Politique (page 23)

Aristote · Philosophie

Texte français, domaine public · Source : remacle.org — trad. Barthélemy Saint-Hilaire · 23 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

§ 19. Comme l'État se compose toujours de deux partis bien distincts, les pauvres et les riches, il faut persuader aux uns et aux autres qu'ils ne trouveront de garantie que dans le pouvoir, et. prévenir entre eux toute injustice mutuelle. Mais entre ces deux partis, le plus fort est toujours celui qu'il faut prendre pour instrument du pouvoir, afin que, dans un cas extrême, le tyran ne soit pas forcé ou de donner la liberté aux esclaves, ou d'enlever les armes aux citoyens. Ce parti suffit toujours à lui seul pour défendre l'autorité, dont il est l'appui, et pour lui assurer le triomphe contre ceux qui l'attaquent.

§ 20. Du reste, nous croyons qu'il serait inutile d'entrer dans de plus longs détails. L'objet essentiel est ici bien évident. Il faut que le tyran paraisse à ses sujets, non point un despote, mais un administrateur, un roi; non point un homme qui fait ses propres affaires, mais un homme qui administre celles des autres. Il faut que dans toute sa conduite, il recherche la modération et non pas les excès. Il faut qu'il admette dans sa société les citoyens distingués, et qu'il s'attire par ses manières l'affection de la foule. Par là, il sera infailliblement sûr, non seulement de rendre son autorité plus belle et plus aimable, parce que ses sujets seront meilleurs, et non point avilis, et qu'il n''excitera ni haine, ni crainte; mais encore il rendra son autorité plus durable. En un mot, il faut qu'il se montre complétenient vertueux ou du moins vertueux à demi, et qu'il ne se montre jamais vicieux, ou du moins jamais autant qu'on peut l'être.

§ 21. Et cependant, malgré toutes ces précautions, les moins stables des gouvernements sont l'oligarchie et la tyrannie. La plus longue tyrannie a été celle d'Orthagoras et de ses descendants, à Sicyone ; elle a duré cent ans ; c'est qu'ils surent habilement ménager leurs sujets et se soumettre eux-mêmes en bien des choses au joug de la loi. Clisthène évita le mépris. par sa capacité militaire, et il mit sans cesse tous ses soins à se concilier l'amour du peuple. Il alla même, dit-on, jusqu'à couronner de ses mains le juge qui avait prononcé contre lui en faveur de son antagoniste ; et si l'on en croit la tradition, la statue assise qui est dans la place publique est celle de ce juge indépendant. Pisistrate, dit-on aussi, se laissa citer en justice devant l'Aréopage.

§ 22. La plus longue tyrannie est en second lieu celle des Cypsélides, à Corinthe. Elle dura soixante-treize ans et six mois. Cypsèle régna personnellement trente ans, et Périandre quarante-quatre ; Psammétichus, fils de Gordius, régna trois ans. Cesont les mêmes causes qui maintinrent si longtemps la tyrannie de Cypsèle ; car il était démagogue aussi ; et, durant tout son règne, il ne voulut jamais avoir de satellites. Périandre était un despote, mais un grand général.

§ 23. Il faut mettre en troisième lieu, après ces deux premières tyrannies, celle des Pisistratides, à Athènes ; mais elle eut des intervalles. Pisistrate, durant sa puissance, fut forcé de prendre deux fois la fuite, et en trente-trois ans, il n'en régna réellement que dix-sept ; ses enfants en régnèrent dix-huit : en tout trente-cinq ans. Viennent ensuite les tyrannies d'Hiéron et de Gélon à Syracuse. Cette dernière ne fut pas longue, et à elles deux, elles durèrent dix-huit années. Gélon mourut dans la huitième année de son règne ; Hiéron régna dix ans ; Thrasybule fut renversé au bout du onzième mois. A tout prendre, la plupart des tyrannies n'ont eu qu'une très courte existence.

§ 24. Telles sont à peu près, pour les gouvernements républicains et pour les monarchies, toutes les causes de ruine qui les menacent ; et tels sont les moyens de salut qui les maintiennent.

§ 1. Chez les Molosses. Voir plus haut, ch. VIII, § 5. Plutarque nous apprend, vie de Pyrrhos, chap. V, que, tous les ans, les rois molosses renouvelaient dans l'assemblée générale du peuple leur serment d'obéir aux lois.

Théopompe le tempéra. Voir liv. II, ch. VI, § 5. Platon aussi rapporte à Théopompe l'institution des Éphores ; Lois, III, 174, trad. de M. Cousin. Voir encore ce qu'il dit de la royauté, id., p. 188. Xénophon, au début de son éloge d'Agésilas, loue les rois de Sparte de n'avoir jamais cherché à étendre leur puissance.

§ 2. Périandre de Corinthe. Périandre, fils de Cypsèle, lui succéda, la première année de la XXXVIIIe olympiade, 623 ans avant J: C. Voir plus haut, livre III, ch. VIII, § 3. Ott. Müller, die Dorier, t. I, p. 165, et Diogène de Laërte, vie de Périandre, livre I, page 37. Platon n'a pas meilleure opinion de Périandre et de son habileté de tyran. Voir la République, liv. I, p. 23, trad. de M. Cousin.

Déjà nous avons indiqué.Voir le chapitre précédent, § 7.

Réprimer toute supériorité. Voir Platon, Républ., livre VIII, page 173, trad. de M. Cousin.

§ 3. Les délatrices. Je n'ai pas cru devoir adopter, contre le témoignage de tous les mauuscrits,la leçon admise par Schneider et Coraï, d'après Budée, p. 321, et qui substituerait des hommes à des femmes dans ce rôle d'espions à Syracuse. Les passages de Plutarque cités par Budée, Traité de la Curiosité, t. VIII, p. 74, édit. Reisk, et dans la Vie de Dion, ch. XXVIII, sont certainement en faveur de la correction ; mais Aristote, beaucoup plus ancien que Plutarque, était aussi beaucoup mieux placé pour connaître l'histoire de Syracuse ; et M. Goettling pense avec raison qu'il vaudrait mieux corriger le texte de Plutarque par celui d'Aristote. Voir Ott. Müller, die Dorier, t. II, p. 159.

Comme Hiéron. Hiéron succéda à Gélon, son frère, dans la troisième année de la LXXVe olympiade, 478 ans av. J.-C.

Des gens pour tout écouter. Voilà l'origine des espions. Voir Montesquieu, liv. XII, ch. XXIII.

§ 4 D'appauvrir les sujets. Voir la même pensée dans Platon, Républ., liv. VIII, p. 177, traduct. de M. Cousin.

Les pyramides d'Égypte. Cette appréciation du but politique des pyramides et d'autres grands travaux de l'antiquité est aussi profonde que réelle.

Les monuments sacrés des Cypsélides. Voir plus loin, ch. IX, § 22, et Ott. Müller, die Dorier, t. I, p. 166, et Suidas, au mot Cypsélides.

Le temple de Jupiter Olympien. Vitruve,dans la préface de son Traité d'Architecture, parle du temple de Jupiter Olympien. Pausanias en donne la description (in Attica). Ce temple avait quatre stades ou sept cent soixante mètres de tour; il ne fut achevé que sous le règne de l'empereur Adrien.

De Polycrate à Samos. Hérodote, Thalie, ch. LX, décrit ces grands travaux faits à Samos. Polycrate mourut en 522 av. J.- C., après onze ans de règne. Voir le Voyage du Jeune Anacharsis, ch. LXXIV.

§ 6. Le flatteur est en haute estime. Voir plus haut, liv. VI (4e), ch. IV, § 4.

« Un clou chasse l'autre ». Eustathe, citant ce passage, Commentaire sur l'Iliade, à la page 104, dit : « Selon le proverbe cité dans les Républiques ». Ou Eustathe se trompe, ou, de son temps, la Politique ne portait pas le titre qu'elle a aujourd'hui. «Les Républiques, les Constitutions », était le titre de l'ouvrage d'Aristote sur les gouvernements, c'est-à-dire de son Recueil des Constitutions.

§ 7. Le tyran hait donc ces nobles natures. Voir le Gorgias de Platon, page 370, trad. de M. Cousin.

D'une profonde perversité. Après ce portrait du tyran, qui vaut bien en réalité et en finesse tout ce qu'on a jamais écrit sur le même sujet, Aristote condamne formellement toutes ces manoeuvres de la tyrannie. Ceci est une nouvelle réponse aux accusations si peu fondées dons sa Politique a été l'objet. Voir dans ce livre, ch. IX, § 21, et plus haut, liv. III, ch. VIII, § 1. Si Machiavel avait eu le soin de fairela même réserve qu'Aristote, il n'aurait point passé, grâce peut-être aussi aux calomnies de la cour de Rome, pour un partisan aussi corrompu qu'éhonté de la tyrannie. Il faut dire qu'il avait pourtant consacré ses talents et sa vie entière au service d'une république. Voir plus bas la note du chap. X, § 6, et la préface. Montesquieu a résumé toutes ces théories sur le tyran, en faisant de la crainte le principe du gouvernement despotique; Esprit des Lois, liv. III, ch. IX.

§ 9. Ainsi toutes les préoccupations... dégradation morale. Schneider, Coraï, M. Goettling ont pensé que cette répétition appartenait non à Aristote, mais à l'un de ses anciens éditeurs. Rien ne démontre l'inexactitude de cette hypothèse.

§ 10. Quant à la seconde. Ceci est le complément de ce qui a été dit plus haut, dans ce chapitre, § 2. Voir ce que dit Montesquieu des moeurs du monarque; Esprit des Lois, liv. XII, ch. XXVII.

§ 11. D'abord, il paraîtra s'occuper. Voir le prince de Machiavel, chap. XVI.

§ 13. Le respect. Voir le Prince de Machiavel, ch. xvn ; Montesquieu, liv. XII, ch. XXVI et XXVVI.

Bien près d'être méprisé. Id., ch. XIX.

Des autres talents. Voir le Prince de Machiavel, ch. XVIII.

D'insulter jamais. Voir le Prince de Machiavel, ch. XVIII et XIX, et Montesquieu, liv. XII, ch. XXVIII. Montesquieu rappelle la vengeance de Narsès, celle du comte Julien et celle de la duchesse de Montpensier contre Henri III.

Les querelles féminines. Voir les Discours de Machiavel sur les Décades de Tite-Live, liv. Ill, ch. XXVI.

Toutes ces vieilles maximes. Voir dans ce chapitre, § 3 et suiv. On peut rapprocher des conseils qu'Aristote donne aux tyrans ceux que Simonide adresse au tyran de Syracuse, dans le petit traité de Xénophon intitulé Hiéron. On peut lire aussi avec fruit ce que Descartes a dit sur ces matières, en analysaut le Prince de Machiavel, t. IX, p. 388 et suiv., édition de M. Cousin.

§ 15. A tous ses devoirs envers les dieux. Voir le Prince de Machiavel, chapitre XVI.

Le soin des châtiments. Voir plus haut, ivre VI (4°), chapitre II, § 10, le Prince de Machiavel, chapitre XIX, et Montesquieu, livre II, chapitre XXXIII.

§ 17. D'outrage d'aucun genre. Voir Montesquieu, liv. XII, chapitre XXVIII, et en outre les Discours de Machiavel sur les Décades de Tite-Live, livre II, cha pitres XXVI et XXVIII.

§ 18. Comme dit Héraclite. Héraclite d'Éphèse vivait vers la fin du VIe siècle avant J.-C. - Voir le Prince de Machiavel, ch. XIX.

§ 19. Pour instrument du pouvoir. Voir Montesquieu, livre XII, chapitre XXVII. - On peut, à côté de ce portrait du tyran par Aristote, placer celui qu'eu a fait Platon, à la fin du VIIe livre et au commencement du IXe de la République, Traduct. de N. Cousin, p. 176, 200 et suiv.

§ 20. Un administrateur. J'ai gardé ce mot que donnent tous les manuscrits sans exception: La variante adoptée par Sylburge et les éditeurs qui l'ont suivi se rapporte, il est vrai, fort bien aux expressions mêmes d'Aristote, livre I, chap. I, § 2; mais rien ne l'autorise ici, et elle n'est pas indispensable.

§ 21. Les moins stables des gouvernements. Nouvelle condamnation de la tyrannie. Voir plus haut, dans ce chapitre, § 7. Voir aussi Montesquieu, Esprit des Lois, livre VIII, chap. X.

D' Orthagoras et de ses descendants. Orthagoras s'empara de la tyrannie, vers la XXVIe olympiade, 676 ans av. J.-C. Voir Ott. Müller (die Dorier, t. I, p. 161). Le plus célèbre des descendants d'Orthagoras fut Clisthène ; les autres sont à peine connus. Sicyone était voisine de Corinthe, et au nord-ouest de cette ville.

§ 22. Celle des Cypsélides. Cypsèle régna vers la XXXe olympiade, 658 ans avant J.-C.

Régna trois ans. Il y a ici une erreur évidente dans les chiffres. Si l'on comprend Psammétichus parmi les Cypséides, et le contexte d'Aristote ne permet guère de l'en exclure, ce n'est plus soixante-treize ans, mais soixante-seize, qu'auront régné les Cypsélides. Ott. Müller, Aeginet., p. 66, a proposé ici une conjecture fort ingénieuse : il veut lire PI (six), au lieu de III (trois) ; la différence consisterait dans un simple trait. On ne sait, du reste, ce que c'est que Psammétichus, dont le nom est égyptien. M. Goettling suppose qu'il ne fait point partie de la race des Cypsélides, et que, commandant des troupes de Périandre, il occupa le trône pendant trois années, au bout desquelles Périandre parvint à le renverser. L'histoire est complétement muette sur tous ces faits ; ce qui paraît certain, d'après le témoignage de tous les chronologistes, c'est que Cypsèle régna trente ans. et Périandre quarante-quatre, ainsi que le dit Aristote.Voir Ott. Müller (die Dorier, t. I, p. 168).

§ 23. Celle des Pisistratides. Pisistrate usurpa en 560, et mourut en 528. Hippias fut chassé d'Athènes en 510 avant J.-C.

Gélon mourut. Voir plus haut, ch. VIII, § 9 et suiv.

Hiéron régna. Voir plus haut, chap. IX, § 3, dans ce livre.

Thrasybule. Voir plus haut, ch. VIII, § 9, dans ce livre quelques détails sur Thrasybule.

CHAPITRE X.

Critique de la théorie de Platon sur les révolutions ; erreurs commises par Platon relativement â l'ordre où se succèdent le plus ordinairement les divers gouvernements ; Platon a trop restreint la question.

§ 1. Dans la République, Socrate parle aussi des révolutions; mais il n'a pas fort bien traité ce sujet. Il n'assigne même aucune cause spéciale de révolutions à la parfaite république, au premier gouvernement. A son avis, les révolutions viennent de ce que rien ici-bas ne peut subsister éternellement, et que tout doit changer dans un certain laps de temps; et il ajoute que « ces perturbations dont la racine augmentée d'un tiers plus cinq donne deux harmonies, ne commencent que lorsque le nombre a été géométriquement élevé au cube, attendu que la nature crée alors des êtres vicieux et radicalement incorrigibles ». Cette dernière partie de son raisonnement n'est peut-être pas fausse; car il est des hommes naturellement incapables de recevoir de l'éducation et de devenir vertueux. Mais pourquoi cette révolution dont parle Socrate s'appliquerait-elle à cette république qu'il nous donne comme parfaite, plus spécialement qu'à tout autre État, ou à tout autre objet de ce monde?

§ 2. Puis, dans cet instant qu'il as-signe à la révolution universelle, même les choses qui n'ont point commencé d'être ensemble changeront ce-pendant à la fois ! et un être né le premier jour de la catastrophe y sera compris comme les autres ! On peut demander encore pourquoi la parfaite république de Socrate passe en se changeant au système Lacédémonien. Un système politique quel qu'il soit se change dans le système qui lui est diamétralement opposé plus ordinairement que dans le système qui en est proche. On en peut dire autant de toutes les révolutions qu'admet Socrate, quand il assure que le système Lacédémonien se change en oligarchie, l'oligarchie en démagogie, et celle-là enfin en tyrannie. Mais c'est précisément tout le contraire. L'oligarchie, par exemple, succède à la démagogie bien plus souvent que la monarchie.

§ 3. De plus, Socrate ne dit pas si la tyrannie a ou n'a pas de révolutions; il ne dit rien des causes qui les amènent, ni du gouvernement qui se substitue à celui-là. On conçoit aisément son silence, qu'il avait grand'peine à ne pas garder ; tout ici doit rester complétement obscur, parce que, dans les idées de Socrate, il faut que de la tyrannie on revienne à cette première république parfaite qu'il a conçue, seul moyen d'obtenir ce cercle sans fin dont il parle. Mais la tyrannie succède aussi à la tyrannie : témoin celle de Clisthène succédant à celle de Myron, à Sicyone. La tyrannie peut encore se changer en oligarchie, comme celle d'Antiléon à Chalcis; ou en démagogie, comme celle de Gélon à Syracuse; ou en aristocratie, comme celle de Charilaüs à Lacédémone, et comme on le vit à Carthage.

§ 4. L'oligarchie, de son côté, se change en tyrannie, et c'est ce qui arriva jadis à la plupart des oligarchies siciliennes. Qu'on se souvienne qu'à l'oligarchie succéda la tyrannie de Panætius à Léontium; à Gèle, celle de Cléandre; à Rhéges, celle d'Anaxilas ; et qu'on se rappelle tant d'autres exemples qu'on pourrait citer également. C'est encore une erreur de faire naître l'oligarchie de l'avidité et des occupations mercantiles des chefs de l'Etat. Il faut bien plutôt en demander l'origine à cette opinion des hommes à grandes fortunes, qui croient que l'égalité politique n'est pas juste entre ceux qui possèdent et ceux qui ne pos¬sèdent pas. Dans presque aucune oligarchie, les magistrats ne peuvent se livrer au commerce; et la loi le leur interdit. Bien plus, à Carthage, qui est un État démocratique, les magistrats font le commerce; et l'État cependant n'a point encore éprouvé de révolution.

§ 5. Il est encore fort singulier d'avancer que dans l'oligarchie l'Etat est divisé en deux partis, les pauvres et les riches ; est-ce bien là une condition plus spéciale de l'oligarchie que de la république de Sparte, par exemple, ou de tout autre gouvernement, dans lequel les citoyens ne possèdent pas tous des fortunes égales, ou ne sont pas tous également vertueux ? En supposant même que personne ne s'appauvrisse, l'Etat n'en passe pas moins de l'oligarchie à la démagogie, si la masse des pauvres s'accroît, et de la démocratie à l'oligarchie, si les riches deviennent plus puissants que le peuple, selon que les uns se relâchent et que les autres s'appliquent au travail. Socrate néglige toutes ces causes si diverses qui amènent les révolutions, pour s'attacher àune seule, attribuant exclusivement la pauvreté à l'inconduite et aux dettes, comme si tous les hommes ou du moins presque tous naissaient dans l'opulence.

§ 6. C'est une grave erreur. Ce qui est vrai, c'est que les chefs de la cité peuvent, quand ils ont perdu leur fortune, recourir à une révolution, et que, quand des citoyens obscurs perdent la leur, l'État n'en reste pas moins fort tranquille. Ces révolutions n'amènent pas non plus la démagogie plus fréquemment que tout autre système. Il suffit d'une exclusion politique, d'une injustice, d'une insulte, pour causer une insurrection et un bouleversement dans la constitution, sans que les fortunes des citoyens soient en rien délabrées. La révolution n'a souvent pas d'autre motif que cette faculté laissée à chacun de vivre comme il lui convient, faculté dont Socrate attribue l'origine à un excès de liberté. Enfin, au milieu de ces espèces si nombreuses d'oligarchies et de démocraties, Socrate ne parle de leurs révolutions que comme si chacune d'elles était unique en son genre.

§ 1. Dans la République. Voir la République de Platon, livre VIII, p. 130, trad. de M. Cousin, et la note de la page 323. Cette note, fort développée, de M. Cousin, discute et résume toutes les recherches des éditeurs et des commentateurs sur ce passage de Platon; et le résultat général est que ce passage est pour nous complétement inintelligible. L'était-il également pour les anciens et, ici en particulier, pour Aristote ? La chose n'est pas supposable. Rien dans la citation qu'il en fait ne l'indique. Il trouve bien, il est vrai, la théorie de Platon erronée, puisque la dernière partie est, selon lui, la seule qui ne soit pas fausse ; mais il ne dit pas que l'expression de cette théorie est pour lui un non-sens, comme elle l'est pour nous. Il faut donc croire qu'il la comprenait sans peine tout en la désapprouvant; on peut en dire autant des commentateurs anciens de Platon, que ce passage ne semble point avoir arrêtés comme inintelligible. S'il ne nous offre aujourd'hui aucun sens, c'est probablement que les expressions géométriques qui y sont employées, ne nous sont pas assez familières. Ce qui paraît le plus probable, c'est qne ces multiplications successives doivent produire le nombre cinq mille quarante, qui a une haute importance dans la théorie politique de Platon (voir plus haut, livre II, ch. in, § 2), et qui marque sans doute aussi la grande période des révolutions. Après une assez longue étude de cette énigme, je n'ai à proposer aucune solution nouvelle. J'aurais peut-être même dû, à l'exemple de M. Cousin, supprimer dans ma traduction un passage aussi peu satisfaisant. Du reste, la critique d'Aristote ne porte pas absolument sur les mots, et l'on peut fort bien la comprendre, indépendamment de la citation qu'il tire de l'ouvrage de son maître. Ilfaut voir aussi sur les causes des révolutions, suivant Platon, les Lois, liv. III, p. 131 et suiv., trad. de M. Cousin. Pour prévenir les révolutions, Platon a créé le corps des Gardiens des Lois. C'est une institution admirable, qui, sous une forme ou sous une autre, devrait se retrouver dans tous les États. Aristote a eu tort de ne point discuter cette pensée de son maître. Voir les Lois, livre XII, à la fin, et les livres V, VI, VII, VIII de la République. Polybe et Machiavel ont tracé aussi le cercle que suivent fatalement les révolutions des États, Histoire générale, liv. IV, ch. V et suiv., et ch. LVII; et Discours sur les Décades de Tite-Live, I. ch. II.

§ 2. Au système lacédémonien. Voir la République, livre VIII, p. 144, trad. de M. Cousin.

§ 3. La tyrannie succède aussi à la tyrannie. Platon ne fait venir la tyrannie que de la démocratie extrême, Républ., livre VIII, p. 165 et 169, trad. de M. Cousin.

De Myron à Sicyone. Myron était un des descendants d'Orthagoras. Voir plus haut, ch. IX, § 21.

Antilèon. On ne connaît point autrement Antiléon.

A Carthage. Ceci est tout à fait en contradiction avec ce qu'Aristote a dit plus haut, livre II, ch. VIII, § 1, et ce qu'il dira quelques lignes plus bas, dans ce chapitre, § 4. Il faudrait probablement ici Chalcédoine et non Carthage; on sait que ces deux mots ont été souvent en grec confondus l'un avec l'autre.

§ 4. Panxtius. Voir plus haut, ch. VIII, § 4.

Celle de Cléandre. Voir Hérodote, Polymnie, chapitre CLIV. Cléandre existait vers l'époque de la guerre Médique.

Celle d'Anaxilas. Hérodote, Erato, ch.XXIII. Anaxilas vivait dans le même temps que Cléandre.

L'égalité politique. Voir une remarque toute pareille, livre III, ch. III. §§ 3, 4.

A Carthage. Voir plus haut la note sur Carthage, dans ce chapitre, § 3.

§ 5. Socrate néglige. Voir Platon, République, livre VIII, trad. de M. Cousin, p. 141.

Tennemann, Histoire de la philosophie, t. III, p. 325, a fait un bel et juste éloge de ce livre de la Politique, qui est certainement le plus remarquable de tous. « Aristote a déposé dans ce livre un trésor d'expérience et de connaissance des hommes, éternellement applicables et utiles. » Puis Tennemann ajoute : « Les moyens de conservation qu'il assigne à la tyrannie ne sont pas au-dessous du génie d'un Machiavel.» Voir plus haut, chapitre IX, § 5. Bodin a imité ce VIIIe livre dans le IVe de sa République. - Voir sur la conclusion de ce livre l'Appendice, où sont discutés les motifs de l'ordre nouveau des livres.

§ 6. Socrate. On peut remarquer qu'Aristote a commencé son ouvrage par une critique des théories de Platon, son maître, et qu'il le termine de même.

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