Vies parallèles (sélection : Lycurgue, Numa, Solon, Aristide, Périclès, les Catons, Alexandre, César, Cicéron) (page 3)
Ce n’était point assez, pour les Lacédémoniens, de persuader la soumission aux autres peuples : on se disputait l’honneur de les avoir pour chefs, et de suivre leurs ordres. Les étrangers ne leur envoyaient demander ni vaisseaux, ni argent, ni troupes, mais seulement un général Spartiate ; et, quand ils l’avaient, ils se sentaient, devant lui, pénétrés de respect et de crainte, 135 C’est ainsi que les Siciliens obéirent à Gylippe, les Chalcidiens à Brasidas, et tous les Grecs de l’Asie à Lysandre, à Callicratidas et à Agésilas. Les généraux Spartiates étaient appelés gouverneurs et réformateurs des peuples et des rois de tous les pays du monde ; et Sparte apparaissait comme une maîtresse ou une institutrice dans l’art de bien vivre et de bien régler l’État. C’est là, je crois, ce que raille Stratonicus (65), quand il décrète et ordonne plaisamment que les Athéniens célébreront des mystères et des fêtes religieuses, et que les Éléens donneront des jeux publics, en quoi ils excellaient ; et que, s’ils font des fautes, ils seront fouettés par les Lacédémoniens. Ce n’est là qu’un mot pour rire ; mais Antisthène (66) le socratique, voyant les Thébains s’enorgueillir de leur victoire de Leuctres, dit sérieusement qu’ils ressemblaient à des écoliers tout glorieux d’avoir battu leur précepteur.
Pourtant l’objet principal de Lycurgue n’avait pas été de laisser Sparte à la tête de nombreux sujets. Persuadé que le bonheur d’une cité, comme celui d’un particulier, est le fruit de la vertu et de l’harmonie qui règne en elle, il la régla, la disposa de façon que les citoyens, toujours libres et se suffisant à eux-mêmes, se maintinssent aussi longtemps qu’il serait possible dans la pratique de la vertu. C’est sur ce plan qu’imaginèrent leurs républiques Platon, Diogène, Zénon, et tous ceux dont on vante les conceptions politiques ; mais ils n’ont laissé que des écrits et des discours, tandis que Lycurgue a mis au monde, non point dans des écrits ni dans des discours, mais en réalité, une république inimitable, il a convaincu d’erreur ceux qui prétendent que le sage, tel qu’il est défini par les philosophes, ne saurait exister : il leur a fait voir une ville entière soumise aux règles de la philosophie. Aussi sa gloire l’emporte-t-elle, et à 136 juste titre, sur celle de tous les fondateurs de républiques dans la Grèce (67).
Voilà pourquoi Aristote a dit que Lycurgue ne reçoit pas, à Lacédémone, tous les honneurs qu’il a mérités, encore qu’on lui en rende d’extraordinaires. En effet, on lui a élevé un temple, et tous les ans on lui offre des sacrifices comme à un dieu. On dit aussi que, lorsque ses restes furent apportés à Lacédémone, la foudre tomba sur son tombeau. C’est ce qui n’est arrivé à aucun homme illustre, hormis, longtemps après, à Euripide, mort et enseveli près d’Aréthuse en Macédoine : témoignage bien glorieux, et qui justifie les admirateurs d’Euripide, qu’une distinction qu’il a partagée lui seul, après la mort, avec l’homme le plus saint et le plus chéri des dieux.
Lycurgue, suivant les uns, mourut à Cirrha (68) ; mais Apollothémis (69) prétend qu’il se fit porter en Élide ; Timée (70) et Aristoxène (71) assurent qu’il finit ses jours en Crète ; Aristoxène même ajoute que les Crétois de Pergamie montrent son tombeau, près du grand chemin. Il laissa, dit-on, un fils unique, Antiorus (72), qui mourut sans enfants, et qui fut le dernier de sa race. Les amis et les parents de Lycurgue instituèrent une fête anniversaire, où ils se rassemblaient pour honorer sa mémoire, et qui subsista longtemps : ces jours d’assemblée se nommaient lycurgides. Aristocrates (73), fils d’Hipparque, dit que, Lycurgue 137 étant mort en Crète, ses hôtes brûlèrent son corps, et qu’ils jetèrent les cendres dans la mer. Lycurgue les en avait priés lui-même, dans la crainte qu’on transportât ses restes à Lacédémone, et que les Spartiates, sous prétexte que Lycurgue serait revenu, se crussent dégagés de leur serment, et changeassent la forme des institutions. Voilà ce qu’on sait de Lycurgue.
(1) Historien, poète et philosophe, né à Cyrène, en Libye, et qui florissait sous Ptolémée Philopator.
(2) Grammairien contemporain d’Ératosthène, auteur d’un traité des généalogies mythologiques, intitulé Bibliothèque, que nous possédons encore.
(3) De Tauroménium en Sicile, historien un peu antérieur aux précédents.
(4) Écrivain inconnu, probablement Spartiate, à en juger par la terminaison dorienne de son nom.
(5) Les Hilotes étaient un des peuples de la Laconie. Leur nom devint plus tard, à Sparte, le nom générique de tous les esclaves.
(6) Ce mot signifie justicier et défenseur en justice.
(7) Des deux mots χαρά, joie, et λαός, peuple.
(8) Il ne faut pas prendre ce mot à la lettre. La poésie lyrique ne date que de Terpandre, ou, si l’on veut, de Callinus et de Tyrtée, tous postérieurs à Lycurgue. La lyre proprement dite n’existait même pas, et on ne connaissait que le vers héroïque ou épique, le vers d’Homère et d’Hésiode. Il est vrai que la poésie se chantait, et avec accompagnement de musique.
(9) Homère, d’après les traditions les plus accréditées, n’était pas de beaucoup intérieur à Lycurgue. Créophyle était, dit-on, un ami d’Homère.
(10) Cet écrivain est inconnu d’ailleurs.
(11) Il y avait deux rois à Lacédémone.
(12) Ce mot, qui signifie maison d’airain ou de bronze, désignait un temple consacré à Minerve, et entièrement revêtu de plaques de bronze,
(13) Dans le troisième livre des Lois.
(14) Disciple de Cléanthe, et qui avait écrit plusieurs ouvrages, notamment un traité intitulé République de Sparte.
(15) Ceci est du pythagorisme pur, et, par conséquent, n’a pu entrer dans les motifs de Lycurgue.
(16) Ce mot signifie édit verbal et aussi oracle..
(17) Plutarque, après avoir cité cet oracle, explique en grec ordinaire les expressions doriennes de la Pythie. La traduction de cette traduction n’aurait aucun sens en français.
(18) Poëte originaire d’Athènes ou de Milet, qui vécut à Sparte au temps des guerres de Messénie.
(19) Le médimne équivalait à peu près à un demi hectolitre. Par homme il faut entendre un chef de famille.
(20) La mine valait cent drachmes, et la drachme quatre-vingt-dix environ de nos centimes.
(21) Voyez dans Athénée, XI, 10, la description de ce vase par Critias.
(22) Ce mot vient d’ὄπτομαι, qui signifie voir.
(23) Il est probable qu’il s’agit du même Dioseoride dont il reste six livres sur la Matière médicale, et qui vivait dans le premier siècle de notre ère.
(24) Du mot ἀνήρ, homme.
(25) De φίλος, ami.
(26) Φείδω signifie épargne.
(27) C’est-à-dire ph, qui ne sont en grec qu’un seul caractère, le φ.
(28) Le conge tenait un peu plus de trois de nos litres.
(29) La mine, mesure de pesanteur, équivalait à quatorze onces, un peu moins que notre ancienne livre.
(30) Au chapitre septième du deuxième livre de la Politique.
(31) Voyez le cinquième livre de la République.
(32) C’est-à-dire des exercices où figuraient nus les jeunes gens et les jeunes filles.
(33) lI est inutile de faire remarquer combien ce sont là de pauvres raisons. Le bonhomme Plutarque, qui semble y donner son approbation, laisse un peu trop dormir, ici et dans quelques autres passages de cette Vie, son bon sens accoutumé.
(34) Le Taygète était une montage de la Laconie.
(35) C’est-à-dire le lieu de causerie et de récréation.
(36) Du mot ἀποτίθημι, exposer, ou plutôt déposer.
(37) C’est le chardon cotonneux, carduus tomentosus.
(38) Ce mot signifie qu’ils étaient en âge de parler dans les assemblées.
(39) C’est-à-dire qui sont sur le point d’être irènes.
(40) Plutarque parle ici d’après Hippocrate, comme, un peu plus haut, d’après Xénophon.
(41) C’était à cet autel qu’on les châtiait de leurs fautes ; et le point d’honneur consistait pour eux à endurer les coups sans mot dire et sans sourciller.
(42) Plusieurs écrivains grecs ont porté ce nom ; mais on ne sait pat quel est celui que Plutarque veut designer par le surnom de sophiste.
(43) C’étaient eux qui décernaient les prix, par le moyen de magistrats nommés hellanodiques.
(44) Ce n’est qu’un mauvais jeu de mots.
(45) Poëte lyrique né à Lesbos, et qui fut appelé à Sparte pour apaiser une sédition, par ordre de l’oracle. Il vivait environ cent ans après Lycurgue, dont il mit, dit-on, les lois en vers.
(46) Ce poète est probablement Alcman, fils adoptif de Sparte, comme Tyrtée et Terpandre, et fondateur de la poésie dorienne.
(47) II était d’Élis, et contemporain de Socrate. Platon, dans ses dialogues, a livré au ridicule ses prétentions à la science universelle.’
(48) Historien et géographe, né à Cyrène, et contemporain de Ptolémée Philadelphe.
(49) L’étymologie de ce mot est inconnue.
(50) Historien, né à Smyrne, et contemporain de Ptolémée Évergète. On cite de lui des Vies des hommes illustres par leur science.
(51) Grammairien né à Lacédémone, qui vivait en Egypte sous les premiers Ptolémées.
(52) Plutarque a emprunté cette pensée à Xénophon.
(53) Un étranger, en se soumettant aux usages de Sparte, pouvait être admis au nombre des citoyens.
(54) Ce mot vient de κρύπτω, cacher, et signifie embuscade,
(55) Cette cryptie était, comme on l’a remarqué, une sorte de loi de couvre-feu, une mesure de police contre le vagabondage et les réunions nocturnes. Seulement la pénalité était atroce. Les Hilotes opprimés conspiraient sans cesse, et ils étaient dix fois plus nombreux que leurs maîtres. Les Spartiates ne les rangeaient à l’ordre que par la terreur.
(56) Au chapitre 80 du IVe livre.
(57) Poète lyrique, né à Sardes en 670 avant J.-C II reste quelques fragments de ses poésies, qu’il avait écrites pour les Spartiates et dans le dialecte dorien.
(58) Spendon n’est point connu d’ailleurs.
(59) L’an 489 avant J.-C.
(60) Voyez le Timée.
(61) Remarquons, en passant, que Delphes était en pays dorien, et qu’Apollon était l’objet particulier du culte des peuples d’origine dorienne, tels que les Lacédémoniens.
(62) Suivant quelques-uns, Lycurgue aurait vécu jusqu’à l’âge de quatre-vingt-cinq ans. L’âge indiqué par Plutarque est la soixantaine. Le sophisme que l’historien prête à Lycurgue, et qu’il semble approuver, est de ce mauvais stoïcisme qui n’aurait pas dû le rendre infidèle, même un instant, à Socrate et à Platon.
(63) C’était le nom que portaient les missives émanant du gouvernement de Sparte.
(64) Nous dirions, plus exactement : leur reine.
(65) C’était un musicien d’Athènes, fameux par ses bons mots, dont plusieurs ont été conservés par Athénée.
(66) Fondateur de la secte cynique, et contemporain de Platon.
(67) Les anciens eux-mêmes n’ont pas été tous de cet avis ; et nous n’aurions qu’à mettre les récits mêmes de Plutarque sur Solon en regard de ses récits sur Lycurgue, pour montrer la fausseté de ce panégyrique.
(68) Ville de Phocide, voisine de Delphes.
(69) Cet auteur n’est point connu d’ailleurs.
(70) Probablement Timée de Tauroménium, dont il a déjà été question.
(71) Auteur des trois livres sur la Musique, publiés sous son nom dans la collection de Meibomius. Il avait fait aussi des Vies des philosophes. Il naquit en 350 avant J.-C, et il fut disciple d’Aristote.
(72) D’autres le nomment Encosmus.
(73) Auteur d’une Histoire de Lacédémone, citée par Athénée, mais inconnu d’ailleurs.
DE PLUTARQUE
NUMA.
(Né en l’an 753, mort en l’an 671 avant J.- C ) .
Il y a vive dispute aussi (1) sur l’époque où vécut le roi Numa, bien que les généalogies remontent, ce semble, avec exactitude, de génération en génération jusqu’à lui. Il est vrai qu’un certain Clodius (2) dans la Discussion des temps, comme il a intitula son livre, assure que, pendant le sac de Rome par les Gaulois, les anciens registres périrent, et que les actes qu’on montre aujourd’hui sont des pièces fausses, œuvre des complaisants, de certains personnages qui voulaient, à toute force, remonter aux premiers Romains, et se faire place dans les maisons les plus illustres. On a dit que Numa avait été le disciple de Pythagore. Numa suivant une autre opinion, n’aurait eu aucune connaissance des lettres grecques : la nature avait tout fait chez lui, et elle avait suffi pour le porter à la vertu ; ou bien, si ce roi avait eu un maître, il fallait faire honneur de son éducation à quelque barbare bien supérieur à Pythagore. Il y en a qui assurent que Pythagore ne vécut que bien plus tard, et qu’il est postérieur de cinq générations, pour le moins, aux temps de Numa, mais que Pythagoras de Sparte, celui qui avait remporté le prix de la course aux jeux olympiques dans la seizième Olympiade, dont la troisième année est celle de l’élection de Numa, fit un voyage en Italie, devint l’ami de Numa, et l’aida à ordonner les affaires de son royaume. De là ces institutions laconiennes qu’on voit mêlées en 139 grand nombre aux institutions des Romains. Mais ce qu’on attribue aux conseils de ce Pythagoras peut provenir tout aussi bien de la naissance sabine de Numa. Les Sabins prétendent descendre d’une colonie de Lacédémone. Au reste, il est difficile de faire le calcul exact des temps, surtout si l’on veut arriver à une concordance avec les rôles des olympioniques (3) qui n’ont été dressés que fort tard, par Hippias d’Élis (4), et qui ne reposent sur aucun document incontestablement authentique. Nous allons toutefois raconter ce que nous avons trouvé, sur Numa, qui soit digne de mémoire ; et le sujet même nous fournira le début.
Il y avait trente-sept ans que Rome était bâtie et que Romulus régnait, lorsque, le 7 du mois de juillet, jour qu’on appelle maintenant les nones Capratines, Romulus alla faire, hors de la ville, un sacrifice public, près du marais de la Chèvre. Il était accompagné du sénat, et de presque tout le peuple. Tout à coup il se lit dans l’air un changement extraordinaire : une nuée épaisse et ténébreuse fondit sur la terre, et, avec elle, un vent impétueux, un ouragan terrible. La foule épouvantée prit la fuite et se dispersa. Romulus disparut au milieu de cette tempête, et l’on ne retrouva pas même son cadavre. On conçut contre les sénateurs de violents soupçons. Le bruit courut, parmi le peuple, que, las depuis longtemps d’obéir à un roi, ils s’étaient défaits de lui, dans le but de faire passer en leurs mains seules toute l’autorité. Romulus, à la vérité, commençait à les traiter d’une façon un peu dure et despotique. Mais ils assoupirent bientôt les murmures, en décernant à Romulus les honneurs divins, et en persuadant au peuple qu’il n’était pas mort, et qu’il jouissait d’une destinée meilleure. Proculus, homme des plus considérables, affirma, sous le serment, 140 qu’il avait vu Romulus monter au ciel avec ses armes, et qu’il l’avait entendu ordonner qu’on l’appelât Quirinus.
Mais la question d’élire le nouveau roi fut, pour la ville, une autre source de troubles et de séditions. Les étrangers ne s’étaient pas encore incorporés avec les premiers citoyens ; il y avait, dans le peuple, des agitations intestines, et les patriciens eux-mêmes, divisés de sentiments, se suspectaient les uns les autres. Tous étaient d’accord qu’il fallait un roi ; mais ils étaient partagés et sur l’homme qu’on élirait, et sur celle des deux nations où on le prendrait. Ceux qui avaient, les pre-miers, habité Rome avec Romulus, trouvaient intolérable que les Sabins, qu’ils avaient admis au partage de la ville et du territoire, eussent la prétention de commander à ceux qui les y avaient appelés. Les Sabins, de leur côté, ne manquaient pas de raisons plausibles. Après la mort de leur roi Tatius, loin de se soulever contre Romulus, disaient-ils, ils l’avaient laissé paisiblement régner seul : ils demandaient qu’en revanche, on prît le roi dans leur nation. Quand on les avait reçus dans Rome, ils n’étaient pas inférieurs aux Romains, ajoutaient-ils ; et, en s’unissant avec eux, ils avaient accru considérablement leurs forces, et ils les avaient élevés à la dignité et à la puissance de cité. Telles étaient les causes du discord. Mais, de peur que la dissension ne mît tout sens dessus dessous, si l’exercice du pouvoir demeurait ainsi suspendu, les patriciens, qui étaient au nombre de cent cinquante (5), convinrent que chacun d’eux porterait à son tour les marques de la dignité royale, ferait aux dieux les sacrifices d’usage, et dépêcherait les affaires comme avait fait Romulus, six heures de la nuit et six heures du jour (6). Cette distribution du temps 141 conciliait les intérêts des deux partis ; et les sénateurs y souscrivirent, à cause de l’égalité qu’elle mettait entre eux, et parce que ce passage successif de l’autorité dans tant de mains, en faisant voir le même homme, dans le même jour et dans la même nuit, simple citoyen et roi, ôterait au peuple tout prétexte de jalousie. Les Romains donnent le nom d’interrègne à cette forme de gouvernement.
Mais, malgré la modération et la popularité qu’on les voyait mettre dans l’exercice de leur puissance, ils ne purent échapper aux soupçons et aux murmures du peuple. On les accusait de transformer l’État en oligarchie : résolus à ne pas élire de roi, ils concentraient en eux, disait-on, toute l’autorité souveraine. Pour faire cesser les rumeurs, les deux factions convinrent que l’une d’elles nommerait le roi, mais qu’elle le prendrait dans l’autre. C’est le moyen qui parut le plus propre à pacifier la dissension présente, et à inspirer au roi élu une affection égale pour les deux partis : il aimerait l’un, parce qu’il lui devrait la royauté ; et il serait porté d’inclination pour l’autre, par la force du sang. Les Sabins, les premiers, déférèrent l’élection aux Romains ; et les Romains aimèrent mieux avoir à nommer un Sabin, qu’à subir un Romain que les Sabins auraient élu. Après avoir délibéré entre eux, ils nommèrent Numa Pompilius. Ce n’était pas un de ces Sabins qui vinrent s’établir à Rome ; mais sa vertu l’avait rendu si célèbre, que les Sabins, en entendant son nom, firent éclater plus de joie que ceux mêmes qui l’avaient élu. Le choix fut signifié au peuple, et l’on députa vers Numa les principaux de chaque parti, pour le prier de venir prendre possession de la royauté.
Numa était de Cures, ville renommée du pays sabin, et à laquelle avait emprunté son nom de Quintes le peuple formé de l’union des Romains avec les Sabins admis au droit de cité. Il était fils de Pomponius, homme esti- 142 mé, et il était le plus jeune de quatre frères. Sa naissance, par l’effet d’une rencontre divine, datait du jour où Rome avait été fondée par Romulus : c’est le 11 des calendes de mai (7). Porté par un heureux naturel à toutes les vertus, il s’y était façonné davantage encore par l’instruction, par la patience et par la philosophie. Il avait purifié son âme, non-seulement de toutes les passions honteuses, mais même de celles qu’honorent les barbares, la violence et la cupidité. Le véritable courage, pensait-il, consiste à soumettre ses désirs au joug de la raison. D’après ces principes, il avait banni de sa maison tout luxe et toute magnificence. Il se montrait, pour les citoyens et pour les étrangers, un juge et un arbitre incorruptible. Il consacrait ses loisirs, non à rechercher les voluptés ou à amasser des richesses, mais à honorer les dieux, à s’élever par la raison à la connaissance de leur nature et de leur puissance ; enfin, il s’était acquis tant de réputation et tant de gloire, que Tatius, le collègue de Romulus dans la royauté de Rome, le choisit pour son gendre, et lui donna en mariage Tatia, sa fille unique. Loin qu’il se sentit le cœur enflé de cette alliance, et qu’il quittât son pays pour aller vivre près de son beau-père, il continua de rester à Cures, pour soigner son vieux père ; et Tatia elle-même préféra la condition privée de son mari, avec le repos dont il jouissait, aux honneurs qu’elle eût trouvés à Rome, dans la maison paternelle.
Tatia était morte, dit-on, après treize ans de mariage. Numa, depuis sa mort, avait quitté le séjour de la ville, et, d’ordinaire, il habitait la campagne. Son plaisir était de se promener solitaire dans les bocages des dieux, dans les prairies consacrées, et dans les lieux déserts. C’est ce genre de vie qui donna, je pense, l’occasion au bruit 143 de son commerce avec une déesse : on imagina que ce n’était ni la mélancolie ni la douleur qui portaient Numa à fuir le commerce des hommes ; qu’il avait trouvé une société plus auguste ; qu’une divinité l’avait jugé digne de son alliance, et qu’époux de la déesse Égérie, comblé des dons de son amour, il était devenu, en passant ses jours auprès d’elle, un homme heureux, et savant dans la connaissance des choses divines. Il y a là, comme il est aisé de le voir, quelque chose qui ressemble fort à plus d’une de ces anciennes fables transmises de père en fils, et où se sont complu les conteurs : par exemple, celle des Phrygiens au sujet d’Attis, celle des Bithyniens sur Hérodotus, celle des Arcadiens sur Endymion ; et tant d’autres récits de mortels qui ont passé pour des hommes heureux, pour les amis de certaines divinités. Il est naturel, j’en conviens, de croire que Dieu, qui aime non les chevaux ni les oiseaux, mais les hommes, se communique volontiers à ceux qui excellent en vertu, et qu’il ne dédaigne pas de converser avec un homme religieux et saint ; mais qu’un dieu, un être divin s’unisse à un corps mortel, et qu’il soit épris de sa beauté, c’est ce qui est difficile à croire. Les Égyptiens cependant font à ce sujet une distinction assez spécieuse : ils disent qu’il n’est pas impossible que l’esprit d’un dieu s’approche d’une femme, et qu’il lui communique des principes de fécondation, mais qu’un homme ne peut jamais avoir aucun commerce, aucune union corporelle avec une divinité. Mais c’est ne pas tenir compte du principe, Que ce qui s’unit à une substance lui transmet une partie de son être, comme il reçoit lui-même une portion de cette substance. Il n’en est pas moins vrai que les dieux ont de l’amitié pour les hommes : c’est de cette amitié que naît en eux ce qu’on appelle amour, et qui n’est, de leur part, qu’un soin plus particulier de former les mœurs de ceux qu’ils affectionnent, et de les rendre plus ver- 144 tueux. Voilà ce qu’on peut croire ; et c’est ainsi que s’expliquent les contes des poètes sur l’amour d’Apollon pour Phorbas, pour Hyacinthe, pour Admète, pour Hippolyte de Sicyone. Hippolyte, dit-on, n’allait jamais par mer de cette ville à Cirrha (8), que le dieu, sentant son approche, et se réjouissant de son retour, n’inspirât à la Pythie de prononcer ce vers hexamètre :
Hippolyte, cette tête chérie, traverse la mer et revient.
On raconte aussi que Pan aima Pindare et ses poésies. Les dieux firent rendre des honneurs à Hésiode et à Archiloque après leur mort, parce qu’ils avaient été chers aux Muses ; Esculape alla loger chez Sophocle, du vivant de ce poète, et il subsiste, encore aujourd'hui, plus d’une preuve de cette visite : on ajoute qu’après sa mort, un autre dieu lui donna la sépulture. Si nous croyons que la divinité a traité de la sorte des poètes, pourrions-nous sans injustice refuser de croire qu’ils aient visité Zaleucus, Minos, Zoroastre, Numa, Lycurgue, ces gouverneurs de royaumes, ces fondateurs de républiques ? ou plutôt ne faut-il pas dire qu’un impérieux motif amenait les dieux à se communiquer à ces grands hommes ? Ils durent venir pour leur inspirer leurs entreprises glorieuses, et pour les encourager dans l’exécution ; tandis que, s’il est vrai qu’ils se soient jamais communiqués à des poètes et à des joueurs de lyre, ils ne l’ont fait que par simple passe-temps. Au reste, si quelqu’un est d’un autre sentiment, le chemin est large, comme parle Bacchylide (9) ; car il n’y a nulle absurdité à croire, avec certains auteurs, que 145 Lycurgue, Numa, et plusieurs autres personnages célèbres, ayant à mener une multitude farouche et difficile à manier, ont supposé, pour faire accueillir les grands changements qu’ils proposaient, un ordre émané des dieux : fiction salutaire à ceux-là mêmes qu’on avait induits dans l’erreur.
Numa était dans la quarantième année de son âge, lorsque les députés vinrent de Rome, le prier d’accepter la royauté. La parole fut portée par Proculus et Vélésus, qui avaient eu l’un et l’autre des chances dans l’élection : Proculus avait été porté par les Romains, Vélésus par les Sabins. Leur discours ne fut point long : ils ne doutaient pas que Numa ne regardât comme un grand bonheur la nouvelle qu’ils lui appportaient. Mais ce ne fut pas petite affaire que de l’amener à consentir. Il fallut bien des raisons, et la prière même, pour ébranler un homme qui avait toujours vécu dans le repos et dans la paix, et pour lui persuader de prendre le gouvernement d’une ville née, en quelque sorte, de la guerre, et qui avait grandi par les armes. Il répondit, en présence de son père et de Marcius, un de ses parents : « Tout changement dans notre vie est pour nous un péril ; mais, à l’homme qui ne manque pas du nécessaire, et qui n’a pas à se plaindre de sa situation présente, c’est pure folie que de renoncer à ses habitudes et de changer sa condition : biens assurés, du moins, et, n’eussent-ils pas d’autres avantages, préférables, par cela seul, à ce qui est incertain. La royauté ne présente même pas cette incertitude du danger, s’il en faut juger par ce qui est arrivé à Romulus : entaché du soupçon flétrissant d’avoir fait assassiner Tatius, son collègue, il a laissé, en mourant, peser sur les sénateurs la flétrissante imputation de l’avoir fait périr lui-même. Et pourtant les sénateurs célèbrent, dans Romulus, un fils des dieux ; ils disent que Romulus a été nourri dans son enfance et sauvé par une protection singulière de la divinité. Pour moi, je suis d’une 146 race mortelle ; j’ai été nourri et élevé par des hommes qui vous sont connus. Les qualités qu’on loue en moi ne sont pas celles qu’il faut à un homme qui va régner : ce que j’ai toujours aimé, c’est le repos, c’est l’étude débarrassée de tout souci des affaires ; et je me sens une passion violente, invétérée pour la paix, pour les exercices étrangers à la guerre, pour ces assemblées où l’on s’occupe à honorer les dieux, à prendre d’innocents plaisirs, et d’où l’on retourne, chacun de son côté, aux travaux de la terre et à la conduite des troupeaux. Quant à vous, Romains, Romulus vous a laissé des guerres que vous voudriez peut-être ne point avoir ; mais la ville a besoin, pour y résister, d’un roi plein d’ardeur, et dans la force de l’âge. Ce peuple est accoutumé aux armes, et le succès aiguillonne son ardeur : tout le monde sait qu’il ne veut que s’agrandir et commander aux autres. Ce serait donc s’exposer au ridicule, que de servir les dieux et de vouloir former les citoyens à la pratique de la justice, à la haine de la guerre et de la violence, dans une nation qui a plus besoin d’un général d’armée que d’un roi. »
Aux motifs qu’alléguait Numa pour refuser la royauté les Romains opposèrent les plus vives instances . ils le conjurèrent de ne pas les replonger dans de nouveaux troubles et dans la guerre civile ; car il était le seul qui fut agréable aux deux partis. Quand ils se furent retirés, le père de Numa et Marcius firent en particulier tous leurs efforts auprès de lui, pour le décider à accepter ce beau et divin présent : « Si ta fortune te suffit, dirent-ils, et si tu n’as pas besoin de trésors ; si tu n’ambitionnes pas la gloire qui est attachée au commandement et à l’autorité, parce que tu possèdes, dans la vertu, une gloire plus réelle, considère au moins que, régner, c’est Servir la divinité. C’est la divinité qui t’appelle aujourd'hui, et qui ne veut pas laisser inutile et désœuvrée cette justice si estimée qui te distinguo. Ne résiste donc 147 pas à sa volonté ; ne refuse pas le pouvoir : il y a là, pour un homme sage, un champ de nobles et grandes actions ; là, on peut honorer les dieux avec magnificence, et soumettre les hommes aux sentiments pieux, par l’influence si efficace et si prompte des exemples que donne le souverain. Les Romains ont aimé Tatius, tout étranger qu’il fût, et ils ont consacré par des honneurs divins la mémoire de Romulus. Et qui sait si ce peuple vainqueur ne va pas sentir le dégoût de la guerre, et si, rassasié de triomphes et de dépouilles, il ne désire pas pour chef un homme ami de la justice, qui fasse de bonnes lois et qui assure la paix ? Que s’il conserve la même passion, la même fureur pour la guerre, ne vaut-il pas mieux détourner vers d’autres objets cette ardeur impétueuse, en prenant dans ta main les rênes, et unir la patrie et tout le peuple sabin d’un lien de bienveillance et d’amitié réciproques, avec une ville florissante et redoutée ? » A ces raisons se joignirent, dit-on, des présages favorables, et les prières empressées, ferventes, des concitoyens de Numa, qui vinrent, au premier bruit de l’offre des députés de home, le conjurer de partir et d’accepter la royauté, afin de resserrer davantage encore l’union et l’intimité des hommes des deux nations.
Dès qu’il eut donné son consentement, il fit un sacrifice aux dieux, et il partit pour Rome. Le sénat et le peuple sortirent à sa rencontre, pleins d’un extrême désir de le voir : les femmes faisaient retentir des acclamations de joie ; on sacrifiait dans les temples ; partout éclatait un sentiment de satisfaction, comme si la ville eût reçu, non pas un roi, mais un nouveau royaume. Lorsque Numa fut arrivé au Forum, Spurius Vettius, qui, à cet instant-là, était chargé des fonctions d’in-ter-roi, fit procéder à l’élection. Numa réunit tous les suffrages, et on lui apporta les marques de la dignité royale. Mais il commanda qu’on attendit encore, disant qu’on devait d’abord s’assurer du consentement des 148 dieux. Il prit avec lui des devins et des prêtres, et il monta au Capitole, que les Romains d’alors nommaient la colline Tarpéienne. Là, le principal augure lui voila la face, le tourna vers le midi, et, se tenant derrière Numa, lui imposa la main droite sur la tête, fit une prière, et porta sa vue de tous les côtés, pour observer ce que les dieux feraient connaître par le vol des oiseaux ou par d’autres signes. Cependant un silence incroyable régnait dans cette foule qui remplissait le Forum : tous les esprits attendaient en suspens ce qui allait arriver, jusqu’à ce qu’enfin il parut des oiseaux de bon augure, et qui tirèrent à droite. Alors Numa prit la robe royale (10), et il descendit de la citadelle, pour se rendre au milieu du peuple. Bientôt on entendit une clameur de joie, et le roi fut salué des noms d’homme saint entre tous, et le plus chéri des dieux.
Son premier acte, quand il eut pris possession de la royauté, fut de casser la compagnie des trois cents gardes que Romulus avait toujours auprès de sa personne, et qu’il appelait Célères, c’est-à-dire vîtes à la course. Numa ne voulait ni paraître se défier de ceux qui se fiaient à lui, ni régner sur des hommes qui n’auraient pas eu en lui une pleine confiance. En second lieu, aux deux prêtres de Jupiter et de Mars il en ajouta un troisième, pour Romulus, et il l’appela Flamine Quirinal. Ce nom de Flamine était celui qu’on donnait déjà aux deux autres prêtres, à cause des bonnets dont ils se couvraient la tête : c’est comme qui dirait, en grec, pilamines. C’est un fait constant que les mots grecs étaient alors plus communs dans la langue latine qu’ils ne le sont aujourd’hui (11). Les manteaux que les rois portaient, et qu’on appelait lènes, sont, suivant Juba, nos chlènes. Le jeune garçon qui fait le service dans le temple de Jupiter est 149 appelé Camillus, nom que quelques peuples grecs donnent à Mercure, parce qu’il est le ministre des dieux.
Après ces réformes, qui devaient lui concilier là bienveillance du peuple et ses bonnes grâces, Numa, sans perdre un instant, prit à tâche d’adoucir les mœurs des citoyens, comme on amollit le fer, et de substituer, à leurs inclinations dures et guerrières, des affections plus tendres et plus justes. Rome était alors cette ville en effervescence dont parle Platon (12). Œuvre, à sa première origine, de l’audace et de la témérité des hommes les plus hardis et les plus belliqueux, qui s’y étaient rassemblés de toutes parts ; nourrie au milieu des expéditions militaires, et dans des guerres continuelles, c’est par les armes qu’elle avait grandi sa puissance, et c’est par les dangers qu’elle semblait se fortifier chaque jour, comme les pieux qu’on enfonce s’affermissent par les coups qu’on leur donne. Numa, pensant bien que c’était grande et rude entreprise, que de vouloir adoucir et porter à la paix ce peuple fier et guerrier, appela la religion à son secours. Des fêtes, des sacrifices, des danses, qu’il ordonnait, qu’il conduisait lui-même, et dont il tempérait la gravité par l’attrait du plaisir : tels étaient les moyens habituels dont il se servait pour apprivoiser, pour amollir, ces courages bouillants, et qui ne respiraient que la guerre. Quelquefois aussi il leur racontait des prodiges effrayants, dont les dieux l’avaient fait témoin : visions étranges, voix menaçantes ; enfin il dompta et fit fléchir leurs âmes sous l’empire de la religion.
C’est cette conduite surtout qui donna lieu de croire que Numa devait sa sagesse aux leçons et à l’amitié de Pythagore. En effet, les premières bases du gouvernement de Numa, comme de la doctrine du philosophe, étaient le culte de la divinité et les pieux exercices. Ce fut encore, dit-on, dans les mêmes vues que Pythagore 150 qu’il donna à tout ce qu’il faisait un appareil extérieur et une certaine ostentation. Pythagore avait apprivoisé un aigle, qui suspendait son vol à un certain appel, et qui descendait sur sa tête. Aux jeux Olympiques, il tra¬versa l’assemblée, en montrant sa cuisse d’or. Et bien d’autres artifices qu’on lui attribue, bien d’autres choses miraculeuses, qui ont fait dire à Timon le Phliasien (13) :