Vies parallèles (sélection : Lycurgue, Numa, Solon, Aristide, Périclès, les Catons, Alexandre, César, Cicéron) (page 18)
A Dyrrachium, il fut visité par une foule de personnes qui lui témoignèrent un vif intérêt ; et les villes grecques luttèrent de bons offices à son égard. Mais rien ne put lui rendre son courage, ni dissiper sa tristesse. Semblable à un amant malheureux, il tournait sans cesse ses regards vers l’Italie. Humilié, abattu par son infortune, il montra beaucoup plus de faiblesse et de pusillanimité qu’on n’en eût attendu d’un homme qui avait passé sa vie dans de si profondes études. Pourtant plus d’une fois il avait prié ses amis de ne pas l’appeler orateur, mais philosophe. « Je me suis attaché à la philosophie, disait-il, comme au but de toutes mes actions ; et l’éloquence n’est pour moi que l’instrument de ma politique. »> Mais l’opinion n’a que trop de pouvoir pour effacer de notre âme les impressions de la raison, comme une teinture qui n’a pas pénétré assez profondément ; et les hommes d’État, à force de traiter avec le peuple, finissent par s’imprégner des passions du vulgaire, à moins qu’ils ne veillent sur eux-mêmes avec une attention continuelle : il leur 77 faut communiquer au dehors avec les affaires elles-mêmes, mais non point avec les passions qu’elles entraînent.
Clodius, après avoir fait bannir Cicéron, brûla ses maisons de campagne et sa maison de Rome, sur le sol de laquelle il bâtit un temple de la Liberté. Il mit en vente ses autres biens ; et tous les jours il les faisait crier, sans qu’il se présentât un seul acquéreur. Devenu, par ses violences, redoutable à tous les nobles, disposant du peuple, qu’il laissait s’abandonner à tous les excès de la licence et de l’audace, il essaya de s’attaquer à Pompée, et censura quelques-unes des ordonnances qu’il avait rendues pendant qu’il commandait les armées. Pompée, dont la réputation souffrait de ces attaques, se reprocha d’avoir sacrifié Cicéron : il changea de disposition, et se ligua avec ses amis pour ménager son rappel. Clodius résista à leurs efforts ; mais le Sénat décréta qu’il suspendait tout rapport et toute expédition des affaires publiques, jusqu’à ce que le retour de Cicéron fût décrété. Sous le consulat de Lentulus, la sédition fut poussée si loin, qu’il y eut des tribuns du peuple blessés sur la place publique, et que Quintus, frère de Cicéron, fut laissé pour mort parmi beaucoup d’autres. Ces excès commencèrent à ramener le peuple ; et le tribun Annius Milon osa le premier traîner Clodius en justice, pour les violences qu’il avait commises. La plus grande partie du peuple et des habitants des villes voisines se joignirent à Pompée, qui, fort de leur secours, chassa Clodius de la place publique, et appela les citoyens aux suffrages. Jamais décret ne fut, dit-on, rendu par le peuple avec autant d’unanimité. Le Sénat rivalisa de zèle avec le peuple, et arrêta qu’on décernerait des remercîments aux villes qui avaient fait accueil à Cicéron dans son exil, et que sa maison de Rome et ses maisons de campagne, que Clodius avait détruites, seraient rebâties aux dépens du trésor public.
78 Cicéron revint seize mois après son exil (45)
: toutes les villes par où il passa montrèrent tant de joie et d’empressement à aller au-devant de lui, que Cicéron était encore au-dessous de la vérité lorsqu’il disait, dans la suite, que l’Italie entière l’avait porté à Rome sur ses épaules. Crassus même, qui était son ennemi avant son exil, sortit alors à sa rencontre, et se réconcilia avec lui, voulant, disait-il, faire ce plaisir à son fils Publius, un des zélés partisans de Cicéron. Peu de temps après, Cicéron, profitant de l’absence de Clodius, se rendit au Capitole avec une suite nombreuse, arracha les tables tribunitiennes où étaient inscrits les actes du tribunat de Clodius, et les mit en pièces. Clodius ayant voulu lui en faire un crime, Cicéron répondit que c’était au mépris des lois que Clodius, né patricien, avait été nommé tribun ; que rien, par conséquent, n’était légal de ce qu’il avait fait pendant son tribunat. Caton fut très-mécontent de cette violence (46), et combattit le motif qu’avait allégué Cicéron : ce n’est pas qu’il approuvât les actes de Clodius ; au contraire, il blâmait son administration ; mais le Sénat ne pouvait, selon lui, sans injustice et sans abus d’autorité, annuler des décrets et des actes si importants, dont un, entre autres, était la commission dont il avait eu à s’acquitter lui-même dans Cypre et à Byzance. Cette dispute brouilla Caton et Cicéron, non qu’ils en vinssent à une rupture ouverte, mais ils vécurent ensemble avec moins d’intimité qu’auparavant.
Peu de temps après, Milon tua Clodius : traduit en justice pour ce meurtre, il chargea Cicéron de sa défense. Le Sénat, qui craignit que le danger où se trouvait un homme considérable et ardent, comme l'était 79 Milon, ne causât quelque trouble dans la ville, chargea Pompée de présider à ce jugement ainsi qu’aux autres procès, et de maintenir la sûreté dans la ville et dans les tribunaux. Pompée garnit de soldats, dès avant le jour, toute l’étendue du Forum ; et Milon, qui eut peur que Cicéron, troublé par ce spectacle inaccoutumé, ne plaidât pas avec son éloquence ordinaire, lui persuada de se faire porter en litière au Forum, et de se tenir en repos jusqu’à ce que les juges fussent arrivés, et que le tribunal fût au complet ; car Cicéron était timide, à ce qu’il paraît, non-seulement à la guerre, mais même quand il s’agissait de parler : il ne commençait jamais un plaidoyer sans éprouver de la crainte ; et, lors même qu’un long usage eut fortifié et perfectionné son éloquence, il avait bien de la peine à s’empêcher de trembler et de frissonner. Défenseur de Lucius Muréna, accusé par Caton, il se piqua d’honneur de surpasser Hortensius, qui avait eu un grand succès en parlant le premier pour l’accusé : il passa toute la nuit à préparer son discours, et se fatigua tellement, par ce travail forcé et cette longue veille, qu’il parut inférieur à lui-même. Le jour du jugement de Milon, quand il vit, en sortant de sa litière, Pompée assis au haut de la place, comme dans un camp, et, autour de lui, les soldats avec leurs armes étincelantes, il fut tout troublé, et ne commença son discours qu’à grand’peine, tremblant de tout son corps, et parlant d’une voix entrecoupée (47) ; tandis que Milon assistait aux débats avec un air d’assurance et dé courage, ayant dédaigné de laisser croître ses cheveux et de prendre un habit de deuil : ce fut là, je crois, ce qui ne contribua pas le moins à sa condamnation. Du reste, la frayeur de 80 Cicéron, dans ces circonstances, semblait moins tenir à sa timidité qu’à son affection pour ses clients.
Il fut reçu dans le collège des prêtres que les Romains appellent augures, à la place de Crassus le jeune, qui avait été tué chez les Partîtes ; puis, la Cilicie lui étant échue par le sort dans le partage des provinces, avec une armée de douze mille nommes de pied et de deux mille six cents chevaux, il s’embarqua pour s’y rendre. Il avait aussi la commission de réconcilier les Cappadociens avec le roi Ariobarzane, et de les ramener à l’obéissance. Il en vint à bout, sans donner lieu à aucune plainte, et sans recourir aux armes. Les désastres qu’avaient essuyés les Romains dans le pays des Parthes et les mouvements de la Syrie ayant donné aux Ciliciens quelque envie de se révolter, il les calma et les contint par la douceur de son gouvernement : il refusa tous les présents, même ceux que les rois lui offraient, et fit remise à la province de la dépense qu’elle était obligée de faire pour les festins des gouverneurs. Il recevait lui-même à sa table les gens dont le commerce avait quelque agrément, et les traitait sans magnificence, mais avec libéralité. Sa maison n’avait point de portier, et jamais on ne le trouvait dans son lit : il se levait de très-grand matin, et se promenait devant sa chambre, accueillant gracieusement ceux qui venaient le saluer. Jamais, par son ordre, personne ne fut battu de verges ni n’eut sa robe déchirée (48)
; jamais, même dans la colère, il ne dit une parole offensante, ou n’ajouta aux amendes qu’il prononçait des qualifications outrageantes. Les revenus publics avaient été dilapidés : il enrichit les villes en leur faisant recouvrer ce qu’elles avaient perdu ; et, sans frapper d’ignominie les prévaricateurs, il se contenta de 81 leur faire restituer ce qu’ils avaient pris. Il eut aussi une occasion de faire la guerre, et mit en fuite des brigands qui habitaient l’Amanus. Cette victoire lui fît donner par les soldats le nom d’Imperator. L’orateur Cœlius l’avait prié de lui envoyer de Cilicie des panthères, pour des jeux qu’il devait donner à Rome : Cicéron lui répondit, quelque peu vain de ses exploits, qu’il n’y avait plus de panthères en Cilicie (49)
; qu’elles avaient fui en Carie, furieuses d’être les seules à qui l’on fit la guerre, pendant que tout le reste était en paix.
En revenant de la Cilicie, il passa d’abord à Rhodes, et ensuite à Athènes, où il séjourna quelque temps avec plaisir, par le souvenir des habitudes qu’il avait eues autrefois dans cette ville. Il y conversa avec les hommes les plus distingués par leur savoir, et visita ceux de ses amis et de ses familiers qui s’y trouvaient alors. Après avoir fait l’admiration de la Grèce, il revint à Rome, où il trouva les affaires en combustion, et la guerre civile sur le point d’éclater. Le Sénat voulut lui décerner le triomphe ; mais il dit qu’il suivrait plus volontiers le char triomphal de César, quand on aurait fait la paix avec lui. Il ne cessait, en particulier, de conseiller cette paix : il écrivait fréquemment à César ; il faisait à Pompée de vives instances, ne négligeant rien pour adoucir l’un et l’autre rival, et calmer leurs dissentiments. Mais le mal était irrémédiable ; et, lorsque César s’avança sur Rome, Pompée, au lieu de l’attendre, abandonna la ville, suivi d’un grand nombre de citoyens les plus considérables. Cicéron ne l’avait pas accompagné dans cette fuite : on crut qu’il allait se joindre à César. Il est certain qu’il flotta longtemps entre les deux partis, en proie à une violente agitation ; car il écrit lui-même dans ses lettres : « De quel côté faut-il.me tourner ? Pompée a, 82 pour faire la guerre, un motif glorieux et honorable ; César met plus de suite dans ses affaires, et pourvoit mieux à ses intérêts et à ceux de ses amis : je sais bien qui je dois fuir, mais je ne vois pas vers qui je dois me réfugier (50). »
Trébatius (51), un des amis de César, écrivit à Cicéron que César pensait qu’il devait se joindre à lui et partager ses espérances ; ou que, si son âge ne lui permettait pas cette vie active, il n’avait qu’à se retirer en Grèce, et y vivre tranquille, libre d’engagement avec l’un et l’autre parti. Cicéron, étonné que César ne lui eût pas écrit lui-même, répondit en colère à Trébatius qu’il ne ferait rien qui fût indigne des actes politiques de sa vie. Voilà ce qu’on trouve en propres termes dans ses lettres.
César étant parti pour l’Espagne, Cicéron s’embarqua tout aussitôt pour aller joindre Pompée. Tout le monde le vit avec plaisir, excepté Caton, qui, à son arrivé, le prit en particulier, et le blâma fort d’avoir embrassé le parti de Pompée. « Pour moi, lui dit-il, je ne pouvais, sans me faire tort, abandonner une cause à laquelle je me suis attaché dès ma première entrée dans les affaires publiques ; mais toi, n’aurais-tu pas été plus utile à ta patrie et à tes amis en restant neutre dans Rome, et en conformant ta conduite sur les événements, au lieu de venir ici, sans raison et sans nécessité, te déclarer l’ennemi de César, et prendre ta part d’un si grand péril ? » Ces remontrances lui firent d’autant plus aisément changer de résolution, que Pompée ne l’employait à rien d’important. Il est vrai qu’il ne devait s’en prendre qu’à lui-même ; car il ne niait pas qu’il se repentait d’être venu : il se moquait ouvertement des préparatifs de Pompée, désapprouvait intérieu- 83 rement ses projets, et ne se tenait pas de lancer contre les alliés ses brocards et ses bons mots. Il se promenait toute la journée dans le camp d’un air sérieux et morne ; mais il ne laissait échapper aucune occasion de faire rire ceux qui en avaient le moins d’envie. Je ne crois pas inutile de rapporter ici quelques-uns de ces traits d’esprit.
Domitius voulait élever au grade de capitaine un homme peu fait pour la guerre, et vantait la douceur et l’honnêteté de ses mœurs. «< Que ne le gardes-tu, dit Cicéron, pour élever tes enfants ? » Théophane de Lesbos (52) était intendant des ouvriers du camp ; et, comme on le louait de la manière dont il avait consolé les Rhodiens, après la perte de leur flotte : « Qu’on est heureux, dit Cicéron, d’avoir un Grec pour capitaine ! » César l’emportait dans presque toutes les rencontres, et tenait Pompée comme assiégé. « On annonce, dit Lentulus, que les amis de César sont tout tristes. — Veux-tu dire, répondit Cicéron, qu’ils sont mal disposés pour César ? » Un certain Marcius, nouvellement arrivé d’Italie, disait que le bruit courait dans Rome que Pompée était assiégé. « Tu t’es donc embarqué tout exprès, dit Cicéron, pour venir t’en assurer par tes propres yeux ? » Après la défaite de Pompée, Nonnius disait : « Ayons bon espoir, il reste encore sept aigles dans le Camp de Pompée. — Tu n’aurais pas tort, répliqua Cicéron, si nous avions à combattre contre des geais. » Labiénus (53), plein de confiance en certaines prédictions, soutenait que Pompée finirait par être vainqueur. « Pourtant, dit Cicéron, c’est avec cette ruse de guerre que nous avons perdu notre camp. »
84 Cicéron, retenu par une maladie, n’avait pu se trouver à la bataille de Pharsale. Lorsque Pompée eut pris la fuite, Caton, qui avait à Dyrrachium une armée nombreuse et une flotte considérable, voulait que Cicéron prît le commandement des forces militaires, en vertu de la loi, comme ayant été revêtu de la dignité du consulat. Mais Cicéron refusa absolument cette charge, déclarant qu’il ne prendrait plus de part à la guerre. Ce refus pensa lui être fatal : le jeune Pompée et ses amis l’appelèrent traître, et allaient le percer de leurs épées, si Caton ne les eût arrêtés ; encore Caton eut-il bien de la peine à l’arracher de leurs mains, et à le faire sortir du camp. Cicéron se rendit à Brundusium, où il séjourna quelque temps, pour attendre César, que retenaient les affaires d’Asie et d’Egypte. Dès qu’il eut appris que César était débarqué à Tarente, et qu’il venait de là par terre à Brundusium, il courut au-devant de lui, ne désespérant pas trop d’en obtenir son pardon, honteux néanmoins d’avoir à faire, en présence de tant de monde, réprouve des dispositions d’un ennemi victorieux. Mais il n’eut rien à faire ou à dire de contraire à sa dignité. César ne l’eut pas plutôt vu venir à sa rencontre précédant d’assez loin ceux qui l’accompagnaient, qu’il descendit de cheval, l’embrassa, et marcha plusieurs stades en s’entretenant tête à tête avec lui. Il ne cessa depuis de lui donner des témoignages d’estime et d’amitié ; et, Cicéron ayant composé dans la suite un éloge de Caton, César, dans la réponse qu’il y fit, loua l’éloquence et la vie de Cicéron, qu’il compara à celles de Périclès et de Théramène (54). Le 85 discours de Cicéron est intitulé Caton, et celui de César Anti-Caton.
Quintus Ligarius ayant été mis en justice comme un de ceux qui avaient porté les armes contre César, Cicéron se chargea de sa défense. César, à ce que l'on conte, dit alors à ses amis : « Qui empêche que nous laissions parler Cicéron ? Il y a longtemps que nous ne l’avons entendu. Pour son client, c’est un méchant homme, c’est mon ennemi : il est jugé. » Mais Cicéron, dès les premiers mots de son discours, émut singulièrement César ; et, à mesure qu’il avançait dans sa cause, déployant toutes les ressources du pathétique, tout ce que l’éloquence a de séductions, on vit César changer souvent de couleur et rendre sensibles les diverses affections dont son âme était agitée. Enfin, quand l’orateur vint à toucher la bataille de Pharsale, César, hors de lui-même, tressaillit de tout son corps, et laissa tomber les papiers qu’il tenait à la main. Cicéron, vainqueur de la haine de César, emporta l’absolution de Ligarius (55).
La monarchie ayant remplacé la république, Cicéron abandonna dès lors les affaires, et donna tout son loisir aux jeunes gens qui voulaient s’appliquer à la philosophie : ils étaient tous des premières familles de Rome ; et Cicéron reconquit, par ses fréquentes relations avec eux, un très-grand crédit dans la ville. Son occupation ordinaire était de composer et de traduire des dialogues philosophiques, et de faire passer dans la langue romaine les termes de la dialectique ou de la physique : c’est lui, dit-on, qui a naturalisé le premier, ou du moins avec le plus de succès, chez les Romains, les mots grecs qui signifient imagination, assentiment, suspension de jugement, compréhension, atome, invisible, vide, et plusieurs autres semblables, en les expliquant ou par des 86 métaphores, ou par des termes connus et usités qui s’en rapprochaient pour le sens. Il se servait pour son amusement de la facilité qu’il avait pour la poésie : lorsqu’il s’abandonnait à ce genre de composition, il faisait, dit-on, cinq cents vers dans une nuit.
Il passait la plus grande partie de son temps à Tusculum, dans ses domaines, d’où il écrivait à ses amis qu’il menait une vie de Laërte, soit qu’il voulût plaisanter, comme c’était sa coutume, soit que l’ambition lui fît désirer de rentrer dans la carrière politique, et qu’il fût mécontent de sa situation présente. Il allait rarement à Rome, et seulement pour faire sa cour à César : il était le premier à applaudir aux honneurs qu’on lui décernait, et trouvait toujours quelque chose de nouveau et de flatteur à dire sur sa personne ou sur ses actions. Tel est le mot sur les statues de Pompée qu’on avait abattues, et que César fit relever. « César, dit Cicéron, relève les statues de Pompée ; mais cette générosité affermit les siennes. » Il songeait, dit-on, à écrire l’histoire de son pays, et à y faire entrer une partie de l’histoire grecque, avec la plupart de ses récits fabuleux ; mais il fut détourné de son dessein par une multitude d’affaires publiques et particulières, par des événements fâcheux, dont les uns furent involontaires, et dont les autres lui arrivèrent, ce semble, presque tous par sa faute. D’abord il répudia sa femme Térentia, parce qu’elle s’était trop peu occupée de lui pendant la guerre, et l’avait laissé manquer, au départ, des choses les plus nécessaires pour le voyage, et aussi parce qu’à son retour en Italie, il n’avait reçu d’elle aucune marque d’affection ; car elle n’était pas venue le trouver à Brundusium, où il avait fait un long séjour ; et, lorsque sa fille Tullia, qui n’était encore qu’une jeune enfant (56), était venue l’y joindre, sa mère ne 87 lui avait donné ni une suite convenable, pour une route si longue, ni de quoi fournir à sa dépense comme il eût fallu ; elle avait enfin laissé la maison de Cicéron dans un entier dénûment, et chargée de plusieurs dettes considérables. Tels sont les prétextes les plus honnêtes qu’il donna de son divorce. Térentia niait qu’il y eût rien de vrai dans ces reproches ; et Cicéron lui-même, il faut l’avouer, lui donna un éclatant moyen de justification, en épousant, peu de temps après, une jeune fille (57), dont la beauté l’avait séduit, à ce que disait Térentia ; mais Tiron, affranchi de Cicéron, prétend qu’il la prit à cause de ses richesses, afin de payer ses dettes. Cette fille était en effet fort riche, et Cicéron tenait ses biens en fidéicommis par testament du père, pour les lui rendre à sa majorité ; mais, comme il devait des sommes considérables, il se laissa persuader par ses parents et ses amis de l’épouser, malgré la disproportion de l’âge, et d’employer la fortune de cette femme à se libérer envers ses créanciers. Antoine, dans ses discours en réponse aux Philippiques, parle de ce mariage, et dit que Cicéron a répudié une femme auprès de laquelle il avait vieilli : c’était du même coup railler finement la vie sédentaire qu’avait menée Cicéron, et le traiter d’homme sans énergie, et qui n’avait fait aucun service militaire.
Peu de temps après son mariage, il perdit sa fille Tullia, qui mourut en couches dans la maison de Lentulus (58), qu’elle avait épousé après la mort de Pison, son premier mari (59). Les philosophes vinrent de tous côtés chez Cicéron pour le consoler ; mais il fut si amèrement affecté de ce malheur, qu’il alla jusqu’à répudier sa nouvelle femme, parce qu’il crut qu’elle s’était réjouie de la mort de Tullia.
88 Voilà pour les affaires domestiques de Cicéron.
Il n’eut point de part à la conjuration contre César, quoiqu’il fût un des plus intimes amis de Brutus, et que, mécontent de l’état présent des affaires, il désirât, autant que pas un, le retour à l’ancien ordre de choses. Mais les conjurés n’osèrent pas se fier à un caractère timide comme le sien, à un homme déjà dans cet âge qui ôte l’audace et la fermeté aux âmes même les plus vigoureuses. Brutus et Cassius ayant exécuté leur complot, les amis de César se réunirent pour la vengeance ; et l’on craignit de voir Rome se replonger dans les guerres civiles. Antoine, qui était consul, assembla le Sénat, et parla, en peu de mots, sur la nécessité de la concorde ; Cicéron fit un long discours analogue aux circonstances, et persuada aux sénateurs de décréter, à l’exemple des Athéniens, une amnistie générale pour tout ce qui avait été fait sous la dictature de César, et d’accorder des gouvernements à Cassius et à Brutus.
Mais ces mesures furent sans effet. Le peuple se laissa entraîner par une compassion naturelle, à la vue du corps de César qu’on portait à travers la place publique ; et, lorsque Antoine eut déployé la robe de César tout ensanglantée, et percée des coups qu’on lui avait portés, ce spectacle remplit la multitude d’une telle fureur, qu’elle chercha les meurtriers dans la place même, et courut, des tisons enflammés à la main, pour mettre le feu à leurs maisons. Mais ils s’étaient dérobés à sa poursuite, prévoyant ce danger ; et, comme ils en craignaient de plus grands encore, ils prirent le parti de quitter Rome. Aussi Antoine leva-t-il aussitôt la tête, et tout le inonde s’effraya-t-il, surtout Cicéron, à la pensée qu’il allait régner seul dans la ville. Antoine, qui voyait le crédit politique de Cicéron se fortifier de jour en jour, et qui le savait intime ami de Brutus, supportait impatiemment sa présence. Il y avait entre eux depuis longtemps déjà un 89 commencement de défiance mutuelle, né de la différence absolue de leurs mœurs. Cicéron, qui redoutait sa mauvaise volonté, voulut d’abord aller en Syrie, comme lieutenant de Dolabella ; mais Hirtius et Pansa, deux hommes de bien et partisans de Cicéron, qui devaient succéder à Antoine dans le consulat, conjurèrent Cicéron de ne pas les abandonner, promettant, avec son aide, de détruire la puissance d’Antoine. Cicéron, sans refuser de les croire, mais sans ajouter trop de foi à leurs paroles, laissa partir Dolabella ; et, après être convenu avec Hirtius qu’il irait passer l’été à Athènes et reviendrait à Rome dès que Hirtius et Pansa auraient pris possession du consulat, il s’embarqua seul pour la Grèce. Sa navigation ayant éprouvé du retard, il recevait tous les jours des nouvelles de Rome, qui l’assuraient, comme il est ordinaire en pareil cas, qu’il s’était fait dans Antoine un changement merveilleux ; qu’il ne faisait rien qu’au gré du Sénat, et qu’il ne fallait plus que la présence de Cicéron pour donner aux affaires la situation la plus favorable. Alors Cicéron se reprocha son excessive prévoyance, et revint à Rome. Il ne fut pas trompé dès l’abord dans ses espérances : il sortit au-devant de lui une foule si considérable, qu’il lui fallut dépenser presque toute la journée à serrer la main et à embrasser, depuis les portes de la ville jusqu’à sa maison.
suite
(1) Celui auprès duquel se réfugia Coriolan.
(2) Républ., v, 19 ; vi, 2.
(3) Sur l’aventure de ce pécheur béotien, qui, s’étant jeté dans la mer après avoir mangé d’une certaine herbe, était devenu un dieu marin.
(4) Clitomachus, puis Philon, furent les successeurs de Carnéade dans la direction de la troisième Académie.
(5) Q. Mucius Scévola l’augure.
(6) Environ dix-huit cents francs de notre monnaie.
(7) Près de quinze cent mille francs.
(8) Ville de Mysie.
(9) Ici Plutarque se trompe ; d’un seul nom il en fait deux : ce rhéteur se nommait Apollonius Molon.
(10) Environ sept cent mille francs de notre monnaie.
(11) C’était dans cette ville qu’il était né.
(12) Environ cent trente mille francs de notre monnaie
(13) Environ cent mille francs.
(14) Cette maison qu’il quittait était à l’extrémité orientale de la voie Sacrée, par conséquent loin du Forum, tandis que le Palatin bornait le côté oriental du Forum, avec lequel ce quartier communiquait par plusieurs chemins.
(15) Il paraît que, chez les Romains, la grosseur et l’enflure du cou étaient regardées comme des signes d’impudence.
(16) II ne reste plus qu’une phrase du pro Manilio.
(17) Salluste fait la même observation.
(18) Allusion à un usage du théâtre antique. Le protagoniste, ou acteur de premier rang, avait quelquefois à ses gages les acteurs subalternes.
(19) Voyez les trois discours sur la loi agraire de Rullus.
(20) Cicéron, dans le pro Murena, le nomme Lucius Othon, et non point Marcus.
(21) Les quatorze premiers gradins du théâtre : les sénateurs étaient dans l’orchestre.
(22) Ce conte est par trop puéril ; d’ailleurs le nom de Sura est beaucoup plus ancien que Plutarque ne le suppose, puisqu’on trouve, dès l’an 655 de Rome, deux siècles avant notre ère, un P. Sura, lieutenant de T. Otacilius. Le nom même de Sylla en est, suivant quelques grammairiens, un diminutif : Sura, Surulla, Sulla ou Sylla. Voyez Egger, Latini serm. vetust. reliquiœ, p. 111.
(23) C’était la fête des esclaves : on la célébrait tous les ans le seizième jour avant les kalendes de janvier. Du temps de Cicéron, elle ne durait qu’un jour ; César en porta la durée à trois jours, et Auguste à sept.
(24) Voyez la Vie de César dans le troisième volume.
(25) Tout le monde connaît ces vers de Juvénal, Sat. viii, 243 :
... Roma parentem,
Roma patrem patriae Cireronem libera dixit.
Toute l'Italie suivit l’exemple de Rome, et Capoue éleva une statue dorée à Cicéron.
(26) Dans les Académiques, ii, 68.
(27) Dans le Brutus, chap. xxi.
(28) Voyez Tuscul., v, 9 ; Orator, 19 ; ad Attic, ii, 10.
(29) Pline le jeune, Epist., i, 20, applique ce mot de Cicéron aux discours de Cicéron lui-même : M. Tullius, cujus oratio optima fertur esse, quœ maxima.
(30) Cette lettre dont parle Plutarque n’existe plus.
(31) Un des Grecs que Cicéron avait chargé de lui rendre compte des progrès de son file, qui étudiait à Athènes.
(32) Ces lettres, ainsi que les autres que Cicéron avait écrites en grec, n’existent plus.
(33) T. Munatius Plancus Bursa, ennemi de Milon et de Cicéron. Celui-ci l’avait d’abord défendu ; plus tard il le fit condamner.
(34) C’est-à-dire, suivant qu’on prend ἄξιος pour un adjectif ou pour un nom propre, digne de Crassus, ou Axius fils de Crassus. Ce jeu de mots était absolument intraduisible ; et je ne pouvais pas mettre le commentaire ailleurs que dans une note.
(35) Allusion à la coutume des peuples que les Grecs et les Romains appelaient Barbares, de se percer les deux oreilles.
(36) Nous avons encore le discours de Cicéron pour P. Sextius, ou Sestius.
(37) Plutarque appelle ailleurs Diodotus le précepteur de Métellus ; mais Philagre était probablement le surnom de ce personnage.
(38) Voyez la Vie de Caton le Jeune.
(39) Ce mot n’est pas clair, tant s’en faut : c’est peut-être une allusion à ce voyage si rapide que Métellus avait fait en Syrie ; mais encore je ne vois pas ce que le précepteur viendrait faire ici.
(40) J’ignore de qui est le vers cité par Cicéron, et que Dacier et Ricard attribuent à tort à Sophocle.
(41) Les mystères de la bonne Déesse. Voyez le récit du fait en question dans la Vie de César.
(42) Ce n’est pas César qui accusa Clodius, mais bien Q. Fufius Calénus, tribun du peuple. Il y a ici probablement quelque altération dans le texte, qui ne s’accorde ni avec ce que Plutarque a dit dans la Vie de César, ni même avec ce qu’il va dire un peu plus bas.
(43) D’autres lisent Tertia, et cette correction est fondée en raison ; mais Plutarque a bien pu se tromper lui-même, et non pas seulement un de ses copistes, vu la ressemblance des deux noms.
(44) Cicéron dit qu’il lui était permis de demeurer au delà de quatre cent huit milles, ad Attic, iii, 4 ; et, dans un autre passage, il craint qu’Athènes ne paraisse pas encore assez éloignée de l’Italie, ad Attic., iiii, 7.
(45) Plutarque parle du jour où le rappel de Cicéron fut ordonné ; car Cicéron ne revint à Rome que dix-sept mois après en être sorti.
(46) Voyez la Vie de Caton dans le troisième volume.
(47) L’admirable discours pour Milon qui se trouve dans les œuvres de l’orateur fut composé à loisir par Cicéron après l’échec : c’est ce qu’il aurait voulu dire, mais nullement ce qu’il avait dit.
(48) Sorte de punition très-ancienne, et qu’on trouve pratiquée chez les Ammonites dès le temps de David.
(49) Voyez Epist. fam.., ii, 11.
(50) Ad Attic, viii, 7.
(51) Célèbre jurisconsulte pour lequel Cicéron écrivit ses Topiques, et qu’Horace a mis en scène dans une de ses satires, ii, I.
(52) Celui qui écrivit l’histoire de Pompée.
(53) Celui qui avait été lieutenant de César dans les Gaules, et qui l’avait abandonné dans la guerre civile.
(54) II y avait peut-être quelque malice dans celle comparaison. Théramène avait été, dit-on, surnommé Cothurne, parce qu’il changeait souvent de parti, comme un cothurne chausse indifféremment le pied droit et le pied gauche. Du reste, Théramène est un des hommes d’Etat que Cicéron admirait le plus.
(55) Nous avons le discours de Cicéron.
(56) Tullia n’était pas si jeune que semble le faire entendre Plutarque.
(57) Publilia.
(58 Cornélius Lentulus Dolabella.
(59) Plutarque oublie un autre mari encore, Crassipès.
(60) Nous avons déjà vu cette expression et nous l’avons expliquée. Voyez la Vie de Caton le jeune dans le troisième volume.