Vies parallèles (sélection : Lycurgue, Numa, Solon, Aristide, Périclès, les Catons, Alexandre, César, Cicéron) (page 2)
C’est dans la nature et dans la politique que Lycurgue avait trouvé ses raisons ; et, loin que ces usages rendissent les femmes aussi faciles qu’elles l’on été, dit-on, dans la suite, l’adultère n’était pas même connu à Lacédémone. On cite le mot de Géradas, un Spartiate des plus vieux temps. Un étranger lui demandait quelle peine on infligeait, dans son pays, aux adultères : « Mon ami, dit Géradas, il n’y a point chez nous d’adultères. — Mais s’il y en avait ? reprit l’étranger. — Il payerait, répondit Géradas, un grand taureau qui pût boire, en allongeant le cou, du haut du Taygète (34) dans l’Eurotas. — Mais, répliqua l’étranger, comment trouver un taureau aussi grand ? — Mais, dit en riant Géradas, comment trouver à Sparte un adultère ? » Voilà quels étaient, au rapport de l’histoire, les règlements sur les mariages.
Un père n’était pas maître d’élever l’enfant qui venait de lui naître. Il devait le porter dans un lieu appelé Leschée (35), où s’assemblaient les plus anciens de chaque tribu. Ceux-ci visitaient l’enfant ; et, s’il était bien conformé, et de complexion robuste, ils ordonnaient qu’on le nourrît, et ils lui assignaient, pour son apanage, une des neuf mille parts de terre : s’il était chétif ou contrefait, ils l’envoyaient jeter dans un gouffre voisin du mont Taygète, et qu’on appelait les Apothètes (36). Ils ne voyaient 114 aucun avantage, ni pour lui-même, ni pour l’État, à le laisser vivre, destiné, comme il l’était dès sa naissance, à n’avoir jamais ni santé ni vigueur. Les femmes, pour éprouver la constitution des nouveau-nés, ne les lavaient point avec de l’eau, mais avec du vin ; car les enfants épileptiques ou maladifs ne peuvent, dit-on, soutenir l’épreuve : le vin les fait tomber dans le marasme et mourir ; mais, s’ils ont une complexion saine, le vin leur donne, pour ainsi dire, une trempe plus forte, et il endurcit leur tempérament. Les soins que leur donnaient les nourrices étaient réglés par une sorte d’art : elles n’emmaillottaient point leurs nourrissons ; elles leur laissaient l’entière liberté de leurs membres, et elles permettaient à leurs formes de se dégager. C’est d’elles qu’ils apprenaient à n’être point délicats pour la nourriture, à se contenter des mets les plus simples, à ne s’effrayer ni des ténèbres ni de la solitude, à s’interdire les cris, la mauvaise humeur et les larmes, tous signes de faiblesse et de lâcheté. Aussi des étrangers achetaient-ils, pour leurs enfants, des nourrices de Lacédémone. Amycla, dit-on, la femme qui nourrit l’Athénien Alcibiade, était Spartiate ; mais Périclès, au rapport de Platon, donna au jeune homme, pour instituteur, un esclave nommé Zopyre, qui n’avait rien au-dessus des gens de son état, tandis que Lycurgue n’avait pas voulu que l’on confiât les enfants de Sparte à des esclaves achetés à prix d’argent, ni à des précepteurs mercenaires.
On n’était pas libre d’élever, d’instruire son fils comme on le voulait : tous les enfants qui avaient atteint l’âge de sept ans, il les prenait, et il les distribuait en différentes classes, pour être élevés en commun, sous la même discipline ; et il les accoutumait à jouer et à étudier ensemble. Chaque classe devait avoir pour chef celui d’entre eux qui avait le plus d’intelligence, et qui s’était montré le plus brave dans les luttes. C’est sur lui que les autres fixaient leurs regards ; ils exécutaient tous ses ordres, et 115 ils souffraient sans murmurer toutes les punitions qu’il infligeait. Cette éducation était donc proprement un apprentissage d’obéissance. Les vieillards assistaient à leurs jeux, et jetaient souvent entre eux des sujets de dispute et de querelle, afin de connaître à fond leur caractère, et de juger s’ils auraient de la hardiesse, et s’ils seraient incapables de fuir dans la bataille. Ils n’apprenaient, en fait de lettres, que l’indispensable ; tout le reste de leur instruction consistait à savoir obéir, à endurer courageusement la fatigue, à vaincre au combat. A mesure qu’ils avançaient en âge, on les appliquait à des exercices plus forts : on leur rasait la tête, on les habituait à marcher sans chaussure, et à jouer ensemble, la plupart du temps tout nus.
Parvenus à l’âge de douze ans, ils ne portaient plus de tunique, et on ne leur donnait qu’un manteau chaque année. Ils étaient sales, et ils ne se baignaient ni ne se parfumaient jamais, hormis certains jours, où on leur laissait goûter cette douceur. Chaque bande dormait dans la même salle, sur des jonchées qu’ils faisaient eux-mêmes, avec les bouts des roseaux qui croissent sur les bords de l’Eurotas : ils les cueillaient en les rompant de leurs mains seules, sans se servir d’aucun ferrement. L’hiver, ils étendaient sur la jonchée, et ils mêlaient aux bouts de roseaux des lycophons (37), comme on les appelle, matière à laquelle on attribue la vertu d’échauffer. C’était à cet âge que ceux qui s’étaient distingués commençaient à voir les amoureux s’attacher à leurs pas ; c’était alors aussi que les vieillards les surveillaient davantage, et se rendaient plus assidus à leurs exercices, à leurs combats et à leurs jeux ; et les vieillards le faisaient, non par manière d’acquit, mais avec autant d’intérêt que s’ils eussent été les pères, les instituteurs, les gouverneurs de tous les enfants. Aussi n’y avait-il pas un seul instant, pas un 116 seul endroit, où l’enfant qui faisait une faute ne trouvât quelqu’un pour le reprendre et le châtier. Ajoutez que les maîtres de l’enfance se choisissaient parmi les plus gens de bien. Les maîtres donnaient pour chef à chaque bande le plus sage et le plus courageux d’entre les irènes (38). Irènes est le nom qu’ils donnent à ceux qui, depuis deux ans, sont sortis de l’enfance ; les plus grands enfants s’appellent mellirènes (39). L’irène dont je parle, âgé de vingt ans, marche à la lutte en tête de sa bande ; quant aux choses domestiques, il dispose des siens pour le service de la table : il enjoint aux plus forts d’apporter du bois ; aux plus petits, des légumes ; et, ce qu’ils apportent, ils l’ont dérobé ou en escaladant les jardins, ou en se glissant dans des salles de repas publics avec autant de précaution que d’adresse. Celui qui se laissait surprendre était frappé rudement, pour sa négligence ou sa maladresse. Ils dérobent également tout ce qu’ils peuvent trouver de viandes ; et ils savent à merveille profiter des occasions : c’est sur ceux qui dorment ou font mal le guet, qu’ils exercent leurs larcins. Celui qu’on surprend est puni du fouet, et forcé déjeuner ; ils ne font même ordinairement qu’un léger repas, afin qu’obligés de fournir eux-mêmes à leurs besoins, l’audace et la ruse soient pour eux une nécessité. C’était là le but principal qu’on se proposait, en leur épargnant la nourriture : un motif accessoire, dit-on, c’était de les faire grandir ; car le corps croît en hauteur, lorsque les esprits animaux n’ont pas à élaborer cette quantité d’aliments dont le poids les captive et les déprime, ou ne leur donne de champ qu’en largeur : ils s’élèvent facilement, à cause de leur légèreté, et le corps s’allonge sans nulle entrave et sans nul obstacle. C’est là encore, pense-t-on, une cause de la beauté : des natures minces et déliées obéissent mieux aux lois d’une belle conformation, tandis que 117 celles que chargent l’embonpoint et un excès de nourriture y résistent, par leur pesanteur. On a observé de même que les enfants dont les mères ont été purgées pendant leur grossesse ont la taille plus âne et sont plus beaux, parce que la matière dont leur corps est formé est plus légère, et reçoit mieux l’impression qui doit la façonner (40). Mais ne décidons rien sur la question ; et que d’autres recherchent la cause de ce phénomène.
Voici un exemple de la crainte extrême qu’avaient ces enfants de voir leurs larcins découverts. Un d’eux avait dérobé un renardeau, et il l’avait caché sous sa robe : il se laissa déchirer le ventre, par les ongles et les dents de l’animal, sans jeter un cri, et il mourut sur la place, pour garder le secret. Ce fait n’est pas incroyable, à en juger par les jeunes Spartiates d’aujourd’hui : j’en ai vu, plus d’une fois, qui expiraient sous les verges, sur l’autel de Diane Orthia (41).
L’irène, après le souper, et avant de quitter la table, ordonnait à quelqu’un des enfants déchanter ; il proposait à un autre quelques questions : par exemple, quel était le plus homme de bien de la ville, ou encore ce qu’il fallait penser de telle action. Par là on les accoutumait, dès leur enfance, à juger du bien et du mal, et à s’enquérir des mœurs des citoyens ; car, hésiter de répondre à ces questions : Qui est bon citoyen ? Qui n’a pas une bonne réputation ? c’était, au jugement des Spartiates, la mar-que d’un naturel lâche, qu’aucun sentiment d’honneur n’excitait à la vertu. La réponse devait être accompagnée de sa raison et de sa preuve, et renfermée en quelques mots pertinents et précis. Celui qui répondait négligemment était puni : l’irène le mordait au pouce. Souvent c’était en présence des vieillards et des magistrats, que 118 l'irène châtiait les enfants, afin qu’ils pussent juger s’il punissait avec raison et ainsi qu’il appartenait. On ne l’arrêtait jamais pendant qu’il infligeait la peine ; mais, après que les enfants s’étaient retirés, il était puni à son tour, s’il avait montré ou une sévérité outrée, ou trop de laisser-aller et d’indulgence. Les amoureux partageaient la honte ou la gloire des enfants auxquels ils s’étaient attachés ; et l’on rapporte qu’un enfant qui se battait contre un autre, ayant laissé échapper un cri qui prouvait un manque de courage, l’amoureux fut mis à l’amende par les magistrats. L’amour était si chaste à Lacédémone, que les femmes les plus honnêtes s’attachaient aussi à de jeunes filles ; mais la jalousie était inconnue, et ces attachements étaient une source d’amitié entre ceux qui aimaient les mêmes personnes : ils travaillaient tous à l’envi à qui rendrait l’ami plus vertueux.
On formait les enfants à une manière de parler vive et piquante, assaisonnée de grâce, et qui renfermât beaucoup de sens en peu de paroles. Lycurgue, comme nous l’avons dit, avait donné à la monnaie de fer un grand poids et peu de valeur : il fit tout le contraire pour la monnaie du langage ; car il voulut qu’elle contînt, dans un petit nombre de mots simples, beaucoup de sens et des pensées d’un grand prix. Il accoutumait les enfants, par un long silence, à se montrer sentencieux et serrés dans leurs reparties ; car, de même que la débauche énerve l’homme et le rend impuissant, de même l’intempérance de la langue rend le discours lâche et vide de sens. Un Athénien se moquait, un jour, devant Agis, roi de Sparte, des courtes épées des Lacédémoniens, et il disait que les bateleurs les avalent sans peine en plein théâtre. « Hé bien, c’est avec ces courtes épées, répondit Agis, que nous atteignons si loin nos ennemis. » De même il m’est avis que le discours laconien, malgré sa brièveté, va très-bien au but, et pénètre dans la pensée des auditeurs.
119 Lycurgue était lui-même très-concis dans son langage, et très-sentencieux, à en juger par les réponses qu’on a conservées de lui. Voici un de ses mots sur le gouvernement. Un homme lui conseillait d’établir la démocratie à Lacédémone : « Commence par mettre la démocratie dans ta maison. » En voici un autre, sur les sacrifices. On lui demandait pourquoi il n’avait prescrit que des victimes si petites et de si mince valeur : « Afin, dit-il, que nous ayons toujours de quoi honorer les dieux. » Il dit, à propos des luttes gymnastiques : « Je n’ai défendu aux citoyens que les combats où l’on tend les mains. » On cite de lui d’autres réponses semblables, qu’il avait faites dans des lettres à ses concitoyens. « Comment pourrons-nous repousser l’incursion des ennemis ?— Si vous demeurez pauvres ; si personne ne convoite une part plus grande que celle des autres. » Et, au sujet des murailles : « Une ville n’est jamais sans murailles, quand elle est environnée non de briques, mais d’hommes de cœur. » Au reste, on ne saurait ni nier ni affirmer sans hésitation l’authenticité de ces lettres et d’autres semblables.
Quant à l’aversion des Lacédémoniens pour les longs discours, c’est ce que prouvent les bons mots que je vais rapporter. Un homme disait un jour, à contre-temps, des choses qui ne manquaient pas de bon sens. « Mon ami, lui dit le roi Léonidas, tu tiens, hors de propos, de fort bons propos. » On demandait à Charilaüs, neveu de Lycurgue, pourquoi Lycurgue avait fait si peu de lois. « C’est, répondit-il, qu’il faut peu de lois à des gens qui parlent peu. » On blâmait le sophiste Hécatée (42), qui avait été admis à un repas commun, de n’y pas prononcer un mot. « Celui qui sait parler, dit Archidamidas, sait aussi à quel instant il faut parler. » Voici des exemples de ces reparties piquantes où la grâce, comme je l’ai dit 120 plus haut, tient aussi sa place. Démarate, importuné par les questions déplacées d’un faquin, et l’entendant demander sans cesse quel était le plus homme de bien de Lacédémone, lui répondit : « Celui qui te ressemble le moins. » On louait, devant Agis, l’équité des jugements que portaient les Éléens aux fêtes d’Olympie (43). « Belle merveille, dit-il, que les Éléens soient, en cinq ans, justes un jour ! » Un étranger faisait montre de dévouement aux Spartiates : « Dans notre ville, disait-il, on m’appelle l’ami des Lacédémoniens. — Il vaudrait mieux, dit Théopompe, qu’on t’y appelât l’ami de tes concitoyens. » Un rhéteur athénien traitait les Spartiates d’ignorants. « Tu as raison, dit Plistonax, fils de Pausanias ; car nous sommes les seuls, dans la Grèce, qui n’ayons appris de vous rien de mal. » « Combien êtes-vous de Spartiates ? demandait-on à Archidamidas. — Assez, mon ami, pour chasser les méchants. »
On peut, à leurs plaisanteries même, juger de leur habitude de ne rien dire d’inutile, et de ne laisser échapper aucune parole qui ne renfermât une pensée de quelque valeur. On proposait à un Spartiate d’aller entendre un homme qui imitait le rossignol. « J’ai entendu. dit-il, le rossignol lui-même. » Un autre, après avoir lu cette épitaphe :
Tandis qu’ils éteignaient la tyrannie, l’impitoyable Mars
Fit d’eux sa proie ; et ils périrent aux portes de Sélinonte.
« Ils avaient bien mérité leur mort, dit-il ; car ils devaient laisser brûler la tyrannie tout entière (44). » On promettait à un jeune homme de lui donner des coqs qui se faisaient tuer en combattant. « Je n’en veux point, dit-il ; donne-m’en de ceux qui tuent en combattant. » Un autre, voyant des hommes qui s’en allaient à la cam- 121 pagne dans des litières : « A Dieu ne plaise, dit-il, que je m’asseye jamais en une place d’où je ne pourrais me lever devant un vieillard ! » Tel était leur sentencieux langage. Aussi a-t-on pu dire, avec raison, que laconiser consiste moins dans l’application aux exercices du corps, que dans l’amour de la sagesse.
Ils s’adonnaient à l’étude du chant et à la poésie lyrique avec la même ardeur qu’ils mettaient à chercher l’élégance et la pureté du langage. Il y avait, dans leurs chants, un aiguillon qui excitait le courage, et qui inspirait l’enthousiasme et les belles actions. Le style en était simple et mâle, les sujets graves et propres à former les mœurs. C’était, le plus souvent, l’éloge et l’apothéose de ceux qui étaient morts pour Sparte ; c’était la censure de ceux qui avaient montré de la peur, et dont on dépeignait la vie triste et malheureuse ; c’était, selon la convenance des âges, ou la promesse d’être un jour vertueux, ou le fier témoignage de l’être maintenant. Il ne sera pas hors de propos d’expliquer ma pensée par un exemple. Dans les fêtes publiques, il y avait trois chœurs, suivant les trois différents âges. Le chœur des vieillards entonnait ainsi le chant :
Nous avons été jadis jeunes et braves.
Le chœur des jeunes gens répondait :
Nous le sommes maintenant. Approche, tu verras bien !
Le troisième chœur, celui des enfants, disait, à son tour :
Et nous un jour le serons, et bien plus vaillants encore.
En général, si l’on examine les poésies des Lacédémoniens, dont quelques-unes se sont conservées jusqu’à nous, et les airs militaires qu’ils chantaient sur la flûte quand ils marchaient à l’ennemi, on reconnaîtra que 122 Terpandre (45) et Pindare n’ont pas eu tort de faire du courage le compagnon de la musique. Le premier dit, en pariant de Lacédémone :
Là fleurissent et le courage des guerriers, et la muse harmonieuse,
Et la justice protectrice des cités.
Et Pindare : « C’est là qu’on voit des conseils de vieillards, et des guerriers vaillants la pique à la main, et des chœurs, et des chants, et des fêtes. » Tous deux ils nous représentent les Spartiates aussi passionnés pour la musique que pour la guerre. C’est qu’en effet,
Il y a deux choses qui se valent : tenir le fer, et bien manier la lyre,
comme dit le poète laconien (46).
Avant le combat, le roi sacrifiait toujours aux Muses, sans doute pour rappeler aux soldats l’éducation qu’ils avaient reçue et le jugement qu’on porterait d’eux, et pour les animer, par ce souvenir, à braver les dangers, et à faire des actions dignes de mémoire. C’est aussi dans ces occasions qu’on relâchait, en faveur des jeunes gens, la rigueur de la discipline : on ne les empêchait plus d’avoir soin de leur chevelure, d’orner leurs habits et leurs armes ; on aimait à les voir, comme déjeunes coursiers, attendre la bataille, l’œil étincelant d’audace et d’orgueil. Ces cheveux, dont ils prenaient tant de soin dès l’adolescence, ils les soignaient encore davantage aux jours du danger ; ils les parfumaient, et ils les séparaient en deux, se remettant en mémoire le mot de Lycurgue : qu’une longue chevelure pare la beauté, et qu’elle rend la 123 laideur plus terrible. Leurs exercices étaient plus doux dans les camps que dans les gymnases, leur genre de vie moins dur et sujet à moins d’exigences ; et les Spartiates étaient le seul peuple au monde pour qui la guerre fût un délassement des exercices qui les préparaient à la guerre.
Quand l’armée était rangée en bataille, et qu’on se trouvait en face de Γ ennemi, le roi immolait une chèvre, et il ordonnait à tous les soldats de mettre des couronnes sur leur tête, et aux musiciens de jouer sur la flûte l’air de Castor ; lui-même il entonnait le chant de guerre, signal de la charge. C’était un spectacle à la fois majestueux et terrible, de les voir marcher en cadence, au son de la flûte, chacun à son rang de bataille ; personne ne rompait ; pas une âme n’était troublée par la crainte : c’était d’un pas grave et d’un air joyeux qu’ils allaient, au son de la musique, affronter le péril. C’est qu’il est vraisemblable que des hommes, avec les sentiments qui les animaient, ne sont agités ni par la crainte ni par la colère ; ils sont pleins d’assurance, d’espoir et d’audace, et ils comptent sur la protection des dieux.
Le roi marchait à l’ennemi, accompagné d’un guerrier ayant vaincu dans les jeux de la Grèce, et ayant remporté une couronne. On conte, à ce sujet, qu’un athlète Spartiate refusa une somme considérable qu’on lui offrait, pour l’engager à ne pas combattre aux jeux olympiques. Il terrassa son adversaire, non sans de rudes efforts. « Quel si grand avantage, ô Laconien ! lui dit quelqu’un, as-tu gagné à ta victoire ? » Il répondit, en souriant : « Je combattrai en bataille devant le roi. »
Quand ils avaient mis en déroute l’ennemi, et qu’ils étaient vainqueurs, ils ne poursuivaient les fuyards qu’autant qu’il le fallait pour assurer l’avantage. Ils s’arrêtaient alors, persuadés qu’il n’était ni généreux, ni digne d’un peuple grec, de tailler en pièces et de massacrer des gens qui s’avouent vaincus, et qui ont lâché 124 pied : conduite non moins utile que noble et digne des grandes âmes ; car ceux qui combattaient contre eux, voyant qu’ils faisaient main basse sur tout ce qui résistait, et qu’ils épargnaient les fuyards, trouvaient plus d’avantage à fuir qu’à leur tenir tête.
Hippias (47) le sophiste dit que Lycurgue fut lui-même un grand homme de guerre, et qu’il se trouva à plusieurs expéditions. C’est à Lycurgue que Philostéphanus (48) attribue la division de la cavalerie en ulames (49). L’ulame, tel qu’il l’avait constitué, était composé de cinquante cavaliers et formait un carré. Mais Démétrius de Phalère prétend que Lycurgue ne prit jamais en main les armes, et qu’il établit son gouvernement en temps de paix. Il est certain que l’idée d’instituer la trêve olympique prouve son caractère doux et porté à la paix. Toutefois quelques écrivains, au rapport d’Hermippus (50), disent que Lycurgue, dans le commencement, n’y songeait pas, et qu’il n’en avait rien dit à Iphitus : il était venu aux jeux pendant ses voyages, et en simple spectateur. Mais il entendit, derrière lui, comme la voix d’un homme qui le gourmandait, avec un accent de surprise, de ce qu’il n’obligeait pas ses concitoyens à prendre part à une fête si solennelle. Il se retourna, pour voir qui lui parlait, et il ne vit personne : aussi prit-il ces paroles pour un avertissement des dieux. Il alla trouver Iphitus, et régla avec lui toute l’ordonnance des fêtes, dont il augmenta l’éclat et assura pour longtemps la célébration.
L’éducation, à Sparte, soumettait à ses prescriptions les hommes faits eux-mêmes. On ne laissait à personne la liberté de vivre à son gré. La ville était comme un 125 camp : on y menait le genre de vie déterminé par la loi ; chacun y avait son emploi dans l’État, et tous vivaient avec cette pensée, qu’ils ne s’appartenaient pas à eux-mêmes, mais à la patrie. Quand ils n’avaient pas reçu d’autre ordre particulier, et qu’ils n’avaient rien à faire, ils surveillaient les enfants, leur enseignaient quelque chose d’utile, ou ils s’instruisaient eux-mêmes auprès des vieillards ; car, de tous ces biens et de tous ces avantages dont Lycurgue avait fait jouir ses concitoyens, un des plus grands, c’était cette abondance de loisir qu’ils durent à la défense de s’occuper d’aucune espèce d’ouvrage mercenaire. Ils n’avaient pas besoin de travailler, de se donner de la peine, pour amasser des richesses : Lycurgue les avait rendues inutiles, et, par conséquent, méprisables. Les Hilotes labouraient pour eux la terre, et en payaient un revenu fixe. Un Spartiate se trouvait à Athènes, un jour qu’on y rendait la justice ; il entendit parler d’un homme qu’on venait de condamner pour oisiveté, et qui s’en retournait chez lui, accompagné de ses amis en proie, comme lui-même, à la douleur et à un violent chagrin. « Montrez-moi, demanda le Spartiate à ses voisins, où est cet homme qu’on punit d’avoir vécu en homme libre. » Tant c’était à leurs yeux chose basse et servile d’exercer les arts mécaniques, et d’amasser des richesses ! Les procès sortirent de Sparte avec l’argent ; et rien n’était plus naturel : il n’y avait plus ni richesse ni pauvreté ; l’égalité avait banni la disette, et la frugalité entretenait l’abondance. Ce n’étaient que danses, que festins et banquets, que passe-temps de chasse, exercices .de gymnase, entretiens communs, tout le temps qu’on n’était point en guerre.
Ceux qui avaient moins de trente ans n’allaient jamais au marché : ils faisaient faire par leurs parents, ou par leurs amoureux, les provisions nécessaires au ménage. Les vieillards auraient eu honte de donner trop de temps à des soins de cette espèce : il leur fallait passer la plus 126 grande partie du jour dans les gymnases, ou dans les lieux nommés leschées. C’est aux leschées qu’ils se réunissaient pour converser. Le temps s’y passait en propos de vertu, et jamais il n’y était question des moyens de trafiquer et de s’enrichir. Les sujets ordinaires de ces entretiens étaient l’éloge des belles actions et la censure des mauvaises ; et ils y mettaient un ton de plaisanterie et de gaieté, qui faisait passer la réprimande et goûter la leçon.
Lycurgue lui-même n’était pas d’une austérité qui ne se déridât jamais ; et ce fut lui qui consacra, selon Sosibius (51), une petite statue du Rire. Il voulait que la gaieté se mêlât aux banquets publics et à tous les exercices, comme un doux assaisonnement du travail et de la table. En un mot, il accoutuma les citoyens à ne vouloir pas, à ne pas même savoir vivre seuls, mais à être, comme les abeilles, toujours étroitement unis à l’intérêt public, toujours rangés autour de leurs chefs, et hors d’eux-mêmes, peu s’en faut, par une sorte de ravissement divin et d’amour de la gloire, qui transportait leurs âmes. Ils étaient tout entiers à la patrie : on le reconnaît assez à quelques-unes de leurs paroles. Pédarète n’avait pas été choisi pour un des trois cents : il s’en retourna de l’assemblée, tout rayonnant de satisfaction, et joyeux, eût-on dit, de ce que Sparte avait trois cents citoyens meilleurs que lui. Polycratidas était député avec d’autres, auprès des généraux du roi de Perse. « Venez-vous de votre chef, demandèrent ceux-ci, ou de la part de votre république ? — Si nous réussissons, dit Polycratidas, c’est de la part de notre république ; sinon, c’est de notre chef. » Des Amphipolitains, qui étaient venus à Lacédémone, faisaient visite à Argiléonis, mère de Brasidas. Elle leur demanda si son fils avait péri avec courage, et en digne enfant de Sparte. Les étrangers donnèrent au 127 guerrier de magnifiques éloges ; et Sparte, à les entendre, n’avait plus de citoyen aussi brave : « Ne dites pas cela, mes amis, dit Argiléonis. Brasidas était un homme de cœur ; mais Lacédémone a bien d’autres citoyens plus braves encore que Brasidas. »
Lycurgue, comme nous l’avons dit, avait d’abord composé le sénat de ceux qui l’avaient secondé dans son entreprise. Plus tard, il régla qu’à la mort d’un sénateur, on choisirait, pour le remplacer, le plus vertueux des citoyens qui auraient passé soixante ans. C’était bien la lutte la plus glorieuse qui fût au monde, et la plus digne de l’effort des adversaires. Là, il ne s’agissait pas de choisir entre les agiles le plus agile, entre les forts le plus fort, mais le plus sage et le phis vertueux entre les vertueux et les sages (52). Et c’était pour jouir, en quelque façon, durant la vie entière, du prix de la vertu : ce prix, c’était une souveraine autorité dans l’État, le droit de disposer de la mort et de la réputation des citoyens, et, en un mot, de leurs plus grands intérêts.
e.
Voici comment se faisait l’élection.
Le peuple s’assemblait sur la place publique : des hommes choisis s’enfermaient dans une maison voisine, d’où ils ne pouvaient voir personne, et où on ne pou-\ait les apercevoir ; ils entendaient seulement les acclamations de l’assemblée, car c’était par des cris que le peuple, comme dans les autres cas, donnait son suffrage. Les compétiteurs n’étaient pas introduits tous à la fois dans l’assemblée : ils traversaient la place l’un après l’autre, en silence, selon le rang que le sort leur avait désigné. Ceux qui étaient enfermés dans la maison marquaient à chaque fois, sur des tablettes, le degré de l’acclamation, sans savoir pour lequel des candidats on criait, sinon que c’était pour le premier, pour le 128 second, pour le troisième, et ainsi de suite, selon l'ordre où ils entraient dans l’assemblée. Celui qui avait fait pousser la clameur la plus soutenue et la plus forte, ils le déclaraient sénateur. Le nouvel élu se couronnait de fleurs, et il allait dans les temples, rendre grâces aux dieux. A sa suite, marchaient une foule déjeunes gens, louant à l’envi et exaltant sa vertu, et une troupe de femmes qui chantaient des hymnes en son honneur, et qui le félicitaient d’avoir vécu dans la sagesse. Chacun de ses amis lui servait une collation, en lui disant : « La ville honore ta vertu de cette table. » Quand il les avait tous visités, il se rendait à la salle des repas publics, où les choses se passaient à l’ordinaire, excepté qu’on lui servait deux portions, dont il mettait l’une à part. Après le souper, ses parentes se présentaient aux portes de la salle. Il appelait celle qu’il estimait le plus, et il lui donnait la portion qu’il avait gardée : « J’ai reçu, disait-il, cette portion comme prix de la vertu ; et je te la donne.» Et celle-là était accompagnée chez elle par les autres femmes, et recevait, elle aussi, de grands honneurs.
Il n’y a pas moins de sagesse dans les lois de Lycurgue sur les funérailles. D’abord, pour bannir des esprits toute superstition, il ne défendit pas d’enterrer les morts dans la ville, ni même de placer les tombeaux auprès des temples. C’était le moyen d’accoutumer les jeunes gens au spectacle de la mort, et de les empêcher de se troubler ou de frémir d’horreur à son aspect, et de croire qu’on est souillé pour avoir touché un cadavre, ou pour avoir passé près d’un sépulcre. En second lieu, il ne permit de rien enterrer avec les morts : on les enveloppait d’un drap rouge et de feuilles d’olivier. Il était défendu d’inscrire sur le tombeau le nom du mort, excepté pour le guerrier qui avait péri à la bataille, ou pour la femme consacrée au culte religieux. Lycurgue borna à onze jours la durée du deuil : au douzième jour, on était tenu de faire un sacrifice à Cérès, et le 129 deuil cessait. C’est que Lycurgue ne voulait pas les laisser un seul instant dans l’oisiveté et dans l’inaction. Il unissait toujours, aux devoirs de nécessité, un encouragement pour la vertu, une critique du vice ; et il n’y avait pas de coin dans la ville qu’il ne remplit d’exemples. C’est parmi ces exemples que les citoyens étaient élevés : ils les avaient sans cesse devant les yeux ; et c’était une force invincible qui les entraînait au bien, et qui les y façonnait sans cesse.
Voilà pourquoi il ne permit pas indifféremment au premier venu de voyager et de courir le monde. Il craignait que les citoyens n’apportassent avec eux les mœurs des autres pays et des exemples de vie licencieuse, et qu’ils ne se fissent, sur le gouvernement, des idées contraires aux siennes. Bien mieux, il chassa de Sparte tous les étrangers qui y venaient sans but utile (53) ; non qu’il craignît, comme l’a cru Thucydide, qu’ils imitassent la forme de son gouvernement, et qu’ils apprissent à pratiquer la vertu, mais plutôt de peur qu’ils ne fussent, à Sparte, des maîtres de vice. En effet, avec des personnes nouvelles, il entre nécessairement aussi dans une ville de nouveaux propos : or, à propos nouveaux nouvelles façons de voir ; et ces sentiments ne manquent jamais de faire germer une foule de passions et de désirs, qui troublent l’ordre politique, comme, dans la musique, les faux tons détruisent l’harmonie. Il fallait donc, pensait Lycurgue, prémunir une ville contre la corruption des mœurs, avec plus de soin encore qu’on n’en repousse les personnes infectées de maladies contagieuses.
Il n’y a, dans ce qu’on vient de voir, aucune trace de l’injustice et de la violence qu’on reproche quelquefois aux lois de Lycurgue. Elles étaient, dit-on, très-propres à inspirer du courage, mais fort peu à faire 130 pratiquer la justice. C’est probablement ce qu’on nomme chez eux la cryptie (54), si toutefois cet établissement est de Lycurgue, comme le prétend Aristote, qui aura fait concevoir à Platon lui-même une mauvaise opinion du gouvernement de la ville et de son législateur.
Voici en quoi consistait la cryptie.
Les magistrats envoyaient, de temps en temps, les jeunes gens qui semblaient le plus avisés, courir par la campagne, armés seulement de poignards, et ne portant que les vivres nécessaires. Disséminés çà et là, pendant le jour, dans des endroits couverts, ils s*y tenaient blottis, et ils s’y livraient au repos ; la nuit arrivée, ils en sortaient, pour se répandre sur les grands chemins, et pour égorger les Hilotes qu’ils rencontraient. Quelquefois aussi ils couraient les champs pendant le jour, tuant les plus forts et les plus robustes des Hilotes (55).
Thucydide, dans sa Guerre du Péloponnèse (56), raconte que les Spartiates avaient choisi, pour les affranchir, ceux des Hilotes qui s’étaient distingués par leur courage : ils les avaient couronnés de fleurs, et ils les avaient menés dans les temples remercier les dieux de leur liberté ; mais, bientôt après, tous les affranchis disparurent ; et ils étaient plus de deux mille ! et personne ne put jamais, ni dans le temps ni plus tard, dire comment ils étaient morts ! On dit même, et Aristote atteste le fait, que les éphores, en prenant possession de leur charge, commençaient par déclarer la guerre aux Hilotes, afin que ce ne fut pas un sacrilège de les tuer. Les Spartiates les traitaient, partout et toujours, avec 131 une extrême dureté. Ils les forçaient de boire avec excès, et les menaient ensuite dans les salles des repas communs, pour montrer aux jeunes gens ce que c’est que l’ivresse. Ils les obligeaient à chanter des chansons, à danser des danses, indécentes et ridicules, et ils leur interdisaient tout ce que ces amusements peuvent avoir d’honnête. Aussi dit-on que, longtemps après Lycurgue, lors de l’expédition des Thébains dans la Laconie, les Hilotes refusaient de chanter les poésies de Terpandre, d’Alcman (57), de Spendon le Lacédémonien (58). « Nos maîtres, disaient-ils, nous l’ont défendu. »
Par conséquent, c’est caractériser avec assez de justesse un tel gouvernement, que de dire, comme on l’a fait, qu’à Lacédémone les hommes libres le sont autant qu’on peut l’être, et que les esclaves sont dans l’extrême esclavage. Pour moi, je pense que les Spartiates ne se livrèrent à cet excès d’atrocité que longtemps après Lycurgue. Mais les cruautés durent redoubler après le grand tremblement de terre (59), dont les Hilotes profitèrent pour se soulever, de concert avec les Messéniens : révolte qui causa par tout le pays des maux affreux, et qui mit Sparte dans un très-grand péril. Je ne saurais imputer à Lycurgue un aussi exécrable forfait que la cryptie ; et je juge de son caractère par la douceur et la justice qu’il montra dans toute sa conduite, et dont la divinité même a rendu témoignage.
Quand l’esprit de ces institutions nouvelles eut commencé à s’incorporer aux mœurs des citoyens, et que la forme du gouvernement eut pris assez de consistance pour pouvoir se maintenir et se conserver d’elle-même, alors, comme Platon dit que Dieu, après avoir formé le monde, éprouva une joie vive en lui voyant faire ses pre- 132 miers mouvements (60), de même Lycurgue, charmé de la beauté et de la majesté de ses lois, et ravi de les voir, pour ainsi dire, marcher seules et remplir leur destination, désira leur assurer, autant que le pouvait l’hu¬maine prévoyance, une durée immortelle et une inviolable immutabilité. Il assembla tous les citoyens : il leur dit que ce gouvernement était, sous tous les rapports, organisé comme il fallait, pour leur bonheur et leur vertu ; qu’il ne restait qu’un point, à la vérité le plus important de tous, et qu’il ne voulait le régler qu’après avoir consulté l’oracle d’Apollon. Il les exhorta donc à observer fidèlement les lois qu’il leur avait données, sans y rien changer ni altérer, jusqu’à son retour de Delphes, s’engageant à exécuter lui-même alors ce que le dieu aurait prescrit. Ils promirent tous une entière obéissance, et ils le pressèrent de partir. Lycurgue fit prêter serment aux deux rois et aux sénateurs, puis à tous les citoyens, de maintenir et de conserver, jusqu’à son retour, la forme de gouvernement qu’il avait établie ; et ensuite il partit pour Delphes. Arrivé auprès de l’oracle, il fit un sacrifice au dieu, et il demanda si ses lois étaient assez bonnes pour faire le bonheur des Spartiates, et pour les rendre vertueux. Apollon répondit que ces lois étaient excellentes, et que Sparte, tant qu’elle garderait les institutions de Lycurgue, resterait illustre entre toutes les cités (61).
Lycurgue mit par écrit la réponse de l’oracle, et il l’envoya à Lacédémone. Il fit ensuite un second sacrifice, embrassa ses amis et son fils ; et, afin de ne jamais dégager ses concitoyens du serment qu’ils avaient fait, il résolut de se laisser mourir. Il était à cet âge où l’homme est assez vigoureux pour vivre encore, et mûr aussi 133 pour mourir s’il veut (62) ; il voyait, d’ailleurs, presque tous ses souhaits heureusement réalisés. Il se laissa donc mourir en s’abstenant de manger, persuadé que la mort d’un homme d’État ne doit pas être inutile à ses concitoyens, ni la fin de sa vie oisive, et qu’il y a place, dans cet instant suprême, pour la vertu et pour l’action. Il pensa qu’après les grandes choses qu’il avait exécutées, la mort serait la consommation de son bonheur, en même temps qu’elle garantirait aux citoyens, qui avaient juré d’observer ses lois jusqu’à son retour, la durée de tous les biens qu’il leur avait procurés pendant sa vie.
Il ne se trompa point dans ses conjectures. Sparte tint le premier rang entre les cités de la Grèce, par la sagesse de son gouvernement et par sa gloire, durant les cinq cents années qu’elle observa les lois de Lycurgue. Aucun des quatorze rois qui suivirent, depuis le législateur jusqu’à Agis, fils d’Archidamus, ne fit de changement à ces lois ; car l’établissement des éphores, loin de relâcher les ressorts du gouvernement, ne fit que les tendre mieux : il semblait que ce fût tout avantage pour le peuple ; mais la force de l’aristocratie s’en accrut encore. Ce fut sous le règne d’Agis que l’argent commença à se glisser dans Sparte, et, avec l’argent, l’avarice et la cupidité. C’est alors que Lysandre, tout incapable qu’il fût de se laisser prendre lui-même à l’appât de l’or, remplit sa patrie de l’amour des richesses et du luxe. Les trésors qu’il avait rapportés de la guerre finirent par triompher des lois de Lycurgue ; mais, tant que les lois de Lycurgue furent en vigueur, Sparte fut moins une cité sagement gouvernée, que la maison bien réglée d’un homme sage et religieux ; ou plutôt, comme les poètes feignent qu’Hercule, avec sa peau de lion et sa massue, parcou- 134 rait l’univers pour châtier les scélérats et les tyrans farouches, de même Sparte, avec une simple scytale (63) et une pauvre cape, commandait à toute la Grèce, qui se soumettait volontairement à son empire : elle détruisait les pouvoirs injustes et les tyrannies qui opprimaient les peuples ; elle mettait fin, par son arbitrage, aux guerres, aux séditions, et le plus souvent même sans remuer un bouclier ; car elle n’avait besoin que d’envoyer un ambassadeur, et tous se soumettaient aux injonctions de cet homme, comme on voit les abeilles, dès que leur roi (64) paraît, s’élancer, se presser en ordre autour de lui. Tant il y avait d’imposante autorité dans les institutions de Sparte et dans sa justice !
Je m’étonne, après cela, qu’on dise que les Lacédémoniens savaient obéir, mais non point commander ; et je ne comprends pas les louanges qu’on fait d’un mot du roi Théopompe. Quelqu’un disait, devant lui, que Sparte se maintenait parce que les rois y savaient commander. « C’est plutôt, dit Théopompe, parce que les citoyens y savent obéir. » Les peuples, suivant moi, ne restent pas longtemps soumis à ceux qui ne savent pas commander ; la soumission des sujets est le fruit de la science des chefs : qui conduit bien se fait bien suivre ; et, comme la perfection de l’art hippique est de rendre le cheval doux et docile au frein, l’œuvre de la science royale consiste à former les hommes à l’obéissance.