Vies parallèles (sélection : Lycurgue, Numa, Solon, Aristide, Périclès, les Catons, Alexandre, César, Cicéron) (page 14)

Plutarque · Corps & Gouvernance

Texte français, domaine public · Source : remacle.org — trad. Pierron · 18 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Ils avaient fait quelques pas à peine, lorsque, le sentier leur manquant, ils ne virent plus devant eux qu'un vaste gouffre. La frayeur les saisit de nouveau, et les jeta dans une cruelle incertitude : ils ignoraient, ils ne se doutaient même pas qu'ils fussent près des ennemis. Le jour commençait à poindre, lorsqu'un d'entre eux crut entendre du bruit, et, un instant après, voir le camp des Grecs et leurs gardes avancées, au-dessous du précipice. Caton arrête l'armée à cet endroit, et envoie dire aux Firmianiens (19) de venir seuls le trouver; car il avait toujours trouvé en eux une fidélité parfaite et une grande ardeur. Ils accourent aussitôt, et se rangent autour de lui : « Je voudrais, leur dit-il, prendre un des ennemis en vie, pour savoir de lui quelles sont ces gardes avancées, quel est leur nombre, la disposition et l'ordre de toute l'armée, et les préparatifs avec lesquels ils nous attendent. Il faut, pour exécuter cet enlèvement, de la célérité, l'audace de lions se jetant sans armes sur des animaux timides. » Sur l'ordre de Caton, les Firmianiens s'élancent, tels qu'ils sont, du haut des montagnes, fondent à l'improviste sur les premières gardes, les chargent, les dispersent, et enlèvent un soldat tout armé qu'ils mènent à Caton. Il apprend de cet homme que le gros de l'armée est campé, avec le roi, dans les défilés et que les hauteurs sont gardées par six cents Étoliens d'élite.

248 Caton, méprisant leur petit nombre et leur sécurité, ordonne aux trompettes de sonner, et s'élance en avant, . l'épée à la main, et poussant le cri de guerre. Dès qu'ils voient les Romains descendre des montagnes, ils prennent la fuite, gagnent le camp du roi, et jettent partout le trouble et l'épouvante. Cependant Manius, du pied des montagnes, donne l'assaut, avec toutes ses troupes, aux retranchements d'Antiochus, et force le passage. Antiochus, blessé à la bouche d'un coup de pierre qui lui brise les dents, cède à la douleur et tourne bride. Aucune partie de son armée n'ose plus tenir tête aux Romains ; et, malgré la difficulté de la fuite dans des lieux escarpés , presque impraticables , environnés de marais profonds et de rochers à pic, ils se jettent dans ces détroits, se poussant les uns les autres, et, pour éviter les blessures et le fer des ennemis, courant a une mort inévitable.

Caton, comme il me paraît, n'était pas homme à jamais se refuser des louanges à lui-même; il regardait la jactance personnelle comme une suite naturelle des grandes actions : aussi relève-t-il les exploits de cette journée avec une extrême emphase. Il dit que ceux qui l'avaient vu alors poursuivre et frapper les ennemis avaient avoué que Caton devait moins au peuple romain que le peuple romain à Caton ; que le consul Manius, encore tout bouillant de sa victoire, l'ayant embrassé, échauffé qu'il était lui-même du combat, le tint longtemps serré entre ses bras, et s'écria, dans un transport de joie : « Ni moi, ni le peuple romain nous ne pourrons jamais égaler nos récompenses aux services de Caton ! »

Aussitôt après le combat, il fut envoyé lui-même a Rome pour y porter la nouvelle du succès. Sa traversée fut heureuse jusqu'à Brundusium ; de là il se rendit en un jour à Tarente, d'où, après quatre jours de marché 249 il arriva à Rome, le cinquième jour depuis son débarquement. La nouvelle de cette victoire n'y était point encore parvenue. Il remplit la ville de joie et de sacrifices ; il fit concevoir au peuple une haute opinion de lui-même, et Rome se crut assez forte pour conquérir l'empire de la terre et de la mer.

Telles sont, à peu près, entre les actions militaires de Caton, celles qui ont le plus illustré sa mémoire. Quant au gouvernement civil, on remarque qu'il n'y avait rien à ses yeux qui méritât plus d'exercer son zèle que la dénonciation et la poursuite des méchants. Il se porta plusieurs fois accusateur; il seconda d'autres accusateurs dans leurs poursuites, et en suscita même quelques-uns, entre autres Pétilius contre Scipion. Mais Scipion, confiant dans la noblesse de sa maison et dans sa propre grandeur, foulait aux pieds les accusations ; et Caton ne put venir à bout de le faire condamner à mort. Il se désista de cette poursuite ; mais il se joignit aux accusateurs de Lucius, frère de Scipion, qu'il fit condamner à une forte amende envers le public. Lucius, hors d'état de la payer, se vit en danger d'être jeté en prison, et ne se sauva qu'à grand-peine, par un appel aux tribuns.

Un jeune homme avait fait noter d'infamie un ennemi de son père mort depuis peu, et traversait, après le jugement, la place publique. Caton vint à sa rencontre, et lui dit en l'embrassant : « Voilà les offrandes funèbres dignes des mânes d'un père : ce n'est pas le sang des agneaux et des chevreaux qu'il faut faire couler, mais les larmes de ses ennemis condamnés. »

Au reste, il ne fut pas lui-même, durant sa carrière politique, à l'abri des accusations : dès qu'il donnait la moindre prise à ses ennemis, il était traduit en justice, et réduit à se défendre. Il fut, dit-on, accusé près de cinquante fois; et, à la dernière, il avait quatre-vingt-six 250 ans (20). Ce fut dans cette occasion qu'il prononça ce mot devenu fameux : « Il est pénible d'avoir à rendre compte de sa vie à des hommes d'un autre siècle que celui où l'on a vécu. » Et ce ne fut pas même là le terme de ses luttes : quatre ans après, il accusa Sergius Galba, étant âgé de quatre-vingt-dix ans (21). Ainsi il vécut, comme Nestor, presque trois âges d'homme, et dans une continuelle activité. Il avait été, ainsi qu'il a été dit, souvent en dispute avec le grand Scipion sur les affaires du gouvernement; et il vivait encore au temps du jeune Scipion, petit-fils adoptif du premier, et fils de ce Paul Emile qui vainquit Persée et les Macédoniens.

Dix ans après son consulat, Caton brigua la censure. Cette magistrature est comme le faîte de tous les honneurs, et la perfection, en quelque sorte, de toutes les dignités de la république : entre autres pouvoirs considérables dont elle dispose, se trouve surtout le droit de rechercher la vie et les mœurs des citoyens ; car les Romains ne croyaient pas qu'on dût laisser à chaque particulier la liberté de se marier, d'avoir des enfants, de choisir un genre de vie, de faire des festins, suivant son désir et sa fantaisie, et sans être soumis à aucun jugement ni à aucun contrôle. Persuadés que c'est dans les actions privées, bien plus que dans la conduite publique et politique, que se manifestent les inclinations d'un homme, ils choisissaient deux magistrats chargés de veiller sur les mœurs, de les réformer et de les corriger, et d'empêcher que personne ne se laissât entraîner à la volupté, et n'abandonnât les institutions nationales et 251 les usages antiques. Ils prenaient l'un dans le corps des patriciens, l'autre parmi le peuple, et leur donnaient le nom de censeurs. Ces magistrats avaient le droit d'enlever à un citoyen son cheval ; de chasser du Sénat tout sénateur qui menait une vie honteuse et déréglée ; ils faisaient aussi l'estimation des biens des citoyens, et distinguaient, d'après le cens, leurs rangs dans l'État et leurs fonctions diverses. Cette charge a encore d'autres prérogatives considérables.

Aussi la candidature de Caton rencontra-t-elle généralement dans les premiers et les plus distingués d'entre les sénateurs d'ardents adversaires. Les patriciens s'opposaient à son élection par un sentiment d'envie : c'était, à leurs yeux, un affront pour la noblesse que des gens d'une naissance obscure parvinssent au plus haut degré d'honneur et de puissance. Certains d'entre eux, qui avaient à se reprocher des mœurs corrompues et la transgression des lois anciennes redoutaient l'austérité d'un homme qui ne pouvait manquer de se montrer dur et inexorable dans l'exercice de son autorité. Ils réunirent donc leurs forces et leurs intrigues, et opposèrent à Caton sept compétiteurs; et ceux-ci flattaient le peuple de belles espérances, comptant qu'il ne demandait qu'à être gouverné avec mollesse et suivant son bon plaisir. Caton, au contraire, loin de s'abaisser à aucune complaisance, menaçait ouvertement tous les méchants du haut de la tribune. « L'État, criait-il, a besoin d'une grande épuration. Choisissez, citoyens, si vous êtes sages, non le plus doux, mais le plus sévère des médecins. Ce médecin, c'est moi ; et, parmi les patriciens, un seul homme, Valérius Flaccus. À nous deux nous emploierons le fer et le feu pour détruire, comme une nouvelle hydre, le luxe et la mollesse ; et nous ferons le bien de la république. Tous les autres ne s'efforcent de parvenir à la censure qu'avec le projet de s'y mal 252 conduire, que parce qu'ils craignent ceux qui l'exerceraient avec justice. » Le peuple romain, dans cette occasion, se montra véritablement grand et digne d'avoir de grands magistrats pour le gouverner; car, loin de redouter la roideur et l'inflexibilité de Caton, il rejeta ces compétiteurs si doux, et qui paraissaient si disposés à complaire à tous ses désirs. Il élut Flaccus avec Caton, déférant, eût-on dit, non point à la sollicitation d'un candidat, mais au commandement d'un homme en possession déjà de la puissance et du droit d'ordonner.

Caton nomma sénateur Lucius Valérius Flaccus, son collègue et son ami ; il chassa du corps plusieurs sénateurs, entre autres Lucius Quintius, qui avait été consul sept ans auparavant; et, titre de gloire plus grand encore que le consulat, Lucius était frère de Titus Flamininus, vainqueur de Philippe, roi de Macédoine. Voici quelle fut la cause de cette flétrissure. Lucius avait chez lui un jeune homme d'une grande beauté, qui ne le quittait jamais. Ce que Lucius, à l'armée, prodiguait d'honneurs et d'autorité à ses plus intimes amis et à ses proches même, n'était rien au prix de l'ascendant de ce favori. Or, Lucius gouvernait une province consulaire; le jeune homme, dans un banquet, était placé à table auprès de lui, selon sa coutume , et lui tenait de ces discours flatteurs qui avaient toujours un grand pouvoir sur l'esprit du personnage, surtout lorsqu'il était dans le vin. « Je t'aime à ce point, dit-il ensuite, que j'ai laissé, pour courir à toi, un spectacle de gladiateurs, quoique je n'en eusse jamais vu encore, et malgré mon désir devoir égorger un homme. — N'aie point de regret à ce plaisir, lui dit Lucius, pour répondre à la flatterie; je t'en dédommagerai. » Il commande qu'on amène dans la salle du banquet un des criminels condamnés à mort, et qu'on fasse venir le licteur avec sa hache. Eux entrés, il demande à son favori s'il veut voir donner le coup. « Oui, dit le jeune homme ;

253 et Lucius ordonne au licteur de trancher la tète au condamné. Tel est le récit de la plupart des historiens ; et Cicéron, dans le dialogue sur la Vieillesse, le fait raconter ainsi par Caton lui-même (22).Tite-Live dit que la victime fut un transfuge gaulois, et que ce ne fut pas le licteur qui le tua, mais Lucius de sa propre main ; que tel était le récit consigné par Caton dans son discours.

Lucius donc ayant été chassé du Sénat, son frère Titus Flamininus, vivement affecté de cet affront, eut recours au peuple, et demanda que Caton déclarât publiquement le motif de l'expulsion. Caton s'expliqua : il raconta ce qui s'était passé dans le festin ; et, Lucius ayant nié le fait, Caton lui déféra le serment. Lucius refusa, et demeura convaincu publiquement d'avoir mérité sa punition. Mais, un jour qu'il y avait des jeux au théâtre, Lucius traversa les places réservées aux consulaires, et alla s'asseoir beaucoup plus loin. Le peuple, touché de son humiliation, se mit à crier qu'il revint, et le força de reprendre son ancienne place, guérissant, autant qu'il se pouvait faire, et adoucissant l'affront qu'il avait reçu.

Caton chassa aussi du Sénat Manilius, que l'opinion publique désignait pour être consul l'année suivante ; le motif, c'est qu'il avait donné, en plein jour, un baiser à sa femme devant sa fille. « Ma femme, dit-il alors, ne m'a jamais embrassé que lorsqu'il faisait un grand tonnerre. » Et il ajouta en plaisantant : « Je ne suis heureux que lorsque Jupiter tonne. » Mais on soupçonna Caton d'obéir a l'envie quand il ôta le cheval au frère du grand Scipion, à Lucius, un homme qui avait obtenu les honneurs du triomphe : on crut qu'il ne l'avait fait que pour insulter à la mémoire de Scipion l'Africain.

Mais c'est surtout par la réforme du luxe que Caton offensa généralement les citoyens. Il y avait impossibilité 254 à le détruire en l'attaquant de front dans une si grande multitude qui en était infectée : il le prit de biais, et l'attaqua en détail. Il le fit estimer les habillements, les voitures, les ornements des femmes avec tous leurs autres meubles; chacun de ces objets qui valait plus de quinze cents drachmes (23), il le portait à une valeur décuple, et il en réglait la taxe d'après cette estimation. Sur mille as, il en faisait payer trois d'imposition, afin que les riches, se sentant grevés par cette taxe, et qui voyaient les citoyens simples et modestes payer, avec une fortune égale à la leur, beaucoup moins au trésor public, se réformassent d'eux-mêmes. Il encourut donc la haine, et de ceux qui se soumettaient à la taxe pour ne pas renoncer au luxe, et de ceux qui renonçaient au luxe pour s'affranchir de l'impôt. La plupart des hommes croient qu'on leur enlève leurs richesses quand on les empêche de les montrer ; car ils ne les étalent jamais que dans le superflu, et non dans les choses nécessaires. Le philosophe Ariston s'étonnait qu'on regardât comme heureux les hommes qui possèdent le superflu, plutôt que ceux qui ont abondamment le nécessaire et l'utile. Un ami de Scopas le Thessalien lui demandait quelque chose dont il faisait peu d'usage, en lui disant que ce n'était rien de nécessaire ni d'utile. « Mais, dit Scopas, c'est par ces choses inutiles et superflues que je suis heureux et riche. » Tant il est vrai que l'amour de la richesse ne tient point par un lien à aucune de nos affections naturelles, et qu'il s'introduit en nous par l'effet d'une opinion vulgaire, et qui se glisse du dehors !

Cependant Caton méprisait toutes les plaintes, et ne se montrait que plus rigide. Il supprima tous les conduits qui détournaient dans les maisons ou dans les jardins des particuliers l'eau des fontaines publiques. Il renversa et 255 démolit tous les bâtiments qui faisaient saillie sur les rues, diminua le prix des travaux dont l'État faisait les frais, et afferma au taux le plus haut possible le revenu des impôts. Il s'attira, par ces mesures, la haine d'une foule de personnes. Aussi la faction de Titus Flamininus fit-elle casser par le Sénat, comme désavantageux, les baux et marchés qu'il avait faits pour la réparation des temples et des édifices publics ; et les plus audacieux des tribuns, excités par eux, le citèrent devant le peuple, et le firent condamner à une amende de deux talents (24). On essaya aussi, par tous les moyens, d'empêcher la construction de la basilique qu'il élevait, aux dépens de l'État, dans le Forum; au-dessous du lieu où s'assemblait le Sénat ; mais il acheva son œuvre, et lui donna le nom de basilique Porcia.

Quant au peuple, il approuva magnifiquement, ce semble, la manière dont Caton avait exercé la censure : il lui érigea une statue dans le temple de la Santé, avec une inscription où n'étaient mentionnés ni ses exploits militaires ni son triomphe, et dont voici la traduction littérale: « A l'honneur de Caton, pour avoir relevé, dans sa censure, par de salutaires ordonnances, par des établissements et des institutions sages, la république romaine penchée vers sa ruine, et qui glissait dans la corruption. » Avant qu'on lui dressât cette statue, il se moquait de ceux qui désiraient ces sortes d'honneurs. « Ils ne voient pas, disait-il, que ce qui les rend si fiers n'est qu'un ouvrage de fondeurs et de peintres; pour moi, mes concitoyens portent partout avec eux empreintes dans leur âme les plus belles images de moi-même. » Et, à quelques personnes qui s'étonnaient qu'on ne lui eût pas érigé de statue, tandis que tant de gens obscurs en avaient : « J'aime mieux, leur dit-il, qu'on demande pour- 256 quoi je n'ai pas de statue, que si on demandait pourquoi j'en ai une. » En un mot, il ne voulait pas même qu'un bon citoyen souffrît une louange qui ne témoignerait pas de services rendus au public.

C'était cependant l'homme qui se louait le plus lui-même; au point que, lorsque les citoyens avaient fait des fautes dans leur conduite, et qu'on les en reprenait : « Il faut, disait-il, les excuser ; car ils ne sont pas des Catons.» Voyait-il des gens qui. essayaient maladroitement d'imiter quelques-unes de ses actions : « Ce sont, disait-il, des Catons bien gauches. » Il se vantait que, dans les conjonctures critiques, le Sénat tenait les yeux attachés sur lui, comme dans la tempête les passagers sur le pilote ; que plus d'une fois, quand il était absent, on avait remis jusqu'à son retour la décision des affaires les plus importantes. Au reste, c'est un témoignage que d'autres lui rendent : il est certain qu'il s'était acquis dans Rome, parla sagesse de sa conduite, par son éloquence et sa vieillesse, une grande autorité.

Il fut bon père, bon mari, homme entendu à faire profiter son bien, et qui ne croyait pas que le soin de notre avoir fût chose petite ou basse et qu'on dût faire par manière d'acquit. Aussi, ne sera-t-il pas, je crois, hors de propos de dire ici, de sa vie privée, ce qui se rapporte à mon dessein.

Il avait épousé une femme plus noble que riche, persuadé que si la noblesse comme l'opulence inspirait également à une femme l'orgueil et la fierté, une femme d'une naissance illustre aurait du moins plus de honte de ce qui serait malhonnête, et serait plus soumise à son mari dans les choses honnêtes. Un homme qui battait sa femme ou ses enfants portait, selon lui; des mains impies sur ce qu'il y avait de plus saint et sacré au monde. Il estimait plus méritoire d'être bon mari que grand sénateur. Ce qu'il admirait uniquement dans l'antique 257 Socrate, c'était sa douceur et l'inaltérable bonté dont il avait toujours fait preuve avec une femme acariâtre et des enfants emportés. Lorsqu'il eut un fils, jamais affaire, même la plus pressée, à moins qu'il ne s'agît d'un intérêt public, ne l'empêcha d'être auprès de sa femme quand elle lavait et emmaillotait son enfant. Car c'était elle qui le nourrissait de son lait; souvent même elle donnait le sein aux enfants de ses esclaves, afin qu'ils conçussent, par l'effet de ces soins communs, une affection naturelle pour son fils.

Dès que l'enfant eut atteint l'âge de raison, Caton s'occupa lui-même de l'instruire dans les lettres, quoiqu'il eût un esclave nommé Chilon, qui était habile grammairien, et qui enseignait plusieurs enfants. Il ne voulait pas, comme il le dit lui-même, qu'un esclave réprimandât son fils ou lui tirât les oreilles, pour avoir été trop lent à apprendre, ni que son fils dût à un tel personnage un aussi grand bien que celui de l'éducation. Il fut donc lui-même le maître de grammaire de son fils, son maître de jurisprudence, et son maître d'exercices. Il lui enseigna non-seulement à lancer le javelot, à combattre tout armé, à monter à cheval, mais encore à s'exercer an pugilat, à supporter le froid et le chaud, à traverser à la nage un courant impétueux et rapide. Il lui avait transcrit, de sa propre main, dit-il, des traits d'histoire, et en gros caractère, afin qu'il se pénétrât, dès la maison même, de l'exemple des anciens Romains. Il dit encore qu'il s'abstenait, devant son fils, de toute parole déshonnête avec autant de soin qu'il l'eût fait devant les vierges sacrées qu'on appelle vestales. Il ne se baignait jamais avec lui : c'était alors un usage général à Rome ; et les beaux-pères mêmes se seraient bien gardés de se baigner avec leurs gendres; ils auraient rougi de se déshabiller et de paraître nus à leurs yeux. Depuis, ils apprirent des Grecs à se baigner nus avec les hommes ; et ils ensei- 258 gnèrent, à leur tour, aux Grecs, à se baigner nus avec des femmes.

C'est ainsi que Caton accomplissait cette noble œuvre, formant et façonnant son fils à la vertu. Le jeune homme montrait, il est vrai, les meilleures dispositions, et répondait, par son application, aux soins de son père ; mais la faiblesse de son corps ne lui permettait pas de grands travaux, et Caton se vit forcé de relâcher un peu de la sévérité et de la rigueur de son éducation. Cependant, malgré cette complexion débile, le jeune Caton montra une grande valeur dans les combats, et se distingua à la bataille que Paul Emile gagna sur le roi Persée (25). Il y fut blessé au poignet, et son épée sauta du coup, glissant dans sa main en sueur. Affligé de cet accident, il s'adresse à quelques-uns de ses camarades, qu'il prie de l'aider, et retourne avec eux se jeter au milieu des ennemis. Là, il combat si longtemps, il fait de si grands efforts, qu'il parvient à les écarter, et à éclaircir l'endroit où était son épée ; il la trouve enfin sous des monceaux d'armes et de morts, tant amis qu'ennemis. Le général Paul Emile admira fort l'action du jeune homme ; et l'on a encore une lettre de Caton à son fils (26), dans laquelle il loue singulièrement son ardeur et ses efforts pour retrouver son épée. Le jeune homme épousa, dans la suite, Tertia, fille de Paul Emile et sœur de Scipion ; il dut non moins à son propre mérite qu'à la vertu de son père l'honneur de s'allier avec une si noble famille. Tel fut l'heureux succès des soins que Caton avait donnés à l'éducation de son fils.

Il possédait un grand nombre d'esclaves: c'étaient des prisonniers qu'il achetait, choisissant les plus jeunes, et par là les plus faciles à élever et à dresser, comme sont 259 de jeunes chiens ou des poulains. Nul de ses esclaves n'entrait dans une maison étrangère, qu'il n'y fût envoyé par Caton ou par sa femme ; et, toutes les fois qu'on demandait à l'esclave ce que faisait son maître, il ne répondait autre chose sinon : « Je n'en sais rien. » Caton voulait qu'un esclave fût toujours occupé dans la maison, ou qu'il dormit. Il aimait à les voir dormir, parce qu'il les croyait plus maniables après que le sommeil aurait réparé leurs forces, et aussi plus propres à remplir les tâches qu'on leur donnait, que s'ils s'étaient tenus éveillés. Persuadé que rien ne portait plus les esclaves à mal faire que l'amour des plaisirs sensuels, il avait établi que les siens pourraient voir, en certain temps, les servantes de la maison, pour une pièce d'argent qu'il avait fixée, avec défense d'approcher d'aucune autre femme. Dans les commencements, lorsqu'il était encore pauvre et simple soldat, il trouvait bon tout ce qu'on servait sur sa table, et regardait comme une petitesse indigne de quereller un serviteur pour une affaire d'estomac. Plus tard, quand sa fortune se fut augmentée, et qu'il donnait des festins à ses amis et à ses collègues, il fouettait, avec une courroie, aussitôt après le repas, ceux qui avaient servi négligemment, ou mal apprêté quelque mets. Il avait soin d'entretenir toujours parmi ses esclaves des querelles et des divisions ; il se méfiait de leur bonne intelligence, et en craignait les effets. Si l'un d'eux avait commis un crime digne de mort, il le jugeait en présence de tous les autres; et, s'il était condamné, le faisait mourir devant eux.

Il finit par devenir un peu âpre au gain, et ne vit plus guère dans le labourage qu'un objet d'amusement plutôt qu'une source de revenus : il plaça son argent sur des fonds plus sûrs et moins sujets à varier ; il acheta des étangs, des sources d'eaux chaudes, des lieux appropriés au métier des foulons, des terres fertiles en pâturages et en bois, en un mot des possessions d'un grand rapport, 260 et dont Jupiter, comme il disait lui-même, ne pût diminuer le revenu. Il exerça la plus décriée de toutes les usures, l'usure maritime ; et voici comment il la faisait. Il exigeait que ceux à qui il prêtait son argent se formassent, au nombre de cinquante, en société de commerce, et qu'ils équipassent un pareil nombre de vaisseaux, sur chacun desquels il avait une portion qu'il faisait valoir par Quintion, son affranchi. Quintion s'embarquait avec les autres associés, et prenait part à toutes leurs opérations. Par là, Caton ne risquait pas tout son argent, mais seulement une petite portion, et pour un énorme bénéfice. Il prêtait aussi de l'argent à ses esclaves pour en acheter de jeunes garçons ; et, après les avoir exercés et instruits aux frais de Caton, ceux-ci les revendaient au bout d'un an. Caton en retenait plusieurs, qu'il payait au prix delà plus haute enchère. Et, s'adressant à son fils pour lui recommander ces pratiques : « Il n'est pas d'un homme, dit-il, mais d'une femme veuve de diminuer son patrimoine. » Mais il y a un mot de Caton bien plus caractéristique encore, et qui va bien plus loin : l'homme admirable, l'homme divin et le plus digne de gloire, c'est, suivant lui, celui qui prouve, par ses comptes, qu'il a acquis plus de bien dans sa vie que ne lui en avaient laissé ses pères.

Caton était déjà vieux, lorsque Carnéade, philosophe académique, et Diogène, philosophe stoïcien, vinrent d'Athènes à Rome demander pour les Athéniens la décharge d'une amende de cinq cents talents (27), à laquelle les Sicyoniens les avaient condamnés par contumace sur la poursuite des habitants d'Oropus. Ils furent à peine arrivés, que tous les jeunes Romains qui avaient pour les lettres un goût un peu prononcé allèrent les voir et les entendre, et s'éprirent d'admiration pour eux. Surtout 261 la grâce de Carnéade, la force de son éloquence, sa réputation, qui n'était pas au-dessous de son talent, et qui avait triomphé d'auditoires composés des Romains les plus distingués et les plus polis, remplirent, comme un souffle impétueux, toute la ville de leur bruit. On disait partout qu'il était venu un Grec d'un savoir merveilleux, qui charmait et attirait tous les esprits, qui inspirait aux jeunes gens un tel amour de la science , qu'ils renonçaient à tout autre plaisir, à toute autre occupation, entraînés par leur enthousiasme pour la philosophie. Tous les Romains en étaient enchantés; tous voyaient avec plaisir leurs enfants s'appliquer aux lettres grecques, et rechercher la société de ces hommes admirables.

Mais Caton, dès le premier moment, s'affligea de cet amour des lettres qui s'introduisait dans la ville. Il craignait que la jeunesse romaine ne tournât vers cette étude toute son émulation, et ne préférât la gloire de bien dire à celle de bien faire et de se distinguer dans les armes. Mars, lorsque la réputation des philosophes se fut répandue dans toute la ville ; lorsqu'un personnage considérable, Caïus Acilius, leur partisan dévoué, eut obtenu d'interpréter, en présence du Sénat, leurs premiers discours, alors Caton pensa qu'il fallait, sous quelque prétexte spécieux, renvoyer de Rome les philosophes. Il se rendit au Sénat, et reprocha aux magistrats qu'ils retenaient bien longtemps l'ambassade sans donner de réponse. « Ce sont des hommes, dit-il, capables de persuader tout ce qu'ils veulent. Il faut donc connaître au plus tôt de leur affaire, et la décider, afin qu'ils retournent à leurs écoles enseigner les enfants des Grecs, et que les jeunes Romains obéissent, comme auparavant, aux magistrats et aux lois. » Et en cela il agissait, non point, comme quelques-uns l'ont cru, par ressentiment personnel contre Carnéade, mais par opposition décidée à la philosophie, par mépris pour la muse et la discipline 262 grecques, et par amour pour la vertu. En effet, il n'est pas jusqu'à Socrate qu'il ne traite de bavard, d'homme violent, et qui avait entrepris, par les moyens dont il disposait, de se faire le tyran de sa patrie en renversant les coutumes reçues, en entraînant les citoyens dans des opinions contraires aux lois. Il se moquait de l'école d'éloquence qu'avait tenue Isocrate : ses disciples, disait-il, vieillissaient auprès de lui comme s'ils eussent dû exercer leur art et plaider dans les enfers.

Pour dégoûter son fils de l'étude des lettres grecques, il enfle sa voix : ce n'est plus un vieillard qui parle, il fait l'homme inspiré; il annonce, d'un ton d'oracle, que les Romains perdront leur puissance lorsqu'ils se seront remplis de la science des Grecs : sinistre prédiction dont le temps a fait voir la fausseté ; car c'est lorsque les lettres grecques ont le plus fleuri à Rome que cette ville s'est élevée au plus haut degré de grandeur et de gloire. Mais Caton n'était pas seulement l'ennemi des philosophes grecs ; il tenait aussi pour suspects les Grecs qui exerçaient la médecine. Il avait entendu parler, à ce qu'il paraît, de la réponse d'Hippocrate au roi de Perse, qui lui offrait plusieurs talents s'il consentait à venir près de lui : « Jamais, avait dit le médecin, je ne donnerai mes soins à des Barbares ennemis des Grecs. » C'était là, suivant Caton, un serment commun à tous les médecins; et il avertissait son fils de les éviter tous également. Il avait composé, dit-il lui-même, un recueil de recettes qui lui servait pour traiter les malades de sa maison , et leur prescrire un régime convenable. Il ne leur imposai! jamais une diète sévère ; il les nourrissait d'herbes, de chair de canard, de palombe ou de lièvre : nourriture légère, pensait-il, facile à digérer pour les gens affaiblis, et qui n'avait d'autre inconvénient que de causer la nuit beaucoup de rêves. C'est avec ce traitement et ce régime qu'il assure s'être conservé en santé, lui et tous les siens.

263 Toutefois, sur ce dernier article, il ne fut pas sans éprouver de tristes désappointements ; car il perdit sa femme et son fils. Pour lui, comme il était d'une complexion bonne et robuste, il résista longtemps ; à ce point que, même vieux, il voyait souvent sa femme, et qu'il contracta, dans ses dernières années, un mariage très-disproportionné pour son âge : voici quelle en fut l'occasion. Après la mort de sa femme, il maria son fils à la fille de Paul Emile, sœur de Scipion ; pour lui, il vivait, pendant son veuvage, avec une jeune esclave qui venait le trouver secrètement. Dans cette petite maison, et avec une bru, on se fut bientôt aperçu du manège. Un jour, la concubine ayant passé d'un air insolent devant la chambre du fils pour aller dans celle du père, le jeune Caton, sans lui rien dire, la regarda d'un œil sévère, et détourna la tête de dégoût. Le vieillard en fut informé, et connut que ce commerce déplaisait à ses enfants. Il ne s'en plaignit point, et ne leur en fit aucun reproche. Mais comme il descendait au Forum, accompagné de ses amis, suivant sa coutume, il adressa la parole à un certain Saloninus, qui avait été un de ses greffiers, et qui marchait à sa suite : « As-tu marié ta fille ? » lui demanda-t-il à haute voix. Cet homme répondit qu'il n'aurait eu garde de la marier sans l'en prévenir..» Hé bien ! reprit Caton, je t'ai trouvé un gendre qui pourra, je crois, te convenir, à moins toutefois que son âge ne te déplaise ; il n'y a rien à reprendre en lui que sa grande vieillesse. » Saloninus dit qu'il s'en rapportait à lui ; qu'il donnerait sa fille à celui que préférait Caton, car elle était sa cliente, et avait besoin de son patronage. Caton, sans différer plus longtemps, lui déclare que c'est pour lui-même qu'il demande la jeune fille. Notre homme, comme on pense bien, fut tout stupéfait d'abord d'une telle proposition : Caton lui semblait hors d'âge de se marier; et d'ailleurs il se trouvait, lui, fort au-dessous d'une pareille alliance avec 264 une maison honorée du consulat et du triomphe. Mais, quand il vit que Caton parlait sérieusement, il accepta très-volontiers ; et, arrivés qu'ils furent au Forum , ils dressèrent le contrat. Comme on faisait les apprêts de la noce, le fils de Caton prit avec lui plusieurs de ses proches, et alla demander à son père quel sujet de plainte ou de déplaisir il pouvait avoir contre son fils, pour lui amener une marâtre. « À Dieu ne plaise ! mon fils, lui dit Caton d'une voix forte; je n'ai qu'à me louer de ta conduite; je ne te reproche rien; mais je désire laisser après moi plusieurs enfants qui te ressemblent, et à la patrie plusieurs citoyens tels que toi. » On dit que cette réponse avait été faite, bien avant lui, par Pisistrate, le tyran d'Athènes, lorsqu'il donna pour belle-mère à ses fils déjà grands Timonassa d'Argos, dont il eut, dit-on, Iophon et Thessalus.

Il naquit à Caton, de son second mariage, un fils qu'il surnomma Saloninus, du nom de sa mère. Son fils du premier lit mourut étant préteur : Caton en parle souvent dans ses ouvrages comme d'un homme de grand mérite. Il supporta, dit-on, ce malheur avec la modération d'un philosophe, et sans rien perdre de son application aux affaires publiques. Il ne se fit pas de la vieillesse, comme plus tard Lucius Luculius et Métellus Pius, un prétexte pour renoncer au gouvernement, dont il regardait les fonctions comme un devoir sacré ; il ne suivit pas non plus l'exemple de Scipion l'Africain, qui, découragé par l'envie que lui avait attirée sa gloire, se détourna du peuple, quitta la vie active, et passa le reste de ses jours dans le repos. Quelqu'un avait persuadé à Denys qu'il n'y avait pas de plus belle sépulture que la tyrannie: Caton croyait, lui, qu'il n'y avait rien de plus beau que de vieillir dans les affaires publiques. Pour se distraire de ses travaux et se délasser dans les moments de loisir, il composait des ouvrages, ou cultivait ses champs. Il a 265 écrit des traités sur toutes sortes de sujets, et aussi des livres d'histoire (28).

Dans sa jeunesse, il s'était appliqué à l'agriculture, en vue du profit qu'il en tirait. « Il n'y a, dit-il, que deux moyens d'augmenter son bien : la culture des terres et l'économie. » Devenu vieux, l'agriculture ne fut plus pour lui qu'un objet d'amusement ou de théorie. Il fit un traité des travaux rustiques, où il donne des recettes même pour la préparation des gâteaux et la conserve des fruits ; car il se piquait d'exceller en tout, et d'avoir sur toutes choses des idées à lui. A la campagne, il faisait meilleure chère qu'à Rome : il invitait souvent à souper ses amis du voisinage, et se livrait avec eux à la joie : convive gai et aimable, non-seulement avec les hommes de son âge, mais même avec les jeunes gens; car, outre son expérience personnelle, il avait vu et entendu dire beaucoup de choses intéressantes, qu'on aimait à lui entendre raconter. La table était, suivant lui, un des meilleurs instruments qui servent à nous faire des amis : il amenait d'ordinaire, dans la conversation , l'éloge des hommes de bien et d'honneur ; jamais un mot sur les méchants et les gens inutiles : Caton ne permettait pas qu'on en parlât à table, ni en bien ni en mal.

Le dernier de ses actes politiques fut, à ce qu'on croit, la ruine de Carthage. A la vérité, le jeune Scipion consomma l'œuvre ; mais c'est par le conseil de Caton, et sur sa proposition, qu'on avait entrepris la guerre ; et voici à quelle occasion. Caton avait été envoyé auprès des Carthaginois et de Massinissa le Numide, qui se faisaient la guerre ; et il était chargé d'examiner les causes de leur différend. Massinissa était de tout temps l'ami du peuple romain ; et les Carthaginois, depuis leur défaite par Scipion, avaient obtenu la paix en se dépouillant de leur 266 empire, et en se soumettant à un lourd tribut. Caton, au lieu de trouver Carthage dans l'état d'affaiblissement et d'humiliation où la croyaient les Romains, la vit peuplée . d'une jeunesse florissante, regorgeant de richesses, pourvue de toutes sortes d'armes et de provisions de guerre, et, dans l'orgueil de son opulence, ne formant que d'ambitieux projets. Il jugea que ce n'était pas le temps pour les Romains de discuter et de terminer les querelles des Carthaginois avec Massinissa; mais qu'il fallait se hâter d'exterminer une ville, éternelle ennemie de Rome, aigrie par un profond ressentiment, et qui avait pris en si peu de temps un accroissement incroyable, ou, sinon, retomber dans les mêmes périls qu'autrefois.

Il retourna donc promptement à Rome, et représenta au Sénat que les défaites et les malheurs des Carthaginois avaient moins épuisé leurs ressources que guéri leur imprudence, et n'avaient fait, peu s'en faut, que les aguerrir, au lieu de briser leur force. «Leurs entreprises contre les Numides sont le prélude de celles qu'ils méditent contre les Romains ; tous les traités de paix qu'on a faits ne sont à leurs yeux que de simples suspensions d'armes, pour attendre une occasion favorable. » On dit qu'en prononçant ces mots Caton laissa tomber des ligues de Libye qu'il avait dans le pan de sa robe ; et, comme les sénateurs en admiraient la grosseur et la beauté : « La terre qui les porte, dit-il, n'est qu'à trois journées de navigation loin de Rome.» Une preuve plus forte encore de son acharnement, c'est que, sur quelque affaire qu'il opinât, il ne manquait jamais de conclure par ces mots : « Et je suis d'avis qu'on détruise Carthage. » Au contraire, Publius Scipion, surnommé Nasica, terminait ainsi tous ses discours : « Et je suis d'avis qu'on laisse subsister Carthage. » Il y a toute apparence que Scipion, qui voyait le peuple, livré à la licence, méconnaître, dans 267 l'orgueil de ses succès, l'autorité du Sénat, et entraîner par sa puissance toute la ville dans les divers partis où le poussait son caprice, voulait que la crainte qu'inspirerait Carthage fût comme un frein qui gourmandât l'audace de la multitude; persuadé que les Carthaginois étaient trop faibles pour assujettir les Romains, mais trop forts pour être méprisés. Pour Caton, il trouvait dangereux que le peuple, avec ses passions échauffées, avec cette excessive puissance qui l'entraînait dans tant d'écarts, eût comme suspendue sur sa tête une ville de tout temps très-puissante, et aujourd'hui devenue sage par les malheurs dont elle avait été châtiée : il fallait donc ôter à Rome, pensait-il, toute crainte extérieure, si l'on voulait efficacement travailler à guérir les maladies intestines. Ce fut ainsi, dit-on, que Caton suscita la troisième et dernière guerre punique. Elle commençait à peine lorsqu'il mourut, après avoir prédit quel serait celui qui la terminerait : ce n'était alors qu'un jeune homme, encore tribun des soldats, mais qui déjà avait montré dans les combats autant de prudence que de courage. Lorsque les nouvelles de ses premiers exploits arrivèrent à Rome, Caton, en les entendant raconter, s'écria :

Il n'y a que lui de sage ; les autres ne sont que des ombres qui passent (29).

Scipion confirma bientôt cette prédiction par des faits.

Caton laissa, de sa seconde femme, un fils surnommé Saloninus, comme je l'ai dit ; et un petit-fils, né du fils qu'il avait perdu. Saloninus mourut étant préteur ; Marcus son fils parvint au consulat, et fut l'aïeul de Caton le philosophe (30), le plus illustre par sa vertu et sa gloire entre les hommes de son temps.

268 COMPARAISON D'ARISTIDE ET DE MARCUS CATON.

Nous avons raconte de ces deux hommes tout ce qui était digne de mémoire, or, maintenant, si nous comparons la vie entière de l'un à toute la vie de l'autre, la différence n'est pas facile à saisir, effacée qu'elle est par une foule de traits de ressemblance. Mais si l'on veut établir le parallèle sur les points de détail, comme on fait pour juger un poème ou une peinture, ce qu'ils ont de commun l'un et l'autre, c'est que , sans aucun secours étranger, ils se sont avancés dans les fonctions publiques et dans les honneurs par leur vertu et leur capacité. Mais Aristide, ce semble, s'illustra dans un temps où Athènes n'était pas encore bien puissante, et où les démagogues et les généraux qui pouvaient être ses concurrents, étaient tous réduits à peu près à la même médiocrité de fortune; car les citoyens de la première classe n'avaient que cinq cents médimnes de revenu (31) ; les chevaliers, qui composaient la seconde, en avaient trois cents; et les citoyens de la troisième, qu'on nommait zeugites, deux cents. Au contraire, lorsque Caton, sorti d'une petite ville et d'une condition rustique, se jeta dans le gouvernement de Rome, comme dans une mer sans rivage, cette ville n'était plus gouvernée par des Curius, des Fabricius, des Hostilius ; elle n'appelait plus de la charrue 269 et du hoyau à la tribune, des citoyens pauvres et vivant du travail de leurs mains, pour en faire ses magistrats et ses chefs. Déjà elle avait pris l'habitude de regarder à la noblesse des familles, à la richesse, aux distributions d'argent, aux sollicitations et aux brigues : fière de ses succès et de sa puissance, elle traitait avec une hauteur insultante ceux qui aspiraient aux charges publiques. C'était chose bien différente d'avoir à lutter contre Thémistocle, homme d'une naissance commune et d'une fortune médiocre, car tout son bien, quand il commença à mettre la main aux affaires, ne montait, dit-on, qu'à cinq ou même à trois talents (32) ; ou d'avoir à disputer le premier rang à des Scipion l'Africain, à des Servilius Galba, à des Quintius Flamininus, sans autre secours qu'une voix qui plaidait franchement et sans détour pour le parti de la justice.

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