvert des pointes de rocher qui bordent le rivage, au pied des sommets escarpés des montagnes. C’est sur ce prétendu prodige que Ménandre joue plaisamment dans une de ses comédies :

Que cela sent bien son Alexandre ! Cherché-je quelqu’un,

Il se présentera à moi de lui-même. Et si je veux passer

La mer en quelque endroit, cet endroit me sera guéable.

Mais Alexandre lui-même, dans ses lettres, ne dit rien qui ait trait à ce miracle : il conte simplement qu’au sortir de Phasélis il traversa le pas de l’Echelle. Il avait séjourné plusieurs jours à Phasélis ; et, comme il eut vu, sur la place publique, la statue de Théodecte le Phasélite (28), qui était déjà mort, il alla, après souper et échauffé par le vin, danser autour de cette statue, et lui fit jeter des 460 couronnes : c’était une façon tout à la fois aimable et amusante d’honorer la mémoire du personnage, et le commerce qu’ils avaient eu ensemble par l’entremise d’Aristote et de la philosophie.

Il soumit ensuite ceux des Pisidiens qui essayaient de lui résister, et fit la conquête de la Phrygie. Il s’empara de la ville de Gordium, qui avait été, disait-on, la capitale des États de l’ancien Midas, et où il vit ce chariot tant célébré, dont le joug était lié avec une écorce de cormier. On lui apprit une ancienne tradition que les Barbares tenaient pour certaine, suivant laquelle les destins promettaient l’empire de l’univers à celui qui délierait le nœud. Il était fait avec tant d’adresse, et replié tant de fois sur lui-même, qu’on ne pouvait en apercevoir les bouts. Alexandre, s’il faut en croire la plupart des historiens, ne pouvant venir à bout de le délier, le trancha d’un coup d’épée, et mit plusieurs bouts en évidence. Mais Aristobule prétend qu’Alexandre le délia avec la plus grande facilité, après qu’il eut ôté la cheville qui tenait le joug attaché au timon, et qu’il eut tiré le joug à lui.

Il partit de là pour aller soumettre la Paphlagonie et la Cappadoce ; et, ayant appris la mort de Memnon, un des chefs de la flotte de Darius qui pouvaient, suivant ses prévisions, lui susciter le plus d’affaires et d’obstacles, et contrarier le plus efficacement sa marche, il se confirma dans son dessein de conduire l’armée vers les hautes provinces de l’Asie. Darius était déjà parti de Suse, confiant dans la multitude de ses troupes, qui montaient à plus de six cent mille combattants, encouragé surtout par un songe que les mages interprétaient à son avantage, bien plus par le désir de lui plaire, que pour lui dire la vérité. Il avait vu, dans ce songe, la phalange macédonienne tout environnée de flammes ; Alexandre le servait comme son domestique, vêtu de la 461 même robe qu’il avait autrefois portée lui-même, lorsqu’il était astande (29) du roi ; puis, Alexandre était entré dans le temple de Bélus, et avait disparu. Le dieu annonçait, ce semble, assez manifestement, par cette vision, le haut degré de grandeur et d’éclat réservé à la puissance des Macédoniens : il voulait dire qu’Alexandre se rendrait maître de l’Asie, comme Darius avait fait autrefois, quand il était devenu roi, d’astande qu’il était ; mais qu’il quitterait bientôt la vie étant au comble de sa gloire.

La confiance de Darius s’accrut bien plus encore, lorsqu’il se fut persuadé que c’était par lâcheté qu’Alexandre faisait un si long séjour en Cilicie. Mais, ce qui arrêtait Alexandre en ce pays, c’était une maladie, attribuée par les uns à ses fatigues, par d’autres à un bain qu’il avait pris dans le Cydnus, dont l’eau est aussi froide que glace. Les médecins, persuadés que le mal était au-dessus de tous les remèdes, n’osaient lui administrer les secours nécessaires, craignant, s’ils ne réussissaient pas, d’encourir le ressentiment des Macédoniens ; seul, Philippe l’Acarnien surmonta cette crainte : voyant le roi dans un danger extrême, et se confiant en l’amitié que lui portait Alexandre, considérant, d’ailleurs, la honte dont il se couvrirait, s’il ne s’exposait au péril pour sauver cette vie menacée, en essayant pour la guérison les derniers remèdes au risque de tout pour lui-même, il lui proposa une médecine qu’il lui persuada de prendre avec confiance, s’il brûlait si fort de guérir et de se mettre en état de continuer la guerre. Sur ces entrefaites, Alexandre reçut une lettre que Parménion lui écrivait du camp, pour l’avertir de se tenir en garde 462 contre Philippe. Philippe, à l’entendre, séduit par les riches présents de Darius, et par la promesse d’épouser sa fille, s’était engagé à faire périr Alexandre. Le roi lit la lettre, et, sans la montrer à aucun de ses amis, il la met sous son chevet. Quand il en fut temps, Philippe, accompagné des autres médecins, entra dans la chambre avec la médecine qu’il portait dans une coupe. Alexandre lui donna d’une main la lettre de Parménion, et, prenant de l’autre la coupe, il avala la médecine tout d’un trait, sans laisser paraître le moindre soupçon. Aussi était-ce un admirable spectacle, et vraiment théâtral, de voir ces deux hommes, l’un lisant, l’autre buvant, puis se regardant l’un l’autre, mais d’un air bien différent. Alexandre, avec un visage riant et satisfait, témoignait à son médecin la confiance qu’il avait en lui ; et Philippe s’indignait contre cette calomnie, tantôt prenant les dieux à témoin de son innocence, et tendant les mains au ciel ; tantôt se jetant sur le lit d’Alexandre, et le conjurant d’avoir bonne espérance et de s’abandonner à lui sans rien craindre. Le remède, en se rendant le plus fort, commença par abattre le corps : il en chassa, pour ainsi dire, et en refoula toute la vigueur jusque dans les sources de la vie ; à ce point qu’Alexandre tomba en pâmoison, n’ayant plus de voix, et à peine un reste de pouls et de sentiment. Mais les secours de Philippe lui eurent bientôt fait reprendre ses forces ; et il se montra aux Macédoniens, dont l’inquiétude et la frayeur ne cessèrent qu’après qu’ils eurent vu Alexandre.

Il y avait dans l’armée de Darius un Macédonien nommé Amyntas, qui s’était enfui de Macédoine, et qui connaissait le caractère d’Alexandre. Quand il vit Darius se disposer à passer les défilés des montagnes pour marcher contre Alexandre, il le conjura d’attendre dans le pays où il se trouvait, afin de combattre, dans des plaines spacieuses et découvertes, un ennemi qui lui était si in- 463 férieur en nombre. Darius répondit qu’il craignait que les ennemis ne le prévinssent en prenant la fuite, et qu’Alexandre ne lui échappât : « Ah ! pour cela, seigneur, dit Amyntas, sois sans inquiétude ; Alexandre marchera certainement contre toi ; et sans doute il est déjà en chemin. » Darius ne se rendit point aux observations d’Amyntas : il lève son camp, et marche vers la Cilicie, pendant qu’Alexandre allait en Syrie au-devant de lui ; mais ils se manquèrent dans la nuit, et revinrent chacun sur leurs pas. Alexandre, charmé de cet heureux hasard, se hâtait de joindre son ennemi dans les défilés, tandis que Darius cherchait à reprendre son premier camp, et à dégager son armée des défilés. Car il commençait à reconnaître la faute qu’il avait faite, de se jeter dans ces lieux serrés entre la mer et les montagnes, et coupés en travers par le fleuve Pinarus : champ de bataille peu commode aux évolutions de la cavalerie, et dont le terrain, par ses accidents multipliés, offrait une assiette favorable à un ennemi inférieur en nombre.

La Fortune donnait à Alexandre le poste avantageux ; mais il surpassa le bienfait de la Fortune en s’assurant la victoire par l’habileté avec laquelle il disposa ses troupes en bataille. Malgré l’innombrable multitude des Barbares, il sut garantir son armée, tout inférieure qu’elle fût en nombre, du danger d’être enveloppée : il fit déborder son aile droite sur l’aile gauche des ennemis ; et, s’étant réservé le commandement de cette aile, il mit en fuite les Barbares qu’il avait en tête, combattant lui-même aux premiers rangs. Il fut blessé à la cuisse d’un coup d’épée, de la main même de Darius, selon Charès, les deux rois s’étant joints dans la mêlée ; mais Alexandre, écrivant à Antipater les détails de ce combat, ne nomme point celui qui l’avait blessé : il dit seulement qu’il reçut a. la cuisse un coup d’épée, et que sa blessure n’eut point de suite fâcheuse.

464 La victoire d’Alexandre fut éclatante, et coûta plus de cent dix mille hommes aux ennemis. Mais il ne put se saisir de la personne de Darius, qui, ayant pris la fuite, avait sur lui quatre ou cinq stades (30)

d’avance : il ne rapporta que le char et l’arc de Darius. Il trouva les Macédoniens occupés à piller le camp des Barbares, d’où ils emportaient des richesses immenses, quoique les ennemis, pour engager le combat plus à leur aise, eussent laissé à Damas la plus grande partie de leurs bagages. Les Macédoniens avaient réservé pour le roi la tente de Darius, toute remplie d’officiers richement vêtus, de meubles précieux, et d’une grande quantité d’or et d’argent. En arrivant, il quitta ses armes et se mit au bain : « Allons laver, dit-il, dans le bain de Darius, la sueur de la bataille. — Dis plutôt le bain d’Alexandre, repartit un de ses amis ; car les biens des vaincus doivent appartenir au vainqueur et en porter le nom. » Lorsque Alexandre vit les bassins, les baignoires, les urnes, les boîtes à parfums, tous meubles d’or massif et d’un travail parfait ; quand il respira l’odeur délicieuse des aromates et des essences dont la chambre était embaumée ; quand de là il fut passé dans la tente même, et qu’il en eut admiré l’élévation et la grandeur, la magnificence des lits et des tables, la somptuosité et la délicatesse du souper, il se tourna vers ses amis, et leur dit : « Voilà donc ce qu’on appelait être roi ! »

Comme il allait se mettre à table, on vint lui dire qu’on amenait parmi les captifs la mère et la femme de Darius, avec ses deux filles ; qu’à la vue de l’arc et du char de Darius elles avaient poussé des cris lamentables, et s’étaient déchiré le sein, pensant que Darius eût péri. Alexandre, plus sensible à leur infortune qu’à son propre bonheur, après être resté quelque temps en silence, envoya Léonnatus leur apprendre que Darius n’était point mort, et 465 qu’elles n’avaient rien à craindre d’Alexandre ; qu’il ne faisait la guerre à Darius que pour l’empire ; et que rien ne leur manquerait des honneurs dont elles avaient joui Darius régnant. Ces paroles si douces, si consolantes pour des femmes captives, furent suivies d’effets pleins de bonté : il leur permit d’enterrer autant de Perses qu’elles voudraient, et de prendre dans les dépouilles, pour ces funérailles, tous les habits et tous les ornements dont elles auraient besoin. Il leur conserva tous les officiers qu’elles avaient à leur service, toutes les distinctions de leur rang ; il leur assigna même des revenus plus considérables que ceux dont elles disposaient auparavant. Mais la faveur la plus belle et la plus royale que pussent recevoir, dans leur captivité, des femmes d’un noble cœur, et qui avaient toujours vécu dans la sagesse, c’est que jamais elles n’entendirent proférer un seul mot déshonnête, et qu’elles n’eurent jamais lieu de craindre ni même de soupçonner rien de sa part qui fût contre la pudeur. Renfermées dans un sanctuaire virginal, et que protégeaient de pieux respects, elles vécurent, au milieu d’un camp ennemi, d’une vie toute retirée, et loin des regards de la foule. Et pourtant la femme de Darius était, à ce qu’on assure, la plus belle des reines qu’il y eût au monde, comme Darius était lui-même le plus beau et le mieux fait de tous les hommes ; et leurs filles leur ressemblaient. Mais Alexandre, jugeant avec raison qu’il est plus digne d’un roi de se vaincre soi-même que de triompher de ses ennemis, ne toucha point aux captives. Il ne connut même, avant son mariage, d’autre femme que Barsine. Devenue veuve par la mort de Memnon, Barsine fut prise près de Damas. Comme elle était instruite dans les lettres grecques, qu’elle était de mœurs douces et d’illustre naissance, étant fille d’Artabaze, né d’une fille de roi, Alexandre s’attacha à elle. C’est Parménion qui lui avait 466 suggéré, suivant Aristobule, de ne pas négliger une femme si belle, et d’un esprit plus parfait encore que sa beauté. Mais, quand il vit les autres captives, qui toutes étaient d’une taille et d’une beauté singulières, il dit, en badinant, que les femmes de Perse étaient le tourment des yeux. Au charme de leur figure, il opposait la beauté de sa propre continence et de sa propre sagesse, et passait auprès d’elles comme devant de belles statues inanimées.

Philoxénus, commandant des provinces maritimes, lui écrivit un jour qu’un certain Théodore, Tarentin, qui était auprès de lui, avait deux jeunes garçons à vendre, d’une grande beauté ; il demandait au roi s’il voulait les acheter. Alexandre, indigné de la proposition, s’écria plusieurs fois devant ses amis : « Quelle action honteuse m’a donc vu faire Philoxénus, pour me proposer de pareilles infamies ! » Il fit à Philoxénus, dans sa réponse, les plus vifs reproches, et lui ordonna de renvoyer à la mal’heure ce Théodore avec sa marchandise. Il réprimanda non moins fortement un jeune homme nommé Agnon, qui lui écrivit qu’il voulait acheter Crobylus, de Corinthe, jeune garçon d’une beauté merveilleuse, et le lui amener. Informé que Damon et Timothée, deux Macédoniens qui servaient sous Parménion, avaient violé les femmes de quelques soldats mercenaires, il écrivit à Parménion que, si ses deux hommes étaient convaincus du crime, il les fît punir de mort, comme des bêtes féroces nées pour être le fléau des hommes. Et, dans cette lettre, il disait de lui en propres termes : « Pour moi, on ne me reprochera pas d’avoir vu ou songé à voir la femme de Darius ; je n’ai pas même souffert qu’on parlât de sa beauté devant moi. » C’était surtout à deux choses qu’il se reconnaissait mortel, au sommeil et à l’amour, parce qu’il regardait la lassitude et la volupté comme deux effets d’une même cause, la faiblesse de notre nature.

467 Sobre par tempérament, il donna plusieurs fois des preuves de sa frugalité, et en particulier dans sa réponse à Ada, qu’il avait adoptée pour sa mère, et instituée reine de Carie. Ada crut lui faire plaisir en lui envoyant tous les jours les viandes les mieux préparées, les pâtisseries les plus délicates, avec les meilleurs cuisiniers et les pâtissiers les plus habiles ; mais il répondit qu’il n’avait aucun besoin de ces gens-là : « Mon gouverneur Léonidas, dit-il, m’a donné de bien meilleure cuisiniers : pour le dîner, c’est une promenade avant le jour ; et pour le souper, un dîner frugal. Léonidas, ajouta-t-il, visitait souvent les coffres où l’on serrait mes couvertures et mes habits, pour voir si ma mère n’y avait rien mis qui sentît la mollesse et le luxe. » Il était aussi beaucoup moins sujet au vin qu’on ne l’a cru : il en eut la réputation, parce qu’il restait longtemps à table ; mais c’était moins pour boire que pour causer. A chaque coupe, il ne manquait pas de mettre en débat quelque question d’assez longue étendue ; et encore ne prolongeait-il ses repas que lorsqu’il avait beaucoup de loisir. Car, dès qu’il s’agissait des affaires, jamais ni le vin, ni le sommeil, ni le jeu, ni l’amour, même le plus légitime, ni le plus beau spectacle, ne le retinrent un instant, comme d’autres capitaines. La preuve qu’on peut en donner, c’est sa vie même, cette vie d’une si courte durée, et qu’il remplit de tant de glorieux exploits. Durant les jours de loisir, il sacrifiait aux dieux dès qu’il était levé, puis il dînait assis, et passait le reste du jour à chasser, à juger les différends qui survenaient entre les soldats, ou bien à lire. Dans ses marches, lorsqu’il n’était pas pressé, il s’exerçait, chemin faisant, à tirer de l’arc, à monter sur un char courant à toute bride, et à en descendre de même. Souvent il s’amusait à chasser au renard ou aux oiseaux, comme on peut le voir dans les 468 Éphémérides (31). Rentré chez lui, il se baignait ou se faisait frotter d’huile, et demandait aux chefs des panetiers et des cuisiniers si on avait préparé un bon souper. Il ne commençait son repas qu’à la nuit close, et soupait couché. Il avait un soin merveilleux de sa table, et veillait lui-même à ce que tous les convives y fussent servis également, que rien n’y fût négligé ; et, comme je viens de le dire, il y restait de longues heures, parce qu’il aimait à causer. C’était, pour tout le reste, le plus aimable des rois dans le commerce de la vie : il ne manquait d’aucun moyen de plaire ; mais, à table, il se rendait importun à force de se vanter, et sentait un peu trop son soldat fanfaron : outre qu’il se portait de lui-même à exalter ses propres exploits, il se livrait aux flatteurs, et se laissait maîtriser à leur gré. Leur impudence mettait à la gêne les convives les plus honnêtes, lesquels ne voulaient ni lutter avec eux d’adulation, ni rester en défaut sur ses louanges : ils auraient rougi de l’un, et l’autre les exposait aux plus grands dangers.

Après le souper, il prenait un second bain, et se couchait : il dormait souvent jusqu’à midi ; quelquefois tout le jour. Il était d’ailleurs si tempérant dans l’usage des mets recherchés, que, lorsqu’on lui apportait des pays maritimes ce qu’il y avait de plus rare en fruits et en poissons, il en envoyait à chacun de ses amis, et souvent ne s’en réservait rien. Cependant sa table était toujours somptueuse : il en augmenta la dépense avec sa fortune, et la porta à la tin jusqu’à dix mille drachmes (32). Il s’en tint à cette somme ; et ce fut la limite fixée pour ceux qui lui donnaient à souper.

469 Après la bataille d’Issus, il envoya des troupes à Damas, et fit enlever l’argent et les équipages que Darius y avait déposés, ainsi que les enfants et les femmes des Perses. Les cavaliers thessaliens y firent un butin considérable : comme ils s’étaient distingués dans le combat, Alexandre les y envoya exprès, pour leur donner une occasion de s’enrichir. Le reste de l’armée y amassa aussi de grandes richesses ; et les Macédoniens, qui goûtaient pour la première fois à l’or, à l’argent, aux femmes et au luxe des Barbares, firent ensuite comme les chiens qui ont tâté de la curée : ils se mirent à courir sur toutes les voies, cherchant à la piste les richesses des Perses.

Toutefois, Alexandre crut devoir s’assurer d’abord des places maritimes. Les rois de Cypre et de Phénicie vinrent aussitôt faire leur soumission : la seule ville de Tyr refusa de se rendre. Il en fit le siège, qui dura sept mois. Il éleva des digues pour fermer le port, mit en œuvre toutes les machines, et investit la place du côté de la mer, avec deux cents trirèmes. Il vit en songe, durant le siège, Hercule, qui lui tendait la main et l’appelait du haut des murailles. Plusieurs Tyriens crurent aussi, pendant leur sommeil, entendre Apollon leur dire qu’il s’en allait vers Alexandre, parce qu’il était mécontent de ce qui se faisait dans la ville. Les Tyriens traitèrent le dieu comme un transfuge pris sur le fait : ils chargèrent de chaînes son colosse, et le clouèrent sur sa base, en l’appelant Alexandriste. Alexandre eut, en dormant, une seconde vision : il lui sembla voir apparaître un satyre qui jouait de loin avec lui, et qui s’échappa lorsqu’il s’approcha pour le prendre. Vivement pressé et longtemps poursuivi par Alexandre, le satyre avait fini par se livrer entre ses mains. Les devins donnèrent à ce songe une interprétation qui n’eut pas trop d’incrédules : ils partagèrent en deux le mot satyre, et dirent à Alexandre que la ville se- 470 rait sa Tyr (33). On mohtre encore une source près de laquelle il vit ce satyre en songe.

Vers le milieu du siège, il alla faire la guerre aux Arabes qui habitent l’Anti-Liban. Il y courut risque de la vie, à cause de Lysimachus son précepteur. Lysimachus avait voulu le suivre à cette expédition, disant qu’il n’était ni moins courageux, ni plus vieux que Phœnix (34). Quand on fut au pied de la montagne, Alexandre quitta les chevaux pour la monter à pied. Les autres avaient déjà gagné beaucoup de chemin en avant sur lui ; mais, comme il était déjà tard, et que les ennemis n’étaient pas loin, il ne voulut pas abandonner Lysimachus, accablé de fatigue, et qui traînait à peine son corps appesanti. Occupé à l’encourager, à soutenir sa marche chancelante, il ne s’aperçut pas qu’il s’était séparé de son armée, avec une poignée de monde, et que, par une nuit obscure et un froid très-piquant, il était engagé dans des lieux difficiles. Il vit de loin un grand nombre de feux que lés ennemis avaient allumés de côté et d’autre. Se confiant à sa légèreté naturelle, et accoutumé de tout temps à payer de sa personne pour alléger aux Macédoniens le poids de leurs peines, il court à ceux des Barbares dont les feux étaient le plus proche, en perce de son épée deux qui étaient assis auprès du feu, et, prenant un tison allumé, il revient trouver les siens. Ils allumèrent de grands feux ; et les Barbares, effrayés, s’enfuirent précipitamment. Ceux qui essayèrent de les charger furent mis en déroute ; et les Macédonien passèrent la nuit sans danger. Tel est le récit de Charès.

471 Voici quelle fut l’issue du siège. Les troupes d’Alexandre étaient si fatiguées des combats fréquents qu’elles avaient livrés, qu’il en laissait reposer la plus grande partie, et n’en envoyait qu’un petit nombre à l’assaut, seulement pour tenir les ennemis en alarme. Un jour que le devin Aristandre faisait des sacrifices, et qu’il eut affirmé, en présence des assistants, d’après l’examen des signes que donnaient les victimes, que la ville serait certainement prise dans ce mois-là, tout le monde partit d’un éclat de rire, et se moqua d’Aristandre ; car c’était le dernier jour du mois. Le roi, qui voyait Aristandre dans l’embarras, et qui aimait à favoriser toujours les prédictions des devins, ordonna qu’on ne comptât plus ce jour-là pour le trente du mois, mais pour le vingt-huit (35) ; puis, ayant fait sonner les trompettes, il donna l’assaut aux murailles, avec plus de vigueur cette fois »qu’il n’avait d’abord résolu. L’attaque fut très-vive ; les troupes du camp ne purent se contenir, et coururent au secours de leurs camarades ; les Tyriens perdirent courage, et la ville fut emportée ce jour-là même.

Il partit de Tyr pour aller assiéger Gaza (36), la plus grande ville de la Syrie.

Pendant ce siège, un oiseau, qui volait au-dessus de la tête d’Alexandre, laissa tomber sur son épaule une motte de terre ; et, s’étant allé poser sur une des batteries, il s’y trouva empêtré dans les réseaux des nerfs qui servaient à faire tourner les cordages. L’événement répondit à l’interprétation qu’Aristandre donna de ce signe. Alexandre reçut une blessure à l’épaule, et prit la ville. Il envoya à Olympias, à Cléopâtre et à ses amis la plus grande partie du butin ; et en même temps à Léonidas, son gouverneur, cinq cents talents (37)

d’encens 472 et cent talents de myrrhe : c’était par ressouvenir d’un espoir qu’il avait conçu au temps de son enfance. Un jour, à ce qu’il paraît, comme Alexandre prenait de l’encens à pleines mains pour le jeter dans le feu du sacrifice, Léonidas lui avait dit : « Alexandre, quand tu auras conquis le pays qui porte les aromates, tu pourras prodiguer ainsi l’encens ; maintenant il faut user de ton bien avec réserve. — Je t’envoie, lui écrivit donc alors Alexandre, une abondante provision d’encens et de myrrhe, afin que tu cesses de traiter mesquinement les dieux. »

On lui avait apporté une cassette, que les gardiens des trésors et des meubles enlevés à Darius jugèrent la plus précieuse chose qu’il y eût au monde : il demanda à ses amis ce qu’ils croyaient le plus digne d’y être renfermé. Chacun ayant proposé ce qu’il estimait le plus haut : « Et moi, dit-il, j’y renfermerai l’Iliade. » C’est du moins ce qu’ont écrit plusieurs témoins dignes de confiance. Si le récit que font les Alexandrins sur la foi d’Héraclide est vrai, Alexandre ne se serait pas trouvé mal dans cette expédition des conseils d’Homère. Alexandre, disent-ils, après avoir conquis l’Egypte, forma le dessein d’y bâtir une ville grecque, grande et populeuse, et qui portât son nom. Déjà, sur l’avis des architectes, il en avait mesuré et tracé l’enceinte, lorsque la nuit, pendant qu’il dormait, il eut une vision merveilleuse. Il lui sembla voir un vieillard à cheveux blancs, et d’une figure vénérable, qui s’arrêta près de lui et prononça ces vers (38) :

Puis il est une lie, dans la mer aux vagues tumultueuses,

Sur la côte d’Egypte :

on la nomme Pharos.

Aussitôt il se lève, et va voir Pharos, qui était encore une île en ce temps-là, un peu au-dessus de la bouche 473 canopique ; mais aujourd’hui elle tient au continent par une chaussée. Il fut frappé de l’admirable disposition des lieux ; car cette île est une bande de terre assez étroite, placée comme un isthme entre la mer et un étang considérable (39), et qui se termine par un grand port. « Homère, dit-il, ce poète merveilleux, est aussi le plus habile des architectes ; » et il ordonna qu’on traçât un plan de la nouvelle ville, conforme à la position du lieu. Comme on n’avait pas de craie sous la main, on prit de la farine, et on traça sur le terrain, dont la couleur est noirâtre, une enceinte arrondie en forme de chlamyde (40), dont la surface était fermée à la base par deux lignes droites de grandeur égale, et qui en étaient comme les deux franges. Le roi considérait ce plan avec plaisir, lorsque tout à coup un nombre infini de grands oiseaux de toute espèce vinrent fondre, semblables à des nuées, sur le lieu où l’on avait dessiné l’enceinte, et ne laissèrent pas trace de toute cette farine. Alexandre était troublé de ce prodige ; mais les devins le rassurèrent, en lui disant que la ville qu’il bâtirait aurait en abondance toute sorte de biens, et nourrirait un grand nombre d’habitants venus de tous les pays du monde. Il ordonna donc aux architectes de se mettre sur-le champ à l’œuvre.

Pour lui, il partit pendant ce temps-là pour aller au temple d’Ammon. Le chemin était long, fatigant, et tout plein de grandes difficultés. Il y avait deux dangers à courir : d’abord la disette d’eau, qui rend le pays désert pendant plusieurs journées de marche ; ensuite la chance d’être surpris, en traversant ces immenses plaines de sables mouvants, par un vent violent du midi, comme il arriva à-l’armée de Cambyse : ce vent, ayant soulevé 474 de vastes monceaux de sable, fit de toute cette plaine comme une mer orageuse, et engloutit, dit-on, et détruisit en un instant, cinquante mille hommes. Il n’y avait presque personne qui ne s’inquiétât à cette idée ; mais il n’était pas facile de détourner Alexandre, une fois qu’il était résolu d’agir. La Fortune, en cédant partout à ses efforts, le rendait ferme dans ses desseins ; et son courage lui donnait, dans toutes ses entreprises, cette obstination invincible, qui force non-seulement les ennemis, mais les lieux et les temps mêmes. Les secours que le dieu lui apporta dans ce voyage, pour surmonter les difficultés du chemin, trouvèrent plus de créance que les oracles qu’il lui donna depuis ; ou plutôt ces secours firent ajouter foi aux oracles Jupiter fit d’abord tomber des pluies abondantes, qui dissipèrent la crainte de la soif, et qui, tempérant la sécheresse brûlante du sable, que l’eau affaissa en le pénétrant, rendirent l’air plus pur et plus facile à respirer. En second lieu, comme les bornes qui servaient d’indices aux guides étaient confondues, et que les soldats d’Alexandre, errant de tous côtés, se séparaient les uns des autres, il parut tout à coup une troupe de corbeaux, qui vinrent se mettre en tète de la marche, et leur montrer le chemin ; précédant l’armée quand on s’avançait, attendant lorsqu’on s’arrêtait, et qu’on ralentissait le pas. Et le comble du prodige, c’est que la nuit, au rapport de Callisthène, ils rappelaient par leurs cris ceux qui s’égaraient, et les remettaient sur la route (41). Quand il eut traversé le désert, et qu’il fut arrivé à la ville où était le temple, le prophète d’Ammon le salua 475 du titre de fils de Jupiter. Alexandre lui demanda si quelqu’un des meurtriers de son père ne s’était pas dérobé à sa vengeance. « Que dis-tu là ? repartit le prophète ; ton père n’est pas mortel. » Il se reprit alors, et demanda s’il avait puni tous les meurtriers de Philippe. Il l’interrogea ensuite sur l’empire qui lui était destiné, et demanda si le dieu lui accordait de régner sur tout l’univers. Le dieu lui répondit, par la bouche du prophète, qu’il le lui accordait, et que la mort de Philippe avait été pleinement vengée. Alors il fit à Jupiter des offrandes magnifiques, et aux prêtres de riches présents. Tel est, au sujet de ces oracles, le récit de la plupart des historiens. Mais Alexandre lui-même, dans une lettre à sa mère, dit qu’il a reçu de l’oracle des réponses secrètes, qu’il lui communiquera à elle seule à son retour.

Quelques-uns prétendent que le prophète, voulant lui adresser en grec le salut d’amitié ὦ παιδίον, à won cher fils, se trompa sur la dernière lettre du mot, par ignorance de la langue, et mit un ς au lieu d’un ν ὦ παιδίος, ô fils de Jupiter. Ce défaut de prononciation fit grand plaisir à Alexandre, et donna lieu à ce bruit si généralement répandu, que le dieu l’avait appelé son fils. Il eut, en Egypte, un entretien avec le philosophe Psamrnon, et applaudit surtout, dit-on, à cette maxime : Que Dieu est le roi de tous les hommes par cette raison que partout ce qui commande et domine est divin. Mais il exprima lui-même sur ce point une pensée plus philosophique encore : « Dieu, dit-il, est le père commun de tous les hommes ; mais il avoue particulièrement pour ses enfants les hommes les plus vertueux. »

En général, il était très-fier avec les Barbares, et affectait, devant eux, de paraître persuadé de son origine divine : à l’égard des Grecs, il se montrait plus réservé, et ne se déifiait qu’avec retenue. Il s’oublia pourtant 476 un jour, en écrivant aux Athéniens, au sujet de Samos : « Ce n’est pas moi, leur disait-il, qui vous ai donné cette ville libre et célèbre ; vous la tenez de celui qu’on appelait alors mon seigneur et mon père. » C’était Philippe qu’il désignait par ces mots. Mais, une autre fois, ayant été blessé d’une flèche, et souffrant une cuisante douleur : « Mes amis, dit-il, ce qui coule là c’est du sang, et non de cette liqueur subtile Qui coule des blessures des dieux immortels (42). »

Un jour il faisait un tonnerre affreux, et tout le monde était frappé d’épouvante : « Fils de Jupiter, dit le sophiste Anaxarchus, qui était là présent, n’est-ce pas toi qui causes tout ce bruit ? — Non, répondit Alexandre ; je ne cherche pas à me faire craindre de mes amis, comme tu le voudrais, toi qui méprises mon souper, parce qu’on sert à ma table des poissons et non pas des têtes de satrapes.» On dit, en effet, que le roi ayant envoyé quelques petits poissons à Héphestion, Anaxarchus avait tenu le propos qu’Alexandre lui reprochait : c’était une manière de témoigner son mépris pour ceux qui poursuivent les grandes fortunes à travers mille peines et mille dangers, et de montrer, par une piquante ironie, qu’ils n’ont rien, malgré tous leurs plaisirs et toutes leurs jouissances, ou presque rien au-dessus des autres mortels.

On voit assez, par les différents traits que nous venons de rapporter, qu’Alexandre était loin de s’abuser lui-même, et de s’enfler de sa prétendue divinité : il se servait seulement de l’opinion que les autres en avaient, pour les assujettir.

A son retour d’Egypte en Phénicie, il lit des sacrifices et des pompes solennelles en l’honneur des dieux ; il 477 donna des chœurs de danses, et des jeux où l’on disputa le prix de la tragédie, et qui furent remarquables non-seulement par la magnificence de l’appareil, mais encore par l’émulation de ceux qui en faisaient la dépense. C’étaient les rois de Cypre qui s’étaient chargés de ce soin, comme le font à Athènes les choréges tirés au sort dans les tribus ; et il y eut entre eux une ardeur merveilleuse à se surpasser les uns les autres. Mais personne ne se piqua plus de magnificence que Nicocréon, le Salaminien, et Pasicratès, de Soli (43)

; car c’est à eux qu’il échut d’équiper les deux acteurs le plus en renom : Pasicratès fît paraître sur la scène Afhénodore, et Nicocréon Thessalus. Alexandre favorisait Thessalus ; mais il ne montra son intérêt pour lui qu’après qu’Athénodore eut été proclamé vainqueur par les suffrages des juges. « J’approuve le jugement, dit-il alors, en sortant du théâtre ; mais j’aurais donné avec plaisir une portion de mon royaume pour ne pas voir Thessalus vaincu. » Athénodore, ayant été condamné à l’amende par les Athéniens, pour ne s’être pas trouvé aux fêtes de Bacchus (44), pria le roi d’écrire en sa faveur ; Alexandre n’écrivit pas, mais il paya l’amende pour lui. Lycon le Scarphien (45), ayant eu le plus grand succès sur le théâtre, inséra dans la comédie un vers par lequel il demandait dix talents (46) ; Alexandre sourit, et les lui donna.

Cependant Darius lui écrivit une lettre, et lui dépêcha plusieurs de ses amis, pour entrer en accommodement. Il lui proposait dix mille talents (47) pour la rançon des prisonniers, tous les pays situés en deçà de l’Eu- 478 phrate, et lui offrait une de ses filles en mariage : à ces conditions il lui promettait son alliance et son amitié. Alexandre communiqua ces propositions à ses courtisans : « Je les accepterais, dit Parménion, si j’étais Alexandre. — Et moi aussi, par Jupiter ! dit Alexandre, si j’étais Parménion. » Il écrivit à Darius qu’il serait traité avec tous les égards dus à son rang, s’il venait se remettre entre ses mains : « Sinon, ajoutait-il, je marcherai au premier jour contre toi. »

Un événement imprévu vint tout à coup l’occuper d’autres soins. La femme de Darius mourut en travail d’enfant. Il donna toutes les marques d’une affliction véritable, et regretta d’avoir perdu une si grande occasion de faire connaître toute sa douceur. Il n’épargna rien pour faire à cette femme des funérailles somptueuses. Un des eunuques de la chambre, nommé Tiréus, qui avait été fait prisonnier avec les princesses, s’étant enfui du camp, courut à toute bride apprendre à Darius que sa femme était morte. A cette nouvelle, Darius se frappa la tète, de désespoir, et versa un torrent de larmes : « Ο malheureux destin des Perses ! s’écria-t-il ; ce n’était point assez que la femme et la sœur de leur roi eût été prisonnière pendant sa vie ; elle sera privée après sa mort de royales obsèques. — Pour ses obsèques, reprit l’eunuque, pour les honneurs dus à son rang, tu n’as pas, ô roi, à accuser le destin des Perses : ni ma maîtresse Statira, tant qu’elle a vécu, ni ta mère, ni tes filles, n’ont eu rien à regretter de leurs biens et de leurs distinctions d’autrefois, hormis de voir ta lumière, que notre souverain seigneur Oromasdès (48) fera de nouveau resplendir dans tout son éclat. Morte, Slatira n’a été privée d’aucun des ornements qui pouvaient accompagner ses funérailles : 479 elle a même été honorée des larmes de ses ennemis ; car Alexandre est aussi généreux après la victoire que vaillant dans les combats. »

Ces paroles portèrent le trouble dans l’esprit de Darius, et la douleur entraîna son âme à d’étranges soupçons ; il emmena l’eunuque dans le lieu le plus retiré de sa tente : « Si tes affections ne sont point aux Macédoniens, dit-il, comme déjà celles de la fortune des Perses ; si Darius est encore ton maître, dis-moi, par le respect que tu dois à la grande lumière de Mithrès (49) et à cette main royale, la mort de Statira n’est-elle pas le moindre des malheurs que j’aie à pleurer ; n’en avons-nous pas souffert, elle vivante, de plus déplorables ; et n’eussions-nous pas été malheureux avec plus d’honneur, si nous avions eu affaire à un ennemi cruel et farouche ? Quelle liaison honnête eût pu porter un jeune guerrier à rendre de si grands honneurs à la femme de son ennemi ? » Comme il parlait encore, Tiréus se précipite à ses pieds, et le conjure de tenir un autre langage : « Ne fais pas, dit-il, une telle injustice à Alexandre ; ne déshonore pas, après sa mort, ta femme et ta sœur ; ne t’enlève pas à toi-même la plus grande consolation que t’offre ton infortune, l’assurance d’avoir été vaincu par un homme supérieur à la nature humaine, et qui mérite toute ton admiration, pour avoir donné aux femmes des Perses plus de preuves de sa continence qu’il n’en avait donné aux Perses de sa valeur. » L’eunuque confirma son discours par les plus affreux serments, et cita plusieurs autres traits de la tempérance d’Alexandre et de sa grandeur d'âme.. Darius revint près de ses amis, et, les mains levées au ciel, il fit aux dieux cette prière : « Dieux qui présidez à la naissance des hommes et à la destinée des empires, accordez-moi la grâce de transmettre à 480 mes successeurs, la fortune des Perses relevée de sa chute, et rétablie dans la splendeur où je l’ai trouvée à mon avènement, afin que je puisse, vainqueur de mes ennemis, reconnaître les bienfaits dont Alexandre m’a comblé dans mon malheur, par sa conduite envers les êtres qui m’étaient les plus chers au monde ! Mais, si ce temps est le terme qu’ont fixé les destins pour l’accomplissement des vengeances divines ; si c’en est fait de l’empire des Perses, et si nous devons subir la vicissitude des choses humaines, ne permettez pas qu’un autre qu’Alexandre soit assis sur le trône de Cyrus. » Voilà, d’après le récit de la plupart des historiens, ce qui se passa dans cette rencontre, et les discours qui furent tenus.

Alexandre, s’étant rendu maître de tous les pays situés en deçà de l’Euphrate, poussa au-devant de Darius, qui descendait avec une armée d’un million d’hommes. Un de ses amis vint lui conter un jour, comme une plaisanterie qui pouvait l’amuser, que les valets de l’armée, pour se divertir, s’étaient partagés en deux bandes ; qu’à la tête de chaque bande ils avaient mis un chef ; qu’ils nommaient l’un Alexandre, l’autre Darius : « Leurs escarmouches, disait-il, ont commencé par des mottes de terre qu’ils se jetaient les uns aux autres ; ensuite ils en sont venus aux coups de poing ; enfin le combat s’est échauffé, ils se sont battus à coups de pierres et de bâtons ; et on ne peut plus les séparer. » Alexandre ordonna que les deux chefs se battissent l’un contre l’autre ; il arma lui-même celui qui portait le nom d’Alexandre, et Philotas celui qui portait le nom de Darius. L’armée assistait en spectatrice à cette lutte, et attendait l’issue comme un présage de ce qui devait arriver entre les deux rois. Après un combat très-rude, le champion qui représentait Alexandre resta vainqueur, et reçut, pour prix de sa victoire, douze villages, et le privilège de 481 porter l’habit des Perses. Voilà ce que raconte Ératosthène.

La grande bataille livrée par Alexandre à Darius ne se donna pas à Arbelles, comme la plupart l’écrivent, niais à Gaugamèles, nom qui signifie, dit-on, maison du chameau, et qui rappelle un ancien trait d’histoire. Un roi des Perses (50), ayant échappé à ses ennemis sur un chameau coureur, le fit depuis nourrir en ce lieu, et assigna pour son entretien quelques villages et des revenus particuliers. Il y eut, au mois Boëdromion (51), vers le commencement de la fête des mystères (52) à Athènes, une éclipse de lune ; la onzième nuit après l’éclipse, les deux armées se trouvèrent en présence. Darius tint la sienne sous les armes, et parcourut les rangs à la clarté des flambeaux. Pour Alexandre, pendant que les Macédoniens reposaient, il fît, avec Aristandre, son devin, des sacrifices secrets dans sa tente, et immola des victimes à la Peur (53). Les plus âgés de ses amis, et Parménion entre autres, voyant la plaine située entre le mont Niphate et les monts Gordyens (54) tout éclairée par les flambeaux des Barbares, étonnés de la multitude innombrable des ennemis, et frappés de ce mélange confus de voix inarticulées, de ce ; tumulte effroyable qui montait de leur camp comme les mugissements d’une mer immense, s’entretenaient ensemble de la difficulté qu’il y aurait à repousser en plein jour une armée si formidable. Ils allèrent donc trouver Alexandre, après qu’il eut fini ses sacrifices, et lui con- 482 seillèrent d’attaquer les ennemis pendant la nuit, pour dérober aux Macédoniens, à la faveur des ténèbres, ce qu’il y avait de plus terrible dans le combat qu’il allait livrer. Alexandre leur répondit ce mot devenu depuis si célèbre : « Je ne vole pas la victoire. » Quelques-uns n’ont vu dans cette réponse qu’une téméraire vanité, n’approuvant pas qu’Alexandre ait joué en présence d’un si grand péril. C’était, au contraire, selon d’autres, noble confiance sur le présent, et sage prévoyance de l’avenir ; c’était ôter à Darius, après sa défaite, le prétexte de reprendre courage et de tenter encore la fortune, en accusant de cette seconde déroute la nuit et les ténèbres, comme il avait attribué la première aux montagnes, aux défilés, et au voisinage de la mer. Il sentait bien que ce ne serait jamais le défaut d’armes et de soldats qui obligerait Darius, maître d’une si grande puissance et d’un empire si vaste, à cesser de combattre, et qu’il ne renoncerait à la guerre que lorsqu’une victoire remportée sur lui par la force seule, et en plein jour, en le convainquant de sa faiblesse, aurait abattu sa fierté et détruit ses espérances. Quand ses officiers se furent retirés, il se coucha dans sa tente ; et, contre sa coutume, il dormit, dit-on, d’un profond sommeil tout le reste de la nuit. Aussi les capitaines furent-ils fort surpris, en venant prendre ses ordres le lendemain au point du jour, de le trouver endormi, et donnèrent d’eux-mêmes aux troupes l’ordre de prendre leur repas. Enfin, comme le temps pressait, Parménion entra, et, s’étant approché de son lit, il l’appela deux ou trois fois par son nom ; et, après l’avoir réveillé,, il lui demanda comment il pouvait dormir si tard, en homme qui a vaincu, et non qui s’apprête à livrer la plus grande des batailles. « Eh quoi ! dit Alexandre en souriant, ne trouves-tu pas que c’est déjà une victoire de n’avoir plus à courir de côté et d’autre à la poursuite de 483 Darius, comme lorsqu’il fuyait à travers de vastes campagnes qu’il ravageait sous nos yeux ? »

Cette grandeur d’âme, qu’il faisait paraître avant le combat, n’éclata pas moins au fort du danger : sa présence d’esprit et sa confiance ne s’y démentirent pas un instant. L’aile gauche, que commandait Parménion, fut ébranlée et lâcha pied, chargée par la cavalerie des Bactriens avec une fougue et une roideur extrêmes, et prise à dos par Mazéus, qui avait une troupe de gens de cheval pour tourner la phalange, et tomber sur ceux qui gardaient les bagages. Parménion, troublé de cette double attaque, dépêche des courriers à Alexandre, pour l’avertir que le camp et les bagages sont perdus, s’il n’envoie sur-le-champ, du front de la bataille, un puissant secours aux troupes de l’arrière-garde. Alexandre venait de donner au corps qu’il commandait le signal de la charge. « Parménion ne réfléchit pas, dit-il à cette nouvelle ; il a perdu le sens vraiment ; et sa surprise, son trouble lui font oublier que, si nous remportons la victoire, nous aurons, outre notre bagage, celui de l’ennemi ; et que, vaincus, nous n’aurons plus à songer aux bagages et aux prisonniers, mais à mourir en gens de cœur et avec gloire. »

Quand il eut fait porter cette réponse à Parménion, il se couvrit de son casque : il avait déjà revêtu, dans sa tente, le reste de son armure : elle consistait en un sayon de Sicile, qui s’attachait avec un ceinturon, et sur lequel il mettait une double cuirasse de lin, dépouille conquise à Issus. Le casque était de fer ; mais il brillait autant que l’argent le plus pur : c’était un ouvrage de Théophile. Le hausse-col, de fer comme le casque, était garni de pierres précieuses. Il avait une épée d’une trempe et d’une légèreté admirables, dont le roi des Citiens (55) lui avait fait 484 présent : c’était l’arme dont il faisait le pins d’usage dans les combats. Il portait une cotte d’armes d’un travail bien plus précieux encore que le reste de son armure : c’était un l’ouvrage de l’ancien Hélicon (56). La ville de Rhodes en avait fait présent à Alexandre pour honorer sa valeur ; et il s’en servait les jours de combat. Pendant le temps qu’il mettait à ranger ses troupes en bataille, à donner des ordres ou des avis, et à parcourir les rangs, il se servait d’un autre cheval que Bucéphale, qu’il ménageait, parce qu’il était déjà vieux, ne le prenant qu’au moment de combattre. Dès qu’il l’avait monté, il faisait donner le signal de la charge.

Ce jour-là, il parla assez longtemps aux Thessaliens et aux autres Grecs ; et il sentit s’augmenter encore sa confiance, en les entendant crier qu’il les menât à l’ennemi. Alors, passant sa javeline dans la main gauche, il éleva sa main droite vers le ciel, et pria les dieux en ces termes, suivant Callisthène : « Daignez, dit-il, si je suis véritablement fils de Jupiter, défendre les Grecs et assurer leurs coups. » Le devin Aristandre, vêtu de blanc et orné d’une couronne d’or, marchait à cheval à côté de lui : il fit remarquer un aigle qui volait au-dessus de la tête d’Alexandre, et dont le vol le menait droit à l’ennemi. Cet augure remplit de courage tous ceux qui le virent : ils s’exhortent, ils s’animent les uns les autres ; la cavalerie court à l’ennemi, et la phalange se déploie dans la plaine, comme les vagues d’une mer agitée. Les premiers rangs n’avaient pu encore en venir aux mains, que déjà les Barbares étaient en fuite. Ils furent poursuivis très-vivement ; Alexandre poussa les Barbares jusqu’au milieu de leur corps de bataille, où était Darius, qu’il avait 485 aperçu de loin par-dessus les premiers rangs, au fond de son escadron royal, et qu’on reconnaissait à sa bonne mine et à sa taille avantageuse. II était monté sur un char très-élevé ; une cavalerie nombreuse et brillante se pressait autour du char, rangée en bon ordre, et disposée à bien recevoir l’ennemi. Mais, quand Alexandre eut paru devant eux avec son air terrible, renversant les fuyards sur ceux qui tenaient encore ferme, ils furent si effrayés, que la plupart se débandèrent. Les plus braves et les plus attachés au roi se firent tuer devant lui ; et, en tombant les uns sur les autres, ils arrêtèrent la poursuite de l’ennemi ; car, dans leur chute, ils saisissaient les Macédoniens, et s’attachaient même aux pieds des chevaux. Darius se voyait menacé des plus affreux dangers : ses cavaliers, rangés devant son char, se renversaient sur lui ; il ne pouvait faire tourner le char pour se retirer ; les roues étaient retenues par le grand nombre des morts ; et les chevaux, embarrassés, cachés presque par ces monceaux de cadavres, se cabraient, et n’obéissaient plus au frein. Il abandonna son char et ses armes, monta, dit-on, sur une jument qui venait de mettre bas, et prit la fuite.

Il est vraisemblable qu’il n’aurait pas échappé à la poursuite d’Alexandre, si, dans le même instant, il ne fut arrivé de nouveaux cavaliers qu’envoyait Parménion, pour réclamer l’aide d’Alexandre, parce qu’une grande partie des ennemis tenaient encore ferme de ce côté, et ne songeaient pas à céder. En général, on reproche à Parménion de s’être montré dans cette bataille lent et sans énergie, soit que la vieillesse eût affaibli son audace, soit, comme le prétend Callisthène, par le dépit que lui causaient la puissance et l’orgueil d’Alexandre, et par jalousie pour sa gloire. Alexandre, affligé de ce second message, qui l’appelait d’un autre côté, fit sonner la retraite ; mais il n’en dit pas à ses soldats la véritable cause : 486 il feignit qu’il était las de carnage, et que la nuit l’obligeait de cesser le combat. Mais, comme il courait à son aile gauche, qu’il croyait en danger, il apprit en chemin que les ennemis avaient été entièrement défaits et mis en fuite.

On ne douta plus, après cette grande victoire, que l’empire des Perses ne fut détruit sans ressource. Alexandre, proclamé roi de l’Asie, offrit aux dieux des sacrifices magnifiques, et donna en présent à ses amis des richesses, des maisons et des gouvernements. Mais, jaloux surtout de se montrer généreux envers les Grecs, il leur écrivit que toutes les tyrannies étaient dès ce moment abolies dans la Grèce, et que les peuples se gouverneraient désormais par leurs lois. Il manda en particulier aux Platéens qu’il ferait rebâtir leur ville, parce que leurs ancêtres avaient cédé leur territoire aux Grecs, afin d’y combattre pour la liberté commune (57). Il envoya aux habitants de Crotone, en Italie, une partie des dépouilles, en mémoire du dévouement et de la valeur de l’athlète Phayllus, lequel, au temps des guerres médiques, quand les Italiotes (58) abandonnaient les Grecs, qu’ils croyaient perdus sans retour, équipa une galère à ses frais, et se rendit à Salamine, pour prendre sa part au péril de la Grèce. Tant Alexandre favorisait toute espèce de vertu, et gardait fidèlement le souvenir des belles actions !

Il marcha de là sur la Babylonie, qu’il eut bientôt soumise tout entière. Il admira surtout, dans la province d’Ecbatane, le gouffre d’où sort continuellement, comme d’une source inépuisable, un jet de feu ; et le torrent de naphthe (59), qui se déborde, et forme, non loin de ce gouffre, 487 un lac considérable. Le naphthe ressemble au bitume ; il a aussi une telle analogie avec le feu, qu’avant même de toucher à la flamme, il s’allume à l’éclat seul qu’elle jette, et embrase l’air, qui se trouve entre deux. Les Barbares, pour faire connaître au roi la force du naphthe et sa nature, en arrosèrent la rue qui menait à son logement ; puis, se plaçant au bout de la traînée, ils approchèrent leurs flambeaux du fluide qu’ils avaient répandu. C’était à la nuit fermée. A peine les premières gouttes dirent pris feu, que la flamme, sans aucun intervalle sensible, se communiqua à l’autre bout avec la rapidité de la pensée ; et la rue parut embrasée dans toute sa longueur. Il y avait un certain Athénophanès, Athénien, qui faisait partie des domestiques chargés de servir le roi au bain et de lui frotter le corps d’huile, et qui s’entendait à l’amuser et à le divertir de ses affaires. Un jour qu’un jeune garçon, nommé Stéphanus, mal fait et d’une figure ridicule, mais qui chantait agréablement, se trouvait dans la chambre du bain : « Seigneur, dit Athénophanès, veux-tu que nous fassions sur Stéphanus l’essai du naphthe ? Si le feu s’allume sur lui, et qu’il ne s’éteigne pas, j’avouerai que sa force est admirable, et que rien ne la peut surmonter. » L’enfant s’offrit volontiers pour cette épreuve : à peine cette matière eut touché son corps, qu’il fut environné de flammes, et qu’il parut tout en feu. Alexandre en eut une frayeur extrême, et se vit dans un grand embarras ; et, s’il ne s’était trouvé là, par bonheur, plusieurs de ses gens, qui avaient sous la main des vases pleins d’eau pour le service du bain, le secours n’aurait pu prévenir le ravage de la flamme. Encore eut-on beaucoup de peine à éteindre le feu, qui avait gagné tout le corps de l’enfant, et Stéphanus en demeura-t-il incommodé le reste de sa vie.

Ce n’est donc pas sans vraisemblance que quelques auteurs, voulant ramener la fable à la vérité, prétendent 488 que le naphthe est la drogue dont Médée se servit pour frotter la couronne et le voile fameux dans les tragédies ; car le feu, disent-ils, n’en sortit pas naturellement et de lui-même ; mais, dès qu’on en eut approché la flamme, elle s’y communiqua par une sorte d’attraction, avec une rapidité que l’œil n’eût pu mesurer. En effet, disent-ils encore, quand les rayons du feu et ses émanations partent de loin, les corps qu’ils touchent n’en reçoivent que lumière et chaleur ; mais, quand ils se réunissent sur des corps qui, avec une extrême sécheresse, contiennent un air subtil, une substance onctueuse et abondante, alors ils exercent leur vertu ignée, et enflamment subitement cette matière, disposée à recevoir leur action.

On n’est pas certain encore comment le naphthe est produit ; on ignore si c’est une sorte de bitume liquide (60), ou plutôt si ce n’est pas un fluide d’une nature différente, qui, coulant de ce sol naturellement gras et pénétré de feu, sert d’aliment à la flamme ; car le terrain de la Babylonie est tellement plein de feu, que fréquemment on voit les grains d’orge sauter et bondir plusieurs fois dans l’air, comme si le sol, agité par les substances ignées qu’il recèle dans son sein, avait une sorte de pouls qui le fit tressaillir : aussi, dans les grandes chaleurs, les habitants sont-ils obligés de coucher sur des outres remplies d’eau. Harpalus, qu’Alexandre laissa pour gouverner le pays, se piqua d’honneur d’embellir le palais du roi et les promenades publiques des plantes de la Grèce, et parvint à les y naturaliser toutes, excepté le lierre, que le sol repoussa constamment, et qui périt toujours sans pouvoir jamais s’y acclimater ; car le terrain est brûlant, et le lierre aime le froid.

Ces sortes de digressions, renfermées dans de justes 489 bornes, ne déplairont pas trop peut-être aux lecteurs les plus difficiles. Alexandre, s’étant rendu maître de Suse, trouva dans le palais des rois quarante mille talents (61) d’argent monnayé, et une quantité innombrable de meubles et d’effets précieux de toute espèce, entre autres cinq mille talents (62) de pourpre d’Hermione (63), qu’on tenait entassée depuis cent quatre-vingt-dix ans, et qui conservait encore toute sa fleur et son premier éclat. Cela vient, dit-on, de ce que la teinture écarlate s’y faisait avec du miel, et la teinture en blanc avec de l’huile blanche ; on voit aujourd’hui de cette pourpre, tout aussi ancienne, qui a encore toute sa fraîcheur et toute sa vivacité. Dinon (64) rapporte que les rois de Perse faisaient venir de l’eau du Nil et de l’Ister (65), qu’ils mettaient en dépôt dans leur trésor avec leurs autres richesses, pour montrer l’étendue de leur empire, et prouver qu’ils étaient les maîtres de l’univers.

La Perse est un pays très-rude et d’un abord difficile, et qui était défendu d’ailleurs par les plus vaillants d’entre les Perses ; car c’était là que Darius s’était retiré après sa fuite. Alexandre y pénétra, en faisant un détour peu considérable, conduit par un homme qui parlait les deux langues, né qu’il était d’un père lycien et d’une mère persane. On dit que ce guide lui avait été prédit dans son enfance par la Pythie, qui lui annonça qu’un Lycien le conduirait en Perse. Il se fit là un carnage horrible des prisonniers. Alexandre, d’après ce qu’il a écrit lui-même, crut que son intérêt exigeait cette mesure rigou- 490 reuse ; et il donna l'ordre de passer tous les hommes au fil de l’épée. Il trouva dans la Perse autant d’or et d’argent monnayé qu’à Suse : il le fit emporter, avec toutes les autres richesses, sur vingt mille mulets et cinq mille chameaux. Alexandre, en entrant dans le palais de Persépolis, vit une grande statue de Xerxès que la foule, qui se pressait pour l’accompagner, avait renversée : il s’arrêta, et, lui adressant la parole comme si elle eût été animée : « Dois-je passer outre, dit-il, et te laisser étendu par terre, pour te punir de la guerre que tu as faite aux Grecs ? ou te relèverai-je par estime pour tout ce qu’il y avait de grand et de généreux dans ton âme ? » Il resta longtemps pensif, sans rien dire, puis il passa outre. Comme ses troupes avaient besoin de se refaire, et qu’on était dans l’hiver, il séjourna quatre mois à Persépolis. La première fois qu’il s’assit sur le trône des rois de Perse, sous un dais d’or, Démaratus de Corinthe, qui aimait tendrement Alexandre, se mit, dit-on, à pleurer comme un bon vieillard : « De quelle joie vous êtes privés, s’écria-t-il, Grecs qui avez péri dans les combats, avant de voir Alexandre assis sur le trône de Darius ! »

Comme Alexandre se disposait à marcher contre Darius, il donna à ses amis un grand festin, où il se laissa aller à l’ivresse et à toute sa bonne humeur, et où les femmes mêmes vinrent boire et se réjouir avec leurs amants. La plus célèbre de ces femmes était la courtisane Thaïs, née dans l’Attique, et alors maîtresse de Ptolémée, celui qui fut depuis roi d’Egypte. Après avoir loué finement Alexandre, et s’être permis même quelques plaisanteries, elle s’avança, dans la chaleur du vin, jusqu'a lui tenir un discours assez conforme à l’esprit de sa patrie, mais bien au-dessus de son état. « Je suis bien payée, dit-elle, des peines que j’ai souffertes en errant par l’Asie, lorsque j’ai la satisfaction d’insulter 491 aujourd’hui à l’orgueil des rois de Perse ; mais, que ma joie serait plus grande encore, s’il m’était donné, pour compléter notre fête, de brûler la maison de ce Xerxès qui brûla Athènes, et d’y mettre moi-même le feu en présence du roi ! On dirait par le monde que les femmes qui étaient dans le camp d’Alexandre ont mieux vengé la Grèce des maux que lui ont fait essuyer les Perses, que tous les généraux qui ont combattu pour elle et sur terre et sur mer. » Ce discours fut accueilli avec des cris et des applaudissements : le roi lui-même, entraîné par l’invitation et les empressements de ses amis, s’élance de table, la couronne de fleurs sur la tète, une torche à la main, et marche, suivi de tous les convives, qui vont, dansant et poussant de grands cris, environner le palais. Les autres Macédoniens, informés de ce qu’on allait faire, accouraient avec des flambeaux, pleins de joie, espérant qu’Alexandre songeait à retourner en Macédoine et ne voulait plus rester parmi les Barbares, puisqu’il brûlait et détruisait lui-même les palais des rois. Voilà, suivant les uns, comment cet incendie eut lieu ; d’autres disent qu’Alexandre mit le feu au palais, de dessein formé ; mais tous conviennent qu’il s’en repentit promptement, et ordonna de l’éteindre.

La libéralité naturelle d’Alexandre s’accrut encore, à mesure qu’augmentaient sa puissance et ses richesses ; il accompagnait ses présents de ces témoignages de bienveillance qui seuls font le véritable prix du bienfait : j’en rapporterai quelques exemples. Ariston, qui commandait les Péoniens, ayant tué un ennemi, en apporta la tète aux pieds du roi, en lui disant : « Seigneur, cette sorte de présent est récompensée parmi nous d’une coupe d’or. — Oui, d’une coupe vide, repartit Alexandre ; mais moi, je te la donne pleine de vin, et je porte ta santé. » Un soldat macédonien conduisait un mulet chargé 492 de l’or du roi : à la fin, l’animal se trouva si fatigué, qu’il ne pouvait plus se soutenir ; le soldat mit la charge sur son dos. Alexandre, qui le vit plier sous le poids, et prêt à jeter le fardeau, apprenant ce qu’il avait fait : « Mon ami, dit-il, ne te fatigue pas plus qu’il ne faut ; fais seulement en sorte de fournir le reste du chemin, pour porter cet argent chez toi ; car je te le donne. » En général, il savait plus mauvais gré à ceux qui refusaient ses présents, qu’à ceux qui lui en demandaient. Il écrivit à Phocion qu’il ne le regarderait plus comme son ami, s’il continuait à refuser ses bienfaits. Sérapion, un des jeunes gens qui jouaient avec lui à la paume, ne lui demandait jamais rien, et Alexandre ne pensait pas à lui donner. Un jour qu’on jouait, Sérapion jetait toujours la balle aux autres joueurs : « Tu ne me la donnes donc pas, dit le roi ? — Tu ne me la demandes pas, répondit Sérapion. » Alexandre se mit à rire, et lui fit depuis beaucoup de présents. Un certain Protéas, homme plaisant, et qui, à table, divertissait le roi par ses railleries, avait encouru sa colère. Les courtisans sollicitaient son pardon ; et lui-même il le demandait avec larmes. Alexandre dit qu’il lui rendait ses bonnes grâces. « Seigneur, dit alors Protéas, donne-m’en donc d’abord un gage. » Alexandre lui fit donner cinq talents (66). On peut juger à quel excès il portait sa libéralité envers ses amis et ses gardes, par une lettre qu’Olympias lui écrivit à ce sujet. « J’approuve fort, lui disait-elle, que tu fasses du bien à tes amis : ces libéralités t’honorent ; mais, en faisant de tous tes amis les égaux des rois, tu leur donnes le moyen de se faire une foule de partisans, et tu t’en ôtes à toi-même. » Comme Olympias revenait souvent sur cette idée, il ne communiqua plusses lettres à personne : une fois seulement, qu’il venait d’en ouvrir 493 une, Héphestion s’approcha, et la lut avec lui, comme il faisait pour les autres ; Alexandre le laissa lire, mais il tira du doigt son anneau, et en mit le cachet sur la bouche d’Héphestion. Mazéus, qui avait été un des plus puissants favoris de Darius, avait un fds pourvu d’une satrapie ; Alexandre lui en donna une seconde plus grande encore que la première : le jeune homme la refusa. « Seigneur, dit-il au roi, il n’y avait jadis qu’un Darius, et tu viens de faire aujourd’hui plusieurs Alexandres. » Il fit présent à Parménion de la maison de Bagoas, dans laquelle on trouva, dit-on, pour mille talents (67) des meubles de Suse. Il écrivit à Antipater de prendre des gardes, car il se tramait un complot contre sa vie. Il combla sa mère de présents ; mais il ne souffrit jamais qu’elle se mêlât des affaires, ni qu’elle s’ingérât du gouvernement. Lors qu'elle s’en plaignit, il supporta doucement sa mauvaise humeur. Un jour qu’Antipater lui avait écrit une longue lettre contre Olympias, il dit, après l’avoir lue : « Antipater ne sait pas que dix mille lettres sont effacées par une larme de mère. »

Ses courtisans, livrés à un luxe excessif, menaient une vie voluptueuse et efféminée. Agnon de Téos portait des clous d’argent à ses pantoufles ; Léonnatus faisait venir, sur plusieurs chameaux, de la poussière d’Egypte, pour s’en servir à ses exercices ; Philotas avait pour la chasse des toiles qui embrassaient un espace de cent stades (68) ; ils se servaient, pour les bains et les étuves, de précieuses essences et presque jamais d’huile ; ils traînaient à leur suite des baigneurs, des valets de chambre pour faire leurs lits. Alexandre les reprit doucement de leur folie, et d’une façon toute pleine de sagesse.« Je m’étonne, dit-il, que vous, qui avez livré tant et de si 494 grands combats, vous oubliiez que ceux qui se sont fatigués dorment d’un sommeil plus doux que ceux qui vivent dans l’inaction. Ne voyez-vous pas, en comparant votre genre de vie avec celui des Perses, que rien n’est plus servile que le luxe et la mollesse, et rien plus royal que le travail ? Et d’ailleurs, comment pourra-t-il s’assujettira panser lui-même son cheval, à fourbir sa lance et son casque, celui qui aura perdu l’habitude d’employer ses mains au soin de son propre corps, qui le touche de si près ?

Ignorez-vous, dit-il encore, que le moyen de rendre la victoire durable, c’est de ne pas imiter les vaincus ? » Dès ce moment, il se livra avec plus de passion que jamais aux fatigues de la guerre et de la chasse, et s’exposa sans ménagement aux plus grands dangers. Aussi, un envoyé de Lacédémone l’ayant vu terrasser un lion énorme : « Alexandre, dit-il, tu as glorieusement disputé au lion la royauté. » Cratère consacra dans le temple de Delphes, par un monument, le souvenir de cette chasse : c’étaient des statues de bronze, représentant le lion et les chiens, et Alexandre qui terrassait le lion, et lui-même allant au secours du roi. Les statues d’Alexandre et de Cratère avaient été sculptées par Lysippe, celles des animaux par Léocharès.

(1) Néoptolème, ou Pyrrhus, était fils d’Achille, qui descendait d’Éacus Pyrrhus lui la souche des rois d’Épire, et Olympias était d’une branche de cette maison.

(2) Plutarque aurait dû dire de quel pays : il s’agit probablement de la Macédoine ; mais on pourrait l’entendre de la Molossie, patrie d’Olympias.

(3) Θρησκεύειν, faire comme les Thraces.

(4) On se servait du van dans les sacrifices de Bacchus : c’était le symbole de la purification de l’âme : mystica vannus laccho.

(5) Ce mois correspond en partie à notre mois de juillet, et en partie à celui d’août.

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