Vies parallèles (sélection : Lycurgue, Numa, Solon, Aristide, Périclès, les Catons, Alexandre, César, Cicéron) (page 8)
De là il passa en Cypre, où il se lia d’amitié avec Philocyprus, un des rois de l’Ile, qui habitait une petite ville bâtie par Démophon, fils de Thésée, près du fleuve Clarius. C’était un endroit fort d’assiette, mais, du reste, un terrain stérile et ingrat. Solon persuada au roi de transporter la ville dans une belle plaine située plus bas, et de l’agrandir en la rendant plus agréable. Il aida même à la construire, et à la pourvoir de tout ce qui pouvait y faire régner l’abondance et contribuer à sa sûreté. Philocyprus eut bientôt un si grand nombre de sujets, qu’il encourut la jalousie des rois voisins. Aussi, par une juste reconnaissance pour Solon, donna-t-il à sa ville, qui s’appelait d’abord Épia (62), le nom de Soli. Solon parle lui-même de cette fondation. Voici comment il s’adresse à Philocyprus, dans ses Elégies :
Puisses-tu régner ici, à Soli, de longues années,
Paisible dans ta ville, toi et tes descendants !
Pour moi, que mon rapide vaisseau, loin de cette île célèbre,
M’emporte sain et sauf, protégé par Cypris à la couronne de violettes.
Puisse cette fondation me valoir, par la déesse, reconnaissance, gloire
Illustre, et un heureux retour dans ma patrie !
Quelques-uns regardent comme controuvée son entrevue avec Crésus, et ils prétendent en prouver l’anachronisme. Pour moi, je suis d’avis qu’un trait aussi fameux, et que confirment un si grand nombre de témoignages, si analogue d’ailleurs aux mœurs de Solon, et si digne de sa grandeur d’âme et de sa sagesse, ne doit pas être rejeté par la seule raison qu’il ne s’accorde point avec telles 216 ou telles tables chronologiques, comme on les nomme, quand mille savants, jusqu’à nos jours, ont entrepris de réformer la chronologie, sans en avoir pu concilier les contradictions (63). Voici l’histoire. Solon s’était rendu à Sardes, sur l’invitation de Crésus. Là, il fit à peu près comme cet homme du continent, qui, la première fois qu’il alla voir la mer, prenait pour la mer chaque rivière qu’il rencontrait sur sa route. Solon aussi, quand il vit, en traversant les appartements du palais, tous ces gens du roi, magnifiquement vêtus, et marchant avec faste entourés de serviteurs et de gardes, prenait chacun d’eux pour Crésus. Enfin il arriva jusqu’au roi, qui s’était paré, ce jour-là, de ce qu’il avait de plus précieux, de plus recherché, en pierreries, en étoffes de riche couleur, en bijoux d’or artistement façonnés, afin de se montrer à Solon dans un imposant et magnifique appareil. Mais Solon, en paraissant devant Crésus, ne marqua, contre l’attente du roi, ni surprise ni admiration ; et ceux qui avaient quelque sens virent bien qu’il méprisait toutes ces vanités et ces petitesses d’esprit. Alors Crésus commanda qu’on lui montrât ses trésors, et qu’on étalât à ses yeux toute la richesse et la magnificence de ses meubles ; mais il suffisait à Solon, pour juger Crésus, de voir Crésus lui-même. On ramena Solon vers Crésus, après qu’il eut bien tout contemplé ; et Crésus lui demanda s’il avait connu quelqu’un de plus heureux que lui : « Oui, lui répondit Solon, l’Athénien Tellus. Tellus, ajouta-t-il, vécut en homme de bien, et il laissa des enfants estimés de tous ; et, après avoir été toute sa vie au-dessus du besoin, il mourut avec gloire, en combattant pour sa patrie. » Déjà Crésus prenait pour un stupide et un grossier cet homme qui, au lieu de mesurer le bonheur à la quantité de l’or et de l’argent, préférait la vie et la mort d’un simple particulier à une si grande puissance et à 217 un tel empire. Cependant il lui demanda encore s’il avait vu, après ce Tellus, un autre homme plus heureux que lui. Solon répliqua : « J’ai vu Cléobis et Biton. C’étaient deux frères, qui s’aimaient tendrement, et qui avaient pour leur mère une affection non moins profonde. Un jour de fête, comme les bœufs tardaient à venir, ils s’attelèrent eux-mêmes au joug, et ils traînèrent le char de leur mère au temple de Junon. La mère était ravie ; et tout le monde la félicitait d’avoir de tels enfants. Les deux frères, après le sacrifice et le banquet, allèrent se coucher ; mais, le lendemain, ils ne se levèrent pas : on les trouva qui avaient expiré, après une si glorieuse journée, d’une mort paisible et sans douleur. » Alors Crésus perdit patience : « Hé quoi ! dit-il, tu ne me comptes donc pas au nombre des nommes heureux ? » Solon, qui ne voulait ni le flatter ni l’irriter davantage, lui répondit : « O roi des Lydiens ! nous avons reçu de Dieu en partage, nous autres Grecs, toutes choses en une moyenne mesure ; surtout notre sagesse est ferme, simple, et pour ainsi dire populaire ; elle n’a rien de royal ni de splendide : son caractère, c’est cette médiocrité même. En nous faisant, voir la vie humaine agitée par des vicissitudes continuelles, cette sagesse ne nous permet ni de nous enorgueillir des biens que nous possédons nous-mêmes, ni d’admirer, dans les autres, une félicité que le temps peut détruire. Il n’est pas d’homme à qui l’avenir n’amène mille événements imprévus. Celui donc à qui les dieux ont accordé jusqu’à sa fin de la vie une constante prospérité, voilà le seul que nous estimions heureux. Mais l’homme qui vit encore, et qui est exposé à tous les périls de la vie, son bonheur est aussi incertain, aussi peu en son pouvoir, que le sont, pour l’athlète qui combat encore, la proclamation du héraut et la couronne. » Ces paroles affligèrent Crésus, mais ne le corrigèrent point ; et Solon se retira.
Le fabuliste Ésope était alors à Sardes, où Crésus l’a- 218 vait attiré et le traitait avec honneur. Fâché du mauvais accueil fait â Solon, il lui dit, en forme d’avis : « Solon, il faut ou ne jamais approcher des rois, ou ne leur dire que des choses agréables. — Dis plutôt, répondit Solon, qu’il faut ou ne pas les approcher, ou ne leur dire que des choses utiles. »
Crésus, en ce temps-là, montra donc un grand mépris pour Solon. Mais lorsque, dans la suite, vaincu par Cyrus, il eut vu l’ennemi maître de Sardes ; lorsque lui-même, prisonnier et condamné à être brûlé vif, il montait déjà, les mains liées, sur le bûcher, en présence de Cyrus et de tous les Perses, alors il éleva la voix, aussi haut que ses forces le lui permettaient, et il s’écria trois fois : « Ο Solon ! » Cyrus, étonné, lui envoya demander quel homme ou quel dieu c’était que ce Solon, le seul qu’il implorât dans la dernière extrémité. Crésus, sans rien déguiser, répondit : « C’était un des sages de la Grèce. Je le fis venir, non pour l’écouter et pour apprendre de lui ce que j’avais besoin de savoir, mais afin qu’il contemplât ma puissance, et qu’il allât ensuite vanter dans la Grèce cette félicité, dont la perte me cause aujourd’hui plus de mal que sa jouissance ne m’a jamais fait de bien : je ne goûtais alors qu’un bonheur imaginaire ; tandis que le revers de la fortune m’a plongé dans un malheur aussi réel qu’irrémédiable. Cet homme augurant, d’après la manière dont je vivais alors, ce qui m’arrive aujourd’hui, m’avertissait d’envisager la fin de ma vie, de ne me pas laisser aller aux élans de l’orgueil, et de me défier de ce bonheur incertain. » On rapporta cette réponse à Cyrus ; et celui-ci, plus sage que Crésus, et qui voyait la parole de Solon confirmée par un si frappant exemple, ne se contenta pas de rendre à Crésus sa liberté : il le traita d’une manière honorable tout le reste de sa vie ; et Solon eut, par un seul mot, la gloire de sauver la vie à un roi, et de donnera un autre une sage leçon.
Cependant l’absence de Solon laissait Athènes en proie 219 aux séditions d’autrefois. Les habitants de la plaine avaient Lycurgue à leur tête ; Mégaclès, fils d’Alcméon, était chef des habitants de la côte, et Pisistrate de ceux de la montagne. A ces derniers s’était jointe la tourbe des Thètes, les plus âpres ennemis des riches. La ville observait encore, il est vrai, les lois de Solon ; mais tous les citoyens comptaient sur une. révolution, et désiraient une autre forme de gouvernement : non qu’aucun parti voulût faire régner la justice ; mais chacun d’eux espérait gagner au changement, et dominer sans rival les partis contraires. Voilà où en étaient les choses, quand Solon revint à Athènes. Il fut reçu de tout le monde avec honneur et respect. Comme il ne pouvait plus, à cause de son grand âge, ni parler ni agir comme auparavant en public, et qu’il ne l’essayait même plus, il eut, avec les chefs des factions, des conférences particulières, et il s’efforça de terminer leurs différends et de les réconcilier ensemble. Pisistrate surtout paraissait entrer dans les vues de Solon. Il y avait, dans la parole de Pisistrate, quelque chose d’insinuant et d’affectueux ; il était secourable aux pauvres, doux et modère envers ses ennemis. Les qualités que la nature lui avait refusées, il les imitait, et si parfaitement, qu’on y croyait, en lui, bien plus qu’en ceux qui les avaient réellement : aussi passait-il pour un homme modeste, réservé, zélé partisan de la justice et de l’égalité, ennemi déclaré de ceux qui voulaient quelque réforme, ou qui aspiraient à une révolution. Cette dissimulation en imposait au peuple ; mais Solon eut bientôt pénétré le caractère de Pisistrate, et deviné son dessein. Il ne rompit pourtant point avec lui : il essaya de l’adoucir, de le ramener par ses conseils. Il lui disait souvent, à lui-même et à d’autres, que, si l’on pouvait déraciner de son âme cette ambition démesurée, et le guérir de cette passion de la tyrannie, il n’y aurait pas, dans Athènes, un homme mieux fait pour la vertu, ni un meilleur citoyen.
Thespis, dans ce temps-là, commençait à changer la 220 tragédie (64) ; et la nouveauté du spectacle attirait la foule, n’y ayant point encore de concours, où les poètes vinssent se disputer le prix. Solon, naturellement curieux, et qui, dans sa vieillesse, se livrait davantage aux passe-temps et aux jeux, et même à la bonne chère et à la musique, alla entendre Thespis, lequel, suivant l’usage des anciens poètes, jouait lui-même ses pièces. Après le spectacle, il appela Thespis, et lui demanda s’il n’avait pas honte de faire si publiquement de si énormes mensonges. Thespis répondit qu’il n’y avait point de mal à ses paroles ni à sa conduite, puisque ce n’était qu’un jeu. « Oui, dit Solon en frappant avec force la terre de son bâton ; mais, si nous souffrons, si nous approuvons le jeu, nous trouverons la réalité dans nos contrats. »
Cependant Pisistrate s’était blessé lui-même, et il s’était fait porter sur la place dans un chariot : il souleva la multitude, en faisant entendre que c’étaient ses ennemis qui l’avaient traîtreusement frappé, pour le punir des services qu’il rendait à la république. Mais, au moment où la foule commençait à faire éclater son indignation par des cris, Solon s’approcha de Pisistrate, et lui dit : « Fils d’Hippocratès, tu copies mal l’Ulysse d’Homère ; car il se blessa pour tromper les ennemis ; et toi, tu l’as fait pour tromper tes concitoyens. » La populace, pour soutenir Pisistrate, était près d’en venir aux mains ; et il y eut une assemblée générale du peuple, où Ariston proposa qu’on accordât à Pisistrate cinquante hommes armés de bâtons, pour la sûreté de sa personne. Solon se leva, et il combattit avec force la proposition. On retrouve quelque chose de ce discours dans ses poésies :
Vous ne regardez qu’à la langue, qu’aux paroles d’un homme artificieux ;
221 .............. (65)
Chacun de vous a, pour ses intérêts, la marche du renard ;
Mais, réunis, vous n’êtes qu’une troupe imbécile.
Mais, quand il vit que les pauvres se déclaraient pour Pisistrate et s’agitaient en tumulte, et que les riches s’enfuyaient saisis d’effroi, il se retira lui-même, et il dit tout haut : « Je suis plus prudent que les pauvres, qui n’ont pas vu les intrigues de Pisistrate ; et plus courageux que les riches, qui les ont vues, et qui n’ont pas osé s’opposer à la tyrannie. » Le peuple ayant confirmé le décret, Solon ne chercha point à chicaner Pisistrate sur le nombre des gardes qu’on lui donnerait : il lui en laissa ramasser tant qu’il lui plut d’en payer ; et Pisistrate finit par se rendre maître de l’Acropole.
Pendant le trouble que cette entreprise excita dans la ville, Mégaclès s’enfuit précipitamment, avec les autres Alcméonides. Pour Solon, malgré son extrême vieillesse, malgré cet universel abandon, il se rendit sur la place ; et là, il reprocha aux Athéniens leur imprudence et leur lâcheté, et il les exhorta, il les pressa vivement de ne pas trahir la cause de la liberté. C’est à ce moment qu’il dit ce mol si célèbre : « C’eut été chose facile naguère de réprimer la tyrannie naissante ; maintenant, qu’elle est établie et qu’elle a poussé, il sera plus grand et plus glorieux de la détruire. » Mais, comme il eut vu que tous avaient peur, et que personne ne l’écoutait, il rentra chez lui, prit ses armes, et les posa dans la rue devant sa porte, en disant ; « J’ai défendu, autant qu’il était en mon pouvoir, la patrie et les lois ; » et depuis il vécut en repos. Ses amis lui conseillaient de fuir ; mais il n’écouta pas leurs avis, et il se mit à faire des vers, dans lesquels il reprochait aux Athéniens toutes leurs fautes :
Si vous avez enduré ces maux par votre lâcheté,
222 N’accusez pas les dieux de votre malheur.
Ces hommes, c’est vous qui les ayez faits si grands, en leur donnant ces appuis ;
Et voilà pourquoi vous êtes dans ce honteux esclavage.
Cependant on ne cessait de l’avertir que le tyran pourrait bien le faire mourir ; et, comme on lui demandait sur quoi il se fondait, pour parler avec tant d’audace : « Sur ma vieillesse, » répondit-il. Mais on se trompait. Pisistrate, devenu maître absolu dans Athènes, ne donna à Solon que des marques de considération et de bienveillance ; et il l’appela si souvent auprès de sa personne, qu’enfin Solon devint un de ses conseillers, et approuva la plupart des choses qu’il fit. Il est vrai que Pisistrate maintenait presque toutes les lois de Solon ; qu’il était le premier à s’y conformer lui-même, et à y faire se conformer, bon gré mal gré, ses amis. Accusé de meurtre devant l’Aréopage, tout tyran qu’il fût déjà, il comparut modestement pour se justifier ; mais l’accusateur se désista. Il fit lui-même quelques lois, entre autres celle qui ordonnait que les citoyens estropiés à la guerre fussent nourris aux frais de l’État. Cependant Solon, au rapport d’Héraclide, aurait fait rendre, dès avant, un pareil décret en faveur de Thersippe blessé, et Pisistrate n’aurait été que l’imitateur. Théophraste (66) attribue à Pisistrate, et non point à Solon, la loi contre les gens oisifs, qui contribua à faire mieux cultiver la campagne, et à rendre Athènes plus tranquille.
Solon avait entrepris de mettre en vers cette grande histoire ou cette fable de l’Atlantide, que lui avaient contée les sages de Sais, et qui intéressait les Athéniens. Mais il y renonça bientôt, non point, comme le prétend Platon, qu’il eût autre chose à faire, mais bien à cause de sa vieillesse, et effrayé de la longueur du travail ; car 223 il vivait alors dans un grand loisir, comme il le fait entendre lui-même :
Je vieillis en apprenant toujours davantage ;
et ailleurs :
Ce que j’aime aujourd’hui, ce sont les dons de Cypris, de Bacchus
Et des Muses : c’est là ce qui fait le bonheur des hommes.
Platon s’empara du sujet de l’Atlantide, comme d’une belle terre abandonnée, qui lui revenait par droit de parenté (67), et il se piqua d’honneur de l’achever et de l’embellir. Il y mit un vestibule superbe, l’entoura d’une enceinte, de vastes cours, tels que jamais histoire, fable ou poème n’en eut de semblables. Mais il avait commencé trop tard : prévenu par la mort, il n’eut pas le temps d’achever son ouvrage ; et, plus il y a de plaisir à lire ce qui en est écrit, plus ce qui manque laisse de regrets au lecteur. De tous les temples d’Athènes, celui de Jupiter Olympien est le seul qui ne soit pas fini ; de même, entre tant de belles œuvres de la sagesse de Platon, il n’y a que son Atlantide qui soit restée imparfaite (68).
Héraclide de Pont dit que Solon survécut longtemps à l’usurpation de Pisistrate ; mais, si l’on en croit Phanias d’Érèse (69), ce fut moins de deux ans ; car la tyrannie de Pisistrate avait commencé sous l’archonte Comias, et Solon, suivant Phanias, mourut sous l’archonte Hégestrate, successeur de Comias (70). Mais, que le corps de Solon ait été brûlé, et ses cendres jetées au vent, dans l’île de Salamine, c’est le conte le plus absurde et le plus desti- 224 tué de vraisemblance (71). On le trouve pourtant dans les écrits d’auteurs dignes de foi, et même chez le philosophe Aristote.
(1) Didyme, critique de l’école d’Aristarque, était né à Alexandrie, et vivait du temps de l’empereur Auguste.
(2) Grammairien de l’école d’Apollonius : il était de Myrrhée en Bithynie, et il florissait du temps de Jules César.
(3) On ne sait pas de quel Philoclès Plutarque veut parler. Il y a eu deux poètes tragiques et un poète comique de ce nom ; tous trois vivaient dans le siècle de Périclès ; et l’un d’eux, le poète tragique Philoclès Philopeïthis, était le neveu d’Eschyle.
(4) Philosophe grec du quatrième siècle avant J.-C, né à Héraclée dans le Pont. Il fut successivement disciple de Platon, de Speusippe et d’Aristote. On a, sous son nom, un traite des Allégories d’Homère, qui ne paraît pas authentique, et des fragments d’un livre sur les Constitutions des États.
(5) Cette défense impliquait l’interdiction des exercices du gymnase.
(6) Œuvres et Jours, vers 309.
(7) Cet Hippocrate n’est point connu d’ailleurs.
(8) Célèbre sculpteur et ciseleur, né à Magnésie.
(9) C’est probablement quelque pythagoricien ; mais on ignore d’ailleurs ce qui le concerne.
(10) C’était le costume des malades ; et le chapeau est une des prescriptions médicales que recommande Platon dans le troisième livre de la République.
(11) Promontoire de l’Attique, près de Phalère.
(12) Cychrée avait été jadis roi de Salamine ; Périphémus est inconnu.
(13) L’ile tout entière portait aussi le nom de Scirade.
(14) Le vers soi-disant interpolé, où Ajax compte parmi les chefs athéniens, est dans le deuxième chant de l'Iliade, le 558e.
(15) Cet auteur n’est connu que de nom.
(16) Cet écrit d’Aristote n’est point parvenu jusqu’à nous. Le titre signifie les vainqueurs des jeux Pythiques.
(17) Écrivain inconnu d’ailleurs.
(18) C’était le surnom des Euménides.
(19) Ville située sur le golfe de Corinthe.
(20) Ou plutôt le fils de Phestius, comme d’autres nomment Épiménide.
(21) Un des ports voisins d’Athènes.
(22) La ville, en effet, changea de place depuis.
(23) C’est-à-dire hommes de la sixième part et mercenaires.
(24) Disciple d’Aristote ; il est cité comme auteur de plusieurs ouvrages d’histoire et de physique.
(25) C'était en l’an 591 avant J.-C
(26) Ce Tynnondas n’est pas autrement connu.
(27) Celui qui est compté parmi les sept sages.
(28) Auteur de Mémoires sur l’Attique cités par Pausanias. On ignore le temps où il a vécu.
(29) La drachme ancienne équivalait à 93 de nos centimes.
(30) On possède encore les beaux vers de Solon, dont Plutarque ne donne guère ici que le sens général. Voyez le chapitre où j’ai parlé de Solon, dans mon Histoire de la Littérature grecque.
(31) Tout ce qu’on sait de Polyzélus, c’est qu’il avait écrit sur les choses mémorables de l'île de Rhodes. 5 talents font plus de 27,000 francs, et 15 talents plus de 80,000 francs.
(32) C’est-à-dire les retrancheurs de dettes. Il y a, dans ce nom, un jeu de mots, les Athéniens se disant fils de Cécrops ou Cécropides.
(33) Il descendait de Codrus, suivant la tradition reçue, mais sa famille n’occupait pat un rang très-élevé dans Athènes.
(34) Orateur athénien, contemporain de Démosthène.
(35) Le médimne équivaut à un peu plus d’un demi-hectolitre.
(36) C’est-à-dire ayant cinq cents médimnes.
(37) On fait venir ce nom de ζυγός, joug. C’est comme qui dirait des hommes en état d’avoir des bêtes de somme.
(38) Nous avons déjà dit que ce mot signifie mercenaires.
(39) La tradition populaire faisait remonter cette institution jusqu’aux temps héroïques ; et la première cause jugée par ce tribunal avait été, disait-on, le procès des Furies contre Oreste parricide. Voyez les Euménides d’Eschyle.
(40) Les Éphètes étaient les juges des causes criminelles.
(41) Le deuxième archonte se nommait archonte-roi.
(42) Plutarque cite ailleurs cette coutume, qui signifie, selon lui, qu’une femme doit mettre, dans ses paroles, beaucoup de charme et d’agrément,. Le coing était un fruit très-estimé chez les anciens.
(43) Vers tiré d’un Philoctète aujourd’hui perdu, peut-être de celui d’Eschyle.
(44) L’obole était la sixième partie de la drachme, et valait à peu près 13 de nos centimes.
(45) Probablement dans quelque pièce aujourd'hui perdue.
(46) À peu près 93 francs.
(47) 18 francs 60 centimes.
(48) Ainsi l’hectolitre de blé valait alors moins de 2 francs d’aujourd’hui, c’est-è-dire le dixième de ce que nous le payons en moyenne.
(49) Le fameux orateur qui gouverna Athènes pour les Macédoniens.
(50) Des mots ὅπλον, arme, ἔργον, ouvrage, γῆ, terre, αἴξ, chèvre.
(51) Environ 750 mètres.
(52) Vingt litres à peu près chaque fois.
(53) Le pied grec équivalait à peu près à 250 millimètres.
(54) C’est-à-dire révélateurs de figues, mot qui est devenu depuis synonyme de délateur et de calomniateur.
(55) Le mot grec est détourné ici de son acception ordinaire : il signifie proprement diner chez quelqu’un, et il se prend presque toujours en mauvaise part.
(56) Poète de l’ancienne comédie, contemporain d’Aristophane.
(57) Ce mot signifie législateurs ; c’est le titre qu’on donnait aux six derniers archontes.
(58) En grec, ἕνη καὶ νὲα.
(59) Odyssée, chant XIV, vers 162.
(60) C’est-à-dire lune nouvelle ou mois nouveau.
(61) Voyez le Timée et le Critias
(62) C’est-à-dire Elevée.
(63) Les dates, en effet, ne s’accordent guère, et Solon était déjà octogénaire à l’époque de licitement de Crésus. Pourtant ce récit est dans Hérodote.
(64) Ce qu’on nommait tragédie, avant Thespis, était le dithyrambe, ou chant en l’honneur de Bacchus. Voyez mon Histoire de la Littérature grecque et mon Introduction au théâtre d’Eschyle.
(65) Plutarque omet ici un vers, qu’on lit encore dans Diogène de Laërte : Mais vous ne faites pas attention à sa conduite.
(66) C’est le fameux philosophe, disciple d’Aristote et auteur des Caractères.
(67) Platon descendait d’un frère de Solon.
(68) C’est le dialogue autrement intitulé Critias.
(69) Le même que Plutarque a nommé plus haut Phanias de Lesbos. Érèse était dans cette ile.
(70) Environ l’an 550 avant J.-C.
(71) On l’aurait fait, non pas comme une punition ou une vengeance, mais pour que celui par qui Salamine avait été reconquise, ou du moins ce qui restait de lui sur la terre, habitât l’île à jamais, et ne pût être transporté dans une autre contrée.
DE PLUTARQUE
188 ARISTIDE.
(De l’an 530 environ, à l’an 467 avant J.-C. )
Aristide, fils de Lysimachus, était de la tribu Antiochide, et du dème Alopèce. Quant à ses biens, on en a fort diversement parlé : suivant les uns, il vécut toujours dans une étroite pauvreté, et après sa mort il laissa deux filles qui furent longtemps sans trouver à se marier, à cause de leur indigence. Mais Démétrius de Phalère (1), dans son Socrate (2), attaqua cette tradition si universellement adoptée : il allègue qu’il connaissait, à Phalère, une campagne appelée la terre d’Aristide, où Aristide avait été enseveli ; il énumère plusieurs preuves de la richesse de sa maison : premièrement, la charge d’archonte éponyme (3), qui lui échut par le sort des fèves, dignité réservée aux familles les plus opulentes, et qui composaient la classe des citoyens appelés pentacosiomédimnes (4) ; en second lieu, l’ostracisme, sentence qu’on ne portait jamais contre les pauvres, mais seulement 189 contre les hommes de grande maison, et que leur illustration héréditaire exposait à l’envie ; en troisième et dernier lieu, les trépieds des jeux publics consacrés par Aristide dans le temple de Bacchus, comme monument de victoire. On montrait encore de mon temps ces tré¬pieds, sur lesquels se lisait cette inscription : « La tribu Antiochide remportait la victoire ; Aristide était chorège (5) ; Archestratus conduisait la représentation. »
Cette preuve paraît très-forte, elle est cependant bien faible ; car Épaminondas, qui fut élevé, tout le monde le sait, et passa sa vie dans la pauvreté, Épaminondas, dis-je, et Platon le philosophe se chargèrent des frais de jeux qui n’étaient pas sans magnificence : le premier défraya une troupe de joueurs de flûte ; et le second, un chœur cyclique (6) composé d’enfants. Mais c’est Dion le Syracusain qui fournissait à Platon l’argent nécessaire, et Pélopidas à Epaminondas ; car les hommes vertueux ne font pas aux présents de leurs amis une guerre qui n’ait ni fin ni trêve. Sans doute, à les accepter pour les mettre en réserve et pour augmenter leur avoir, ils ne verraient que lâcheté et bassesse ; mais ils ne repoussent point des moyens de satisfaire une ambition honorable et exempte de toute vue d’intérêt. Par rapport aux trépieds, Panétius fait voir clairement que Démétrius a été trompé par une ressemblance de noms. Depuis les guerres des Perses jusqu’à celle du Péloponnèse, on ne trouve, en effet, dit-il, dans les registres publics, que deux Aristide, chorèges vainqueurs ; et ils ne sont ni l’un ni l’autre fils de Lysimachus. Le premier était fils de Xénophilus ; et le second ne vécut que longtemps après notre Aristide, comme le prouve l’orthographe de l’inscription, 190 qui est celle qu’on a adoptée depuis Euclide (7), et la mention du nom d’Archestratus, poète fréquemment cité, au temps de la guerre du Péloponnèse, comme maître de chœurs, mais jamais au temps des guerres médiques. Du reste, l’argument de Panétius demanderait une discussion plus approfondie. Pour l’ostracisme, il tombait indifféremment sur tous ceux qui s’élevaient au-dessus du vulgaire par la réputation, la naissance, ou le talent de la parole. Damon lui-même, le précepteur de Périclès, subit la sentence d’ostracisme, à cause de la prudence qui semblait le distinguer entre tous. Enfin Idoménée dit qu’Aristide fut nommé archonte, non par le sort des fèves, mais par le choix des Athéniens. Et s’il le fut après la bataille de Platée, comme l’écrit Démétrius lui-même, il est fort vraisemblable aussi qu’il dut à tant de gloire et à de tels exploits d’être jugé digne par sa vertu d’un honneur qu’on n’obtenait d’ailleurs qu’au moyen de la richesse. Mais il est évident que Démétrius veut, à tout prix, justifier Aristide de l’accusation de pauvreté, comme si c’était un grand crime d’être pauvre ; et non-seulement Aristide, mais Socrate lui-même, car il prétend que Socrate, outre une terre qu’il possédait en propre, avait encore soixante-dix mines (8) que Criton lui faisait valoir.
Aristide fut l’ami particulier de Clisthène, celui qui rétablit la république après l’expulsion des tyrans (9). Entre tous les hommes d’État, il prit pour modèle et pour l’objet de son admiration, Lycurgue le Lacédémonien : aussi embrassa-t-il le parti de l’aristocratie ; mais il eut un adversaire dans Thémistocle, fils de Néoclès, défen- 191 seur des prétentions populaires. Élevés ensemble, c’est dès leur enfance, suivant quelques-uns, qu’auraient commencé leurs dissentiments : études et récréations, paroles sérieuses ou raillerie, tout leur était un sujet de querelles ; et cette rivalité eut bientôt mis dans tout son jour le caractère de l’un et de l’autre. Thémistocle était prompt, hardi, rusé, se portant indifféremment à tout entreprendre, et avec une fougue extrême. Aristide, ferme et constant dans ses mœurs, inébranlable dans ses principes de justice, ne se permettait jamais, même en jouant, ni mensonge, ni flatterie, ni déguisement. Ariston de Chio dit qu’une passion amoureuse fit naître leur inimitié et la rendit irréconciliable. Épris tous deux de Stésiléus de Céos, qui ’effaçait par l’éclat de ses charmes et de sa beauté tous les jeunes gens de son âge, ils furent extrêmes dans leur passion ; et, après même que la beauté du jeune homme fut passée, ils ne déposèrent pas leur rivalité : c’avait été comme un prélude de la lutte ; et c’est tout enflammés encore de leurs querelles précédentes, qu’ils se jetèrent dans la mêlée politique.
Thémistocle s’attacha d’abord à se gagner des amis ; ce lui fut un rempart pour sa personne, et une puissance formidable pour l’attaque. Aussi, comme on lui disait un jour que pour bien gouverner les Athéniens il n’avait qu’à maintenir l’égalité, à se montrer impartial envers tout le monde : « Je ne voudrais jamais, dit-il, m’asseoir sur un tribunal où mes amis ne trouveraient pas auprès de moi plus de faveur que les étrangers. » Aristide, au contraire, se fraya, pour ainsi parler, lui tout seul sa route dans les affaires publiques. Avant tout, il ne voulait ni faire des injustices pour complaire à ses amis, ni les désobliger en ne leur accordant jamais rien. En second lieu, comme il voyait la plupart de ses rivaux s’enhardir à l’injustice par le crédit de leurs amis, il se mit en garde contre ce penchant, par une règle invariable 192 de conduite : il tenait qu’un bon citoyen ne doit avoir d’autre appui que l’habitude de dire et de faire ce qui est juste et honnête. Il y dérogea pourtant. Thémistocle ne cessait de faire des entreprises téméraires ; il entravait tous les projets d’Aristide, et rompait toutes ses mesures. Aristide fut contraint de contrarier, lui aussi, les vues de Thémistocle, soit pour sa propre défense, soit pour rabattre une autorité que la faveur du peuple accroissait de jour en jour. Il valait mieux, pensait-il, sacrifier quelquefois des projets utiles au public, que de laisser toujours prévaloir les avis de Thémistocle, et de prêter les mains à ses projets ambitieux. Il alla même une fois jusqu’à attaquer une proposition tout à l’avantage de la république, parce qu’elle venait de Thémistocle : il la fit échouer ; mais, en sortant de l’assemblée, il ne put s’empêcher de dire qu’il n’y aurait de salut pour les affaires d’Athènes qu’en faisant jeter Thémistocle et lui au fond du Barathre (10).
Dans une autre occasion, il avait proposé au peuple un décret qui éprouva beaucoup de contradictions ; il triompha des résistances : le président de l’assemblée allait recueillir les suffrages ; mais Aristide avait été éclairé par la discussion sur les inconvénients de son décret : il le retira. Souvent aussi il faisait présenter ses vues par d’autres, afin que la jalousie de Thémistocle ne mit pas d’obstacle à l’accomplissement du bien. Il montrait une fermeté admirable au milieu des vicissitudes de la vie politique : jamais il ne s’enfla des honneurs qu’on lui décernait ; et c’est avec autant de douceur que d’égalité d’âme qu’il sut toujours se résigner à ses déconvenues, persuadé qu’on doit se livrer tout entier à la patrie, sans songer, je ne dis pas à s’enrichir, mais même à acquérir de la gloire. Aussi, comme on entendit 193 prononcer au théâtre les vers d’Eschyle sur Amphiaraüs (11) :
Il ne veut point paraître juste (12), mais l’être ;
Son âme est un sol fécond
Où germent les prudents conseils...
tous les spectateurs jetèrent les yeux sur Aristide, reconnaissant, en quelque sorte, qu’il était, entre tous, l’exemple vivant de cette vertu. Il savait, pour défendre la justice, résister avec force, non-seulement à l’amitié et à la faveur, mais aussi à la colère et à la haine. Un jour, dit-on, il poursuivait devant le tribunal un de ses ennemis : après qu’il eut proposé ses chefs d’accusation, les juges ne voulaient pas entendre l’accusé, et se disposaient à porter sur-le-champ la sentence ; Aristide s’élance de sa place, et se jette avec lui aux pieds des juges, pour les supplier de l’écouter, et de le laisser jouir du privilège des lois. Une autre fois, deux particuliers plaidaient devant lui : « Mon adversaire, dit le demandeur, t’a bien souvent fait tort, Aristide. - Mon ami, dit Aristide, expose seulement tes griefs contre lui ; c’est ton affaire que je juge, et non la mienne. »
Élu trésorier général des revenus publics, il convainquit de soustractions considérables, non-seulement les magistrats alors en charge, mais ceux des années précédentes, particulièrement Thémistocle,
Homme sage au demeurant, mais qui n’était pas maître de sa main (13)
194 Aussi, lorsqu’Aristide rendit ses comptes, Thémistocle suscita contre lui une forte brigue, et le fit condamner, suivant Idoménée, comme voleur des deniers publics. Les principaux citoyens et les plus gens de bien s’indignèrent de cette iniquité ; et l’on ne se borna pas à le décharger de l’amende : il fut nommé de nouveau trésorier pour l’année suivante. Il se mit alors à feindre qu’il se repentait de sa conduite première ; il se montra plus traitable, et s’appliqua à plaire à ceux qui pillaient le trésor public : il ne recherchait plus leurs infidélités, il ne chicanait plus sur les comptes ; de sorte que ces sangsues publiques comblaient Aristide de louanges, et agissaient vivement auprès du peuple pour le faire continuer une troisième année dans la même charge. Toutes les mains allaient se lever pour le suffrage ; Aristide, à ce moment, tança rudement les Athéniens : « Quand j’ai administré, dit-il, en magistrat fidèle et en homme d’honneur, on m’a couvert de boue. Depuis que j’ai livré aux voleurs presque toute la fortune publique, je suis à vos yeux un citoyen admirable. Je rougis donc bien plus de l’honneur que vous me voulez décerner aujourd’hui, que de la condamnation que j’ai subie l’année dernière ; et je plains sincèrement votre misère, lorsque je vois qu’il est plus glorieux auprès de vous de complaire à des gens pervers que de conserver les biens de la république. » Ce discours, les preuves qu’il allégua contre les déprédateurs, eurent bien vite fermé la bouche *» ceux qui l’applaudissaient tout à l’heure de leurs acclamations et sollicitaient en sa faveur auprès du peuple ; mais Aristide y gagna les louanges véritables et méritées de tous les bons citoyens.
Datis, envoyé par Darius sous prétexte de venger l’incendie de la ville de Sardes brûlée par les Athéniens, mais, en réalité, pour assujettir la Grèce entière, avait débarqué à Marathon avec toute son armée, et mettait le 195 pays à feu et à sang. Les Athéniens nommèrent pour cette guerre dix généraux. Miltiade était le premier en dignité, Aristide le second en réputation et en crédit. Miltiade proposa de livrer bataille ; et Aristide, en se rangeant à son avis dans cette circonstance, ne contribua pas peu à le faire prévaloir. Chaque général commandait un jour l’armée : quand vint le tour d’Aristide, il céda le commandement à Miltiade, montrant par là à ses collègues que ce n’est pas chose honteuse de se soumettre aux sages et de leur obéir, mais honorable plutôt et salutaire. Par ce moyen, il apaisa toutes leurs rivalités ; et, en les engageant à suivre avec plaisir les conseils du plus expérimenté, il fortifia l’autorité de Miltiade, qui eut à lui seul, sans interruption, le commandement de l’armée ; caries autres généraux renoncèrent au droit qu’ils avaient de commander chacun leur jour, et se mirent sous ses ordres.