Poétique (page 7)

Aristote · Philosophie

Texte français, domaine public · Source : remacle.org — trad. Barthélemy Saint-Hilaire · 9 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

V. J'appelle "mot propre" celui qu'emploie chaque peuple (104), "glose" (ou mot étranger) celui qui est en usage chez les autres peuples. On voit qu'un même mot peut être mot propre et glose, mais non pas dans le même pays. Ainsi le mot est un mot propre pour les Cypriens (105) et une glose pour nous.

VI. La métaphore est le transfert d'un nom d'autre nature, ou du genre à l'espèce ou de l'espèce au genre, ou de l'espèce à l'espèce, ou un transfert par analogie.

VII. J'appelle transfert du genre à l'espèce, par exemple :

Ce mien navire resta immobile (106).

En effet, être à l'ancre, pour un vaisseau, c'est être immobile.

De l'espèce au genre (par exemple) :

Oui, certes, Ulysse accomplit des milliers de belles actions (107).

Des milliers a le sens de un grand nombre, et c’est dans ce sens que cette expression est employée ici.

De l'espèce à l'espèce, par exemple :

Ayant arraché la vie par l'airain (108) ;

Ayant tranché avec le dur airain (109).

En effet, dans ces exemples, d'abord dans le sens de "trancher", le poète a dit "arracher", puis dans le sens d' "arracher" il a dit "trancher" ; car l'un et l'autre terme signifient ôter.

VIII. Je dis qu'il y a analogie (ou proportion) lorsque le second nom est au premier comme le quatrième est au troisième ; car on dira le quatrième à la place du second et le second à la place du quatrième ; quelquefois aussi l'on ajoute, à la place de ce dont on parle, ce à quoi cela se rapporte (110). Citons un exemple : La coupe est à Bacchus ce que le bouclier est à Mars. On dira donc et "le bouclier, coupe de Mars", et "la coupe, bouclier de Bacchus (111)". Autre exemple : Ce que le soir est au jour, la vieillesse l'est à la vie. On dira donc : "le soir, vieillesse du jour," et "la vieillesse, soir de la vie ;"ou, comme Empédocle "couchant de la vie."

IX. Pour quelques noms, il n'existe pas d'analogue établi ; néanmoins on parlera par analogie. Ainsi, laisser tomber le grain (112), c'est le semer ; mais; pour dire laisser tomber la lumière du soleil, il n'y a pas de terme (propre). Or cette idée, par rapport au soleil, c'est comme le mot semer par rapport an grain ; on a donc pu dire :

Semant sa lumière divine (113).

On peut employer ce mode de métaphore et, d'une autre façon aussi, en appliquant une dénomination étrangère (à l'objet dénommé), lui dénier quelqu'une de ses dualités propres ; comme, par exemple, si l'on disait du bouclier non pas la coupe de Mars, mais la coupe sans vin (114) .....

X. Le nom forgé, est celui que le poète place sans qu'il ait été employé par d'autres. Quelques mots semblent avoir ce caractère ; ainsi les cornes, appelées , le prêtre, appelé .

XI. Le nom est allongé, raccourci, d'une part lorsqu'on emploie une voyelle plus longue que celle du mot usuel, ou qu'une syllabe est intercalée ; d'autre part, si on lui retranche quelque partie. Exemple de nom allongé devenu ; devenu ; - de nom raccourci : (115), (116), et dans ce vers :

Toutes deux ont une seule et même figure (117).

XII. Le nom est altéré lorsqu'une partie du mot énoncé est rejetée et une autre faite (arbitrairement ).

Exemple : A la mamelle droite, au lieu de

XIII. Les noms eux-mêmes (118) sont les uns masculins, d'autres féminins, d'autres entre les deux (119). Sont masculins tous ceux qui se terminent par un N, un P (R), un (S) et par les lettres qui se composent de cette dernière. Celles-ci sont au nombre de deux, le (PS) et le (KS). Sont féminins tous ceux qui se terminent, en fait de voyelles, par celles qui sont toujours longues, telles que H (È) et (Ô), et par celles qui peuvent s'allonger, telles que A ; de sorte qu'il arrive que sont égales en nombre les lettres par lesquelles se terminent les noms masculins et les noms féminins ; car le et le E ne font qu'un (avec ) (120). Aucun nom ne se termine sur une lettre aphone (muette), ni sur une voyelle brève (121). Trois seulement se terminent sur un I : , (miel), (gomme), (poivre) (122). Cinq noms se terminent sur Y (123). Les noms intermédiaires (sc. neutres) se terminent sur ces voyelles (A, I, et Y), sur N et sur B.

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CHAPITRE XXII

De l’emploi de la glose, de la métaphore de l’ornement, etc.

II. L'élocution la plus claire est celle qui consiste en termes propres, mais qui est terre à terre. La poésie de Cléophon et de Sthénélus en est un exemple.

III. Elle est élevée et s'écarte du style vulgaire lorsqu'elle fait usage de termes étrangers (124) ; or j'appelle "termes étrangers" la glose, la métaphore, l'allongement et tout ce qui est à côté du terme propre.

IV. Maintenant, si l'on employait de telles expressions indistinctement, il y aurait énigme ou barbarisme ; énigme, si elles étaient empruntées à des métaphores, barbarisme, si elles l'étaient à des gloses.

V. En effet, une forme de l'énigme, c'est de relier entre elles des choses qui ne peuvent l'être pour énoncer des faits qui existent ; or il n'est pas possible de faire cela par l'alliance des noms, mais il est permis de le faire par métaphore. Exemple : "J'ai vu un homme qui, au moyen du feu, avait appliqué l'airain sur la peau d'un autre homme (125) ; "et autres expressions analogues. Des gloses peut résulter un barbarisme. Il faut donc les employer dans certaines conditions spéciales (126).

VI. En effet, la glose, la métaphore, l'ornement et les autres formes précitées ôteront au style la vulgarité et la bassesse ; le terme propre lui donnera de la clarté.

VII. Une chose qui contribuera grandement à la clarté et à l'élévation du style, ce sont les allongements, les apocopes (coupures ) et les altérations (des noms) ; car (un mot), présenté comme forme insolite, perdra de sa vulgarité en devenant autre que le terme propre, tandis que la clarté d'un terme aura pour cause sa participation à la propriété d'expression.

VIII. Aussi c'est faire un reproche mal fondé que de critiquer un tel mode de langage et de tourner en ridicule le poète qui l'emploie ; comme Euclide l'Ancien. qui prétendait qu'il était facile de faire de la poésie, du moment que l'on accordait aux poètes la faculté d'allonger (les noms) autant qu'ils le veulent et qui les raillait en citant ce vers :

Je vis Épicharès marcher sur Marathon... (127)

et cet autre :

Lui qui n'aurait pas aimé son ellébore... (128).

IX. Il serait ridicule d'employer ce procédé d'une façon quelconque, et la mesure doit être gardée dans toutes les parties ; en effet, se servir des métaphores, des gloses et des autres formes sans observer la convenance, ou s'appliquer à faire rire, ce serait aboutir au même résultat.

X. Pour voir jusqu'à quel point la convenance est observée, il faut considérer la question dans les vers en faisant entrer les noms dans un mètre. Pour la glose, pour la métaphore et pour les autres formes, en y substituant le terme propre, on pourrait reconnaître que nous disons la vérité. Ainsi Euripide et Eschyle mettant le même vers ïambique, l'un, en changeant un seul nom et faisant une glose à la place du terme propre employé habituellement, donne à ses vers une belle apparence, tandis que l'autre est tout simple ; car Eschyle, dans son Philoctète, voulant dire :

L'ulcère qui mange ( ) les chairs de mon pied, au verbe ( ) a substitué le mot (se repaît).

Et encore :

Mais maintenant lui qui est exigu, et sans valeur aucune et sans vigueur, il m'a...

Si l'on voulait substituer les termes propres, on dirait :

Mais maintenant lui qui est petit, débile et laid, il m'a .... (129)

ou (au lieu de) :

Après avoir déposé à terre un misérable siège, (130) et une modeste table,

Après avoir déposé à terre un mauvais siège (131) et une petite table ;

ou cette expression :

Le rivage mugit (132),

au lieu de celle-ci :

Le rivage crie (133).

XI. Ariphrade, en outre, raillait les auteurs tragiques de ce qu'ils emploient telles façons de parler que personne ne ferait entrer dans la conversation, comme par exemple, , et non pas (134) ou les formes (135), (136) et non pas (137), ou d'autres formes analogues. Comme elles ne rentrent pas dans les termes propres, elles ôtent au style sa vulgarité, et c'est ce que cet Ariphrade ne voyait pas.

XII. Il n'est certes pas indifférent de faire un emploi convenable de chacune des formes précitées, noms doubles et noms étrangers ou gloses : mais le plus important, c'est d'avoir un langage métaphorique ; car c'est le seul mérite qu'on ne puisse emprunter à un autre et qui dénote un esprit naturellement bien doué ; vu que, bien placer une métaphore, c'est avoir égard aux rapports de ressemblance.

XIII. Parmi les noms, ceux qui sont doubles conviennent surtout aux dithyrambes, les mots étrangers à la poésie héroïque et les métaphores aux ïambes (138). Dans la poésie héroïque, tous les moyens expliqués plus haut sont applicables. Dans les ïambes, comme on y cherche surtout à imiter le langage ordinaire, les noms les plus convenables sont ceux dont on fait usage dans le discours parlé, c'est-à-dire le terme propre, la métaphore et l'ornement.

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CHAPITRE XXIII

De la composition épique.

I. Voilà qui suffit sur la tragédie et sur l'imitation en action. Quant à la poésie narrative et traitée en hexamètres, il faut évidemment constituer des fables dramatiques comme dans la tragédie, et les faire rouler sur une action unique, entière et complète, ayant un commencement, un milieu et une fin, pour que, semblable à un animal unique et entier, elle cause un plaisir qui lui soit propre. Il faut éviter que les compositions ressemblent à des histoires, genre dans lequel on ne doit pas faire l'exposé d'une seule action, mais d'une seule période chronologique (dans laquelle sont racontés) tous les événements qui concernent un homme ou plusieurs et dont chacun en particulier a, selon les hasards de la fortune, un rapport avec tous les autres.

II. En effet, de même que, dans le temps on fut livrée la bataille navale de Salamine, avait lieu celle des Carthaginois en Sicile, ces deux batailles n'avaient pas le même objet, de même, dans la succession des temps, tel événement prend place après tel autre sans qu'ils aient une fin commune.

III. C'est ce que font la presque généralité des poètes ; aussi, cous l'avons déjà dit (139), Homère parait, à cet égard, un poète divin, incomparable, n'entreprenant pas de mettre en poésie toute la guerre ( de Troie ), bien qu'elle ait eu un commencement et une fin ; car elle devait être trop étendue et difficile à saisir dans son ensemble et, tout en lui donnant une étendue médiocre, il en faisait une guerre trop chargée d'incidents variés. Au lieu de cela, il en détache une partie et recourt à plusieurs épisodes, tels que le catalogue des vaisseaux et d'autres, sur lesquels il étale sa poésie.

IV. Les autres font rouler leur poème sur un seul héros, dans les limites d'une époque unique; mais l'action unique qui en fait le fond se divise en parties nombreuses. Tels les poètes qui ont composé l'Épopée de Chypre et la petite Iliade. Aussi l'Iliade, l'Odyssée, servent chacune de texte à une ou deux tragédies, l'Épopée de Chypre à un grand nombre, la petite Iliade à huit, et même plus : le Jugement des armes, Philoctète, Néoptolème, Eurypyle, le Mendiant, les Lacédémoniens et la prise de Troie, le Départ de la flotte, Sinon et les Troyennes.

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CHAPITRE XXIV

Comparaison de l'épopée avec la tragédie. - Nombreux mérites d'Homère.

I. II y a nécessairement autant d'espèces d'épopée que de tragédie ; car elle est nécessairement simple, complexe, morale ou pathétique. Elle a autant de parties, à part la mélopée et la mise en scène, car elle demande des péripéties, des reconnaissances ( des moeurs) (140) et des événements pathétiques ; elle exige aussi la beauté des pensées et du beau style. Tous ces éléments, Isomère les a mis en usage et pour la première fois, et dans les conditions convenables.

II. En effet, chacun de ces deux poèmes constitue, l'Iliade une oeuvre simple et pathétique, l'Odyssée une oeuvre complexe - les reconnaissances s'y rencontrent partout, - et morale. De plus, par le style et par la pensée, il a surpassé tous les poètes.

III. Ce qui fait différer l'épopée

(de la tragédie), c'est l’étendue de la composition et le mètre. La limite convenable de son étendue, nous l'avons indiquée : il faut que l'on puisse embrasser dans son ensemble le commencement et la fin ; et c'est ce qui pourrait avoir lieu si les compositions étaient moins considérables que les anciennes et en rapport avec le nombre des tragédies données dans une représentation.

IV. L'épopée a, pour développer son étendue, des ressources variées qui lui sont propres, attendu que, dans la tragédie, l'on ne peut représenter plusieurs actions dans le même moment, mais une seule partie à la fois est figurée sur la scène et par les acteurs; tandis que dans l'épopée, comme c'est un récit, on peut traiter en même temps plusieurs événements au moment où ils s'accomplissent. Quand ils sont bien dans le sujet, ils ajoutent de l'ampleur au poème; ils contribuent ainsi à lui donner de la magnificence, à transporter l'auditeur d'un lieu dans un autre et à jeter de la variété dans les épisodes; car l'uniformité, qui a bientôt engendré le dégoût, fait tomber les tragédies.

V. Le mètre héroïque est celui dont l’expérience a fait reconnaître la convenance pour l'épopée Si l’on composait un poème narratif en un ou plusieurs mètres autres que celui-là, on verrait comme ce serait déplacé.

VI. C'est que l'héroïque est le plus posé des mètres et celui qui a le plus d'ampleur: aussi se prête-t-il le mieux aux noms étrangers et aux métaphores, car la poésie narrative est la plus riche de toutes. Quant au vers ïambique et au tétramètre, ils ont la propriété d'agiter ; l'un convient à la danse, l'autre à l'action dramatique.

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