Poétique (page 8)

Aristote · Philosophie

Texte français, domaine public · Source : remacle.org — trad. Barthélemy Saint-Hilaire · 9 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

VII. Une chose encore plus déplacée, ce serait de mélanger ces mètres, à la façon de Chérémon. Aussi l'on n'a jamais fait un poème de longue haleine dans un mètre autre que l'héroïque. D'ailleurs, comme nous l'avons dit, la nature elle-même enseigne à discerner ce qui lui convient.

VIII. Homère mérite des louanges à bien d'autres titres, mais surtout en ce que, seul de tous les poètes, il n'ignore point ce que le poète doit faire par lui-même. Le poète doit parler le moins possible en personne ; car, lorsqu'il le fait, il n'est pas imitateur.

IX. Les autres poètes se mettent en scène d'un bout à l'autre de leur oeuvre ; ils imitent peu et rarement ; mais lui, après un court prélude, introduit bientôt un personnage, homme ou femme, ou quelque autre élément moral, et jamais personne sans caractère moral, mais toujours un personnage pourvu de ce caractère.

X. Il faut, dans les tragédies, produire la surprise, mais dans l'épopée il peut y avoir, plutôt qu'ailleurs, des choses que la raison réprouve (c'est ce qui contribue le plus à la surprise), parce que l'action ne se passe pas sous les yeux. Ainsi les détails de la poursuite d'Hector seraient ridicules à la scène, où l'on verrait d'une part les Grecs s'arrêtant court et cessant de le poursuivre et de l'autre (Achille) leur faisant signe (de s'arrêter) ; mais, dans l'épopée, cet effet n'est pas sensible et la surprise cause du plaisir ; la preuve, c'est qu'en racontant on ajoute toujours, vu que c'est un moyen de plaire.

XI. Homère a aussi parfaitement enseigné aux autres poètes à dire, comme il faut, les choses fausses ; or le moyen, c'est le paralogisme. Les hommes croient, étant donné tel fait qui existe, tel autre existant, ou qui est arrivé, tel autre arrivant, que si le fait postérieur existe, le fait antérieur existe ou est arrivé aussi ; or cela est faux. C'est pourquoi, si le premier fait est faux, on ajoute nécessairement autre chose qui existe ou soit arrivé, ce premier fait existant ; car, par ce motif qu'elle sait être vraie cette autre chose existante, notre âme fait ce paralogisme que la première existe aussi. La scène du bain (141) en est un exemple.

XII. Il faut adopter les impossibilités vraisemblables, plutôt que les choses possibles qui seraient improbables, et ne pas constituer des fables composées de parties que la raison réprouve, et en somme n'admettre rien de déraisonnable, ou alors, que ce soit en dehors du tissu fabuleux. Ainsi Oedipe ne sait pas comment Laïus a péri ; mais la mort de Laïus n'est pas comprise dans le drame ; ainsi, dans Électre, ceux qui racontent les jeux pythiques (142) ou, dans les Mysiens, le personnage muet qui vient de Tégée en Mysie (143).

XIII. En conséquence, dire que la fable serait détruite (144) serait ridicule ; car il ne faut pas, en principe, constituer des fables sur une telle donnée ; mais, si on l'établit ainsi et qu'elle ait une apparence assez raisonnable, on peut y admettre même l'absurde, puisque le passage déraisonnable de l'Odyssée, relatif à l'exposition (145), serait évidemment intolérable si un mauvais poèe l'avait traité ; mais Homère a beaucoup d'autres qualités pour dissimuler, en l'adoucissant, l'absurdité de cette situation.

XIV. Il faut travailler le style dans les parties inertes, mais non pas dans celles qui se distinguent au point de vue des moeurs ou de la pensée; et par contre, un style trop brillant fait pâlir l'effet des moeurs et des pensées.

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CHAPITRE XXV

Objections faites au style poétique. - Solutions.

I. Sur la question des objections et de leurs solutions, du nombre et de la nature de leurs formes, on verra clairement ce qu'il en est par les considérations qui vont suivre.

II. Comme le poète est un imitateur, aussi bien que le serait un peintre ou n'importe quel autre artiste de cet ordre, il s'ensuit nécessairement qu'il imite les choses sous quelqu'une de ces trois formes, ou telles qu'elles existaient ou existent, ou telles qu'on dit ou qu'on croit qu'elles sont, ou enfin telles qu'elles devraient être.

III. Ces choses sont énoncées au moyen de l'expression propre, ou bien par des gloses et par des métaphores. L'élocution (poétique) est susceptible de nombreux changements; car c'est une faculté que nous accordons aux poètes. De plus, la correction n'est pas de la même nature pour la poétique et pour la politique, ni même pour n'importe quel autre art et pour la poétique.

IV. La poétique, elle, est sujette à deux genres de fautes; les unes qui lui sont propres, les autres accidentelles. En effet, si elle se proposait d'imiter dans des conditions impossibles, la faute en reviendrait à elle-même, tandis que, si le dessin était correct, mais qu'elle représentât un cheval jetant en avant ses deux jambes de droite, ou commit quelque faute contre un art particulier, par exemple, contre la médecine ou tout autre art, les impossibilités qu'elle imaginerait ne seraient pas imputables à la poétique elle-même.

V. En conséquence, c'est d'après ces observations qu'il faudra résoudre (réfuter) les critiques introduites dans les controverses.

(A) (146) Il y a d'abord celles qui se rapportent à l'art lui-même. Des impossibilités ont été imaginées, c'est une faute; mais c'est correct, si le but de l'art est atteint.

VI. Et en effet, l'on a dit (147) que ce but (était atteint) si, de cette façon, l'on rendait plus saisissante la partie en question ou quelque autre partie ; exemple, la poursuite d'Hector.

VII. Si pourtant le but pouvait être atteint plus ou moins, et qu'il y eût une faute contre l'art dans lequel rentre la chose en question, ce ne serait pas bon; car il faut, si c'est possible, ne commettre absolument aucune faute sur aucun point.

VIII. B.

De plus, sur lequel des deux points porte la faute ? sur quelque détail inhérent à l'art, ou bien sur quelque autre fait accidentel ? Car elle est moins grave si le poète a ignoré que la femelle du cerf n'a pas de cornes (148) que s'il ne l'a pas représentée suivant les principes de l'imitation.

IX. C.

Outre cela, si l'on reproche le manque de vérité, on répondra qu'on a voulu rendre les objets tels qu'ils devraient être. C'est ainsi que Sophocle disait que lui-même représentait les hommes tels qu'ils doivent être, et Euripide tels qu'ils sont. Voilà comment il faut réfuter cette critique.

X. D.

Si l'on dit qu'ils ne sont représentés d'aucune des deux façons, c'est ainsi (dira-t-on) que les voit l'opinion commune; par exemple, ce qui se dit sur les dieux. Car il ne serait peut-être pas mieux parler de telle façon, ni possible de dire la vérité, mais on en parle un peu au hasard, comme dit Xénophane.

XI. E. Ce n'est pas l'opinion commune (149), et ce n'est peut-être pas le mieux, mais c'est la réalité. Exemple, ce vers sur les armes :

Leurs lances étaient plantées droit sur le bout (150).

En effet, c'était l'usage alors, comme font encore aujourd'hui les Illyriens.

XII. F.

Quant à la question de savoir (si) la parole ou l'action d'un personnage est convenable ou non, il ne faut pas l'examiner en n'ayant égard qu'à cette parole ou à cette action prise en elle-même pour voir si elle est bonne ou mauvaise, mais en considérant aussi quel est celui qui agit ou parle, à qui il a affaire, dans quel moment, en faveur de qui, dans quel but, comme, par exemple, en vue d'un plus grand bien, afin qu'il se produise, ou à cause d'un plus grand mal, afin de l'éviter.

XIII. G.

Les critiques qui ont trait au style, il faut les détruire, par exemple en alléguant l'emploi d'une glose ou nom étranger :

Les mulets d'abord (151) ;

car, peut-être, ne veut-il pas entendre ici les mulets, mais les gardes. Et à propos de Dolon :

Qui, certes, était mal conformé (152)

cela ne signifie pas difforme de corps, mais laid de figure, car, chez les Crétois, on dit (de belle forme) pour exprimer la beauté du visage. Et dans ce vers :

Mélange (du vin) " (153)"

(154)" ne signifie pas "du vin non trempé d'eau" comme pour les ivrognes, mais "plus promptement".

XIV. H.

Tel terme a été employé par métaphore, comme dans ces vers :

Tous les autres, - dieux et hommes dormaient la nuit entière ... (154)

Puis il dit en même temps :

lorsqu'il regardait du côté de la plaine de Troie . . . (155)

. . . le son des flûtes et des syrinx (156).

Le mot a été pris par métaphore, à la place de (beaucoup) ; car le mot tout, ici, veut dire en grand nombre.

Ceci encore :

Mais celle qui est la seule à être privée... (157)

est dit par métaphore ; car, ce qui est le plus connu, c'est ce qui est seul.

XV. I.

(On peut encore réfuter la critique en alléguant) l'accentuation, comme Hippias de Thasos la réfutait à propos de l'expression :

... nous lui donnons (158)

et de cette autre :

ce qui d'une part n'est pas pourri par la pluie (159).

XVI. K.

D'autres fois on alléguera la ponctuation, comme dans ce vers d'Empédocle :

Et dès lors naquirent mortels les êtres qui, auparavant, avaient appris à être immortels ; et purs, auparavant, ils avaient été mélangés (160).

XVII. L.

Ou bien l’amphibologie :

La plus grande moitié de la nuit est passée . . .

car est équivoque (161).

XVIII. M.

Ou encore les expressions consacrées par l'usage. C'est ainsi que de tout breuvage mélangé on dit "du vin", et que l'on écrira :

une cnémide d'étain nouvellement ouvré,

ou que l'on appellera (ouvriers en airain) ceux qui travaillent le fer. C'est ainsi que l'on a dit de Ganymède : (il verse du vin) à Jupiter, bien que (les dieux ne boivent pas de vin (162). Toutes ces locutions rentrent dans la métaphore.

XIX-XX. Il faut aussi, lorsqu'un nom semble indiquer quelque contradiction, observer de combien de manières il peut être entendu dans le passage en question ; par exemple, dans celui-ci : La lance d'airain s'attacha t» (sur celle-ci) (163). De combien de manières (164) la lance fut-elle arrêtée par celle-ci ? Est-ce de cette manière-ci qu'on devra le mieux l'entendre, à savoir : "contre cette lame" (sans y pénétrer) ? Il y a encore le cas examiné par Glaucon : certains ont un préjugé non fondé : en raison; raisonnant et décidant d'après cela et après avoir parlé d'après leur opinion personnelle, ils critiquent la chose qui est en contradiction avec leur pensée.

XXI. C'est ce qui est arrivé à propos d'Icare. On pense qu'il était Lacédémonien. On trouve étrange, par suite, que Télémaque, arrivé à Lacédémone, ne se soit pas rencontré avec lui ; or la chose s'est peut-être passée comme les Céphalléniens le racontent. Ils prétendent qu'Ulysse épousa une femme de chez eux et qu'il s'agit d'Icade (165), et non pas d'Icare. Il est donc probable que cette controverse est causée par une erreur.

XXII. En somme, il faut ramener l'impossible à la conception poétique, ou au mieux (166), ou à l'opinion ; car, pour la poésie, l'impossible probable doit être préféré à l'improbable, même possible. Pour le mieux, il faut que les personnages soient représentés non seulement tels qu'ils sont, comme dans les peintures de Zeuxis, mais aussi le mieux possible, car l'oeuvre doit surpasser le modèle. (Pour l'opinion), s'il s'agit de choses déraisonnables, la composition peut avoir ce caractère et, par quelque côté, n'être pas déraisonnable; car il est vraisemblable que certaines choses arrivent contrairement à la vraisemblance (167).

Pour les choses contradictoires par rapport à ce qui a été dit, il faut examiner, comme lorsqu'il s'agit des réfutations oratoires, si une même chose a été mise en rapport avec la même chose et de la même façon, si le poète a parlé lui-même, et voir dans quelle intenion il s'est exprimé ainsi et quelle idée un homme de sens se ferait de son langage.

XXIII. Portant sur une inconséquence ou sur une méchanceté, la critique sera fondée si c'est sans aucune nécessité que l'on emploie soit l’inconséquence, comme Euripide dans Égée (168), ou la méchanceté, comme celle de Ménélas dans Oreste.

XXIV. Ainsi donc les critiques se tirent de cinq espaces (d'idées), présentées soit comme impossibles, comme inconséquentes, comme nuisibles, comme contradictoires, ou enfin comme contraires aux règles de l'art. Quant aux solutions (ou réponses), il faut les examiner d'après les explications qui précèdent ; or elles sont au nombre de douze.

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CHAPITRE XXVI

La composition épique est-elle supérieure à la composition tragique? Conclusion dons le sens de la négative.

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