Vies parallèles (sélection : Lycurgue, Numa, Solon, Aristide, Périclès, les Catons, Alexandre, César, Cicéron) (page 17)
Quand Cicéron brigua la préture, plusieurs personnes d’un haut mérite étaient sur les rangs avant lui : il fut nommé néanmoins le premier de tous ; et les arrêts qu’il rendit pendant sa magistrature lui firent une grande réputation de droiture et de probité. Licinius Macer, homme considérable par lui-même, et soutenu d’ailleurs de tout le crédit de Crassus, fut accusé de péculat devant Cicéron. Plein de confiance dans son pouvoir et dans le zèle de ses amis, il se croyait si sûr de vaincre, que, lorsque les juges commencèrent à donner leurs voix, il courut, dit-on, chez lui, se fit couper les cheveux, prit une robe blanche, et se disposa à retourner au Forum. Cependant. Crassus vint au-devant de lui, et, l’ayant rencontré à la porte de sa cour, il lui annonça qu’il venait d’être condamné à l’unanimité des suffrages. Licinius fut si frappé de ce coup, qu’étant rentré chez lui, il su coucha, et mourut subitement. Ce jugement fit beaucoup d’honneur à Cicéron, à cause de la fermeté qu’il avait déployée pendant tout le cours des débats. Vatinius, homme revêche, et qui, dans ses plaidoyers, traitait fort légèrement les juges, avait le cou plein d’écrouelles : il s’approcha un jour du tribunal de Cicéron, et lui de- 48 manda quelque chose. Comme le préteur tardait à lui accorder sa demande, et prenait le temps d’y réfléchir : « Si j’étais préteur, dit Vatinius, je ne balancerais pas. — Aussi, répondit Cicéron, en se tournant vers lui, n’ai-je pas le cou si gros que toi (15). »
Deux ou trois jours avant l’expiration de sa préture, on intenta par-devant lui, à Manilius, une accusation de péculat. Ce Manilius avait la faveur et l’affection du peuple, qui le croyait en butte à l’envie à cause de Pompée, car Manilius était l’ami de Pompée. L’accusé demanda qu’on lui assignat quelques jours pour, répondre aux charges : Cicéron le cita au lendemain ; ce qui irrita fort le peuple, les préteurs étant dans l’usage d’accorder au moins dix jours aux accusés. Les tribuns traduisirent pour ce fait Cicéron devant l’assemblée du peuple, et l’accusèrent d’avoir prévariqué. Il demanda à être entendu : « M’étant toujours montré, dit-il, aussi « favorable aux accusés que le permettent les lois, je me croirais bien coupable si je n’avais pas traité Manilius avec autant de douceur et d’humanité que les autres. Je lui ai donc donné exprès le seul jour de ma préture dont je pouvais encore disposer. En effet, si j’eusse renvoyé à un autre préteur le jugement de son affaire, ce n’eût pas été lui rendre service. » Cette justification produisit dans le peuple un changement merveilleux : Cicéron fut comblé de louanges, et on le pria de défendre lui-même Manilius. Il s’en chargea volontiers, surtout par égard pour Pompée absent ; il reprit toute l’affaire dès l’origine, et parla avec force contre les partisans de l’oligarchie, et contre les envieux de Pompée (16).
Cependant le parti des nobles ne montra pas moins 49 d’ardeur que le peuple pour le porter au consulat. L’intérêt public réunit, dans cette occasion, tous les esprits (17) ; et voici pour quelle raison. Les changements opérés par Sylla dans le gouvernement, qui d’abord avaient paru fort étranges, semblaient, par un effet du temps et de l’habitude, avoir pris une sorte de stabilité, et ne plus tant déplaire à la multitude. Mais des hommes animés par une cupidité particulière, et non par des vues du bien générai, cherchaient à remuer, à renverser l’état présent des choses. Pompée était encore occupé à faire la guerre aux rois de Pont et d’Arménie ; et personne à Rome n’avait assez de puissance pour tenir tête aux factieux Leur chef était Lucius Catilina, homme audacieux et entreprenant, et d’un caractère qui savait se prêter à toutes les conjonctures. A tous les forfaits dont on l’accusait de s’être souillé, il avait ajouté l’inceste avec sa propre tille, et le meurtre de son frère. Craignant qu’on ne le traduisit en justice pour ce dernier crime, il avait engagé Sylla à mettre ce frère au nombre des proscrits, comme s’il eût encore été en vie. Les scélérats de Rome se rallièrent autour de ce chef ; et, non contents de s’être engagé mutuellement leur foi par les serments ordinaires, ils égorgèrent un homme, et mangèrent tous de sa chair.
Catilina avait corrompu une grande partie de la jeunesse de Rome, en lui prodiguant tous les jours festins, plaisirs, banquets, amours de femmes, et en n’épargnant rien pour fournir à cette dépense. Déjà toute l’Étrurie et la plupart des peuples de la Gaule cisalpine étaient disposés à la révolte ; et Rome était menacée d’un bouleversement, à cause de l’inégalité qu’avait mise dans les fortunes la ruine des citoyens les plus distingués par leur naissance et par leur courage, qui, consumant leurs richesses 50 en spectacles, en festins, en brigues pour les charges, en bâtiments, avaient vu passer leurs biens dans les mains d’hommes abjects et méprisables. C’était au point qu’il ne fallait plus, pour renverser le gouvernement malade, qu’une légère impulsion du premier audacieux venu. Quoi qu’il en soit, Catilina, pour assurer à son entreprise un point d’appui solide et ferme, se mit sur les rangs pour le consulat. Il fondait ses plus grandes espérances sur le collègue qu’il se flattait d’avoir : c’était Caïus Antonius, homme incapable par lui-même d’être chef d’aucun parti bon ou mauvais, mais qui deviendrait un appoint de force pour un collègue énergique. Les citoyens honnêtes, prévoyant le danger qui menaçait la république, portèrent Cicéron au consulat, presque tout d’une voix ; le peuple les seconda avec ardeur ; Catilina fut rejeté, et Cicéron nommé consul avec Antonius. De tous les candidats, Cicéron était pourtant le seul né d’un père simple chevalier, et non point sénateur.
Le peuple ignorait encore les complots de Catilina. Cicéron, dès son entrée dans le consulat, fut assailli d’affaires difficiles : c’était le prélude des combats qu’il lui fallut livrer dans la suite. D’un côté, ceux que les lois de Sylla avaient exclus des magistratures, et qui formaient un parti puissant et nombreux, se présentèrent pour briguer les charges : dans leurs discours au peuple, ils s’élevaient, avec autant de justice que de vérité, contre les actes tyranniques de Sylla ; mais ils prenaient mal leur temps pour faire des changements dans la république. D’un autre côté, les tribuns du peuple proposaient des lois qui l’eussent bouleversée non moins sûrement : ils demandaient l’établissement de dix commissaires revêtus d’un pouvoir absolu, et qui, disposant en maîtres de l’Italie, de la Syrie et des nouvelles conquêtes de Pompée, auraient le pouvoir de vendre les terres publiques, 51 de faire le procès à qui ils voudraient, de bannir à leur volonté, d’établir des colonies, de prendre de l’argent dans le trésor public, de lever et d’entretenir toutes les troupes dont ils auraient besoin. Aussi la loi eut-elle pour appui les personnes les plus considérables de Rome, et tout le premier Antonius, le collègue de Cicéron, qui espérait d’être un des décemvirs. On croit qu’il n’ignorait pas les desseins séditieux de Catilina, et qu’il n’eût pas été fâché de les voir réussir, car il était accablé de dettes. C’était là surtout ce qui effrayait les bons citoyens.
Cicéron, pour prévenir ce danger, fit décréter à Antonius le gouvernement de la Macédoine, et refusa pour lui-même celui de la Gaule qu’on lui assignait. Ce service important lui ayant gagné Antonius, il espéra d’avoir en lui comme un acteur à gages, qui jouerait, d’accord avec lui, le second rôle dans une entreprise où il s’agissait du salut de la patrie (18). Antonius conquis et apprivoisé, Cicéron se sentit plus de hardiesse et de force pour s’élever contre ceux qui proposaient des nouveautés. Il combattit dans le Sénat la nouvelle loi, et atterra si bien ceux-là même qui la voulaient faire passer, qu’ils n’eurent pas un seul mot à lui répondre. Les tribuns firent de nouvelles tentatives, et citèrent les consuls devant le peuple. Mais Cicéron ne se laissa point effrayer : il se fit suivre par le Sénat à l’Assemblée ; et, montant à la tribune, il parla avec tant de force que la loi fut rejetée, et qu’il ôta aux tribuns tout espoir de réussir dans leurs autres projets (19) : tant il les subjugua par l’ascendant de son éloquence !
C’est de tous les orateurs celui qui a le mieux fait sentir aux Romains quel charme l’éloquence ajoute à la beauté 52 morale, et que le droit est invincible quand il est soutenu par le talent de la parole. Il leur montra que l’homme d’État qui veut bien gouverner doit, dans sa conduite publique, préférer toujours ce qui est honnête à ce qui flatte ; mais qu’il doit aussi, dans ses discours, tempérer par la douceur du langage la rigueur des actes qu’il propose. Rien ne prouve mieux la grâce de son éloquence que ce qu’il fit dans son consulat, par rapport aux spectacles.
Jusqu’alors les chevaliers romains avaient été confondus dans les théâtres avec la foule des spectateurs, et s’asseyaient pêle-mêle parmi le peuple ; mais Marcus Othon (20), préteur, sépara, par honneur, les chevaliers de la multitude, et leur assigna des places distinctes, qu’ils conservent encore aujourd’hui (21). Le peuple se crut offensé par cette mesure ; et, lorsqu’Othon parut au théâtre, il fut accueilli par des huées et des sifflets ; mais les chevaliers le couvrirent de leurs applaudissements. Le peuple redoubla ses sifflets, et les chevaliers leurs applaudissements. De là on en vint réciproquement aux injures ; et le théâtre était plein de confusion. Cicéron, informé du désordre, se transporte au théâtre, et appelle le peuple dans le temple de Bellone : là, il adresse aux mutins de sévères et persuasives remontrances ; et le peuple, retourné au théâtre, applaudit vivement Othon, et dispute avec les chevaliers à qui lui rendra de plus grands honneurs.
Cependant la conjuration de Catilina, frappée d’abord de stupeur et de crainte, avait repris courage : les conjurés s’étaient assemblés, et s’étaient mutuellement animés à mettre la main à l’œuvre avec plus d’audace encore, 53 avant que Pompée, qu’on disait déjà en chemin suivi de son armée, fût de retour à Rome. Ceux qui aiguillonnaient le plus Catilina, c’étaient les anciens soldats de Sylla, répandus dans toute l’Italie, et disséminés parmi les villes étrusques : ces hommes rêvaient une fois encore l’enlèvement et le pillage des richesses qu’ils avaient sous les yeux. Conduits par Mallius, un des officiers qui avaient servi avec honneur sous Sylla, ils entrèrent dans la conjuration de Catilina, et se rendirent à Rome pour l’appuyer dans les comices ; car Catilina briguait une seconde fois le consulat, bien résolu de tuer Cicéron à la faveur du trouble qui accompagne toujours les élections. Des tremblements de terre, des foudres, des apparitions de fantômes semblaient être des avertissements du ciel sur les complots qui se tramaient. On recevait aussi, de la part des hommes, des indices véritables, mais qui ne suffisaient point encore pour accabler un homme aussi considérable par sa noblesse et sa puissance que l’était Catilina. C’est pourquoi Cicéron, ayant différé de jour en jour les comices, cita Catilina devant le Sénat, et l’interrogea sur les bruits qui couraient. Catilina, persuadé qu’il y en avait dans le Sénat plus d’un qui désiraient une révolution, voulant d’ailleurs se relever aux yeux de ses complices, répondit à Cicéron avec une extrême arrogance. « Quel mal fais-je, dit-il, si, voyant deux corps dont l’un a une tête, mais est maigre et épuisé, et l’autre n’a pas de tête, mais est robuste et grand, je veux mettre une tête à celui-ci ? » Cicéron comprit que cette énigme désignait le Sénat et le peuple ; et sa frayeur ne fit que s’en accroître : il mit une cuirasse, et se fit escorter de sa maison au Champ de Mars, par les principaux citoyens et un grand nombre déjeunes gens de Rome. Il entr’ouvrit à dessein sa tunique au-dessous des épaules, et laissa apercevoir sa cuirasse, pour faire connaître aux assistants tout le danger. A cette vue, le peuple, indigné, 54 se serra autour de lui. Enfin Catilina échoua encore ; et les suffrages se portèrent sur Silanus et Muréna, qui furent nommés Consuls.
Peu de temps après, les soldats d’Étrurie s’étant rassemblés pour se trouver prêts au premier ordre de Catilina, et le jour fixé pour l’exécution du complot étant proche, trois des premiers et des plus puissants personnages de Rome, Marcus Crassus, Marcus Marcellus et Scipion Métellus, allèrent, au milieu de la nuit, à la maison de Cicéron, frappèrent à la porte ; et, ayant appelé le portier, ils lui dirent de réveiller Cicéron, et de lui annoncer qu’ils étaient là. Voici de quoi il s’agissait. Le portier de Crassus avait remis à son maître, comme il sortait de table, des lettres apportées par un inconnu, et qui étaient adressées à différentes personnes : il y en avait une pour Crassus, mais non signée. Crassus rie lut que celle qui portait son adresse ; et, comme on lui donnait avis que Catilina devait faire bientôt un grand carnage dans Rome, et qu’on l’engageait à sortir de la ville, il ne se donna pas le temps d’ouvrir les autres ; et, soit qu’il craignît le danger dont Rome était menacée, soit qu’il cherchât à se laver des soupçons qu’avaient fait naître ses liaisons avec Catilina, il alla sur-le-champ trouver Cicéron. Le consul, après en avoir délibéré avec eux, assemble le Sénat dès le point du jour, remet les lettres à ceux à qui elles étaient adressées, et les invite à en faire tout haut la lecture. Toutes révélaient pareillement l’existence de la conjuration ; mais, après que Quintus Arrius, ancien préteur, eut dénoncé les attroupements qui se faisaient dans l’Étrurie, et qu’on eut su, par d’autres avis, que Mallius, à la tête d’une armée considérable, se tenait autour des villes de cette province pour y attendre les nouvelles de ce qui se passerait à Rome, le Sénat fit un décret, par lequel il remettait les affaires aux mains des consuls, et leur ordonnait de prendre toutes les me- 55 sures qu’ils jugeraient convenables pour le bon gouvernement et le salut de la république. C’est un parti auquel le Sénat se décide rarement, et seulement lorsqu’il craint quelque grand danger.
Cicéron, investi de ce pouvoir, confia à Quintus Métellus les affaires du dehors, et se chargea lui-même de celles de la ville : il ne marchait plus dans Rome d’ordinaire qu’escorté d’un grand nombre de citoyens ; et, lorsqu’il se rendait au Forum, la place était presque remplie de la foule qui le suivait. Catilina, impatient d’un plus long retard, résolut de courir au camp de Mallius ; mais, avant de quitter Rome, il chargea Marcius et Céthégus d’aller, dès le matin, avec des poignards, à la porte de Cicéron comme pour le saluer, de se jeter sur lui, et de le tuer. Une femme de grande naissance, Fulvie, se rendit la nuit chez Cicéron, pour lui révéler ce qui se préparait, et lui recommanda de se tenir en garde contre Céthégus. Les assassins vinrent dès la pointe du jour ; et, comme on leur refusa l’entrée, ils se plaignirent hautement, et firent beaucoup de bruit à la porte ; ce qui aug¬menta encore les soupçons. Cicéron, étant sorti, assembla le Sénat dans le temple de Jupiter Stator, qu’on trouve à l’entrée de la rue Sacrée, en allant au mont Palatin. Catilina s’y rendit avec les autres sénateurs, comme s’il voulait se justifier de ce qu’on lui imputait ; mais pas un des sénateurs ne voulut rester auprès de lui : ils quittèrent tous le banc sur lequel il s’était assis. Il commença néanmoins à parler ; mais sa voix ne put dominer leurs clameurs. A la fin, Cicéron se lève, et lui ordonne de sortir delà ville. « Puisque nous employons dans le gouvernement, lui dit-il, moi la parole, et toi les armes, il faut qu’il y ait entre nous des murailles qui nous séparent. » Catilina sortit sur-le-champ de Rome, à la tète de trois cents hommes armés : il se faisait précéder, comme s’il eût été un commandant militaire, de licteurs avec leurs 56 faisceaux, et on portait devant lui des enseignes.
Il se rendit en cet état au camp de Mallius. Là, après avoir assemblé environ vingt mille hommes, il allait par le pays, sollicitant les villes, et les mettant en révolte. C’était là une formelle déclaration de guerre ; et Antonius fut envoyé pour le combattre.
Ceux des citoyens corrompus par Catilina qui étaient restés dans Rome furent assemblés et encouragés par Cornélius Lentulus, surnommé Sura, homme d’une haute naissance, mais que l’infamie de sa conduite et ses débauches avaient fait chasser du Sénat : il était alors préteur pour la seconde fois, comme il est d’usage pour ceux qui veulent être rétablis dans leur dignité de sénateur. Quant au surnom de Sura, voici, à ce que l’on conte, pour quel motif il lui fut donné. Étant questeur, du temps de Sylla, il avait consumé en folles dépenses une grande partie des deniers publics : Sylla irrité lui demanda compte, en plein Sénat, de son administration. Lentulus, s’avançant d’un air d’indifférence et de dédain, dit qu’il n’avait pas de compte à rendre, mais qu’il présentait sa jambe : c’est ce que font les enfants quand ils ont commis quelque faute en jouant à la paume. C’est là ce qui lui fit donner le surnom de Sura, qui, en latin, veut dire jambe (22). Une autre fois, cité en justice, et ayant corrompu quelques-uns de ses juges, il ne fut absous qu’à la pluralité de deux voix : « J’ai perdu, dit-il, l’argent que j’ai donné à l’un de ceux qui m’ont absous ; car il me suffisait de l’être à la majorité d’une voix. »
Un homme d’un tel caractère fut bientôt ébranlé par 57 Catilina ; et des charlatans, de faux devins, achevèrent de le corrompre par les fausses espérances dont ils le berçaient. Ils lui débitaient des prédictions et des oracles de leur façon, tirés soi-disant des livres sibyllins, et qui annonçaient qu’il était dans les destinées de Rome d’avoir trois Cornélius pour maîtres. « Deux, lui disaient-ils, ont déjà rempli leur destinée, Cinna et Sylla ; tu es le troisième que la Fortune appelle à la monarchie : mets-toi de tout cœur à l’entreprise, et ne laisse pas échapper, comme Catilina par ses délais, l’occasion favorable. » Lentulus ne formait plus que de vastes projets : il avait résolu de massacrer le Sénat tout entier, et autant de citoyens qu’il pourrait, de mettre le feu à la ville, et de n’épargner que les fils de Pompée : il se proposait de les enlever, et de les garder chez lui, pour avoir en eux des otages qui lui faciliteraient sa paix avec leur père ; car un bruit courait déjà partout, qui paraissait certain, que Pompée revenait de sa grande expédition. L’exécution de leur complot était fixée à une nuit des Saturnales (23). Ils avaient déjà caché dans la maison de Céthégus des épées, des étoupes et du soufre ; ils avaient désigné cent hommes, et autant de quartiers de la ville, attribués chacun par le sort à chacun de ces hommes, afin que, le feu prenant à la fois en plusieurs endroits, la ville fût en un instant la proie des flammes. D’autres devaient se poster auprès des conduits d’eau, pour tuer ceux qui voudraient en puiser.
Pendant qu’ils faisaient ainsi leurs dispositions, il se trouvait à Rome deux députés des Allobroges, peuple durement traité par les Romains, et qui supportait impatiemment leur domination. Lentulus, persuadé que 58 ces deux hommes pourraient leur être utiles pour agiter la Gaule et y fomenter la révolte, les fit entrer dans la conjuration, et leur donna des lettres pour le Sénat de leur pays, dans lesquelles ils promettaient aux Gaulois la liberté. Us leur en remirent d’autres pour Catilina, qu’ils pressaient d’affranchir les esclaves, et de pousser à Rome. Ils firent partir, avec ces Allobroges, un certain Titus, Crotoniate, qu’ils chargèrent des lettres destinées à Catilina. Mais toutes les démarches de ces hommes inconsidérés, qui ne parlaient jamais ensemble de leurs affaires que dans le vin et avec les femmes, Cicéron les suivait avec une vigilance, un sang-froid et une prudence extrêmes ; il avait d’ailleurs répandu dans la ville un grand nombre de gens affidés, pour épier avec soin et dépister à son-profit tout ce qui se passait. Il avait même des conférences secrètes avec plusieurs personnes que les conjurés croyaient être leurs complices, et qui l’informèrent des relations que les conjurés avaient eues avec les étrangers. D’après ces renseignements, il mit des gens en embuscade pendant la nuit ; et, les deux Allobroges étant secrètement d’intelligence avec lui, il fit arrêter le Crotoniate, et saisir les lettres dont il était chargé.
Cicéron, dès le matin, assembla le Sénat dans le temple de la Concorde, fit lecture des lettres qu’on avait saisies, et reçut les dépositions des témoins. Julius Silanus déclara qu’on avait entendu dire à Céthégus qu’il y aurait trois consuls et quatre préteurs d’égorgés. Pison, homme consulaire, fit une déposition à peu près semblable ; et Caïus Sulpicius, l’un des préteurs, envoyé dans la maison de Céthégus, y trouva une grande quantité de traits et d’armes, et surtout d'épées et de poignards fraîchement aiguisés. Enfin le Crotoniate parla, sur la promesse de l’impunité que lui fit le Sénat s’il voulait tout révéler ; et Lentulus, par lui convaincu, se démit sur-le-champ de sa charge de préteur, quitta, dans le Sénat même, sa 59 robe de pourpre, et en prit une plus conforme à sa situation présente. On le confia, lui et ses complices, à la garde des préteurs, dont les maisons leur servirent de prison. Comme il était déjà tard, et que le peuple attendait en foule à la porte, Cicéron sortit, et fit part aux citoyens de ce qui s’était passé. Le peuple le reconduisit jusqu’à la maison d’un de ses amis, son voisin, parce que la sienne était occupée par les femmes romaines, qui y célébraient les sacrés mystères de la déesse qu’on appelle à Rome la Bonne-Déesse et en Grèce Gynécée : tous les ans, la femme ou la mère du consul fait, dans sa maison, un sacrifice à cette divinité, en présence des vestales (24).
Cicéron, étant entré dans la maison de son ami, et n’ayant avec lui que très-peu de personnes, réfléchit sur la conduite qu’il devait tenir envers les conjurés. La douceur de son caractère, la crainte qu’on ne l’accusât d’avoir abusé de son pouvoir en punissant, avec la dernière rigueur, des hommes d’une naissance illustre, et qui avaient dans Rome des amis puissants, le faisaient balancer à leur infliger la peine que méritait l’énormité de leurs forfaits ; d’un autre côté, en les traitant avec douceur, il frémissait du danger auquel la ville serait exposée ; car les conjurés, loin de se calmer si on leur infligeait quelque peine plus douce que la mort, ne feraient que se lancer avec plus d’audace encore que jamais dans tous les crimes, ajoutant à leur ancienne perversité le ressentiment nouveau de cette injure ; lui-même il passerait pour un lâche dans l’esprit du peuple, qui déjà n’avait pas une grande idée de sa hardiesse. Tandis que Cicéron flottait dans cette incertitude, les femmes qui faisaient le sacrifice furent témoins d’un prodige. Le feu de l’autel, qui paraissait presque éteint, jeta tout à coup, du milieu des cendres et des écorces brûlées, une flamme brillante. 60 La vue de cette flamme effraya les autres ; mais les vierges sacrées conseillèrent à Térentia, femme de Cicéron, d'aller sur-le-champ trouver son mari, et de le presser d’exécuter sans retard les résolutions qu’il avait prises pour le salut de la patrie, l’assurant que la déesse avait fait éclater cette lumière comme un présage de sûreté et de gloire pour lui-même. Térentia, qui, du reste, n’était point d’un caractère faible ni timide, qui même avait de l’ambition, et, comme le dit Cicéron lui-même, partageait plutôt avec son mari le soin des affaires publiques qu’elle ne lui communiquait ses affaires domestiques, alla lui porter l’ordre des vestales, et l’anima vivement contre les coupables. Autant en firent Quintus, frère de Cicéron, et Publius Nigidius, son compagnon d’étude dans la philosophie, homme dont il écoutait souvent les conseils dans les plus importantes affaires du gouvernement.
Le lendemain on délibéra, dans le Sénat, sur la punition des conjurés. Silanus opina le premier, et proposa qu’on les conduisit dans la prison publique, pour y être punis du dernier supplice. Tous ceux qui parlèrent après lui adoptèrent son opinion, jusqu’à ce que vint le tour de Caïus César, celui qui fut depuis dictateur. César était jeune encore, et commençait, vers ce temps-là, à jeter les fondements de sa grandeur future ; déjà même, par ses menées politiques et par ses espérances, il se frayait la route qui le conduisit enfin à changer en monarchie la république romaine. Personne n’y prenait garde ; Cicéron seul avait contre lui de grands soupçons, mais sans aucune preuve suffisante pour le convaincre. Quelques-uns assurent que Cicéron touchait au moment de le convaincre, mais que César eut l’adresse de lui échapper. D’autres prétendent que Cicéron négligea et rejeta même à dessein les preuves qu’il avait de sa complicité, parce qu’il craignait son pouvoir, et le grand nombre d’amis dont il était soutenu ; car tout le monde était persuadé 61 que les accusés seraient enveloppés dans l’absolution de César bien plutôt que César dans leur châtiment. Quand César fut en tour d’opiner, il se leva, et déclara qu’il n’était pas d’avis qu’on punît de mort les conjurés. « Il faut, dit-il, confisquer leurs biens, et mettre leurs personnes dans telles villes d’Italie que Cicéron voudra choisir, pour les y tenir dans les fers jusqu’à l’entière défaite de Catilina. » Cet avis, plus doux que le premier, et soutenu de toute l’éloquence de César, reçut encore un grand poids de Cicéron lui-même, qui, s’étant levé, discuta les deux avis, et allégua de fortes raisons, d’abord en faveur de celui de Silanus, puis en faveur de celui de César. Ses amis, qui trouvèrent dans l’opinion de César l’intérêt de Cicéron, parce qu’en laissant vivre les coupables il aurait moins à craindre les reproches, adoptèrent ce dernier avis de préférence à l’autre ; Silanus lui-même revint sur son opinion, et se reprit en disant qu’il n’avait pas prétendu conclure à la mort, parce qu’il regardait la prison comme le dernier supplice pour un sénateur romain.
Le premier qui combattit l’avis dé César fut Lutatius Catulus ; et Caton, qui parla après Lutatius, ayant insisté avec force sur les soupçons qu’on avait contre César, remplit le Sénat de tant d’indignation et de hardiesse, que la sentence de mort fut prononcée contre les coupables. Quant à la confiscation des biens, César s’y opposa, alléguant qu’il n’était pas juste de rejeter ce que son avis avait d’humain pour n’en adopter que la disposition la plus rigoureuse. Comme le plus grand nombre se déclarait ouvertement contre son avis, il en appela aux tribuns, qui refusèrent d’intercéder ; mais Cicéron prit de lui-même le parti le plus doux, et abandonna la question de confiscation. Il se rendit, à la tête du Sénat, aux lieux où étaient les condamnés ; car on ne les avait pas tous mis dans la même maison : ils étaient confiés à 62 la garde des préteurs, qui de celui-ci, qui d’un autre. Cicéron alla d’abord au Palatin prendre Lentulus, qu’il conduisit par la rue Sacrée, et à travers le Forum : les principaux de la ville se pressaient autour du consul, et lui servaient de gardes ; une foule immense de peuple suivait en silence, frissonnant d’horreur à la pensée de l’exécution qui se préparait. Les jeunes gens surtout assistaient à ce spectacle avec un étonnement mêlé de frayeur, comme à des mystères sacrés que célébrait la noblesse pour le salut de la patrie. Quand Cicéron eut traversé la place, et qu’il fut arrivé à la prison, il livra Lentulus au bourreau, et ordonna qu’il fût mis à mort ; il amena ensuite Céthégus et chacun des autres successivement, qui subirent tous le dernier supplice. Cicéron vit sur la place plusieurs des complices de la conjuration qui se tenaient rassemblés, et qui, ignorant ce qui s’était passé, attendaient la nuit pour enlever les prisonniers, qu’ils croyaient encore en vie. Il leur cria à haute voix : « Ils ont vécu ! » manière de parler dont se servent les Romains pour éviter les paroles funestes, et ne pas dire : « Ils sont morts. »
La nuit approchait ; Cicéron traversa la place pour retourner chez lui, non plus au milieu d’un peuple silencieux et qui l’escortait dans le plus grand ordre, mais entouré d’une multitude de citoyens qui le couvraient d’acclamations et d’applaudissements, et qui l’appelaient le sauveur, le nouveau fondateur de Rome. Les rues étaient illuminées de lampes et de torches devant chaque porte ; les femmes éclairaient aussi du haut des toits, pour lui faire honneur, et pour le contempler remontant avec son majestueux cortège de patriciens, dont la plupart ou avaient terminé des guerres importantes, ou étaient rentrés dans Rome sur des chars de triomphe, ou avaient conquis à l’empire romain une vaste étendue de terres et de mers. Ils marchaient, se faisant les uns aux autres 63 l’aveu que, si le peuple romain devait aux victoires de plusieurs des généraux contemporains de l’or et de l’argent, de riches dépouilles et une grande puissance, Cicéron était le seul qui eût assuré sa sécurité et son salut, en écartant de la patrie cet affreux danger. Ce qu’on trouvait admirable, ce n’était pas d’avoir prévenu l’exécution du complot, et d’avoir fait punir les coupables, c’était d’avoir su étouffer, par les moyens les moins violents, la plus vaste conjuration qui eût jamais été formée, et de l’avoir éteinte sans sédition et sans trouble. Car le plus grand nombre de ceux qui s’étaient ramassés autour de Catilina n’eurent pas plutôt appris le supplice de Lentulus et de Céthégus, qu’ils abandonnèrent leur chef ; et lui-même, ayant combattu contre Antonius avec ceux qui lui étaient restés fidèles, il fut défait et périt avec toute son armée.
Il y avait néanmoins des gens qui critiquaient la conduite qu’avait tenue Cicéron, et qui se préparaient pour l’en faire repentir. A leur tête étaient César, Métellus et Bestia, l’un préteur, les deux autres tribuns, désignés pour l’année suivante. Lorsqu’ils entrèrent en charge, il restait encore quelques jours à Cicéron jusqu’à l’expiration de son consulat : ils ne lui permirent point de parler au peuple, et mirent leurs bancs sur la tribune pour l’empêcher d’y monter. Ils lui laissèrent seulement la liberté d’y venir, s’il le voulait, pour se démettre de sa charge, et d’en descendre aussitôt. Cicéron y consentit, et monta à la tribune comme pour faire le serment. On écoutait en silence ; mais, au lieu du serment traditionnel, Cicéron en prononça un tout nouveau, et qui ne convenait qu’à lui : il jura qu’il avait sauvé la patrie, et conservé l’empire. Tout le peuple répéta, après lui, le même serment. César et les tribuns, irrités de leur déconvenue, machinèrent contre Cicéron d’autres intrigues : ils proposèrent notamment une loi qui rappelait 64 Pompée avec ses troupes, comptant détruire ainsi le pouvoir presque absolu de Cicéron. Heureusement pour lui et pour Rome, Caton était alors tribun ; et, comme il avait une autorité égale à celle de ses collègues, avec une plus grande considération, il mit opposition à leurs décrets. Caton vint aisément à bout de rompre leurs desseins ; et il releva tellement, dans ses discours au peuple, le consulat de Cicéron, qu’on décerna à celui-ci les plus grands honneurs qui eussent jamais été accordés à aucun Romain, et qu’on lui donna le nom de père de la patrie, titre honorable qu’il eut la gloire d’obtenir le premier, et que Caton lui déféra en présence de tout le peuple (25).
Cicéron jouit alors de la plus grande autorité dans Rome ; mais il se rendit lui-même odieux à bien des gens, non point par aucune mauvaise action qu’il eût faite, mais parce qu’on était choqué généralement de l’entendre se vanter sans cesse lui-même, et relever la gloire de son consulat. Il n’allait jamais au Sénat, aux assemblées du peuple et aux tribunaux, qu’il n’eût à la bouche les noms de Catilina et de Lentulus. Il en vint jusqu’à remplir de ses propres louanges tous les livres, tous les écrits qu’il composait ; et son style, si plein de douceur et de grâce, est devenu par là ennuyeux et fatigant pour les auditeurs. Cette affectation importune était comme une maladie fatale attachée à sa personne. Toutefois il demeura pur, malgré cette ambition démesurée, de tout sentiment d’envie à l’endroit des autres :
65 il prodiguait les louanges et aux grands hommes qui l’avaient précédé, et à ses contemporains, comme on le voit par ses écrits. On rapporte aussi de lui plusieurs mots caractéristiques. Il disait, par exemple, d’Aristote, que c’était un fleuve qui roule de l’or à grands flots (26) ; et, des dialogues de Platon, que, si Jupiter voulait parler, ce serait là son style (27). Il avait coutume d’appeler Théophraste ses délices (28). On lui demandait un jour quel était le discours de Démosthène qu’il trouvait le plus beau : « Le plus long (29), » répondit-il. Cependant quelques-uns de ceux qui se disent les zélés partisans de Démosthène lui reprochent d’avoir écrit dans une lettre à un de ses amis, que Démosthène, dans ses discours, se laisse aller quelquefois au sommeil (30). Mais ces censeurs ne se souviennent pas apparemment des éloges admirables qu’il donne à Démosthène en plusieurs endroits de ses ouvrages, et que les discours qu’il a travaillés avec le plus de soin, ceux qu’il a faits contre Antoine, il leur a donné le nom de Philippiques.
De tous les orateurs et de tous les philosophes célèbres de son temps, il n’en est pas un seul dont il n’ait augmenté la réputation, par les louanges qu’il leur a décernées dans ses discours ou dans ses écrits. Il appuya de tout son crédit auprès de César, déjà dictateur, Cratippus le péripatéticien, pour lui faire obtenir le droit de cité romaine. Il lui fit obtenir aussi de l’Aréopage un décret, par lequel on le priait de rester à Athènes pour y instruire les jeunes gens, comme étant un des ornements 66 de leur ville. On a des lettres de Cicéron à Hérode (31) et d’autres à son fils, pour les exhorter à prendre les leçons de Cratippus. Il reproche au rhéteur Gorgias d’inspirer à son fils le goût des plaisirs et de la table ; et il le somme de n’avoir plus aucun rapport avec lui. C’est la seule à peu près des lettres de Cicéron, avec une autre à Pélops de Byzanee, qui soit écrite de ce ton d’aigreur (32) ; mais il avait raison de se plaindre de Gorgias, s’il était réellement aussi vicieux et aussi corrompu qu’il semblait l’être ; au lieu qu’il y a bien de la petitesse dans les reproches qu’il fait à Pélops sur sa négligence à lui procurer, de la part des Byzantins, des honneurs et des décrets qu’il désirait.
C’est sans doute à son ambition qu’il faut attribuer ces misères, ainsi que le tort qu’il eut souvent de sacrifier toute convenance à la réputation de bien dire. Munatius (33), que Cicéron avait défendu et fait absoudre, poursuivait en justice Sabinus, un de ses amis. Cicéron en fut si irrité, qu’il s’oublia jusqu’à lui dire : « Crois-tu donc, Munatius, que ce soit à ton innocence que tu as dû d’être absous, plutôt qu’à mon éloquence, qui a offusqué la lumière aux yeux des juges ? » Il fit un jour, à la tribune, un éloge de Marcus Crassus qui fut très-applaudi ; et, peu de temps après, il fit de lui une censure amère. « N’est-ce pas en ce même lieu, lui dit Crassus, que tu m’as loué il y a quelques jours ? — Oui, répondit Cicéron ; je voulais essayer mon talent sur un sujet ingrat. » Une autre fois, Crassus avait dit que pas un des Crassus à Rome n’avait vécu plus de soixante ans ; mais ensuite 67 il se rétracta : « A quoi pensais-je, dit-il, quand j’ai avancé un tel fait ?— Tu savais, dit Cicéron, que les Romains l’entendraient avec plaisir ; et tu voulais leur faire la cour. » Crassus ayant dit qu’il approuvait la maxime des stoïciens, que le sage est riche : « Prends garde, dit Cicéron, que tu n’aimes plutôt cette autre maxime stoïcienne, que tout appartient au sage. » C’est que Crassus était fort décrié pour son avarice. Un des deux fils de Crassus ressemblait tellement à un certain Axius, qu’on en conçut contre sa mère des soupçons désavantageux. Ce jeune homme ayant été fort applaudi pour un discours qu’il avait fait dans le Sénat, on demanda à Cicéron ce qu’il en pensait. « Ἄξιος Κράσσου (34), » répondit-il.
Crassus, au moment de son départ pour la Syrie, sentit qu’il lui serait plus utile de se réconcilier avec Cicéron, que de l’avoir pour ennemi : il lui fit donc beaucoup de prévenances, et lui dit qu’il voulait aller souper chez lui. Cicéron le reçut avec plaisir. Quelques jours après, il y eut de ses amis qui vinrent lui dire que Vatinius, avec qui il était brouillé, désirait fort de se remettre bien avec lui. « Vatinius, dit Cicéron, voudrait-il donc aussi souper chez moi ? » C’est ainsi qu’il en usait envers Crassus. Ce même Vatinius avait au cou des écrouelles. Un jour, qu’il avait plaidé dans un procès : « Voilà, dit Cicéron, un orateur bien enflé.» On vint lui dire un jour, que Vatinius était mort ; mais, comme on lui eut appris, quelque temps après, d’une façon certaine, qu’il était vivant : « Maudit soit donc celui qui a menti si mal à propos ! » César avait ordonné qu’on distribuât aux soldats les terres de la Campanie, et cette loi mécontentait plusieurs 68 sénateurs ; Lucius Gellius, qui était fort vieux, déclara que le partage n’aurait point lieu tant qu’il serait en vie. « Attendons, dit Cicéron ; car Gellius ne demande pas un long délai. » Un certain Octavius, à qui l’on reprochait son origine africaine, dit un jour à Cicéron qu’il ne l’entendait pas. « Ce n’est pas, lui répondit Cicéron, que tu n’aies l’oreille ouverte (35). » — « Tu as fait périr plus de citoyens, lui disait Métellus Népos, en rendant témoignage contre eux, que tu n’en as sauvé par ton éloquence. — Je conviens, repartit Cicéron, que j’ai encore plus de créance auprès des autres que de talent pour la parole. » Un jeune homme, accusé d’avoir empoisonné son père dans un gâteau, s’emportait contre Cicéron, et le menaçait de l’accabler d’injures. « Je crains moins tes injures que ton gâteau, » répondit Cicéron. Publius Sestius, dans une affaire criminelle qu’il avait, pria Cicéron et quelques autres orateurs de le défendre (36)
; mais il voulait toujours parler, et ne laissait pas dire un mot à ses défenseurs. Comme les juges étaient aux opinions, et qu’elles paraissaient favorables à l’accusé : « Profite du temps, Sestius, dit Cicéron ; car demain tu seras un homme privé. » Publius Cotta, qui se donnait pour un jurisconsulte, quoiqu’il fût sans connaissances et sans esprit, appelé un jour en témoignage par Cicéron, répondit qu’il ne savait rien. « Tu crois peut-être, dit Cicéron, que je t’interroge sur le droit. » Métellus Népos disputant contre lui, et lui répétant à plusieurs reprises : « Cicéron, quel est ton père ? — Grâce à ta mère, dit Cicéron, tu serais plus embarrassé que moi pour répondre à une pareille question. » Or, la mère de Népos n’avait 69 pas une bonne réputation ; et il était lui-même d’un caractère fort léger : pendant qu’il était tribun, il se démit tout à coup de sa charge, pour aller trouver Pompée en Syrie (37), et il en revint avec moins de raison encore. Philagre (38), son précepteur, étant mort, il lui fit de magnifiques obsèques, et mit sur son tombeau un corbeau de marbre. « Tu ne pouvais mieux faire, lui dit Cicéron ; car ton précepteur t’a bien plus appris à t’envoler qu’à parler (39).» Marcus Appius ayant dit, dans l’exorde d’un plaidoyer, que l’ami qu’il défendait l’avait conjuré d’apporter à cette cause exactitude, raisonnement et bonne foi : « Comment donc, lui dit Cicéron, as-tu le cœur assez dur pour ne rien faire de tout ce que ton ami t’a demandé ? »
Sans doute c’est une des qualités de l’orateur de savoir lancer contre des ennemis ou contre sa partie adverse de ces brocards aigres et mordants ; mais Cicéron, qui les employait indifféremment contre tout le monde, afin de jeter du ridicule sur les personnes, se rendit odieux par là à une foule de gens. J’en citerai quelques exemples. Marcus Aquilius avait deux de ses gendres bannis : Cicéron le nommait Adraste. Lucius Cotta, qui aimait fort le vin, était censeur, lorsque Cicéron brigua le consulat. Pressé par la soif le jour de l’élection, Cicéron but, au milieu de ses amis qui l’entouraient : ««Vous faites bien d’avoir peur, leur dit-il, que le censeur ne se fâche contre moi, s’il me voyait boire de l’eau. » Il rencontra dans les rues Voconius menant 70 avec lui ses trois filles, toutes extrêmement laides ; il s’écria tout haut :
Cet homme est devenu père en dépit de Phébus (40).
Marcus Gellius, qui passait pour être né dans une condition servile, lisait un jour des lettres devant le Sénat d’une voix très-forte et très-claire. « Ne vous émerveillez pas, dit Cicéron : il est de ceux qui ont été crieurs publics. » Faustus, fils de Sylla, celui qui avait possédé à Rome l’autorité souveraine et avait fait périr par les proscriptions un grand nombre de citoyens, ayant dissipé la plus grande partie de sa fortune, et se trouvant accablé de dettes, fit afficher une cession de tous ses biens à ses créanciers. « J’aime mieux ses affiches, dit Cicéron, que celles de son père. » Il amassa ainsi contre lui bien des haines. Quant à l’inimitié que lui vouèrent Clodius et ses partisans, voici à quelle occasion il la fit naître.
Clodius, jeune Romain d’une grande naissance, mais insolent et audacieux, aimait Pompéia, femme de César : il se glissa secrètement dans la maison de César, déguisé en musicienne ; car les femmes célébraient ce sacrifice mystérieux dont les hommes sont exclus (41). Il n’y avait pas un seul homme dans la maison ; mais Clodius, tout adolescent encore, et qui n’avait pas de barbe au menton, espéra qu’il pourrait se glisser, parmi les femmes, jusqu’auprès de Pompéia, sans être reconnu. Entré la nuit dans une maison très-vaste, il s’égara ; et il errait de côté et d’autre, lorsqu’il fut rencontré par une des esclaves d’Aurélia, mère de César, qui lui demanda son 71 nom. Forcé de répondre, il dit qu’il cherchait une des suivantes de Pompéia, qui se nommait Abra. L’esclave, qui reconnut que ce n’était pas la voix d’une femme, appela à grands cris les femmes : celles-ci font fermer les portes, fouillent partout, et trouvent Clodius dans la chambre de la jeune fille avec laquelle il était entré. Le bruit que fit cet événement obligea César de répudier Pompéia, et d’intenter à Clodius, devant le tribunal, une accusation d’impiété (42).
Cicéron était.ami de Clodius ; et, dans l’affaire de Catilina, Clodius l’avait servi avec le plus grand zèle, et avait été comme un de ses gardes. Clodius, en réponse à l’accusation, affirmait qu’il n’était pas à Rome ce jour-là ; qu’il l’avait passé à la campagne, fort loin de la ville. Mais Cicéron déposa qu’il était veau ce jour-là même chez lui pour traiter de quelque affaire ; ce qui était vrai. Au reste, il fit cette déposition, moins pour attester la vérité que pour guérir les soupçons de Térentia, sa femme, qui haïssait Clodius, parce que sa sœur Clodia avait envie d’épouser Cicéron et se servait, pour négocier ce mariage, d’un certain Tullus, ami intime de Cicéron. Tullus allait tous les jours chez Clodia, et lui faisait assidûment la cour ; et la maison de Clodia était voisine de celle de Cicéron. Térentia soupçonna leurs desseins. C’était d’ailleurs une femme d’un caractère difficile ; et, comme elle menait Cicéron, elle l’anima à courir sus à Clodius, et à déposer contre lui. Plusieurs citoyens distingués déposèrent aussi contre Clodius, et l’accusèrent de s’être parjuré, d’avoir commis des friponneries, d’avoir corrompu le peuple à prix d’argent, et séduit 72 plusieurs femmes. Lucullus produisit des femmes esclaves, qui attestèrent que Clodius avait entretenu un commerce incestueux avec la plus jeune de ses sœurs, pendant qu’elle était femme de Lucullus. C’était d’ailleurs un bruit généralement répandu, que Clodius avait déshonoré ses deux sœurs, dont l’une, Térentia (43), avait épousé Marcius Rex, et l’autre, Clodia, Métellus Celer. On donnait à Clodia le surnom de Quadrantaria, parce qu’un de ses amants lui avait envoyé, dans une bourse, de petites pièces de cuivre, au lieu de pièces d’argent. Or, les Romains appellent quadrans la plus petite de leurs monnaies de cuivre. Ce qui diffama le plus Clodius dans Rome, ce fut son inceste avec cette dernière de ses sœurs. Cependant le peuple se montra fort mal disposé envers ceux qui s’étaient ligués contre Clodius pour le charger par leurs dépositions : les juges craignirent qu’on n’usât de violence, et environnèrent le tribunal de gens armés ; et la plupart, en écrivant leur opinion sur les tablettes, brouillèrent à dessein les mots. Il parut pourtant qu’il y avait eu plus de voix pour l’absoudre ; et le bruit courut qu’on avait corrompu les juges à prix d’argent. Aussi Catulus, les ayant rencontrés : « Vous avez eu raison, leur dit-il, de demander des gardes pour votre sûreté, de peur qu’on ne vous enlevât votre argent.» Clodius reprochait à Cicéron que les juges n’avaient pas ajouté foi à sa déposition. « Au contraire, lui répondit Cicéron, il y en a eu vingt-cinq qui m’ont cru, puisque c’est le nombre de ceux qui t’ont condamné, et trente qui ne t’ont pas voulu croire, car ils ne t’ont absous qu’après avoir reçu ton argent. » César, appelé en témoignage contre Clodius, ne voulut pas déposer. « Ma 73 femme, dit-il, n’a pas été convaincue d’adultère : je l’ai répudiée, parce que la femme de César doit être exempte, non-seulement de toute action honteuse, mais encore de tout soupçon. »
Clodius, échappé à ce péril, et nommé tribun du peuple, se mit aussitôt à persécuter Cicéron : il lui suscita le plus d’embarras qu’il lui fut possible, et souleva contre lui toute sorte de gens. Il se ménagea la faveur de la multitude par des lois populaires, et il fit décerner aux deux consuls des provinces considérables : Pison eut la Macédoine, et Gabinius la Syrie. Il fit passer ses mesures politiques à l’aide d’une foule d’indigents, et tint toujours auprès de sa personne une troupe d’esclaves armés. Des trois hommes qui avaient alors le plus de pouvoir dans Rome, Crassus était l’ennemi déclaré de Cicéron ; Pompée se faisait valoir auprès de l’un et de l’autre ; et César était sur le point de partir pour la Gaule avec son armée. Cicéron chercha à s’insinuer auprès de César, quoique César ne fut point son ami, et qu’il lui fût suspect depuis l’affaire de Catilina. Il le pria donc de l’emmener avec lui, en qualité de son lieutenant. César accueillit sa demande ; et Clodius, qui vit que Cicéron allait échapper à son tribunal, fit semblant de vouloir se réconcilier avec lui : c’était de Térentia presque uniquement, disait-il, qu’il avait à se plaindre ; quant à Cicéron, il ne parlait plus de lui que dans les termes les plus honnêtes et les plus doux. Il protestait qu’il ne lui voulait point de mal, et qu’il n’avait contre lui nulle rancune ; il ne lui faisait que de légers reproches, et d’un ton d’ami. Il parvint ainsi à dissiper toutes les craintes de Cicéron, lequel remercia César de sa lieutenance, et se remit au maniement des affaires comme auparavant.
César, offensé de cette conduite, fortifia Clodius dans ses desseins, aliéna complètement à Cicéron l’esprit de 74 Pompée, et déclara devant le peuple que Cicéron lui paraissait avoir blessé la justice et les lois, en faisant mourir Lentulus et Céthégus sans aucune formalité de justice ; car c’était sur ce point que portait l’accusation intentée à Cicéron, et c’était sur ce fait qu’il était sommé de répondre. Cicéron, pour conjurer le péril et échapper à la poursuite de ses ennemis, prit la robe de deuil, laissa croître sa barbe, et alla partout suppliant le peuple de lui être favorable. #Clodius se trouvait sur ses pas dans toutes les rues, suivi d’une troupe de gens audacieux et violents, qui raillaient Cicéron de son changement d’habit et de son air abattu, qui lui faisaient mille outrages, et souvent même lui jetaient de la boue et des pierres pour l’empêcher de faire ses sollicitations. Néanmoins l’ordre équestre presque tout entier prit, comme lui, l’habit de deuil ; et plus de vingt mille jeunes gens l’accompagnaient, les cheveux négligés, et sollicitant avec lui le peuple en sa faveur. Le Sénat s’assembla, pour décréter que le peuple changerait de vêtement, comme dans un deuil public ; mais les consuls s’opposèrent à ce décret ; et, Clodius étant venu assiéger le lieu du conseil avec des satellites armés, la plupart des sénateurs sortirent en poussant de grands cris et en déchirant leurs robes. Mais ce triste spectacle n’excitait ni compassion ni honte dans l’âme des ennemis de Cicéron : il fallait ou que Cicéron s’exilât, ou qu’il vidât par les armes sa querelle avec Clodius. Il implora le secours de Pompée, qui s’était éloigné à dessein, et se tenait à la campagne, dans sa maison d’Albe. Cicéron lui envoya d’abord Pison, son gendre ; puis il y alla lui-même. Mais, prévenu de son arrivée, Pompée n’osa soutenir sa vue. Il était trop honteux de sa conduite envers un homme qui avait livré pour lui de si grands combats, et qui lui avait rendu de si importants services politiques. Mais Pompée était le gendre de César : il sacrifia à son beau-père une ancienne reconnaissance ; 75 il sortit de chez lui par une porte de derrière, et évita cette entrevue.
Cicéron, trahi par Pompée et abandonné de tout le monde, eut recours aux consuls. Gabinius mit dans tous ses procédés avec lui une grande dureté ; mais Pison lui parla avec plus de douceur, et lui conseilla de se retirer, de céder pour quelque temps à la fougue de Clodius, de supporter patiemment ce revers de fortune, et d’être une seconde fois le sauveur de sa patrie, agitée, à son occasion, de séditions funestes. Cicéron délibéra sur cette réponse avec ses amis : Lucullus fut d’avis qu’il restât, l’assurant qu’il triompherait de ses ennemis ; mais les autres lui conseillèrent de s’exiler lui-même pour un temps, persuadés que le peuple, quand il serait las des fureurs et des folies de Clodius, ne tarderait pas à le regretter. C’est à ce dernier parti que s’arrêta Cicéron, Il avait depuis longtemps dans sa maison une statue de Minerve, qu’il honorait singulièrement : il la prit, et la porta dans le Capitole, où il la consacra, avec cette inscription : A MINERVE, PROTECTRICE DE ROME. Il se fit escorter par les gens de quelques-uns de ses amis, et prit à pied le chemin de la Lucanie, pour se rendre de là en Sicile.
Dès qu’on sut qu’il avait pris la fuite, Clodius fit rendre contre lui un décret de bannissement, et afficher la défense de lui donner l’eau et le feu, et de le recevoir dans les maisons, à une distance de moins de cinq cents milles de l’Italie (44). Mais le respect qu’on avait pour Cicéron fil généralement mépriser cette défense : on lui fit partout un accueil empressé, et on l’accompagnait en lui témoignant les plus grands égards. Seulement, dans Hippo- 76 nium, ville de Lucanie, appelée aujourd’hui Vibone, le Sicilien Vibius, à qui Cicéron avait donné de fréquentes marques d’amitié, et qui avait été, pendant son consulat, l’intendant des ouvriers, lui refusa sa maison, et lui offrit une retraite dans sa terre ; et Caïus Vergilius, préteur de Sicile, qui avait de grandes obligations à Cicéron, lui écrivit de ne pas venir en Sicile. Navré de cette ingratitude, il se rendit à Brundusium, où il s’embarqua pour Dyrrachium par un vent favorable ; mais un vent contraire le reporta le lendemain en Italie. Il se remit bientôt en mer ; et, en arrivant à Dyrrachium, comme il était sur le point de débarquer, il y eut, dit-on, un tremblement de terre qui fit retirer les eaux de la mer. Les devins conjecturèrent de ce prodige que son exil ne serait pas de longue durée, ces sortes de signes présageant un changement favorable.